Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,73 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Journalistes algériens

De
238 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 96
EAN13 : 9782296306554
Signaler un abus

JOURNALISTES ALGÉRIENS ENTRE LE BÂILLON ET LES BALLES

1995 ISBN: 2-7384- 3489-4

@ L'Harmattan,

Lazhari LABTER

JOURNALISTES ALGÉRIENS ENTRE LE BÂILLON ET LES BALLES

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Abderrahmane libération culture nationale,

Chergou,

vaillant

combattant

de l'Armée homme

de de les où il de

démocrate-républicain, leva haut l'étendard

humaniste,

et de progrès,

de la lutte contre

intégristes qui l'assassinèrent le 28 septembre 1993. À l'endroit est tombé, un rosier pousse aujourd'hui, tout. planté par des femmes cette Algérie qu 'il.aimait par-dessus

À Abderrahmane Chergou, Tahar Djaout et Youcef Sebti, aux journalistes algériens, tombés pour la défense de la liberté d'expression et des idéaux démocratiques, à tous ceux qui continuent, malgré les bâillons qui mutilent et les balles qui tuent, sur leur voie.

7

~

j

PRÉFACE

Le devoir de parole
Par le bâillon comme par les balles, c'est l'intelligence qu'on assassine en Algérie. Le portrait de l'exilé est tumultueux, qui cherche sa voix, une voix tuée parce que trop longtemps tue, comme l'écrit Lazhari Labter: "Le tribut payé à la défense de la liberté d'expression est lourd, très lourd. Ill' aurait été plus encore si les assassins étaient arrivés à leurs funestes fins concernant tous ceux qu'ils ont décidé de faire taire définitivement. " Journaliste francophone, il a participé au lancement de la revue Solidarité en 1979, puis collaboré à plusieurs organes de presse indépendants. Il fut secrétraire général de rédaction d'Alger Républicain (fondé par Albert Camus), puis chroniqueur politique à L'Opinion, L 'Hebdo Libéré et Le Pays.

9

Son nom figurant sur la liste des journalistes condamnés à mort par le GIA comme "bâtard accouché par la démocratie qui s'est prostituée dans le lit des militaires pour survivre", ce livre porte témoignage de la crainte et de l'espoir alternés de l'auteur, durant les mois d'attente d'un visa pour la France.

Le devoir d'accueil
De l'autre côté de la Méditerranée, des centaines d'hommes et de femmes sont exécutés ou menacés quotidiennement et nominalement. Journalistes, artistes, avocats, écrivains, professeurs, scientifiques... les intellectuels démocrates algériens, l'un des remparts contre l'intégrisme, sont la cible privilégiée des violences militaires et intégristes, de tous ceux pour qui l'exercice de la pensée libre est un danger. Il ne s'agit pas de favoriser la fuite des cerveaux mais, au contraire, de sauver la vie des intellectuels, une des chances du développement et de la démocratie. La France des droits de l'homme doit accueillir et protéger ceux qui, condammés à mort, choisissent notre pays pour continuer de vivre, de créer et d'exprimer leur pensée. Les accueillir et les protéger, c'est leur donner un statut décent, à travers un titre de séjour leur permettant de travailler pour garder leur dignité. C'est pourquoi, dàns sa ligne éditoriale du 24 août 1994 "Adoptez un intellectuel! En Algérie: espèce menacée, non protégée", Charlie-Hebdo a publié le 7 décembre un appel pour l'auteur. Mais, les dispositions de loi du 27 décembre 1994 modifiant l'article 21 de l'ordonnance du 2 novembre 1945 paraissent excessives, inutiles, voire dangereuses, et peuvent offrir un prétexte introuvable pour refuser d'accueillir les démocrates persécutés, les renvoyer se faire tuer en Algérie, 10

!

sanctionner toute personne morale ou physique qui les aide en France. Les démocrates et associations signataires de cette préface rappellent que tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d'asile sur les territoires de la République, que ce droit implique la liberté de communication des pensées et des opinions, particulièrement en cette année où l'on célèbre le cinquantenaire de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d'asservir ou de dégrader la personne humaine Bravo à la pugnacité de Lazhari Labter comme à l'initiative courageuse de L'Harmattan, qui méritent reconnaissance et soutien face aux obscurs désirs des censeurs de tout poil. Paris, le 22 mars 1995

Pierre Aidenbaum, président Licra. Pouria Amirshahi, Président Unef-Id. Géraldine Sarah Attali, président Intercapa, Solidarité Etudiants Étrangers. Valérie Barbe, Union syndicale des Journalistes de France-CFDT. Denis Baudequin, secrétaire national de la Fédération de l'Éducation, de la Recherche et de la Culture-CGT. Pierre Bourdieu, professeur au Collège de France, président du CISIA International. Cyril Braniste, avocat. François Breteau, avocat. Cabu, dessinateur. Fabrice Calamaro, avocat. Charles-Henri de Choiseul-Praslin, avocat. Dany Cohen, avocat. Olivier Cyran, journaliste. Michel Diard, secrétaire général du Syndicat national des journalistesCGT. Zoubida Djelali, coordinateur de la Mission France Médecins du monde. Charles Fiterman, ancien ministre, président du Forum alternatives européennes. Max Gallo, écrivain. Georges Gazeilles, coordinateur de ASTI de Paris. Gébé, directeur de publication Charlie-Hebdo. Il

Bernard Granjon, président de Médecins du monde. Rabah Hached, président de l'Union syndicale des étudiants algériens de France. Guy Hermier, député, porte-parole de Futurs. Honoré, dessinateur. Didier Liger, avocat, secrétaire général du Syndicat des avocats de France. Ariane Mnouchkine, metteur en scène, président de l'Association internationale de défense des artistes. André Moquet, président de la coordination universitaire Intercapa. Lucile de Lageard-Moquet, criminologie des migrations. Michèle Pedinielli, président de l'Association de solidarité avec les journalistes démocrates algériens réfugiés en France. Gilles Piquois, avocat. Renaud, auteur-compositeur-interprète. Véronique de Romefort, avocat. Fodé Sylla, président SOS-Racisme. Irène Terrel, avocat. Marie-Pierre Vieu, président UNEF. Louis Weber, responsable de Droits et libertés FSU. Roland Wlos, secrétaire général du Comité de défense des libertés et des droits de l'homme en France et dans le monde.

12

INTRODUCTION

Avec vingt-sept tués (et deux portés disparus, l'un depuis le 1er mars 1994 et l'autre depuis le 29 octobre 1994) en l'espace de dix-sept mois, en 1993-1994, l'Algérie détient avec le Rwanda le triste et funèbre record du plus grand nombre de journalistes et assimilés algériens .et étrangers assassinés. Dans un pays où le journalisme est devenu un métier à très haut risque, c'est pratiquement un homme de la profession qui tombe par mois. Les terroristes intégristes s'acharnent de manière particulière sur ceux qui ont fait du métier d'informer leur credo. Dans leur folie meurtrière, ils n'épargnent ni rédacteur, ni reporter photographe, ni correcteur, ni administratif. Indistinctement, ils s'en prennent au professionnel comme au simple collaborateur, au responsable comme à l'employé. A l'homme comme à la femme. Le tribut payé à la défense de la liberté d'expressi~n et des idéaux démocratiques est lourd, très lourd. Il l'aurait été plus encore si les assassins étaient arrivés à leurs funestes 13

fins concernant tous ceux qu'ils ont décidé de faire taire définitivement. Le nombre de journalistes qui 011t échappé à des attentats est important. Ne parlons pas de tous ceux qui ont reçu et continuent de recevoir des lettres et des appels téléphoniques de menaces de mort répétées. Pris entre l'enclume des terroristes intégristes décidés à les "éradiquer" jusqu'au dernier et le marteau d'un pouvoir hésitant et frileux, incapable de prendre les mesures qui s'imposent pour leur protection, mais qui, au contraire, les harcèle de ses poursuites judiciaires et de ses mesures de suspensions de titres, les journalistes assistent, désespérément seuls, sans défense et impuissants, à l'épuration de leur corporation. Face à ce carnage unique en son genre dans les annales de la presse mondiale, face à cette épuration des journalistes, la paralysie des pouvoirs public ne s'explique pas. Pourtant, les autorités, au plus haut niveau, sont régulièrement interpellées pour prendre les mesures qu'impose une situation dont la gravité n'échappe à personne, aussi bien en Algérie qu'à l'étranger. Alors que des voix, de plus en plus nombreuses, en échos aux appels répétés de l'Association des journalistes algériens (AlA), et des éditeurs, s'élèvent un peu partout dans le monde, pour apporter leur soutien et leur solidarité aux hommes des médias algériens, le pouvoir s'enfonce chaque jour davantage dans un mutisme pour le moins étonnant. Et quand il en sort, c'est pour brandir la menace de la loi ou mettre journalistes et terroristes sur un pied d'égalité, feignant d'oublier que ce sont les seconds, armés de couteaux et de pistolets automatiques, qui assassinent les premiers qui n'ont pour se défendre et défendre leur pays et leur profession que leurs convictions démocratiques et leurs libres plumes. Faut-il rappeler que le 14 août 1994, en plein jour, au centre d'Alger, en face de l'entrée principale de la Maison 14

~

~

a

r
~

~

t

I ~
~

de la presse Tahar Djaout, un journaliste, directeur d'un magazine, Brahim Taouchichet, a été kidnappé par un groupe de terroristes intégristes de l'Armée islamique du salut (AIS), la principale organisation armée du Front islamique du salut (FIS dissout). Et que le jour même de sa libération, Khaled Bougharbal, cadre à l'Entreprise nationale de télédiffusion (ENTD), a été assassiné à l'arme blanche près de son domicile, sur la côte ouest d'Alger. En libérant le premier, les terroristes intégristes l'ont chargé d'un message aux professionnels des médias sous forme de "dernier avertissement". En assassinant le second, ils faisaient passer un autre message, d'une sanglante clarté. Les journalistes mis en garde, quelques jours après, de se rendre à la Maison de la presse, sont sommés de se taire ou de mourir. Comment expliquer que le jour du kidnapping de Brahim Taouchichet, il n'y avait pratiquement aucun policier en faction devant la Maison de la presse? Et aussi que les quelques éléments des forces de l'ordre qui étaient chargés de la protection de ces lieux sensibles, où des bombes ont déjà été déposées, avaient été retirés pour on ne sait quelle raison. Dans son énième communiqué, rendu public au lendemain de la libération du journaliste kidnappé, l'AJA, encore une fois, tirait la sonnette d'alarme: "La situation est d'une extrême gravité. Le problème de la protection des journalistes, maintes fois posé, demeure entier. Les pouvoirs publics doivent se déterminer." De leur côté, les éditeurs ont interpellé les autorités en ces termes: "Le problème de la sécurité des journalistes reste entièrement posé. Le bilan est déjà trop lourd et l'on se demande combien il faudra d'autres assassinats ou d'enlèvements de journalistes, d'attaques armées contre les locaux de la presse, pour qu'enfin les autorités se décident à réagir." Quarante jours après le message d'avertissement transmis par l'AIS aux journalistes, le 25 septembre 1994, 15

Mouloud Baroudi, photographe de l'Agence nationale des actualités filmées (ANAF), et Smail Sbaghdi, journaliste de l'agence officielle Algérie presse service (APS), sont assassinés, tous deux près de leur domicile. "Jusqu'à quand? " s'interroge l'AJA, dans son communiqué. Depuis, quatre autres journalistes ont trouvé la mort, un a échappé miraculeusement à .un attentat et un autre a été enlevé par un groupe de terroristes. Les journalistes vivent quotidiennement, depuis près de deux ans, dans la hantise du couteau qui tranche la gorge et de la balle qui fait éclater la tête. En sortant le matin, ils ne sont jamais sûrs de rentrer vivants le soir. Des centaines d'entre eux ont purement et simplement abandonné familles, proches, femmes et enfants et "galèrent" pour échapper à une fin programmée. Permanente, obsédante, l'ombre de la mort rôde. Face à des monstres conditionnés pour loger des balles dans les têtes et trancher les gorges, les journalistes, bien qu'étant à l'avant-garde d'une lutte sans merci dont l'enjeu n'est ni plus ni moins que l'existence de l'Algérie en tant qu'État-nation moderne, république démocratique et bastion avancé de la liberté d'expression dans le Maghreb et le monde arabo-musulman, se trouvent complètement désarmés. Lorsqu'un, deux, trois journalistes sont assassinés et que des mesures adéquates ne sont pas prises, on peut mettre cela sur le compte du temps de réflexion que l'on se donne avant d'agir. Mais lorsque vingt-sept journalistes et assimilés sont massacrés et que toute la famille des médias, tous secteurs confondus, se trouve sous la menace permanente de la mort, sans que l'on réagisse efficacement, on est en droit de se poser des questions. Y compris les plus graves. Entre le fracas des armes et les tracas d'un quotidien terriblement éprouvant, les carnages des terroristes et les ravages d'une loi de l'information plus répressive que 16

permissive, plus dérangeante qu'encourageante, les journalistes algériens sont aujourd'hui pris entre deux feux. Près de deux cents d'entre eux ont pris le chemin d'un exil forcé et amer. Les rédactions se vident chaque jour un peu plus. Et "l'aventure intellectuelle" dans laquelle ils se sont lancés en 1989 s'est transformée en cauchemar. Si rien n'est fait pour les protéger du massacre à vaste échelle qui décime leurs rangs, la presse libre, la plus belle conquête de l'après-Octobre 1988, risque de n'être plus qu'un souvenir.

17

I - NOTRE PLUS BELLE CONQUtTE

Je crois ce que je dis, je fais ce que je crois.

Victor Hugo
Il n y a pas de liberté, sans liberté de la presse. Reporters sans frontières

"OU BIEN VOUS ~TES DES FOUS OU BIEN DES GÉNIES !"

Nous sommes le lundi 10 octobre 1988. L'automne qui s'est déjà discrètement installé n'arrive pas encore à atténuer la chaleur d'un été des plus torrides. Dans un ciel sans nuages, le soleil matinal darde ses rayons brûlants sur Alger qui se réveille au sixième jour d'une situation de troubles dont elle n'a pas encore idée des formidables répercussions psychologiques et des bouleversements politiques qu'elle aura sur l'avenir de l'Algérie. Depuis le 5 octobre, date du début des manifestations algéroises violentes qui ont gagné la presque totalité du pays, les journaux sous contrôle de l'État et du parti FLN sont restés étrangement muets. Aucune information, aucun commentaire sur la situation grave que vit le pays. Les rares articles, dans une langue de bois chère aux laudateurs du système, jettent l'anathème sur les manifestants. Emboîtant le pas à l'instance dirigeante du FLN qui appelle à réagir avec fermeté contre" des irresponsables,

21

instruments naïfs de manipulations hostiles au profond assainissement engagé en Algérie", El Moudjahid, l'organe officieux de l'État, et Révolution Africaine, l'organe central du FLN, parlent de "vandalisme". Sur Radio Beur, le 7 octobre, Ali Ammar, président de l'Amicale des Algériens en Europe et pur produit du système, déclare, dans une interview, péremptoire et méprisant: "Pour moi, c'est un chahut (de jeunes) qui a dérapé - un point c'est tout."

A elle

seule, cette phrase

est la parfaite

illustration

de

la philosophie simpliste et de la conception imbécile des hommes politiques élevés dans le sérail d'un pouvoir de clans et moulés par "l'appareil" du parti unique, des hommes coupés des réalités de l'Algérie profonde. L'avenir le montrera de façon éclatante. Dans les sièges des journaux, au 20, rue de la Liberté, siège d'El Moudjahid et au 6, rue Ben-Abderrezak-Si-El Houès (ex-Généraux Morris), à deux pas de la place Émir Abdelkader, siège de Révolution Africaine, les responsables ont décidé d'interdire l'accès des salles de télex aux journalistes. N'ayant le droit ni d'être informés ni d'informer, les journalistes commencent à s'agiter et la grogne gagne peu à peu les salles de rédaction. En ce cinquième jour d'état de siège, depuis huit heures du matin, par petits groupes, des journalistes de différents organes, s'engouffrent par une petite porte dans un immeuble sis au 7, rue Mohamed-Khemisti, à quelques mètres de la Grande Poste, en plein centre-ville. Dans un local exigu situé au deuxième étage, quelque soixante-dix journalistes entament, dans une atmosphère tendue et enfumée, des discussions sur la situation de leur secteur et du pays comme ils n'en ont jamais connu. De loin, leur parviennent des br1.lits de détonations d'armes. Après un débat houleux et passionné, ils décident, à l'unanimité, de faire une déclaration qui va avoir l'effet

22

d'une bombe mais dont ils n'ont pas, en ce moment-là, une claire conscience de sa portée. En voici le texte: "Nous, journalistes algériens réunis à Alger le lundi 10 octobre à 10 heures: 1) Informons l'opinion publique nationale et internationale que nous avons été et sommes toujours interdits d'informer objectivement des faits et événements qu'a connu le pays notamment depuis l'explosion populaire du 5 octobre. Dénonçons l'utilisation tendancieuse faite en ces circonstances graves des médias nationaux et ce au mépris de toute éthique professionnelle et du droit élémentaire du citoyen à l'information. 2) Rappelons avoir déclaré dans les différents documents adoptés par notre mouvement que les atteintes de plus en plus graves aux conditions de vie et aux droits sociaux (...) concourraient à créer les conditions d'une telle explosion populaire. Et cela en l'absence de toute possibilité d'expression démocratique. 3) Condamnons de ce fait l'utilisation violente et meurtrière de la force armée et l'inconséquence avec laquelle l'ordre a tenté d'être rétabli. 4) Demandons la levée immédiate de l'état de siège afin de rétablir les citoyens dans l'exercice de leurs droits constitutionnels. 5) Exigeons la libération de l'ensemble des détenus d'opinion arrêtés de façon arbitraire à la faveur des troubles (...). Exigeons la libération des citoyens arrêtés lors des manifestations. 6) Demandons l'établissement des libertés démocratiques dans leur totalité (...)." Les journalistes présents ont tenu à préciser l'heure sur la déclaration pour marquer leur position par rapport au contenu, quel qu'il soit, du discours que le président de la République, Chadli Bendjedid, devait prononcer en ouverture du journal télévisé de 20 heures. 23

Au moment même où cette déclaration était adoptée, sous l'impulsion de Ali Benhadj les intégristes organisent une marche dans l'espoir de récupérer un mouvement populaire qu'ils n'ont ni préparé ni lancé. En début d'aprèsmidi, juste à la sortie des mosquées, près de 10 000 personnes encadrées par des intégristes se dirigent de Belcourt vers Bab El-Oued. Arrivées au niveau du siège de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), la manifestation est bloquée par les cordons des forces de police. Alors que ces derniers demandaient aux manifestants de se disperser, des coups de feux, partis on ne sait d'où, éclatent. Et c'est la débandade et le carnage. Des dizaines de manifestants tombent sous les balles, morts. Sid Ali Benmechiche, journaliste à l'APS, l'agence de presse gouvernementale dont le local où ils étaient rassemblés portera plus tard le nom, tombait aussi, criblé de balles. C'était la première victime de la profession. Beaucoup d'autres, tués par balles ou égorgés, allaient suivre. Mais cela, les journalistes, pris dans la tourmente de ces terribles journées, ne le savaient pas. S'ils avaient eu à ce moment-là la possibilité de lire dans l'avenir, ils auraient été terrifiés par ce qu' il leur réservait.

Remise à l'AFP, cette déclaration va faire très vite le
tour du monde. Un citoyen, à qui elle a été donné pour information, a cette réflexion révélatrice de la complexité de la situation et des réflexes de peur et de défiance chez des gens dont l'esprit critique et d'initiative a été "anesthésié" par la chape de plomb imposée depuis de longues années: "De deux choses l'une, dira-t-il, ou bien les journalistes qui ont fait cette déclaration sont des fous ou bien ce sont des génies !" En fait, ils n'étaient ni les uns ni les autres. Simplement, ils ont senti, de manière confuse, certes,. mais juste, que les conditions étaient mûres pour des bouleversements profonds dans le pays. Et ceci s'explique, d'une part, par le fait que, travaillant dans un secteur considéré comme 24

.

"névralgique", ils sont plus près des "pulsations" de la société et en même temps plus exposés que d'autres à la censure, à l'interdit, à l'humiliation, aux brimades. Mais aussi ils sont les porteurs d'un niveau de conscience assez élevé acquis durant près d'une année de luttes aussi bien d'ordre revendicatif (conditions de vie et de travail) que politique (cadre d'organisation politique hors des structures paralysantes et asphyxiantes des "organisations de masses" du FLN). En effet, depuis la fin de l'année 1987, des journalistes, peu au début, de plus en plus nombreux par la suite, ont commencé à s'organiser face à l'arbitraire du ministère de l'Information et à la pression des services de sécurité. De commissions paritaires en regroupements plus larges, le cadre de coordination et de rencontres évolue et se transforme en mouvement fonctionnant de manière démocratique, sans chefs, sur la base de l'assemblée générale souveraine et doté d'un bulletin de liaison intitulé
I nterorganes.

"Aussi, note Abderrahmane Mahmoudi dans son ouvrage Information, la face cachée du mensonge, les assemblées générales et les rencontres auxquelles n'assistaient pas plus de quatre-vingt journalistes issus en majorité de l'APS, d'El Moudjahid, de Révolution Africaine, d' Horizons, d'Algérie Actualité, des chaînes III et IV de la radio et un ou deux journalistes de la télévision, se transforment-elles en assemblées générales géantes auxquelles affluent la quasi-majorité des rédactions du pays. Sur les mille journalistes que compte la profession, plus de la moitié s~nt présents à ces assemblées générales. Ce qui explique que la première plate-forme commune adoptée par le MJA le 9 mai 1988 reflète assez fidèlement la nature des problèmes rencontrés dans le secteur de l'information et témoigne de la qualité des revendications qui restent globalement équilibrées, entre les exigences

25

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin