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JUIF CONVERTI AU JUDAÏSME

De
310 pages
Un enfant juif d'Algérie a grandi dans un paradis familial fait de fins de mois parfois difficiles, de sourires, de turbulences et d'une religiosité pétrie, de traditions immuables, de musique envoûtante et d'une cuisine de rêve. Bon élève, on veut faire de lui un rabbin. Mais, bientôt se creusent sous ses pieds les ornières de la vie : le racisme puis la Seconde Guerre mondiale, le régime de Vichy et le nazisme. Il abandonne son projet d'entrer à l'école rabbinique. Ce qu'il veut combattre désormais c'est la douleur des corps, la misère des vies. Voici le cheminement menant de la porte de l'école rabbinique à un judaisme assumé, humain et ouvert.
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JUIF CONVERTI AU JUDAÏSME

Hubert HANNOUN

JUIF CONVERTI AU JlTDAÏSME

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9546-X

A ma mère, pour son regard A mon père, pour sa présence

DU MEME AUTEUR

non-directive de C. Rogers ESF 1972 Ivan Dlich ou l'école sans société Paris - ESF - 1973 La formation des maîtres (en coll.) Paris - ESF - 1973 A la conquête du milieu Les activités d'éveil à l'école élémentaire Paris - Hachette - 1973 Les conflits de l'éducation Paris - ESF - 1975 En classe, que faire? Paris - Hachette - 1977 L'éducation naturelle Paris - Presses Universitaires de France - 1979 L'école toujours improvisée Paris - ESF - 1979 Les ghettos de l'école Pour une éducation interculturelle Paris - ESF - 1987 Paradoxe sur l'enseignant Paris - ESF - 1989 Pour une philosophie de l'éducation SlDir H. Hannoun & A.M. Drouin ParislDijon - CNDP - 1994 Comprendre l'éducation Introduction à la philosophie de l'éducation
Paris

L'attitude

-

-

Paris

- F. Nathan - 1995

Anthologie des penseurs de l'éducation Paris - Presses Universitaires de France - 1995 Les paris de l'éducation Paris - Presses Universitaires de France - 1996 Le nazisme, fausse éducation, véritable dressage Presses Universitaires du Septentrion - Lille - 1997 Lettres à Benjamin Visages de la judéité actuelle Paris - Ed. Honoré Champion- 1998 Le judaïsme à plus forte raison Paris - L'Harmattan - 1999

SOMMAIRE
Introduction
LE CHEMIN DE ROCAILLE La chanson d'une enfance Les premières griffures du racisme Turbulences adolescentes Le tournant Les ailes et la chair L'HUMANITE Introduction L'introuvable certitude 105 115 DE LA TORAH 99 9 39 51 65 79 3

Etemité ou historicité de la Torah Quelle Torah lisons-nous? Respecter la Torah sans l'idolâtrer
La Genèse ou la morale qui se fait épopée L'Exode ou la libération d'un peuple Les Nombres ou l'organisation d'une nation Le Lévitique, ou les règles de vie d'un peuple Le Deutéronome ou la seconde Torah La Torah, une grande œuvre humaine

129 137 159 165 183 197

ANNEXE 1 - Les dix commandements Décalogue ANNEXE 2 - La légende de Gilgamesh

205 211

ANNEXE 3 - Courants historiques des commentateurs de la Torah ANNEXE 4 - Datation comparative des événements et de leurs récits dans la Bible ANNEXE 5 Exemple de variation d'un texte biblique Correspondances entre le code Hammourabi et le texte toraïque Exemples de redites dans le texte toraïque Les commandements extraits de la Genèse Les commandements extraits de l'Exode Les commandements extraits des Nombres Les commandements extraits du Lévitique Les commandements extraits du Deutéronome

213

215

217

ANNEXE 6 -

219

ANNEXE 7 ANNEXE 8 ANNEXE 9 -

221

223

225

ANNEXEIO-

239

ANNEXE Il -

247

ANNEXE12-

273

Index des expressions et termes d'origine étrangère

295

Introduction

COMME UNE PROVOCATION
Nous sommes dans un collège de Marseille, dans les années soixante-dix. Une conversation s'engage entre un professeur d'histoire et la documentaliste (juive) de l'établissement!. Elle porte sur les relations élèves-professeurs puis glisse vers le problème du racisme comme cause possible de leur détérioration. De là, elle s'engage sur les problèmes posés par la religion qui, elle aussi, peut parfois venir les ternir. Et, toujours selon la même logique, on pénètre dans le dédale des interrogations touchant à l'existence de Dieu:

- Oh ! Moi, dit la documentaliste, je suis agnostique. Personne ne peut prétendre à la moindre certitude sur ce sujet! - Comment, Madame, rétorque le professeur d'histoire comme brutalement bousculé dans sa certitude séculaire, vous ne pouvez vous dire agnostique puisque vous êtes juive!
Et la conversation d'aller bon train qui amène le professeur d'histoire à affirmer qu'un "Chrétien", somme toute, peut se concevoir athée. Au xvIIIo siècle, maints philosophes français pour ne citer qu'eux - en sont une illustration reconnue de tous. Mais il n'en est pas de même d'un Juif. Certes, notre professeur finit bien par admettre qu'il y a là quelque atteinte à une logique de bon sens. Mais sa conviction est faite et il continue à regarder la documentaliste comme un "être-à-part", comme une manifestation détonante de l'impossible. Il demeure agrippé à sa certitude: un juif croit en l'existence de Dieu ou n'est pas juif.
1 Je rappelle, ici, une anecdote déjà relatée dans mes Lettres à BenjaminParis - Honoré Champion - 1998

Lorsque l'anecdote m'a été relatée, je l'ai vécue comme une provocation. Certains pensent en effet que l'origine chrétienne d'une personne n'est pas incompatible avec, de sa part, un comportement d'où Dieu peut être absent. Mais la culture juive, elle, se réduirait à sa seule dimension théiste et religieuse. L'existence d'un Juif non religieux et, a fortiori, athée, relèverait d'une fantasmagorie, d'une inconcevable et impardonnable pathologie de l'imaginaire! N'étant ni religieux, ni croyant en

Dieu, ce Juif deviendraitun paria parmi les siens, sa judéité 2 serait
vidée de tout contenu et de tout sens. Il serait exclu de sa propre judaïcité. L'expérience est souvent source de sérénité face à ce qui me paraît être une erreur. Ce fut alors le cas puisque je fus rassuré par la pesanteur des faits. Il me revint en effet à l'esprit que les fondateurs de l'Etat d'Israël étaient agnostiques voire, pour certains, athées. Pouvait-on et peut-on encore leur refuser la judéité? Dans ma quotidienneté, je rencontre souvent des personnes qui sont dites et se disent juives, voire qui militent au sein d'associations juives. Nombre d'entre elles n'ont aucune pratique religieuse tout en s'affirmant juives dans une authenticité et une sérénité totales. Alors? Ces faits permettent-ils encore d'afftrmer que la judéité a pour condition sine qua non le vécu d'une foi et d'une pratique religieuse? Peut-on, sans elles, se dire et, surtout, se vivre juif? Si oui, comment? De quoi se nourrit la réalité de ce vécu? Quel processus peut y mener? Ce problème peut, selon moi, recevoir deux traitements. L'un se situerait au plan théorique, historique et sociologique. Il s'agirait d'analyser ce qui, dans l'histoire, peut révéler le cheminement qui a mené la conscience collective (et l'inconscient collectif) contemporaine à cette tenace réduction de la judéité à sa seule dimension théiste et religieuse. Il me semble, pour l'heure, que
2

Dans ce qui suit, j'emploierai souvent les termes de judéité (ensemble des caractères qui fondent le fait qu'une personne soit ou soit dite juive), de judaïsme (ensemble des valeurs morales et éthiques de référence d'un comportement juif et dont la religion est une des composantes) et dejudaïdté (ensemble des personnes qui se disent ou sont dites juives dans un corps social donné). J'emprunte cette terminologie à Albert Memmi.

4

l'histoire du peuple juif et, principalement celle de l'antijudaïsme et de l'antisémitisme, pourrait, sur ce point, apporter certaines lumières. Mais il est une autre façon d'aborder le problème et c'est sur celle-ci que je souhaite m'étendre quelque peu. Comment un individu juif contemporain, dans notre XXIè siècle, peut-il vivre en toute quiétude et en pleine harmonie avec soi-même sa judéité et son irréligion voire son athéisme? Quel contenu peut meubler son vécu? Quelle histoire personnelle l'a mené à se sentir juif sans nulle référence à Dieu? Comment peut-on être ému par la nappe blanche d'un foyer juif, un soir de Chabbat, sans fonder cette émotion sur une forme minimale de foi religieuse? La chose me semble pourtant possible: émotion et irréligion peuvent cohabiter. Comment peut-on frémir à la poésie de tel passage du Qohelet* 3 sans référence à une certaine forme de Providence et hors d'un minimum de comportement religieux? La chose me semble actuellement possible: frémissement et irréligion peuvent cohabiter. Comment être déchiré par tel air liturgique du Yom Kippour* sans ressentir Dieu et lui adresser gestes et louanges? La chose me semble possible: émotion musicale et irréligion peuvent cohabiter. Comment peut-on se sentir fils (ou fille) du peuple qui a subi la Shoa sans référence à une présence divine ou à une religion? La chose me semble possible: identité dramatique et irréligion peuvent cohabiter. Les faits sont là. En ce XXIè siècle, il arrive que - à côté de ses manifestations religieuses la judéité se conçoive et se vive sans référence à la foi en Dieu ou à un comportement religieux quel qu'il soit. Quel processus peut mener à ce schisme entre vécu juif et religion juive, et, plus généralement, entre culture juive et culte juif? La réponse à cette question pourrait être exprimée dans le cadre d'un traité démonstratif de sociologie et de philosophie des religions. Mais elle peut, aussi, l'être dans celui d'un récit d'une vie personnelle plongée à la fois dans son contexte historique et dans les choses et les gens qui l'on faite, une vie pétrie - et, parfois, déchirée - par les conflits inhérents à toute conviction qui se voudrait définitive, une vie aux entractes dramatiques lorsqu'ils

-

3 Dans les lignes qui suivent, les termes suivis du signe * sont défmis dans l'index de fin d'ouvrage.

5

s'appellent remise en question de soi, de son idéal et de sa pensée, une vie qui se fait en se cherchant et se découvrant à chaque moment. C'est cette vie que je propose, ici. Un film portant les imperfections d'une inévitable subjectivité mais qui tente de révéler authentiquement les soubresauts, les avances, les reculs, les contradictions et les angoisses jonchant le chemin qui m'a mené, durant mon adolescence, de la porte d'une école rabbinique au judaïsme humaniste de ma maturité. C'est ce panorama que je souhaite développer sans prétendre, bien sûr, à aucune exemplarité. Ce récit m'amènera à dessiner ce qui me semble, à présent, non un aboutissement, mais le moment, peut-être très provisoire, auquel je crois être parvenu. J'y retrouve une judéité à la fois enrichie de mes acquis antérieurs et débarrassée des obscurités qu'elle a, me semble-t-il, jusque là, drainées avec elle. A chaque carrefour de mon existence, aux différents moments de mon action personnelle, de mon action sociale, de ma réflexion et de mes convictions les plus profondes, je découvre dans ce judaïsme-là les explications et les justifications qui, il y a quelques années, m'ont tant fait défaut. La Torah me devient, par une nouvelle lecture, un lieu, à la fois, de vérités et de questionnements, de modèles parfois enthousiasmants parfois rédhibitoires. L'histoire du peuple juif, dans ses méandres en clair-obscur m'apparaît comme une conquête permanente et souvent tragique d'une liberté ardemment désirée. La pensée juive se révèle dans un mouvement incessant d'une incontestable richesse. Ce judaïsme-là, je 'le fais mien parce qu'il est porteur du bon sens et de la générosité que, jusque là, j'ai recherché ailleurs. C'est un judaïsme humaniste où l'homme n'est, certes, pas maître du monde mais où il naît graduellement à sa dignité. C'est à dire à la liberté de construire soi-même son destin. Par ce chemin, je parviens, enfm, à réaliser en moi cette synthèse tant attendue de l'homme et du Juif. Enfm, je le pense.

6

I

LE CHEMIN DE ROCAILLE

LA CHANSON D'UNE ENFANCE
Nous sommes dans les années 1930. Dans la cuisine sans fenêtre de l'appartement familial, la cuvette de fer blanc crisse sur les tomettes rouges et souvent fêlées qui recouvrent le sol de toutes les pièces. Nous sommes en Algérie où le climat n'a que faire des planchers de bois. C'est le soir. L'unique ampoule électrique éclaire faiblement ma mère s'affairant à verser dans la cuvettebaignoire le contenu d'une casserole d'eau bouillante. Puis elle y ajoute peu à peu de l'eau froide afm de tiédir ce qui va devenir mon unique "grand bain" de la semaine. Nous sommes vendredi soir, veille de Chabbat*, grande solennité juive s'il en est. Et le rituel est là qui nous façonne de toute son imposante rigidité. Tout doit rutiler. Dans le monde où je vis, la propreté conquise des corps n'a rien à envier à la pureté réclamée des âmes. Même rigueur, même exigence. Ma mère a donc, durant toute la journée, lavé, nettoyé, récuré .la maison, et, à présent, avec la même ardeur et probablement les mêmes gestes, j'ai envie d'ajouter, la même pugnacité, elle lave, nettoie et récure les corps de ses enfants. Je m'assoie sur un petit banc près de la cuvette-baignoire et le savonnage commence, à la fois minutieux et énergique. D'abord la tête - avec ces chenapans de pavillons d'oreilles et ces polissons de
narines qui font la nique à la propreté chabbatique

-, puis

les bras

qui ne cessent de crier au secours malgré les rappels à l'ordre, puis encore la maigre poitrine blanche et, enfm, les jambes dans leur minceur de roseau. C'est ensuite le séchage, allongé sur mon lit et enveloppé d'une large serviette, pendant que mes frère et sœur vont, à leur tour, recevoir la cure balnéaire hebdomadaire. Pour fmir, chacun revêt son pyjama de nuit qui sent encore une lessive très récente. Puis, les portes de la pudeur hermétiquement closes, c'est au tour de ma mère de s'enfermer dans la cuisine-salle de bains pour ses propres ablution~. Nous vivons cet instant, nous, ses enfants, comme auréolé d'un respect quasi mystique. Durant ces minutes, nos jeux se font spontanément moins bruyants. C'est comme si le 9

silence de la maison se voulait protecteur de notre mère. Elle sort enfm de sa cuisine, la rougeur de ses joues - chaleur ou fatigue? faisant davantage ressortir le bleu de ses yeux. Elle va, enfIn., souffler un peu! Le capharnaüm marécageux de la cuisine, l'a cédé à la vigueur de la serpillière. Il s'en dégage dés cet instant une odeur où se mêlent les effluves culinaires et l'acre senteur des produits de nettoyage. Odeur qui, durant mon enfance, a signé toutes les veilles de Chabbat. La mémoire est rarement uniquement mentale. Elle est - puis-je dire surtout? - affective. Par delà les mots, elle nous fait revivre un vécu dans une authenticité que les phrases sont bien incapables de rendre. 20 heures. C'est le moment où, dans le couloir d'entrée, retentit le pas de mon père. C'est son heure habituelle de retour à la maison. Nous ne sommes pas encore - tant s'en faut - au temps du calcul des minima horaires pour les travailleurs. Mon père est employé comme comptable dans une maison de commerce de la ville dont le patron est juif Aubaine! Cela signifIe que, bien que son temps de travail obéisse à des règlements d'une infInie élasticité, les jours de Chabbat et les jours de retes juives sont effectivement chômés. Demain, donc, jour de Chabbat, papa pourra ne pas se rendre au "magasin". Et ce vendredi soir est, pour lui, réellement, veille de rete. Une fois entré, il ne prend pas la peine de se laver dans la bassine-baignoire familiale. Non! Le dimanche matin, il se rendra au bain maure du quartier où, côte à côte, Musulmans et Juifs, ont coutume de sacrifIer régulièrement aux exigences d'une hygiène scrupuleuse. Puis, à table! Le couvert est dressé, bien sûr, depuis la fm de l'après-midi. Devant la place du père, un gobelet de métal argenté et ciselé est plein à ras bord de vin cacher*. Non loin de là, trois pains pétris par ma mère elle-même et cuits au four du boulanger du quartier sont recouverts d'un linge rose brodé de signes que je respecte d'autant plus profondément que je n'ai jamais pu en comprendre le sens. Après nous avoir salués avec toute l'affection dont il est - grandement - capable et coutumier, mon père prend sa place à table, saisit de ses mains le gobelet de vin et, debout, entonne le Chalom Alekhem, un hymne appelant la
paix sur la terre. Nous, les garçons, chantons avec lui

- nous

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sommes capables de répéter ce texte sans, pourtant, en saisir le sens - mais nous nous taisons lorsqu'il aborde, - toujours debout alors que mère et sœurs restent assises -, la récitation du Yom Hachichi*. L'affaire est d'importance. Nous devons guetter le moment où il nous faut répondre à son chant par les fOlIDules prévues. C'est le barokh ho ou barokh ehémo * qui suit le baroukh ala Adonaï* et d'autres échanges de même type. Puis, levant le gobelet de vin, il prononce le boré péri haguefen*, boit une gorgée et nous le transmet pour en faire de même. Même rituel concernant le pain: après avoir prononcé le molsé lehem min haharetz*, ille rompt de ses doigts et en jette un morceau de façon détachée à chacun de nous après l'avoir trempé dans du sel. Ce motsé avalé, chacun va embrasser l'autre dans l'ordre où il se présente à lui, dans une joyeuse confusion où se réitère le traditionnel et affectueux ehabbat ehalom*. Le souvenir de cette minute précise me demeure profondément présent. Je crois que, pour chacun de nous, il est vécu comme la clairière attendue dans une forêt dense et sombre, comme un temps de silence dans le vacarme de la ville, clairière et silence où le mal n'existe plus, plus de vie chère, plus d'horaires de travail impérieux, plus de punitions scolaires, plus de rancœur, plus de querelles de famille... Nous sommes là comme un bon pain dont le levain se lit sur les visages en lettres d'amour et de sourires. Puis, c'est le dîner. Traditionnel, lui aussi. Les boulettes de viande accompagnées d'un légume de saison et suivies de l'inévitable et paradisiaque couscous, le tout dans un bain de rires et de cris que les regards (pseudo) sévères de mon père tentent faussement de calmer. Après la nuit du vendredi, c'est la matinée du Chabbat. Durant l'année scolaire, l'école, je veux dire l'école lmque ftançaise, respectée par-dessus tout, prime sur toute autre occupation. Notre assiduité est, pour nous, les enfants, un devoir impérieux. Mon père se rend donc seul à la synagogue. Mais, en période de vacances, je l'y accompagne. Là, j'essaie de suivre péniblement la lecture collective du texte de la prière sur un livre que quelqu'un m'a tendu en m'indiquant d'un doigt sévèrement impératif le verset de l'instant. Et mes efforts, alors, pour suivre la

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lecture collective, sont aussi intenses qu'inutiles si bien qu'il ne me reste plus qu'à admirer, que dis-je admirer, m'extasier devant tous les escogriffes qui, autour de moi, sans ouvrir le moindre livre, avec une superbe et enviable assurance, récitent à haute voix tel passage du chahrit* ou tel verset du moussaj*. Bien plus tard, je découvrirai que la tonitruance de leurs prières ne signifie pas toujours, chez eux, la compréhension réelle de leur sens. Non, l'essentiel, pour eux, réside uniquement dans le respect strict d'une gestuelle et d'une lecture collective à haute voix du texte toraïque en respectant une musique et une scansion rituellement prescrites. Mais, pour l'heure, ce rituel me fascine. Lorsque, avant de lire le texte hebdomadaire de la Torah, certains fidèles en promènent les rouleaux entre les bancs, dans les allées de la synagogue, je me sens saisi d'une intense et étrange soumission au seul contact du velours qui en recouvre la carcasse de bois. Et, après qu'ils l'aient touché ou même fIôlé, je porte mes doigts aux lèvres dans un geste de vénération et me sens alors comme lavé, guéri des peccadilles qui me sont impuretés infamantes -, des mensonges inadmissibles, des larcins épisodiques qui meublent alors ma vie d'enfant. Je me regarde devenir autre et, me semble-t-il, je souris souvent à cet autre. L'office se termine. La main de mon père qui saisit la mienne laisse apparaître une certaine nervosité. Diantre! C'est que, depuis le matin, il n'a pas fumé une seule cigarette. Chabbat oblige! Et il est, sur ce point, très gros consommateur! De cigarettes plus que de Chabbat ! Arrivés à la maison, c'est l'heure de notre déjeuner, une nouvelle fois traditionnel: la téfina de légumes divers. Puis est-ce pour tromper le manque de cigarette? - mon père s'enfonce dans une sieste interminable tandis que ma mère va en visite dans sa famille. Pour nous, les enfants, un débat cornélien s'insta1Je. Rituel chabbatique toujours, notre mère nous a revêtus de nos plus beaux habits, je veux dire, pour mon frère aîné, de pantalons et chemises rutilants neufs et, pour moi, des pantalons et chemises anciennement rutilants et neufs que mon fière, en pleine croissance, ne peut plus porter et dont je suis bien contraint d'hériter! Et le dilemme surgit donc: allez donc jouer à pleine voix, à brusques gestes et à toutes jambes dans un accoutrement du dimanche ou tout au moins du samedi! Nous n'avons alors qu'une

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alternative: ou momir d'ennui par absence de jeux ou mourir des semonces materneUes après la découverte des dégâts vestimentaires subis. Je crois que, le plus fréquemment, nous choisissons de risquer les semonces matemel1 es. Ces semonces éclatent donc à notre retour à la maison, dans la soirée du samedi. Nous en laissons passer l'orage d'autant que nous savons que les dégâts seront, en tout état de cause, réparés par le talent maternel. Mais là n'est pas, me semble-t-il, l'essentiel de cette fin de Chabbat. L'événement que nous vivons prioritairement, tous groupés autour de mon père, est l'inspection angoissée du ciel. De notre fenêtre, nos yeux exorbités cherchent; dans le firmament,
les trois étoiles - trois, ni une de plus, ni une de moins

- dont

l'apparition autorise d'allumer enfin la cigarette interdite et tant attendue toute la journée. Je crois que l'observation du chimiste scrutant les transformations d'une molécule à travers les lentilles du microscope le plus sophistiqué ne parvient pas au degré d'intensité, au sérieux et à l'angoisse avec laquelle mon père - premier intéressé - et nous, ses enfants, par affection pour lui, guettons l'apparition libératrice. Pour moi, eUe entre dans une logique simple. Mon père ne peut allumer sa cigarette qu'après que Dieu lui en ait donné l'autorisation en allumant lui-même ses propres lumières que sont les étoiles. Certes, il yale nombre de trois qui me fait problème. Je m'en pose confusément la question. Confusément et très momentanément. Car mon père agît ainsi. Et mon père ne peut se tromper, n'est-ce pas?

- Cà y est, papa, je la vois, là, là !
Il m'arrive de hurler la bonne nouvelle en pointant mon doigt vers un endroit du ciel où - vrai ou non! - je crois avoir aperçu une lueur qui, après tout, pourrait bien être une étoile du Bon Dieu. Le plus fréquetmnent, mon père ne se fait pas très exigeant sur la réalité de mon acuité visuelle. Il porte la cigarette à sa bouche et frotte avec extase l'allumette libératrice. Le souvenir de son visage du moment m'est très vivant: il me fait penser à une sorte d'orgasme pulmonaire. II inhale la fumée dans une attitude de relâchement total du corps, dans une félicité suprême et, pour lui en cet instant, si le monde s'en va en fumée, l'essentiel est dans 13

cette fumée! l'essentiel.

Et il a coutume, dans sa Vie, d'aller toujours à

Le repas du samedi soir obéit, lui aussi, à un rituel (presque) immuable. Ma mère n'a, bien entendu, pas cuisiné de la journée. Le déjeuner a été préparé la veille, vendredi. Mais le orner demeure en suspens. C'est là que s'insinue la tradition familiale par deJà l'obligation religieuse. Très souvent, il se compose de café au lait avec tartines ou de denrées immédiatement consommables allant

de la simple crudité jusqu'aux pâtisseries en passant par ...

la

charcuterie pur porc! Je dis bien, pur porc! Et personne n'y voit la moindre contradiction! Le rituel, la tradition le veulent ainsi. Et tous, grands et petits, après avoir prié à la synagogue la matinée durant, dégustons, le soir, les rillettes ou le jambon d'York. Un détail néanmoins qui dénote que l'on a plus ou moins conscience de s'accorder là quelques accommodements avec le ciel. La charcuterie est, sur la table familiale, présentée dans un large plat. Mais chacun ne peut la recevoir que dans son assiette renversée: nous la découpons sur le "cul" de l'assiette. Et tout ceci se passe très bien, douillettement protégés que nous sommes dans les fauteuils de l'habitude. Cela fait partie de nos mœurs du moment, de ces rites que nul ne pense seulement à remettre en question. Quant à la logique des choses et des comportements, depuis quand prend-elle le pas sur l'épaisseur du vécu? Surtout pour des enfants d'une dizaine d'années complètement sécurisés par les modèles de leurs parents? Ce Chabbat familial, je l'ai vécu, enfant, comme il arrive de fredonner une chanson dont on a plus ou moins oublié les paroles. Je me suis enivré de ses odeurs, de ses rites, de ses pratiques, de ses comportements, de ses fatigues, de ses joies, de ses étonnements, tout cela sans en pénétrer réel1ement le sens précis, tout comme j'ai ignoré celui des prières çà et là balbutiées à la synagogue ou ailleurs. Mais odeurs, rites, pratiques, comportements, fatigues, joies et étonnements ont laissé en moi des traces comme autant de sillons sur une terre qui recevait déjà est-ce de façon indélébile? les semences de l'être que j'allais devenir. Actuellement, ces traces sont en moi, eUes sont moi, comme la première ligne d'une page d'écriture. Celle de ma vie.

-

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Un sociologue allemand a écrit, je crois, que la fête et la guerre sont des temps indispensables parce qu'elles pennettent de structurer notre existence et de situer les événements de notre vie dont elles deviennent des repères. Mieux encore, elles nous pennettent d'éviter la monotonie de la répétition des jours, des semaines, des années... Tel événement a eu lieu avant ou après la seconde guerre mondiale, ou après le mariage du grand frère... Telle scène s'est déroulée avant la célébration de Pessah* ou après le Yom Kippour* ... Le calendrier de notre existence n'est pas seulement celui, conventionnel, imprimé sur les pages d'un agenda. TIest, aussi - et surtout -, celui que nous vivons en nousmêmes, celui dont les dates ne sont pas connues mais ressenties avec tout le poids des affects qu'elles déclenchent, au plus profond de notre vie personnelle. Ces dates vécues, tout au long de mon enfance, ont été, panni d'autres, celles des fetes de famille, religieuses ou pas, celles oÙ t'on se rencontre pour "faire autre chose". Une joie à laquelle nous avons droit. Si le Chabbat scande ainsi les mois et les années de mon enfance, les fetes annuelles y ajoutent leur solennité particulière et leur plus grande somptuosité. Roch Hachana*, Yom Kippour*, Souccoth*, Hanouka*, Pourim*, Pessah, Chavouoth*, autant de noms qui réveillent toujours en moi des atmosphères chaudes et marquées chacune de rites précis entretenus dans et par un cocon familial sécurisant d'odeurs, de saveurs, de gestes, de musiques, chacune d'eUes portant l'étiquette de telle ou telle fête et qui, pour moi, dépassent, je crois, en intensité toutes les madeleines proustiennes.
Et, en premier lieu, Roch Hachana. La fête des prémices ou du

premier de l'an, selon ce que l'on voudra y voir

1.

Ce que j'en

retiens, enfance oblige, est ce que j'en ai vécu et non ce que j'en ai su alors. Et j'ai vécu alors un confus mais authentique sentiment de renouveau. Les vacances sont derrière moi. Bientôt, à l'école, ma nouvelle classe, plus "grande" que la précédente. Ma mère

J'ai proposé un sens à donner à chaque grande fête juive dans une publication récente: Le judafsme à plus forte raison - P"aris- L'Hannattan - 1999.

1

15

commence à sortir les premiers vêtements d'hiver, souvent ceux de l'hiver dernier remis au goût et à la taille du jour. Le marché aux légumes, à la porte de notre maison, perd ses couleurs de l'été en se parant de tons plus fauves. Les denrées qu'il étale sont déjà celles de l'automne. Les marchands - tous musulmans -, très informés des fêtes juives, offrent toutes les denrées dont notre tradition prévoit, à cette époque, la consommation. A la maison, quelques temps avant la fête, c'est le branle-bas. Et, en tout premier lieu, celui du nettoyage, que dis-je, du récurage de tous les recoins qui pourraient avoir l'outrecuidance de receler l'ombre d'un détritus ou le relent de la moindre poussière. Ma mère, sur ce point, est un redoutable cerbère. Et puis, comment oublier, en chacune de ces occasions, la montée lente, graduelle et inexorable des odeurs d'une cuisine à laquelle, nous, enfants, pouvons donner, sinon un nom, du moins une date, une étiquette, une carte d'identité: telle fête est l'annonce de tel plat ou telle pâtisserie; ou, à l'inverse, telle cuisine nous rappelle à la célébration de telle festivité! Peu importe, en permanence, la rigueur du rituel- qu'il soit culinaire ou liturgique - n'a d'égale que la joie sereine avec laquelle nous nous y soumettons. Et le grand soir arrive, veille du premier de l'an 2. Certaines années - pourquoi pas toutes? - ma mère revêt le vêtement traditionnel des femmes juives du Maghreb, si proche du vêtement arabo-berbère: la gandourah* aux longues manches de dentelle, le foulard recouvrant la tête et surmonté d'un cône de carton drapé de velours. Pour ma mère, la ceinture de la gandourah est un foulard. Chez d'autres à qui la fortune sourit davantage, elle est une longue cbaînede louis d'or. Aux pieds, des mules de couleurs vives décorées de motifs dorés. Dans l'atmosphère de ce soir-là, le vêtement maternel est comme la signature du peintre au bas de son tableau. C'est la dernière touche de la couturière ou l'ultime grain de sel du maître queue dans sa cuisine. Ce soir, c'est véritablement que nous vivons quelque chose de nouveau.

2 Dans la pratique juive, toute fête commence la veille au soir du jour auquel elle est prévue.

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La table, eUe aussi, participe de cette nouveauté attendue, certes, puisque rituelle, mais vécue, chaque année avec le même engouement. Nouveauté par les symboles évoqués et dont, alors, je n'ai qu'une idée confuse. Je n'ai cure, en effet, de ce que les pommettes, jujubes, grenades et autres dattes de la dernière cueillette sont justement là pour faire briller à nos yeux le renouveau des choses de la terre. Pour moi, les fruits étalés sur la table ne prennent consistance que lors de leur lente et agréable déglutition le long de mon œsophage. De même, les pommes rouges, le miel et les grains de sésame ne me disent nuUement les promesses de douceur et de prolifération des choses et des êtres dont ils sont les symboles. Mon plaisir n'est pas un plaisir espéré mais un plaisir senti, vécu. U ne regarde pas demain, il veut vivre aujourd'hui. Et je sais que je vais le vivre dans les secondes qui suivent. N'avez-vous jamais mis en bouche - après la prière entonnée par mon père, bien sûr! - une tranche de pomme légèrement acidulée recouverte de miel et de grains de sésame?

L'essai en vaut la peine ... si peine il y a!

Cette saveur m'est,

alors, d'autant plus agréable qu'elle m'est exceptionnelle: jamais, en tout autre moment de l'année, eUe ne réapparaîtra en provoquant en moi les mêmes ineffables sensations. S'il est vrai que le mental a sa part dans la sensibilité gustative, la pomme au miel de Roch Hachana en est une preuve patente. Après la prière-dégustation, c'est le diner, rituel comme tous les dîners de fête. Ce rite n'a probablement aucune origine religieuse mais bien culturelle, familiale ou même clanique. Les Juifs de notre région ont coutume de célébrer la fête à leur façon. Ceux d'une autre région le font probablement d'une façon différente. Le diner de Roch Hachana s'inscrit, pour ma mère, dans le sillage d'une immuable programmation familiale. La science culinaire qu'elle développe alors m'échappe totalement mais je garde un souvenir à la fois précis et ému de ses effets. En premier lieu, c'est un poulet cuit dans une sauce où l'on devine la présence d'oignon et de persil3. Puis vient le moment crucial du repas: une

3 Une expression judéo-arabe dénomme précisément ce plat psel ou mahdnoss, signifiant "oignon et persil".

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téfina* aux épinards et aux pois chiches cuits et recuits avec du bœuf et des rondelles de pieds de veau. Chacun se régale avec respect et en silence, car, en ces minutes, les sensations de l'oreille ne pèsent guère lourd devant celles de la bouche. Mon père, lui, effleure nonchalamment le mets du bout de sa fourchette en en consommant le moins possible: depuis des années, ses poumons et sa bouche sont saturés de la nicotine de ses cigarettes et il n'est plus capable de véritable émotion gustative. Et puis, l'apothéose: le dessert! Pas un dessert courant ponctué des fruits dont regorge mon Algérie natale. Non! Ce jour, je le répète, est celui de la nouveauté et tout s'en ressent, le spectacle des yeux comme le contact de la peau avec le vêtement neuf (ou presque), comme la bouche avec ses saveurs à nulles autres pareilles. Ma mère, à ce moment du repas, place donc au centre de la table un large plateau de cuivre qui présente dans une paradisiaque promiscuité des cigares4 , des corbeilles5 et autres biscuits sucrés comme les croquets et les couronnes à côté des dattes fourrées à la pâte d'amende et de la fameuse datte remplie6 (tmer marchfa, dira-t-on en judeo-arabe). Je me régale de tout. S'il existe une littérature gustative, je crois que je vis, alors, une véritable épopée. Je déguste tout. De tout, sauf de l'inévitable meskouta* que d'aucuns s'évertuent à appeler "gâteau de Savoie". Que fait donc la Savoie dans une Algérie maghrébine? La Savoie - dont je n'ai alors qu'une vision géographique très approximative - est, pour moi, un de ces pays nordiques lointains et froids qui n'a rien de commun avec les couleurs et les saveurs de ma vie méditerranéenne. Alors, ce gâteau, un biscuit sec, sans aucune délicatesse savoureuse pour mes jeunes papilles, je le vis comme un intrus... malgré le soin que ma mère a pris à le confectionner.

4 Imaginez une cigarette dont le papier est une très fine feuille de pâte et dont le tabac se fait crème d'amende, le tout étant frit et roulé dans le miel. 5 Ces corbeilles ont pour nom judeo-arabe celui de khlédnath : petite corbeille de pâte fme dans laquelle on a coulé une pâte d'amende et cuite au four. 6 Il s'agit d'un rouleau de nougat fait de dattes écrasées et mêlées de noisettes, d'amendes et de noix, le tout recouvert de grains de sésame.

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Le lendemain matin, c'est le grand départ des "hommes", je veux dire de mon père et de ses deux fIls, pour la synagogue du quartier. Les habits, la plupart du temps - budget oblige! - sont, à l'image de l'année, dans une très relative nouveauté. Pourtant, l'important de ce jour, pour moi, n'est pas là. Le souvenir que j'en conserve, un souvenir qui s'enracine au plus profond de moi, est celui des chants dont le temple va tout à l'heure résonner. Surtout pour certains d'entre eux, les premières notes de la mélodie m'emplissent d'une émotion enivrante. Je m'isole dans un coin du temple, souvent assis par terre, la tête entre mes genoux repliés sur ma poitrine, me laissant envahir par la musique que je vis intensément dans mon être profond, comme une sorte de rencontre intime et confuse de Jérusalem et de Constantine, des chants judeoarabes de ma grand'mère et de la tradition des ancêtres hébreux dont on m'a parlé. Je me laisse envahir par ces accents au point que, souvent, des larmes se mettent à couler sur mes joues, larmes d'un bonheur à la fois violent et généreux. Je suis, certes, incapable de traduire le texte hébreu qui accompagne la mélodie. J'en déchiffre seulement, alors, péniblement les mots. Mais je sais, pour chacun d'eux, quelle musique accompagne tel passage ou tel autre. A la longue, ma passion musicale me fait retenir de mémoire le texte, et je conserve le souvenir de l'ivresse qui a été mienne lorsque je suis parvenu à le chanter, paroles et musique, de simple mémoire. A défaut de la compréhension des mots, je m'abreuve de la chaleur du chant. Ainsi, comme pour chaque Chabbat, mon éducation religieuse prend le visage d'une mélodie sans paroles. Ce que je note surtout est que, à la limite, le sens des mots que je chante ne pose, pour moi, qu'un problème second. C'est la musique qui m'importe. Je ne pense pas, je frémis. Si ma joie de vivre enfantine, alors, est intense, je crois que cette musique-là y participe. Comme les chants de ma mère ont calmé mes frayeurs de bébé, cette musique judéo-arabe de la synagogue tisse un lien qui me sécurise dans mon environnement d'alors. Dans mon être même, la culture musicale et le culte juifs ne font qu'un seul et même vécu. Musique et religion se mêlent. La musique judeoarabe de mon milieu trouve, pour moi, son épanouissement dans les chants de la synagogue et ma pratique religieuse n'a plus de sens sans sa musique. Je me souviens d'avoir vu mon père, un jour, relater un offIce qu'il avait dû suivre dans une synagogue d'Alger.

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Les airs chantés étaient quelque peu différents de ceux auxquels il était habitué. Et sa relation de la chose a été soulignée d'un rictus désapprobateur ! Dès le lendemain de la célébration de Roch Hachana, nous entrons dans une période marquée, au sein de chaque famille juive, d'une certaine fébrilité. Dix jours nous séparent du Yom Kippour, du grand pardon qui, dans mon enfance déjà, est la plus grande solennité religieuse de l'année. Ces dix jours, mon rabbin me l'expliquera plus tard, sont des "jours terribles"? durant lesquels toutes nos actions de l'année écoulée sont censées comparaître devant un tribunal divin pour y être jugées. Certes, l'enfant que je suis, se suffit en toute quiétude du tribunal paternel et maternel qui estime, lui, que je suis un brave petit lorsque je travaille bien à l'école - essentiel! - , lorsque je ne casse rien autour de moi - je suis très turbulent! - et lorsque je ne prononce pas trop de grossièretés - l'environnement linguistique de notre quartier ne s'élève pas toujours aux hauteurs inaccessibles d'un langage
académique

- ! Bref,

le Yom Kippour, journée de pénitence s'il en

est, s'annonce pour moi de façon, somme toute, passablement sereine et même guillerette. En premier lieu, l'Alliance 8 fenne ses portes, ouvrant, de ce fait, celles de ma liberté. D'autre part, certaines pratiques familiales nous émoustillent, et, particulièrement, pour moi, celles symbolisées par deux images: une volaille que l'on tue et un coing que l'on sent. Le Yom Kippour est, en effet, un temps de forte consommation de volaiJles, consommation nécessairement précédée de leur abattage qui est l'occasion, chaque année, de mille et mille péripéties. De son côté, le coing, ce fruit, disons-le tout net, qui n'attire guère une attention exceptionnelle durant le reste de l'année, prend, durant une

7 Ils se disent, en hébreu, yamim noraïm. 8 C'est un établissement scolaire religieux (qu'en France on dénomme actuellement Talmud Tora) et qui accueille les enfants juifs, avant leur Bar Mitsva, en dehors des périodes de scolarité laïque, à savoir, les jeudis (jour de congé hebdomadaire scolaire qui est, depuis, devenu le mercredi), dimanche et vacances scolaires, grandes et petites, et même, de la sortie de l'école laïque du matin jusqu'à 12h ou 12h30, et de la sortie de l'école laïque de l'après-midi jusqu'à 17h30.

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quinzaine de jours, des lettres de noblesse que, lui-même n'aurait, sans doute, jamais espérées. En premier lieu, l'abattage des volailles. Quelques jours avant le jeûne, je suis - c'est, là encore, un rituel familial solidement établi -l'enfant préposé à cette prouesse de haute voltige. Ma mère place dans un vaste couffin deux ou trois volailles vivantes et turbulentes, les pattes solidement attachées les unes aux autres pour éviter toute évasion sacrilège et, surtout... onéreuse! Je me rends, agrémenté de cet attirail, dans une ruelle du quartier juif où, donnant à même la rue, un local de huit mètres sur huit environ fait office d'abattoir. Lorsque j'y parviens, usant à la fois de mes coudes et de ma petite taille, il est abondamment rempli de personnes hurlantes et de volailles caquetantes. Dans un coin, près de l'entrée, un rabbin, le chohet, examine l'une après l'autre les volatiles qu'on lui tend, je veux dire qu'il en tâte les ailes et le dos, puis, d'un geste qui dénote une longue expérience de la chose, il renverse le bec de l'animal sur son dos et d'un coup de rasoir, un seul, lui tranche le cou. Presque nonchalamment (cela m'a toujours ftappé ! ) il jette alors loin devant lui, dans la pièce, la volaille mutilée qui, néanmoins, se redresse illico sur ses pattes et continue à gambader quelques secondes en se vidant de son sang avant de s'écrouler sur le carrelage. Je la saisis alors plus ou moins adroitement par les pattes - elle se débat toujours! et la laisse pendre au-dessus d'un bassin construit au milieu de la pièce. Quelques minutes après, ses soubresauts se font plus espacés et, le couffin à nouveau plein des mêmes volailles aussi pesantes mais plus du tout turbulentes, je les rapporte à ma mère... qui trouve, bien sûr que "j'ai dû traîner en route pour être resté si longtemps dehors". La chose est, certes, souvent vraie et je crois mériter largement qu'elle en vienne à me traiter d'égoïste, moi qui ignore ce qui lui reste à faire, à elle, c'est à dire l'essentiel: plumer, vider et apprêter la volaille de la rete. Et celle de Kippour réclame un souci tout particulier, n'est-ce pas?

-

Et le coing, à présent! n a les honneurs de deux prestations propres à cette rete. Là encore, le rituel est d'une méticulosité et d'une rigueur implacables. Le jour même du jeûne, il est, bien sûr, une règle absolue que chacun connaît et que, surtout les adultes,

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redoutent: personne ne peut manger, boire, ni fumer. Et personne ne remet la chose en question. Pour supporter ces abstinences, il faut donc créer l'illusion d'eo pallier les effets accrus généralement par l'atmosphère chaude et confinée de la synagogue eo ce mois de septembre algérien où l'été n'en finit pas de mom;r. Le palliatif est, lui aussi, rituel. Dix ou, parfois, quinze jours avant le jeûne, ma mère dispose cinq ou six coings velts et felIDes sur une serviette blanche tapissée de poudre de clous de girofles. Ces coings sont ensuite recouverts d'une autre serviette et le tout, serviettes, coings et poudre, est glissé entre le sommier et le matelas d'un des lits de notre maison. Le contact ô ! combien étroit de la poudre de girofle et du coing finira par recouvrir le ftuit d'une mince pellicule bmne et odoriférante. Le jour du jeûne, chacun de nous se rendra à la synagogue le livre de prière d'une main et, de l'autre, le coing parfumé dont l'odeur reniflée de plus en plus fréquemment tout au long de la journée est censée nous faire oublier la faim et, pour les adultes, le manque de cigarettes! Chacun arbore fièrement son coiog parfumé et bmni, mais, que de disputes épiques lorsque l'un d'eux n'est pas recouvert dans sa totalité de la pellicule bmne salvatrice! Dans ce cas aussi, ma mère trouve une solution qui me fait penser à un vieux proverbe juif dont on ignore le vétitable auteur comme il advient de toute trace folklorique: Dieu ne pouvant tout faire, il a créé les mères, dit-il. Et ma mère, en effet, de combler, sur le coing, les espaces verts infamants comme une pelade en y piquant des clous de girofle qui, s'ils ne foot pas apparaître le brun souhaité, en compensent l'absence par une odeur de girofle accrue. Et puis, il y a aussi le mrassel, une confiture de coings dont les petits bocaux bourgeonnent chaque année à cette époque et que chacun goûte, bien sûr, afin d'honorer la production matemel1e de tout le respect qui lui est dû mais avec toute la parcimonie qu'exige une saveur qui n'habite pas les hauts lieux de la gastronomie! Et, comme chaque année, rituellement, vers le mois d'octobre, les derniers bocaux disparaîtront qui sait où, comme par miracle, devant l'inertie de nos appétits à leur égard. Heureusement, le même élan qui fait pousser les bocaux de mrassel en fait apparaître d'autres pleins, eux, d'une gelée de coing dont la trop courte existence - due, cette fois, à nos larcins d'enfants - fait notre

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désespou:. Et chaque année, c'est la même revendication: gelée, oui, mrassel, non! Pourtant, que l'on se le dise, il n'est point de Yom Kippour sans lui! La veille du grand jour, le dîner intervient beaucoup plus tôt que de coutume. La rete, dans toute sa solennité, prend effet, la veille du jeûne, à partir de la tombée du jour jusqu'au lendemain, à la tombée du jour. Si le calendrier du judaïsme est un calendrier lunaire, la scansion de ses tètes elle, est, totalement solaire! Le m'11erdonc se déroule dans une atmosphère à la fois joyeuse et feutrée. Le repas - ai-je encore besoin de rappeler qu'il est rituel? - nous fait consommer un incomparable couscous au poulet, au rassbane9 et à l'œuf dur que chacun admet être unique dans l'année par sa saveur. A une autre date, ma mère s'évertuera peut-être à y introduire les mêmes ingrédients, à y faire preuve du même amour et du même zèle culinaire sans jamais pourtant parvenir à provoquer dans nos palais les mêmes évasions paradisiaques. Son goût, en cette veille de Kippour, est à nul autre pareil! Ambiance oblige! Je pense toujours que nos représentations mentales sont pour beaucoup dans nos appréciations gustatives! Le fait est là : pour aucun banquet au monde nous n'abandonnerions notre couscous au rassbane de Kippour! Et, ce couscous vite avalé, c'est le départ pour la synagogue, à pieds, bien sûr - on ne circule pas autrement, en ce jour, et, en tout état de cause, ma famille n'a pas les moyens de posséder une voiture et cela n'est pas sans poser de problème à ceux qui habitent loin d'elle. Leur fatigue de Kippour se mesurera d'abord à celle de leurs jambes qui les auront portés sur des distances auxquelles elles ne sont pas habituées durant Je reste de l'année.

-

Même trajet, le lendemain matin. Le temps du Yom Kippour se construit autour de notre présence à la synagogue qui, ce jour cela n'arrive qu'une fois l'an -, est pleine à craquer. Tous les fidèles - ou presque - ont même dû payer le droit d'y occuper une place
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Poche faite d'un morceau de panse de bœuf farcie de viande de menthe et divers autres condiments.

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assise. Certains s'y installent entourés de coussins qui devraient, paraît-il, les aider à supporter la fatigue du jour. D'autres se débarrassent, dés leur arrivée, de leur costume pour revêtir une gandourah d'intérieur, afin d'être plus à l'aise jusqu'au soir. Dès le matin, une atmosphère particulière envahit la salle: quelques-uns uns lisent ou récitent de mémoire la prière du moment, d'autres discutent, d'autres encore circulent dans les travées du temple ou vont, à l'extérieur, respirer un peu d'air moins pollué. Car, à l'intérieur, l'atmosphère devient graduellement irrespirable. Les odeurs de transpiration le disputent à celles du tabac à priser dont les prises abondantes sont censées remplacer la cigarette cruellement absente. Et, à tout cela, viennent s'ajouter les parfums des fameux coings giroflés et bien d'autres senteurs extirpées du fond de quelques bazars locaux. Tout ce mélange provoque un marasme olfactif qui vous prend à la gorge comme une stranguJation dont, je pense, seule la foi peut sauver. Et tout cela, mouvements, odeurs, gesticulations forme un sympathique charivari qui - surtout en fin d'après-midi - est interrompu de temps à autre par des rappels à l'ordre prononcés par un rabbin : Yokhabod Tora *, crie-t-il du haut de sa chaire en frappant de la main la couverture de son livre de prières. Semonce qui, généralement, n'a qu'un succès très relatif Cet ordre qu'il réclame, c'est la musique, en fait, qui l'obtient de temps à autre. En effet, certains chants de ce jour ont une mélodie dans le plus pur style judeo-arabe de notre région. Il y a, en particulier, le Eth Chaharé Rassone qui relate de belle façon - poétique et musicale l'aventure biblique du sacrifice d'Isaac. Alors, les conciliabules cessent. Chacun s'enferme dans un monde musical dont le texte est connu de mémoire par tous - c'est même mon cas! - mais dont le sens précis des mots s'estompe dans un "à peu près" très général. Peu importe! Une nouvelle ambiance s'installe dans le temple. C'est la paix et la communion de tous retrouvées le temps d'un chant. Mais ce havre de sérénité n'a de durée que celle de la mélodie. De plus en plus fréquemment, au fur et à mesure que l'on avance dans la journée, éclatent çà et là des querelles sous des prétextes parfois les plus anodins, une place indûment occupée, une bousculade accidentelle, l'invasion intempestive d'un enfant ou un mot jugé agressif! Et l'on oublie, un court instant, que ce jour

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est celui du pardon, un court instant que le jeûne et le manque de cigarette transfonnent vite en une éternité. Pour les enfants, ce temps est moins lourd à vivre. Notre journée est coupée de fréquentes échappées dans les ruelles avoisinant la synagogue et où, le plus souvent, les crispations de la faim se noient dans la turbulence des jeux. Et ce, jusqu'au soir où le retour au temple se fait impératif Au moment où les visages disent d'une muette éloquence la fatigue et les privations, c'est, en effet, la cérémonie finale, sans doute la plus émouvante du jour. C'est la prière des prêtres (barkat a kohanim*). Chaque chef de

famille - un père, un grand-père,un vieil oncle...

-

voit se presser

autour de lui ses parents et ses proches plus jeunes que lui, présents dans le temple. Il jette sur leurs têtes penchées dans une attitude de soumission et d'humilité les pans de son talith* en adressant, en même temps que le rabbin officiant, une supplique à Dieu implorant sa miséricorde en souvenir de celle dont il a usé vis à vis d'Isaac, le patriarche. La ferveur de l'assemblée semble, alors, totale. Seul se perçoit, comme un bruit de fond, le munnure de la supplique. Je me suis, une année, hasardé, un instant, de façon très irrévérencieuse, j'en conviens, à jeter par-dessus le talith paternel un coup d'œil circulaire sur l'assistance. Le tableau qui m'en reste pourrait figurer dans un film surréaliste. Des monticules de tissu blanc sabré de noir - c'est le dessin caractéristique de la plupart des talith - emplissent l'espace. A un moment précis de la prière, chacun doit se prosterner. Alors, les monticules disparaissent entre les bancs de la salle qui en un instant, se vide sous mon regard. Seul le murmure sourd de la prière révèle la vie qui y demeure. Au bout de quelques secondes, la prosternation prend fin et les monticules réapparaissent aussi brusquement qu'ils avaient disparu. Je me souviens avoir, un soir, fait éclater de rire mon père en imaginant devant lui la scène suivante: au moment de cette réapparition, un non-juif, ou, simplement, un juif non averti, entre dans la synagogue. Je pense qu'il pourrait demeurer pétrifié ou même s'enfuir, terrorisé par cette apparition aussi brutale que pour lui - privée de sens commun! Cette image n'enlève pourtant rien à la solennité de la scène. 11 me semble alors que toute notre existence ou du moins celle de

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