JURGIS SMALSTYS

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La vie de Jurgis s'inscrit dans le cadre universel de l'éternelle lutte pour l'indépendance et une société plus juste des êtres lucides et dévoués au bien commun. Dans le contexte historique lituanien, troublé et tragique du début du XXe siècle, son sort particulier d'écrivain et d'homme politique, connu et apprécié de ses contemporains, rejoint le cours de l'histoire de son pays. Aujourd'hui, lorsque la Lituanie redevenue indépendante est sur le point d'intégrer l'Union européenne, il est grand temps pour le lecteur occidental d'élargir ses horizons en découvrant une tranche de l'histoire de ce petit pays balte.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296162273
Nombre de pages : 256
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JURGIS SMALSTYS
UN DESTIN LITUANIEN

A ML.B. et A. Mathieu, en témoignage d'amitié.

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0226-0

Georgette SMOLSKI

JURGIS SMALSTYS
Un destin lituanien

L'Harmattan ;-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hugita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

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A partir de ce moment Smalstys devint mon héros, pas m héros littéraire, mais m véritable héros de la vie, combattant pour les libertés humaines et pour m avenir plus heureux.
Svaistas, Officier. PROLOGUE

Jurgisl secoua son abondante chevelure châtain. Piocher le droit privé ou écrire me lettre. Trêve de tergiversations! Par la fenêtre ouverte, son regard bleu foncé plongea vers les champs paternels et atteignit le lac de Kamajai où il se plaisait tant à nager ou patiner. Penchant son long corps sur la table de travail, il commença cette lettre importante à ses yeux. Pourtant, quelle présomption de sa part, lui, m inconnu de vingt-deux ans: écrire à m médecin quinquagénaire et célèbre! S'agissait-il d'aborder par la bande me question de santé? Que nenni ! Jurgis était solide, lui, l'm des cinq survivants des quatorze enfants de son père. Certes, le dit toubib s' était révélé m excellent chef de service en Bulgarie, à Prague et à Vienne. Mais ce savant était surtout attentif au sort de son pays, la Lituanie, alors totalement incluse dans l'Empire tsariste. Patriote de
1 Prononcez« Y ourguis »

pointe, il avait fondé avec des amis la première revue en lituanien, langue interdite d'impression, comme le polonais, depuis le soulèvement de 1863 contre l'autocratie russe. TIs'agissait d'Ausra (l'Aurore) imprimée clandestinement à Tilsit en Prusse orientale de 1883 à 1885, soit quarante numéros. De courageux colporteurs l'avait diffusée, comme ils le firent ensuite pour d'autres publications interdites; ils y risquaient non seulement leur liberté mais la mort dans les prisons tsaristes par phtisie galopante ou la déportation en Sibérie. C'était donc à Jonas Basanavicius que Jurgis écrivait. Médecin et essayiste, c'était une personnalité emblématique du réveil national et linguistique lituanien de la fin du XIXe siècle. Une renaissance semblable électrisait les patriotes opprimés dans d'autre pays pluriethniques d'Europe. En cette aube du XXe siècle, les idéalistes comme Jurgis rêvaient de voir à nouveau reconnue l'identité nationale de leur peuple; mais s'ils envisageaient une future et problématique autonomie politique, leurs organisations respectives espéraient l'obtenir sans recours aux armes, à la longue, par l'union des diverses forces dans les congrès. Cette lettre de culturel; -ainsi l'une des 1903 embrayait sur un sujet étudiant. préoccupations du jeune elle reflétait Heurté par l'injustice sociale dès ses années de lycée à Riga, Jurgis voulait mener de front le combat pour sa patrie opprimée et son désir de culture et d'égalité pour tous les exclus.

Jonas Basanavicius était aussi un spécialiste de la mythologie et du folklore, un précurseur de l'ethnographie. La Lituanie, indépendante et puissante au Moyen âge sous de prestigieux grandsducs, adora jusqu'en 1386 les divinités personnifiant les forces de la nature et des déesses de la beauté. Elle fut le dernier état européen

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christianisé. Ce fut par le mariage au sommet du duc Jogaila (Jagel1on) de Lituanie avec une pieuse enfant de 12 à 13 ans, la reine Hedwige de Pologne.

Influencée par l'aristocratie polonaise jusqu'à l'absorption par la Russie du xvnr siècle, la paysannerielituanienne,dominéepar les propriétaires terriens polonisés, était restée très croyante. Juozapas (Joseph) Smalstys-Smolskis n'était pas le seul père ayant ambitionné de faire de son fils un ecclésiastique. Mais à quinze ans, Jurgis, à l'instar d'autres adolescents, avait osé résister à son géniteur. Considéré comme un paysan riche, ce demier, ainsi qu'il l'en avait menacé, avait coupé les vivres à son aîné. Le jeune garçon, qui aimait l'étude, s'était débrouil1é comme comptable pour poursuivre ses études au lycée de Riga. Puis il avait donné des cours de français et d'al1emand, tout en finançant également les études de typographe d'un frère cadet. Alors capitale de la Russie, la ville au bord de la Neva comptait de nombreux étudiants venus des territoires des peuples désignés comme « allogènes}) par le pouvoir tsariste. L'entente était bonne dans les cercles où se rencontraient les Lituaniens, quels que fussent leurs milieux sociaux ou leurs tendances politiques, socialistes comme Jurgis, libérales ou sociales chrétiennes. L'indépendance de la Lituanie était alors un rêve lointain. Le pays était dissous dans trois provinces du Nord-Ouest de l'Empire, au nom russifié de leurs chefs-lieux. Mais l'optimiste et énergique Jurgis avait décidé d'y consacrer sa jeune existence. De cœur et d'idéal, il se sentait proche de Basanavicius.

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Ce jour Jurgis allait lui écrire à propos d' ethnographie, car il profitait toujours de ses vacances, comme ses amis d'autres régions lituaniennes, pour recueillir les paroles des chansons traditionnelles interprétées par sa mère et sa sœur ou pour noter quelques usages culturels parfois déjà en voie de disparition. TI écrivait aussi des contes et des nouvelles, sous divers pseudonymes parfois inspirés par sa région. Ainsi Sateksnis rappelait-il la rivière de son village, comme Mosan, la Meuse. Cette lettre, soigneusement calligraphiée, était rédigée dans un lituanien correct. Pourtant cette langue était interdite d'enseignement et allait le rester jusqu'en 1908. Interdit oblige, toute la scolarité secondaire et les études supérieures de Jurgis et de ses contemporains lituaniens s' étaient effectuées en russe et en caractères cyrilliques, alors que le lituanien s'écrivait en caractères latins. Parfois des instituteurs audacieux postaient des élèves consciencieux et non délateurs en surveillance de l'arrivée éventuelle d'un inspecteur d'académie, russe évidemment. Ainsi couverts, ils en profitaient pour enseigner quelques notions de linguistique ou d'histoire lituanienne. D'autres possibilités d'apprendre à lire et écrire en lituanien s'offraient aux volontaires. Jurgis et d'autres gamins éveillés de Kamajai avaient été initiés par une des rares paysannes lettrées qui, à l'abri du potager familial, feignait de sarcler avec eux. En outre, que de difficultés ultérieures eurent à affronter ces intellectuels lituaniens de première génération issus de la paysannerie, s'ils voulaient, comme Jurgis, devenir écrivains. TIs devaient parfois, ... souvent, voire toujours faire réviser leurs premiers essais par d'éminents et serviables philologues en

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lituanien, rares experts d'une langue dont tous les éléments étaient loin d'avoir été fixés par les quelques écrivains qui s'y étaient illustrés au cours du xrxe siècle. La langue, considérée par certains comme antérieure au grec ancien, proviendrait, disait-on, directement du sanskrit. Préservée de la disparition grâce à des générations de paysans, libres ou serfs, elle s'est maintenue jusqu'à nos jours. Ses diphtongues harmonieuses et sa douceur ont ravi maints observateurs, dont le géographe Elisée Reclus qui lui a consacré quelques lignes enthousiastes dans le tome de son œuvre consacré à la Russie. Dans sa lettre à Basanavicius, le jeune Jurgis exprimait son intérêt pour la société d'ethnographie fondée par le savant et demandait à en faire partie.

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PREMIERE PARTIE AVANT 1905
CHAPITRE I DES HOMMES ET NON DES ENFANTS Kamajai se déroulait tout entier sous les yeux de Jurgis. Le jeune homme sentit son cœur se dilater en approchant de son village natal. Les blés étaient déjà hauts et leur nuance ocre se mariait au vert vif des frondaisons sur lesquelles se détachaient les toits gris-violet des maisons de bois. La chaleur semblait tomber du ciel pâle chargé de nuages légers. De rares signes de vie, venus d'tm monde ouaté, atteignirent le voyageur. A l'horizon, la nouvelle église coiffée de ses deux tours fléchées, semblait écraser le paysage. Jurgis fut frappé, une fois de plus, par la masse imposante de l'édifice. Précédé de son ombre élancée, le jeune homme avançait avec plaisir sur le chemin de terre. La marche était plus facile qu'en automne ou lors du dégel, quand le village ressemblait à un bourbier pâteux dont s'extirpaient avec peine bottes à longue tige et pattes d'animaux. TI arriva bientôt au pont qui enjambait la rivière Sateksna et s'accouda un instant au garde-fou branlant. Un saule gris-vert trempait ses branches dentelées dans l'eau au cours paisible; sa

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fonne élégante se prolongeait ainsi en arbre double dont le jeune homme ressentit profondément la beauté. TIavait toujours aimé les arbres, il adorait cette rivière où enfant il s'était baigné, elle lui avait inspiré un de ses nombreux pseudonymes, Sateksnis . - Bonjour, Jurgelis, s'écria un gars aux vêtements ternes, penché sur l'encolure d'un cheval à la robe acajou qu'il venait abreuver; une silhouette de centaure s'inscrivit avec précision sur le sable jaune de la petite crique. Jurgis avait quitté Kamajai depuis dix ans, mais chacun le connaissait au village où il revenait aux vacances d'été. - Salut, Jonukas. Et Jurgis, faisant un signe de main affectueux au garçon, se dirigea vers la maison paternelle. Ce gamin lui rappelait son propre cas, mais il avait su infléchir son destin tout autrement. Jurgis avait franchi la distance qui séparait le pont de la maison paternelle. C'était la dernière du village; tout à côté s'étendaient les champs à perte de vue et un petit lac ardoisé scintillait sous le soleil de juillet. En contournant la maison, Jurgis aperçut de loin l'ombre gracieuse de sa sœur, Maryte, qui étendait le linge dans le verger. TI se faufila à pas de loup entre les pommiers. Maryte chantonnait et n'entendit pas venir son frère. Par derrière, il mit ses mains sur les yeux de la jeune fille et, modifiant sa voix, il prononça: «Belle demoiselle, puis-je vous demander en mariage? » Poussant un cri de joie, Maryte desserra les doigts du jeune homme: «Jurgis, comme maman va être contente! » Elle lui sauta au cou et, bras dessus, bras dessous, tous deux se dirigèrent vers la cuisine. Karolyna pétrissait la pâte à pain. Son visage soucieux s'éclaira à la vue de son aîné. Mère et fils s'aimaient profondément et se comprenaient fort bien. TIy avait entre eux, non seulement un accord de tendresse, mais une entente essentielle sur les idées générales.

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Sans doute Karolyna avait-elle regretté que Jurgis ne suivit pas la même carrière que son voisin, Juozas Tumas, élevé à Malaiciai avec elle. TI avait accepté de devenir prêtre, il n'avait pas déçu ses parents. Son cœur lui disait que si son fils n'avait pas la vocation ecclésiastique, il avait eu raison d'adopter une autre voie. TIn'était pas intolérant, respectait les convictions religieuses pourvu qu'elles fussent sincères, mais estimait que l'Eglise devait se cantonner dans son domaine et ne pas empiéter sur ceux de l'instruction et de l'état civil, voire soutenir ouvertement le pouvoir tsariste. Karolyna, elle-même, avait quelque peu perdu la foi de ses parents. Comment Dieu, qui était toute bonté - pensait-elle, comme tant d'autres- pouvait-il tolérer l'existence de telles souffrances sur terre, notamment dans le village et dans sa propre vie? Elle avait mis au monde, dans cette même maison, treize enfants, pas toujours désirés, mais une fois attendus, aimés d'avance. Elle s'y attachait tant à ces bambins qui trottinaient dans la cuisine, ne voulant pas lâcher sa jupe! L'année suivante, la jambe du frère aîné ou la menotte de la grande sœur remplaçait la robe de la maman, accaparée par le nouveau bébé. Les cinq enfants qui avaient vécu étaient les plus forts. Elle y pensait encore en embrassant son Jurgis, fait pour vivre cent ans ; il n' était jamais malade et pourtant il ne mangeait pas toujours à sa faim à Saint-Pétersbourg. TIne s'en plaignait pas, bien sûr, mais sa mère le devinait à mille détails. Lui qui appréciait tant les vêtements corrects, qui aimait être soigné, il lui arrivait d'avoir des manches élimées. Jurgis et sa mère se regardèrent longuement sans rien dire. TIs se ressemblaient et la même lumière grave émanait de leurs yeux bleu foncé aux longs cils bruns. La mère songea que son fils avait

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maigri; lui la trouva lIDpeu plus flétrie, mais il s'y était habitué depuis longtemps. Elle était loin dans son souvenir la jelIDe femme aux joues roses, au teint lisse, à la lourde tresse de cheveux châtains, qui aidait ses quatre ans vacillants à grimper sur le poêle pour y dormir près de son père, faveur suprême, due à son droit d'aînesse! Karolyna avait été, paraît-il, la plus jolie fille du village, mais toutes ses pareilles se fanaient ainsi avant I'heure à cause des innombrables maternités, des fausses couches, des labeurs épuisants, des soucis et des nombreux deuils, de la souffrance engendrée par l'oppression tsariste. Le père avait le caractère très tranché, mais il était travailleur et courageux. A la maison, contrairement à d'autres foyers, il n'y avait pas de disputes. Très estimé dans le village, fort intelligent, il avait

été choisideux fois commestaroste 1, bien qu'il fût illettré. Outre le
lituanien, il colillaissait le russe et le polonais; c'était lID excellent orateur, versé dans les règlements. Juozapas Smalstys, contrairement à ses fils cadets Balys et Napalys, ne s'intéressait guère aux idées socialistes de son aîné. TIaurait préféré que Jurgis l'aidât à travailler la terre. Bien sûr, en été, l'étudiant revenait, fauchait, rentrait le foin, moissonnait. Comme à Saint-Petersbourg, Jurgis dOlillait également des leçons particulières aux habitants du village, notamment aux Juifs. TI enseignait le russe à sa sœur Maryte, car les filles ne fréquentaient guère l'école. Les deux frères de Jurgis, Balys et Napalys, comme Maryte, s'intéressaient aux idées nationales et sociales que Jurgis, opposé au pouvoir tsariste, leur avait fait colillaître. Le plus jeune des frères, quant à lui, n'était encore qU'lIDgamin espiègle.
1

Staroste: En Russie tsariste, depuis 1861, chaque commune paysanne

élisait son tsaroste (doyen).

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Le jeune homme fit part à sa mère de ses rêves pour rendre la Lituanie heureuse. TIlui montra une brochure éditée à Londres en langue lituanienne et introduite clandestinement dans l'empire tsariste. - Quel courage ont ces colporteurs, soupira Karolyna. - Oui, de tous côtés, il faut que se lèvent des braves. Pour la révolution, il faut des hommes et non des enfants.
TIlui parla du parti social-démocrate et de son programme.

Karolyna regarda son fils et un sentiment qu'elle éprouvait depuis longtemps s'imposa confusément, une fois de plus, à son esprit: Jurgis n'avait pas encore vingt ans et c'était déjà un homme; il avait pris ses responsabilités très jeune. Son instruction, son caractère, l'existence indépendante qu'il s'était choisie l'avaient forgé. Quand l'oppression finirait-elle? Quand son fils cesserait-il de se dévouer à une cause aussi dangereuse, au lieu de songer à lui, à exercer un métier rémunérateur, à fonder une famille? Oui, à notre époque, il faut des hommes et non des enfants, répéta la mère de Jurgis. Mais, dis-moi, vas-tu parfois au bal?

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CHAPITRE

IL-RENCONTRES

Jurgis, soucieux, songeait qu'il y avait vraiment beaucoup à faire dans les villages. TIaurait voulu faire lire des textes lituaniens, mais c'était difficile. Néanmoins, en se rendant à Tilsitt, Jurgis avait réussi à se procurer plusieurs ouvrages et avait organisé chez lui une bibliothèque clandestine, tenue par sa sœur Maryte et par Jonas Jurkstas, de Zeimiai. Les ouvrages étaient diffusés parmi les ouvriers agricoles du manoir de Kamajai qui purent ainsi se procurer, plus tard, les journaux sociaux-démocrates Darbininkas (l'Ouvrier) et Darbininku Balsas (La voix des Ouvriers). TI s'était rendu non loin de Kriauniai, chez Grigas, dans une chaumière dépendant d'un manoir. Le curé y était venu en voisin et avait fait reproche de l'absence au catéchisme de la fillette de la maison. La petite gagnait en effet quelques kopecks en s'acquittant de travaux pour le comte. Aux yeux du curé, elle mettait ainsi en péril son salut éternel.

- Et si elle était d'abord heureuse sur terre? intervint Jurgis en poussant le portillon.
- Te voilà, mon garçon, s'exclama le curé, qui éprouvait à l'égard du jeune homme des sentiments très mêlés. Jurgis n'était pas de la paroisse, mais il en avait entendu parler. Un garçon intelligent qui aurait pu faire une belle carrière ecclésiastique! TIprétendait n'être

pas opposé aux prêtres en tant que tels, mais il affirmait distinguer parmi eux les patriotes lituaniens, les polonophiles et les protsaristes. Avec les premiers, les rapports de Jurgis n'avaient pas été mauvais. A quatorze ans, à l'époque où son père pensait encore qu'il deviendrait prêtre lui aussi, l'adolescent avait rédigé une supplique destinée aux autorités ecclésiastiques du district; il y demandait que la paroisse de Kamajai soit scindée, le prêtre ne parvenant pas à desservir seul un si vaste territoire. La lettre était très bien tournée et la cause avait été entendue. En mûrissant, Jurgis, qui s'intéressait de plus en plus à la question lituanienne, adopta une attitude plus critique envers le curé de Kamajai. Le lycéen, que son oncle de Riga encourageait à se rendre à des soirées lituaniennes, fut mis en rapport avec des groupements patriotiques. TI reçut des livres édités clandestinement à Tilsit en langue lituanienne. Lors de ses vacances, lui et ses jeunes frères les lisaient à leurs parents qui s'y intéressaient beaucoup, puis ils les prêtaient à d'autres paysans. A partir de sa quatorzième année, Jurgis s'approvisionna chez un révolutionnaire, Juozas Petrulis. Ce patriote courageux et intelligent rédigeait souvent lui-même les livres qu'il transportait à Riga et dans sa région. Parmi ces écrits, il y avait quelques protestations contre l'emploi de la langue polonaises dans les églises lituaniennes. Jurgis apporta ces appels à Kamajai. Le jeune garçon, encore croyant à l'époque, prit même l'initiative d'envoyer une protestation écrite à l'évêque, demandant que les évangiles ne soient plus rédigés en polonais, mais en lituanien. Le garçon ajoutait: « Dans la région, seuls les deux châtelains parlent polonais, mais ils arrivent toujours en retard à la messe. »
L'évêque repoussa la requête. Alors, le lycéen enseigna les paroles lituaniennes aux choristes habituels de l'église de Kamajai. Quand

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ils commencèrent à chanter dans leur langue maternelle, l'organiste surpris dut les accompagner. Le curé cacha son mécontentement, mais s'en tint à l'évangile en polonais. En outre, le curé, ami de la noblesse polonaise, estimant que le nom de Smalstys, déjà polonisé par les autorités sous la forme Smolski, ne l'était pas encore assez, avait proposé à la famille de s'appeler Smolskienski. Furieux, Jurgis avait protesté énergiquement au chef-lieu de district, Rokiskis, et l'on avait dû noter, noir sur blanc, en regard de son nom, son refus de s'appeler Smolskienski, comme l'avait déjà rebaptisé le curé de Kamajai, maître du registre paroissial. Jurgis avait d'ailleurs invité les autres adolescents de Kamajai à lutter afin que leurs noms de famille, polonisés de cette façon, reprennent leur consonance lituanienne. Jurgis avait été ulcéré de la conduite polonophile des autorités ecclésiastiques que sa mère lui avait appris à respecter. TI s'interrogea: « Qu'est-ce qu'être prêtre? Mettre ses convictions religieuses au service des paroissiens ou s'adapter à la situation existante, servir l'autocratie tsariste? » Force lui fut de constater la servilité de certains curés de la région de Kamajai, voire de ceux de Riga. Jurgis se sentait de moins en moins sûr de sa vocation. Un futur ecclésiastique pouvait suivre quatre classes de lycée avant d'entrer au séminaire. De nombreux garçons, que leurs parents destinaient aussi au clergé, marchandaient: « Encore un an au lycée, papa, je deviendrai un prêtre plus cultivé, si je fais ma cinquième. » Ensuite l'élève de sixième avait beau jeu de leur dire: « Plus que deux ans, et je terminerai le lycée... ». A Riga, Jurgis ne pouvait risquer ces atermoiements, car son père était pressé de le voir aborder le séminaire. Frappé par la multiplicité des églises de Riga, il s'interrogeait. Luther, Calvin, les

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pasteurs, les curés, les popes, pourquoi tant de diversité pour un seul créateur? Une telle division des prêtres, des croyants, devant un Dieu unique, manquait de sérieux. Cette réflexion constitua la première brèche dans la foi du jeune garçon. La méditation sur les inégalités sociales fit le reste. Ces dernières années, Jurgis avait déplu aux curés de la région, amis de l'ordre, heurtés par sa critique violente de la politique tsariste. TI montrait un exemple de rébellion à la jeunesse et au village. Si cette forte tête voulait s'abstenir de protester, tout irait tn1eux. - Qu'il se plonge dans les codes civils à l'Université et qu'aux vacances, il se borne à aider son père, avait dit un jour au curé un comte des environs. Pour les hobereaux, les gens comme Jurgis constituaient l'ennemi principal. Selon le curé, il fallait éviter de s'opposer ouvertement au jeune homme et à ses amis auxquels il était très hostile. Toutefois, personne n'avait jamais entendu Jurgis proférer une parole contre le christianisme en tant que tel et il n'essayait pas de détourner de l'Eglise les nombreuses femmes de sa vaste famille. C'était l'ingérence des prêtres dans la politique qu'il critiquait. Jurgis songeait à l'influence de la religion sur les esprits, à l'étroite union entre les hobereaux et le clergé. La rêverie de Jurgis lui fit remonter le cours de l 'histoire. Au moyen âge aussi, le clergé s'intégrait dans la féodalité. Les liens entre les moines chevaliers étrangers et les familles nobles se forgeaient alors par un système de dons et de concessions mutuels. Jurgis, qui n'était pas étudiant en histoire, ignorait, par exemple, qu'en 1269 déjà Albert, archevêque de Riga, concédait des biens à perpétuité au seigneur Johan Tizenhausen. Entente séculaire qui se poursuivait au début du XXe

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siècle contre les forces de progrès. Les gens simples n'en étaient pas conscients. Beaucoup de femmes restaient sous la coupe du clergé.

TI évoqua le chanoine, écrivain et patriote, Tumas- Vaizgantas, quand il était allé lui porter ses premiers vers, écrits à dix neuf ans. Heureux de rencontrer un jeune intellectuel désireux de lutter pour sa chère Lituanie, l'ecclésiastique l'avait encouragé. Si le patriotisme du jeune homme lui avait plu, il désapprouvait toutefois ses idées socialistes. Jurgis pressentit des heurts à venir même si, alors, l'amour de leur pays les unissait.

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CHAPITRE IlL-MATIN

D'HIVER

De sa table de travail placée devant la fenêtre, Jurgis avait sous les yeux toute lUle rue de Saint-Petersbourg.

En ce dimanche, pas de leçon à donner, ni de cours à suivre. Rien à étudier encore en ce matin d'hiver; d'ailleurs, Jurgis n'appartenait pas au genre bûcheur quand ce n'était pas indispensable. Pas de promenade sentimentale, faute de sentiment, pas de réunions de copams. La neige apportait à son horizon citadin l'élément poétique qui lui manquait. Les toits des maisons sans beauté disparaissaient derrière lUl duvet de cygne qui coupait l'arête noire d'lUle corniche ou le hérissement résolu d'lUle cheminée. Et quel ciel largement déployé! Jurais suivit lUl instant du regard les mouettes qui ponctuaient l'horizon de calligrammes à la japonaise. En penchant la tête en arrière, il pouvait apercevoir le dessous des ailes striées de gris, les yeux vifs, le bec recourbé et agressif. Quelle grâce, quelle impression de liberté! Quelle griserie de l'espace nous offrent les mouettes, rêvait-il. Un oiseau est l'lUle des œuvres les mieux structurées de la nature. Un arbre aussi, bien entendu.... Blanc, gris, noir, l'étudiant était loin des couleurs de son village en été : vert amande des prairies, bflUl doré de la terre, jalUle chrome des berges, bleu ardoise des lacs et du ciel. Brusquement, Jurgis se souvint d'lUle reproduction de tableau vue dans lUl livre d'histoire de l'art acheté récemment chez lUl bouquiniste. «Les Chasseurs dans la neige» de Pieter Breughel. Quelle précision et quelle poésie en même temps, deux qualités

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