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KALOMBO

De
224 pages
Tumultueux et fascinant creuset de Kinshasa, capitale du Congo (Zaïre) ! Étourdissants récits de vie et de survie qui se disent comme des faits divers, dans la rue, au bar, à la veillée. Contre la misère et l'abandon, les personnages de ce roman, habitants du faubourg de N'Djili, , usent aussi bien de la débrouille, de la solidarité, de la générosité que de magouilles, parfois cruelles. Le Bien y frise le Mal dans cette vie bouillonnante, insaisissable à force d'avatars.
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Kalombo
ou l'heure des gens honnêtes n'a pas encore sonné

à Bilbao, dans le pays basque espagnol. Entré chez les Pères jésuites, il est envoyé au Congo-Kinshasa, où il arrive en 1964. ~ c.~~. ~y Ç) Quatre ans après son indépendance, le pays ~ <,.~~ vit les moments dramatiques de la rébellion <ç lumumbiste de Pierre Mulele. Il travaille pendant des années dans la banlieue de la capitale - où il est ordonné prêtre en 1973 - et il parle donc couramment le lingala. Le faubourg de N'Djili et ses habitants forment l'humus d'où naissent Kalombo et tous les autres personnages du roman. En 1987, il est envoyé à Kisangani, de l'autre côté du pays, où il s'est mis au swahili. Après 35 années de présence constante dans ces régions encore toujours secouées par les guerres et les rébellions, Xabier n'a jamais cessé d'être émerveillé par les habitants de ce pays qui est devenu le sien.
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Xavier - ou mieux: Xabier - Zabalo est né

cg L'Harmattan,

Paris, 2000

ISBN: 2-7384-8362-3

François-Xavier ZABALO

KALOMBO
ou l'heure des gens honnêtes n'a pas encore sonné

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Avaut-propos
Ce roman est né d'une sympathie profonde pour le peuple du Congo et du désir de faire connaître la vie quotidienne des habitants de Kinshasa, tumultueuse et fascinante, faite de misère, de luttes, de débrouillardise et de générosité. En fait, pareil sujet mériterait un romancier de renom, qui aurait la chance d'être aussi un témoin, vivant avec le petit peuple, écoutant avec respect les incroyables récits qui se racontent comme des faits divers, dans les rues, les bars ou le soir à la veillée dans les parcelles. Sans doute en tirerait-il un best-seller...et la fortune! Ces mille événements petits et grands qui tissent la réalité quotidienne des Kinois dépassent souvent la fiction et parfois même l'imagination la plus délirante. Rendre compte de cette vie bouillonnante dans toute sa complexité et sa richesse humaine supposerait peut-être non pas un, mais une pléiade d'écrivains, enracinés dans le pays, doués du talent des conteurs africains. Mon souhait est que ce livre soit un témoignage de ces incroyables décades '80 et '90, marquées par un certain durcissement du "mobutisme" qui allait de pair avec son déclin, par la lutte épuisante, pour survivre, d'un peuple opprimé, et par l'estompement progressif de la marge entre l'honnêteté et la ruse, entre l"'article 15" (système D) et la magouille, entre le bien et le mal. Ce livre n'aurait jamais vu le jour sans la bonté de tQus ces hommes, ces femmes, ces jeunes qui ont accepté de partager les événements de leur vie, leurs souffrances et leurs joies, leurs idées, leurs craintes et leurs espoirs. Je n'oublie pas ceux qui ont encouragé ce projet et m'ont aidé depuis quinze ans: feu Jacques Blaffart, Joachim Ciervide, Françoise Marchand, Richard Erpicum et Mantu, du CEPAS(Kinshasa); méritent une mention spéciale: Michel Veys et Guy Verhaegen qui a bien voulu corriger le manuscrit et prendre les contacts avec l'éditeur; sans lui ce livre n'aurait pas vu le jour. Que tous trouvent ici l'expression de ma gratitude. Xabier Zabalo

Chapitre

1

Kalombo, enseignant. Sa famille, ses préoccupations et une étrange invitation.

Kalombo se levait toujours à l'aube. Inéluctablement, divers petits signes avant-coureurs, invariablement à la même heure tous les jours, l'amenaient à sortir du monde désincarné des rêves féeriques, que les mortels ont tant de peine à quitter. Il y avait tout d'abord le bruit lointain des premiers bus qui partaient pour la ville. Ensuite les dizaines de milliers de pas feutrés sur la terre des rues: les ouvriers entamaient l'interminable marche vers leur travail. Enfin, les premiers rayons du soleil s'introduisaient sournoisement dans son logis par les interstices innombrables du toit et des fenêtres. Il ouvrait alors les yeux avec un rien de fatalisme. C'était un moment assez pénible. Souvent, comme la plupart des gens, il aurait bien aimé traîner un peu au lit, surtout lorsqu'il avait la veille prolongé trop ses bavardages avec les amis. Pourtant l'aube, toujours, sans exception, mettait un terme à son repos. Mais son dépit ne durait pas, son tempérament dynamique prenait rapidement le dessus. Bondissant du lit, il sortait se laver bruyamment dans une sorte de cabine en tôles qu'il avait montée dans un coin de sa parcelle côté rue. Poste stratégique d'où il pouvait épier le mouvement des passants en chantonnant. Sa femme Clara avait beau dire qu'il chantait faux, très faux même, rien n'étouffait ses ardeurs musicales. Par contre il excellait à lancer des remarques piquantes aux passants, surtout aux femmes, dont il ne voyait que les têtes par-dessus le mur. Ça agaçait Clara qui avait le souci des convenances. «Tu es là tout nu, à parler avec des femmes!» Il répliquait du tac au tac: «Tu exagères! Ne serais-tu pas un peu jalouse?» Ce matin, pourtant, Kalombo n'était pas d'humeur à taquiner les passants ou sa femme. Il n'était pas en forme, il était même maussade. Au point que sa douche matinale s'était déroulée en silence. La cause

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de ce trouble? Une petite note manuscrite reçue la veille, et dont il n'avait dit mot à sa femme. Il avait passé une mauvaise nuit, angoissé par un rêve dont les détails se dérobaient, traînant un intense malaise, le souvenir diffus d'un danger auquel il aurait échappé de justesse. Et qui restait à le guetter, sournois, attendant une meilleure occasion. Au sortir d'un cauchemar pareil, beaucoup de gens à Kinshasa ont l'habitude de suspendre toute activité. «C'est souvent prémonitoire», disent-ils. Kalombo ne partageait pas vraiment cet avis: «Il faut réagir contre ces pratiques obscurantistes de gens bornés et arriérés!» Kalombo aimait les termes techniques et les phrases savantes qu'il retenait au fil de ses lectures et qu'il resservait implacablement à ses interlocuteurs. Oui, Albert Kalombo avait opté pour un mode de vie moderne, éclairé et il se devait d'être conséquent: il ne suspendrait donc pas ses activités de la journée. Il irait au rendez-vous fixé par l'auteur mystérieux de la note. Et tant pis pour les rêves! Il commençait à se sécher lorsqu'il fut rejoint par Carlos, son aîné, bientôt trois ans, une petite boule joufflue à la peau fruitée, qui aimait se laver avec son papa. -Papa, déjà fini? dit-il, les yeux encore gonflés de sommeil. -Viens, on recommence si tu veux... dit Albert avec tendresse. Kalombo se mit à laver son gamin tandis que Clara préparait le thé un peu plus loin. Elle s'affairait méthodiquement, regardant de temps en temps l'horloge de la paroisse qui se laissait entrevoir dans le balancement désordonné des feuillages. Son mari était si tatillon pour la ponctualité qu'elle ne pouvait se permettre aucun retard. Albert Kalombo appartenait à ce genre d'hommes qui ne trouvent pas une place bien définie dans la société africaine post-coloniale. Quelque peu éloignés de la vie coutumière, ces hommes et femmes avaient, à tort ou à raison, opté pour la modernité, tout en faisant partie d'une société fortement régie par la tradition. La plupart d'entre eux avaient été éduqués dans des internats catholiques «par les Flamands», comme ils disaient avec une pointe d'orgueil, «dans l'ordre, la discipline et l'honnêteté». Et quoique cette pédagogie eût engendré bon nombre de mécontents, les produits finis réussis, comme Kalombo et d'autres encore, se félicitaient de cette formation. Ils n'avaient certes rien à dire dans la société mais ils attendaient patiemment dans l'ombre des moments favorables: «L'heure des gens honnêtes n'a pas encore sonné», disaient-ils.

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À force de constater les réussites foudroyantes de parvenus, Kalombo se laissait néanmoins quelquefois aller à des propos d'aigris. Et malgré la bonne humeur qu'il affichait dans les contacts avec ses amis, il ressentait une certaine amertume, lorsqu'il était dans le creux de la vague, face à toute l'injustice dont il était l'objet. Il se sentait ainsi trahi par son pays et même agressé, lui qui avait consacré tant d'années de sa vie à l'éducation de ses jeunes compatriotes. Ayant connu naguère une vie aisée, il s'accommodait difficilement à l'heure actuelle des rigueurs invraisemblables de l'état d'enseignant. Pour faire face, faute de mieux, il avait recours à l'ironie et au sarcasme, sport favori des Kinois, mais plus souvent hélas, il se repliait sur le passé. Il lui arrivait en effet de rêver de son enfance et parfois même de la raconter à ses enfants qui, bien entendu, n'en comprenaient pas un mot et souriaient à la longue mélopée de papa, comme un bruit de fond qui les aidait à s'endormir. Clara s'en moquait: «Ils sont trop petits, Albert, tu les assommes. Ils ne comprennent rien...» «Ce n'est rien, répondait-il, un jour ils comprendront. Ça forme beaucoup d'écouter les aînés.» Et il égrenait ses souvenirs, imperturbable: «Quand j'avais quinze ans, eh! Carlos... je conduisais la voiture de mon père. À l'époque, tu sais, une voiture... peu de gens en avaient, à part les Blancs, bien entendu!...» La famille de Kalombo, d'origine Luba mais installée depuis des générations au Shaba, était revenue vivre à Mbuji-Mayi, et avait dû assez vite s'adapter aux habitudes locales: la recherche du diamant. Cela ne s'était pas fait sans peine, au demeurant. Aux difficultés inhérentes à leur état de nouveaux arrivants dans la région, surtout au paradis du diamant, farouchement réservé aux "vrais kasaïens" et aux politiciens, s'étaient ajoutés les échecs scolaires en cascade que les grands frères de Kalombo avaient essuyés parce qu'ils passaient tout leur temps à "creuser" à la recherche des pierres précieuses. N'empêche que c'était grâce aux diamants que toute la famille était parvenue à une situation enviable. C'était si simple! Le diamant se trouvait parfois à même le so!!... Les grands frères décidèrent de miser, pour l'avenir de la famille, sur les études de leur cadet: «Qu'au moins lui devienne quelqu'un!» À vrai dire, le trafic de diamants n'était pas pour plaire au chef de la famille, Kalombo Justin, travailleur à la société minière, car il se rappelait avec horreur la mort de son frère aîné dans un éboulement. Il 7

avait alors interdit à ses enfants de "creuser". Mais constatant par la suite qu'avec son maigre salaire il ne parviendrait jamais à terminer la maison qu'il édifiait petit à petit, il finit à regret par accepter. Et lorsque la maison fut achevée, le niveau de vie ne cessant de s'améliorer, il capitula sur toute la ligne. Kalombo se rappelait souvent cette maison, surtout la jolie véranda où ils passaient jadis les meilleurs moments de la journée. Tous les enfants, autour d'un petit feu symbolique que l'on allumait en souvenir des temps anciens au village, écoutaient émerveillés les histoires des adultes où croyances anciennes, faits de sorcellerie et arrivée des Blancs s'entrecroisaient en un mélange séduisant et mystérieux. Albert Kalombo était alors tout petit, mais il gardait un souvenir très précis de ces veillées. Il aurait tant souhaité que son foyer reflétât un peu cette ambiance idyllique, qu'il enjolivait certainement encore à mesure que le temps passait. Ses conversations avec ses deux gosses faisaient sourire sa femme, mais ce n'était au fond qu'une manière de raviver ce souvenir. Aujourd'hui, tout avait fort changé. La situation économique était si chaotique qu'il n'avait plus le temps de s'envoler vers ces soirées charmantes sous la lune: il menait une lutte implacable pour la survie. Marque de la tension continuelle qu'il subissait depuis des années, Kalombo portait de drôles de rides entre les yeux: trois plis presque symétriques donnaient à son beau visage un aspect un peu inquiétant. Ceux qui le connaissaient malle prenaient pour un homme intraitable. Et que dire de ses élèves, qu'il impressionnait d'un seul regard! Heureusement, cette sévérité n'était qu'une apparence, et ceux qui le fréquentaient de longue date l'aimaient vraiment, pour avoir pris le temps de découvrir ses qualités: l'intérêt de ses cours, le souci qu'il portait aux élèves, son dévouement, les conseils, ah oui! ces conseils qu'il donnait, dans le plus pur style des Anciens, ce qui - vu son âge en étonnait plus d'un. Au fond, Kalombo ne manquait pas d'amis. Et il gagnait à être connu, même si la potion passait mal au début. Reconnaissons que, malgré ce rictus un peu disgracieux sur le visage, Kalombo avait une allure très convenable; il n'était pas très grand, sa minceur athlétique le faisait paraître plus élancé qu'il ne l'était. Il se mouvait toujours rapidement, nerveusement, saluant tout le monde sur son passage, n'évitant jamais personne dans la rue. Surtout les filles, les plus jolies, bien entendu. 8

Bien qu'il eût toujours été fidèle à sa femme - elle ne le croyait qu'à moitié - Kalombo aimait s'entourer de jeunes filles, conscient de l'ascendant qu'il avait sur elles. Et là, il savait se montrer éloquent, juste assez équivoque, parfois un peu grivois. Rompu à ce jeu d'esprit bien kinois, il avait dû affronter mille fureurs de Clara qu'il mettait sur le compte d'une jalousie maladive de villageoise «ignorante ou mal adaptée à la vie de la ville». Une fois même il l'avait battue, mais elle s'obstinait à soutenir que «cette façon de traîner autour des filles et de prendre leurs mains ne prouve qu'une chose: Tu ne m'aimes plus!» Ces mots faisaient mal à Albert, car ils étaient terriblement vrais: il n'aimait pas une autre femme, il les aimait toutes, un point c'est tout! Mais il n'avait jamais trompé la sienne. C'était son point d'honneur, qu'il proclamait sans honte, dans le milieu si laxiste de Kin. Cet entêtement de Clara lui faisait perdre un peu de son assurance: «Elle a peut-être raison quand elle dit cela, se disait-il contrit, je ne l'ai sans doute jamais aimée.» C'est le village qui l'avait envoyée selon la coutume du "colis postal", après une interminable série de réunions de famille: «Notre enfant risque de mal tourner dans la grande ville». Lui l'avait réceptionnée, un peu par inertie mais aussi parce qu'elle était très jolie: «Les vieux au village, ce sont des connaisseurs!» Et il l'avait épousée selon toutes les règles. Aujourd'hui, après quatre ans de mariage et deux enfants, il regrettait quelque peu cet acte irréfléchi, ce mariage imposé. Pourtant cette femme robuste, laborieuse lui donnait une sécurité, un chez-soi, un port d'attache qu'il regagnait chaque soir après le travail. Il restait donc avec elle, oh! pour la satisfaction physique de son jeune corps, et un peu aussi à cause de ses convictions religieuses. Il sortit de la douche avec le petit Carlos, en s'écriant: -Clara! Tu vas me mettre en retard! -J'arrive, j'arrive. Une minute. Tu veux du thé froid, peut-être?! «Ces retards, c'est la plaie du pays!» pensa Kalombo. Lui se flattait d'être le plus ponctuel de la cité, il s'en targuait outrageusement afin de faire la leçon aux autres - pulsion si humaine pour se valoriser. Embrassant son fils cadet Musuamba, une colère subite le prit. -Tu peux boire ton thé toute seule! Je pars. Clara ne répliqua pas. Elle haussa les épaules avec un petit sourire sibyllin: elle était habituée à ce genre de scène. Assise sur un tabouret, elle se mit à distribuer calmement le pain à chacun des enfants. 9

Dans la rue, Kalombo tira de sa poche le mystérieux billet de la
veille: Nous T'ATTENDONS CE LUNDI À 06H30 DANS LE BOIS DU QUARTIER 1. NE MANQUE PAS CE RENDEZ-VOUS, C'EST POUR LE BIEN DU PAYS. TES AMIS.

Qui? Pas d'adresse. Il était encore en train de contempler pensivement le bout de papier, lorsque quelqu'un lui toucha l'épaule par derrière: -Patron, bonjour. -Bonjour Norbert, je t'ai déjà dit mille fois de ne pas m'appeler patron. Qu'est-ce qu'il y a? Il cacha précipitamment son papier. Kirongozi Norbert était le propriétaire des Établissements KINOR. -J'ai besoin d'argent, pat... heu... citoyenl Kalombo, pour acheter du gaz fréon. -Tu as besoin de combien? demanda-t-il, résigné. Ce n'est pas la première fois que tu me demandes de l'argent pour ce maudit frigo! -C'est-à-dire, commença l'autre, péniblement, j'avais acheté le gaz mais la petite bonbonne avait une fente et nous en avons perdu la moitié. Il se garda de dire la vérité: que son maladroit d'associé, Bamoenela, l'avait endommagée. -Ce n'est pas mon affaire... le client n'est pas tenu... -Oui, c'est sûr, coupa Kirongozi, mais nous avons des problèmes de "trésorerie" (expression pompeuse que beaucoup de Kinois emploient ironiquement pour ne pas dire qu'ils sont fauchés). Si vous m'avancez l'argent, je vous le décompte automatiquement du total, acheva-t-il sans trop y croire. -Bon, prends ces zaïres, dit Kalombo en sortant une poignée de billets désordonnée... mais je commence à me poser des questions sur votre établissement... c'est depuis deux semaines que vous traînez avec mon frigo... -Mona rien, vieux... ekobonga n'ango2, fit Kirongozi avec un sourire enjôleur. Et aussitôt il s'éclipsa en faisant un signe de la main. Kalombo le regarda en haussant les épaules. Il n'avait pas la tête à ses problèmes de frigo. Il relut son petit billet machinalement. C'était une affaire inquiétante, mais malgré le trouble qu'il ressentait encore,
1 Sous le mobutisme et sa "politique d'authenticité", c'était la terminologie obligatoire. Le fleuve, le pays, sa monnaie avaient alors été baptisés Zaïre. 2 Expression kinoise: "Ne t'en fais pas, mon vieux, tout va s'arranger!" 10

il savait obscurément qu'il ne manquerait pas au rendez-vous, car il était convaincu qu'on n'obtient rien sans risques. «Dans ce pays où les gens sont trop rangés, trop fatalistes, il faut que quelques-uns se mettent à bouger pour que les choses changent», se dit-il en caressant le fameux bout de papier. Il éprouvait une frustration insupportable quand il revoyait les années de misère que la vie lui avait procurées. C'était viscéral, comme un cri impossible à retenir qui sourdait puissamment du plus profond de son coeur: «N'avons-nous pas droit à une vie plus digne, plus valorisante?» Persuadé qu'une bonne partie des difficultés qu'il avait avec sa femme pourraient se résoudre s'il était mieux payé, il enrageait de penser à la question des salaires: «Le pays le plus riche de l'Afrique, le pays où les gens crèvent... nous sommes les enseignants les moins bien payés de tout le continent; quelle honte!» -Albert! dit une voix calme derrière lui. -Louise, comment vas-tu? -On se débrouille... -Où vas-tu comme ça? -Je vais au marché... -Tu es jolie aujourd'hui, dit Kalombo, flatteur. -Seulement aujourd'hui? répondit-elle avec un sourire cajoleur. Louise Nzala habitait le même quartier que Kalombo. Une jolie fille à la peau dorée, veloutée, le regard hautain de celle qui se sait bien pourvue par la nature. Le corps tout en rondeurs, sans excès, un modèle d'harmonie. Cela ne manquait pas d'agacer les hommes qui papillonnaient autour d'elle à tout moment, sans trop de succès. Chose étonnante, ils la prenaient pour une fille instruite, éduquée. Elle en avait du moins les airs. Un fin observateur cependant ne se serait jamais laissé tromper. Il suffisait d'examiner attentivement sa bouche, cette bouche sensuelle qui restait toujours entrouverte, trahissant ainsi un certain manque de manières, ou ses éclats de rire bruyants, intempestifs, parfois hors sujet ou peut-être aussi ses yeux, beaux à en rêver, mais dépourvus d'éclat. Elle était en relation avec Papy Piangu, ancien élève de Kalombo. Vu son incontestable beauté, les mauvaises langues disaient que son amant était un peu trop naïf de la laisser courir si librement et qu'il devrait la surveiller davantage. Tout en la jugeant frivole, peut-être à cause de cela, Kalombo avait un plaisir fou à causer avec elle mais en son for intérieur il plaignait Papy. Était-ce le plaisir du risque? Sans doute. Toujours est-il que, sans Il

avoir de mauvaises intentions à l'égard de Louise, Kalombo ressentait pour elle un puissant attrait et ne manquait jamais l'occasion de lui tenir compagnie. L'éternel féminin? Bien entendu, mais aussi le fait que pareilles filles formaient un public idéal pour étaler ses théories. Il se sentait devant elles très supérieur et pouvait ainsi tester l'impact de l'une ou l'autre idée qui lui passait par la tête. C'était naïf de sa part de vouloir trouver en des filles comme Louise un interlocuteur valable pour quelque conversation moyennement intéressante. Elles vivaient dans un monde plutôt sordide, fait de combines, de machinations, de calculs. Au fond, elles ne réagissaient qu'à des questions très pratiques liées au vécu, et là encore tout se ramenait à des propos terre à terre. Mais Louise avait un atout: elle savait donner le change en affichant une mine intéressée même quand la conversation la dépassait. Une fois, ils avaient parlé sorcellerie, en présence de Papy. Kalombo s'était efforcé de leur expliquer son point de vue: -Vous acceptez bêtement tout ce qu'on vous raconte. L'histoire la plus invraisemblable, vous la gobez sans le moindre esprit critique. -Mais il y a des témoins qui ont vu le cercueil bouger, s'entêta Louise. -Des témoins, des témoins. Il y a des témoins tant qu'on veut. Les gens sont trop crédules. On dirait même qu'ils font tout pour y croire. Et... s'ils se trompaient, prenant pour un mouvement suspect ce qui n'est que le rythme des porteurs? -Tu es devenu comme un Blanc, dit Papy agressivement. -Non, je ne suis pas un Blanc. Pas du tout. Je suis fier d'être nègre. Mais je réfléchis, j'étudie chaque cas, je le soumets à une analyse critique, conclut-il pompeusement. Kalombo n'était pas aussi assuré qu'il en avait l'air. Il éprouvait un sentiment mélangé chaque fois qu'il abordait ce sujet. D'une part, il jouissait de se sentir plutôt supérieur aux autres, sur la bonne piste, libéré des croyances populaires, citoyen d'une nouvelle Afrique lancée résolument vers le progrès. D'autre part, il ressentait malgré tout un peu de honte, comme s'il était coupable de trahison envers son peuple. Coupable d'ignorer des aspects constitutifs de la civilisation bantoue et cela avec légèreté, sans posséder le sujet... sans avoir eu le courage de l'approfondir. -En tout cas, moi, j'y crois, dit Louise simplement. -Eh bien, tant pis pour toi. Tu seras malheureuse et tu auras 12

toujours peur de mille petites histoires dont tu ferais mieux de te libérer, dit-il agacé. En fait, cette discussion était sans issue, Kalombo le savait bien. Ce n'était pas la première fois qu'il avait essayé d'éveiller ses amis à la raison. Cette croyance était trop fortement ancrée au coeur des gens. Un atavisme qui plus tard disparaîtrait. Peut-être... Il aurait aimé un supplément de certitude. Malgré ses affirmations péremptoires, le doute persistait en lui. Pourquoi? Aussi loin que remontait son souvenir, il ne trouvait aucun événement familial de ce genre-là qui l'eussent marqué, aucun témoignage de sorcellerie. Quant aux études, tout avait contribué à enraciner ses convictions. La Psychologie surtout l'avait aidé à relativiser ces phénomènes. Or le doute persistait, insidieusement. Cela l'énervait. C'était comme si les vieux illettrés du village le narguaient: «Veux-tu nous apprendre ce qu'est la vie?» Et Kalombo, perplexe, devait reconnaître dans ses moments magnanimes que ce genre de croyances obéissait à une logique tout aussi valable que celle qu'il avait apprise dans les livres. Souriant à Louise et lui prenant le bras dans un geste désinvolte: -Accompagne-moi encore quelques mètres. -Lâche-moi, j'ai beaucoup de choses à faire, dit-elle en s'écartant du chemin avec une certaine brusquerie, non dépourvue de malice. -Bon, dit-il, comme tu veux. Salue Papy de ma part. Au revoir. Kalombo poursuivit sa route d'un pas rapide. Quelques minutes plus tard il arrivait au petit bosquet d'eucalyptus, lieu du rendez-vous. Il ne vit personne. Cela ne l'étonna pas vraiment: il fallait s'attendre à un peu de retard3. Mais comment ne pas juger du sérieux de l'affaire d'après la ponctualité de ses "amis" anonymes? Bien sûr, ça lui offrait le loisir de décider s'il s'y associait. «Puisqu'ils ne sont pas là...», se dit-il avec un mélange de déception et de soulagement. Il s'apprêtait déjà à partir, lorsqu'une voix derrière lui le fit sursauter: -C'est toi Kalombo? -Oui, c'est moi. Et toi, qui es-tu? -Prends ce billet, va à l'adresse indiquée, et à l'heure fixée. -Mais.. . L'homme était déjà hors de portée. Un jeune de haute taille, tignasse "afro", immense chevelure entourant un visage anodin. C'est
3 Chacun sait que les rendez-vous, en Afrique, ne sont pas toujours ponctuels.

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tout ce que Kalombo eut le temps de remarquer. «Ce gars n'est pas de la partie, ce n'est qu'un mandaté», pensa-t-il. Il regarda l'adresse, une rue non loin de là, et quitta le bois, étrangement inquiet. La journée s'annonçait étouffante. Un des derniers lundis de la saison des pluies. Il regarda sa montre: il était 7hOO. Il avait encore tout le temps d'aller donner son cours d'Esthétique. Albert Kalombo se mit en marche, l'air absent, son billet à la main. Il eut soudain la désagréable impression que sa vie prenait, malgré lui, inexorablement une nouvelle route. À mesure qu'il approchait de l'École, il devenait plus angoissé. Lui, un homme de responsabilités, qui avait son travail, «sa mission» comme il disait volontiers, auprès des jeunes, des gens qui l'appréciaient: pouvait-il se lancer dans ce genre d'aventure? Mais précisément pour les mêmes motifs, n'avait-il pas au contraire le devoir de s'y engager, pensait-il en triturant son billet entre les doigts. Et d'ailleurs sa curiosité au sujet du rendez-vous qui avait tout l'air d'une conspiration, n'était-ce pas plutôt de l'envie? «C'est bien dans mon tempérament. À mon âge, on ne se refait plus!», se dit-il avec une mimique de vieux grognon. Il pressentait qu'il allait commettre une grosse bévue, un peu comme quand on est égaré et qu'on prend le chemin qu'il ne faut pas. Pliant son billet, il le mit dans sa poche, et entra dans l'École.

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Chapitre 2

Mutombo, ami de Kalombo, mêlé à un trafic de boissons à la prison de Makala.

Des murs à perte de vue. Immenses. Quatre mètres de hauteur. D'un gris crasseux pleurant pour une couche de peinture. Dans des endroits stratégiques, quelques phares d'auto en guise de projecteurs (plusieurs hors d'usage). Tout autour une zone vide jadis considérable, que la densité de la population avait réduite à des proportions alarmantes, si bien que quelques mètres au delà des remparts, les maisons de paisibles citoyens grouillaient de vie. À l'intérieur de la prison, un grand silence. Fin d'après-midi: les prisonniers avaient déjà quitté la vaste cour centrale et se trouvaient dans les pavillons. Le bruit feutré de leurs conversations n'arrivait pas jusqu'à l'extérieur. Une poignée de soldats montaient la garde devant la porte principale. Ils avaient un air bon enfant et buvaient joyeusement quelques bouteilles de bière. À les entendre, on aurait pu croire qu'il s'agissait des surveillants d'un pensionnat ou d'une usine. Ils ne montraient pas la tension que l'on aurait pu attendre d'un si petit groupe de gardiens pour une colonie de prisonniers aussi nombreuse. C'est qu'à Makala la vie est spéciale. Elle est régie par un système surprenant, sorte d'auto-surveillance par les prisonniers eux-mêmes, qui donnerait le vertige et même des crises cardiaques aux gouverneurs de prison les plus expérimentés, les plus coriaces. Cela ne semblait pas préoccuper outre mesure le Sous-Directeur de cette institution, Moke Tampwo, qui se trouvait en cet instant précis confronté à un problème autrement redoutable: l'arrivée d'un nouveau Directeur, il le sentait, allait changer beaucoup de choses, désormais. C'est pourquoi il était venu à son bureau cet après-midi mettre de l'ordre dans certaines affaires où son rôle n'avait pas été des plus orthodoxes.

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Cependant à une petite centaine de mètres à l'opposé de ce bureau, deux hommes semblaient fort occupés. Eux non plus ne se souciaient nullement des surveillants de la prison, ils se réjouissaient plutôt du calme plat qui y régnait à cette heure-là. Ils étaient à genoux, la tête appuyée contre le mur, dans l'ombre, et s'affairaient péniblement, avec hâte. Ils ne parlaient pas. Trempés de sueur, ils introduisaient le bras dans un trou qui servait d'égout pour drainer les eaux de pluie, et le ressortaient chaque fois avec une bouteille qu'ils entreposaient par terre. L'un d'eux, qui était albinos, semblait être le patron de l'opération. Il donnait de temps en temps des ordres brefs que l'autre exécutait ponctuellement. Ils avaient réussi à faire passer ainsi plus de 150 bouteilles. Enfin, ils s'assirent par terre. -Bon, je crois que c'est tout pour aujourd'hui. Buvons un coup. C'était l'albinos qui parlait en prenant une bouteille. L'autre fit de même. Ils burent une gorgée avec délectation. Ensuite il reprit: -Nous pouvons faire de très très bonnes affaires, toi et moi. Grâce au court-circuit que tu as provoqué, c'est facile. Je me demande comment tu peux t'y retrouver dans cette fichue installation électrique. Mutombo René - c'est ainsi que s'appelait l'acolyte - ne faisait qu'opiner de la tête. Il n'en menait pas large devant le grand "Stevens". Il savait que c'était une crapule, mais le fait qu'il était devenu le "gouverneur" du Pavillon 4, un caïd puissant que même les gardiens redoutaient, ne lui laissait pas le choix. Certes, il aurait voulu se soustraire à son emprise mais les amis avaient conseillé de ne pas brusquer cet homme et de jouer le jeu pendant un certain temps, s'il voulait rendre un peu plus supportable son séjour à la prison. C'est ainsi qu'il avait accepté de court-circuiter tout un secteur de la prison afin de créer assez d'ombre pour l'opération des bouteilles. Mais malgré sa profonde répugnance pour cet homme, il ne pouvait oublier que c'est lui qui l'avait arraché aux sévices rituels le jour de son arrivée à la prison. Il se rappelait cet événement avec horreur. Ils étaient sept, les nouveaux, et sitôt les formalités administratives terminées, lorsqu'ils furent livrés dans le pavillon aux mains des prisonniers, les vexations commencèrent. Un groupe de détenus était chargé du baptême. Ils se ruèrent sur eux, commencèrent à les insulter, à les frapper brutalement. Ils les ont tirés dehors. Mutombo ne s'attendait pas à cet accueil. Il fut horrifié. Monde inconnu, primitif, types inimaginables aux coutumes barbares. 16

La désolation qu'il éprouvait de cet emprisonnement, la terreur viscérale qu'il ressentait en présence de ces gens à la mine patibulaire, lui qui n'avait jamais connu pareil lieu, tout cela n'était rien comparé à l'épouvante qui le saisit au moment où il put deviner ce qui l'attendait. On les a poussés dans les latrines. Il crut que son dernier jour était arrivé. Et quand il vit qu'on enfonçait le premier "bleu" jusqu'au cou dans la fosse septique, les yeux hagards du pauvre bougre, la bouche crispée dans l'espoir de ne pas vomir, Mutombo faillit s'évanouir. C'est alors qu'il reçut un coupe-coupe4 et qu'on lui indiqua une place remplie de mauvaises herbes qu'il devait nettoyer. Il s'empressa de s'y rendre, en remerciant le bon Dieu de la chance qu'il avait eue. Mais ses yeux ne pouvaient s'arracher du spectacle hallucinant qui se déroulait à quelques mètres de lui. On avait plongé les six prévenus dans les excréments et on leur faisait vider cette horreur pestilentielle avec des seaux troués. «Quels traitements, c'est incroyable! Nzambe na ngaï!5... Je l'ai échappé belle!» Il avait cru entendre qu'un prévenu était mort quelques jours plus tôt des suites de ce bain criminel. Il n'était plus lui-même. Gestes effrénés, crispés, mécaniques. L'esprit noyé. Ou vide, comme un inconscient! Avait-il encore sa tête? Il balançait le coupe-coupe frénétiquement. Jusqu'à ce qu'un tortionnaire, voyant qu'il avait fini de couper les herbes, lui crie: -Le gouverneur t'attend. -Le gouverneur? Ici? dit-il saisi d'un fol espoir (pensant, le brave, au gouverneur de la ville). Qu'est-ce qu'il me veut? -Grand Stevens t'appelle, corrige l'autre, amusé de la méprise. «Mon Dieu, c'en est fait de moi! se disait Mutombo, suivant machinalement le "lieutenant". On me réserve un baptême spécial, plus cruel et raffiné que les autres.» Ils pénétrèrent dans le Pavillon 4 où, au fond du large couloir, assis sur un casier de boisson, au milieu d'un groupe sinistre de détenus adossés au mur, attendait un homme au teint clair, en culotte courte. C'était lui, à l'évidence: il avait tout du chef coutumier entouré de ses dignitaires, version prison de Makala. Quand il se trouva devant lui, Mutombo ne perçut pas tout de suite le sourire sardonique du "gouverneur", qui posa la question: -Tu ne me reconnais pas?
4 Longue lamelle de fer recourbée à un bout, dont on se sert pour couper l'herbe manuellement sans avoir à trop se courber. 5 "Mon Dieu!"
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-Je... ne sais pas très bien... peut-être... Mutombo transpirait abondamment. Il ne savait pas que répondre. Il ne se rappelait pas ce visage... encore que... une vague impression... Après ce qu'il venait de vivre, il ne pouvait refréner un tremblement de ses jambes qui s'accentuait au point d'entrechoquer ses genoux. -Mais si, je suis Kadima! Tu te souviens? Oui, le grand frère de ton élève, Kadima Julien, qui avait des problèmes avec la discipline. Je suis venu te voir un jour, parce qu'on voulait le mettre à la porte... -Oui... oui, dit Mutombo avec empressement. Je me rappelle... Mais vous savez bien que je n'ai rien pu faire contre son renvoi! -Je sais, mais c'est du passé cela. Je m'appelle ici Stevens et je suis le gouverneur de toute cette section (il étendait la main avec fierté comme pour indiquer l'étendue de sa propriété). De fait, un pouvoir parallèle existait à Makala, comme d'ailleurs dans d'autres prisons. Ce "gouvernement" était toléré, non sans une certaine complicité, par les autorités du pénitencier. À partir de 17h30 les prisonniers, en rentrant dans leur pavillon, savaient que leur vie dépendait du bon vouloir de ces grands criminels parvenus, par sélection naturelle, aux plus hautes fonctions. Cette ascension était en général directement proportionnelle à la gravité de leur peine. Kadima Stevens avait été condamné à mort pour un crime horrible perpétré dix ans auparavant sur la personne d'un riche Libanais, peine commuée en réclusion à perpétuité. Son ascension au poste de "gouverneur" était, aux dires des anciens, jalonnée de cadavres. Légende ou vérité? À voir sa gueule, Mutombo était prêt à y croire. C'était un albinos - fait déjà inquiétant6 - et il plissait vilainement les yeux et le front à la lumière; quand il ne portait pas de lunettes solaires, son regard, tel celui d'un aveugle, avait quelque chose de fixe qui mettait les gens mal à l'aise. Il était conscient du pouvoir de ses yeux brun pâle, puisqu'il ôtait souvent ses lunettes, d'un geste un peu théâtral, troublant les gens simples. Pour Mutombo, Kadima Stevens avait un autre trait antipathique: ses lèvres aux commissures tirant vers le bas, et sa bouche charnue, sensuelle, laissant voir des dents jaunies par le tabac. À coup sûr, un sanguinaire. Buvant paisiblement leur bouteille, les deux détenus se félicitaient de l'opération. L'agent de liaison avait été ponctuel et une demi-heure avait suffi pour introduire par l'égout près de quinze casiers de bière.
6 Les Africains prêtent à l'albinos des pouvoirs mystérieux, un peu magiques.

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-Si ce petit continue ainsi, je pourrai lui confier d'autres missions. Et pour cela j'ai besoin de toi, dit Stevens, tranquille comme s'il venait d'achever un honnête travail. Le nouveau protesta. Il ne cessait de tenir à l'oeil le poste de garde. -Tu t'habitueras vite, mon cher Mutombo. D'ailleurs tu n'as pas le choix. Tu sais qui décide ici... On ne discute pas mes ordres... Kadima Stevens ne souriait plus, il le toisait, selon son habitude, il testait son homme. Mutombo eut un frisson. Mieux valait accepter... Soudain une ombre, auréolée de la lumière des projecteurs. Un garde avait décidé, fait étrange, inhabituel, d'entreprendre une ronde. -Nous sommes perdus! gémit Mutombo. -Un nouveau, murmura Stevens. Un idiot qui fait une inspection! Cela ne se fait pas! Merde de merde!... Déjà le gardien s'était avancé vers le coin sombre, avec précaution. -Que faites-vous là? -Nous travaillons, dit Kadima Stevens, vous ne le voyez pas? -Et toutes ces bières ici? Vous êtes cuits, déclara-t-il triomphant. Alors Stevens, qui n'avait pas levé les mains, pas même regardé le policier menaçant, se remit à genoux et, avec un calme olympien, reprit l'opération des bouteilles... en sens inverse, sans réagir aux cris de furieux du garde. Mutombo, ahuri, vit repartir le magot. Le pauvre agent n'en croyait pas ses yeux. Il s'était préparé à une arrestation en bonne et due forme. À bout d'arguments devant ces bières qui s'éclipsaient méthodiquement, comme à la chaîne, il courut, après une brève hésitation, vers les bureaux, espérant la récompense de son zèle. De retour quelques minutes plus tard, il exhibait aux deux lascars une convocation émanant tout droit du Sous-Directeur. Mais de l'opération frauduleuse, plus la moindre trace. «Ce Stevens va me charger de tout», pensa Mutombo apeuré face à l'indifférence goguenarde qu'affichait le "gouverneur". Le Sous-Directeur, Moke Tampwo, petit homme à lunettes, crâne luisant comme une bille, était de mauvaise humeur: n'ayant pas réussi à "sucrer" tous les dossiers prévus, il n'avait pas de temps à perdre. Tout un tas de papiers compromettants traînaient encore, qu'il n'oublia pas d'enfermer à clef dans un tiroir. -Eh bien..., fit-il en nettoyant soigneusement ses lunettes. Le gardien exposait les faits avec entrain, très fier de sa tâche de policier, prêt à "saler" son rapport en cas de besoin. 19

-C'est du joli! Vous n'avez pas honte? Et vous, dit-il à Mutombo qu'il savait une proie plus maniable. Vous venez à peine d'entrer en prison et vous osez enfreindre le règlement? Qu'avez-vous à dire? Le Sous-Directeur tâtait le terrain. Stevens en cause, ça changeait tout. «Surtout pas d'ennuis avec ce fourbe! Il faut trouver une issue...» -C'est lui qui m'a engagé, dit Mutombo, posez-lui la question. -Vous êtes un insolent, prévenu Mutombo. Je vais vous apprendre la discipline ici, moi! glapit-il. Puis à Stevens, d'une voix sévère: -Alors? ... Avec un cynisme éhonté, Stevens prit la parole calmement: -Citoyen Directeur, je ne sais rien de cette affaire. Il y a erreur. -Comment, une erreur? rugit le garde au comble de l'étonnement. Vous aviez autour de vous au moins quinze casiers de bière et vous ne savez rien? Citoyen Sous-Directeur, cet homme se moque de nous! -Vous parlerez quand je vous le dirai. Alors, Citoyen Kadima? -Qu'on me montre une seule bouteille comme preuve, et j'avouerai. -Mais... espèce de salaud! c'est vous qui les avez remises dans le trou, bafouilla le gardien d'une voix qui perdait de son assurance. -Je ne comprends rien à ce qu'il raconte, fit Kadima Stevens au Sous-Directeur, avec une belle obséquiosité. Mutombo se faisait tout petit. Ces rôles truqués, cela le dépassait! Quelle évidente supériorité de Stevens par rapport au Sous-Directeur! -Comment, vous n'avez pas de preuve? dit-il au garde. C'est malin! Mutombo perçut nettement l'intonation nouvelle de Moke Tampwo qui tenait une issue à cette fâcheuse histoire et qui ajouta, enjoué: -Je prends bonne note de toute cette affaire... (Puis il gronda, pour faire bonne mesure:) Vous deux, sachez que je vous tiens à l'oeil! Et je ne tolèrerai plus pareils désordres, même si... surtout si vous êtes le responsable de votre section. Le sourire méprisant de Stevens l'arrêta net. L'affaire était close, sans plus. Le Sous-Directeur fila en vitesse chez lui, content de s'en être tiré à bon compte, laissant le pauvre gardien en plein désarroi. Mutombo apprit ainsi qu'on est plus en sécurité quand on est dans les bonnes grâces de "gouverneurs" comme Kadima Stevens. À quoi lui servirait désormais l'appui de cette andouille de Sous-Directeur? Il fut pris de pitié pour le garde qui les reconduisait au pavillon: «Difficile d'être honnête par les temps qui courent! Après cette leçon, fatalement, il va se ranger, comme tant d'autres, et alors, n'importe qui pourra se servir de luL.. il suffira de payer». 20

Chapitre 3

Clara déplore sa vie présente et visite son amie Solange.

Après le départ de son mari et le thé des enfants, Clara resta un bon moment à promener un regard distrait sur le mur, comptant pour la millième fois les fissures chaque jour plus profondes qui y traçaient leurs formes capricieuses. Elle se sentait déprimée. La nostalgie d'un passé heureux, qu'elle essayait courageusement de refouler pour ne pas se laisser aller au découragement, revenait soudain comme une lame de fond chaque fois qu'elle contemplait ce mur lézardé. Elle se leva néanmoins pour entamer, en bonne mère de famille, le nettoyage de la maison. Elle se sentait plus lourde, plus paresseuse que d'habitude. D'ordinaire elle trouvait plaisir à rendre la maison bien propre. Aujourd'hui ces mêmes lézardes, le cuir usé des fauteuils, ces carences qu'elle ne connaissait que trop avaient pris une ampleur démesurée, et puis la panne du frigo et ces réparateurs qui égrenaient les promesses! Elle fut soudain toute honteuse de cette pauvre maison. Elle songeait à ce qu'en dirait la Soeur Véronique si elle venait la voir. Bien sûr, elle avait tricoté des napperons pour faire joli, et camoufler les déchirures des fauteuils. Et les rideaux neufs qu'elle venait de placer! Mais elle, elle voyait tout ce qui, peut-être, leurrait les autres. Elle prit son tabouret et sortit, songeant aux années heureuses qu'elle avait passées chez les Soeurs. Cinq ans de sa vie en internat. Ce n'était pas rien! Clara avait perdu sa mère lorsqu'elle avait sept ans. Son père s'étant remarié deux ans après, la vie de la petite Clara avait changé de signe. Sa marâtre ne s'occupait vraiment que de ses propres enfants; elle était venue au mariage veuve, avec deux gosses. Voyant que sa fillette n'était pas heureuse à la maison, son père, maître Kanyinda, avait décidé de l'envoyer chez les Soeurs, à l'internat. Clara se rappelait ces années merveilleuses. Sa prédilection allait spontanément vers "Soeur Véro", plus que vers sa famille. Hormis son grand frère Ernest Kajingulu, militaire, qui lui avait toujours témoigné une particulière affection, elle n'avait jamais trouvé parmi ses proches 21

l'atmosphère susceptible d'épanouir en elle son naturel désir d'amour. Si bien qu'à la fin de l'année académique, quand les pensionnaires rentraient toutes chez elles pour les vacances, Clara trouvait toujours un motif pour rester chez les Soeurs, rendant de menus services et étudiant assidûment, sous l'oeil vigilant de Soeur Véronique. Il lui arriva même de passer trois ans sans revenir à la maison, ce que Maître Kanyinda n'apprécia pas: il avait envoyé plusieurs lettres avec ordre de rentrer. Mais connaissant la mésentente entre Clara et sa marâtre, il avait fini par la laisser agir à sa guise, sentant par les lettres qu'il recevait, qu'elle était heureuse chez les Soeurs. Et elle y serait restée toute sa vie car, disait la Soeur Véro: «Elle est faite pour la vie religieuse.» Mais il y avait eu cette aventure malencontreuse, juste à la veille de son entrée au Noviciat. Clara prit le petit Musuamba et le déposa dans la grande bassine. Pas facile, le petit! Ennemi farouche du rituel quotidien de la toilette, il pleurait à fendre l'âme chaque fois qu'on le mettait dans l'eau. Soudain, elle entendit des pas derrière elle: -Ko ko ko, fit quelqu'un. -Ah, c'est vous Norbert? Quelles nouvelles de la glacière? -Bonjour d'abord, madame Kalombo, dit le visiteur, malicieux. -Oh, bonjour, excusez-moi. -Je viens de voir votre mari qui m'a donné un peu d'argent pour le gaz fréon, mais j'avais oublié quelque chose, dit-il d'un air contrit. Mon chalumeau a besoin d'essence... un litre suffira. -Mais, Norbert, je vous ai déjà donné de l'argent tout au début pour les imprévus... maintenant je n'ai rien... vous êtes imprévisible! dit-elle excédée. Tiens! quelqu'un a laissé un peu d'essence pour son vélomoteur. Je ne crois pas qu'il y a un litre, mais débrouillez-vous... je m'arrangerai avec le propriétaire. -Je crois que ça ira, dit-il en prenant la gourde que Clara tendait. -N'oubliez pas de la rapporter, cria-t-elle à Norbert, qui trottait déjà dans la rue. Elle reprit son travail, patiente, inébranlable malgré les hurlements de Musuamba qui ne parvenait pas à s'échapper de l'eau. Elle gardait l'esprit accroché à cette funeste soirée qui avait transformé sa vie, et dont elle se rappelait les moindres détails, avec une sourde colère. C'était un grand jour de fête pour les Soeurs: les voeux perpétuels de l'une d'entre elles. Il y avait plein de monde. Parmi eux, un jeune 22