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KIF-KIF PIMENT COMME IL RESPIRE

De
189 pages
Ce n'est pas vraiment un livre qui se lit mais plutôt un livre qui parle, qui s'écoute et se confie… Souvenirs parisiens d'un petit titi kabyle plein d'humour qui débarque dans les années soixante, histoire d'un quartier populaire du 5e arrondissement entre bandes de bous'louf têtes de moutons et bandes de gitanos genre basanesque.
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KIF-KIF PIMENT COMME IL RESPIRE

Du même auteur

Il parlait à son balai, l'Harmattan,

1992.
1993.

Prince Trouduc en panache, l'Harmattan,

Riglements de contes, L'Harmattan, Le Voleur du roi, l'Harmattan,

1995. 1996.
(deuxième

Une étoile dans l'œil de mon frère, l'Harmattan,

édition), 1998.
BouZ'I0ufTête de mouton, L'Harmattan, nouvelle édition, 2000.

(Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9206-1

Moussa Lebkiri

KIF-KIF PIMENT COMME IL RESPIRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 11<9

ENFIN

LE BOUZ'LOUF NOUVEAU EST ARRIVÉ...

Nous connaissions déjà Bouz'louf tête de mouton, certains pour l'avoir lu et relu et d'autres pour l'avoir entendu au théâtre. Alors pourquoi une version enrichie et revisitée? Parce que tout simplement l'auteur, Moussa LEBKIRI, ne nous avait pas tout dit, tout donné, tout livré. A fouiller les fonds de tiroirs de sa tête de mouton, il nous avait caché quelques histoires inédites de la bande des Bouz'loufs têtes
de .. .

Moussa Lebkiri sait comme personne faire revivre son quartier populaire des années 60, avec des clodos 3 étoiles intellos qui bouquinent sur les quais de Seine. Non loin, les immigrés tapent le dominos'talgie, buvant leur kaoua sur fond d'Oum I<:'eltoum, sa voix crevant les scoopitonnes, pour s'évaporer en un parfum exotique dans la rue Maître Albert... Mais ça, comme l'auteur se plaît à le dire, c'étaient les années optimistes de l'immigration: pas de misérabilisme chialant; la vie à vivre, à respirer. Les frontières étaient des frontières d'amour et de respect des différences et des cultures. Et le linge de Zoubida des Aurès pouvait sécher à sa fenêtre avec sa marmaille côté cour, côté jardin des plantes. L'immigré se sentait chez lui et Votre Dame de Paris était « Notre Dame» aussi. A cette époque-là, grand-père Di Gaulle nous avait 5

compris, et il nous ouvrait grand les bras. Le loup basané des villes pouvait se promener dans les bois sans se faire manger par le petit chaperon rouge... Aujourd'hui nous voilà plus menacés, le bois en question est devenu national. Une grand-mère travestie aux longues dents acérées de près, aux idées extrêmes terrorise bel et bien les populations, de son œil, en vers et contre tout.» On retrouvera dans ce roman anecdotique un Bouz'louf plein de fraîcheur à la menthe, servi chaud. Des pages comme des photos, des vies comme des œuvres, des dialogues comme des baisers. Tout un Paris des poètes, des bohèmes, des amours et des saveurs. C'est tout cela que l'auteur aime à nous faire partager tels une chorba, un couscous pour tous. Ses histoires sont comme des labyrinthes où il fait bon se perdre. L'écriture est basanée, sensible à fleur de peau, typique. Une espèce d'écriture parlée, héritage de l'auteur; son oralité oblige, sa « mazighité ». Cela n'a pas été sans peine, d'apprendre à se civiliser, à parler « douce France» pour ce berbère de Kabylie gardien de moutons. Il se fait le défi de coloniser cette langue d'amour, à l'époque d'une « Algérie Française ». Étrange paradoxe. Il apprend à l'école de la liberté, celie de la « frèr'ternité » et surtout de l'égalité. Il apprendra, car plus tard il veut être un grand « écriv'rien », c'est décidé. Alors il écrira la vie des Bouz'loufs têtes de moutons, cette bande féroce, enragée et qui fait sa loi dans tout le quartier. Il écrira la vie recto-verso de 6

tous les personnages du 17 rue Maître-Albert, Paris Se. Les personnages bouz'loufiens, sont bien réels, comme ce Tania « Z'ouvrier », concierge portugais, amoureux, ivre au 12e degré de tous les étages avec sa bouteille belle robe rouge qu'il boit au goulot. Et cette «Insistante sociale» tirée à quatre épingles, et qui vient en une «] ean Valjean» chez les misérables maghré-biens que mal. Elle enverra Yemma Guardia au CAFTA apprendre le français, oui, au Centre d'Apprentissage du Français par le Tricot Accéléré: une maille à l'envers, et le français à l'endroit. Alors c'est quoi exactement, ce Bouz'louf Nouveau, avec ses têtes nouvelles? Sans comparer l'incomparable, on aimerait dire qu'il y a un peu de la guerre des boutons et des 400 coups de TRUFFAUT, mais version berbère d'un Titi kabylement Gavroche. Son livre se lit comme il se parle, et Moussa Lebkiri a inventé un genre bien à lui, inimitable; ses mots, on les mange des yeux, telle la gourmandise des ogres de nos enfances. En tout cas, un livre à lire même en période de ramadan et n'attendez pas l'appel du muezzin pour le dévorer.

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Avertissement

de l'auteur

Faites gaffe chers lecteurs, vous avez là entre les mains un livre qui n'est pas ordinaire; du genre beurlesque, basanesque, tristesque, et autres migritudes misérabilesques, non! Il vous prévient, l'auteur (voir couverture), que ce que vous allez lire - si vous savez lire - , est plutôt du genre drôlesque, amusanesque, et très bouz'loufe-rit tant qu'on peut. Cette œuvre bouz'loufienne, achevée maghrébien que mal, a été conçue dans un style oral-écrit comme parlé sans aucune façon ni maniérité. Ce livre, tête de mouton, n'est pas à prendre avec des pincettes, non! À noter que tous les personnages de l'écrit sont autant tic que tac: du Chaouche, patron douanier de l'houtile, jusqu'à la Zoubida l'Aurèsienne, lave-culottes, en passant par le Tonio portugais rat des chants homme à tout faire. Vous aurez des cousins en pagaille, des troupeaux d'individus servis Allah louche, et aussi des héros de toutes catégorilles. Bouz'louf-bouffez bien en tranches de vie ce plat d'écrits. Ici pas de leçon de fromage mohaliste puant fouhane, à la façon des faibles de la fontaine, non! C'est de l'auto-vrai-bio-graphique pur cent pour sans 8

l'être en tièremen t. L'auteur, ici, n'a aucunement prémédité les coups et blessures donnés à la sainte-taxe. Bien au contraire, il s'est appliqué, amoureusement à fleur- thé à l'amante avec cette belle dame langue françoise. Cependant, l'auteur (voir sa photo en quatrième de couv') vous demande de ne pas vous offusquer. L'ouvrage est infesté de fautes d' orthograves. Ne cherchez nullement à le corriger, il est incorrigible, et vous y perdriez votre latin. Faites gaffe! aux larmes de mulets sympas qui coulent de l'encre noir khôl. Et à la tondresse des moutons terribles. Faites gaffe aux bandes gitanesques qui débarquent au milieu de n'importe quelle histoire et qui vous agressent avec un n'importe quel vocable mal dépoli de leur jargon si beau. Les Bouz'loufs Têtes de Moutons ne seront pas toujours là pour vous défendre, alors passez la page... et votre chemin. Chers lecteurs, vous constaterez dès la première page, l'ampleur des dégâts occasionnés par mes personnages, et qui ont mis sens dessus-deux sous mon œuvre. C'est pourquoi je vous prie d'excuser l'ordre anachronique de mes souvenirs. À présent chers lecteurs, lisez et... laissez-vous lire.

Votre auteur moi.

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BOUZ'LOUF : L'HISTOIRE D'UNE RUE

J'ai un secret bien caché dans ma tête au fond de mon ventre. J'écris comme je peux sur les pages blanches du brouillon de la vie. J'écris l'histoire. J'écris le livre d'histoire du 17 rue Maître-Albert Paris Se d'arrondissement. Alors j'écris tout le monde, je rate personne. Je m'applique, je suis une 'spèce de reporter des vies. J'écris avec l'encre de mes yeux, tout ce qui se vit, que moi je vois. Le monde à l'envers, à l'endroit, à l'envers. La bande Bouz'louf Têtes de Moutons ne sait rien. Personne il le sait, et même si personne était quelqu'un, il le saurait pas. Je cache sur moi, pareil qu'une armure, mes feuilles d'histoire, et quand je suis blessé, touché dans un combat, je m'allonge et écris dans un dernier souffle. J'écris! mon épée trempée dans l'encrier du sang de la bataille. J'écris et je caf te tout le désastre que je vois. Il m'arrive souvent de m'arrêter et de mourir net. Je n'écris plus. C'est une panne panique de mots. Alors j'étouffe au ralenti, plus d'air. Mon secret se fane, c'est un rêve perdu. C'est parce que je ne connais pas assez de mots d'orthograve juste. Moi je ne connais que des mots barbares-voyous, mots terreur de bandes, des mots romains-gaulois jusqu'à la «gadji-Ia gadjo-basta. .. ta mère! ». Et on peut me voir, crayon à la main suspendu comme un pendu pleurer des pages et des pages blanches d'impuissance. 10

Mais tout de suite après, je repars au combat au galop de mes écritures. Je dois écrire l'histoire avec des mots inventés, que je me dis. Je dois en faire ce que je veux comme le boulanger sa pâte ! Avec des mots, lexique inventé, qui ne discuteront pas, et qui se laisseront écrire sans rien dire. Je mettrai tous les mots du monde sur ma langue de tapis, que les dictionnaires laroussiens et robertiens, ils pourront chercher, et tourner mille fois les pages de leurs cerveaux qu'ils trouveront jamais le mot walou-rien. Moi, j'écrirai avec des mots à poil, nus jusqu'à la racine de leurs cheveux étymologiques. Je fais de la purée avec. Et je les classe catégorille par catégorille, gravité par gravité, famille par famille; les grands et les petits d'abord. Je veux devenir le Frankechten de tous les verbes. Mais moi, je tombe en chute libre et tout ce que j'écris c'est un U, le U terrible de notre rue terrUfiante. Je ne suis qu'un déserteur à la Boris Vian. Un rêveur de moimême, un héros-écriv'rien. Et plus tard, peut-être, si je rêve bien, je serai journaliste-bandit, un peu inspecteur. Alors j'écrirai les yeux fermés, notre rue de jadis avec un U normal, celui qu'on trouve dans toutes les machines à décrire. Et si on m'inculpe pour faute d'hortogaffeur, je crierai sur toute la place Maubert que je veux parler à mon éditeur'anonyme avant l'autodafé. Quoi! je serai condamné pour toutes mes fautes, devant le juge grammaire? Et on m'enfermera derrière des bibliothèques aux barreaux de livres épais? Je serai enchaîné par des mots de galère? Et comme je serai un subversif du français et récidiviste, on m'asilera dans un camp de redressement du français... Au secours Maître Mouhouche! C'est alors qu'on m'exécutera. Quel est votre dernier mot, 11

souhait de volonté dernière? Mais voici venir au loin les voix bouz'loufiennes. - Hé, l'écriv'nous, paraît que tu écris des conneries sur nous. Fais voir qu'on se marre! - C'est rien, c'est mon brouillon de devoirs... c'est des notes. .. lâchez-ça! - Gaff' donne! Et tout les Bouz'loufs de Maubert se sont jetés lâches sur le brouillon de ma vie un peu privée. .. de... À plusieurs, on a toujours raison; et ils m'arrachent les pages comme des cheveux. - Eh ! les mecs, c'est qu'il y tient le Mousse... - Rends ça ! - Et... Hop! attrape Moh ! - Écrit malle mec... - Chut! Lecture: «J'ai un secret bien caché...» écrit maaaal ! À toi, tiens, attrape! - Lecture: « .. .Personne ne le saura... » - Oh, lui, les fautes. .. Attrape! - Dis que des conneries dans ton roman. Attrape! - Ho lui. .. s'y croit, hé ! - Eh les gars, c'est qu'il y tient à sa rédac... moi je lui mets dix... beaucoup d'imagin... attention! - Chut, écoutez! écoutez! vous marrez pas, touchant: « Rencontre avec mon père. » Oh que c'est chou... Il parle du gros pet de You... Ouh lala! écoutez! C'est romantique-tac-toc ! Titre: « Martine de ma honte ». - Donne ça! que je crie, hors de toute contenance, donne! - Viens chercher ta princesse. Pour Martine je ferais tout. J'ai foncé dans le tas des Bouz'loufs et la bataille reprend de plus belle. Les coups de poings se perdent en coups de pieds dans le 12

ventre de mon livre inachevé. Je leur arrache de la gueule la moitié de mon brouillon. Seul contre tous, je me bats contre la bande des guerriers inquisiteurs. Le Moyen Age est de retour. Les barbares pillent mon écrit, le distribuent au vent qui n'en veut pas. Sur la place Maubert, mon sacré livre futur s'envole. Je cours comme un fou mahboule après chaque page de mon secret. J'attrape, rattrape mes titres et mes propres phrases en pleine face. Je saigne de honte. Et je maudis en rougissant à mourir ces violeurs de mon œuvre en lettres capitales. Mais d'abord faut commencer par le début, voici... ce qu'il en reste.

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DES FIGUES PLEIN LA TÊTE

On était tout en haut de l'arbre qu'on appelle le figuier en IZabylie, année des sauterelles. Mon frère sur une branche, ma sœur kif-kif sur l'autre et moi dedans la figue ; c'est la meilleure place pour le grignotage. Notre mère en bas qui nous appelle: - Les enfants! les enfants! descendez! descendez vite! On va aller en France, on va aller voir votre père. Nous alors, on est descendus vite de notre arbre géan'analogique, pour partir en France, pays de mon père. Enfm on va le voir, avec nos yeux qui ne l'ont jamais vu. Le voir avec la bouche, les oreilles, les pieds. Enfin on va le voir, le goûter, le manger, lui notre père qui est parti comme s'il a jamais existé. Jamais il a vu notre naissance, on connaît de lui que la photo mal dessinée, cachée dans le secret du coffre de ma mère avec ses bijoux bien brillants. On va aller en France, pays de mon père. Enfin on va avoir un vrai père, fini pour nous les pères d'occasion, les onclespères de remplacement. On l'a tellement rêvé sur les figuiers qu'il a fait pousser des fruits d'absence. Le voyage se prépare. Il se fait beau comme un prince... habillé de soleil et de lune avec des étoiles qui brillent sur son hassab. C'est bien vrai qu'on va partir, la lettre, elle vient de nous arriver ce matin, et Malek le sait-tout, il l'a lue. Il l'a bue comme une fontaine de 14

lait, d'un coup. Il dit que Bouzid, notre père, il nous attend d'une traite, là-bas au pays du rêve peut-être. C'est écrit tout en noir sur beaucoup de blanc, sur tout le tissu de la lettre. Dans notre hara, on ne parle que du voyage qu'on va faire. On va partir avec Mohand le parfum, notre cousin, qui sent la réha de cologne d'eau dans tout notre nez. C'est lui le missionnaire de notre voyage, il va nous emmener comme des colis de valeur en recommandé. Vite, vite parfum, emmène-nous...

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LE MULET DU TEMPS

Et c'est comme ça que nous sommes partis un matin très tôt; on a rien senti. Partis sur le dos du temps qui galope comme un mulet sauvage, partis vers le pays de France. On a laissé derrière nous une traînée de larmes 'bligatoires et des yeux qui ont soif de nous pleurer. Ma Kabylie pleure des figues et des sauterelles de souvenirs. Adieu vieux de mon enfance aux doigts de perles. Adieu village! Adieu chemin qui monte et chemin qui descend! Adieu maison! Adieu champs des fellahs! Adieu animal, animaux! Adieu Beni Chebana ma naissance. Je vous garderai très au fond de moi dans la mémoire de mes yeux. Adieux... ! On arrive d'abord à Alger un soir tard chez nos cousins plus éloignés maintenant. De la famille qu'on ne connaît ni de Boun'Adam, ni de Tassadite. Famille inconnue pour nous, jamais vue ; étrangers pour nous, pareil-kif-kif qu'on est pour eux. Notre tante presque habillée moderne style ville, quand elle nous voit, elle explose en mille joies éclatées. Elle rit et pleure de nous voir, et son mari, pas le choix, il fait pareil. Dès qu'elle pleure, il pleure et dès qu'elle rit, il rit. Toute notre famille d'Alger est là qui découvre nos visages comme des paysages qui passent. D'un coup, qu'est-ce qui se passe en dedans de nous? Cent pour cent émotion. Ils nous 16

embrassent. On les embrasse. Ils nous serrent fort dans leurs bras. Nous aussi, on les serre fort. Qu'est-ce qui se passe? Émotion d'égalité partout. Ma tante et son mari nous ont ouvert grand toutes les portes du cœur de chez eux. Chez eux, on est chez nous, ils l'ont dit, écrit avec les mots de la langue de leur bouche. Leurs enfants nos cousins sont là aussi, t'assez dans un coin pareils que des mouches qui ne feront de mal à personne. Le petit c'est M'hand, le plus grand c'est Stapha, après ça se suit: I<.ateb, Lahlou, Miloud, Myriam, Kader, Nadia, Aaaaaaaziz, stop! faut reprendre son souffle et les autres. Quand ils nous ont vus, ils se sont paralysés pour nous regarder, en curiosité, en sourire d'animal curieux. - Eh oui! on est venus sans les moutons, on va en France, qu'on leur dit avec l'accent le plus dur des montagnes de Kabylie. On a mangé de la chorba, la soupe la plus célèbre de l'Algérie. C'était pareil qu'un rêve, qu'une fête de circoncision, sauf que là, il y a rien à couper. On a bu du thé, bu du café, toute la nuit. On a parlé fort, doucement, comme on veut. Il y avait plein d'histoires qui ont allumé les bougies, et nos langues c'étaient des mèches. Le parfum notre cousin, lui, il dort presque; il est aussi fatigué que son costume. Il ronfle le nez dans sa chorba de menthe qu'il mange plus. Il est si loin dans sa tête qu'on croit qu'il est déjà arrivé sans nous en France. Notre tante nous prend soin de nous. Elle nous couche par terre avec nos cousins sous des couvertures d'improvisation. Les uns sur les autres, et les autres sur les uns, mélangés dans un désordre de grenier et de 17

sour1S. Ma mère et notre sœur dans un autre quelque part... ailleurs. Dehors, il fait toujours Alger et la nuit met son manteau tout noir, elle va bientôt nous fermer les portes de nos yeux. Nous sommes au cœur d'Alger, si Alger a du cœur. Parce que le vieil immeuble où on dort, il sent un dégoût de la vie. La misère, on dirait qu'elle sent mauvais ici, et qu'elle a pas changé ses habits depuis... La puanteur attaque, arrive sur nous comme une nouvelle odeur, que notre nez ne connaît pas, ça rentre dans nos bouches pareil qu'un égout. Comment dormir avec ça? Le quartier s'appelle «il-harrache ». Le miracle dit: «il faut retenir de force ton cœur qui veut sortir par ta gorge, par ton ventre, vomir à l'intérieur, de toi sur toi.» A la fin, on s'évanouit, frappés par un sommeil de poids lourd de plumes. C'est l'odeur du café qui nous ressuscite le matin sous les couvertures. Il y a beaucoup de bruits, dehors tout se réveille, ça parle arabe français mélangés à l'endroit à l'envers, avec un soupçon de kabyle rare. C'est comme si le kabyle c'était du miel, et qu'il faut mettre un peu chouya pour donner le vrai goût sans exagération. Juste ce qu'il faut pour que la langue se sucre bon.

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