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Kont créole : à l'interface de l'écrit et de l'oral

188 pages
Ce numéro aborde un problème d'actualité : celui de l'exploitation pédagogique de la littérature orale. Les deux premiers auteurs insistent sur la valeur poétique des jeux de mots, objet d'une interactivité verbale intense, qui précèdent les récits et sur la fonction initiatique et pédagogique du Kont. Le troisième sur les sources historiques et sur les phénomènes de contacts. Le quatrième pose le problème de la traduction et de ses enjeux.
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études créoles

Culture, langue, société

Le Kont créole: À l'interface de l'écrit et de l'oral
" "

Numéro coordonné par Alex-Louise Tessonneau

Vol. XXV n° 2-2002

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4066-9 ISNN : 0708-2398

SOMMAIRE Introduction par Alex-Louise Tessonneau ARTICLES Rolande Rostal-Honorien: Frontières du Kont en
Guadeloupe. ................................................. . . .15

7

Alex-Louise Tessonneau : Les Kont haïtiens, quintessence des actes de langage 63

Laurent Tchang: Un exemple de continuité culturelle: la figure de Tortue dans la Littérature orale créole guyanaise. Étude d'un
conte. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1 03

Lawrence Rosenwald: Sur quelques aspects de la traduction de textes créoles louisianais du 19ème siècle .153

COMPTE-RENDUS

DE LECTURE .175

Alante-Lima Willy: L'île de Monrire, par Henry Cohen

Bernabé Jean: La graphie créole, par Robert Chaudenson.. ...178

INTRODUCTION

Ces dernières années, on assiste un peu partout à un renouveau du Conte, renouveau auquel participe pleinement conteurs antillais et haïtiens. Parallèlement, le conte devient, de plus en plus, un objet littéraire un peu comme cela s'est passé à la fin du XVIIe siècle, début du XVIIIe siècle, lorsque, les contes triomphent dans la guerre qui oppose les anciens (avec Boileau, pour qui seul l'imitation du modèle gréco-latin est valable) et les modernes (avec Perrault qui clame que la littérature française est assez adulte pour absorber la littérature orale). Ainsi la culture populaire se mêle à la culture savante et la culture savante s'enrichit de la culture populaire (cf. Daniel Conrod 2001 : 90-92). Déjà en 1989, ce phénomène de renouveau fût le thème d'un colloque, dont les actes furent publiés en 1991 aux éditions du CNRS, par Geneviève Calame-Griaule. Les points soulevés et abordés lors de ce colloque: « évolution de la matière racontée» avec le problème du choix du corpus, de l'adaptation, du style, de la traduction; « les fonctions sociales du conte» qui vont de la transmission des valeurs culturelles, à leur utilisation dans l'enseignement; «la démarche du conteur» qui évolue entre le pôle spirituel et le pôle identitaire, restent d'actualité. En effet, le nombre de conteurs professionnels s'accroît, des conteurs viennent dans certaines écoles, des concours s'organisent, et les rencontres qui sont de plus en plus nombreuses donnent lieu, parfois, à de véritables festivals. C'est ainsi qu'en août 2002, Télérama publie un document intitulé: «Rencontre avec des conteurs éclectiques. Il était une fois au Québec» de Daniel Conrod, dans lequel on peut lire:

(Ç)2002, Études Créoles, vol. XXV, n° 2, pp.7-14

«Dépositaires de paroles anciennes, chroniqueurs farfelus ou pourfendeurs du nivellement planétaire, les conteurs Québécois n'ont qu'un idéal: répondre à <un profond désir de liberté et d'imaginaire>>> (2002 : 15-19). Ce phénomène n'est pas sans rappeler des propos de ce même journaliste dans un numéro précédent: «Jusqu'à la fin du XVIIe les ogres et les farfadets sont cantonnés dans la culture populaire. Ils entrent en force dans la grande littérature grâce à une femme de lettres extravagante, la comtesse d'Aulnoy. En 1697, Perrault s'engouffre dans la brèche» (2001 : 90-92). De fait, ce renouveau pose différentes questions, non seulement à propos des conteurs, mais aussi sur l'étude de la littérature orale, parmi lesquelles nous retiendrons: Que véhicule le conte de si précieux pour notre époque? S'agit-il simplement de combler le « vide à la fois culturel et affectif» de nos sociétés industrialisées comme se le demande G. Calame-griaule (1991 :11-12) ? L'Évolution de la matière racontée correspond-t-elle aux besoins des communautés ou à la personnalité du conteur? Quels sont les problèmes rencontrés lors de leur traduction ou de leur réécriture dans une autre langue. Toutes ces questions sont aussi d'actualité pour les contes créoles et c'est un peu pour cela que nous avons accepté d'assumer la coordination et le rôle de rédacteur en chef des articles de ce numéro d'Études créoles. Fidèle au choix que nous avons fait depuis plus de vingt ans, et pour respecter une certaine loyauté envers la langue créole c'est le terme générique de Kont que nous avons retenu pour mieux insister sur la complémentarité des genres de la littérature orale. Chacune des contributions questions préalablement posées: 8 de ce volume répond aux

Rolande Honorien-Rostal enrichit un certain nombre de réflexions présentées dans des communications ultérieures sur la polysémie du mot kont en créole guadeloupéen. À partir d'une enquête menée dans la région du nord-est de Basse-Terre, elle montre comment le mot kont, en concurrence avec le mot istwa, véhicule à la fois: le concept de récit, tel qu'il a été défini depuis la Poétique d'Aristote et remis en jeu par la narratologie moderne, et les catégories génériques à travers l'acte de raconter: des contes, des jédmo (devinettes), des blag (histoires drôles). Puis, elle présente comment ceux-ci s'insèrent à l'intérieur des dispositifs rhétorique et énonciatif de la tradition. Toutefois, selon elle, la catégorie littéraire du jédmo est le pilier central de cette oraliture, ce qui lui permet de dégager la poéticité du jédmo et comment cette poéticité est à l'origine du lien qui s'établit entre oraliture et littératures endophone et exophone, et, franchissant les barrières, participe au renouveau du kont tel qu'il se présente actuellement. Autrement dit, l'analyse du jédmo permet d'entrevoir comment la poésie et le roman, en particulier, puisent dans l'imaginaire et la poétique créole hérités du Kont. Dans une partie sociocritique, R. Honorien-Rostal considère que la richesse sémantique du concept kont permet aussi bien son renouveau et de sa vitalité artistique et littéraire, que sa dimension philosophique quand il est l110bilisépour participer à la formation du jeune citoyen. À cet effet, trois élél11ents participeraient à la survie du conte: l'institution scolaire, les nouvelles pratiques professionnelles des conteurs, les écritures littéraire et filmique. Dans cette perspective, R. Honorien-Rostal montre comment des conteurs professionnels tels E. Férus, Benzo répondent aux besoins actuels de ces sociétés, tout comme un vieux conteur dont les créations nouvelles et en particulier le récit, Le Pays de la bonté, serait un discours moralisateur à caractère chrétien à l'adresse des jeunes. 9

Elle signale par ailleurs que dans leur démarche professionnelle, ces jeunes conteurs revendiquent le statut de créateur, d'autant que ce qui est en jeu, c'est l'écriture du conte créole en français, dans un espace qui ne serait plus uniquement celui de la traduction. Mais le renouveau du conte ne se limite pas à ces aspects artistiques car il ne faut pas oublier sa dimension propédeutique. C'est d'ailleurs cet aspect qui est utilisé dans le domaine scolaire et qui donne l'occasion aux tout jeunes de participer à un festival de jeunes conteurs. Ainsi, selon R. Honorien-Rostal, dorénavant, l'avenir du kont ne saurait ou ne pourrait être indépendant de la réflexion sur les genres telle qu'elle est pratiquée en milieu scolaire et à l'université. Alex Louise Tessonneau, continuant un travail de recherche entamé depuis plus de vingt ans, sur les différents genres de la littérature orale créole (proverbes, devinettes, contes), revient sur la complémentarité des différents genres, et signale que leur nondifférenciation sous l'appellation Kont recouvre la réalité des actes de parole en Haïti. Dans une première partie, elle reprend la définition de la devinette-énigme et leurs conditions d'émission pour montrer comment ces paroles fixées par la tradition servent à l'apprentissage de la maîtrise de la parole, lors d'exercices d'interactions verbales intenses. Elle insiste aussi sur la valeur symbolique de ces paroles. Ce qui lui permet d'aborder dans une deuxième partie la fonction initiatique et pédagogique de ces Kont. En effet, ces kont servent à l'initiation des jeunes qui devront s'apercevoir que pour parler à bon escient il faut connaître la valeur des termes que l'on emploie. De plus, une bonne connaissance des constructions sémantiques va de paire avec la saisie de la logique d'un récit. Elle en donne un exemple avec le récit qu'elle a intitulé «Trois tuent un, un tue trois, trois tuent sept» (en Haïti, les kont-récits n'ont pas de nom). Ce récit met l'accent sur le fait qu'en s'entraînant à la devinette-énigme, l'individu apprend à décoder les Inessages, à les réinvestir dans son 10

discours, et parallèlement, à synthétiser et à mettre sous une forme symbolique les expériences qu'il vit. De plus ce récit insiste sur l'espace de création offert à tout individu. Ces différents aspects ont une valeur didactique d'autant plus recevable que la littérature orale a pour cadre et pour personnages la société dans laquelle vit le Haïtien. Aussi, ces créations ont-elles une dimension textuelle indéniable. La dimension textuelle de ces créations est abordé plus en détails dans une troisième partie. En effet, Pour bien manipuler les kont, il faut connaître (consciemment ou non ?), de façon approfondie, les conventions qu'accepte et pratique le groupe. Ceci est important et l'on ne peut pas espérer en réchapper, car, en se différenciant, on devient un être singulier, étranger à cette communauté, ignorant des usages de la parole tels qu'ils sont pratiqués, donc, à la limite, ne sachant pas parler. Transmettre une structure c'est faire oeuvre d'écrivain, de littérateur, mais c'est aussi s'inscrire dans une dialectique de création. C'est d'ailleurs cette dialectique qui pousse à des créations qui s'éloignent des cycles traditionnels et qui en assure la vitalité. Ce qui conduit à poser aussi le problème du kont entre tradition et modernité ou post-modernité. Mais, il ne faut pas pour autant négliger l'aspect historique des contes traditionnels. Aussi, il nous a semblé judicieux de reprendre cet article très approfondi de Laurent Tchang. En effet, Laurent Tchang, à partir d'une étude comparative du conte créole guyanais de Tortue, de versions africaines, américaines et françaises, démontre, d'une part, l'influence culturelle de l'Afrique Noire dans la littérature guyanaise, d'autre part, comment les contacts entre les mondes culturels africain et français, lors de la colonisation, ont permis l'émergence d'une littérature orale guyanaise fortement empreint de traits africains. Cette situation de contact a donné un métissage qui fait l'originalité culturelle de la version guyanaise qui reste toutefois fortement Inarquée par les réalités du contexte historique guyanais et de ce fait, intègre des traits symboliques qui n'existent pas dans les pays d'où sont issus ces contes.
Il

Selon L. Tchang, les conditions d'émergence de cette littérature orale guyanaise expliqueraient, en général, l'absence de traits amérindiens, alors que par ailleurs, certains traits restent présents. En outre, l'auteur en arrive à montrer qu'à partir de cette étude, on peut retrouver l'ancienneté de Tortue et dégager l'originalité des différentes versions, mais aussi l'enrichissement de ces versions guyanaises dans le temps, à partir de la multiplicité des zones d'influence, zones qui sont ou pourraient être en liaison avec l'origine des esclaves importés sur cette terre. De plus, les recherches sur l'origine africaine permettent à Tchang de voir que Tortue est assimilé aux Pygmées et que l'aire de plus grande extension des contes de Tortue tant à prouver que les «données fournies par la tradition orale recoupent celles consignées par l'Histoire », en ce qui concerne l'ancienneté des Pygmées et le fait que «les invasions noires les décimèrent en partie et les refoulèrent vers.. la forêt équatoriale dans de petits îlots à travers le Gabon, le Moyen-Congo, le Congo Belge ». Ainsi, Tortue reléverait, peut-être d'un fond culturel très ancien, encore bien vivant dans certaines régions d'Afrique. Ce constat permet d'établir de façon plus précise les ressemblances et les différences entre la version créole guyanaise de Tortue et ses pendants africains. Ce que l'auteur fait ressortir dans un tableau placé à la fin de son texte. Par ailleurs, il semblerait que le cycle de Tortue serait aussi présent chez les amérindiens sans qu'on puisse vraiment en connaître l'historicité. Il s'agit donc de savoir si c'est une reprise de la version guyanaise ou un conte qui fait partie du fond culturel amérindien? ou le résultat du contact prolongé entre les créoles, les Noirs réfugiés, et les Amérindiens? Une seule chose reste sure, la fin des versions guyanaises porte une marque française, signe d'un syncrétisme réussi. Un autre problème important se devait d'être abordé, celui de la traduction, surtout lorsque le texte créole quitte le champs de l'oralité pour accéder à un écrit. Et, c'est toute la difficulté de la traduction que L. Rosenwald nous évoque dans son article. 12

Rosenwald Lawrence, à partir du contexte sociolinguistique et historique de la Louisiane, de la position dévalorisée du créole à base lexicale française et des Noirs qui le parlent s'interroge sur la traduction en anglais de cet idiome: s'agit-il d'un acte politique? qui traduit et pourquoi? quelle est la marge de liberté du traducteur? Pour répondre à ces interrogations, il nous présente trois auteurs-traducteurs du XIXe siècle qui appartiennent à la classe sociale dominante et qui ont opté pour des orientations différentes. Alcée Fortier, spécialiste et défenseur de la littérature louisianaise francophone qui a adopté le mode de traduction scientifique préconisé par Boas et le courant culturaliste américain. Il note que Fortier, malgré ses préjugés à l'égard des Noirs reconnaît au créole un statut de langue. George, W, Cable, romancier, exilé à cause de ses idées par différentes propositions afin de rendre compte de la difficulté du traducteur. Mais, Cable, tout en se voulant le défenseur des Noirs, ne peut s'empêcher de dénier à leur langue la capacité de traduire des sentiments nobles. Le troisième écrivain est Kate Copin, grande féministe, épouse d'un ségrégationniste, dont la nouvelle «La Belle Zoraïde» comprend deux récits: l'un intérieur, d'émancipation des Noirs, choisit une traduction littéraire qui se caractérise écho d'un récit originel et l'autre extérieur. Ce qui permet de mettre en scène deux usages langagiers. Avec Kate Copin, on aborde donc, en quelque sorte, la situation diglossique de ces deux langues coprésentes dans la vie des Noirs. Rosenwald se demande alors si : -le souci scientifique, permet à la traduction d'échapper aux préjugés du traducteur? -La position politique influe-t-elle sur la traduction? -la traduction fait-elle perdre toute son originalité à un texte?
13

Puis, afin de porter un regard épistémologique et de prendre du recul par rapport à ces « Blancs », Rosenwald compare ces trois auteurset leurs traductions à un auteur contemporain de surcroît créole: Patrick Chamoiseau et son roman Texaco, ainsi qu'à la traduction anglaise qui en a été faite. Il semblerait d'ailleurs que ce dernier exemple pose, lui aussi, un certain nombre de questions liés à la difficulté de la traduction du créole en français par Chamoiseau et à la traduction en anglais de certaines expressions très imagées.
Alex Louise Tessonneau

14

FRONTIÈRES

DU KONT EN GUADELOUPE

Rolande Honorien-Rostal
Mission Musées I A. des Hauts-de-Seine
*

Manman yo té ka di yo : "Pli gran kouté pitit, pitit kouté gran ". La mère leur disait toujours: " Le plus grand doit écouter le plus petit, le plus petit doit écouter le plus grand. " (Jan Sot é Jan Savan, Guadeloupe)

Depuis quelques années, on a assisté à un "renouveau du conte" tant dans les espaces créolophones que dans l'espace mondial. L'expression était le titre d'un colloquel, qui s'attachait aux diverses manifestations du phénomène. Dans notre communication (Honorien-Rostal, Rey-Hulman, 1991), nous nous attachions à montrer que les principaux aspects de ce phénomène en Guadeloupe, était, d'une part, le désir chez certains conteurs de faire évoluer le conte en y incluant des thèmes d'actualité liés aux préoccupations majeures de la société contemporaine. Ceux-ci voyant dans le conte surtout la dimension didactique de l'apologue. D'autre part, on relnarquait le passage d'un" bénévolat au salariat ", la performance du Kont s'étant déplacée de la sphère privée à la sphère publique. Ce passage s'est effectué à la fois dans le cadre de publications d'auteurs-transcripteurs, et d'auteurs-

(Ç)2002, Études créoles, vol. XXV, n° 2, pp. 15-61
* Mission Musées de l'Inspection Académique des Hauts-de-Seine

intermittents du spectacle par exemple. C'est ainsi que le conte créole est devenu un objet littéraire et artistique. Un objet artistique, dans le sens où conter donne lieu à une véritable mise en scène de la part de certains artistes qui ne se contentent plus uniquement ou principalement des effets de voix comIne moyen de captatio benevolentiae. Ces nouvelles pratiques artistiques ont pour conséquence que la dimension didactique du conte tend à prendre le pas sur sa dimension ludique. Le conte n'est plus en priorité destiné à faire rire, à amuser, et accessoirement, à éduquer comme cela s'avérait dans le cas du conte traditionnel. Face au conte de type nouveau, le conte traditionnel, grâce à sa forte charge symbolique, grâce aux valeurs dont il est le dépositaire, est avant tout considéré comme le lien qui réunit le passé et le présent et permet aux individus d'accéder à l'identité de la communauté. Dans la démarche actuelle des conteurs, le précepte formulé par Horace (65-8 avoJ.-C.) dans son Art poétique, est mis en oeuvre de manière consciente et provoquée. Le conte doit joindre l'utile à l'agréable. Il s'agit d'un impératif pour la société guadeloupéenne contemporaine qui s'empare des nouveaux moyens de communication et des nouvelles technologies pour propager les valeurs distillées par le conte. Ce nouveau discours des conteurs induit l'élaboration d'un modèle poétique, philosophique et moral voulu en conformité avec la contingence tout en gardant une résonance avec les discours et les pratiques de la tradition. En accord avec cette nouvelle donnée, notre problématique consiste à faire émerger les conditions qui ont rendu possible ce nouveau discours en montrant, d'abord, que celles-ci sont inhérentes au contour sémantique du mot kont (conte) tel que nous l'ont défini les conteurs lors de nos enquêtes sur le terrain en 19841989, 1998 et 2002 dans la région du Nord-Est de Basse-Terre. Ensuite, nous nous intéresserons aux catégories du kont, induites par des préoccupations rhétoriques et esthétiques liées aux exigences de l'apprentissage de l'art de la parole. Enfin, nous montrerons que le regain d'intérêt culturel porté au conte oral résulte d'une prise de conscience (au delà de la littérarité, de la poéticité, de l'imaginaire et du symbolisme qui le font apprécier) 16

de ses enjeux cIvIques dans l'éducation des plus Jeunes en particulier. 1. Lorsque kont signifie récit: contour sémantique du mot kont Le premier constat que nous avons été amenée à faire sur le terrain est que le mot que nous utilisions dans nos conversations avec nos informateurs (Honorien-Rostal, C. Benoît, 1988) et dans la vie courante, à savoir le mot kont malgré son homophonie avec le mot" conte" en français, ne recouvre pas ce dernier. Il le déborde largement. La structure narrative des énoncés émis dans ce cadre notionnel, permet de faire la distinction entre des textes courts et des textes longs réunis globalement en créole sous le macro-terme kont. Celui-ci est à entendre dans une acception conceptuelle et pas seulement dans un sens générique. Il signifie dans son acception la plus large, récit, narration. C'est un synonyme de istwa (histoire). Le locuteur guadeloupéen de qui l'on sollicitera des kont ou istwa a moun Iontan, c'est-à-dire des histoires des gens d'autrefois, racontera aussi bien des devinettes, des contes, des blagues, des proverbes que des récits de vie - à partir de la sienne en particulier. Les sujets évoqués dans ce cadre narratif porteront sur l'éducation, les rapports enfants-adultes, la vie économique (la misère, la solidarité du groupe, les fêtes, les traditions). Le mot kont englobe tous les genres oraux à caractère fictif. C'est avant tout un indice de fictionnalité avant de désigner un genre déterminé. Lorsque nous demandions à nos informateurs, désignés par la communauté lamentinoise comme détenteurs du savoir, de la tradition, du patrimoine, de raconter on kont (un conte), nous obtenions aussi bien des devinettes, des contes, des blagues que des proverbes... et ceux-ci étaient toujours accompagnés d'un discours sur la vie an tan lontan (autrefois). Ainsi, ce terme kont désigne diverses catégories de genres littéraires créoles, au répertoire du conteur, allant du ti-kont, destiné surtout aux enfants, au conte proprement dit. Les catégories sémantiques qui sous-tendent le mot kont étant celles du vrai et du 17

faux, du réel et du fictif, ce mot créole aurait deux valences. Il peut désigner: - soit un récit oral ou écrit, compte tenu de l'émergence d'une littérature endophone en langue créole, sur des événements vrais ou . .. ImagInaIres, - soit un récit d'aventures imaginaires destiné à distraire. Le lexème istwa avec lequel kont entre en concurrence mérite attention, puisque la forme créole entretient des liens avec la forme française à laquelle elle est empruntée. La problématique, qui est dès lors soulevée, est celle de la perméabilité des genres, de la relation que ces types discursifs entretiennent entre eux. Si l'on se reporte au dictionnaire Robert méthodique, on trouve: histoirel, "connaissance et récit des événements du passé (relatifs à l'évolution de l'humanité, d'un groupe, d'un homme) jugés digne de mémoire; les faits ainsi relatés. " Cette Histoire avec un grand H, et la dite" petite histoire" que constituent les anecdotes qui se rattachent à une période historique. D'autre part, l'item est aussi associé aux concepts de biographie, autobiographie, récit de vie. Un deuxième faisceau sémantique confère à histoire2 le sens de : "récit d'actions, d'événements réels ou imaginaires. V. Anecdote, conte, fable, légende, mythe, diégèse, historiette, mensonge, baliverne, blague, affaire (oubliez cette histoire.) aventure (quelle histoire, mes amis! ) ennuies) (n'en faites pas toute une histoire! ) embarras, façon (s), manière(s) (On a perdu notre chemin, cela a été toute une histoire pour le retrouver.) Evénement. Loc. fame histoire de = pour (histoire de rire). Fam. chose, objet quelconque. (qu'est-ce que c'est que cette histoire-la? ) V. Affaire, machin, truc. " Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française distingue aussi les sens issus du latin historia, qui a donné récit d'événements historiques, objet du récit historique d'une part, et 18

l'acception récit fabuleux, sornette, héritée du grec d'autre part. Le mot estoire à quant à lui donné lieu à récit des événements de la vie de quelqu'un, récits relatifs à un peuple, à I'humanité. Or, globalement, le lexème créole istwa peut générer les sens de histoire] et de histoire2. Il n'y a pas d'originalité sémantique, comme c'est le cas avec le lexème tan, emprunt de "temps" en français, qui en créole signifie 1- le temps climatique, 2- la durée, 3- devient un adverbe interrogatif dans l'expression kitan, exemple : kitan ou ka vin vwè mwen ? (Quand viens-tu me voir? ), et 4désigne par élargissement du champ sémantique une" surprisepartie" . Si l'on reprend cet inventaire contrastif créole-français, dans le cas de istwa, seule la variation morpho-phono logique permet de lever l'ambiguïté, comme on peut le constater avec les réalisations

suivantes: istwa, listwa, zistwa. Pour les deux derniers lexèmes,du
fait de phénomènes d'agglutination du III et du IzI, la syllabe initiale de ces mots respecte le schème syllabique du système phono logique des créoles, c'est-à-dire ev. En d'autres termes, la consonne est en position d'attaque (A) et la voyelle est le noyau

(N). En revanche istwa viole cette règle puisque la voyelle [i] est à
l'initiale du mot. Les agglutinations III et IzI ne sont pourtant pas uniquement le fait de géolectes. Or si l'on se reporte à la lexicographie créole, on constate que les dictionnaires ne rendent pas toujours compte de toutes ces variantes. Dans Le Dictionnaire créole-français de Poullet, Telchid et Montbrun, la triade devient la diade istwa/listwa. L'item istwa est illustré par: On istwa a Konpè Lapen (une histoire de compère Lapin). Or l'énoncé *on listwa a konpè Lapen est incorrect. Listwa renvoie à la science historique, Listwa a péyi-la (L'histoire du pays), 1 ka étidyé listwa. (II étudie l'Histoire. ). Dans la partie lexicale de la Grammaire créole de Germain, on trouve, dans une écriture étymologique, le couple zistoi/listoi : Zistoi : histoire, conte, sornette. Listoi : Histoire. 19

Le Dictionnaire pratique du Créole de Guadeloupe de Tourneux et Barbotin inventorie: Istwa (cf listwa) : histoires, démêlés. var. zistwa. Listwa (cf. istwa) : Histoire science historique. zistwa, cf. istwa. Les agglutinations tendent toutes à lever l'ambiguïté entre ce qui relève de la science historique et ce qui relève de la diégèse. À titre comparatif, les travaux des chercheurs nous ont permis de relever, dans d'autres créoles, d'autres phénomènes distinctifs du point de vue de la morphologie qui ont enrichi notre réflexion. En créole guyanais,2 on oppose istwa et istwè. Istwa désigne l'Histoire, tandis que istwè désigne, les histoires, les contes, les histoires de vie fabulées, enjolivées. La véracité d'une anecdote sera assertée par: Mo ka rakonté'w oun bèt ki pasé dé vrè. (Je te raconte quelque chose qui s'est réellement passée. ) Mo lavi signifie (ma biographie) et lavi an tan lontan (la vie autrefois), expressions qui prêtent à des témoignages autobiographiques. En revanche l'occurrence Es ou té pouvé rakonté mo détwa kont ? (Pourriez-vous me raconter quelques contes? ) suscite la réponse Kisa mo ké gen kàm istwè pou mo rakonté ? (Qu'est-ce que j'aurais comme histoire à raconter? ). Haïti englobe sous le même mot kont, les genres dèvinèt, kont, istwa. Lors du déroulement des veillées, la parole s'échelonne des formes les plus simples aux plus complexes, des plus courtes (les devinettes-énigmes) aux plus longues (les contes). La formule d'introduction étant la même quel que soit le type de kont (Tessonneau, 1983). Le créolophone réunionnais fera son affaire, dans ce recensement lexical, de zistwar qui selon le Dictionnaire Kréol réioné - Français d'Armand, signifie: 1- Machin; truc; chose. Syn. Zajèr. 2- Histoire; conte. Li té koné gayar zistwar granmoun Léon, vèy pa ! Zistwar Tizan-grandyab, zistwar granmèr Kal. (Gauvin) = Il en connaissait des histoires, le vieux Léon, ça oui! Des histoires de Petit Jean et Grand Diable, des histoires de Grand-Mère Kalle. 20