L'Afrique du fleuve Niger

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296319301
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L'AFRIQUE DU FLEUVE NIGER

Xavier VAN DER STAPPEN

L'AFRIQUE

DU FLEUVE NIGER
Le Dioliba en canoë

Préfacé par Alpha Oumar KONARE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

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Xavier Van der Stappen fut, tour à tour, guide en Asie et en Afrique, " aventurier", reporter et photographe, administrateur de mission humanitaire, réalisateur couvrant les révolutions, les guerres et les famines. Actuellement, producteur indépenda11t spécialisé dans le documentaire culturel en Afrique, il dirige parallèlement l'association Cultures & Communications qui conçoit des expositions internationales sur les sociétés traditionnelles africaines. Ces séjours dans de nombreux pays d'Afrique lui on permis de pénétrer la réalité de nombreuses ethnies. En 1991, il a consacré une rétrospective de "l'aventure heureuse" sur le Dioliba, dans une exposition intitulée" Dioliba, la vie le long du fleuve Niger", notamment présentée au Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren, en Belgique. Sa dernière réalisation, l'exposition" Ethiopia, peuples d'Ethiopie ", est le résultat d'un travail de 3 années de recherches ethnographiques sur le terrain. Le récit de ce voyage va bientôt paraître.

Cultures & Communications 16 av. d'Argenteuil 1410 Waterloo Belgique tel: 32 2 354 39 69 fax: 32 2 354 71 46 Montage-photos de couverture: femme Bororo à Gaya (Niger) sur fond de fleuve Niger (Dioliba) en pays Songhaï (1986). @ Photographies de Xavier Van der Stappen diapositives format 24 x 36 cm

1996 ISBN: 2-7384-4269-2

@ L'Harmattan,

PREFACE

En parcourant le livre de Xavier Van der Stappen, je n'ai pu m' elnpêcher de penser à certains de ses illustres prédécesseurs comme Mungo Park et René Caillé qui, il y a un siècle avant lui, avaient entrepris la même étrange aventure. Etrange au sens où l'on peut se demander quelles puissantes motivations peuvent soudain pousser un jeune européen, tranquillement installé dans ses fortunes matérielles et ses certitudes morales, à fortement désirer rentrer en contact d'un Continent objet de tant de craintes et de fantasmes. Chaque fois qu'il est demandé à l'explorateur de justifier, ou simplement d'expliquer cette pulsion profonde, on se heurte à une fascination inexprimable et qui apparaît d'autant plus grande envers ces terres inconnues que celles-ci sont l'objet de préjugés incompréhensibles. S'engage alors entre le visiteur et l'objet de ses rêves un échange humain intense où le premier risque, à chaque instant, de perdre son âme et jusqu'à sa vie. Ce qui apparaît également étrange dans cette aventure de Xavier Van der Stappen, c'est le lien qu'une exploration de l'Afrique entretient avec cette fin de siècle. On aurait cru l'engouement évanoui pour de bon et le sujet largement épuisé après plus d'un siècle d'écrits en tous genre, d'archives sonores et visuelles et alors que de Bruxelles aujourd'hui, on peut, sur le Mali ou la Guinée, tout obtenir dans l'instant, sans bouger de son bureau. On oublierait facilement que tant d'années d'échanges politiques, économiques, culturels avec l'Afrique, que tant d'infornlations disponibles sur ces Hommes et leurs cultures n'ont eu chez la majorité des occidentaux que le résultat paradoxal d'établir définitivement le Continent dans ce rôle d'infra-monde oil absolument tout serait différent, au sens évidemment négatif. D'où, une énième fois, la nécessité du pèlerinage dont le moyen et l'itinéraire innovent par rapport à des expéditions du même genre. Choisir le canoë, c'est rompre jusqu'au souvenir d'avec le temps européen, caractérisé par la vitesse et le côté fugitif des choses et des êtres. C'est s'installer dans la durée et l'intensité qui permettent à Xavier Van der Stappen de longuement fêter la circoncision en Guinée, de pénétrer au coeur du Vaudou au Bénin et au Nigeria, de se faire initier à l'art africain au Togo... Quant au choix du fleuve Niger comme itinéraire, autant dire que l'auteur

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a vécu, deux ans durant, sur la veine principale de l'Afrique Occidentale, à partir de laquelle ses mythes et ses cultures irriguent l'ensemble du corps social.

Il en découle que la moisson rapportée par cet explorateur d'un type
nouveau n'est pas banale, ne serait-ce que par safaçon de renouveler la présentation des différentes ethnies rencontrées.

On surprend quant à l'histoire et aux religions, des choses, bien sûr, déjà sues.. Mais contre les idées fixes et les archétypes, on surprend aussi des cultures en mouvance et surtout, des sons et des couleurs qui sont loin de répondre à l'idée de la misère africaine si ancrée en Occident.
Son Excellence Monsieur Alpha Oumar Konaré, Président de la république du Mali

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REMERCIEMENTS
Les compagnons d'escale ou d'une longue absence: Fred, Frédéric, Françoise, Tuture, Marina, Stéphanie, Christine, Bernard, Nathalie, Christian, Nabi, Patrick, Michel, Cécile, Etienne, André, Dominique, Catherine, Patricia, Claire, Almudena, Edgar, Madi, Ariane, Christian, Lucie, Jackie, mon père. Les compagnons d'une écriture laborieuse: Stefan Van Praet, pour sa lanterne avisée et ses recherches livresques, Tony Bullinckx, pour la présence discrète mais de chaque étape importante, René Magotteaux et Christiane Letroye, pour la pénible et douloureuse tâche de la mise au point syntaxique et grammaticale, Jean-Paul Henrard pour ses conseils avisés, Ariane Magotteaux, première lectrice, première conseillère... sans qui ce livre n'aurai t pu voir le jour.
Ainsi que tous les Africains qui n'auront probablement Jamais la possibilité ce livre.

d'ouvrir

MAURITANIE

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COTONOU

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Où il est question d'une première découverte de la réalité africaine. La morale veut que l'on soit toujours le petit de quelqu'un, avant de croire qu'on peut être grand un jour.

CHAPITRE 1

En guise d'introduction
"Rien ne sert d'être le Prenlier, mais l'Autre" Arthur Rimbaud

"Bordel de merde !" Mais qu'est-ce que je fous là ! Loin du point de chute prévu quatre mois auparavant, dans la chambre à deux lits, couché sur un matelas posé au sol, collé sous le ventilateur qui tranche l'air lourd et humide de Cotonou, capitale du Bénin. Le grincement des sommiers évoque les ébats des prostituées ghanéennes; heureuses d'avoir trouvé quelques Blancs pour les loger en cette période difficile, elles tentent d'assouvir les phantasmes exotiques de mes compagnons de route. Je me demande vraiment ce que je fais ici. Fauché. Je suis censé suivre des cours, moi! Quelle idée d'envisager cette traversée du Sahara en pleine étude de photographie; me voilà au Bénin au lieu d'être au Cameroun ou, plutôt, rentré en Europe à cette date. C'est vrai que je n'aurais pu prévoir ces pannes continuelles sur la Transaharienne, pas plus que les traces perdues sur la piste des contrebandiers touaregs, ni même l'Afrique qui change les hommes au point de ne plus les supporter, la poursuite du voyage en solitaire, la fermeture de la frontière au Niger... En ce mois de mai 1984, un raz de marée humain s'est abattu sur Cotonou. La ville grouille de réfugiés économiques clandestins chassés du Nigeria. En 48 heures, le Bénin et ses 4 millions d'âmes encerclées par quelques centaines de Chinois en coopération marxiste-léniniste, s'est vu forcé d'accueillir les quelque 3 millions d'Africains de l'Ouest qui ont eu l'audace de chercher illicitement du travail dans les gigantesques usines de la côte. Le Nigeria, géant de la production industrielle de la région, fort de ses 85 millions d'hommes et de femmes, s'est réveillé de sa torpeur et a décidé un beau jour, sans prévenir, de vider l'excédent de main-d'œuvre. Ils sont nombreux, attirés par cette terre faussement promise: paysans partis à l'aventure pour gagner de quoi améliorer leur ordinaire et fuir le carcan traditionnel du village, ou encore chassés de leurs terres par des projets de barrages ou de périmètres irrigués ou la vente obligée de leur parcelle pour payer les impôts; ils vieooent du Mali, du Niger, du Burkina, du Ghana et d'autres pays voisins. 13

Dans Cotonou, irrévérencieuse ment appelée Cototrou en raison du nombre important de "nids d'autruche" qui modèlent le goudron à chaque saison des pluies, la saison n'est pas propice au tourisme. Un vieux Marseillais toujours flanqué d'un perroquet muet, parvient malgré tout à déloger deux familles ghanéeIUles pour nous louer une chambre au double du prix. C'est de toute façon moins cher que pour ces branleurs de l'humanitaire, lance-t-il à deux Allemands de passage dans la région depuis la dernière guerre. La soixantaine bien sonnée, le crâne rasé de près, ils n'ont plus quitté l'Afrique depuis une virée en moto en 1939, au Soudan français. Armés de fusils Mauser acquis à Berlin dans l'intention de se faire de beaux trophées en Afrique, ils finiront la guerre au trou avec le statut d'espion. Installé depuis pas mal d'années après un passage probable en Indochine, au vu de sa compagne bridée, le Marseillais s'est spécialisé dans le trafic en tout genre avec le Nigeria: pièces détachées, faux papiers mais surtout billets d'avion achetés au Nigeria en naïra, mOntlaie de singe locale qui ne vaut plus rien au marché noir face aux devises européennes. Pour 1 000 francs français, il vous propose un billet de retour, un homme de main se rendant à Lagos pour y acheter les billets en devises. Seul inconvénient, le parcours que permet ce billet miracle prend deux jours au minimum: départ de Cotonou pour Lomé, Lomé pour Lagos, Lagos pour Tripoli, Tripoli pour Moscou, Moscou pour Paris, terminus! Tout ceci relève du cliché, direz-vous, mais l'Afrique reste le continent de tous les excès.

Dans la chambre envahie par les moustiques de la lagune, le voyage défile à nouveau dans ma tête, dégagée par la bière "Bénin" vendue en bouteilles d'un litre. Je revis mon insouciance des bords du fleuve Niger après deux mois de traversée du Sahara, les pieds dans l'eau à faire des bulles parmi les roseaux aux libellules vertes et rouges. De la vase des berges boueuses s'échappent des odeurs flatulentes de décomposition... Ces pensées fugaces me ramènent quelques mois plus tôt, lors d'une journée de crachin triste caractéristique de mon Nord d'origine, où je décide de m'embarquer à bord d'une camionnette "combi" Volkswagen, chargée jusqu'à la galerie de pièces détachées destinées à être vendues au Cameroun par un trafiquant de voiture véreux, au physique porcin. J'aurais dû m'en douter, quand Cochonnet, c'est comme cela que nous l'avions appelé, lors d'un de nos nombreux ensablements sahariens, me montra une machette bien aiguisée qu'il comptait utiliser pour étriper les antilopes éblouies par les phares du combi, à quelques hypothétiques milliers de kilomètres au sud des sables sahariens. L'intention était bien amusante mais manquait quelque peu de réalisme. Ce genre de récit aurait dû m'éclairer sur les mythes et légendes dans lesquels Cochonnet de Tarascon évoluait, avant d~ me lancer à l'assaut de l'Afrique. Pour ma part, aveuglé par la perspective d'un voyage unique, j'écoutais les prétendues histoires vécues de Cochonnet envoyé au Zaïre comme para pendant son service militaire. Parachuté en pleine forêt au sud de Lubumbashi, notre homme avait, paraît-il, regagné Kinshasa après une balade pédestre de quelques centaines de kilomètres... Un mètre soixante, la quarantaine, les yeux noyés dans des foyers puissants, la bedaine joviale, Cochonnet, après maints déboires avec le fisc, avait décidé de mettre au clou les clefs de son hangar de carrossier et celles de ses coccinelles numérotées qu'il faisait rouler sur deux roues, les fins de semaine, en guise d'introduction aux compétitions automobiles officielles. Autant de rallyes et autres démonstrations sur deux roues dont les 14

souvenirs, trophées dorés, scintillaient sur la cheminée en simili...cuivre, éclairée d'un gyrophare donnant vie à de fausses bûches. Cochonnet cherchait un coéquipier pour partager les frais et conduire- son bahut vers ses rêves africains. Très attiré par cette occasion qui m'apparaissait comme providentielle, en cette décermie de Paris-Dakar amateur, naquit en moi une nou velle dimension du voyage. Et pourquoi pas, après trois ans à parcourir l'Asie du Sud-Est, de gourous en plages, de temples en gares, pourquoi ne pas aller vers l'Afrique à la réputation plus joyeuse? J'avais volontairement omis d'informer Cochonnet qu'avec toute la bonne volonté que je pourrais y mettre, il me fallait quelques leçons de conduite avant de pouvoir l'assister dans cette traversée. Caché derrière mon permis international obtenu en tripotant mon permis national de moto, ce n'est qu'aux abords de Bordeaux que CocholUletreprit le volant après que mes pieds eurent imposé un quart d'heure de torture au moteur. Le désert sera plus propice aux leçons de conduite intensives... Par une journée pluvieuse du mois de n1ars,j'embarque avec Cochonnet, bien décidé à ne plus réapparaître pour de long mois. Laissant femme et enfant, Cochonnet visait l'exploitation des Africains, assez démunis à ses yeux pour être mis à quelques-uns au travail sans être payés. Il y a une logique à tout. Sur le parebrise, ces trois mots: "Transaharienne Bruxelles-Yaoundé". Par chance, un troisième larron devait jouer le rôle d'ange gardien. Malabar d'un bon mètre 80, ex-portier de boîte en vogue, collectionneur de tableaux de n1aîtres, as de la mécanique et terreur des zincs de bistrots, dernières activités qui lui valurent quelques balafres et une balle ,de pistolet qui se trimbale encore le long du côté gauche de sa mâchoire inférieure. Comme quoi, une âme sensible, émue par la prose picturale de peintres célèbres, est parfois compatible avec un tempérament bouillonnant. Patrick à bord de son pick-up 404 Peugeot couleur sable n'en était pas à sa pren1ière traversée. Ce gaillard, aussi à l'aise avec les ferrailleurs que les Touaregs rebelles du Sahara, avait lui aussi quelques raisons de se faire oublier des autorités de son patelin. Une faillite de garage, une poursuite pour lien avec le milieu, quelques rixes de comptoir lui avaient donné tous les espoirs de pouvoir couler des jours plus insouciants au fil des kilomètres africains. Une traversée de la France sans relief. Celle des Pyrénées sous la neige fut plus mouvementée; les règlements de comptes des pêcheurs ayant provoqué des conflits entre camionneurs de part et d'autre. L'Espagne sans soleil, le Maroc jusqu'à la frontière algérienne. Billets de banque cachés dans les clignoteurs, moteurs de rechange masqués par des banquettes factices... quelques cachets d'aspirine auront tôt fait de lever la méfiance des douaniers algériens. Quant à la crédibilité des fausses cartes d'étudiant de Patrick et Cochonnet, 35 et 40 ans passés, elle furent bénies par l'entremise d'une boîte de lait en poudre. Pourquoi des cartes d'étudiant, me demanderez-vous? En Algérie, seuls les étudiants munis de cette carte internationale parviennent à éviter le change obligatoire d'un paquet de dinars, très superflus vu les frais limités qu'occasionne la traversée du Sahara. Essence et nourriture bon marché ne permettent pas de liquider cette monnaie inconvertible sur le marché international. Pourquoi faut-il que chaque fois qu'un pays africain possède des ressources exportables, il ne dispose que d'une monnaie de singe? Plein sud sur le goudron, en direction de Reggane, la température n'est pas très élevée; les hautes dunes s'approchent des villages déserts que le gouvernement tente de peupler dans le cadre de l'exploitation des terres du sud. Le sable recouvre parfois les quelques proches maisons. De Reggane, vers l'ouest, on emprunte la 15

première piste rejoignant ln Salah sur l'axe Alger-Tamanrasset, 310 kilomètres de piste où le combi trop lourd s'ensable dès les premiers kilomètres. L'oasis d'Aoulef, à 130 kilomètres, sera rejointe après une journée de pelletage intensif. Le combi VW, châssis sur le sable, les roues dans le vide, crache de la fumée par le hayon arrière, le moteur chauffe. A chaque ensablement, les plaques rnétalliques posées sous les roues lacèrent les pneus déjà usés. A la énième fois, Cochonnet, excédé, pose sur sa glacière son derrière emprisonné dans un short trop serrant. Une boîte de bière sur le genou, il s'envoie une de ses boîtes de thon, réserve privée qu'il économise en cas de diarrhée. Avec des taches d'huile sur le bide, il nous lance un regard désolé tout en jetant au loin sa boîte, dont le reste du contenu gicle sur le sable. Quel tableau! Je regarde. Patrick. "Il porte bien son surnom, tu ne trouves pas?" Cochonnet, archétype du Français moyen, est ensablé sur la plus grande plage du monde. Il attend qu'on lui sorte son bahut du sable. Avec des rots sonores de poisson à 1'huile, il se remet au volant, jurant qu'on ne l'y prendra plus à parcourir le désert. Autres lieux, autres paysages. Dans les gorges d'Arak, à 380 kilomètres de Tamanrasset, l'air est irrespirable. La chaleur monte en colonnes :vers le ciel bleu roi. Dans la lumière aveuglante, un Touareg sorti d'on ne sait où nous demande de le conduire chez des parents près de "Tarn". L'idée n'est pas mauvaise, un Touareg à bord, on ne risque pas de se perdre, affirme Patrick. Coc.honnet, méfiant, lui demande de l'embarquer dans sa voiture. J'en profite pour monter aussi dans la 404. Atrivés au pied de la tombe du marabout Monley Hassan, il est d'usage d'en faire 7 fois le tour et ce dans le bon sens. Rien qu'à voir les traces profondes qui l'encerclent, ça n'a pas l'air d'être si farfelu. Cochonnet, le sourire aux lèvres, entame sa série à contresens devant les routiers algériens médusés. Plus tard, l'esprit du marabout ayant sans doute opéré, Cochonnet échouera en Guinée, fauché et volé de ses précieux moteurs pourris qu'il comptait fourguer aux Africains. C'était ne pas compter sur le sens profond de la survie qui les anime. Ali notre guide, Patrick et moi voguions hors piste à la recherche de gazelles. Notre guide touareg, excité à l'idée de s'en faire une à l'aide de ce véhicule providentiel1 voit en sa vitesse quelque intérêt. Sifflant de plus belle en imitant des doigts la course de la gazelle, il nous indique la direction à prendre. Après une heure de cahotage en tous sens, Ali sifflant de plus belle, une dizaine de gazelles de Dorcas, points roux à l'horizon, commencent à se dessiner. Tout excité, Patrick enfonce le champignon, le cbâssis couine sous les secousses. Ils sont complètement cinglés, ce doit être ça l'instinct du chasseur, pourvu que cette bagnole tienne, on doit être à des dizaines de bornes de la piste, m'autorisai-je à penser. Les gazelles sont encore loin, elles se 9ispersent pour se regrouper à nouveau~}Elles tentent des diversions. Braquant à angle droit, elles sont parfois à quelques centimètres du parechocs sans le percuter. Après une quarantaine de kilomètres de course, le châssis est définitivement plié; une gazelle se couche sur le côté à moitié asphyxiée. Ultime feinte pourtant, à peine S0flll11eS-noussortis du véhicule qu'elle repart de plus belle. Il faudra quelques kilomètres de plus pour qu'elle se couche à nouveau, cette fois incapable de se relever. Ses naseaux sont dilatés. Sa bouche grande ouverte. Chaque tentative pour respirer la secoue tout entière. Ali l'empoigne par les cornes et lui tranche la gorge sereinement tout en prononçant le "Bisl1lilaïl" qui fera de l'animal une viande consommable pour les musulmans. A la santé d'Allah! Les quelque' trente kilos d'agilité ont un dernier soubresaut; le sang s'échappe par jets réguliers de la jugulaire tranchée. On se regarde, Patrick et moi, pas tellement pour le

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spectacle mais plutôt pour s'interroger sur notre position. Et si Ali, trop excité par la poursuite, n'avait plus aucune idée de la direction que nous avions prise? La djellaba bleu ciel tacbée de sang, Ali se lève et nous indique une colline derrière laquelle on pourra dépecer la gazelle. Nouveaux échanges de regards, ce type est fou, me dis-je. Bien incapablesd'esti.mer où nous sommes, le soleil à la verticale en plein zénith, on est bien forcés de lui faire confiance. Sans blague! Un arbre est bien derrière la colline de pierres au milieu des roches volcaniques envahies par le sable. Ali saute du véhicule et remonte ses manches. Après avoir pendu la dépouille par les pattes anière, il laisse voir de belles cicatrices le long de ses bras. Conscient de l'intérêt que nous avons pour ces témoins du passé, le sourire aux lèvres, il nous apprend qu'ici, outre le fait gu' il faut être attentif aux éventuelles morsures de dromadaire, il faut éviter de se faire voler son cheptel par d'autres confrères enturbannés. La Takouba, sabre touareg réalisé le plus souvent à partir d'une lame de ressort Peugeot, sert à cela et à bien d'autres chose encore. Chasser les amants de ses femmes légères, par exemple. Pour compléter le tableau, Ali nous annonce dans un français hésitant que la chasse à la gazelle ne coûte que sept ans de taule...! "Et contre ça, la takouba peut rien, tu comprends ?" Il finit par s'esclaffer. Sûr qu'on comprend, Ali ! Au point même que les morceaux de bidoche voyageront enveloppés dans la peau jusqu'à Tamanrasset, cachés au fond d'une malle, elle-même dissimulée dans le fourbi arrière de la benne du pick-up grillagé. A Oûtoûl, petit village perché sur la colline qui domine la plaine de "Tam", Ali nous invite chez son frère, un grand sec, enturbanné même à la maison, qui nous sert le thé sous les étoiles. Le sirop coule trois fois pour chacun de nous dans de petits verres. La "coupe n° 5", appellation de qualité, est la plus forte, le thé qui décape et qui empêche l'étranger de dormir, dans le cas fort improbable où il serait insensible aux chants radiophoniques diffusés des maisons de terre voisines. Au calnping de "Tam", de nombreux véhicules se préparent à traverser la peau de chamois de 400 kilomètres qui mène au poste frontière nigérien d'Assamaka. Le combi VW a survécu à la piste de "Tarn". Cochonnet, heureux d'être là, s'envoie, armé d'un canif suisse, un cassoulet Saupiquet. Un bruit court parmi les routards du désert: il semble que le Niger ait fermé ses frontières pour éviter l'infiltration d'espions libyens lors des fêtes de la jeunesse, bie1ll1aleartistique mobilisatrice du Parti unique. Sans vraiment y croire, on se prépare à entamer la piste du sud. Départ prévu pour demain. Au seul bar à bière de Tamanrasset, les militaires font la queue pour être servis. Dans la rue, le camion de la brasserie vient de s'arrêter. Sous bonne escorte, les casiers de bière gagnent l'arrière-boutique. Dans une excitation barbare, les ploucs, venus du nord : Alger, Constantine ou Oran, en service pour deux ans dans le Sud ingrat, tentent de remplir la table de bouteilles pleines avant de passer à la maison close voisine pour y répandre leur ennui et partager les quelques rares femmes y marinant. Les touristes sont mis à l'écart, cachés au fond de la salle, isolés par un tissu déchiré çà et là, chimère volant dans l'air pulsé du ventilo noir de merdes de mouches. Les ploucs ont deux heures pour vider la cargaison du camion fraîchement aITivédu nord par la piste. La bière, chaude, n'a pas eu le temps de rejoindre le réfrigérateur qu'e!l~ C5~ déjà dans les verres. Quelques bagarres verbales éclatent, vite dissipées par la présence probable d'un gradé. Dans mon champ de vue, hors anarchie bucolique, Patrick, une chope à la main, est absorbé par le spectacle lointain des dunes éclairées par le soleil orange de dix-sept heures trente. Je m'autorise une question.
"Patrick, tu peux me prendre comfne passager? Je pense que si Cochonnet

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ne claque pas tout seul, je vais l'assassiner d'un coup de Nikon". Patrick, encore perdu dans le lointain, semble plongé dans une belle vision. Il revit peut-être sa chasse excitante à la gazelle tuée par K.O. Comme pour placer la barre là où il faut, il lâche :
"Tu sais, ce type, je ne le connais qu'à moitié, juste une question de business. Je pense que seul il ne serait pas parti. Si ça te chante, tu n'as qu'à nlonter avec moi après la frontière ". Et comme pour clore la discussion, je le pointe de mon boîtier, prenant le temps de régler l'ouverture et la distance du 28millimètres qui crisse de sable tel un moulin à poivre. Le déclic résonne dans ma mémoire au moment d'écrire ces quelques lignes. Pas si facile que ça de tirer des portraits. Qu'est-ce qui fait que deux types s'entendent comme ça, pour un rien. Et si ce rien était aussi bête que la dépendance ou le fait de venir simplement du même coin alors qu'on est si différent. Aujourd'hui, la photographie doit être au fond du tiroir d'un meuble bateau qui craque dans la chaleur de chaque été passé. Qu'est-ce qui fait que certains sont pris en photo et que d'autres en prennent? Encore quelques années, s'il vous plaît, la réponse n'est pas simple et puis, il faut en prendre des photos avant de comprendre cette position particulière d'observateur face à son sujet. Parti couvrir l'ambiance de ce voyage, je me suis retrouvé avec des portraits de personnes telles qu'elles ont voulu paraître. Dans un sens, le reportage ne tient pas, il aurait fallu des clichés de clichés classiques pour que le code apparaisse clairement; situation inexorablement prisonnière de ces fameux codes: Afrique stéréotypée, couchée sur papier baryté. La photographie n'est-elle qu'un luxe pour certains possédant le même code de l'image immobile? Voulez-vous un peu de philosophie de l'image instantanée? Faites une école où l'on vous apprendra à vous exprimer sans technique, vous vous sentirez tels des manchots désaxés essayant, par osmose, de ressembler à Van Gogh... Depuis deux heures déjà, le sable s'engouffre par l'aération frontale du Combi VW. La tête au frais dans un chèche, je tente de repérer les traces de roues sur la piste déformée. Elle peut faire jusqu'à dix kilomètres de large par endroits. Le douanier algérien, après avoir visé nos papiers, nous avait mis en garde à Tamanrasset. "Faites attention aux traces de canlion qui traversent la piste, elles ,nènent aux puits de pétrole, à la frontière libyenne ". Le mois dernier on a retrouvé un. squelette bien propre. Un jeune type d'Annaba, un ingénieur qu'on avait laissé sur la piste avec comme consigne de ne pas bouger de là, qu'un camion le prendrait jusqu'au puits. Se sentant oublié, il se mit en tête de suivre les traces vers l'est. Dans un camet de notes, il a écrit pour sa mère sa lente agonie en plusieurs jours. Seules sa valise en cuir et ses chaussures racornies étaient encore en état. Il paraît que, passé le seuil de la déshydratation avancée, on ne sent plus rien. On s'endort tout comme dans les son1ffiets enneigés sous la tempête, insensible au froid, coffré dans un glaçon pour l'éternité. Deux morts similaires mais dans des conditions extrêmes et différentes. De ce tronçon de désert, je me souviens surtout des vastes billards de sable. Perché sur le toit du véhicule, le vent à plus de quatre-vingts kilomètres dans les oreilles donne une autre dimension au voyage. Il y a eu, bien entendu, quelques pannes et de nombreux ensablements et quelques prises de bec avec Cochonnet un peu groggy victime d'une diarrhée tenace. Perturbations gastriques qui sonorisaient les veillées au coin du feu. Pour ceux qui rêvent de l'harmonie que semble offrir le désert, difficile d'être discret dans une étendue silencieuse comme le Sahara. Pas

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une aspérité derrière laquelle jouer du trombone sans attirer l'attention. Lorsque, par chance, la carcasse d'une Ford Transit pennettait de se soulager dans l'intimité, c'était l'intimité d'une vipère cornue qui était dérangée. Le désert a parfois des allures de dépotoir, véhicules laissés là, tous dirigés vers le sud dans un étrange rite funéraire, à la gloire de celui qui les a vaincus. Spectacle swprenant quand vous y ajoutez celui d'un homme ventru aux fesses translucides de blancheur, short aux pieds, fuyant une vipère menaçante. De carcasses de Fiat 125 à celles de bus à impériale, sa fuite ressemblait à un parcours de golf. Au sud de Tamanrasset, arrivés à la Croix du Sud, sorte de poteau rouillé planté aux environs du kilomètre trois cent par quelque mission coloniale du début du siècle, la piste est obstruée de blocs de granit. Le passage est rendu difficile par le sable mou qui les noie. Lors d'un ensablement, on apprend d'un couple d'Allemands remontant vers le nord, que la frontière du Niger est bel et bien fermée. A ln Guezzam, poste frontière algérien, c'est la foule. L'eau commence à n1anquer, la bouffe aussi. Seule possibilité, le retour à Tamanrasset et ce n'est que le début d'une longue série! Piste dans l'autre sens. Nos bagnoles gisent à nouveau contre le mur d'enceinte du camping municipal. Le temps passe, il faut trouver une solution. Rejoindre la piste du Tanezrouft reste une possibilité quoique la carte indique que cette piste est interdite. Interdite parce qu'elle abrite un trafic clandestin de main-d'œuvre venue du sud, Subsahariens qui passent en fraude pour être embauchés à Tamanrasset par des agents du gouvernement algérien. Il est vrai que les hommes résistant aux dures conditions de travail des forages du désert ne sont pas légion, malgré les primes d'éloignement cumulées. A nouveau, le pick-up 404 précède le combi VW sur cette piste du sud le plus souvent fantomatique. Les quelques bouts de goudron perchés à plus d'un mètre du sol, sur des champignons de sable dur, attestent du souci du Président Boumedienne de relier Tan1anrasset par la route de son vivant. Le challenge économique fut accompli comme promis mais son œuvre mise en chantier trop rapidement ne lui a pas survécu. Les éléments naturels eurent tôt fait d'emporter le monticule goudronné établi à la hâte. On pourrait à présent y mettre une pancarte portant les inscriptions suivantes HAttention, chute de macadaln" au lieu de ces panneaux attirant l'attention sur d'hypothétiques camélidés à éviter. A 86 kilomètres de Tamanrasset, le moulin du combi VW nous joue un serrage de piston. Cochonnet regarde sans voix filer la voiture de Patrick au loin. Il faudra attendre le lendemain pour qu'il se rende compte, arrivé depuis plusieurs heures à la frontière du Mali, qu'aucune voiture ne le suit et qu'il doit se décider à rebrousser chemin. Un peu innocent et plein d'enthousiasme, je demande à Cochonnet s'il ne serait pas temps de démonter le moteur pour y placer d'autres pistons vite fait. Il n'a pas l'air à l'aise en avouant que ses moteurs ne valent pas un clou et qu'ils étaient destinés aux Noirs; tout comme les pièces détachées rouillées, les pneus usés, les soutiens-gorge sans agrafe. Silence. Long silence. Les dernières lueurs du soleil disparaissent et avec elles s'éteignent les phares d'une Land Rover, arrêtée à quelques centaines de mètres. Des ombres en short en descendent. Quelques instants plus tard, les phares se rallument balayant l'horizon. Le véhicule parti, les silhouettes se mettent en marche vers nous, attirées par le feu de notre bivouac et plus loin, dans la même direction, apparaissaient les lumières du village de Silet. Vingt minutes plus tard, des chuchotements puis des yeux ronds encadrés d'une tête noire couverte d'un bonnet de laine, traversent dans la lumière du feu de camp. Un homme s'avance et demande s'il est bien en vue de Tamanrasset?

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"Vous êtes à plus de 140 kilomètres! Mais vous venez d'où ?" "De Bourem, au Mali", répond un de ses compagnons. "Mais qu' est-ce que vous faites là, le Mali ce n'est pas par ict", dis-je, retenant un rire stupide face à la situation. "On est venu du Mali pour travailler ici, pour le pétrole, quoi. Le chauffeur touareg qui nous a déposés, nous a dit d'aller à Tamanras~fet, là où il y a la lumière électrique. " "Ben oui! Il vous a bien eus et ça vous a coûté combien, ça ?", demande Cochonnet moqueur. Les Maliens se regardent. Silence. Le lendemain, la police d'Abalessa, prévenue par radio du poste de Silet, les emmène dans un camp rejoindre les quelques dizaines d'autres clandestins attendant la visite d'un embaucheur ou le camion-balai pour le retour à la frontière. Dans ce second cas de figure, une bastonnade et quelques travaux forcés pour le compte des douaniers maliens fêteront le retour au pays. Et quand je pense qu'ils se voyaient à Paris travaillant à la chaîne chez Renault. Sur la route du retour, à bord du combi VW tracté par le pick-up de Patrick revenu sur ses pas, je croise les regards du groupe de Maliens. Difficile à oublier. Lionel et .sa femme, couple jovial d'Agen, se singularisent du reste de la caravane de touristes et de trafiquants de voiture qui peuplent en permanence le camping de "Tarn" dans l'attente de l'ouverture de la frontière du Niger. Chemise aux rnanches déchirées, s'ouvrant sur une bedaine généreuse, short serré dévoilant une anatomie "sous-ceinturale", Lionel, cheveux bouclés, doit faire le triple du poids de sa moitié, petite maigre, aux sourires arborant l'accent chaud du Sud basque. Lui aussi n'en est pas à sa première Transaharienne; manque de pot, ils se sont offert un train d'enfer au palace d'El Goléa et se sont trouvés sans argent de poche face à une frontière fermée. Coincés dans la même situation pécuniaire, nous décidons de nous associer pour une attente en périphérie. Laissant Cochonnet à ses réparations de pistons, j'embarque avec Patrick vers le centre-ville pour y acheter un bon litre d'alcool à la pharmacie et prendre quelques provisions au marché. Sur l'invitation de Lionel, nous rendons visite au garagiste touareg bien connu du coin pour lui demander son avis sur un éventuel endroit paradisiaque à découvrir. C'est l'heure de la sieste, le vieux Touareg, couché sur ses nattes au pied d'un tapis mural aux couleurs criardes représentant la Kaaba, nous reçoit cinq sur cinq. Un joint d'herbe au bec qu'il s'empresse de nous passer, le vieux se gratte le crâne pour y retrouver, non sans mal, une liste de lieux idylliques du Hoggar. Après quelques minutes de réflexion, il nous conseille de joindre la source de Chapuît puis la guelta Ezzam où un parent mène son troupeau de chèvres aux périodes chaudes. Le laissant à ses volutes d'évasions, sources certaines d'images du passé, razzias ou enlèvements qui scellent quelques-uns des secrets du Sahara, nous saluons le maître des lieux, descendant dégénéré de la race des Hommes bleus devenus citadins. Que tous ces portraits brossés à la hâte ne vous inquiètent pas. Il se trouve que lorsqu'on voyage à petits moyens, on a l'occasion de rencontrer quantité de personnages hauts en couleur. Les sarcasmes primaires ne sont-ils qu'une humeur que seul laisse l'observateur? Les grands espaces permettent le déchaînement des excès. Chacun y joue un rôle démesuré. Et pourquoi en serait-il autrement ? Les autres, ceux qui les regardent, ont eux aussi leurs propres visions. Que peut bien s'imaginer la population locale devant ces représentants d'un Occident maladif, voit-elle la réalité crue d'une Europe en proie à l'exclusion sociale, le racisme et la

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xénophobie? Sans doute sont-ils aux antipodes lorsqu'ils nous voient gros et gras pour certains, au volant de véhicules inabordables chez eux car majorés d'une taxe de 200 % à l'importation. Ils ont évidemment de quoi deviser sur nos supposés moyens. Aussi en est-il de même pour moi qui m'exprime à propos d'un monde qui m'est inconnu. Les têtes défilent A chacune une histoire, une anecdote. Mais sa propre histoire n'apparaîtra qu'à la lueur des contacts noués çà et là, au gré du voyage. Elle prendra enfin sa valeur lorsqu'on est responsable de ses pas et non à bord d'une galère dont l'issue n'est perceptible que par la grâce des autres. Ce sont ces autres, dépeints ici à la diable, dont je tente de vous faire les portraits. Rien n'est exagération, tous.ont existé, tout au plus ont-ils été vus à travers le filtre naïf des yeux d'un novice de l'Afrique. Pour certains, pourtant, l'Afrique semble découverte, connue, comprise, bien ancrée dans les idées préconçues engendrées par des années de propagande coloniale, seule image proposée depuis des dizaines d'années. L'Afrique n'est pour eux qu'une vaste zone déshéritée, peuplée de "bras ballants" analphabètes, en vertu des préceptes issus de la sacro-sainte culture égocentrique judéo-chrétienne. Ce que j'ai découvert par l'entremise de ce voyage au cœur du système commercial informel des trafiquants de voitures et de leurs clients, c'est qu'il existe une autre dimension des lieux et des hommes. La castration tentée depuis des lustres colonisateurs n'a pas eu raison d'un phénomène fondamental en Afrique: la Culture. Bien qu'à ce niveau précis du récit, je ne sois pas à même de vous décrire la graine qui germera dans mon esprit Graine de compréhension qui vous pousse à vous rendre compte humblement que plus vous vous enfoncez dans la culture des autres, plus disparaît le bout du tunnel de la compréhension. Toute certitude est alors pédante. Dans ce voyage multisensoriel, le mot d'ordre est de ne pas se prendre pour ce que l'on ne sera jamais et d'éviter les pièges faciles de l'assimilation à tout prix.
Après cet interlude nécessaire, je vous convie à plonger à nouveau dans les étendues désertiques. Où, de description en description, nous nous rapprocherons pas à pas du Serpent Bleu, artère-poumon d'une région d'histoires et de légendes insoupçonnées: les vallées du fleuve Niger. Le vieux avait dit vraL A la source de Chapuît, l'eau est pétillante tel du Perrier. Elle jaillit au sein d'une maison de passage. Dans la large pièce commune, de nombreuses nattes recouvrent le sol granitique. Des fenêtres sans vitre s'échappe le paysage grandiose du massif de l'Atakor, au Hoggar. Les pitons rocheux ponctuent la plaine de sable qui meurt plus loin, à la lisière de l'immense formation volcanique. Des SOffifi1ets 2 500 mètres percent la brume de chaleur. Le spectacle de est magistraL Bien plus impressionnant que les paysages de l'Ouest américain. Sur une natte, un vieux barbu, tout droit sorti de sa Toyota Land Cruiser, flanqué de sa femme, entame la conversation. Il revient du Zaïre par la piste d'où il était parti en mission. Pour cet émigré polonais, l'ex-Congo belge est devenu sa patrie. Parti à vingt ans y faire fortune, il en a été chassé à quatre-vingts par la nationalisation. Le Congo belge, il en rêve encore. Armé d'un fusil de chasse et de sa témérité, il s'est imposé aux nègres (comme on les appelait jadis), en collant une baffe au chef du village et surtout en le. menaçant de son arme. Sous ses ordres, la population récoltera du caoutchouc de lianes et d'hévéas. Atteint d'une insolation qui lui fit perdre plusieurs dizaines de kilos, il ne dut sa survie qu'à l'intervention des femmes du village. Chasse aux éléphants, okapis, lions et autres furent de nouvelles sources

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de revenus lors de la chute des prix du caoutchouc. Bien d'autres anecdotes égrènent la soirée. L'homme vit aujourd'hui en Espagne et conseille bon nombre de musées dans l'achat d'objets appelés "Art africain". Est-ce réellement un juste retour des choses pour cet homme qui laissa la forêt telle qu'il ne l'avait pas trouvée et les habitants en proie à de nouvelles maladies auxquelles, dans la logique de l'époque, il fallait évidement des techniques médicales occidentales promulguées par les missionnaires en mal d'ouailles? La moitié des habitants du village sont morts d'un rhume, maladie peu courante sous ces cieux. A la nationalisation des terres, suite logique d'une indépendance mouvementée, notre vieux barbu se découvrit un intérêt tardif pour les timides représentations de l'Invisible que sont les masques et les fétiches. Vocation sur le tas qui, j'espère, ne lui troublera pas l'esprit. Mais il est vrai que le caoutchouc est bien moins coté, après le boom du synthétique, qu'un masque Salampasu. du Kasaï oriental. L'Afrique grouille d'hommes rongés de regrets à retardement. Tel cet homme qui, comme pour faire pénitence, arpente à pied les vastes territoires de savanes du sud du Burkina et du Niger, veillant jour et nuit un éléphant à la patte cassée, bloqué au fond d'un ruisseau boueux. Lui qui, à bord d'une Coccinelle Volkswagen chassait "sa" centaine d'éléphants par saison. Le kilo d'ivoire valait à l'époque 100 anciens francs. Eh oui, l'Afrique de grand-père a bien changé! Nous nous en étions aperçus lorsque nous marinions nus dans les baignoires naturelles creusées par l'eau d'une guelta, source qui coule parmi les rochers, nos esprits embués de vapeurs d'alcool chirurgical de la veille. Veille que, pour une fois, je ne vous raconterai pas, non pas que j'en censure le contenu, mais plutôt parce que je n'en ai pas le moindre souvenir. Etalé à même le sable, nu comme un ver, à côté d'un flacon de pharmacie ayant contenu une mixture à rendre aveugle un barman kabyle, je fus vaguement réveillé par le soleil brûlant. Entre-temps, le brouillard engluant mon esprit m'avait fait manquer le passage pourtant remarquable d'un serpent siffleur. Mais trêve d'interludes éthyliques à la mémoire de Bacchus, hier tant vénéré. Un troupeau de touristes, sortis d'on ne sait où, avaient pris pour cible photographique cette gorge enchantée. Menés par un Touareg au regard fuyant, à travers son chèche d'un bleu indigo, devant le spectacle qu'offraient nos viandes blanches étalées, des vieux et des jeunes se promenaient sur les crêtes d'un pied peu assuré. Tout à coup, avec moult cris, un homme, la cinquantaine passée, casquette de lycra vissée au-dessus de ses lunettes, "années Zitrone du temps de l'ORTF", appareil photo en bandoulière, s'esclaffa: "C'est en tenant les crêtes que nous tenions l'Algérie". Page d'histoire dont la fin se termine comme on le sait. Notre homme, comme pour illustrer ses dires, dévale la pente rocailleuse en s'ouvrant genoux et coudes. L'histoire n'est-elle qu'un éternel recommencement? Bien que l'ancien troupier des crêtes algériennes se fût fait mal, je dois avouer avoir bien ri à cette vision pour le moins insolite en ces lieux, de ce nostalgique tombé du ciel ~(des crêtes, pardon) dans nos baignoires où nous gisions à poil. A la vue des appendices mammaires et du reste que Clotilde, la compagne de Lionel, exhibait, l'homme s'en fut, clopinant, honteux d'avoir ainsi attiré l'attention de l'assemblée sur ses souvenirs chevaleresques. Mais la morale de cette anecdote saharienne pourrait être celle-ci: rira bien qui rira le dernier. Les baignoires n'étaient en fait qu'un réseau stagnant contenant une multitude de bestioles, à l'apparence de vers, pourvoyeuses d'une infection qui se manifeste par quelques microscopiques crustacés lesquels, après s'être introduits par la plante des pieds, vous perforent tout simplement l'estomac. Dans une prise de conscience affolée de ce nouveau danger, nous 22

sautions hors du bassin, inspectant plantes des pieds et zones intimes pour y déceler la présence de ces pourvoyeurs d'onchosercose. Nom rébarbatif que nous étions bien incapables de prononcer à l'époque, ignorantIa Chose Médicale. A croire que, sur terre, il y a toujours un juste retour de flamme pour les initiateurs de vacheries.

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Entre-temps, le Niger avait ouvert ses portes vers lesquelles nous nous dirigions avec une gaieté toute particulière; surtout pour moi, qui allais enfin pouvoir me séparer de Cochonnet. L'homme s'était adjoint quelques Maliens qu'il avait engagés comme graisseurs. Graisseur est un terme châtié pour décrire les personnes qui ne SOIlten fait que des "mandais "au service du "docteur africain en mécanique", comme il en existe un certain nombre dans les villes du Sud et dont le lieu de travail est souvent annoncé par une façade de peinture naïve. Nous sommes donc sur la piste, la chaleur du mois d'avril succède à celle du mois de mars, encore supportable. A présent, on se doit de dormir avec deux litres d'eau à côté de soi. Sous le soleil, les efforts pour remédier aux pannes et aux ensablements, moins fréquents heureusement, nous procurent tout de même quelques nausées. Le plus dur est de creuser, à l'aide d'une pelle-pioche, d'un modèle très court et pliant, dans le sable fluide qui emprisonne les roues et bloque le châssis sur toute sa longueur. Lorsque les ornières sont profondes, il est impossible de placer les tôles sous les roues. Il faut alors relever le châssis avec le cric posé sur une plaque de désensablement guL.. s'ensable invariablement sous le poids. Cette manœuvre, en plein midi, nécessite un litre d'eau à la demi-heure, augmentant ainsi la consommation journalière à 10 litres. Les rares véhicules que nous voyons passer sont souvent des tout terrain climatisés. Devant le sourire amusé des locataires, il y a de quoi devenir dingue; même au Sahara, les différences sont celles que permettent les moyens. Imaginez ces gens à bord de leurs engins à quatre roues motrices, anti-pannes, assurés à Francfort ou Cologne, qui traversent le désert, un berger allemand à bord "pour éviter de se faire trucider par les sauvages"; obligés quand même de baisser quelquefois la vitre automatique de leur engin rutilant pour payer un pompiste basané. Dire que ce sont ces mêmes personnes qui, pour épater la galerie, reviennent au pays les garde-boue et les parebuffles décorés de poussière et incrustés de mouches de toutes tailles. Sport bien difficile, quand les enfants de tous âges se précipitent, chiffons mouillés à la main, à l'assaut de leurs bouseux véhicules; il faut éviter le pire et les chasser au plus vite! Certains payent parfois un gardien pour s'entendre dire, à la sortie de la salle climatisée du restaurant d'un Sofitel, que "même la mouche ne l'a pas touchée, patron, ça fait 100 francs (2 FF)" ! Mais quelle ne doit pas être leur frustration lorsque, de retour dans leur Rhénanie ou Forêt Noire natale, une pluie battante nettoie pour de bon les souvenirs de "l'Aventure africaine". Fauchés s'abstenir! Voilà l'état d'esprit qui vous imprègne face à ces visions Paris-Dakaresques de véhicules bien mieux adaptés qui passent, climatisés, sous vos yeux, alors que, suant sang et eau, vous tentez de tirer votre vieille guimbarde sur 2 000' kilomètres de sable. Mais, finalement, quelle peut bien être la différence entre ce type de voyage et le survol du Sahara par ciel dégagé, dans un Boeing, à 6 000 pieds d'altitude? Sinon, peut-être, le temps qu'on met pour l'avü.~cr. \tue peut-être simpliste, mais lorsqu'on en arrive à jouer en caleçon, à la pétanque, avec des calebasses rencontrées au hasard du détour d'une dune, on a bien droit à quelques propos déplacés. Ça chauffe, oui ça chauffe. Il est onze heures au poste de douane nigérien d'Assamaka. Les douaniers ontl'air de mauvais poil. Pas étonnant, ce sont eux qui, 23

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aux heures indues de la nuit, à la lueur des phares, chassaient la gazelle au fusilmitrailleur. Machine-gunqui nous réveilla de son bruit sourd mais régulier, en plein no man's land, entre Algérie et Niger. A voir les os que les chiens de garde mâchonnent sous le container qui sert de bureau aux "chiourmes-douaniers", il semble bien que quelques gazelles sont tombées sous les balles. Manque de chance pour eux, la. climatisation a rendu l'âme; l'intérieur du container de tôle doit ressembler à un four. C'est sans doute pour cela que les arbres qui abritent leurs hamacs ne sont pas accessibles aux demandeurs d'accès au Niger. Le cérémonial tient de la torture; les douaniers, pas dupes de la raison qui pousse certains à faire tant de kilomètres, comptent bien percevoir leurs droits de passage. Malheur à celui qui ne joue pas le jeu, le poste de douane d'Assamaka ne possède qu'un puits d'eau... sulfureuse. Les douaniers, eux, sont ravitaillés en bouteilles plastiques d'Algérie, merci pour eux. Mais ne pas s'élancer n'importe comment: un panneau indique non seulement la direction mais le côté de la piste à emprunter, sur le dernier tronçon de sable, pour atteindre Arlit à 200 kilomètres au sud-est. Il faut donc se soumettre aux formalités d'usage.. Le passage au poste d'Assamaka comprend plusieurs étapes qui correspondent pêle-mêle et invariablement à : la vérification du carnet international de vaccination, l'assurance. de rapatriement obligatoire, la présentation de la caution en chèques ou en liquidité et la vérification du passeport, le tout sous une chaleur accablante. Une dizaine de douaniers jonglent avec les papiers pour enfin vous appeler et vous dire de rejoindre la salle d'attente symbolisée par un tronc d'arbre mort, victime probable-d'une insolation. Le manège continue jusqu'au moment où un douanier accepte de venir vous voir pour la visite d'usage de votre véhicule.. Un pneu déjà usé peut décider de l'issue de l'entrevue. Face à ce cirque, je suis loin de me sentir à l'aise, je vérifie sans cesse si tous mes papiers sont bien dans la main où je les avais mis quelques minutes avant. La fièvre m'envahit. L'endroit n'est pas idéal pour y faire bronzette. Et puis, j'en ai plus qu'assez du désert, depuis le temps que j'attends de rejoindre la côte et la forêt ombragée. Longues minutes d'angoisse, augmentées par le fait que Patrick décide, à la dernière minute, de marchander une chambre à air à la place du pneu que le douanier est sur le point d'encaisser, ce qui a pour effet de le rendre fou de rage. Il finit quand même par nous donner l'absolution et nous laisse claquer les portières en direction d'Arlit, ville minière où la bière coule à flots. Denrée rare en Algérie où l'alcoolisme est poursuivi, il est bon de retrouver un lieu de plus grand laisser-aller, d'autant plus que la bière permet, paraît-il, de combattre la canicule efficacement. Tout le monde, ici, croit encore à ce vieux truc de colon, excellent remède contre le paludisme eila chaleur, à l'époque où la nivaquine et les frigos n'existaient pas. Bien que, pour l'instant, je sois assez enclin à maudire tout le monde, j'ai pourtant pressenti dans cette aventure une Afrique différente, plus profonde. Les sentiments destructifs qui me font parfois considérer ce voyage ne sont en fait que le début d'une attitude de rejet par rapport à un certain côté du miroir. L'autre côté possède une lumière, un luxe inaltérable et profond, une découverte des autres dans leurs éléments: les champs, les dunes, les rizières, les fleuves, les lacs, tout ce qui permet à l'homme de vivre et de s'abriter. C'est naturellement bien différent de ces grappes d'enfants des villes traînant de bar en bar à la recherche de la pièce qui leur permettra de passer à table. Vision trop souvent rapportée au détriment d'une réalité plus ardue à comprendre et difficile à décrire. Car les généralités se font rarement sur la population rurale qui compose en fait 80 à 95 % des pays sahéliens. Ici encore les mythes subsistent. L'Afrique est-elle dépendante de nous, peuvent s'interroger 24

les contribuables européens? La dépendance, question primordiale, semble en effet tellement évidente après des années de colonialisme et de paternalisme. Mais sans doute est-ce une manière d'y être encore sans avoir l'air d'y toucher. L'Afrique, il est vrai, ne manquait pas d'intérêt jusqu'au réveil social où l'on s'est rendu compte que cela coûterait cher, très cher, de faire face au développement. Alors qu'hôpitaux et projets agricoles.voient le jour, la facture des dettes cumulées s'allonge, rendant tout chef d'Etat africain de plus en plus servile face à son bon donateur en mal de matières premières. En fait de matières premières, c'est bien l'uranium qui a permis à la ville d'Arlit de sortir du sable. Ville minière, presque fantôme après le boom des années 70, réservoir de main-d'œuvre venue du Sud tenter sa chance. Sous les 45°C à l'ombre, c'est tout un monde artificiel qui est venu suer ici. Arlit a pourtant une ville sœur, bien mieux équipée et destinée à accueillir les expatriés et fonctionnaires nigériens des mines. Loin de la poussière d' Arlit, une oasis artificielle a vu le jour : supermarchés, manèges, piscines, vergers, clubs d'escrime, ce carré de verdure vu du ciel puise abondamment dans la nappe phréatique pour entretenir son microclimat. Mais pourquoi donc exploiter à grands frais.un minerai rare qui se vend en gros au Canada, en. Guinée ou ailleurs, beaucoup plus près des côtes? Qu'est-ce qui pousse un pays comme la France à financer le transport de minerai par route sur plus ou moins 1 974 kilomètres? Financer la présence coûteuse de nombreux experts? Financer jusqu'aux routes bitumées et même payer jusqu'au triple le prix de l'uranium? Il est vrai que le Niger, pays sahélien particulièrement pauvre, dirigé par un gouvernement militaire totalitaire, trouve dans cette exploitation les fonds nécessaires pour entretenir sa machine administrative et répressive, sa protection territoriale, sa politique de développement et sa capitale dont les bâtiments de plus de 4 étages sont nés de cet apport inespéré. Chacun semble s'y retrouver puisque la France s'assure ainsi une source d'énergie nucléaire propre "d'origine". Raisons principalement militaires et hautement stratégiques. Tellement vitales aux yeux de certains qu'ils se sentent parfois dans leur bon droit, dans un pays en paix, en coulant un bateau d'écologistes en Nouvelle-Zélande, trouble-fête tentant d'empêcher le feu d'artifice dans le Pacifique. Mieux vaut làbas qu'ici, diront certains, déjà habitués à quitter l'Afrique décolonisée sans balayer leurs ordures. Imaginez le tollé général que cela provoquerait si le ministère de la Défense nationale tentait quelques essais nucléaires aux îles du Levant ou à SaintPierre et Miquelon! Bon Dieu, ce sont nos poissons qu'on assassine, s'écrierait le ministre de l'Agriculture et de la Pêche, ce sont nos plages qu'on bousille s'époumoneraient les nudistes du Midi. Mais une poignée d'Atolliens n'ont pas droit au chapitre !Bien loin de tout moyen médiatique, ils voient leur paradis terrestre s'en aller en fumée sous un champignon qui, ailleurs, en a fait de belles. Image inaltérable que celle de ce vieillard, constructeur de la bombe, pleurant et suppliant les dirigeants de l'époque de l'après-guerre de laisser tomber ce nouveau jouet.
Non, bien loin d'être un disciple des Angry Young Men refusant tout en bloc sans discernement, je refuse de serrer la main d'un président qui prétend nettoyer plus propre que les autres, en valorisant le fait que son pays est à la source de la démocratie, bien sanglante soit dit en passant, oubliant la tradition démocratique britannique, et qui s'autorise à envoyer par le fond des écologistes faisant l'unanimité du public. Lui, le président, il "risque" seulement sa place à la fin de son mandat. C'est donc dans cette course que la France s'est lancée. Pennettant à Niamey de se moderniser, à une classe instruite à l'occidentale d'être favorisée, à un

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gouvernement autoritaire de Jouer le Jeu, en troquant de la coopération contre des matières premières. Plus stupide encore le jeu des petits voisins: Belgique, Hollande, Italie qui leur font la faveur d'ulle assistance technique coûteuse. Nous ne sommes qu'en 1984, quelques années plus tard le vent tournera. En attendant, d'Arlit à Agadez, ce sont 243 kilomètres de pistes défoncées par les camions de l'Emaïr, les transporteurs de minerai. Ici, la difficulté est d'éviter de prendre des cailloux dans le pare-brise. Les camions, lancés à vive allure, n'ont que faire des voitures cahotant dans un épais nuage de poussière, parfois si dense que le soleil matinal ressemble à une orange flétrie et brunâtre. Enfouis dans nos chèches délavés par les litres d'eau suée par la racine des cheveux, nous tentons de rester sur la piste et d'apercevoir le prochain mastodonte. Les ornières sont tellement profondes qu'il est impossible de sortir des traces des camions, encore faut-il espérer que ce soient les bonnes! Aux environs de midi, couverts de poussière, nous sommes en vue du minaret de la mosquée d'Agadez et des deux châteaux d'eau qui lui tiennent compagnie de part et d'autre de la ville. A gauche de la piste, une usine crache une épaisse fumée qui s'effiloche vers l'est. Ânou-Araghane produit du phosphate stocké à même le sable, emporté de temps à autre à l'occasion d'un vent violent. Déjà le sol change de couleur dans un rayon de dix kilomètres autour de la cheminée, dressée dans le ciel bleu turquoise. Agadez ressemble à un papier tue-mouches placé entre deux pots de confiture de figues (restons dans les couleurs locales !). Au nord, Arlit et son uranium, au sud, Niamey et ses vitrines à l'occidentale. Ceux qui se rendent de l'un à l'autre s'arrêtent dans cette ville, tout à la fois sale et mythique. La main-d'œuvre potentielle d'Arlit et les candidats à l'émigration y attendent un avenir meilleur. Mendiants et infirmes occupent les lieux touristiques et les accès aux hôtels. En polyphonie, le traditionnel "Cadeau, patron?" retentit comme une salutation inévitable. Autre nouveauté, la ville, envahie par les sacs plastiques multicolores, est la proie d'une pollution sournoise. Ici, le plastique est nouvellement introduit. Importé du Nigeria, il étonne encore les ménagères agadéziennes par ses propriétés indéniables. Léger, il tient dans la poche mais, une fois troué, il rejoint les jeux des enfants puis la décharge d'où il s'envole. Il s'avère être un redoutable voyageur imputrescible. Il garnit les fils barbelés, les murs de terre, les arbres des coins de rue, il envahit toute la ville, telle une peste bien visible. HIlsn' en mouraient pas tous mais tous étaient frappés". Pour les chèvres habituées aux déchets plus digestes, le plastique est parfois une occasion d'aller explorer les nuages une fois pour toutes. Il enveloppe aussi les quelques pousses d'épineux qui tentent de croître, les étouffant ou les grillant dans leur nouvel emballage surchauffé par le soleil. Loin dans le désert, les.sacs omniprésents poursuivent leur lente progression. Ici, pas de décharges organisées, d'incinérateurs communaux, de recyclage de déchets. Les sols érodés du désert n'absorbent pas les souillures inaltérables. En supposant que le sable les recouvre, le vent aura tôt fait un jour de les remettre en circulation. Dans une dizaine d'années, il sera difficile aux caméras du Paris-Dakar show (s'il a toujours lieu) d'éviter de cadrer ces taches de couleur. Peut-être se rendra-t-on compte alors que ce désert tant mythifié par les gladiateurs du pot d'échappement n'était pas tellement éloigné de la structure "organisée" d'un biotope bien vivant. Le minaret de terre de la mosquée du sultan d'Agadez masque la lune qui tente de se montrer. La tour de teITea survécu aux siècles de succession de royaumes et d'empires, trop vite oubliés. Chaque année, d'une main au geste immuable 26

(pardon, on ne dit plus immuable depuis I'ère atomique, puisqu'on a les moyens de ne plus connaître la postérité), la mosquée reçoit une nouvelle couche de banco, terre stabilisée, masque rajeunissant qui couvre les craquelures de l'année écoulée. Tahoua,Bimin-Konni, Dogondoutchi, Dosso sont les villes qui jalonnent la route nationale qui mène à Niamey, capitale du Niger. Seuls les troupeaux de dromadaires et de zébus ainsi que les postes de contrôle de gendarmerie, de police, de la garde nationale et des douanes, jalonnent la route monotone. De manière générale, rouler de nuit en Afrique n'est pas de tout repos. Au Niger, paradoxalement, les postes de contrôle accentuent les risques. En guise de barrière, un câble d'acier lesté de blocs moteurs est tendu entre deux fûts, de part et d'autre de la route. A voir l'état de certaines épaves immatriculées en Europe, certains s'y sont laissé prendre. L'histoire ne dit pas si le câble, découpant le toit des véhicules dans le meilleur des cas, ne décoiffait pas autre chose au passage. Décapitées, déchirées par l'acier massif des blocs moteurs dissimulés derrière les fûts, ces carcasses ôtaient l'envie de se lancer à plus de cent sur ces routes pleines de pièges nocturnes. Niamey est une capitale difficile à aborder. La manière la plus économique d'y vivre est de longer le fleuve, la nuit venue, sur plusieurs kilomètres, de.pendre sa moustiquaire dans un endroit propice et d'étendre sa natte. Pour un passeur de voiture, la journée se limite à se poster à quelques endroits stratégiques, envahis par les filles, Ghanéennes pour la plupart, et les démarcheurs. Ces derniers ont le monopole de la vente et il est périlleux de tenter d'aborder qui que ce soit en proposant une marchandise, les ennuis risquent d'être immédiats. "La Croisette" est un de ces endroits de rendez-vous, un bar de plein air où la musique occidentale retentit jour et nuit Bien qu'on vous repère facilement à vos plaques étrangères, il convient de rester discret: la vente de véhicules de particulier à particulier est interdite au Niger. L'Etat espère en effet prélever jusqu'à 150 % de taxes d'importation. Le parking de la Croisette est le salon de l'automobile permanent de Niamey, une vraie cour des miracles. Une foule d'enfants et d'handicapés y détiennent le lnonopole du gardiennage très relatif des véhicules. C'est là que les intermédiaires "évaluent" la valeur de ceux-ci, parlons plutôt de racket! Essayez toujours de partir sans payer, vous serez bon pour changer vos pneus crevés jusqu'au dernier. Entre les percussions endiablées de la sono de la Croisette, les avances insistantes des filles au vocabulaire salace et limité, les discussions interminables des démarcheurs et les. cris répétitifs des gardiens racketeurs, la journée sous la canicule n'est pas drôle pour les trafiquants de voitures. Pour les moins futés, la fin du voyage se solde tout simplement par le vol du véhicule ou une quarantaine surveillée par quelques hommes de main. Pressé parce que fauché, vous en êtes finalement réduit à liquider votre véhicule à un prix ridicule; juste de quoi vous permettre de sauter dans un Tupolev bon marché, en direction d'Orly, avec arrêt à Tripoli et Moscou. Attention aux soi-disant démarcheurs qui vous utilisent comme chauffeur pour visiter leur famille disséminée à travers la ville. Croyant qu'il s'agit de discussions sur le prix de votre épave miraculée du désert, vous ne comprendrez pas leur conversation portant sur de tout autres préoccupations familiales. Mauvaise pour vos nerfs et votre portefeuille aussi, la réaction violente qui vous pousserait à vous en prendre à un gardien de voiture, accroché à votre portière et vous insultant parce que vous ne l'avez pas payé suffisamment. C'est bien cela qui est arrivé à Patrick. Nous nous sommes retrouvés tous les deux devant le commissaire, apparemment excédé par le comportement de certains "touristes" vis-à-vis de la 27

pègre locale. Nos passeports entraient et sortaient du tiroir du patapouf suant dans son fauteuil crevé du poste de police. Les gardiens de bagnoles, amassés dans le bureau, voulaient entre autres choses faire la peau à Patrick mais surtout obtenir un quelconque dédommagement pour leur déplacement. Le flic arrangea les choses et nous évita les 24 heures de cabanon en échange de quelques milliers de francs CFA pour la troupe et l'équivalent pour le remercier de son intervention. Vu les règles du jeu, il n'était pas question d'en appeler au Code civil. Patrick s'exécuta, jurant qu'on ne l'y prendrait plus à dépenser son argent de poche avec des voyous. Dégoûtés par cette ambiance peu propice aux échanges culturels, nous nous décidâmes à descendre plus au sud, vers le Bénin. De ce passage à Niamey, je retiendrai surtout les journées et les bivouacs passés le long du fleuve Niger, dans la fraîcheur des berges. Après tant de sable, de Sahel et de sécheresse, le fleuve m'apparaît comme une source inaltérable de surprises et de bien-être. Couché dans l'eau rafraîchie par un faible courant, j'observe le spectacle séculaire de l'activité humaine. Pêcheurs et agriculteurs animent d'un geste lent le paysage contrasté. Des pinasses chargées d'hommes et de femmes glissent sur l'eau, verte par endroits, et gagnent les berges opposées; la scène prend ainsi une touche pointilliste. Au pied des hautes dunes rougeâtres, les agriculteurs irriguent à la calebasse les carrés de culture. Plongés jusqu'aux hanches dans l'eau du fleuve, des hommes armés de couteaux coupent les hautes plantes aquatiques qui rejoignent, en bottes, les flancs des pirogues amarrées. Des myriades d'oiseaux multicolores donnent une réplique harmonieuse aux rythmes sourds des pilons des femmes installées sous les manguiers. Peut-être est-ce alors que m'est venu cet intense désir de découvrir le cours du fleuve Niger? Peut-être ce bien-être dénué de temporalité a-t-il joué un rôle à mon insu? Le fleuve coule, venant du nord-ouest, dans une vallée qui pourrait être jeune. Le parcours, encore sinueux et encombré de blocs de granit, ressemble à une réplique de ce que devait être jadis cette zone désertique: un vaste réseau marécageux et humide. Ignorant tout de la géographie africaine, je me penche sur la carte Michelin numéro 153, tachée de graisse et de sueur et qui s'en va en lambeaux. De Niamey, le doigt posé sur le trait bleu du fleuve, je remonte le cours vers une source inconnue. Les pieds dans l'eau où grouillent de nombreux insectes, je voyage sur les jaunes et ocres de la carte routière. Le trait bleu se dirige vers le nord-ouest et atteint Gao. Le nom "Touareg" surmonte la ville. Plus au nord, le trait bifurque à l'horizontale vers Tombouctou, en plein sable saharien. Tombouctou, mais je croyais que c'était en plein désert. Je poursuis le trait de l'index, il mène au sud-ouest dans une vaste zone de marécages jusqu'à Ségou, en passant par Mopti. Mais... le Sahel, la désertification, la sécheresse? A voir ce réseau de bras, de marécages et de nombreux lacs, on croirait survoler les étangs du Vaccarès en Camargue. Le trait bleu mène ensuite à Bamako, ce doit être la capitale vu la taille des lettres. Après le Mali, le trait bleu file vers la Guinée. Siguiri, Kouroussa, on n'est plus très loin de la côte ouest de l'Afrique; le fleuve se rétrécit et bien d'autres traits bleus sèment le trouble. Je cherche le nom "N iger" en bleu; Farranah à quelques kilomètres de la Sierra Leone est encore sur le fleuve qui, lui, n'est plus qu'un trait fin et tortueux virant au brun et au vert sur la carte. Là, c'est la forêt sans doute, un triangle noir reprend l'indication H sources du Niger", une montagne à côté, de 1 346 mètres d'altitude, une autre en Sierra Leone, de 1 948 mètres. De nombreux traits bleus vont vers le sud, vers le Liberia. D'est en ouest, ça doit faire pas mal de kilomètres. Je me retourne vers Patrick qui tripote son moteur Diesel.

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itDis, Patrick, tu connais la Guinée, toi?" "Ben, non, c'est fermé au tourisme, ils ont foutu les Français à la porte à l'indépendance. Paraît que c'est aussi riche qu'au Zaïre. J'ai un copain à
l'Ambassade de Guinée, il dit qu'il y a du business à faire là-bas, le jour où le pays

s'ouvrira. Il n'y a rien, à part des forêts sacrées, des tas de masques et du cannibalisme...". Sur la carte, je repère encore quelques indications colorées: "pont de lianes", "bac pour maximuln 10 tonnes", "mines de cuivre", "Pic de Tibé". J'essaye de faire marcher mon imagination, je tente de mélanger le fleuve que j'ai sous les yeux et les souvenirs de mon enfance.au Zaïre. A quoi peut-il bien ressembler, ce fleuve? J'ai beau superposer les images, ça ne dOIUlerien de très clair. Voyager sur une carte, c'est facile, mais la réalité doit être tellement plus excitante. Il doit être possible de parcourir le fleuve; seulement,. avec cette Guinée lointaine et inaccessible, il ne faut pas espérer suivre l' entièreté du cours. Et de l'autre côté, ça ressemble à quoi? Je cherche Niamey, cachée dans les plis de la carte. Un rapide coup d' œil au sud et je vois le fleuve poursuivre sa course sur une bonne distance, au Nigeria, jusqu'à la côte où il se perd dans un vaste delta tout vert. "Patrick, le Nigeria, ça vaut la peine?"
"Autant t'acheter un flingue et te tirer une balle dans le cafetière. Tous des

fous, surtout sur la côte, t'as entendu parler du Biafra? Eh bien, c'est sur la côte et il paraît que ce n'est pas encore pacifié là-bas... ". Là, je suis un peu dépité, à l'ouest un pays inaccessible, à l'est un pays de fous et une guerre civile. N'empêche que ce fleuve a l'air super. Forêts, savanes, désertsu. parcourus sur l'eau. Inutile de casser davantage les pieds aux autres, ils n'en savent probablement pas plus que moi. L'important pour le moment est d'atteindre la côte et de regagner l'Europe. Sur la route du Bénin, les contrôles se succèdent jusqu'à Gaya, ville nigérienne frontière. Le Bénin est de l'autre côté du Niger, un pont métallique l'enjambe, obstrué par une foule compacte. Nous tombons bien, c'est l'heure de l'apéritif chez les douaniers béninois souriants. Ici, l'ambiance est plus relâchée. Les bières d'un litre circulent entre la buvette et les bureaux installés sous une véranda bouffée par la moisissure. L'uniforme ne semble pas être d'une teinte unie. Mêlant treillis militaires et tee-shirts publicitaires d'une bière ou d'une pile électrique importés du Nigeria, ils rappellent que la bonhomie est de mise. Les formalités rapidement bouclées, nous partons, nantis d'un visa de 48 heures, à l'assaut des pistes du Bénin. Etrangement vert, le Bénin est couvert d'une forêt dont on ne voit pas la fin. A Kandi, ville coloniale à 1290 mètres d'altitude, tout semble dormir à l'heure de la sieste. Quelques handicapés mentaux tentent de nous parler; vite fatigués par notre incompréhension, ils s'affalent sous la véranda du bureau de la poste. L'air est lourd. Je sors mon appareil et photographie quelques enfants insouciants, perdus dans leurs pensées étrangères à notre monde. Ici, on décompresse. La forêt donne une autre dimension au voyage, les gens sont moins agressifs et moins intéressés qu'au Niger. Il n'est pas d'arrêt sans qu'on nous offre de la bière, des bouts de bananes plantains ou de manioc cuits à l'huile. Un rien fait sourire les gens installés sur la route derrière leurs petites échoppes portables. Cette nuit, Patrick a fait une bonne affaire à Tamarou, petit patelin au bord de la route où nous nous étions arrêtés pour vider quelques bières "Bénin". Empêchés de poursuivre notre route par une pluie battante, une foule s'était amassée autour des quelques bougies éclairant la baraque detôles abritant le bar infonnel du patelin. Un grand silence envahit le lieu. 29

La pluie bat des percussions sur les toits de tôles rouillées. Des dizaines d'yeux nous observent sans mot dire. J'espère qu'on ne va pas fmir comme ce singe bouilli qu'on a repéré, dans une marmite au bord de la route, aumarcbé de Kandi. L'ambiance est assez étrange, quatre Blancs en short, trempés, entament la bière nationale à la lueur des bougies vacillantes. Scène certainement étonnante pour les spectateurs qui pourraient tout de même dire quelque chose. Du style, "sale temps par ici !"... Un grand malabar s'approche, repoussant les enfants qui bouchent l'entrée de la buvette. l'C'est à vous le bâché ?" lance-t-il. "Oui, fnais il est pas à vendre, il va à Cotonou avec moi. Là, il Y a de l'argent", rétorque Patrick énervé par le comportement des villageois. l'Mais, l'argent, il y en a! C'est combien ce bâché-là ?" "800 000 francs CFA", répond Patrick. HBon, il faut attendre!" dit le malabar qui repart sous la pluie battante avec quelques badauds. Ils inspectaient le véhicule à la lampe de poche; on les entendait patauger dans la boue. Cinq minutes plus tard, le malabar est de retour, un sac plastique sous le brasJI s'approche de la caisse de bois servant de comptoir et y dépose son sac ouvert, plein de billets de banque. "Bon, voilà l'argent, c'est 700 000 CFA, là". "Laisse pour 750 000 CFA ", réplique Patrick. Le malabar, trempé de pluie et de sueur, allonge les billets qu'il a dû ramasser à la hâte chez les uns et les autres. Le compte y est. Pas question de traîner ici de peur qu'ils se ravisent. Patrick et moi sortons nos sacs du pick-up 404 vendu; Patrick empoigne ses pièces détachées et sa boîte à outils. Le nouveau propriétaire intervient: "Laisse ça, c'est acheté avec la voiture". HLaisse-moi au moins la boîte à outils". "Bon, d'accord, mais je garde la radio et les pièces détachées". Patrick, lourd de ces billets de banque, jubile à l'arrière du véhicule de Lionel. Sur la piste, on entame un petit air de victoire. Le pick-up servira à la collectivité du village pour vendre aux marchés voisins les productions agricoles. La pluie ne semble pas vouloir s'arrêter. Dans la 504 familiale, assaillis par les moustiques, nous tentons en vain de trouver le sommeil. Le soleil se lève, nous sommes dans une vaste forêt d'arbres qui cachent le ciel. Cotonou n'est plus très loin, les véhicules sont plus nombreux sur la route. A quelques kilomètres de la capitale, un immense chantier éventre la forêt initiale; de grands panneaux blancs marqués d'un idéogramme chinois jalonnent la percée. Il s'agit d'un vaste projet de route construite par les Chinois dans la région d'Abomey. Elle se dirige vers l'ouest, probablement vers des exploitations agricoles soutenues par ces mêmes Chinois. Ainsi se créent les différences de développement entre les régions, celles qui ont eu la chance d'être arbitrairement choisies par des Asiatiques lesquels, aux yeux de la population locale, semblent tomber du ciel tels des extra-terrestres et celle des communautés villageoises qui commentent de loin la différence entre leurs difficultés locales et celles des voisins sponsorisés. Triste vérité qui sépare les gens par une entreprise dite de développement privilégiant les uns et oubliant les autres. Plus on s'approche de Cotonou, plus on rencontre de gens sur les routes, valises à la main. Ils ont été expulsés du Nigeria en pleine purge de main-d' œuvre illicite. Peu préoccupée par cette réalité, la radio diffuse un interminable concours de plusieurs dizaines de questions sur l'épopée du chemin de fer béninois: 450 kilomètres de voies ferrées pour tout le pays. Les réponses sont à envoyer sur

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une carte postale. Mais rendons à César ce qui lui appartient : c'est une grève de cheminots qui est à la base de la révolution populaire dans l'esprit marxisteléniniste importé. Nous croisons ces rangs d'hommes, de femmes et d'enfants sur le chemin de l'exode. A Cotonou, la situation est pire encore, la pluie et les trous du macadam rendent le lieu encore plus lugubre. Nous sommes au début de la saison des pluies et ça se voit. Sur les artères principales, des bars ont pignon sur rue ainsi que de nombreux restaurants, petites gargotes très abordables. L'arrivée massive des émigrés chassés du Nigeria n'influence pas la vie des gens. La façade d'un cinéma a perdu sa gouttière, faisant plusieurs blessés, témoins d'une sortie chaude d'un film de Kung Fu. Les jeunes, voulant imiter leur héros, s'en sont pris à la gouttière, lui assénant quelques bons coups bien placés. La gouttière, elle, n'a pas demandé son reste et s'est laissée choir sur la foule amassée au-dessous. Après un court séjour à Cotonou pour y trouver en fraude quelques billets d'avion de retour, nous prenons la route qui longe la côte en direction de Lomé, au Togo. Distantes de 155 kilomètres, les capitales se relient en un jour, parcours prolongé par les nombreux contrôles policiers qui jalonnent la route. Le poste d'Hilla-Condji ressemble à une foire, image heureuse après le défilé des forteresses portugaises et françaises, anciens lieux de détention de milliers d'esclaves à destination des Amériques. Ce poste de douane est le passage obligé entre le Togo et le Bénin, pays dont les activités économiques s'exercent principalement sur la côte. Des dizaines de véhicules sont parqués de part et d'autre de la frontière, en face des bureaux de douanes jumeaux. Une simple corde sépare les deux pays. Vers 17 heures, l'amenée du drapeau est un cérémonial contrasté et assez comique: il se pratique à quelques minutes d'intervalle d'un côté ou de l'autre de la frontière, dans un silence parfait et au garde-à-vous, alors qu'en face le brouhaha de la foule a déjà repris de plus belle. Assis face aux douaniers, nous complétons nos fiches de sortie du Bénin. Un douanier bute sur la rubrique "profession" de Patrick. H Ben, garnisseur automobile, tiens!" HMaisça, là, ça n'existe pas! Il faut changer!" " Mais c'est mon métier", tente d'expliquer Patrick. HEhbien il faut changer, alors", répond très placidement le douanier. Pour les quelques minutes qui lui restent à passer au Bénin, Patrick sera décorateur d'intérieur... De Lomé, il reprendra l'avion avec le billet miracle du Marseillais de Cotonou. L'itinéraire lui fera voir du pays. Lomé - Cotonou, distants d'une centaine de kilomètres. A Cotonou, la correspondance ne peut décoller pour Lagos, à 120 kilomètres, au Nigeria. Retour à' Lomé, prise en charge par la compagnie. Le lendemain, Lomé - Cotonou - Lagos. A Lagos, six heures d'attente en transit. Les bagages, eux, par contre, sont sortis de la zone de transit. Voyage sur les tapis roulants pour les récupérer et éviter la douane. Tabassage par les flics pour port d'arme: un sabre touareg. Embarquement à destination de.Tripoli. Nuit à Tripoli.
Embarquement dans la nuit pour Moscou. Moscou

HVOUS,là, vous avez écrit garnisseur ! c'est quoi ça ?"

- Vienne - Paris.

Ouf!

Vous n'avez pas saisi? Ce n'est pas important, retenez simplement qu'il y a des vols bon marché à éviter. Arrivons à Lomé, ville agréable, à taille humaine, ceinturée d'un boulevard circulaire qui la fait ressembler à une station balnéaire. Lionel et sa moitié envisagent de rencontrer un dénommé Adéchokan, à l'hôtel Sarakawa, palace planté dans les sables du littoral. Ils souhaitent se débarrasser au plus vite de leur 31

véhicule et prendre le chemin du retour. Adéchokan est un grand barbu, enfoui dans un boubou très large. C'est le débrouilleur de situations du coin. Ancien danseur de la troupe de Fella Kuti du Nigeria, il est venu s'înstallerà Lomé après avoir tenté de commercer à Abidjan, Dakar et Cotonou. Installé à l'entresol de l'hôtel le plus chic de Lomé, il y tient un magasin recelant quelques trésors de masques et fétiches anciens. L'homme, bon prince, arrange un rendez-vous avec une connaissance à la recherche d'un véhicule. L'affaire dans le sac et les billets de banque dans les poches, nous regagnons enfin la plage, dégagés de tout souci matériel. La plage de Lomé est attirante de loin. Une fois les pieds dans le sable, on s'aperçoit qu'elle sert de toilettes publiques à toute la ville. Les palmiers sont rares, pas moyen de trouver un coin d'ombre. Sous la canicule, évitant les merdes nombreuses, on atteint la mer. Grandiose stupéfaction, une vague de deux mètres de haut invite à la baignade. Derrière elle, les vagues ne sont pas plus petites, au contraire. C'est ça en quelque sorte, la barre: une lame élevée et un ressac à vous couper les tibias. Dans cette écume épaisse entrecoupée de vagues immenses, il faut calculer le temps entre chaque vague pour éviter d'être plaqué sur le sable du littoral ou y être traîné. Couché sur le ventre, porté par une vague, vous pouvez parcourir une dizaine de mètres, sport nonnalement accessible aux gamins rompus au rythme de la barre des trois vagues du golfe de Guinée, anciennement nommée Hia Côte des Esclaves".

Fatigué de patauger dans le bouillon salé, je rejoins la plage et me couche sur le dos. Le soleil au zénith perce mes paupières. Un noir profond succède au blanc lun1ineux, après divers flashes opposant violemment les teintes les unes aux autres. Est-ce la fin du voyage, les portes du paradis ou la trappe de l'enfer? Syncope. Trou noir.

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CHAPITRE 2

La Guinée en vélo
A travers mes yeux fermés, je vois toutes les teintes d'un arc-en-ciel électrique. Le réveil est difficile, voire impossible. Les paupières ouvertes sont voilées de flou bleuâtre; une tache rouge finit par s'imposer dans le halo. Je m'y accroche, à demi inconscient Elle m'aide progressivement à me situer. Une ombre me recouvre à m'écraser. Le nez dans la latérite de la piste, la bouche en sang, je distingue à présent la fleur parfaite qui m'a aidé. L'ombre était un arbre secoué par le vent, il masquait le soleil que je tentais de localiser. Mon corps est plié vers l'arrière; petit à petit mes membres s'identifient à nouveau. Les graviers de la piste ont envahi les plaies que je sens par leur humide fraîcheur, sous un vent léger. Mes jambes sont coincées entre le cadre et les pédales; les cale-pieds retiennent mes orteils endormis sous la torsion. J'entends le vent dans les feuilles du fromager. Il est encore trop tôt pour se lever, esquisser un mouvement. Les roues sont immobiles. Les sacoches pesantes. Depuis combien de temps suis-je tombé? Un frisson permanent m'empêche d'évaluer l'heure. Le soleil est toujours affaibli par un voile bleu. Une coulée de gravillons quitte ma joue que j'ai bougée dans un tremblement. Encore une insolation! Cette fois la piste bien dégagée m'a accueilli sans rien me casser. Lentement, chaque articulation répond à mon appeL Par chance, la chute a eu lieu sous l'arbre. L'horizon se stabilise enfin. Les hautes herbes qui bordent la piste ondulent régulièrement sous le vent, pliant les épis. La piste est vide, pas de traces de véhicules, ni d'autres vélos. J'ai mordu la poussière en plein bled, entre Kouroussa et DaboIa. Nous sommes en novembre 1984, en Guinée. Sékou Touré, l'homme du "non" à la France de 1958, a disparu après plus d'un quart de siècle de pouvoir contesté par les ex-puissances coloniales occidentales. HST, Hamed Sékou Touré, "l'Homme Sans Tête", appelé ainsi par les opposants du régime, a disparu sans laisser de consigne quant à la reprise des affaires de l'Etat par un autre personnage. Mort sur le billard, lors d'une opération d'urgence aux Etats-Unis, sa dépouille, Ôcombien symbolique! ne reviendra au pays qu'entre quatre planches, lors d'une cérémonie grandiose au Palais du Peuple, à Conakry, la capitale guinéenne. D'aucuns diront que le cercueil ne contenait que des pierres et que le héros sexagénaire observait de loin le manège, dans le but d'un retour fracassant. Ces 33 ~

rêveurs étaient naturellement de la même ethnie que le Patron, les Malinkés. La Guinée ayant perdu son Timonier se décide à briser son isolement politique international, en ouvrant le pays aux étrangers en mal de découvertes. Je l'avais appris par hasard en feuilletant un numéro de "Jeune Afrique"; le pays semblait sortir de l'oubli. Je m'étais précipité à l'ambassade de Guinée, bastion austère sis dans une maison de maître d'un quartier résidentiel. Là, je fis la connaissance de l'attaché commercial. En Europe depuis longtemps, il ne développait pas l'animosité typique du Corps diplomatique administratif des pays dits du Tiers Monde. Peut-être est-ce d'ailleurs une réaction à la considération qu'on porte à leurs dirigeants. Nabi Camara m'apprit ce qu'était la Guinée, idéalisée par un discours empreint de nostalgie et de regrets d'être ainsi loin de ses parents malades. Une mise en garde, cependant, allait s'avérer révélatrice des mystères de la région. "Si on te dit de ne pas aller là où tu te rends, n'insiste pas. Il y a là..bas des forêts sacrées dont l'accès n'est pas autorisé. Tu passes là et tu peux être "marabouté" sans le savoir. Vous, les Blancs, vous êtes curieux 1naislà..bas ça ne marche pas". Autre mise en garde fort utile: "Au pays, il y a desproblèmes de transport,. l'essence, on doit l'acheter au taux officiel à l'Etat, sousforme de bons,. c'est ruineux et il n 'yen pas beaucoup.
" De plus, sachant que les rares taxis-brousse d'Afrique ne se rendent que de ville en ville, le passage dans les villages risque" fort de ne pas être assuré. Toutes ces indications me poussèrent à mendier un vélo de course à un copain qui pensait déjà ne plus le revoir, malgré ma tentative de lui faire admettre que l'Afrique n'est plus peuplée de "Shaka Zoulou", bouffeurs de Blancs et voleurs de curiosités qui Les routes, c'est pas terrible les pistes, il y en a trop. "

sont supposées les fasciner. La réalité est bien différente, dois-je le préciser? Armé d'un vélo sur lequel je m'étais défoncé l'arrière-train en rejoignant l'aéroport, j'embarquai à bord d'un Boeing, un froid matin de novembre. Bien décidé à compléter mes informations sur le cours supérieur du Niger, région bien peu mentionnée dans nos manuels de géographie. Etudiant, j'avais eu la bénédiction du corps professoral pour cette escapade de deux mois. Le prétexte était un mémoire sur les chefs de village que j'imaginais posant avec leurs attributs de pouvoir devant leur chefferie. Sans même savoir si les chefferies étaient encore d'actualité en Guinée, je partis pour longer le fleuve et en reconnaître son cours, depuis les sources jusqu'à la frontière malienne. Conakry, 18 heures, poste de douane de l'aéroport. Les formalités sont assez anarchiques. Le bâtiment délabré, aux nombreuses vitres brisées, ressemble à un hall de gare mis à sac. La chaleur moite s'installe dans mes fringues, je dois veiller à cacher les billets de banque que l'attaché de l'ambassade m'a enjoint de changer au marché noir, suivant le taux de change qu'il m'a conseillé. Nabi m'avait prévenu, si on change au taux officiel, on change son pécule de vacances pour un aller simple en taxi jusqu'à l'hôtel. Bon nombre d'hommes d'affaires en ont fait les frais. Les douaniers assaillis par un essaim de porteurs, taximen, démarcheurs, parents de passagers ou changeurs au noir, n'ont plus la tête aux contrôles en bonne et due forme. Je passe facilement, aveuglé malgré tout par la sueur. Le vélo est déjà là contre un pilier, une bande de gamins autour. Et déjà un pneu crevé. Je change quelques billets. La différence entre le taux officiel et le taux parallèle est de 1 pour 20. Le lendemain, c'est un sac de plastique bien rempli que j'échangerai contre 1000 FF. C'est bien trop élevé pour mes frais de voyage. De plus, ces liasses occuperont une pleine fonte arrière de mon biclou chromé à 18 vitesses, m'empêchant 34 .~

d'y mettre mes affaires : D1atérielpbotographique, boîtes de conserve, moustiquaire et bidons achetés au marché. Avant d'attaquer la piste, je tente de découvrir cette ville fort calme, pour lIe pas dire déserte à l'heure de la sieste. Conakry est aménagée sur une péninsule autrefois bordée de plages. Le sable a été utilisé pour les constructions, ce qui a transformé le rivage en récif rocailleux. Le centre se limite à quelques rues situées en bout de péninsule. Les ministères, la cathédrale, le port entourent un vaste terrain vague nouvellement dégagé, lieu où se dressait la statue de l'ancien président. Comme pour faire table rase du passé, le socle a disparu sous l'action des bulldozers. lIne reste que les traces de leur passage. Dans l'artère la plus animée se succèdent la poste, "l'Escale de Guinée" et le "Provençal", deux restaurants tenus par des métis, survivants de l'exode français. Les voitures sont rares. Après 24 heures, interdiction de circuler. Le couvre-feu s'adresse à tous. Les activités de la soirée, limitées aux sorties dans les quelques bars du centre, offrent une brochette de stéréotypes: coopérants taiseux, fonctionnaires bourrés, prostituées anglophones, déserteurs des pays de l'Est désemparés, commerçants en tout genre, camelots vous collant aux cbausses... Il existe, heureusement, d'autres lieux plus originaux. Les boîtes de nuit de plein air où des groupes mènent à un rythme endiablé afro-cubain, toute une jeunesse en mal de défoulement. A partir de 23 heures, les flics font leur office: barrages et contrôles s'éparpillent sur les routes. A l'entrée de la ville, le poste du pont des pendus, de sinistre mémoire, est un passage redoutable. Les filles non mariées sont systématiquement sorties des véhicules, emmenées au poste et parfois violées lorsqu'elles n'ont pas de quoi être racketées. Un soir, à bord d'une Fire Bird américaine, alors que je revenais d'un restaurant accompagné d'amis, voilà qu'on se prend dans le pare-brise une fille traversant la route en courant. Philippe, coopérant fraîchement arrivé en Guinée, freine, projetant la fille du capot de sa berline sur le macadam. Eric, assis à l'arrière, sort en catastrophe de la voiture et inspecte la fille plongée dans le coma. Le choc a été violent, la fille est mal tombée. Il est près de minuit moins le quart (couvre-feu moins quinze). Nous l'installons à l'arrière du véhicule et passons les barrages avec certaines difficultés. Il faut faire vite. A l'étonnement des flics succède leur demande pressante pour que nous prenions notre victime en charge. En temps normal, la compagnie d'une Guinéenne au bras d'un Européen est très mal vue, voire réprimée; surtout pour la fille, le mélange n'étant pas de rigueur. Sous Sékou Touré, les étrangers jouissaient d'un certain respect mais devaient, en outre, avoir le moins de contacts possible avec les filles du patelin. Nous sommes à quelques minutes du couvre-feu. Le sang pisse des jambes éclatées de la fille évanouie; dans le noir, on devine les os disloqués et brisés net. Arrivés à I'hôpital, il faut chercher un toubib de garde, lui coller quelques billets pour qu'il se penche sur notre victime et nous griffonne, encore tout endormi, une prescription. Malgré le couvre-feu, il faut trouver médicaments, injections, bandes de plâtre, seringues destinés à remettre en état l'ange tombé du ciel. Si l'infortunée trépasse, c'est le trou garanti pour nous. Par chance, nous convainquons un motard de nous escorter, moyennant paiement, à travers la ville, pour éviter de nous faire tirer dessus aux barrages. Nous réveillons un toubib de l'ambassade qui nous fournit le matériel. Le lendemain, après une nuit d'angoisse, nous regagnons l'hôpital. Avant de monter dans la voiture, nous constatons une perte d'eau du radiateur où sont venus s'incruster des morceaux d'os. Le père de l'accidentée, toujours vivante, arrive dans la chambre. A peine aux côtés de sa fille aux jambes en plusieurs endroits brisées, il la tabasse, hors de lui de la voir dans cet état. Aux dires de l'homme enfin calmé:
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"Dllnsson étal. on pourra rien en tirer et mêmepas la marier." Nous avons payé les frais carla famille rechignait à la reprendre. Eh oui, rien à voir avec notre système de santé performant d'une société vaccinée contre les ennuis, société où l'on ouvre chaque jour des milliers de boîtes spécialement préparées pour chiens et chats. Là-bas, sans famille, pas d'hôpital, pas de repas à l'hôpital, pas de traitement, pas de médicament, tout est à la carte. Si je vous dis cela, ce n'est pas pour vous culpabiliser, d'autres s'en chargent Sachez seulement que cette situation est le lot de plus de 70 % des habitants de la planète. La moyenne du niveau de vie sur TetTeest plus proche de celle d'un Indien moyen que d'un Français très moyen. Tout est question de reconnaissance des faits. Notre sensiblerie n'y fera rien. Parce qu'il faut tout de même tenir compte de celle des autres. Couché à même la piste, loin de tout centre de santé, sans assurance internationale, me voilà pour la seconde fois au tapis, écrabouil1é par un soleil meurtrier. Petit à petit file vient l'idée de me lever. La dernière fois, je me suis réveillé groggy dans un fauteuil, en face d'un groupe de vieux anglophones chuchotant dans la salle d'attente de première classe de l'aéroport de Conakry. Je m'y étais rendu pour rencontrer le responsable d'une compagnie aérienne. Dix kilomètres à pédaler sous le soleil avaient suffi pour me faire perdre connaissance dans ce hall poussiéreux de l'aéroport. Ici au moins, seul sur la piste, je n'ai pas la gêne de me réveiller dans une salle occupée par un groupe de quinquagénaires dont j'ai violé l'espace "première classe" au ventillateur-plafonnier. Tristes sires. De ce voyage en Guinée, il me restera la merveilleuse hospitalité des villageois. La longue traversée du désert n'avait pas réussi à m'ôter de la tête quelques mythes, histoires loufoques qui traînent encore chez nous. Des amis universitaires ne juraient que par l'Afrique qui semblait, à leurs yeux, générer une nouvelle perspective de vie communautaire. "Initiés" par d'autres ayant traîné leurs basques au Sénégal ou au Cameroun, leur réalité s'était à tel point déformée que nombre d'entre eux imaginaient l'Afrique rurale comme une vaste zone homogène d'orgies et de partouzes anarchistes. Ces étudiants contestataires des quartiers de roulottes et de serres désaffectées des campus universitaires trouvaient, dans cette représentation fantaisiste, un sens à leur organisation "naturelle" d'existence. Battant le tam-tam et le djembé, ils singeaient le soir, au coin du feu, des danses rapportées par quelque mystique afrophile. Cela ressemblait à une transe où il était de bon ton de se montrer plus aérien que les autres, ce qui se soldait parfois par une ou deux brûlures à la plante des pieds provoquées par les braises éparpillées. Des interventions policières esayaient parfois d'endiguer une atteinte générale à la pudeur, dénoncée par les agriculteurs voisins juchés sur leur tracteur et revenant des champs à des heures tardives. L'Afrique devait donc être un lieu de luxure où, dans chaque village, tout le monde couchait avec tout le monde. Forcément, il devait aussi y avoir une place pour un Européen de passage, à qui la coutume prévoyait d'offrir en sacrifice la fille du chef, alors que son fiancé travaillait durant des années pour récolter de quoi payer la dot. J'avais donc un peu ce genre de clichés en tête lorsque je m'élançai seul sur les pistes de Guinée. A la fin du premier jour, il me fallut bien sûr trouver un lieu pour la nuit, "à l'abri du cannibalisme ambiant" trop souvent dénoncé chez nous. La piste était longue et la Guinée ne possédait pas beaucoup d'hôtels. Ne disposant que d'une moustiquaire et d'un sac de couchage, je ne tenais pas vraiment à m'installer au bord du chemin. De nombreuses bestioles, insectes et reptiles y occupaient déjà la latérite. Je m'arrêtai donc dans un petit hameau pour passer ma première nuit en Guinée. Deux hommes et deux femmes occupaient cinq cases de paille et de terre, 36

pourvues d'une armature de brancbages. Bien qu'ils fussent très souriants, je ne les comprenais pas. Mais pour qu'il n'y ait aucun doute sur nos sentiments réciproques, je m'appliquai à leur serrer la main à maintes reprises. Les deux femmes, assises sur de petits tabourets de bois richement sculptés, riaient sous cape, tout en plumant une volaille chétive. Dans le champ voisin, masqués par les hautes herbes .sèches, des phacochères retournaient la terre à la recherche de tubercules. C'est ce que m'expliqua, à mon grand étonnement, l'homme le plus autoritaire des .deux, en mettant deux doigts courbés vers le haut, aux limites de sa bouche, pour imiter les défenses de cet animal assez commun. Les deux hommes, dont l'âge était difficile à déterminer, penchés sur mon vélo, ne cernaient pas l'intérêt d'avoir autant de pignons à dents de chaque côté de la chaîne. Je leur fis une démonstration des différentes vitesses. Aucun n'accepta de monter sur la bécane. Assis dans une cour de graviers rouges, bordée de poutres de bois, j'attaquai la bassine providentielle de riz, seul, sous le regard des quatre hôtes. Le poulet, plumé plus tôt, baignait dans une sauce d'arachides très relevée. D'aspect peu ragoûtant, le plat à manger à la main avait un goût excellent et était bien réparateur après une journée passée à pédaler sur une piste défoncée où il était tout de même possible de parcourir une centaine de kilomètres par jour. Dans l'obscurité, j'allai m'installer dans une case non occupée. Une moustiquaire était tendue au-dessus d'un lit de brancbes assemblées par des lanières de cuir; je m'y endormis sans problème malgré le bruit incessant des bestioles se pourchassant sur les parois de la case. Tout en contrôlant la nuit et ses ombres au travers de la porte ouverte sur la lune, je n'en revenais toujours pas d'un tel accueil. Je n'étais qu'un étranger de passage, ne sachant m'exprimer dans leur langue et voilà que ces villageois me fournissaient spontanément le couvert et le logement pour la nuit. Le lendemain, vers six heures à peine, le soleil à l'horizon, une femme m'éveilla en claquant des mains et m'apporta une bassine d'eau qu'elle avait fait bouillir; elle l'installa dans un enclos servant de salle de bain pour que j'y fisse ma toilette. Après une bouillie de mil sucrée, je les quittai pour reprendre mon périple. Les deux hommes tinrent à me reconduire sur la piste, guidant à deux mon vélo. Absolument confus de tant de bienveillance, je ne comprenais pas ce qui les poussait à agir de la sorte. Quel était le fondement d'un tel comportement à l'égard d'un étranger? Plus loin, sur les contreforts du Fouta Djalon, zones de collines où vivent les Peuls sédentaires, j'arrivai dans un village, un vendredi, vers 13 heures. Les gens étaient amassés autour d'une case ronde d'une dimension exceptionnelle. Le diamètre devait être supérieur à une vingtaine de mètres, la hauteur en avoisinait la douzaine. Le groupe, une centaine de personnes, entra à l'intérieur de la case qui était en fait une mosquée. Les hommes occupaient les premiers rangs, les femmes la droite et le fond. Un homme était isolé et en retrait. Il dirigeait la prière de sa voix sourde, énonçant une première fois les paroles qui étaient ensuite répétées par l'assemblée. Un grand patriarche à la barbe blanche, habillé d'un boubou blanc immaculé qui rehaussait son aspect filiforme, m'invita à entrer. Il me fit signe de m'asseoir sur les talons au premier rang. Il m'invita du regard, en pleine prière, à photographier la scène. Encouragé par l'assistance, je me mis à exécuter les courbettes de l'Islam, prières destinée à Allah, le Tout-Puissant et à Mahomet, son prophète. Une vingtaine de minutes plus tard, tous sortaient de la mosquée le visage éclairé comme on sort de l'église chez nous, presque soulagés que ce soit fini. A l'invitation de

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celui qui devait être le chef du culte, ils s'étaient alignés en deux groupes, femmes d'un côté et hommes de l'autre, tête couverte, pour poser pour la postérité devant mon Nikon fébrile. J'eus tout le loisir durant les heures suivantes, passées à pédaler, de repenser à la scène. De questions en réponses approximatives, j'étais conscient d'avoir abordé un nouveau décor spirituel, loin de la réputation frivole et de l'image qu'on avait d'une organisation humaine présumée anarchique. Si ces vieux, suffisamment en forme pour se courber plusieurs fois par jour, m'avaient fort impressionné, je n'en éprouvais pas moins du mal à comprendre ce que j'avais vécu dans ce lieu de culte d'une religion propre à quelques conquérants de la Foi, religion réputée intégriste et à la réalité tronquée par tant de médias occidentaux. Peut-être étais-je conquis par leur geste de partage... La piste, contrairement au goudron, a ceci de particulier qu'elle ne mène pas seulement d'un point à un autre mais qu'elle permet de découvrir chaque mètre. La terre est là sous les roues, lorsqu'elle s'incline, la roche apparaît; à côté des cours d'eau, elle s'ensable. A vélo, c'est un étonnement de chaque instant. Impossible d'éviter l'arrêt dans les villages traversés, la conversation s'engage dès qu'on dépasse les premières cases, un peu comme si on traversait, le plus simplement du monde, un salon privé. La piste, c'est aussi l'approche silencieuse de la nature. Ici, un phacochère et sa progéniture, là, une mangouste qui traverse d'un trait. Ici encore une tortue terrestre et, partout, de nombreuses termitières déformées par le feu des cultures sur brûlis entamant le bas et les transformant en champignons de terre presque identiques. Et ces babouins qui, pas farouches pour une banane, se postent en face de vous et barrent la piste dans une posture intimidante, tous crocs dehors, permettant ainsi à la troupe de t..raverser sous leur protection. A nouveau, un accident avec un piéton qui n'est précisément qu'un babouin. Lancé à vive allure sur la piste rectiligne, j'aperçois sur le bas-côté des taches sombres qui circulent au niveau de la trace blanchâtre d'un marigot de pluie. Sur une piste dont les abords sont masqués par une végétation abondante, il est impossible de freiner à cette allure, les graviers auraient tôt fait de bloquer net les roues sous la pression des freins et de m'envoyer assurément dans le décor. Je tente donc de foncer en criant le plus fort possible pour que la troupe dégage la piste. Bien qu'ils aient l'air d'accélérer, je suis rapidelnent sur eux. Chose étonnante, la sentinelle reste à son poste et, après une tentative pour l'éviter, un trou me dévie et je percute le singe de front. Je tombe dix mètres plus loin dans les fourrés. Je reste immobile le temps de situer à l'oreille la position de la troupe de primates de réputation agressive. Une petite plainte semblable à un mauvais rêve de chiot monte de la piste. Tout en me dégageant du fossé, j'aperçois la sentinelle assise par terre se tenant le membre postérieur des deux antérieurs. Quatre autres singes, des mâles vu leur taille, l'ont rejointe et paraissent la réconforter. Malgré les regards furtifs qu'ils me jettent, ils n'ont pas l'air furieux au point de me faire la peau. Par souci d'équilibre et peut-être pour passer inaperçu, je pousse les mêmes "hou hou" que le singe blessé. Les cynocéphales gris tournent la tête et regardent en clignant des yeux enfoncés. Ramassant leur copain blessé, ils regagnent les hautes herbes sans se presser. Etonnante scène. Qui de l'animal ou de l'homme est le moins bête? Après tout, ces singes ne sont agressifs, et encore, que si on les dérange dans leur intimité, surtout avec des moyens de locomotion qui défient leur compréhension. Et puis, cette piste, il ne doit pas être aisé pour eux de comprendre qu'elle est régie par un code de la route dicté par leurs cousins à deux pattes. A la large plaine qui mène de Kankan à Kouroussa, à l'est de la Guinée,

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succède la vallée du Niger. Au détour d'une piste sablonneuse encombrée de zébus couleur Sienne, le long ruban bleu apparaît. Enfin, le voilà ce fleuve! Pas très épais, il est encombré d'îles qui pointent à la saison de la décrue. Les berges, couvertes d'arbres dont les branches surplombent le fleuve, sont abruptes. L'eau est presque dormante. En fait, le fleuve n'est pas très excitant à regarder. En amont, il est moins large et plus tumultueux. Ici, il coule déjà dans une large plaine aux nombreuses cultures. Dès le XIe siècle, la région fut aménagée par les rois malinkés et bambaras pour accueillir des plantations de riz de plusieurs espèces. On dénombre plus de treflte variétés de riz, dues au souci d'adapter au mieux les plantations à la nature des sols. En Guinée, seuls deux ponts ont été posés sur le Niger qu'on appelle Dioliba, le fleuve-roi. Des bacs permettent la traversée. Condition importante pour avoir une chance de passer le jour même, assurez-vous que quelques véhicules attendent déjà. Le manque de stock et les problèmes de ravitaillement en carburant empêchent les responsables du bac de faire fonctionner régulièrement cette barge de métal rouillé. Les chauffeurs de véhicules sont donc mis à contribution. Dès que trois véhicules sont visibles sur l'autre berge, la barge, moteur éteint, se laisse aller au gré du courant très faible pour rejoindre l'embarcadère de l'autre rive. La traversée se fait dans l'autre sens à l'aide du moteur enfin alimenté. Quelques hippopotames pointent leurs naseaux. Le bruit du moteur, amplifié par la tôle du bac, couvre leurs souffles. L'eau est relativement glauque, chargée de terre. Quelques aigrettes blanches nettoient les bancs de sable mis aù jour par la décrue. Voici enfin ce fleuve resté jusqu'à présent une intrigue pour moi; un des seuls documents photographiques que j'avais trouvés montrait une scène de pêche à l'arc en 1932, photographie racornie du Musée National de Conakry. Une autre vue assez restreinte du fleuve illustrait un livre de promotion de la République Populaire Révolutionnaire de Guinée, sur les aspects les plus remarquables du pays. Par contre, une gravure du siècle dernier mettait en scène, de manière assez réaliste, un explorateur armé d'un fusil qui tentait d'échapper à ses poursuivants en pirogue. Les visions glanées pêle-mêle sur cette partie du haut Niger me trompaient sur sa véritable nature. En amont, près des sources et dans les zones reculées, la réalité est très différente. Satisfait pour l'instant de l'image d'un fleuve tranquille, je repris le che.min en passant par la région montagneuse du Fouta Djalon, vaste zone restée bien longtemps un bastion de la résistance africaine face aux troupes d'invasion européenne. A plus de mille mètres d'altitude, les descendants de l' Almany Samory Touré, grand héros de la résistance contre l'envahisseur français, cultivaient oranges, pommes, poires et blé. Le peu de ressemblance de ces Peuls sédentarisés avec leurs cousins Bororos du Niger ne doit pas masquer la réalité d'un peuple culturellement et linguistiquement semblable, mais disséminé dans toute l'Afrique de l'Ouest. Les Peuls Au début du X/Xe siècle, à partir du Sénégal et de la Guinée, les Peuls sous la guidance de Ouslnane Dan Fodio déclarent le Jihad (guerre sainte) contre les états bambaras et haoussas. Ils renforcent le royaume Macina qui s'étend de Djenné à Tombouctou, et dominent la plus grande partie du nord du Nigeria actuel. Ainsi, El Hadj Omar, un Toucouleur, adepte de la confrérie islamique des Tidjanias, rassemble ses troupes pour tenter de former'un état islamique. Mais, à la fin du X/Xe siècle, celui.ci ne résistera pas à l'avancée progressive des troupes
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coloniales françaises. La résistance contre les Français .sera acharnée nIais trop éparpillée et se ternzinera pratiquement en 1898 par la capture de Samory Touré, figure devenue légendaire dans la lutte contre l'occupation coloniale. A une centaine de kilomètres de Conakry, la capitale, je tombe sur une pancarte garnissant le bas-côté de la route. Elle vante les mérites d'une cuisine à l'occidentale. Du bord de la route qui s'engouffre dans un patelin, je cherche des yeux, entre les arbres, une bâtisse qui ressemble à un restaurant. Rien. Je pense que le lieu s'appelait Kakoulima, le chien qui fume, localité surnommée ainsi en raison d'un profil de chien à la pipe qui se découpe sur les rochers. Probablement baptisé ainsi par quelques colons, un soir de biture. Le lieu a quelque chose de sinistre. La nature envahit la piste qui mène au lieu magique. Le soleil couchant projette des ombres moites sur le paysage clos. Après autant de kilomètres de piste sur deux roues, quelques bières bien fraîches me nettoieraient le gosier. Une certaine excitation m'envahit. La pancarte serait-elle un mirage? En guise de bière, je n'aurai peut-être droit qu'au litre d'eau brune quotidiennement offert dans chaque village. Une musique disco perce la verdure humide. Un groupe électrogène nourrit dans une pétarade une installation électrique de plusieurs cases, la plus grande, ouverte, semble être le bar-restaurant. Je m'approche, plante mon vélo contre le mur et entre dans le lieu magique. Rouge de la tête aux pieds par la poussière de la piste, j 'hésite à réveiller le barman qui dort à même le zinc. Derrière lui, les alcools s'alignent en bon ordre sur l'étagère qui auréole le bar. Le frigo doit être bourré de bières fraîches. Le barman émerge de son repos et arbore une moue de stupeur et de gêne accompagnée d'un geste de recul. Surpris par un blanc sale et hirsute, il s'étonne de ne pas avoir entendu de moteur sur le chemin qui mène au troquet. Je lui demande une bière. Puis une autre. Et encore une. Entre-temps, le barman a eu le temps d'inspecter mon vélo. HVraiment, ah, Conakry c'est loin, oh t". Passons, je n'ai pas envie de le voir s'écarquiller les yeux si je lui raconte que j'ai fait le tour de son pays en vélo. Par contre : Est-ce qu'il y a moyen de manger quelque chose ici?", lui demandai-je, un peu entamé par la bière trop fraîche. Hf a pas de problèlne, enfin, je vais voir le patron, quoi ?" répond-il. Entre-temps, une bande de gais lurons débarquent de 4 x 4. Bedonnants, affublés d'une épouse au teint blanc, ils s'attaquent à la bière qui coule à flots. La conversation s'engage, un couple de Belges émus par mon périple me proposent de me loger. L'homme, moustachu et chétif, semble avoir quelques problèmes de santé sous ces latitudes. Des valises ont remplacé les deux paupières du bas, une casquette de cycliste flotte entre ses deux oreilles décollées. Sa moitié, qui fait probablement le double du poids du conjoint, a la mâchoire protubérante et le bide qui dépasse sa poitrine d'une longueur. De sa robe courte en lycra à fleurs fanées apparaît, le long de ses jambons, des varices ornées de bleus, restes de nombreuses piqûres d'insectes. Sa mâchoire, déplacée par l'envol du rétroviseur côté conducteur, lors d'un accrochage avec un poids lourd, a encore une allure bizarre. Le maxillaire pendait paraît-il. Sans être méchant, je pense que, de dos, elle aurait plu à Rubens ou à Ensor. Bien sympathique de m'inviter chez eux en tout cas, je vais voir comment les Blancs vivent ici. En me rendant en Afrique, je n'envisageais pas rendre visite à des compatriotes. Son billet de banque jeté sur le comptoir, le Belge se dirige vers la sortie sans prêter attention au serveur du bistrot qui le salue respectueusement. Pour sa femme,
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