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L'AIDE A LA RECHERCHE D'EMPLOI

De
256 pages
Cet ouvrage est le résultat de l'analyse de contenu d'une trentaine de manuels d'aide à la recherche d'emploi, et d'autre part, de l'observation non participante d'une quinzaine de situations d'aide à la recherche d'emploi. Il met au jour une forme de traitement social des chercheurs d'emploi et l'apparition de " conseilleurs en recherche d'emploi ", nouvelle fonction issue du chômage.
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L'AIDE A LA RECHERCHE D'EMPLOI

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Bruno LEFEBVRE, La transformation des cultures techniques, 1998. Camille MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias et féminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondements cachés de la théorie économique, 1998. L. ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998. Pascale ANCEL, Ludovic GAUSSOT, Alcool et Alcoolisme, 1998. Marco ORRU, L'Anomie , Histoire et sens d'un concept, 1998. Li-Hua ZHENG, Langage et interactions sociales, 1998. Lise DEMAILLY, Evaluer les établissements scolaires, 1998. Claudel GUYENNOT, L'Insertion, un problème social, 1998. Denis RUELLAN, Daniel THIERRY, Journal local et réseaux informatiques, 1998. Alfred SCHUTZ, Eléments de sociologie phénoménologique, 1998. Altay A. MANÇO, Valeurs et projets des jeunes issus de l'immigration. L'exemple des Turcs en Belgique, 1998. M. DENDANI, Les pratiques de la lecture: du collège à lafac, 1998. Bruno PEQUIGNOT, Utopies et Sciences Sociales, 1998. Catherine GUCHER, L'action gérontologique municipale, 1998. CARPENTIER, CLIGNET, Du temps pour les sciences sociales, 1998. SPURK Jan, Une critique de la sociologie de l'entreprise, 1998. NICOLAS-LE STRAT Pascal, Une sociologie du travail artistique, 1998. GUICHARD-CLAUDIC Yvonne, Éloignement conjugal et construction identitaire, 1998. JAILLET Alain, La réthorique de l'expert, 1998. Roland GUILLON, Recherches sur l'emploi, éléments de sociologie de ['activité économiques. 1998.

Sophie Divay

L'AIDE A LA RECHERCHE D'EMPLOI
Des conseils pour sauver la face

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
Dernières parutions Raymonde MOULIN, sous la dir. de, Sociologie de l'art, 1998. Roland GUILLON, Recherches sur l'emploi, éléments de sociologie de l'activité économique, 1998. Régine BERCOT, Devenir des individus et investissement au travail, 1999.

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7540-X

INTRODUCTION

Commençons par un exemple fictif, mais réaliste: Monsieur X est depuis peu sans emploi. Comme des millions d'autres demandeurs d'emploi, il s'adresse à l'ANPE où, après diverses démarches administratives, on lui propose de rencontrer un agent. Au cours de cette entrevue, Monsieur X parle de ses difficultés à chercher du travail; il est quelque peu perdu, ne sait pas très bien où trouver des offres d'emploi, quelles entreprises cibler, comment entrer en contact avec elles, etc. L'agent de l'ANPE ne dispose pas dans l'immédiat d'annonces susceptibles de l'intéresser, mais, en revanche, peut lui faire une proposition. Il lui conseille de s'inscrire à une session de TRE (techniques de recherche d'emploi) où on lui expliquera en détail comment rédiger une lettre de candidature, un CV, comment joindre les employeurs et, si nécessaire, comment les relancer, etc. Ces "stages" sont gratuits et, puisqu'ils sont organisés par l'ANPE, les inscrits à l'agence peuvent les suivre sans voir leurs allocations suspendues. Dans ces conditions, Monsieur X n'hésite pas à suivre une TRE. Il se rend à l'adresse indiquée. Les locaux ne sont pas ceux de l'ANPE, mais ceux d'un organisme de formation. L'intervenant se présente en tant que prestataire de service de l'ANPE. Durant ces quelques jours, il est là pour les guider dans la recherche d'emploi. Monsieur X est entouré d'une dizaine de personnes, comme lui, chercheurs d'emploi et, comme lui, dans l'expectative par rapport à cette TRE. Le groupe va découvrir au cours de ces journées une méthode pour mener efficacement diverses. démarches. Cette méthode repose sur la rigueur, l'organisation et une gestion du temps rationnelle. D'après l'intervenant, l'application de ces principes doit s'accompagner d'une remise en question: il ne faut plus se

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considérer comme un "demandeur d'emploi", mais comme un "offreur de services", c'est-à-dire né surtout pas quémander, mais, au contraire, susciter l'intérêt du recruteur. Le chercheur d'emploi n'attendra pas des autres ce qu'il doit trouver par lui-même. Il faut être battant, persévérant, apprendre à se vendre et, logiquement, faire une étude de marché (du travail) afm de repérer les clients potentiels (les employeurs). Le tout n'est pas de posséder des points forts (diplômes, expériences, connaissances, etc.), mais de savoir les mettre en valeur. La concurrence est vive. Les concurrents sont pléthoriques. La différence se fera dans la manière de se présenter et de présenter ses caractéristiques: il s'agit de soigner les apparences pour séduire et, par là, convaincre le recruteur. L'intervenant n'a pas de recette miracle à fournir; cependant, une bonne recherche d'emploi passe par un apprentissage. Aussi, s'agit-il de travailler les apparences: apporter une application particulière à tout courrier expédié, à tout appel téléphonique adressé à un employeur. Autre point d'importance: le chercheur d'emploi devra porter une grande attention à sa manière d'être en entretien d'embauche. Un entraînement s'avère nécessaire; aussi, des simulations d'entretien sont-elles mises sur pied. Devant les autres membres du groupe, devant l'intervenant et parfois également devant une caméra, un des chercheurs d'emploi joue le rôle du candidat et un autre, le rôle du recruteur. Après cette mise en scène, les "spectateurs" formulent leurs critiques. A son tour, Monsieur X est prié de se prêter à cet exercice. A l'issue du jeu de rôle, sa prestation d'acteur occasionnel est commentée; il peut même visionner la scène enregistrée et ainsi repérer les défauts qui lui sont signalés. A l'issue de cette TRE brièvement retracée, Monsieur X éprouve des sentiments mélangés: il se sent revigoré, stimulé par les encouragements de l'intervenant et rassuré par ses conseils pragmatiques. Il a l'impression d'avoir contrecarré les doutes qui le hantaient. En effet, la recherche d'emploi est empreinte d'incertitude. Ce sentiment est inconfortable car il prive de toute prise sur le cours des choses. En TRE, le message de base consiste

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à donner plus d'assurance, un contrôle sur le temps et les actes. Parallèlement, Monsieur X ressent une gêne: il a été soumis à des critiques sur ses attitudes; s'il en tient compte, il devra secorrig~r, se surveiller et adopter la ligne de conduite et le type de personnalité décrits par l'intervenant. Jusqu'où devront aller ce contrôle et les modifications? Après tout, de quel droit ce formateur émet-il des remarques? D'où tient-il ses connaissances sur la recherche d'emploi? Quels reproches lui faire, cependant? Les conseils sont donnés sans rien exiger en contrepartie. Personne n'est obligé de les suivre. Toutefois, ce serait trop bête de ne pas les appliquer s'ils sont efficaces! D'ailleurs, on lui a dit: "C'est lui seul qui décide. Cependant, s'il veut trouver du travail, il doit s'en donner les moyens!" Monsieur X est renvoyé à lui-même. Ce cas de figure tend à illustrer un. phénomène actuel qui peut se définir comme une aide concrète dispensée par divers organismes à des chercheurs d'emploi. Ce sont ces dispositifs de conseil qui vont être regardés à la loupe afin de comprendre leurs mécanismes. Une telle forme d'aide constitue une préparation, un entraînement à la recherche d'emploi. Le marché du travail ne représente pas l'objet central de ces "stages". L'attention est, en fait, concentrée sur les individus; la réflexion sur soi-même prédomine. Les chercheurs d'emploi sont incités à dégager leurs qualités qu'ils devront apprendre à valoriser, sans excès. Ils identifient aussi leurs défauts qu'il ne faut pas nier, mais qui sont à présenter avec doigté. Cette logique s'apparente à celle d'un publicitaire; le but est d'élaborer un argumentaire de vente convaincant et de plaire à l'acheteur potentiel. L'existence d'une telle activité de service est la conséquence de l'accroissement du chômage et d'une recherche d'emploi qui se complique. Balazs constate, par exemple, en 1983 que les ''jeunes chômeurs qui se sont inscrits au chômage à la rentrée scolaire de 1975 (...) appartiennent à l'une des premières générations de jeunes à avoir connu la généralisation du chômage dès l'entrée dans la vie active. Contrairement à ceux des générations précédentes placés, pour la plupart, par leurs familles ou leurs écoles, ils ont dû chercher du travail en passant par une institution de placement." (Balazs, 1982, p. 29). Progressivement, s'adaptant aux nouvelles configurations 9

du marché du travail et à l'état de l'offre d'emploi, les chômeurs ont exploré de nouvelles voies pour chercher du travail. Dans ce même ordre d'idée, Lyon-Caen (1992), se penchant sur le ROME (Répertoire opérationnel des métiers et des emplois), outil élaboré par l'ANPE, constate qu'il "est difficile à maîtriser pour le simple usager, le demandeur d'emploi. Etre demandeur d'emploi est devenu à soi seul un métier à plein temps exigeant de vastes connaissances." (Lyon-Caen, 1992, p. 36). C'est parallèlement à cette complexification que des conseillers ont décidé de s'adresser à des chercheurs d'emploi, afin de les aider dans leurs démarches et, par là, à trouver du travail. Ces conseils sont dispensés indirectement ou directement: - indirectement, par le biais de livres qui expliquent comment faire ou comment se comporter pour mettre toutes les chances d'être embauché de son côté. Ils sont légion et en vente dans le commerce. Ils sont comparables, au moins sur un point, aux guides présentant les bonnes manières à adopter en société; comme ces "manuels de savoir-vivre, ils n'ont aucun caractère obligatoire et n'émanent pas d'une autorité reconnue. Pas la moindre jurisprudence ne permet d'interpréter les diverses manières de se saluer ou de se sourire. Aucune sanction enfin ne vient transformer en timbre amende le fait de bousculer intentionnellement son voisin dans le métro." (Dhoquois, 1991, p. 109) ; - directement, dans le cadre d'interventions (telles que la TRE suivie par Monsieur X), plus ou moins longues, où des conseillers présentent les manières dites efficaces de mener une recherche d'emploi. Dans le présent ouvrage, ces conseils et leur mise en pratique sont explorés et considérés au-delà de leur apport technique. L'attention a plus particulièrement porté sur la teneur du discours des conseillers et sur la nature de la relation qui s'instaure entre eux et leur public. L'étude de cette activité de service a demandé un travail au plus près de ses manifestations. D'une part, la lecture de manuels, ou guides de recherche d'emploi, met en évidence un ensemble de préceptes normatifs qui indiquent une ligne de conduite à suivre par les chercheurs d'emploi. D'autre part,

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l'observation du déroulement de séances de conseil, le plus souvent en groupe, dénote que les conseillers transmettent les mêmes principes que les auteurs de manuels. Par ailleurs, la mise en présence de conseillers, dits spécialistes de la recherche d'emploi, et de sans-emploi génère des réactions propres à la situation de face à face. L'approche directe du phénomène étudié s'est avérée indispensable, faute de données disponibles déjà récoltées sur ce thème. Une activité de service nouvelle En ce qui concerne l'activité de ces conseillers, elle n'a jamais fait l'objet d'un historique qui serait, au demeurant, bref. Leur apparition est récente. Un des auteurs les plus connusl de cette sorte de manuels, Porot (H 1) situe l'essor de ces conseils vers les années 1980, en France. A cette époque, il est contacté par l'ANPE pour organiser des stages destinés aux inscrits et pour former les agents qui les animeront. Les TRE sont nées. Porot n'a pas eu à se faire valoir par rapport à d'autres consultants: "Il n'y avait pas beaucoup de gens, il n'y a jamais vraiment eu beaucoup de concurrence dans ce domaine-là à l'époque! A l'heure actuelle, il y a du monde l" (H 1).2 Un agent retraité (H 8) de l'ANPE dit avoir assisté à une évolution. Embauché en 1967, il se souvient que les inscriptions étaient rares: "Pointer, était un acte honteux l" En juillet 1967, l'ANPE est créée. Cette mesure devient effective petit à petit. Le 1erjuin 1971, l'ANPE ouvre ses portes en Seine-Maritime3. Notre interlocuteur devient conseiller-professionnel. La recherche d'emploi change; dans les années 1960-1970, on trouvait du travail par relations, souvent familiales, donc par recommandation. Le CV était "très scolaire" et peu détaillé. Il comportait des
INotamment par les autres conseillers et dont les manuels figurent parmi les plus vendus. 2La mention entre parenthèses d'une lettre (H pour homme et F pour femme) et d'un chiffre correspond à des personnes interviewées. Les références sont

répertoriéesdans un tableau synoptique,en annexe.

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3Département où l'enquête, présentée plus loin, a été effectuée en partie. 11

renseignements à l'instar d'une fiche d'état civil (famille, diplômes, expérience professionnelle...). La lettre d'accompagnement se réduisait à sa plus simple expression. Le "CV nouveau" est apparu vers 1980. Il a fallu "savoir se vendre" et les TRE ont été mises sur pied pour apporter ce savoir-faire. Ces TRE ont fait leur entrée en 1982 à l'ANPE. De nouvelles formules ont été créées et d'autres intitulés ou sigles se sont ajoutés à celui de TRE. Globalement, on choisira ici de regrouper ces techniques sous le terme d'aide à la recherche d'emploi ou ARE. Aujourd'hui, l'agence propose une gamme de six prestations différentes d'ARE qui tendent à différencier les bénéficiaires concernés. Ils sont nationalement de plus en plus nombreux à suivre l'une de ces sessions, comme le met en évidence le constat suivant: à l'ANPE, on note que "les prestations d'aide à la recherche d'emploi touchent au total presque 150 000 bénéficiaires par an, soit deux fois plus qu'en 1985. Ces prestations progressent nettement depuis 1991."4 L'ANPE soustraite aujourd'hui la quasi-totalité de ses prestations qui sont assurées, notamment, par des organismes de formation ou des associations. (Voir tableau n° l, en annexe). L'ARE n'est pas une prérogative de l'ANPE. Cette activité est développée par de nombreuses autres institutions, au rang desquelles figure, par exemple, le ministère de l'Education nationale. Une circulaires datant de 1990 inaugure l' "Introduction des techniques de recherche d'emploi dans les formations initiales". Les modules d'ARE, déjà existants dans le Dispositif d'insertion des jeunes de l'Education nationale (DiffiN), ont été généralisés aux classes terminales des lycées. Dans les classes non terminales, un apport devait être réalisé en connaissances économiques et institutionnelles concernant le marché du travail. Un groupe pilote composé d'une dizaine de formateurs a vu le jour. Un formateur-ressource-académique (FRA) a été nommé dans chaque rectorat, soit au total vingt-huit personnes. Ce groupe pilote a mis sur pied une formation nationale destinée aux FRA qui a été assurée par un cabinet privé spécialisé dans le conseil en
4Extrait d'un courrier de la Direction nationale de l'ANPE. 5Circulaire n° 90-122 du 31 mai 1990. Education nationale, jeunesse et sports. 12

communication, recrutement et formation. Ces FRA avaient pour mission de former à leur tour les intervenants volontaires des établissements. En 1995, l'équipe des formateurs nationaux a été dissoute. L'application de cette circulaire a connu des difficultés. D'après une chargée de mission (F 27) au ministère de l'Education nationale, ayant fait partie du groupe de pilotage, la culture d'entreprise de l'Education nationale, dont la vocation est de former et de qualifier des citoyens, n'est pas adaptée à ce genre d'initiative. Au niveau organisationnel, les établissements n'ont pas su comment intégrer ces interventions qui étaient destinées à être transversales et non pas l'objet d'une seule discipline. La TRE devait aussi bien concerner les professeurs de français que de mathématiques. Les enseignants, d'autre part, n'étaient pas formés dans ce domaine. Un bilan des actions menées a été réalisé notamment pour l'année scolaire 1990 / 91. Les principales conclusions font ressortir une grande diversité des initiatives selon les académies. Les applications concrètes correspondent surtout à des interventions sur les techniques de recherche d'emploi, évacuant l'apport d'une "culture sociale et économique", stipulé en ces termes dans la circulaire. En 1993, une nouvelle circulaire (nO93-183 du 25 mars 1993) est venue rappeler l'esprit de la première, dénaturé dans la pratique: "Ce texte a souvent fait l'objet d'une interprétation trop restrictive: il ne s'agit pas en effet de se limiter à l'enseignement de techniques, certes nécessaires aux élèves s'apprêtant à quitter les établissements et confrontés au marché de l'emploi, mais d'engager pour tous une véritable démarche de sensibilisation et de formation à l'insertion sociale et professionnelle, dans la durée, lorsque celle-ci n'apparaît pas comme un souci immédiat." L'intitulé de cette circulaire diffère de la première et. traduit le souci qui l'anime: "Insertion sociale et professionnelle des élèves: sensibilisation aux questions liées à l'emploi." Il ne saurait être question de réduire cette démarche au seul apport de techniques de recherche d'emploi. Cette circulaire prévoit d'autres dispositions afin d'atteindre ce but. Le ministère n'a pas été en mesure de fournir un nouvel état des lieux depuis la parution de la seconde circulaire. Il paraît difficile d'avoir une idée précise des actions 13

développées au niveau des établissements et du nombre d'élèves touchés. Le témoignage d'un professeur (F 28), enseignante en lycée professionnel, donne un aperçu de ce qui peut être réalisé concrètement. Au cours de l'entretien, il apparaît tout d'abord qu'elle ne connaît pas l'existence de ces deux circulaires. Dans la mesure où elle est proche de la retraite, cette ignorance ne peut être imputée à une trop courte ancienneté. Elle était en poste au moment de la parution des deux circulaires. Il s'avère donc que le chef d'établissement n'a peut-être pas transmis l'information aux enseignants. Elle a découvert dans le PAF (Plan académique de formation) l'existence de formations aux TRE. Elle s'est inscrite à une session de la MAFPEN (Mission académique à la formation des personnels de l'Education nationale) et a depuis assuré des interventions en TRE avec d'autres collègues. Toutes les classes de terminales étaient touchées. Elle donne des cours de VSP (Vie sociale et professionnelle). Depuis la rentrée 1995-96, la TRE figure au programme. Depuis cette rentrée également, la TRE ne fait plus partie du projet d'établissement. Il n'y a donc plus d'heures supplémentaires consacrées à ces cours; elle intervient dorénavant bénévolement. Par conséquent, elle a décidé de ne pas reconduire l'expérience l'an prochain. D'autres enseignants reprendront peutêtre la relève. L'ARE fait donc son entrée, certes discrète, au sein de l'Education nationale. Cette nouveauté repose semble-t-il en grande partie sur des initiatives locales. Il est à noter toutefois, que des cours de TRE figurent désormais officiellement au programme du BEP ACC (Brevet d'études professionnelles, administration commerciale et comptable). En ce qui concerne le secteur privé, un numéro du Journal des Psychologues de 1991 consacre plusieurs pages à la présentation d'expériences menées par des associations. L'une d'elles, nommée "Théâtre sans frontière", en Midi-Pyrénées, organise des stages d'insertion professionnelle, conventionnés par l'Etat. Les participants sont inscrits à l'ANPE. Il sont en chômage longue durée de plus d'un an et connaissent des difficultés d'insertion. Les stages se déroulent sur huit à dix semaines. Les groupes sont

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constitués de seize personnes. Dans une première phase, un travail de bilan est effectué pour faire émerger les qualités, les compétences et les centres d'intérêt de la personne ainsi que ses manques et contraintes. La préparation aux enquêtes de terrain auprès des entreprises et aux entretiens d'embauche se réalise à travers des simulations. Un stage pratique doit être effectué. Les techniques de recherche d'emploi sont abordées dans un deuxième temps. (Drogue, 1991). Pour trouver un emploi, des prises de contacts, la rédaction d'un CV et de lettres de motivation sont, entre autres, nécessaires. Les membres de "Théâtre sans frontière" s'appuient sur des techniques théâtrales afin d'amener les stagiaires à mieux contrôler leur respiration, à placer leur voix, à connaître leur corps et à capter l'attention de leurs interlocuteurs. Par ailleurs, un article paru dans Courrier cadres en janvier 1996, journal de l'APEC (Association pour l'emploi des cadres), révèle que des compagnies d'assurances ont créé des services d'assistance à la recherche d'emploi. Europ Assistance, Mondial Assistance, UAP-Assistance proposent, moyennant finance, des conseils à leurs clients. Ces produits sont réalisés par des consultants en out placement. Les échanges ont lieu par téléphone et ce service n'est commercialisé qu'en inclusion. D'après le journaliste, auteur de cet article, l'ARE se déroule en trois étapes: "Dans un premier temps, il s'agit d'accueillir l'abonné, de le rassurer et lui transmettre des informations utiles tant sur ses droits que sur l'organisation personnelle de sa recherche d'emploi. Vient ensuite un diagnostic des compétences via un échange de documents à remplir qui se fait par courrier. Enfin, une période de suivi pendant laquelle le candidat fait régulièrement le point sur le résultat de ses recherches et prépare ses entretiens de recrutement à venir." (Weil, 1996, p. 30). Des caisses de retraite se montrent également inventives en matière d'ARE. L'une d'elle, constituée en association régie par la loi de 1901, de l'industrie mécanique, chimique et minière des cadres retraités, a une activité économique avec les CCI (Chambre de commerce et d'industrie), de rapprochement école / entreprises, des activités sociales et culturelles. Ce groupe recouvre un

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ensemble d'organismes à caractère paritaire, sans but lucratif, offrant aux entreprises des garanties de retraite, de prévoyance et d'épargne. En mars 1994 s'est ouvert, dans une ville de SeineMaritime, un centre spécialisé dans l'ARE, composé de dix personnes bénévoles. Elles sont retraitées et ont exercé des fonctions de DRH, dirigeant d'une PME ou encore responsable d'une agence locale de l'ANPE. Ces services sont destinés à des cadres privés d'emploi. La priorité est réservée aux ex-cotisants d'une des caisses de retraite de ce groupement. Pendant les permanences, des simulations d'entretien avec ou sans vidéo sont organisées, un travail sur le CV, la lettre de motivation est réalisé. Cette antenne enregistrait, fin 1995, une augmentation de son activité: en 1994, trente-trois personnes avaient été reçues; au premier trimestre 1995, le même nombre de visites avait déjà été comptabilisé. Unification du sujet On arrêtera ici cette énumération, bien qu'elle puisse être encore longuement prolongée. Elle a pour but de montrer, d'une part, que l'ARE est une pratique répandue. Nombre d'établissements organisent de telles activités: écoles, associations d'anciens élèves, universités, organism.es de recrutement, de placement, de formation, centres spécialisés dans l'insertion professionnelle, dans le conseil tels que les CIO (Centres d'information et d'orientation), etc. A cette liste, s'ajoutent des institutions moins attendues telles que les compagnies d'assurances, caisses de retraite etc. D'autre part, il apparaît que l'ARE se présente de manière diffuse: elle n'appartient en propre à aucune institution et n'est la spécialité d'aucun professionnel: professeur, consultant, formateur, travailleur social peuvent occuper plus ou moins ponctuellement la fonction de conseiller en ARE. Les quelques chiffres disponibles sont épars, spécifiques à une situation donnée et généralement peu détaillés. Ainsi, l'ANPE est en mesure de fournir un nombre global de bénéficiaires des ARE, mais sans distinguer précisément les différentes prestations. Cet état de fait explique peut-être, en partie, pourquoi ce sujet n'est

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pour ainsi dire pas étudié. Les recherches bibliographiques à ce propos s'avèrent infructueuses. Cette absence d'intérêt pour l'ARE s'inscrit dans un constat plus large établit par Merle (1991) : "Dans la dynamique de transformation des phénomènes d'emploi et de travail, les formes d'intermédiation entre offres et demandes paraissent occuper une place marginale au regard des grandes évolutions qui affectent les systèmes de qualification, le système de formation professionnelle, le cadre juridique des relations de travail ou les pratiques de gestion de main-d'œuvre par les entreprises." (Merle, 1991, p. 15). L'ARE ne représente pas un thème bien délimité. Les données quantitatives sont rares ou inexistantes. Les repères font défaut. Les situations d'ARE ne sont pas répertoriées, elles ne se rattachent pas à un milieu professionnel précis, institutions et conseillers sont d'une grande variété. La catégorie des chercheurs d'emploi est large. Elle regroupe aussi bien des chômeurs que des individus, bientôt en recherche d'emploi, mais temporairement détenteurs d'un autre statut: élèves, apprentis, étudiants, stagiaires, etc. Seul le recours à des termes génériques permet d'organiser cette hétérogénéité: qualificatif de "conseilleur" a été choisi pour désigner les auteurs de manuels destinés aux chercheurs d'emploi et les intervenants qui s'adressent directement à eux pour le compte d'une institution qui les emploie. (Ce terme a été retenu parce qu'il se distingue oralement de celui de "conseillé"). Ils font figure d'intermédiaires sur le marché du travail, tournés vers la demande d'emploi. D'après Vin cens (1988), "le rôle des intermédiaires s'élargit dans les sociétés modernes. (...) En matière de travail et d'emploi, la notion d'intermédiation paraît permettre de mieux cerner les problèmes qui se posent aujourd'hui à la plupart des organismes et des institutions qui contribuent à la formation, initiale ou continue, et au fonctionnement du marché du travail. (...) Dans une société en forte croissance et proche du plein emploi, l'intermédiaire aurait pour tâche essentielle de faciliter la mobilité afin de permettre l'utilisation la plus efficace des ressources en travail. Dans une économie où le chômage est élevé,

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les tâches d'intermédiation s'élargissent encore." (Vincens, 1988, p. 1-5). Selon cet auteur, la fonction d'intermédiation comprend trois degrés6 dont l'un est dit "à dominante active" dans le sens où l'intermédiaire a pour but de rendre la négociation se déroulant sur le marché du travail, plus facile. Le cabinet de recrutement, par exemple, est chargé par l'employeur de mettre sur pied la sélection; il effectue la prospection et le début de l'échange. Le conseil en recrutement ou le chasseur de têtes, en tant qu'intermédiaires actifs, ont un impact sur l'emploi offert ou sur les postulants. Ils exercent également une action modificatrice en incitant tel demandeur d'emploi à suivre une formation qui le situera dans une catégorie plus porteuse, ou encore en rectifiant avec l'entreprise l'offre d'emploi pour qu'elle corresponde mieux au marché du travail. Dans l'intermédiation active, l'intermédiaire incite l'offre ou la demande d'emploi à modifier certains aspects. Le degré d'intervention des conseilleurs en recherche d'emploi se situe donc au niveau de l'intermédiation active. Le fait de conseiller les chercheurs d'emploi, pour réussir leur recherche, amène à leur suggérer des rectifications (sur la rédaction du curriculum vitae ou sur le comportement en entretien d'embauche) qu'ils apporteront d'eux-mêmes. Leur accord et leur participation sont nécessaires dans l'application de ces modifications;

6Vincens distingue les intermédiaires (ANPE, services d'orientation, établissements de formation, cabinets de recrutement, entreprises de travail temporaire, service des offres et demandes d'emploi d'un organe de presse, etc.) selon leur degré d'intervention. - L'intermédiation à dominante informationnelle regroupe un premier type d'intermédiaires qui permettent la rencontre des offreurs et des demandeurs d'emploi sans prendre part au processus de sélection et de négociation. Leur action se limite à identifier l'offre et la demande et pour ce faire à procéder à des opérations de classement, catégorisation et codage. - Dans l'intermédiation à dominante transformatrice, des organismes appliquent une transformation directe sur les caractéristiques de l'offre ou de la demande d'emploi. Par exemple, les exonérations de charges sociales accordées à l'entreprise ont un retentissement direct sur le cofit des salaires.

- L'intermédiation à dominante active se situe entre ces deux degrés
d'intervention.

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les "conseillés" regroupent les lecteurs ou le public des conseilleurs en recherche d'emploi. Léur point commun est d'être dans le présent, ou dans un futur proche, concernés par la recherche d'emploi. Ils représentent la demande d'emploi sur le marché du travail ; désigne toutes lèS situations où conseilleurs et conseillés sont en interaction directe ou médiatisée, notamment via les manuels, recueils de conseils écrits, ou encore par téléphone;

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- l'ARE

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en dernier lieu, les termes de "recruteur" et "employeur" correspondent à l'offre d'emploi sur le marché du travail et plus précisément aux individus recevant et sélectionnant les candidats à un poste. Cette rencontre de l'offre et de la demande d'emploi peut être directe ou médiatisée par l'intermédiaire d'une lettre de candidature, d'un CV postés ou faxés, d'un échange téléphonique. Cette rencontre de l'offre et de la demande d'emploi est la situation de référence de l'ARE. Définition de l'objet de recherche L'ARE comprend un ensemble de pratiques microsociologiques. De manière générale, le sens commun juge ces situations insignifiantes. Beaucoup des interlocuteurs rencontrés se sont étonnés que l'ARE puisse faire l'objet d'un travail de recherche. Un professeur, membre d'un syndicat d'enseignant, questionné sur les TRE menées dans les lycées ou collèges, est d'avis qu'il est préférable de prêter attention à des sujets vraiment importants: "Puis je veux dire, entre guillemets, ça ne pose pas de problème syndical énorme... ça poserait peut-être... je parle syndicalisme... enseignant, hein! Non, mais je crois que c'est gentil, c'est mignon... ça part d'un bon sentiment, .mais quand il y a trois millions de chômeurs, je veux dire, ça peut jouer à la marge! Entraîner les mômes à venir se présenter, à savoir se présenter, bon, ça peut jouer à la marge! C'est vrai que ça peut faciliter l'intégration de quelques individus, mais je crois qu'aujourd'hui, le problème, il n'est pas de savoir si on multiplie les TRE ou si on les rend obligatoires! Le problème est de savoir, avec trois millions et demi, qu'est-ce qu'on fait de sérieux, 19

concrètement, pour limiter le chômage l" (H 29). Ces évidences réduisent l'ARE à une aide bienfaisante, plus ou moins efficiente selon les points de vue. De bonnes intentions, sans prétention, sont à l'origine de sa mise en place (cf. : "ça part d'un bon sentiment"). En fait, rien ne prouve l'utilité de l'ARE, mais tout porte à la juger d'une totale innocuité. Cette conclusion simpliste est remise en question par une brève remarque de Villette. Il analyse des "formes de contrôle et d'auto-contrôle des émotions à des fins professionnelles [qui] se retrouvent dans des situations professionnelles ordinaires, telles que la recherche d'emploi qui nécessite de plus en plus souvent le recours à des 'technologies sociales' pour se modeler soi-même afin de déclencher la décision d'embauche, ou les entretiens d'orientation professionnelle et de sélection, les stages de formation pour demandeur d'emploi qui comportent également la mise en œuvre de techniques rationalisées d'examen de soi." (Villette, 1992, p. 50). Ces quelques lignes confortent la thèse soutenue ici et qui a été mise à l'épreuve des faits: les pratiques de conseil développées auprès des chercheurs d'emploi recouvrent des aspects et processus complexes, occultés par l'apparente insignifiance et simplicité de l'apport d'une aide à la recherche d'emploi. Ces dispositifs constituent une réponse sociale aux questions posées par le chômage: l'accent est porté sur la demande d'emploi qui se voit aidée, "dynamisée" sur le chemin escarpé de la quête d'un travail. Les conseilleurs doivent se montrer stimulants sur un marché marqué par la pénurie d'emploi. Comme le souligne Gazier (1990, p. 581) "l'échec macroéconomique induit le recours à la mobilisation microéconomique, mais enferme, au moins à court et moyen terme, le débouché recherché." L'ARE présente une certaine conception du chômage et de la recherche d'emploi. Les conseillés sont au centre de ce discours; directement touchés par le chômage, il leur revient de tout mettre en œuvre pour en sortir. Pour ce faire, il leur faut adopter des stratégies et un comportement de séduction envers les recruteurs à qui ils doivent plaire. Satisfaire le recruteur signifie satisfaire l'employeur et, par là, faire apparaître les caractéristiques d'un employé conciliant, productif, rentable pour l'entreprise, en un mot docile. L'ARE est un 20

révélateur de l'impuissance dans laquelle se trouvent les institutions d'Etat ou privées à élaborer une solution efficace contre le sous-emploi. Sera également développée l'idée selon laquelle l'ARE constitue un outil d'adaptation à l'ordre établi et de maintien de la paix sociale, en des temps où les chercheurs d'emploi pourraient être tentés de manifester leur mécontentement et leurs frustrations, ou encore, d'abandonner tout espoir et de se replier dans un état de renoncement. Ce travail ne consiste pas à dénoncer une sorte de traitement social réservé aux chercheurs d'emploi qui seraient considérés comme les victimes d'un système économique inique. Il s'agit d'analyser une situation passée inaperçue qui contient une interaction particulière et dont les données de base rendent la rencontre délicate: comment donner des conseils pour la recherche d'emploi lorsque le chômage bat son plein? Comment se rendre crédible et légitime en tant que conseilleur? Quelles sont les attentes des conseillés? Toutes ces questions se subordonnent à une interrogation centrale: que se passe-t-illors d'une ARE ? Le cadre théorique interactionniste fournit une grille de lecture pertinente pour saisir la situation d'ARE dans son déroulement sur "le vif' . Cette approche privilégie l'observation et la compréhension des actions réciproques qui se codéterminent. Les ajustements sont réalisés au coup par coup par les individus qui réagissent face à leur entourage autres participants, environnement matériel et social. La société n'est pas considérée "comme une entité a priori, comme une totalité substantielle se tenant d'elle-même, mais comme une forme qui émerge d'un acte de configuration, comme le résultat d'un processus d'assemblage et de liaison d'éléments hétérogènes qui fait apparaître une totalité intelligible, différenciée et individuée. Dans cette perspective, les actions réciproques sont appréhendées en termes d'opérations de liaison, de 'mise en forme' pour reprendre l'expression de Simmel (Formung). D'une certaine manière, la coopération est ainsi inhérente à l'action réciproque, puisque les partenaires sont contraints de se régler les uns sur les autres pour déterminer comment continuer ou enchaîner leurs actes de manière appropriée." (Quéré, 1969, p. 50). Dans cette optique, les
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situations d'ARE sont conçues comme des rencontres s'agençant autour d'une réciprocité faite d'adaptations mutuelles. L'interaction se déroule dans un contextesituationnel qui n'en détermine pas le cours. La collaboration s'impose. Les individus s'ajustent progressivement les uns aux autres suivant le fil des accords et des désaccords. Ces compromis s'obtiennent dans la négociation et sont autant d'accommodations aux circonstances, dans l'instant présent. "L'interaction de face à face est un processus fluide, dynamique, 'en continu' ; elle donne lieu à une succession de réactions réciproques des partenaires. Tantôt ils se dérobent, tantôt ils évoluent au rythme d'un ballet psychologique, mais ils traversent toujours des phases de positions successives." (Strauss, 1992, p. 59). Ces mouvances propres aux interactions nécessitent de la part des participants de permanents aménagements qui font face à l'imprévisible. Le modèle théorique de Goffman s'inscrit dans ce courant. Cet auteur. a passé au crible les comportements quotidiens et en a dégagé les règles conventionnelles qui ordonnent les interactions de face à face où il y a coprésence corporelle. Le déroulement des rencontres n'est pas livré au hasard ni à l'arbitraire subjectif des interactants ; un réglage s'effectue en fonction de codes ou plus précisément d'un "ordre expressif'. Les acteurs mettent en œuvre plus ou moins intentionnellement ces règles et procèdent à des ajustements réciproques. La vie sociale est le lieu de mises en scène de soi où il faut présenter une "face" acceptable tout en respectant les conventions partagées d'interaction. Elles se concrétisent par des types d'expressions ritualisées. Ce faisant, l'acteur doit maîtriser l'interprétation de ses comportements expressifs pour afficher des définitions de soi selon son amour propre. La "face sociale" d'un individu est fragile, elle peut être invalidée si les autres participants ne lui accordent pas de crédit. L'identité n'existe pas a priori, elle ne peut être considérée comme une caractéristique personnelle de l'individu. Elle résulte de la confrontation de définitions de soi revendiquées et acceptées au cours des échanges. Pour être reconnu en tant qu'interlocuteur valable et sur qui on peut compter, il faut se montrer compétent dans le maniement de cet ordre expressif; le "mauvais interactant" 22

est celui qui risque par son incompétence de briser l'interaction d'un faux pas. Pour repérer cet ordre normatif, Goffman a conçu un système de concepts opératoires qui ont été utilisés ici comme un outil méthodologique. Cette focalisation sur l'interaction des participants, en l'occurrence des conseilleurs et des conseillés, n'a pas entraîné l'ignorance du contexte de l'ARE, contexte qui a bien sûr des répercussions sur la position et les ajustements des interactants. Ce travail a été mené sans oublier les facteurs extérieurs qui entrent en ligne de compte dans les comportements adoptés sans pour autant les déterminer. Ce travail d'analyse a suivi les rails posés par Goffman (1984) : "Je veux résumer le dossier en faveur du traitement de l'ordre de l'interaction comme un domaine autonome de plein droit. En général, la justification d'une telle excision de la vie sociale, doit être la même que pour toute autre extraction analytique: ce qui veut dire que les éléments contenus dans ce domaine sont plus étroitement liés entre eux qu'ils ne le sont à des éléments situés à l'extérieur de l'ordre; que l'exploration des relations entre différents ordres est une tâche critique, un sujet en soi, et une telle recherche présuppose la délinéation préliminaire des différents ordres sociaux; que le fait d'isoler l'ordre de l'interaction fournit un moyen et une raison pour examiner comparativement différentes sociétés de même que pour étudier historiquement la nôtre." (Goffman, 1984, p. 14). Cet angle d'approche conduit à placer une démarche inductive et empirique au premier plan. Le premier chapitre est, toutefois, consacré à un questionnement théorique sur la nature de cette aide que l'intitulé "aide à la recherche d'emploi" met en exergue. L'examen des points d'apparition et des utilisations institutionnelles de la notion de recherche d'emploi mène à une conceptualisation de l'ARE recouvrant une recherche d'emploi protocolaire. Le deuxième chapitre rend compte de l'analyse menée sur une des formes de l'ARE: les conseils prodigués indirectement par écrit. Les résultats obtenus déploient le contenu de la recherche d'emploi protocolaire, tout en révélant un de ses aspects centraux, l'apport d'une compétence sociale. Les chapitres suivants ont pour objet l'observation de situations réelles d'ARE où conseilleurs et conseillés sont en coprésence. Ainsi, le troisième 23

chapitre, après une présentation de l'enquête réalisée, se centre sur l'activité professionnelle des conseilleurs, la nature de leur statut et les limites de leur fonction. L'interaction conseilleurs-conseillés constitue le thème du quatrième chapitre qui met au jour les régulations spécifiques à cette situation. Enfin, le lecteur remarquera sans doute que les écrits et paroles des acteurs sont fréquemment reportés dans le texte. Ce parti pris répond à la volonté de livrer un retour fidèle et vivant des observations menées.

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Chapitre I

NATURE DE L'AIDE À LA RECHERCHE D'EMPLOI

En marge du marché du travail, l'ARE a pour situation de référence la recherche d'emploi, c'est-à-dire la rencontre de l'offre et de la demande d'emploi, lieu où se produit un processus de sélection. En toute logique, l'aide apportée par les conseilleurs devrait recouvrir un apprentissage des méthodes des recruteurs afin que les conseillés acquièrent une connaissance des techniques utilisées pour les évaluer. Non averti, le chercheur d'emploi n'est qu'un profane passif face à des experts du recrutement. L'ARE pourrait représenter une source d'autonomie, d'action et de réaction pour des candidats initiés au langage technique des sélectionneurs, plus au fait de leurs attentes et critères de jugement et à même de contester des évaluations estimées erronées. Nul besoin pour l'instant de passer à l'observation directe de séances d'ARE pour vérifier ces déductions; l'examen de travaux portant sur les pratiques et outils de sélection permet de cerner la nature de l'aide reçue par les conseillés. 1 - La sélection professionnelle L'apparition de la sélection dans le domaine professionnel ne peut s'expliquer qu'en référence à une évolution de l'organisation sociale. Crozier (1972) propose d'établir une comparaison entre deux types de sociétés: "Dans les sociétés traditionnelles, avec des valeurs ascriptives, chacun reste dans la position qui est, du fait de son origine familiale, tribale. Ce qui signifie cependant, quand on va plus loin, que la préparation à la tâche est faite par une 25