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L'AIDE COMPLICE ?

De
274 pages
Ce livre explore la dramatique contradiction qu'a été le génocide dans un pays considéré comme un modèle de développement par les institutions financières internationales. Comment la coopération au développement a-t-elle pu ignorer et renforcer les caractéristiques de violence structurelle ? Comment les bailleurs de fonds se sont-ils avancés dans un tel contexte ? En éclairant la relation " aide au développement et conflit violent ", l'auteur oblige à repenser le paradigme du développement.
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COLLECTION L'AFRIQUE DES GRANDS LACS

@

Centre d'Etude de la Région des Grands Lacs d'Mrique Université d'Anvers - Villa C Middelheimlaan, 1 2020 Anvers - Belgique Téléphone: +32 3 218 06 58 Téléfax: +32 3 218 06 66 e-mail: gralac@ruca.ua.ac.be

~

COOPERATION INTERNATIONALE ET VIOLENCE AU RWANDA
PETER
GISÈLE

? .

UVIN
BISACCIA

traduit de l'anglais par

L'Hltmattan
EDITIONS L'HARMATTAN 5-7 RUE DE L'ECOLE-POLYTECHNIQUE '75005 PARIS (FRANCE)

Ce livre est paru en anglais sous le titre "Aiding Violence: The Development Enterprise in Rwanda" en 1998, aux Editions Kumarian Press. ISBN: 1-56549-083-5

Copyright L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7337-7

TABLE DES MATIERES PRÉFACE

INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE. LE RWANDA: CADRE GÉNÉRAL 1. LE RWANDA AVANT L'INDÉPENDANCE: UNE HISTOIRE CONTESTÉE APRÈS L'INDÉPENDANCE: STRATÉGIES DE CONSOLIDATION DE L'ÉLITE L'IMAGE DU RWANDA DANS LA COMMUNAUTÉ DU DÉVELOPPEMENT CRISES,

1 13

15

2.

21

3.

43

DEUXIEME PARTIE. LES ANNEES QUATRE-VINGT-DIX: MANIPULATIONS ET VIOLENCES 4. CRISES POLITIQUES ET ÉCONOMIQUES, RADICALISATION DE LA SOCIÉTÉ

55

5.

ALORS QUE GRONDAIT LA TEMPÊTE: LA COMMUNAUTÉ DU DÉVELOPPEMENT AU COURS DES ANNÉES QUA TRE-VINGT..DIX AIDE AU

75

TROISIÈME PARTIE. VIOLENCE STRUCTURELLE, DÉVELOPPEMENT ET SOCIÉTÉ CIVILE 6.

9.9 107 141 164 183

DE LA VIOLENCE STRUCTURELLE À LA VIOLENCE .

AIGUË
7. 8.

AIDE ET VIOLENCE STRUCTURELLE OÙ ÉTAIT DONC LA SOCIÉTÉ CIVILE? PARTIE.. CONCLUSIONS

QUATRIÈME 9.

POURQUOI LES GENS ONT-ILS PRIS PART AU GÉNOCIDE? EXPOSÉ SYNTHÉTIQUE DES THÉORIES L'AIDE AU DÉVELOPPEMENT: CONCLUSIONS, RÉFLEXIONS PROPOSÉES

185

10.

205 225

BffiLIOGRAPHIE

PREFACE
Avec cet ouvrage, j'aborde la troisième étape d'un parcours de réflexion qui a été à la fois intensément personnel et très ouvert. Tout au long de ce parcours mon intention a été, comme elle le sera ici encore, de susciter une discussion parmi les Rwandais, parmi les personnes qui ont travaillé et vécu au Rwanda, et parmi tous ceux qui sont dévoués à la cause du progrès social en Afrique. Ce qui est mis en cause, c'est la nature de ce que nous appelons le développement, et la façon dont l'aide au développement se trouve parfois liée à des processus de violence structurelle et aiguë. La première phase de mon travail avait abouti à un texte publié en anglais (septembre 1996) et en français (septembre 1997) par l'Institut WIDER d'Helsinki (World Institute of Development Economics Research) qui fait partie de l'Université des Nations Unies. Ceci m'a conduit, à l'étape suivante, à prendre contact avec de nombreuses personnes dans des milieux divers, en vue de recueillir leurs réactions à ce que j'avais écrit. Grâce à une subvention accordée par l'organisme danois de coopération au développement DANIDA, j'ai été en mesure de diffuser largement le document, et de voyager pour m'entretenir avec des gens et pour donner des conférences. J'ai ainsi obtenu des centaines de réactions de la part de praticiens du développement et d'universitaires du monde entier. Malheureusement, la situation politique du Rwanda ne paraissant pas propice à un débat franc et ouvert sur le sujet de ma recherche, j'ai dû renoncer à organiser un atelier au Rwanda, comme j'en avais eu l'intention. Néanmoins un grand nombre de Rwandais m'ont fait part de leurs réflexions, et m'ont fourni des avis éclairés qui m'ont beaucoup aidé. J'ai également sollicité l'avis de chercheurs spécialisés dans l'étude d'autres pays; nombre d'entre eux m'ont dit que mes observations étaient en grande partie valables pour d'autres pays que le Rwanda. Je tiens à exprimer ma gratitude à tous ceux qui m'ont accompagné dans ce parcours de réflexion; toutefois aucun d'eux n'est responsable de ce qu'on lira ci-après, et il est possible que certaines de ces personnes ne partagent pas tel ou tel de mes points de vue. Je tiens avant tout à remercier tous ceux qui ont pris le temps de lire le document qui a précédé cet ouvrage, ou de venir écouter mes exposés sur la question et me faire part de leurs pensées et de leurs connaissances. Dans la plupart des cas, je me suis trouvé en présence de gens sérieux - rwandais ou non - qui savaient faire preuve d'autocritique, étaient désireux de réfléchir et d'apprendre et, plus que tout, recherchaient désespérément le changement. Je souhaite que ce livre puisse contribuer à un changement qui corresponde aux besoins réels. Les personnes dont les noms suivent m'ont fourni des concours particulièrement précieux. Daniel Fino, de l'IUED (Institut Universitaire

d'Études du Développement à Genève) est un ami de longue date, qui m'a servi de mentor et a eu sur moi une grande influence à bien des égards (c'est à lui, notamment, que je dois d'avoir travaillé au Burundi et au Rwanda). Antonio Donini et Norah Niland, du Département des Affaires Humanitaires des Nations Unies, m'ont fourni un appui inestimable, au plan moral et au plan pratique, en particulier au cours de la phase de démarrage de ce projet. Le financement fourni par la DANIDA m'a permis de rassembler, pour écrire mon livre, une information beaucoup plus complète que je n'aurais pu le faire autrement. L'accomplissement de cette tâche doit beaucoup au soutien intellectuel et moral de Lindiro Kabirigi et de Filip Reyntjens. Je me dois de citer encore un certain nombre de personnes qui se sont dépensées sans compter pour la publication de ce livre, notamment Nancy Alexander, James Boyce, Marc Cohen, Robert Ford, Emily Fromm, Scott Grosse, Christiane Kayser, Elise Keppler, Wayne Nafziger, Karthick Ramakrishnan, T.I. Ryan, Laura Sadovnikoff et Lindsay Taub. Finalement je remercie Gisèle Bisaccia pour son excellente traduction.

Septembre 1998

À Spes-Caritas Nurwaha et Hermenegilde Runambi dont le courage, la générosité et le sens de l'humour seront toujours à mes côtés. fis vivaient dans un monde difficile. fis ont suivi leur propre chemin en toute indépendance, à l'écart de tout conformisme. Qu'ils reposent en paix!

INTRODUCTION Le présent ouvrage s'ouvre par une contradiction frappante et extrêmement troublante. À partir du 7 avril 1994 s'est déroulé au Rwanda un génocide planifié et massivement exécuté, aboutissant à l'effroyable massacre d'environ un million de personnes - enfants, femmes et hommes sans défense. Ce génocide était le point culminant d'une période de trois ans et demi pendant laquelle une guerre civile déclenchée par le Front patriotique rwandais (FPR), ainsi que les actes de violence commis par les milices à l'instigation du gouvernement, avaient coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes, tant hutu que tutsi. Cette double série d'événements se déroula sur un fond de racisme généralisé et institutionnalisé, auquel s'ajoutaient les conséquences d'épisodes antérieurs de violence, notamment le colossal problème des réfugiés qui n'en finissait pas de s'aggraver. Tandis que se déployait le génocide, le FPR reprenait la guerre civile, s'emparant de Kigali en juillet. À la suite de la victoire du FPR, plus de deux millions de Hutu, y compris la plupart des anciens membres de l'armée rwandaise et des milices, s'enfuirent vers les camps installés au Zaïre - ce qui entraîna une crise humanitaire d'une ampleur, d'une rapidité et d'une complexité comme on n'en avait jamais vu auparavant (Krishna 1996; Minear et Guillot 1996). Pendant deux ans, ces personnes demeurèrent pour la plupart dans les camps de réfugiés, ne survivant que grâce à l'aide internationale, et se refusant à rentrer dans leur pays. Ce n'est que par suite de la guerre civile au Zaïre (devenu ensuite la République démocratique du Congo) - elle-même étroitement liée à l'afflux de réfugiés - que la plupart des réfugiés sont retournés au Rwanda. Au Rwanda comme plus généralement dans la région des Grands lacs, les chances de développement - quelle que soit la définition du terme - sont très faibles: la seule certitude semble être le retour de la violence, de la destruction et du désespoir. Et pourtant, dans les milieux de l'aide au développement le Rwanda était considéré comme un pays qui était sur la bonne voie. Le Rwanda était généralement présenté comme un modèle de développement en Afrique, se plaçant à un bon niveau par rapport à la plupart des indicateurs - qu'il s'agisse des indicateurs habituels comme la croissance du produit national brut (PNB), du secteur manufacturier ou des services, ou bien des indicateurs plus axés sur le social comme la situation alimentaire ou les taux de vaccination, ou encore des nouveaux indicateurs d'un développement "partant de la base" comme le nombre d'organisations non gouvernementales (ONO) et de coopératives dans le pays. Parmi les experts étrangers qui vivaient et travaillaient au Rwanda, il n'y avait presque personne qui s'attendît au génocide, ou qui eût fait quelque

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chose pour empêcher celui-ci de se produire. Jusqu'à la dernière minute, des milliers de coopérants et d'experts étrangers étaient occupés à construire des routes, à accorder des crédits, à former des agriculteurs, à protéger l'environnement, à réorganiser les ministères, à conseiller les autorités financières, et à distribuer des aides alimentaires - le coût annuel de ces travaux s'élevant à des centaines de millions de dollars, soit le plus gros des dépenses publiques de la nation. Pour la plupart de ces personnes, jusqu'au bout, le Rwanda était un pays en bonne voie de développement - ayant certes de sérieux problèmes à affronter, mais s'y attaquant avec beaucoup plus de succès que les autres pays. Cette contradiction a de quoi tourmenter fortement quiconque a pris part aux activités de la filière du développement au Rwanda, ou plus généralement en Afrique; en ce qui me concerne, ce tourment a entraîné une longue période de réflexion, dont les résultats fourniront la matière de ce livre. Que signifie le "développement" si un pays qui apparemment le réalise si bien peut sombrer aussi rapidement dans une tragédie de cette ampleur? Pourquoi ceux d'entre nous qui travaillaient dans ce pays n'avaient-ils aucune idée de ce qui se préparait? Serait-ce que notre définition du développement, et les indicateurs que nous utilisons pour le mesurer, ont un défaut qui nous rend aveugles aux forces sociales, politiques et ethniques en action dans la société? Sur un plan plus concret, quelle sorte d'interaction ont eu l'aide au développement et son bataillon fort coûteux de conseillers techniques et d'experts avec les processus qui ont conduit au génocide? Quel a été le rôle du développement, tel qu'il était conçu et mis en oeuvre au Rwanda, dans l'évolution qui a mené à l'abominable catastrophe subie par le pays? Y avaitil, chez ceux qui s'occupaient d'aide au développement, la moindre possibilité d'agir pour arrêter le dérapage du Rwanda vers sa propre destruction? Je m'efforcerai donc, dans cet ouvrage, d'examiner quels sont les liens entre le génocide de 1994 et la pratique du développement au Rwanda. Mon point de départ sera la question suivante: comment parvient-on à des situations où la masse d'une population s'engage dans des actes d'une férocité extrême contre des voisins qui ne leur ont fait aucun mal? Autrement dit, quels peuvent être les processus sociaux qui amènent les gens à renier les principes et les valeurs morales qui dans des circonstances normales rendent de telles actions impossibles, exécrables et impensables? C'est après avoir répondu à ces questions que je pourrai aborder la deuxième question, celle qui est au coeur de mon étude: quel rôle le système d'aide au développement, tel qu'il est pratiqué par les principaux intervenants services gouvernementaux, organismes de coopération multilatérale et bilatérale, et ONG du Nord et du Sud - a-t-il joué dans les processus qui ont abouti au génocide?

2

INTRODUCTION

Les processus qui ont abouti au génocide étaient multiples et complexes. Il est difficile d'établir un classement parmi une longue liste de facteurs dont l'importance a été également déterminante: paupérisation extrême et réduction des "chances de vie" pour la majorité des pauvres; paysannat dépourvu d'information et d'instruction, traité d'une manière oppressive, autoritaire et condescendante; graves antécédents en matière d'impunité, de violation des droits humains, de corruption et d'abus du pouvoir; frustration et cynisme profondément ressentis par un grand nombre de pauvres; inégalités croissantes sur divers plans - individuel, ethnique et régional; stratégies politiques employées par les élites pour se protéger contre les pressions internes et externes de la démocratisation et du mécontentement; actions violentes survenues dans le passé et dans le présent, y compris l'invasion du FPR en 1990; et enfin une longue histoire de racisme institutionnalisé et fomenté par l'État. Dans cet ouvrage, j'expliquerai les origines et le développement de ces divers éléments, et à partir de là je tenterai d'analyser quelle interaction a eu lieu entre la filière du développement et ces éléments sous-jacents. TI apparaîtra alors clairement que la façon dont le "développement" était défini et mis en oeuvre a eu une importance capitale pour la création et l'évolution de bien des processus qui ont abouti au génocide. Ceci ne saurait vouloir dire que la responsabilité du génocide incombe uniquement aux personnes employées aux tâches de développement, ou aux organismes extérieurs d'assistance. Mon objectif n'est pas de dévoiler une conspiration et de désigner les "vrais" coupables, étrangers bien entendu, qui seraient responsables du génocide. Les explications simplistes et ramenant tout à une cause unique ne servent à rien, ni dans ce cas ni dans d'autres; en outre, il ne convient certainement pas d'absoudre ceux qui ont organisé le génocide. Ce qui apparaîtra clairement à la lecture de cet ouvrage, par contre, c'est qu'une interaction s'est produite entre le processus de développement et l'aide internationale fournie pour la promotion de ce développement d'une part, et

d'autre part

les forces d'exclusion, d'aggravation des inégalités, de

paupérisation, de racisme et d'oppression qui avaient créé un terrain favorable au génocide de 1994. Dans des pays comme le Rwanda, où l'aide au développement fournit une part considérable des ressources financières et morales du gouvernement et de la société civile, il est inévitable que cette aide au développement joue un rôle déterminant dans l'élaboration des processus qui débouchent sur la violence. Tout ceci invite à examiner de près le rapport entre le processus de développement et le génocide, ainsi que le rôle qu'y a joué l'aide extérieure. Néanmoins, rares sont ceux qui ont fait un tel examen, et ceci peut surprendre si l'on pense que la filière du développement dominait presque toutes les

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relations entre le Rwanda et le reste du monde. Presque tous les étrangers qui ont vécu et travaillé au Rwanda l'on fait dans le cadre des organismes de développement, par lesquels ils étaient payés; la plupart du temps, les relations bilatérales entre le Rwanda et les pays occidentaux portaient exclusivement sur des questions de coopération pour le développement. Et pourtant, lors d'une évaluation sans précédent concernant le Rwanda, entreprise collectivement par des bailleurs de fonds bilatéraux, des organismes des Nations Unies, des ONG et des spécialistes des sciences sociales, sous les auspices de 37 organisations de développement, la question n'a été abordée dans aucun des cinq rapports publiés, sauf pour un bref paragraphe du rapport de synthèse mentionnant que la question de «l'impact des activités préalables d'aide au développement mériterait de faire l'objet de travaux de recherche et d'analyse» (Eriksson et autres 1996, 43). La grande majorité des évaluations du rôle de l'aide internationale dans le génocide rwandais, y compris celles entreprises par des ONG, portent sur l'assistance humanitaire après la crise - et non sur les actions des mêmes organismes avant que n'éclate le génocide, c'est-à-dire lorsque le développement était encore à l'ordre du jour. Près de quatre ans après les événements, je ne connais que deux évaluations indépendantes portant sur l'aide au développement au Rwanda avant le génocide. L'une a été publiée en janvier 1996 par le ministère suisse des Affaires étrangères, lequel avait chargé quatre spécialistes indépendants d'étudier le bilan de ses trente années de coopération au développement du Rwanda (Voyame et autres 1996). L'autre est une étude commanditée par l'organisme regroupant les ONG belges, et a paru en novembre 1997 (Brusten & Bindariye 1997). À peu d'exceptions près (Willame 1995a; Guichaoua 1995b; Cochet 1996 en ce qui concerne le Burundi), les milieux universitaires ont également négligé la question. Pour la plupart, les analyses de la crise de 1994 se concentrent sur les processus économiques et politiques intervenus depuis 1990: la crise du café et le problème de la dette, l'offensive du FPR, les menaces ressenties par les élites et leur recours au radicalisme ethnique comme moyen de conserver une base à leur pouvoir, etc. Ces éléments sont certes importants, mais les études en question tendent cependant à négliger la base structurelle sur laquelle ils se sont greffés. Une exception intéressante est celle de l'étude Oxfam qui, en 1996, indiquait très justement que «la pauvreté, la politique d'exclusion, la privation des droits essentiels et l'exclusion économique sont divers aspects d'un problème qui fréquemment a débouché sur un conflit sanglant, les points culminants étant, tout récemment, le génocide rwandais et la crise en cours au Burundi.» (Oxfam 1996, 5). Quant à moi, j'ai avant tout une raison personnelle qui me pousse à étudier l'énigme du génocide sous l'angle du développement. Comme la

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INTRODUCTION

plupart des étrangers au Rwanda, je n'ai connu ce pays (ainsi que son voisin le Burundi) que comme un pays en voie de développement, c'est-à-dire un pays bénéficiant de l'aide au développement, essentiellement selon un mode très particulier d'ingénierie sociale, celui du "projet de développement". Mes voyages au Rwanda et au Burundi étaient dictés par cette sorte de considération. Quelques mois avant le génocide, je me trouvais dans le pays et ma "mission" - le mot lui-même en dit long - était de rechercher les initiatives locales de développement qui avaient été menées à bien. De même que la plupart des autres personnes travaillant dans le secteur du développement, je n'avais aucune idée de la destruction qui se préparait. La paupérisation était omniprésente, le racisme s'exprimait à haute voix, la peur était visible dans les yeux des gens, la militarisation était évidente - mais cela n'était pas mon affaire, car j'étais là pour un autre Rwanda, pour le pays qui était un modèle de développement. Un grand nombre des personnes que j'ai connues alors, ainsi que certains de ceux auxquels j'avais fait la classe auparavant, sont morts à présent; d'autres ont fui leur pays; tous portent les marques des funestes. C'est donc là la raison profonde de mon intérêt personnel pour cette question. Mais il y a plus, car les questions que je me pose vont au-delà de la tragédie rwandaise. Tout au long de mes années de "missions" au Burundi et au Rwanda, ainsi que dans un certain nombre d'autres pays africains, j'avais éprouvé une sensation croissante de désenchantement à l'égard des activités de la filière du développement. TI ne s'agissait pas tellement des cas où l'aide était, parfois manifestement, exploitée au profit des intérêts politiques, commerciaux, militaires ou idéologiques des bailleurs de fonds et des pays bénéficiaires 1. Ce qui me troublait avait trait à l'aide au développement de la meilleure espèce, celle qui est fournie dans te seul but de promouvoir le développement, et gérée par des personnes honnêtement convaincues d'accomplir une noble mission. L'aide au développement du Rwanda était en fait, d'une façon générale, une noble entreprise; le pays ne présentait pratiquement aucun intérêt politique ou économique pour les bailleurs de fonds quels qu'ils soient, à l'exception peut-être de ce qui touchait à certains sentiments difficiles à définir: liens historiques dans le cas de la Belgique et de la République fédérale d'Allemagne (les anciennes puissances coloniales) et prestige national et linguistique dans le cas de la France (qui cherche à tout prix à maintenir un empire francophone en Afrique). Le dérapage d'une organisation d'aide au développement aussi "propre" que celle du Rwa?da

1

Ces cas existent et ont été rapportés par divers auteurs. Voir notamment Hancock
1985; Moore-Lappé, Collins et Kinley 1980.

1989; Hayter et Watson

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donne toute leur valeur et leur importance aux questions auxquelles je tenterai ici de répondre. Je m'étais posé en fait, tout au long de ces années, un nombre croissant de questions concernant les diverses activités de la filière du développement; ce qui me rendait perplexe était leur incapacité manifeste à promouvoir de réelles améliorations de la qualité de vie pour la vaste majorité des pauvres; c'était aussi le fait que leur direction venait d'en haut et de l'extérieur; c'était enfin leur interaction avec les forces d'exclusion, d'oppression et d'impuissance, interaction dans laquelle je découvris peu à peu les causes profondes de la persistance de la pauvreté et de l'exploitation. Je sentais que les règles du jeu du développement, observées quasi rituellement par les pouvoirs publics locaux, par les organismes bilatéraux, et par les organisations internationales (avec participation croissante des ONG), menaient à l'exclusion, à l'inégalité, à la frustration, au cynisme, et à des potentialités de conflit. Je suis à présent convaincu (bien que je ne m'en sois pas rendu compte à l'époque) que le Rwanda est un exemple extrême de l'échec de la filière du développement. Je suis fermement convaincu que les questions ici posées, et les réponses qui y seront données, vont au-delà du cas extrême du Rwanda. Dans tout le continent africain ont lieu des affrontements violents entre des groupes sociaux - qu'il s'agisse du Kenya, du Liberia, du Togo, du Zaïre, du Congo, du Sierra Leone ou de la Somalie. Tous ces pays bénéficiaient, jusqu'à une époque récente, d'un volume considérable d'aide extérieure, et l'un au moins de ces pays - le Kenya - était lui aussi considéré comme un modèle de développement. Je n'entends certes pas prétendre que ces pays sont promis à la même destinée que le Rwanda, ou que l'aide extérieure est le seul facteur à l'origine de ce qui s'y passe. Néanmoins je crois fermement que l'aide au développement, telle qu'elle est conçue et mise en oeuvre, a une action qui se combine avec les processus de reproduction des élites, de différenciation sociale, d'exclusion politique, et d'évolution culturelle. Je montrerai que cette interaction comporte un grand risque de violence. Bien entendu il n'y a guère de chances qu'un génocide se produise dans d'autres pays africains, vu les différences concernant leur histoire, la nature de leurs clivages sociaux, et la dynamique de leur vie politique. Quoi qu'il en soit, on trouve déjà bien des exemples de conflits d'une certaine envergure et d'une violence extrême opposant une communauté à une autre, et je suis persuadé qu'un grand nombre des facteurs profonds qui ont amené au génocide rwandais sont à l'origine des violences constatées ailleurs. C'est pourquoi je mentionnerai fréquemment d'autres pays dans lesquels des processus et des résultats comparables à ceux du Rwanda ont été relatés par d'autres auteurs. Cet ouvrage, on le voit, n'est pas destiné uniquement au cercle restreint des

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INTRODUCTION

spécialistes du Rwanda, mais a pour objectif de présenter une réflexion critique à l'intention de tous ceux qui s'intéressent au développement et à l'aide au développement en Afrique. Composition de l'ouvrage Cet ouvrage comprend quatre parties, qui s'articulent en fonction de mon argumentation. La première partie se compose de trois chapitres qui fournissent le point de départ de l'étude et les informations indispensables à la compréhension des arguments qui y sont présentés. Le chapitre 1 présente une vue d'ensemble de l'histoire du Rwanda, depuis la période précoloniale jusqu'à l'ère de l'indépendance qui s'est ouverte en 1962. Le chapitre 2 montre comment les gouvernements de l'indépendance se sont efforcés d'affirmer leur légitimité en pratiquant deux sortes de discours, celui du développement et celui de l'ethnicité. Dans ce chapitre, on trouvera également une analyse assez poussée de la nature et des fonctions du racisme dans la société rwandaise. Le chapitre 3 présente la vision positive du Rwanda qui a cours dans les milieux du développement, et donne une idée générale de l'importance quantitative de l'aide au développement dans l'économie politique du Rwanda. Dans la deuxième partie de l'ouvrage, on trouvera l'explication la plus courante des événements ayant abouti au génocide de 1994. Dans cette synthèse figure tout d'abord une série de crises économiques et politiques qui se sont déroulées depuis la fin des années quatre-vingt. Ces crises constituaient une grave menace pour le pouvoir et les privilèges des élites rwandaises. Pour tenter de défendre leurs privilèges, ces dernières se tournèrent vers la radicalisation de l'ethnicité. Partis radicaux, milices, gangs de jeunes, appels à la haine dans les media, accélération des violations des droits de l'homme, autant de jalons sur la voie qui devait en fin de compte conduire au génocide. À la fin du chapitre 1, on trouvera une critique de cette explication, où je soutiendrai que l'explication est insuffisante sur certains points d'importance majeure. En effet, si l'avancée du FPR, la crise économique, les menaces ressenties par l'élite, les appels à la haine dans les media et les milices étaient des éléments qui avaient tous leur importance, ces éléments ne suffisent pas à expliquer totalement le processus. Ce qui manque en particulier, c'est une analyse des facteurs structurels profonds qui sont à la base des événements postérieurs à 1990. Au chapitre 2 de cette deuxième partie, j'étudierai le comportement des milieux de l'aide internationale au cours de la période 1990-94: dans quelle mesure avait-on connaissance, dans ces milieux, de ce qui se passait en matière de radicalisme et de violation des droits de l'homme? Quelles actions

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ont suivi - ou n'ont pas suivi? Pourquoi? Aurait-on pu faire davantage? Dans les milieux de la politique étrangère, observe-t-on ou non une grande différence de comportement? Dans ce chapitre, j'analyserai les différents modes de conditionnalité politique - négatif et positif - qui ont été ou non pratiqués dans des sociétés dominées par la guerre, le mépris des droits humains et le racisme. A la troisième partie, j'analyserai la base structurelle sur laquelle se sont greffés les événements de 1990-94, et qui a rendu plus facile la préparation et ensuite l'exécution du génocide. Le chapitre 1 porte plus particulièrement sur la violence structurelle, c'est-à-dire sur l'enchaîn~ment de l'inégalité, de l'exclusion et de l'humiliation qui a caractérisé la vie sociale du Rwanda pendant des dizaines d'années. Le tableau qui se dégage montre que la violence au Rwanda ne peut être réduite à une série particulière d'actes ayant eu lieu pendant les 100 jours qui ont suivi le 7 avril 1994 - ou même pendant les 3 ans et demi écoulés depuis le 1er octobre 1990. La violence est au Rwanda, à mon avis, un phénomène structurel comportant des mécanismes bien établis d'exclusion, de marginalisation, d'inégalité, de frustration et de racisme. Cette "violence structurelle" est antérieure aux épisodes de violence "aiguë" sur lesquelles nous nous concentrons d'ordinaire; elle en est en fait le substrat. Or le soi-disant processus de développement, et le rôle qui y est joué par la communauté internationale du développement, ont une importance capitale pour notre compréhension de cette violence structurelle et de ses aspects politiques, économiques et psycho-sociaux. Dans ce chapitre, je parlerai également des effets de la violence structurelle sur la société, et ferai apparaître clairement de quelle manière ces effets ont posé les fondements de la violence des années quatre-vingt-dix. Au chapitre 2 de cette troisième partie, j'étudierai le rôle joué par la communauté internationale de l'aide au développement dans les processus de violence structurelle. Je poserai les questions suivantes: comment l'aide au développement a-t-elle affecté la violence structurelle, directement et indirectement? Comment peut-on distinguer le rôle des acteurs locaux de celui des étrangers? Et comment se fait-il que les praticiens de l'aide, qui ont à coeur de promouvoir le bien-être des pauvres, soient frappés d'aveuglement face aux processus de violence structurelle auxquels ils prennent part? Au chapitre 3 enfin, je traiterai du rôle de la société civile. Notons que, dans la version anglaise de ce livre, j'avais ajouté ici un chapitre sur le rôle de la pénurie de ressources écologiques, parmi les facteurs qui ont mené au génocide; en revoyant mon texte pour la traduction, j'ai jugé bon de supprimer ce chapitre, dont la longueur et les aspects théoriques alourdissaient inutilement mon exposé.

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INTRODUCTION

Dans la dernière partie du livre j'exposerai mes conclusions. Revenant sur les deux énigmes que mon étude cherche à déchiffrer, j'énoncerai les principaux éléments théoriques et pratiques à dégager de l'analyse. Le premier chapitre est une synthèse de ce que nous avons appris au sujet des origines du conflit ethnique du Rwanda, le replaçant dans le contexte plus général des études publiées sur la violence communautaire. Ce qui se dégage essentiellement, c'est qu'une société caractérisée par la violence structurelle fait foisonner parmi sa population la colère, la frustration, le cynisme, l'ignorance, et le désir de trouver un bouc émissaire. Ainsi se crée un terrain fertile sur lequel les élites peuvent alors cultiver ces sentiments contre les groupes minoritaires de la société. L'avancée du FPR, ainsi que les menaces d'ordre économique et politique ressenties par les élites, avaient amené certaines de ces personnes à choisir cette option pour la défense de leur pouvoir et de leurs privilèges. Au Rwanda, au cours des années quatre-vingtdix, cette option a été d'autant plus facile à mettre en oeuvre - et son résultat d'autant plus violent - que les préjugés racistes étaient une composante structurelle de la société depuis un siècle entier. Au second chapitre de ces conclusions, enfin, j'examinerai quelle pourrait être l'incidence de mon analyse sur les activités d'aide au développement. À différents moments, et de différentes manières, le système d'aide au développement s'est trouvé en interaction avec les mécanismes sur lesquels devait prendre appui le génocide. L'aide extérieure fournissait les fonds pour bien des mécanismes d'exclusion sociale, prenait part à une grande partie des procédés humiliants, et fermait les yeux devant les courants racistes de la société. Les organismes d'aide étaient en outre peu disposés, et peut-être incapables, de stopper la vague de radicalisme qui se produisit au cours des années quatre-vingt-dix. Le moment est venu de repenser sérieusement la mission et les stratégies de l'aide au développement en Afrique. Pour écrire ce livre, j'ai puisé abondamment dans la grisaille des documents émanant principalement du système d'aide internationale: évaluations de projets, enquêtes, consultations personnelles, comptes rendus de missions, rapports annuels, et ainsi de suite. TIexiste de grandes quantités de ces documents assez incolores mais contenant une foule de renseignements. Cependant ces papiers sont renfermés dans les dossiers poussiéreux de centaines d'organismes du monde entier, et il est pratiquement impossible d'en extirper plus d'une infime quantité. Grâce à mes relations amicales, à mon insistance et à ma bonne fortune, grâce aussi au travail de patience d'autres chercheurs, j'ai été en mesure de me procurer des piles de ces documents - de quoi recouvrir un petit mur de mon bureau! Pour la plupart de mes lecteurs, il serait à peu près impossible de retrouver les mêmes

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documents. L'expérience m'a toutefois appris que ces documents, qu'ils proviennent d'une source ou d'une autre, contiennent invariablement le même genre d'information. Comme je l'expliquerai au chapitre 3 de la première partie, l'idée que l'on se fait de la nation rwandaise, de ses difficultés, de ses impératifs prioritaires, de ses habitants et de sa politique, varie fort peu d'un organisme à un autre, ou d'une personne à une autre. De même, les quantités que l'on tient à mesurer sont toujours sensiblement les mêmes: superficie des parcelles, répartition des cultures, recettes du café, nombre d'enfants, et ainsi de suite. On ne trouve à peu près aucun renseignement sur ce que les gens pensent, ressentent ou espèrent; sur ce à quoi ils croient, ce qui leur déplaît et ce dont ils rêvent; sur leur vie sociale et ses conflits; sur la façon dont ils perçoivent le développement, l'État, ou le système d'aide extérieure; sur leurs ressources, leurs réseaux de relations, leurs capacités ou leurs aspirations. Tout ceci occupe précisément une grande place dans le présent ouvrage (dans la troisième partie en particulier), et force est de constater que les documents des projets de développement n'offrent guère que des aperçus indirects et sporadiques sur la vie réelle des habitants du Rwanda. TIen est d'ailleurs de même en ce qui concerne tous les pays africains et les personnes qui y vivent. Je tiens d'autre part à souligner que le présent ouvrage examine la filière de l'aide au développement dans son ensemble, et par conséquent tend à généraliser et à simplifier. Chaque fois que j'évoquerai un mode d'action ou de pensée, mon observation sera vraisemblablement en contradiction avec le comportement passé ou présent de certains organismes et de certaines personnes. Toute affirmation relative à la "filière" ou à la "communauté" du développement risque obligatoirement de faire tort à certaines personnes et à certaines organisations. Il en va de même, en fait, pour l'emploi d'expressions comme "les paysans", "les politiciens", "les Hutu" ou les "Tutsi" . Je me suis efforcé de respecter les variations qui existent dans chaque groupe, mais n'aurai certainement pu y réussir dans tous les cas. Si le lecteur a l'impression que je n'ai pas fait justice à son point de vue, ou que j'ai simplifié exagérément ses actes, je l'invite à ne pas refermer le livre précipitamment, mais plutôt à essayer de découvrir pourquoi ses perceptions diffèrent des miennes. Je ne prétends pas détenir une vérité absolue en cette matière; je cherche au contraire à réfléchir, en compagnie de mes lecteurs, à certaines questions importantes: comment promouvoir ou soutenir l'évolution sociale du Rwanda et de l'Afrique en général? Comment tirer les leçons du passé? Comment pourrons-nous faire mieux? Pour terminer, je rappellerai que mon livre étudie les causes du génocide de 1994, et le rôle que la communauté internationale du développement y a joué. Je n'ai pas étendu mon étude à la réaction de la communauté internationale face à la crise humanitaire qui a eu lieu après le

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INTRODUCTION

.

génocide, ni aux conséquences meurtrières de la "solution" finalement adoptée en 1997; je n'étudie pas non plus l'évolution sociale et politique qui s'est produite à l'intérieur du Rwanda à partir de l'été 1994, ni les événements dramatiques qui secouent le Burundi depuis 1993. Tous ces éléments sont naturellement en rapport avec le génocide, et ont tous une importance considérable pour quiconque s'intéresse à la région des Grands lacs. Dans tous les cas, comme dans celui du génocide, il s'agit de désastres humains d'une gigantesque envergure. L'étude de tant d'événements dépasserait cependant le cadre d'un seul ouvrage, et j'étais dans l'obligation de circonscrire l'objectif que je me fixais. Quoi qu'il en soit, le lecteur aura le

moyen de se rendre compte que les processus de violence structurelle et
d'autoritarisme, tels que je les décris à la troisième partie de cet ouvrage, n'appartenaient pas exclusivement à la deuxième république rwandaise. Ces processus existent encore, tant au Burundi qu'au Rwanda, et ils produisent les mêmes effets.

Il

PREMIÈRE

PARTIE

LE RWANDA: CADRE GÉNÉRAL

PREMIÈRE

PARTIE. CADRE GÉNÉRAL

1.

LE RWANDA AVANT L'INDÉPENDANCE: CONTESTÉE

UNE HISTOIRE

Avant de présenter un aperçu général de l'histoire du Rwanda précolonial, il importe de signaler le désaccord profond qui existe en cette matière, tant parmi les Rwandais que parmi les étrangers spécialisés dans l'étude de la région. Pour commencer, il existe de sérieuses divergences d'opinion en ce qui concerne la nature de la distinction entre Hutu, Tutsi et Twa. S'agit-il de groupes ethniques distincts, voire de races distinctes, comme l'ont soutenu certains? Ou bien s'agit-il de divisions socioéconomiques, ressemblant peut-être à un système de castes ou même de classes sociales, selon lequel autrefois quiconque possédait un gros troupeau était dénommé tutsi et jouissait d'une haute considération, tandis que les paysans étaient des Hutu, et les chasseurs et les artisans des Twa? (Chrétien 1985; d'Hertefelt 1971; Lemarchand 1966; Maquet 1969; Newbury 1988; Prunier 1995; Vidal 1974) . n y a un autre point important sur lesquels les spécialistes ne sont pas d'accord, en l'occurrence la nature du régime politique précolonial. Le royaume était-il fortement centralisé et inégalitaire, comme l'indiquent de nombreux textes, ou bien s'agissait-il au contraire d'un pouvoir royal plus théorique que réel en dehors des environs immédiats de la capitale? Dans quelle mesure existait-il des liens de dépendance, des échanges et des obligations mutuelles entre Tutsi et Hutu? Quel rôle jouaient les lignages, où se mêlaient Tutsi et Hutu, dans le système social et politique? A quand
remonte la pratique de l'ubuhake

-

échange

d'animaux

contre

services

-

considérée par bien des personnes comme la pièce maîtresse de l'inégalité ethnique - et de quelle nature était exactement cette pratique? Quelles étaient pour les Hutu les possibilités d'ascension dans l'échelle sociale? (de Heusch 1994; Franche 1995; Lemarchand 1970; Maquet 1961; Newbury 1988; Prunier 1995; Vidal 1985; Willame 1995a). Aucun consensus ne se dégage des travaux scientifiques en ce qui concerne la réponse à ces diverses questions (Archer n.d., 5; Emy 1994, 25; Guichaoua 1995a, 19-20). Ceci est dû en partie à la difficulté de recréer l'histoire des sociétés de tradition orale, ainsi qu'aux distorsions introduites par les versions eurocentriques, et manifestement racistes bien souvent, diffusées par les premiers colonisateurs, missionnaires et ethnographes. Toutefois la cause principale des difficultés rencontrées pour parvenir à une interprétation recueillant l'adhésion de tous est le fait que ces questions ont acquis une importance considérable dans le monde politique contemporain. C'est en effet sur la base de divergences radicales dans l'interprétation de

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L'AIDE COMPLICE?

COOPÉRATION

INTERNATIONALE

ET VIOLENCE AU RWANDA

l'histoire que s'édifient des identités collectives, la version adoptée par chaque groupe servant à justifier son comportement actuel. La position" officielle" hutu, qui était celle du précédent gouvernement, coupable du génocidel, et qui est appuyée par des travaux scientifiques considérables, ramène l'histoire du Rwanda à une conquête par des éleveurs tutsi "étrangers" qui auraient peu à peu subjugué les Hutu économiquement et militairement, les opprimant et les exploitant pendant des siècles. Lors de la "révolution sociale" de 1959, les Hutu auraient inversé ce rapport de soumission "féodale" et pris la place qui leur revenait. La version inverse, représentant la position "officielle" tutsi au Burundi et au Rwanda, et adoptée par de nombreux chercheurs - affirme que les Banyarwanda appartiennent à un seul groupe ethnique, et qu'à l'origine les différences entre Hutu et Tutsi ne représentaient rien de plus que des divisions socioéconomiques. Selon cette version, c'est le colonisateur qui est responsable du clivage entre Hutu et Tutsi, ayant créé les catégories racistes qui existent encore aujourd'hui, et ayant établi un système rigide d'inégalités socioéconomiques. Dans un tel débat, on pourrait soutenir à peu près n'importe quelle position, en invoquant pour "preuve" toute une série de spécialistes plus ou moins renommés dans le domaine des sciences sociales. Compte tenu de cette mise en garde, on peut dire que l'interprétation la plus généralement acceptée est la suivante: les éleveurs tutsi sont arrivés au cours des quinzième et seizième siècles au Burundi, au Rwanda et dans les régions avoisinantes par vagues successives venant du Nord, fuyant la famine et la sécheresse. Les agriculteurs hutu qu'ils rencontrèrent au Rwanda avaient immigré depuis des siècles dans cette région fertile, venus d'Afrique centrale. Les plus anciens habitants de la région sont les Twa, petit groupe marginal (1% seulement de la population) dont les occupations principales sont la poterie et la chasse. Tels étaient depuis longtemps les trois groupes qui composaient la population du Rwanda. Leur intégration était très avancée: ils parlaient la même langue, croyaient en la même divinité, partageaient les mêmes traditions culturelles, appartenaient aux mêmes clans, et vivaient côte à côte dans toutes les régions du pays. Il y a dans le monde entier peu d'exemples de groupes ethniques différents qui aient autant de traits communs. C'est ce qui a amené bien des gens à remettre en cause l'existence de groupes ethniques au
1

Le fait que cette interprétation soit celle du précédent gouvernement, coupable du

génocide, a amené de nombreux auteurs, par sympathie envers les centaines de milliers de Tutsi assassinés, à adopter sans discussion la vision opposée, selon laquelle il n'y a pas de groupes ethniques distincts au Rwanda, l'ethnicité étant une fable inventée par les colonisateurs belges. A titre d'exemple, voir Destexhe 1994.

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PREMIÈRE

PARTIE. CADRE GÉNÉRAL

Rwanda. Un tel raisonnement est toutefois erroné; en effet le concept d'ethnicité ne saurait être ramené à des distinctions physiques "objectives"; il s'agit plutôt d'une construction sociale, d'une «communauté imaginée» (Anderson 1991), tenant à créer une démarcation entre groupes inclus et exclus (Barth 1969). On trouvera chez Gurr (1993, 4) une bonne synthèse de la façon de voir la plus courante parmi les ethnographes: «ce qui permet de reconnaître une ethnie, ce n'est pas la présence d'un trait particulier ou d'une combinaison particulière de traits, mais plutôt la perception commune selon laquelle les traits définissant la communauté, quels qu'ils soient, en font un groupe à part.» Depuis de nombreuses années, la distinction ethnique est une réalité au Rwanda au niveau du discours public, à celui de la politique de l'État, et à celui du sentiment individuel. Les violences ethniques ont fait mourir et souffrir un nombre infini de personnes. TI est impossible de prétendre qu'elles n'existent pas en insistant sur les similarités culturelles, et il est également impossible de les justifier au nom de l'oppression d'une époque antérieure. A l'origine, la région interlacustre comprenait une série de petits royaumes qui étaient souvent en guerre les uns avec les autres. Les historiens ont établi que l'un des royaumes centraux, le royaume nyiginya, s'était lentement agrandi, allant jusqu'à prendre possession d'un territoire qui coïncidait en gros avec celui du Rwanda actuel (contrairement au cas de la plupart des pays africains, dont les frontières ont souvent été dessinées artificiellement par les pouvoirs coloniaux). L'expansion s'était faite de deux façons: d'une part conquête territoriale de royaumes voisins, d'autre part accroissement de l'autorité exercée sur le territoire. Le royaume central avait accru son autorité en nommant des chefs recrutés parmi sa population, et également en renforçant une idéologie religieuse qui attribuait au roi des pouvoirs divins. TI existait dans le Rwanda précolonial une autre division sociogéographique importante. Jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, une grande partie du Nord-Ouest appartenait à plusieurs petits royaumes hutu, dans lesquels vivaient également des Tutsi, mais en petit nombre et dépourvus de pouvoir politique. Pendant longtemps ces royaumes résistèrent à l'agression du royaume tutsi du Rwanda central; ce n'est qu'au début de l'époque coloniale, avec l'aide de l'armée allemande, qu'ils furent incorporés dans ce qui est maintenant le Rwanda. Comme l'ont relevé certains auteurs, les violences dirigées contre les Tutsi entre 1959 et 1963 ont eu une ampleur particulière dans le Nord (Lemarchand 1970; Prunier 1995). L'ancien président Habyarimana était originaire de cette même région, ainsi que les piliers du régime responsable du génocide de 1994 {l'épouse d'Habyarimana et sa famille, principaux organisateurs du génocide, appartenaient à un 17