L'Albanie entre la pensée totalitaire et la raison fragmentaire

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A travers deux lignes de réflexions, éléments d'un seul et même processus, qui ne cessent de s'enchevêtrer tout au long des interprétations du livre, l'auteur affirme que les totalitarismes du XXe siècle, bien que rupture tragique du cours des événements, ne représentent pas une réalité " hors histoire " et " hors culture ". Dans son livre, Artan Fuga fait appel à la pensée philosophique de Dewey, Heidegger, Merleau-Ponty, Ricoeur, etc. pour essayer de profiler une logique d'interaction catégorielle redonnant la voix aux acteurs sociaux de la Cité et qui servirait comme fondement d'un nouveau discours démocratique et d'un autre ensemble de catégories à penser
Publié le : jeudi 1 avril 1999
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EAN13 : 9782296376564
Nombre de pages : 200
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L'Albanie entre la pensée totalitaire et la raison fragmentaire

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Verlneren
Dernières parutions

Hubert VINCENT, Education et scepticisnle chez Montaigne, ou Pédantisme et exercice du jugement. Brigitte LEROY- IÉMON,L'altérité fondatrice. V Cécilia SANCHEZ,Une discipline de la distance, l'institutionnalisation universitaire des études philosophiques au Chili. Véronique FABBRI,La valeur de l'œuvre d'art. François ROUGER,L' événenzent de monde. Roman INGARDEN,De la responsabilité. Ses fondements ontiques (traduction française et présentation par Philippe Secrétan). Michel SERVIÈRE, sujet de l'art précédé de Com1ne s'il y avait un art Le de la signature de Jacques DE,RRIDA. Ivaylo DITCHEV, onner sans perdre. L'échange dans l'inzaginaire de la D modernité. Juan MONTALVO, Oeuvres choisies. Janine CHÊNE,Edith & Daniel ABERDAM (textes recueillis par), Comment devient-on dreyfusard? J. H. LAMBRET,Photonlétrie ou de la mesure et de la gradation de la lumière, des couleurs et de l'onzbre 1760. Trad. du latin: J. Boye, J. Couty, M. Saillard. Muhamedin KULLASHI, Humanisme et Haine. Marie-José KARDOS,Lieux et lumière de Rome chez Cicéron. Jacques POULAIN, enser, Au présent. P Charles RAMOND, pinoza et la pensée moderne. S Wolfgang KAMPFER, e temps partagé. L Alberto GUALANDI, rupture et l'évènement. La Marie CRISTINA FRANCOFERRAZ,Nietzsche, le bouffon des dieux. Jacques POULAIN, a condition dénlocratique. L Marcos SISCAR,Jacques Derrida. Rhétorique et philosophie. HUBERT VINCENT,Vérité du septicisme chez Montaigne. JOHN AGLO, Norme et Synzbole. Les fondements philosophiques de l'obligation.

ARTAN FUGA

L'Albanie entre la pensée totalitaire et la raison fragmentaire

Polytechnique ..FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

(Ç)L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7266-4

A mon pays magique, inaliénable à tout système politique

L'auteur

Ils étaient des montagnards qui vivaient isolés depuis des siècles et génération après génération, ils luttaient contre le dragon. Ils auraient pu ne pas le faire, restant chacun dans leur coin. Mais le dragon était cruel. Il occupait les fontaines d'eau et la soif faisait souffrir tout le monde, les plus jeunes jusqu'aux plus vieux. Il n'y avait pas d'autre solution, ou la mort ou le combat. Ils s'étaient battus des dizaines de fois, par les temps glacés de l'hiver et les ,saisons désertiques de l'été. Souvent, ils avaient gagné, mais le dragon réapparaissait; les souffrances, les dilemmes et les batailles ensanglantées se poursuivaient sans cesse. Jusqu'au jour où un inconnu leur avait dit: "il faudrait tuer l'âme du.dragon qui se trouve au-dehors de son corps. Vous ne luttez désespérément que contre son instrument, son corps de dragon, manifesté en tant qu'apparence trompeuse, alors que son âme véritable est incarnée en un énorme serpent qui vit làhaut, dans une grotte obscure, au sommet de cette montagne couverte de nuages et d'un brouillard trop épais."
D'après le motif d'un vieux conte albanais.

PREMIER CHAPITRE

LA COURONNE ET LE LIVRE

I. LE RATIONNEL DEVENU ABSURDE ET L'ABSURDE DEVENU RATIONNEL L'un des traits les plus essentiels de cette immense réalité que l'on appelle discours, langage, rationalité et signification discursives, c'est son existence unifiée, son tissu homogène, son utilisation comme un instrument universel, prêt à servir, individuellement ou collectivement. Il est bien possible d'en prendre conscience sans, quand même, devenir insensible à la multiplicité des manifestations de cet univers géant. Parce qu'il faut bien accepter aussi le fait évident que la signification des mots, les coupures conceptuelles et linguistiques de la réalité, la mise en perspective de ce qu'on appelle "le monde", ont été différentes en fonction des civilisations successives, des divers groupes sociaux, du fait qu'il s'agissait d'un projet de réorganisation sociale ou de renforcement des structures sociopolitiques existantes. Indépendamment de ces multiples manifestations et en deçà de celles-ci, les gens ont communiqué entre eux dans l'espace et dans le temps. Donc, ils se sont fait comprendre d'une façon mutuelle et à l'intérieur de chaque génération. Même, la guerre, l'état le plus poussé du déchirement interne d'une civilisation donnée, ne serait pas possible sans une certaine compréhension réciproque entre belligérants, comme un signe et comme un fait inéluctables de la continuité du champ de la signification. Derrière les malentendus, les préjugés et les mutuelles méconnaissances, il y a eu toujours un 7

niveau, même minimal, d'inter-compréhension. On arrive à comprendre, quand même, que l'adversaire c'est l'Autre, ce n'est pas le soi-même. Au fond même de l'incompréhension extrême de l'Autre, il existe toujours un processus indéniable de compréhension. L'ignorance tot~le de l'Autre est impossible: "Je comprends bien, que je ne le comprenne pas". La notion même de l'héritage culturel de la civilisation témoigne de son côté du fait de la communication des êtres humains entre eux dans le temps. Ce processus serait impossible en dehors de quelques systèmes de signification qui restent presque invariables dans le temps et qui font devenir possibles soit la transmission des cultures anciennes dans des univers culturels plus récents, soit la "traduction", même approximative, de "l'ancien" dans le "nouveau". Le fait que "il y a chose", par exemple, reste toujours présent et commun à tout discours. Quand on parle d'un objet, on garde toujours dans Cesprit, même implicitement, la préconception de l'existence de la "chose" : Il s'agit d'une chose. On est d'accord là-dessus, bien qu'on puisse la nommer différemment. Il s'agit d'une "chose", on s'en est entendu, bien que quelqu'un l'appelle "l'hôpital" et l'autre, son adversaire, la désigne comme une "prison". Il s'agit de "quelque chose", implicitement acceptée, même quand on se dispute sur sa nature "corporelle" ou "psychologique". La cerise, c'est une "chose", même quand on dit qu'il ne s'agit que d'un produit de ma propre perception; elle reste également une "chose" même quand on la définit comme un objet extérieur à ma propre envie de la goûter. Même le néant se désigne comme une "chose", c'est "la chose" du fait que le "néant" existe. On dit que le "néant" existe, dans la même façon qu'on dit que le tout existe, l'être existe, la mort existe. L'énoncé inévitable, parfois implicite: "il y a chose", sousentend nécessairement un ensemble de procédures et de conditions inhérentes sans lesquelles cet énoncé ne saurait pas exister à n'importe quelle forme possible. Ces procédures et ces conditions forment un tout et ne peuvent pas se constituer séparément.

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"La chose existe" voudrait dire, tout d'abord, qu'il y ait quelque chose qui n'est pas moi-même. Elle est là, en face de moi, elle existe comme une autre réalité par rapport à moimême. Etre "chose", cela ne voudrait pas dire qu'elle existe obligatoirement comme une réalité extérieure et indépendante de la subjectivité humaine. "La chose" pourrait avoir une existence simplement comme un pur senti, ou comme un résultat de transformations logiques. Dans ce cas-là, elle pourrait bel et bien coexister avec "le soi" dans un même univers subjectif, mais toujours identifiable par "le soi" comme "autre", obéissant à d'autres régimes d'existence. Le chaos, l'anarchie, le néant, l'immatérialité, la mort, l'esprit, l'âme immortelle auraient le même statut de "chose", dans le sens que l'homme les identifie comme entités séparées et qu'ils représentent d'autres réalités par rapport à lui-même, pris dans sa propre intimité. Même quelqu'un qui s'inscrirait dans une perspective psychologique du monde n'aurait pas pu éliminer la "chose". Le solipsisme le plus absolu, éliminant radicalement le monde, ne saurait pas faire éliminer la "chose". Car le sujet se voit comme" chose". Paradoxalement, il regarde comme" autre" son propre soi, vivant dans un univers "désertique", mais qui ne peut pas être le désert, parce qu'il vit, de toute façon, en compagnie avec le "soi-même". Etre en solitude, comme Hannah Arendt le disait, ne voudrait pas dire forcément vivre seul. Solitude et esseulement sont deux situations différentes. Il est important de comprendre en profondeur le sens de l'énoncé: il y a chose, en tant qu'il y ait chose qui n'est pas mon propre moi intime. Cela introduit une autre implication primordiale: la "chose" n'est pas seulement une autre réalité par rapport à une subjectivité intime. Bien entendu, dire "qu'il y a une chose", cela voudrait dire qu'il existerait une réalité, désignée comme "autre" par rapport à toute personne humaine prise dans son intimité. Dire "chose", cela implique que le désignant de cette "chose", que tout désignant, en tant qu'un être humain, se trouve mis à l'écart, en face d'une "chose" qui n'est pas son propre" soi". Par conséquent, tout ce qui n'est pas le désignant, qui n'est pas "moi", "toi", "il", qui n'est même pas "nous", en tant qu'une 9

réalité profondément intime et pré-désignée, devient une réalité qui exclurait dans sa profondeur toute "prise en charge" d'elle par n'importe quel sujet intime humain. Ainsi, la "chose", à l'intérieur de diverses cultures, nous envoie vers une réalité qui n'est pas affectée par la singular~té humaine, vers une structure impersonnelle, indépendante de chaque sujet intime. "La chose existe" implique aussi qu'elle est démontrable en elle-même. Il s'agit d'une procédure d'identification. Dans ce sens-là, l'énoncé montre à la fois la capacité d'identification de l'homme et la nature identifiable de la "chose", comme quelque chose séparée et séparable de son entourage, fait qui implique l'existence plurielle de l'être du monde dans les images que l'homme crée sur lui. La "chose" voudrait dire aussi qu'elle n'est pas seulement une telle ou telle autre chose, différente ou contraire à elle-même. Une "chose" en cours d'identification représente une entité qui se diffère de toute autre chose et elle exclut, d'après diverses cultures de signification, toute autre chose. En dehors de ce processus de négation et d'exclusion, dirait-on, indispensable pour avoir une identification, il serait vain de parler d'une "chose" seule et unique. Sans la pluralité ou la multiplicité des choses, mises entre les parenthèses de l'exclusion-l'implication, il n'y aurait pas eu de "chose". L'univers de la rationalité humaine et du langage trouve sa nature homogène, interactive et de succession, sa propre synchronie, dans l'existence des invariants de signification, comme par exemple, le principe de l'identification par la différence. Un liquide pourrait bien être nommé de l'eau, de l'encre, du vin, etc. Plusieurs individus pouvaient en avoir différentes images. Mais, tous procèdent en opérant sur la "chose", donc, tout le monde se met d'accord qu'il s'agit bien d'un liquide donné, qu'il soit du vin, de l'eau, du sang ou de l'encre. L'invariant, en lui-même, reste implicite et il appartient au monde du non-dit. Il représente l'instrument de l'intercompréhension existant même dans ces cas où les interlocuteurs se contredisent sur la signification concrète des choses. La personne A pourrait bel et bien dire qu'il s'agit du vin; B, par contre, a l'impression qu'il s'agit de l'encre, mais derrière ce conflit il existe un accord tacite concernant le fait que les deux 10

personnes, à la fois, procèdent d'identification: "la chose est". * * *

à travers

un processus

Dans le discours de la légitimation des pouvoirs politiques, indépendamment du fait qu'il s'agit de la propagande, de l'idéologie, de la pensée philosophique qui les rendent intelligibles, etc., on procède selon divers types d'identification. Les concepts politiques et les catégories philosophiques sont construits en obéissant à une architecture donnée, qui représente, en fin de compte, un système particulier d'identification. Depuis longtemps, le pouvoir autoritaire se légitime au niveau philosophique à partir de deux façons différentes: a. En affirmant l'ordre rigide, transcendant à l'oeuvre humaine, "inscrit" dans la matière corporelle, naturelle ou raciale et qui s'impose aux actions, aux institutions et à l'organisation sociale tout entière. C'est en effet une sorte de "droit divin" séculaire. Toute signification d'institutions ou d'actions humaines, en dépit de sa propre particularité, prend un sens global, commun, à l'intérieur de cet univers imprégné de matérialité. Il s'agit d'un invariant compréhensif fondé sur la matérialité. L'autorité du Prince s'est, en effet, légitimée par la domination incontestable de "la matière" sur le reste de l'univers. Cet univers devient légitime à travers un type de pensée et une philosophie qui font prévaloir le déterminisme, le lien causal, le corporel, la matière, l'instinctif, le structurel sur tout autre ordre de catégories. b. En affirmant le flou, l'univers chaotique et non structuré de la subjectivité humaine. Dans ce type de monde constitué par un autre invariant inter-compréhensif, c'est la poésie, l'art, l'invention caractérisant l'oeuvre humaine qui comptent. Il n'y a plus de prédestination, de déterminisme, de structurel, de "cause à effet". C'est plutôt une philosophie du subjectif, du hasard, de la libre volonté qui cherche à constituer un sens à toute institution. Il

Le "droit divin" perd de sa valeur et devient une sorte du non-droit généralisé. Personne ne peut plus justifier ses actes et ses paroles en termes de droit. C'est la logique humaine tout entière qui perd du terrain parce qu'il n'a plus de substance homogène où chaque acte et action pourrait s'inscrire. Mais cela ne veut pas du tout dire qu'il n'y ait plus d'autorité. Par conséquent, le pouvoir utilise une logique fondée sur l'existence d'un monde à qui lui manque tout ordre logique possible. Le pouvoir autoritaire se constitue d'après la logique du plus fort. Rien n'est inscrit quelque part. Tous peuvent imposer leur loi contre les autres. La seule issue possible de ce chaos universel, c'est la constitution d'un pouvoir déchaîné, soustrait de toute contrainte et aux mains libres, qui créerait son propre ordre. Le "droit divin" revient dans la forme du "non-droit" généralisé. * * Le pouvoir autoritaire bâtit son socle en utilisant une logique d'exclusion: soit "l'ordre matériel" exclurait le chaos subjectif et deviendrait le seul maître du monde; soit le flou inventif et déchaîné de la volonté subjective se dirait comme étant la seule réalité possible excluant toutes sortes de substances corporelles et en lui niant toute existence. Le problème devient important et sérieux parce que l'invariant inter-compréhensif fondé sur ce principe d'exclusion catégorielle ne représente pas simplement une logique politique. Le politique et le social se relient ensemble d'une façon solide et vivent ensemble, nécessairement l'un à côté de l'autre. L'exclusion catégorielle devient ainsi un invariant intercompréhensif pour toute la société, même quand il s'agit d'une société et d'une civilisation déchirées en plusieurs parties hostiles et qui se trouvent en état de conflit permanent. L'exclusion catégorielle devient un instrument d'intercompréhension dans une situation de non-compréhension généralisée. "Je comprends que je ne le comprends pas" ou "Je sais de mon ennemi, qu'il me traite aussi en ennemi redoutable." *

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Dans la réalité sociale, le principe de l'exclusion catégorielle a pris la forme rigide de la loi de l'identité et du tiers exclu. On défend largement l'idée que cette loi représente le fondement inébranlable de la science et de la psychologie de l'homme, l'humus de tout discours rationnel, l'étiquette qui fait "vendre" comme valable toute oeuvre littéraire, culturelle ou scientifique et lui donne une autorité indispensable pour qu'elle s'intègre dans l'univers de l'héritage de la civilisation. Cette loi logique, cet invariant d'inter-signification, pris dans une interprétation rigide et au pied de la lettre, mènent vers un univers intellectuel manichéen et dichotomique et vers une double représentation de l'image du monde: La cause et l'effet, le déterminisme et la liberté, la matière et l'esprit, le corps et l'âme, le Bien et le Mal, l'ami et l'ennemi, la dictature et la démocratie, le peuple et l'élite, le religieux et l'athée, l'ordre et le chaos, le mouvement et le repos, l'Orient et l'Occident, le rationalisme et l'irrationalisme, le oui et le non, la lumière et les ténèbres, le bourreau et la victime, le coupable et l'innocent, la vérité et le mensonge. Il s'agit d'un dédoublement conceptuel du monde qui sert d'invariant d'inter-compréhension et qui fait qu'on garde un regard limité et rigide sur la réalité, de la même façon qu'un volet rend possible un regard à travers la fenêtre vers l'extérieur selon la forme, le relief et l'organisation de ses propres éléments constitutifs. Le grand débat sur la source primaire de cette façon de s'approcher de la réalité nous laisse ici quelque peu indifférent: est-ce le pouvoir qui devient la source primaire de ce dédoublement catégoriel et l'impose à la société ou, par contre, est-ce la société, elle-même ce corps "naïf", à la fois coupable et innocent, lui-même, qui transmet au pouvoir autoritaire cette logique dichotomique pour la montrer ensuite du doigt comme la source du Mal? Qui est la victime et qui est le coupable? * * Tout l'univers dichotomique qui s'impose à nous comme la seule forme possible du rationnel, se fond sur la dichotomie 13 *

fondamentale entre le sujet et le corps, l'homme et la nature, l'intérieur et l'extérieur. On pense l'homme en tant que sujet, comme une unité séparée et séparable du monde des choses. Sur le couple catégoriel: homme-chose, on bâtit ensuite tout un univers dichotomique comme la seule configuration rationnelle possible. Le dichotomique prend l'allure du rationnel, devient la seule forme logique de faire penser le réel, tandis que toutes sortes de pensées qui s'échappent au dichotomique rigide se considèrent comme absurdes. Au fond, comme Gabriel Marcel l'a très remarquablement montré, le rapport réel semble inversé. Des invariants intercompréhensifs utilisés par les pouvoirs autoritaires, qui ont été mis en pratique aussi par la société qui a modelé ces pouvoirs ou s'est laissée modeler par eux-mêmes, se fondent, semble-t-il, sur une réduction absurde: soit on accepte seulement l'existence des "choses" en niant l'homme dans sa propre intimité, donc on imagine un monde sans hommes; soit on reconnaît la présence de l'homme solitaire en niant l'existence du monde. Mais, dans les deux cas, on peut constater que le fond primordial de la logique dichotomique, c'est la nette distinction entre l'homme et les choses qui nous mène vers l'acceptation du fait qu'on peut parler, de l'homme sans assumer la tâche de parler aussi des choses que sa réalité implique; et qu'on pourrait parler aussi des choses sans rendre compte de leur rapport avec l'homme qui les désigne et les découpe. Ainsi dans l'alternative proposée et imposée, notre choix serait toujours absurde. Il se situe toujours entre un monde sans hommes et un homme solitaire. C'est une alternative qui mène toujours à une impasse logique en choisissant entre le désert et la solitude. Les deux choix imposés prennent un contenu absurde parce que chacun des deux s'efface par le sens même qu'il contient. En effet, comment peut-on concevoir une image réelle du monde sur lequel on nous parle, en acceptant à la fois le fait qu'il s'agit d'un monde désertique et où jamais une quelconque personne, n'a mis le pied. Comment est-il possible ensuite qu'un homme, qui se dit absolument solitaire, qui se prend pour quelqu'un qui représente en personne tout l'univers, nous raconterait quand même ses 14

aventures dans des pays qu'il a traversés? Tel est le triste choix que le pouvoir autoritaire et totalitaire propose à l'homme comme une logique sociale prête à servir: tu es libre de raisonner, de penser ce que tu voudras, à condition que tu ne penses qu'en utilisant une logique dichotomique, donc en ayant comme invariant primaire d'inter-compréhension, l'image virtuelle d'un monde désertique et d'un homme solitaire. Tu es libre de choisir entre le désert et la solitude. Gabriel Marcel dit justement que la dichotomie corps-sujet est au fond absurde, impossible et impraticable. Que le corps soit séparable du sujet et que le sujet se sépare du corps, cela voudrait dire que la désincarnation est possible. Il faut renoncer à l'incarnation comme le fait primaire de la condition humaine. L'incarnation implique que l'existence du corps et celle du sujet, comme deux réalités distinctes, seraient impensables. On aimerait parler d'une réalité qui échappe à la dichotomie, d'une réalité corpssujet comme une inter-réalité. Gabriel Marcel écrivait que "...j'oserai appeler le corps-sujet, ce corps que je suis sans

pouvoir m'identifierà lui." 1

Et, justement, je ne peux pas toucher la réalité immédiate de mon corps sans l'intermédiaire de la sensibilité qui appartient tout d'abord à mon corps en lui-même. Donc, je suis mon corps médiatisé par mon sujet doté d'une sensibilité corporelle et réciproquement je suis mon propre sujet médiatisé par mon corps. Je ne peux pas être seulement un sujet pensant, je ne peux pas être uniquement une substance corporelle, je ne peux pas être non plus les deux réalités indépendantes en ellesmêmes et unifiées après coup par une quelconque force cosmique. Je suis "moi-même" comme pure subjectivité médiatisée par une sensibilité qui appartient tout d'abord à mon corps; j'ai un corps, je suis en contact avec mon corps, mais seulement médiatisé par ma propre sensibilité. Je ne pourrai jamais savoir ce que est mon sujet « pur », parce qu'il est toujours constitué d'une sensibilité qui appartient à mon corps. Réciproquement, je ne pourrai jamais savoir ce que mon corps
1 Gabriel Marcel, Essai de Philosophie Concrète, p. 44, Gallimard 1940, Paris.

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est en lui-même. Je ne connais que mon corps médiatisé par ma propre sensibilité. Quand je pense et quand je parle de mon corps, je pense et je parle aussi demon sujet, et quand je pense et je parle de mon sujet, je ne peux pas me débarrasser de la présence inévitable de mon corps. En caractérisant cette situation qui dépasse le monde du "ou" ..., ..."ou" , Gabriel Marcel écrivait: "Etre incarné, c'est apparaître comme corps, comme ce corps-ci, sans pouvoir m'identifier à lui, sans pouvoir non plus m'en distinguer-identification et distinction étant des opérations corrélatives l'une de l'autre, mais qui ne peuvent s'exercer que dans la sphère des objets. Ce qui ressort clairement de cet ensemble de réflexions, c'est qu'il n'y a pas, à la rigueur, de réduit intelligible où je pourrais m'établir, en dehors ou en deçà de mon corps; cette désincarnation est ,,2 impraticable, elle est exclue par ma structure même. Penser un monde sans hommes et l'existence d'un seul l'homme "subjectif" qui raconte, c'est, selon Gabriel Marcel, effectuer "une ascèse intellectuelle". 3, c'est me dérober de mon propre corps. Les choses aussi, bien qu'elles paraissent sans aucun rapport avec l'homme, ne peuvent se représenter devant l'homme qu'à travers l'intermédiaire du corps et de sa capacité sensible. Le rapport entre le sujet et les choses, disait Gabriel Marcel, ne se constitue pas comme une relation entre deux unités séparées. Il s'agit plutôt d'une participation réciproque. Le corps est un intermédiaire entre le sujet et son propre corps, il est aussi un intermédiaire entre ce sujet et les choses. Les choses n'existeraient comme images que sous l'influence indéniable du contact humain avec elles-mêmes. Il ne s'agit pas d'images des choses en elles-mêmes, mais d'une représentation des choses en contact avec l'homme. L'image du monde désertique, sans hommes, c'est un non-sens dans les termes; également comme la solitude de l'homme possédant un corps et qui ne pourrait être qu'un corps parmi les autres. L'homme devient conscient qu'il possède un corps seulement quand il se met en contact avec les choses. Le vécu de son propre corps est
2 Gabriel Marcel, ibidem, p.35. 3 Gabriel Marcel, ibidem, p.3 5.

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médiatisé par un contact préalable avec les choses qui l'entourent. En poursuivant en toute fidélité cette perspective, nous dirions que la forme d'intelligibilité fondée sur l'absurdité de la désincarnation, ce type d'invariant inter-compréhensif basé sur la dichotomie conceptuelle et sur la loi du tiers exclu interprétée d'une façon rigide, c'est du rationnel fondé sur l'absurde. Ainsi, les rôles sont renversés. L'absurde prend la place du rationnel, sert de fondement pour lui. Par conséquent le rapport réel entre le corporel et le subjectif qui devrait représenter la ligne de départ de toute analyse rationnelle, se met à l'écart, comme de l'absurde. Gabriel Marcel y voyait bien un résultat de la liberté humaine, tristement, sans limites: "Je peux choisir l'absurde, parce qu'il m'est aisé soit de me persuader qu'il n'est pas absurde, soit même de le préférer en tant qu'absurde; il suffit pour cela que j'interrompe arbitrairement une certaine chaîne de réflexions." 4 * * Le but de ce livre est d'arriver à expliquer pourquoi et comment on a fait cette triste et dramatique option dans des sociétés qui ont été produites par des pouvoirs autoritaires, ou qui les ont produits. Pourquoi cette triste utilisation de la liberté humaine? Pourquoi se sert-on de l'absurde pour fabriquer "le rationnel", et pourquoi a-t-on pourchassé le rationnel comme de l'absurde pour ne lui réserver ensuite une place qu'en prison, en exil, en hôpitaux psychiatriques ?Pourquoi la folie est-elle devenue sagesse et a-t-elle pris place dans les universités et dans les académies? Pourquoi la folie devient-elle sagesse et la sagesse se considère-t-elle comme une pure folie? *

4

Gabriel Marcel, Ibidem, p.39. 17

II. PENSER L'ÉTERNEL RETOUR DE L'AUTORITAIRE

A. Le boomerang
Les chutes des pouvoirs et des régimes politiques: .royautés, républiques, empires ont été produits de différentes façons. Quelque part, les envahisseurs détruisaient tout en remuant ciel et terre. Ailleurs, la guerre entre les fractions adversaires effondrait les structures de l'Etat. Dans un autre cas, l'empoisonnement ou l'assassinat du Prince marquaient la fin d'un régime, et l'affaissement des murs ou l'effondrement d'une forteresse représentaient la fin d'un pouvoir. Le régime stalinien en Albanie, après avoir dominé totalement la scène sociale et politique du pays, après avoir appelé à son secours les énergies et les vertus de ses citoyens, après avoir légitimé son propre pouvoir à travers un discours idéologique sublime et héroïque, prit fin d'une manière banale, la plus ordinaire et la plus honteuse possible. On ne saurait pas effacer de mémoire la vision de ce dimanche d'un ciel gris et lourd de décembre 1990, où les forces de police et de "Sigurimi" frappaient à coups de bâton les étudiants qui voulaient manifester dans les rues de la capitale. Cette rue périphérique de Tirana où face à face se dressaient les bâtiments de l'ambassade italienne (actuellement y réside l'ambassade des Etats-Unis d'Amérique) et la résidence de l'ambassadeur français, devint témoin de cette fin honteuse: des menaces sur les jeunes de vingt ans, des coups, des douleurs, des hurlements. Ceci est la fin. Alors que le début était lié une fois encore aux jeunes de 20-25 ans. Ceux qui créèrent le régime politique en Albanie pendant les années 40-50, qui combattirent contre les fascistes et les nazis, qui reconstruisirent tout ce qui était détruit pendant la guerre et qui travaillèrent plus tard partout pour assécher les marais, construire les usines et défendre les frontières du pays. L'histoire du régime politique stalinien en Albanie s'étend ainsi entre deux périodes: l'élan, l'héroïsme et les idéaux d'une génération de jeunes des années 40, et l'insulte et la violence contre la jeunesse universitaire de l'année 1990 un .18

~ dimanche de décembre 1990 à l'heure où des centaines de milliers de gens dans le monde se rendent à la messe. Une histoire d'aliénation totale qui nous pousse à découvrir son énigme. Une histoire controversée se situant entre la construction et la destruction du "Même", comme ces murs de la forteresse albanaise de Rozafa qui, selon la légende, se faisaient pendant le jour, à travers un travail pénible, et se défaisaient durant la nuit par une force mystérieuse. Un mythe de Sisyphe dans une version originelle. Après la chute des régimes socialistes des autres pays de l'Est, il fut évident que le pays le plus totalitaire en Europe, l'Albanie, bon gré mal gré, suivrait également le chemin des réformes institutionnelles dans tous les domaines. Sur le plan politique, on souhaitait passer d'un régime à parti unique à une organisation politique pluraliste construite suivant les principes d'un "Etat de droit". Dans le domaine économique, on voudrait bien s'acheminer, parfois sous contrôle, parfois spontanément, vers la création de structures économiques privées. Sur le plan de la vie intellectuelle de la société, le principe de la liberté de conscience et de l'expression a voulu créer des possibilités formelles pour la libre concurrence, sans contrainte juridique, des différents courants de l'art, de la culture et de la pensée. Au bout de quelques années, l'Albanais ayant vécu autrement doit, dans sa vie quotidienne, s'habituer à une société fondée sur des valeurs entièrement différentes. Généralement, à cause de leur expérience historique, les Albanais s'adaptent sans difficultés majeures aux nouveaux régimes politiques. C'est ce qui se passe aujourd'hui. Or, les générations actuelles ne peuvent pas se débarrasser facilement des angoisses du passé. En se rendant au marché, face à des commerçants qui jouent librement avec les prix, échangeant la devise au marché noir, taquinant sans gêne le premier touriste étranger survenu sur son chemin, se promenant avec sa femme et ses enfants selon la tradition, même là où dans le passé pas une mouche n'avait le droit de passer: dans le quartier des villas de rex-nomenclatura, l'Albanais se demande: dans quelle société, ai-je vécu dans le passé? Pourquoi l'acceptais-je si humblement? Ayant appris qu'il n'y a plus de travail dans les usines qui ont fermé leurs 19

portes et qu'il doit vivre grâce aux médiocres allocations de chômage, voyant sur le marché des marchandises qu'autrefois seuls les gens autorisés à le faire pouvaient acheter (par exemple les familles des martyrs de la Deuxième guerre mondiale) et qui maintenant sont accessibles en théorie mais hors de portée à cause des prix exorbitants, ayant porté jusqu'au sixième étage des sceaux d'eau re.mplis au rez-de-chaussée, ayant passé des nuits froides sans électricité, ni chauffage, l'Albanais se demande: dans quelle société, ai-je vécu? Où visje actuellement? Quel sera mon avenir? Pourquoi ai-je tout changé si brusquement? En d'autres termes, les questionsangoisses: Où ai-je vécu? Où suis-je? pouvaient se poser autrement: quelle était la logique socio-politique du régime stalinien en Albanie? Quel est le fond politique de la période actuelle dans la société albanaise? A notre avis, ces questions constituent à présent des questions capitales qui influencent toute la scène politique du pays. La réponse à ces deux questions, une réponse qui a prédominé en Albanie jusqu'à ce jour n'a pas eu un caractère convaincant. Elle a été plutôt de nature médiatique. Elle s'appuie globalement sur des propositions psychologiques et volontaristes: "Une poignée de personnes, voire une seule personne, a instauré sa dictature personnelle en Albanie, elle a menti au peuple et de force s'est imposée, et pendant 50 ans elle a installé la terreur en obligeant presque tout le monde à se résigner malgré sa propre volonté." Ainsi, l'histoire n'a plus sa propre logique. Elle devient l'oeuvre de l'esprit malin d'un individu ou d'un groupe d'individus, produit de leur seul sentiment sadique, égoïste et narcissique. Une telle réponse serait injuste, car elle fait de la quasi-totalité des Albanais soit des victimes, soit des opposants de l'ancien régime politique, en laissant dans l'oubli ceux qui en furent les vrais martyrs, ceux qui pour seule faute eurent leurs idéaux et qui souffrirent en prison, furent torturés dans des cachots froids et obscurs, furent fusillés avec ou sans un jugement de tribunal, ceux qui payèrent la liberté de leur pensée au prix de leur déportation ou de la déportation de leurs familles et de leurs enfants au fin fond des zones ex-marécageuses du pays. Selon cette réponse, ce demi-siècle passé ne constitue pas une partie 20

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