L'alimentation en eau de Caesaera de Mauritanie et l'aqueduc de Cherchell

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296153974
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Philippe LEVEAU et Jean-Louis PAILLET

L'AliMENTATION EN EAU DE CAESAREA DE MAURETANIE et l'aqueduc de Cherchell

Préface de Mounir BOUCHENAKl, Sous-Directeur du Service des
Antiquités et des Beaux-Arts de l'Algérie.

- Éditions L' HARMA TT AN 18, rue des Quatre-Vents 75006 PARIS
Librairie

Aux femmes des archéologues, marins, A tous nos souscripteurs.

des alpinistes

et des

La couverture a été réalisée par S. de Butler, dessinateur C.N.R.S., Aix-en-Provence.

au L.A.P.E.M.O.,

I.S.B.N.2-85802-012-4

PREFACE
Au cours des dernières années, plusieurs publications relatives aux constructions et aux travaux d'hydraulique dans l'Afrique antique ont souligné l'intérêt de ces questions qui relèvent à la fois de l'archéologie et de l'histoire économique et sociale. Après les travaux de J. Birebent, sur l'Est algérien (1), de P. Aupert, sur le nymphée de Tipasa (2), et de F. Rakob, sur l'aqueduc de Zaghouan et l'alimentation en eau de Carthage (3), voici un ouvrage consacré à «L'alimentation en eau de Caesarea de
Maurétanie et l'aqueduc oriental de Cherchell >>.

Au cours de leur séjour en Algérie, les auteurs, architecte et historien de l'Antiquité, qui ont exercé au titre de la Coopération Culturelle, ont pu collaborer avec le Service des Antiquités, notamment pour l'étude de l'arrière-pays de Cherchell et plus précisément pour les relevés et la prospection du système d'alimentation en eau de la capitale de l'ancien royaume de Maurétanie, devenue chef-lieu de la province à Npoque romaine. Dans l'introduction, la ville de Cherchell est rapidement présentée au lecteur, ainsi que les conditions physiques et hydrologiques d'ailleurs assez défavorables qui expliquent pourquoi les anciens avaient dû chercher, à un moment du développement urbain, l'eau à plus de trente kilomètres de là. Cependant, les autres ressources en eau du site n'ont pas été négligées pour autant et, à l'exef!lple des villes voisines, comme Tipasa et Gouraya (antique Gunugu), Cherchell possédait de nombreuses citernes, très souvent aménagées sous les maisons particulières, mais parfois à proximité d'un édifice public. Ainsi, cette récente découverte au Nord de la route nationale n° Il, en face du Parc Bocquet, de deux citernes séparées par une cloison, sous la propriété Amokrane : la première mesure 8,25 m de longueur sur 4 m de largeur et la seconde 9 m de longueur sur 4 m de largeur. Ces citernes placées dans le sens est-ouest, étaient voûtées et l'on voit encore la trace du coffrage en roseaux sur la voûte. La profondeur visible depuis le haut de la voûte est de 3,50 m, mais il semble y avoir une couche de terre de remblai au-dessus du fond des citernes. Des puits et des aménagements importants, notamment sur le plateau qui domine la ville, au sud, devaient alimenter les multiples citernes

publiques ouprivées. . Mais ce fut par l'intermédiaire du grand aqueduc oriental, connu depuis fort
longtemps, que la ville de Cherchell a reçu la plus grande quantité de son eau. Les auteurs sont parvenus, par l'étude détaillée, à la fois topographique et architecturale, à donner les différentes étapes de son tracê et, grâce à une documentation graphique très abondante, à montrer «la variété des ouvrages d'art, allant du petit pont de quelques arches et un étage aux grands ponts de plusieurs dizaines d'arches et de deux ou trois étages >>.Deux phases ont pu être distinguées sèlon qu'il s'agit du tracé long ou du tracé court de l'aqueduc, la datation variant entre la seconde moitié du premier siècle après J. -co et la première moitié du second siècle. Malgré les difficultés d'évaluation du débit de l'aqueduc, les auteurs l'estiment à 40000 m3 en moyenne par 24 heures, de quoi couvrir largement les besoins d'une population s'élevant approximativement à 40 000 habitants. Pourtant demeurent encore de nombreuses questions que les auteurs ont posées sans détour, même si elles doivent conduire à une remise en cause des idées acquises.

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Aussi ont-ils présenté, en conclusion, l'aqueduc de Cherchell comme une manifestation du luxe urbain, insistant notamment sur le gaspillage des eaux et l'expression de la domination de la ville sur la campagne. Sans vouloir diminuer la part de technicité des architectes romains dans les constructions de l'Afrique antique, il était nécessaire de replacer le débat sur le rôle civilisateur de Rome dans son véritable contexte.
Il faut, en effet, se monuments dans le seul construction de l'aqueduc, période romaine. Il s'agit, d'autre part, rendre compte de certaines réalités et ne plus étudier les but d'exalter la grandeur de Rome. Dans le cas présent, la ou du moins sa conception, n'est pas entièrement datée de la et ce n'est pas là le moindre des effets de certaines sciences
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sociales sur l'archéologie, de montrer le coût de ces réalisations et l'exploitation que cela
représente. A titre comparatif, on peut citer l'exemple fourni par A. Deman (4) qui. signale qu'à Timgad «P. Julius Liberalis, lui, offre à la cité une fontaine qui lui coûte 32348 sesterces. Le salaire d'un journalier était, à /'époque du Christ, d'un dernier (Matthieu, 20, 2) ou 4 sesterces, ou selon Océron, (Pro Roscio, 10, 28) de 12 as ou 3 sesterces: la fontaine de Timgad, si elle a bien été érigée au début du Ille siècle, a coûté à son riche donateur, en tenant compte de la dévaluation de 50 070,la valeur de 4 à 5 mille journées de travail! Ces investissements de prestige, au fond, ne profitent pas aux africains... >>. C'est au même type de raisonnement que l'on parvient à la lecture de l'ouvrage de Ph. Leveau et J.-L. Paillet. Le nombre de citernes, de puits et d'aménagements relativement nombreux pour se procurer de l'eau à Cherchell ne peuvent expliquer la présence d'un si grand aqueduc que comme « le reflet de la richesse de la ville par les capitaux qu'il a mobilisés» et l'on pourrait ajouter également par l'exploitation des masses rurales qu'il a spoliées.

On ne peut donc que rester rêveur devant l'exaltation des aqueducs «merveilles du
génie civilisateur de Rome» ou encore devant ces affirmations du célèbre historien anglais Gibbon écrivant (Decline and Fall, p. 47) : «La hardiesse de l'entreprise, la solidité de l'exécution et les usages auxquels ils subvenaient placent les aqueducs parmi les plus nobles monuments du génie et du pouvoir de Rome... » Pourtant, même un historien de la colonisation romaine, comme J. Toutain, ne peut éviter de reconnaître que «sans doute les anciens habitants du pays, sujets de Carthage ou des rois numides, s'étaient déjà préoccupés de s'approvisionner en eau potable >>. Le mérite du présent travail est celui d'avoir pœé ces différentes questions et d'inciter à un réexamen des vestiges archéologiques antiques, à partir d'une vision décolonisée. Tipasa, le 19 juin 1976 A1oun~Bouchenak4 Sous-Directeur des Beaux-Arts et Antiquités.

(I) 1. BIREBENT, Aquae Romanae, Recherches d'hydraulique romaine dans l'Est Algérien, Alger, 1964. (2) P. AUPERT, Le nymphée de Tipasa et les nymphées et septizonia Nord-Africains, Rome, 1974. (3) RAKOB (F.), Das Quellenheiligtum in Zaghouan und die rOOlische Wasserleitung nach Karthago, Mitteilungen deutschen archaologischen Institut, romische Abteilung, Bd. 81, 1974, p. 70. (1) A. DENAN, dans Aufstieg und Niedergang der Romischen Wet, II, 1975, p. 49.

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AVERTISSEMENT
Ce travail est né d'une rencontre et d'une amitié nouée sur le terrain au début de l'été 1968 alors que nous travaillions tous deux en Algérie au titre de la Coopération culturelle, l'un comme assistant à la Faculté des Lettres d'Alger, l'autre comme architecte au Service des Antiquités de l'Algérie. Il nous sembla possible et fécond pour chacun de mettre en commun nos compétences architecturales, archéologiques et historiques pour réaliser une monographie qui, de l'étude d'un aqueduc et de ses ponts, nous conduisit à envisager tout le problème de l'alimentation en eau d'une ville romaine d'Afrique. La bienveillance de la Direction du Service des Antiquités nous permit de mener à bien ce travail. Notre souvenir et notre reconnaissance vont vers tous ceux qui ont participé à ce travail en aidant au relevé tachéométrique des ponts. ou à leur débroussaillage, et en particulier à Ali Rezkalah qui vint s'initier à l'archéologie avec nous et partager l'inconfort du camping à Cherchell au mois de juin 1969. Un premier état de ce travail a été présenté par J.-L. Paillet comme Mémoire de maîtrise sous la direction de P.-A Fevrier, professeur à l'Université de Provence. Nous avons bénéficié de l'aide matérielle de l'Institut d'Archéologie Méditerranéenne (C.N.R.S., L.A, 151) dont le laboratoire photographique nous a fourni l'illustration à partir des clichés que nous y avions déposés, et de celle du L.AP.E.M.O. (C.N.R.S., L.A, 164) pour la mise au point du manuscrit. On ne cherchera 'pas dans ce travail une synthèse sur les aqueducs romains d'Afrique et encore moins sur les aqueducs romains en général. Nous avons cherché à étudier le sujet défini par le titre sans vouloir pallier les lacunes de la bibliographie. Pour celle-ci, on se reportera à la notice de A-W. van Buren, Wasserleitungen, in R.E., t. 8, A 1, Stuttgart, 1955, col. 453-485. Les aqueducs de Rome, dont les problèmes sont illustrés par la notice de Frontin (De Aquaeductu, trad. P. GrimaI, coll. des Universités de France, Paris, 19(1), sont les mieux connus :importante publication de Ashby (T.), The Aqueducts of ancient Rome, Oxford, 1931, avec de nombreux plans alors que l'ouvr~ge de E. Van Deman, The building of the roman aqueducts, Carnegy Institution of Washington, 1934 (rééd. 1973) traite surtout des techniques de construction (appareils). Pour la Gaule, on consultera Grenier (A), Manuel d'Archéologie Gallo-Romaine, 4e partie, Les monuments des eaux, t. 1 (Aqueducs - Thermes), Paris, 1961. Pour l'Espagne, on trouvera d'utiles renseignements et de nombreuses illustrations dans l'ouvrage de Casado (C.F.), Acueductos romanos en Espagna, Madrid, 1972. L'aqueduc de Cologne a fait l'objet d'une publication particulièrement remarquable par Haberey (W.), Die romischen Wasserleitungen nach KO/n, die Technik der Wassersorgung einer antiken Stadt, 2e éd., Bonn, 1972. Pour l'Afrique du Nord, on se reportera à Gsell (S.), Les Monuments Antiques de l'Algérie, Paris, 1901, t. l, pp. 247-281, qui peut être complété par Romanelli (P.), Topografia et arche%gia dell'Africa romana, in Enciclopedia classica, sezione III, Arche/ogia e storia dell'arte classica, vol. 10,' (Arche%gia), t. 7, pp. 215-229 (Acquedotti e cisterne). On trouvera enfin une bibliographie importante dans Vitruve, De l'architecture t. 8, trad. et corn. par L. Callebat (Collection des Universités de France, Paris, 1973). Notre monographie traite un point particulier d'une plus vaste étude entreprise sur Caesarea de Maurétanie. 7

Avouons, en anticipant sur nos conclusions, que nous avons été déçus par les solutions techniques apportées aux problèmes d'adduction d'eau par les ingénieurs romains. Cette désillusion est pour une grande part explicable par des idées héritées d'un point de vue systématiquement élogieux à l'égard de tout ce qui est romain. Une telle surévaluation peut entraîner des réactions excessives. Mais elles auront le mérite de relancer un débat et de provoquer un réexamen des vestiges laissés par Rome en Afrique du Nord. C'est pourquoi nous avons cru devoir compléter ce dossier par la publication de documents inédits sur trois aqueducs romains de Maurétanie Césarienne Centrale.

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Fig. 1 : Plan urbain de Caesarea. Les grandes lignes du quadrillage urbain antique ont été reportées à partir des publications de fouilles anciennes. Ont été également situés: les principaux édifices urbains connus (temples, thermes, forum), ainsi que les arrivées probables de l'aqueduc, les citernes et les captages antiques.

INTRODUCTION

Caesarea de Maurétanie

(fig. 1)

Les origines de la ville sont mal connues, mais son développement est lié à l'ouverture de l'Afrique du Nord à la fin du Ille siècle avant J.-C. sur un monde méditerranéen que Rome, victorieuse de Carthage, commence à unifier. Sous le nom probablement phénicien d'loI, elle devient l'une des résidences royales du Numide Micipsa à qui un culte funéraire y fut rendu (1). Elle est encore capitale dans la seconde moitié du premier siècle sous le roi maure Bocch\ls. Mais sa fortune est due au choix de Juba II qui s'y installe lorsqu'en 25 avant J.-C. Auguste lui confie les Maurétanies (2). La ville entre vraiment alors dans l'histoire sous le nom de Caesarea «ville très célèbre, appelée autrefois 101, ville royale de Juba» (Pline V, 20). C'est sans doute sous le règne de ce souverain et sous celui de son fils Ptolémée, au tout début du premier siècle, qu'est mis en place le réseau urbain et que sont définies les limites de la ville, même si tous les grands édifices ne remontent pas à cette époque. Le pomerium englobe 370 ha qui sont ou vont être protégés du côté de la terre par un rempart de 4 460 m (3) ; cette vaste superficie n'est certes pas entièrement bâtie, mais les 150 ha de la partie de plaine durent accueillir à l'époque de l'apogée urbaine au moins une quarantame de milliers d'habitants sinon les 100 000 suggérés par S. Gsell (4). Cette ville, capitale provinciale, centre de l'administration romaine, siège d'une garnison, eut un théâtre, un amphithéâtre et un cirque. Son port, le dernier important à l'ouest avant l'Espagne (5) était signalé par un phare datant probablement du premier siècle (6). Elle s'appuyait sur un arrière-pays largement mis en valeur par sa bourgeoisie (7). Dans l'état actuel de la question (8), la période principale de prospérité semble correspondre, pour cette région, aux deux premiers siècles de notre ère avec deux grandes phases de construction correspondant à l'époque royale et au règne des Sévères.

(I) En dernier lieu, FEVRIER (J.G.), L'inscription funéraire de Micipsa, Rev. d'Assyriologie et d'Archéologie orientale, t. 45, 1951, pp. 139-150. (2) On consultera sur ce point toutes les histoires générales de l'Afrique du Nord dont entre autre, en français, JULIEN (Ch. A.), Histoire de l'Afrique dlf Nord, Paris, 1964, t. 1, pp. 125-127. (3) DUVAL (p. M.), Cherchell et Tipasa, Recherches sur deux villes fortes d'Afrique romaine, Paris 1946, en particulier chapitre 6, pp. 142-153. (4) COURTOIS (Chr.), Les Vandales et l'Afrique, Paris 1955, p. 108, n. 1 ; GSELL (S.), Cherchell, antique loI-Caesarea, plaquette éditée par le Service des Antiquités de l'Algérie et remise à jour par LEGLAY (M.) et COLOZIER (E. S.), Alger 1952, p. 22. (5) ROUGE (J.), Recherches sur l'organisation maritime en Méditerranée sous l'Empire romain, Paris 1966, p. 144. (6) LASSUS (J.), Les découvertes récentes de Cherchell, CR.A.I., 1958, pp. 215-225. (7) LEVEAU (Ph.), Paysanneries antiques du pays Beni-Menacer (à propos des ruines romaines de la région de Cherchell), B.CT.H., 1973, pp. 3-26. (8) LEVEAU (Ph.), Caesarea de Mauritanie, in Austie~ und Nieder~an~ der romische Welt, 2' partie, à paraître.

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Comme le montre l'étude des chapiteaux (9), peu d'édifices urbains importants semblent avoir été bâtis au tournant du premier et du second siècle. Sans doute les ressources de la ville furent-elles pour une large part absorbées par le financement de deux ensembles qui conditionnaient son développement: l'enceinte urbaine dont une partie date à coup sûr de cette période comme l'ont prouvé les parallèles relevés avec l'enceinte de Tipasa, et, sans doute aussi, comme nous tendrons à le montrer, l'aqueduc dont l'existence pouvait seule assurer une alimentation abondante et rég~lière en eau, indispensable aux thermes dont on sait le rôle fondamental dans le mode de vie romain. La période post-sévérienne vit le déclin progressif de la ville selon un processus dont le déroulement échappe encore, mais dont il faut sans doute chercher la clé dans la remontée de la société indigè'ne de l'intérieur. L'histoire laisse entrevoir ce processus qui conduisit à la prise de la ville en 371 par Firmus et au développement de principautés centrées à l'est sur les régions kabyles et à l'ouest sur l'Ouarsenis et la région de Tiaret (10).

Les conditions

physiques (fig. 2)

L'arrière-pays de Cherchell est géographiquement complexe (11). Entre la mer et la crête montagneuse qui barre l'horizon, quatre zones s'allongent d'est en ouest sur une largeur d'une vingtaine de kilomètres: 1) un plateau littoral formé de terrasses marines d'origine récente (tyrrhénien ou ouldjien) : altitude 15-20 m. 2) un premier massif montagneux d'une dizaine de kilomètres de large qui culmine au-dessus de 500 m, juxtaposant du nord au sud: des terrains schisteux, une zone centrale calcaire et marno-calcaire et des épanchements volcaniques (Atlas de Cherchell) 3) entre ce massif et l'Atlas de Bou-Maad, une dépression qui constitue la terminaison orientale de la zone déprimée de la Mitidja (bassins néogènes de Menacer et des Touares). 4) l'Atlas du Bou-Maad dont la crête se tient régulièrement au-dessus de 1 200 m et sépare notre région de la plaine du Chélif. A l'ouest les deux massifs montagneux se redressent et se rapprochent de la mer, faisant disparaître aussi bien le plateau littoral que la dépression centrale à la faveur d'un relèvement d'axe. A l'est, au contraire, la montagne s'abaisse et plonge vers le sud tandis que se développe une zone de plateaux de piémont d'âge pliocène qui forment transition vers la Mitidja. Au nord-est, un lambeau de la chaîne kabyle, le Chénoua, forme un promontoire de forme caractéristique que délimite à l'ouest et au sud la vallée alluviale de l'oued el Hachem.

(9) PENSABENE (P.) a entrepris une étude des chapiteaux de Cherchell qui lui permet de définir les principales phases édilitaires ; ce travail qu'il m'a fait l'amitié de me montrer doit paraître dans le tome 6 du Bulletin d'Archéologie Algérienne. (10) L'Importance de ce royaume dont parle PROCOPE (B. V. V., II, 13, 19 ; éd. Haury, t. l, p. 478) est confirmée et mise en évidence par la récente thèse de KHADRA (F.), Les Djedars, Aix-en-Provence, 1975 (thèse de troisième cycle dactylographiée). (II) Il n'existe pas de description détaillée de la région de Cherchell. Par contre, j'ai largement bénéficié de l'aide et des conseils de LEPVRIER (O.) qui prépare la réédition de la carte géologique des feuilles de Cherchell et de Menacer (et d'une manière générale de toute la région jusqu'au Chélif et jusqu'à Ténès).

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Fig. 2 : Grands ensembles du relief de la région de Cherchell. L'aqueduc Menacer et suit la bordure est, puis nord de l'Atlas de Cherchell.

Les conditions hydrauliques (fig. 3)
Les terrains favorables à la constitution de nappes phréatiques sont: 1 - les sédiments pliocènes que l'on rencontre à l'est dans la zone de piémont et qui constituent des éléments du plateau sud de Cherchell 2 - les calcaires de l'Atlas de Cherchell (Tabarâned, Quatre Mamelons essentiellement) 3 - les zones schisteuses du Bou Maad et d'une partie de l'Atlas de Cherchell 4 - les terrains volcaniques des pourtours du bassin des Touarès et du plateau sud de Cherchell (12).
(12) La notice de la carte géologique de la feuille de Menacer (Marceau) rédigée par GLANGEAUD (L.) (Service de la carte géologique de l'Algérie, 1937) précise sous la rubrique hydrologie: « Les cônes de déjection villafranchiens de la partie est de la feuille contiennent plusieurs petites nappes aquiféres correspondant à des niveaux sableux et caillouteux. Certaines de ces nappes offrent un léger artésianisme dans la région de Bou Rouis. Dans le bassin de Marceau, les niveaux sableux de l'Azrou Idji constituent un réservoir aquifère donnant des filets diffus et de faible débit. La bordure éruptive du bassin prèsente quelques sources importantes; elles sont riches en sulfates (maison forestière d'Aziem). Dans les chaînons du crétaoè supérieur, au nord de la feuille, quelques sources apparaissent dans les fissures calcaires, elles prèsentent un débit très variable pouvant devenir important en hiver. Les schistes et les calcaires de l'Aptien et de l'Albien présentent quelques sources assez constantes dans le massif du Bou Maad. Dans les schistes et calcaires du Crétacé inférieur, les sources apparaissent sous forme de petits filets aquifères diffus, généralement de faible débit. Les sources du massif forestier du Bou Maad et du Bou Arb donnent des eaux très pures. »

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Les marnes et marno-calcaires des bassins néogènes et de l'Atlas de Cherchell, les alluvions et colluvions argileuses des vallées favorisent au contraire le ruissellement et gênent la constitution de réserves importantes.

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Fig. 3 : Les jacies lithologiques. Ce croquis réalisé à partir de la carte géologique met en valeur la jaible importance et l'éloignement des terrains susceptibles de conserver d'importantes nappes aquifères (calcaires, grès).

Le climat et le relief aggravent l'incidence de ces facteurs géologiques. La majeure partie de la région est en effet constituée par des reliefs aux pentes fortes, le plus souvent dénudées ou maigrement boisées. Les précipitations sont relativement abondantes: 633 mm à Cherchell, tombant en 70 jours dont une partie sous forme de très grosses pluies qui ruissellent et ravinent le sol sans profiter à la nappe phréatique (13).

(13) SELTZER (P.), Le climat de l'AIKérie. Alger 1946.

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Ces facteurs expliquent la médiocrité des sources. Une enquête sur l'arrondissement de Cherchell effectuée en 1954 affirme que rares sont les sources qui donnent plus de 10 I à la minute et oppose la faiblesse des débits à leur nombre considérable (14). Les oueds côtiers importants l'oued Messelmoun, l'oued el Hachem, ont toujours un peu d'eau (0,5 m3/s pour l'oued el Hachem à l'étiage). Mais les petites sources disparaissent souvent pendant l'été.

Alimenta.tion

en eau et développement

urbain

Le problème est moins de trouver des sources qui sont nombreuses que de collecter leurs maigres débits pour les rendre utilisables. Actuellement encore il est mal résolu: Cherchell et toutes les petites agglomérations voisines manquent d'eau. A la fin du XIX. siècle, les captages opérés dans le versant du plateau qui domine la ville avaient été partiellement remis en état et donnaient journellement 33 m3 668 auxquels il. convient d'ajouter 8,3 m3 de perte, soit environ 42 m3 (15). Cette quantité était considérée comme insuffisante pour la population civile et la caserne qui ne devaient pas excéder de beaucoup 4 000 personnes. Un me"illeur drainage des eaux du plateau sud n'aurait sans doute pu donner plus du double. Or la cité antique, à l'époque de son apogée, a pu avoir une quarantaine de milliers d'habitants, ce qui, en se fondant sur des évaluations de consommation de 25 à 50 I par jour et par habitant au siècle dernier (16) donne une consommation journalière de 1 000 à 2000 m3 d'eau, simple ordre de grandeur car, dans l'antiquité, les problèmes de distribution et consommation d'eau étaient très différents et les agglomérations devaient osciller entre la pénurie et le gaspillage. Actuellement, le développement urbain et la réorganisation de l'agriculture locale vers le maraîchage sont entravés par cette pénurie en eau. Les moyens modernes permettent d'envisager des solutions nouvelles: pompage des nappes contenues dans les alluvions de l'oued el Hachem, forage de puits artésiens dans cette même vallée, construction de barrages de retenue en amont du village de Sidi Amar (Zurich). Les anciens ne pouvaient évidemment envisager que des solutions plus limitiées : construction de barrages de retenue en amont du village de Sidi Amar (Zurich). Les anciens ne pouvaient évidemment envisager que des solutions plus limitées captages de sources éloignées par un aqueduc. Mais on aurait tort d'établir un lien trop étroit entre le développement urbain et l'alimentation en eau dont les historiens ont peut-être tendance à surévaluer le caractère décisif. Sensibles à ce paradoxe, les géographes insistent plutôt sur l'indépendance entre l'eau et l'habitat. Ainsi, dans son précis de géographie humaine, M. Derruau rappelle la conclusion ancienne de Demangeon: «la question de l'eau, surtout dans le passé, semble secondaire et nous aurions tort avec nos idées actuelles de l'imaginer décisive » (17).
(14) Département d'OrJéanville, Monographie de l'arrondissement de Cherchell, 1957 (ronéotypé), p. 7. Ces observations se retrouvent dans: DROUHIN (G.), Possibilités d'utilisation de ressources hydrauliques limitées en Algérie, in Recherches sur la zone aride, XVlll. Les problèmes de la zone aride, Actes du colloque de Paris,U.N.E.S.C.O., 1962, p. 405, les sources. (IS) Archives du Gouvernement Général de l'Algérie (Archives d'Outre-Mer à Aix-en-Provence)23 L 67. (16) Chiffre utilisé par HABEREY (W.), Die rl>mischen Wasserleitangen nach Kl>ln, Bonn, 1972, p. 98. Pour une idée des consommations actuelles dans les villes (entre 100 litres et 600 litres par jour et par habitant), on consultera KOCH (P.), L'alimentation en eau des agglomérations, Paris, 1966, pp. 14 à 24. (17) DERRUAU (M.), Précis de géographie humaine, Paris, 1961, p. 326 ; DEMANGEON (A.), Problèmes de géographie humaine, Paris, l'' édition, 1940, p. 173.

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Etudiant une autre région méditerranéenne, la Basse-Provence, R. Livét écrivait à propos du rôle de l'eau dans le perchement de l'habitat: «Auparavant, les citernes suffisaient à tous les besoins... Au contraire de ce que nous pourrions imaginer, l'eau ne faisait pas de problème pour les habitants de ces villages perchés, comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs. Les bestiaux étaient emmenés à l'abreuvoir le plus proche, les lavandières descendaient également au village pour aller à la source ou à la rivière la plus prochaine en de véritables expéditions auxquelles la famille entière participait » (18). Ces constatations recoupent celles faites par P.-A. Février sur les sites antiques de Provence; étudiant le site de Fréjus, il lui apparaît que l'aqueduc ne peut être que du premier siècle, après J.-C. ; il est donc largement postérieur à l'édification de l'enceinte et d'une manière générale au développement urbain (19). C'est évidemment en Afrique que nous chercherons le plus d'exemples analogues permettant d'évaluer plus justement le rôle de l'aqueduc dans le développement urbain de Caesarea. Les deux premiers nous sont fournis par les sites littoraux voisins de Tipasa et Gunugu. A Tipasa, les canaux de fuite du bassin répartiteur de l'aqueduc sont situés sous le nymphée à l'altitude de 19 m (20). Sauf à l'est, toute la partie de la ville antique située au sud de la route nationale ne pouvait être alimentée par le réseau de distribution en provenant. Lui échappent également des zones aussi importantes que la colline de la basilique chrétienne et toute la colline du forum (fig. 4). Une étude systématique de l'alimentation en eau de Tipasa donnerait des résultats sans doute sensiblement analogues à ceux que nous retirons de celle à laquelle nous avons procédé pour Caesarea : la ville était sans doute loin de dépendre d'un seul aqueduc et il devait exister la même variété de ressources (21). L'alimentation en eau de Gunugu prête à des conclusions analogues. Dans le plan donné par S. Gsell (Atlas archéol. f. 4, 3) on est frappé par le nombre des citernes dans le tuf. Il en existe au moins deux de grandes dimensions: celle située près du marabout actuel (22) et celle de l'ouest (23) (fig. 5). Par ailleurs il existait un aqueduc qui amenait l'eau de l'oued Mellah captée non près de l'embouchure où existait un barrage antique, mais beaucoup plus en amont vers la cote 70 m. Le canal se suit assez régulièrement dans la forte pente, nettement au-dessus de la route nationale; il arrivait assez haut, mais ne pouvait atteindre la partie haute et sans doute primitive de la ville située sur un cap (24).

(18) LlVET (R.), Habitat rural et structures agraires en Basse-Provence, (Publications des Annales de la Faculté des Lettres d'Aix-en-Provence, éd. Ophrys, nouvelle série, n° 2), Aix-en-Provence, 1962, p. 209. (19) FEVRIER (P. A.), Les appareils des murs romains de Fréjus, Revue des Etudes Ligures, t. 22, 1956, p. 162 ; Id., Le développement urbain en Provence de l'époque romaine à la fin de l'Antiquité, Paris, 1964, p. 33 ; FEVRIER (P. A.), JANON (M.), VAROQUEAU (CI.). Fouilles au clos du chapitre de Fréjus, C.R.A./., 1972, p. 359. AUPERT (P.), Le nymphée de Tipasa et les nymphées et septizonia nord-africains, Coll. de l'Ecole Française de Rome, n° 16, Rome, 1974, p.50. (21) De 1868 jusqu'au début du XX, siècle, Tipasa ètait alimentée par l'aqueduc romain restauré sur 900 m. Selon une notice conservée aux Archives d'Outre-Mer (Archives du Gouvernement Général de l'Algérie, Tipasa, 236 L 194) l'eau suintait par des barbacanes. La galerie demandait un nettoyage et un curage fréquents: en un an, l'envasement était de 4 à 5 cm et les barbacanes (drains) s'obstruaient. Une étude systématique de l'alimentation en eau de Tipasa, qui n'est pas esquissée dans l'ouvrage de P. Aupert, dirait si l'ouvrage en question est l'aqueduc qui arrivait au nymphée. Il ne semble pas et, à la lecture du rapport cité, une telle galerie paraît avoir été un long drain et non une conduite d'eau à proprement parler. (22) GSELL (S.), Les monuments antiques de l'Algérie, t. l, Paris, 1901, p. 262, fig. 77. (23) Ibid., p. 230 et pp. 279-280. (24) Les indications portées dans le rapport de l'administrateur de 'la commune de Gouraya GSELL (S.), Enquête administrative sur les travaux hydrauliques anciens en Algérie, Paris, 1902, pp. 36-37) sont inexactes: le barrage signalé semble avoir été à une altitude très basse et devait servir à irriguer la zone de l'embouchure. Le captage se trouvait sans doute nettement en amont. Sur la rive droite de l'oued, au-dessus de la cote 40 m, on observe l'existence de deux canaux distants d'une hauteur d'une dizaine de mètres. Il y avait donc là des travaux hydrauliques complexes et il n'est même pas sûr que l'un des deux ait alimenté l'aqueduc de Gunugu (cf. infra, p. 174-175). Un nivellement résoudrait seul ce problème.

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Fig. 5 : La citerne occidentale de Gunugu ,. elle a été taillée dans les grès de falaise ouest du cap qui porte la ville.

Une étude systématique de l'alimentation en eau des villes d'Afrique du Nord mettrait en évidence bien des exemples analogues. En voici quelques-uns relevés dans les trop rares monographies qui existent sur les villes. Le château d'eau de la petite ville de Tiddis a été dégagé. Il comprenait trois bassins contigus communiquant entre eux. «Les trois réservoirs avaient ensemble une capacité d'environ 350 m3. Leur remplissage 18

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