L'Amérique Latine

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296316362
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Magistère de relations internationales DESS coopération et développement Séminaire Amérique latine

,

L'1\MERIQUE LATINE, ETAT DES LIEUX
et entretiens

collection

Horizons Amériques

latines

Couverture: en 1994, le Brésil a adopté une nouvelle monnaie, un signe parmi d'autres du rétablissement économique du sous-continent. @L'Harmattan,

ISBN: 2-7384-

Magistère de relations internationales DESS coopération et développement Séminaire Amérique latine

,

L'AMERIQUE

LA TINE,

État des lieux et entretiens

collection

Horizons Amériques

latines

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Sommaire
PREMIÈRE PARTIE : L'AMÉRIQUE LATINE EN PAYS
L'Amérique du Sud

11
13

Argentine Chili Uruguay Paraguay.. Brésil. Bolivie Pérou Équateur Colombie Venezuela Guyana Surinam
Les Caraïbes Petites Antilles Porto Rico République dominicaine Haïti Cuba Jamaïque. L'Amérique Panama Costa Rica. Nicaragua Honduras Salvador Guatemala Belize centrale.

......

..15 ..37 63 ..77 97 .113 125 141 ..153 ..163 173 177
18 7 ..' .18 9 ..20 1 .207 .217 231 ..243 .247 .249 ...25 9 273 2 81 .28 9 297 .30 5

.,.

L'Amérique du Nord Mexique.. DEUXIÈME PARTIE : L'AMÉRIQUE LATINE EN THÈMES Vers une stabilité politique Les processus électoraux Quel rôle joue encore l'armée? La violence La drogue: La question indienne Quelles villes? L'environnement La dette Le Mercosur Alena l'accord de libre échange Les Etats-Unis et l'Amérique latine L'Union européenne et l'Amérique latine Les investissements français Les organisations non-gouvernementales (ONG)

309 311

323 325 333 355 367 391 403 411 423 437 .45 5 .469 487 .49 509 525

Présentation
Du Rio Grande et des Caraibes à la Terre de feu, l'Amérique latine si loin de l'Europe aujourd'hui, si près des Européens il y a encore peu... Cùmment, pour un public curieux, contribuer à pallier un peu cette méconnaissance en Europe d'un sous-continent qui survit à travers quelques clichés ou mythes, du sombrero au tango, du Che à la chronique d'une (ancienne) instabilité, de la violence urbaine à l'hydre de la drogue? Le lecteur, qu'il connaisse l'Amérique latine ou qu'il ait besoin d'informations ponctuelles, trouvera dans les pages qui suivent deux types d'informations. D'une part un ensemble de données « de base », fiches et mises au point en quelques pages de l'actualité récente (1994 et début 1995) sur chacun des pays complété de quelques courtes synthèses thématiques. Il trouvera aussi, d'autre part après chaque dossier, des entretiens avec des personnalités du monde politique, économique, social ou culturel, latino-américain ou français: pas moins de 42 personnalités questionnées ont accepté d'éclairer publiquement de leur intelligence cet « état» de l'Amérique latine au milieu des années quatrevingt dix. Une Amérique latine où le souvenir de l'hyperinflation a permis de légitimer auprès de l'opinion d'énergiques politiques libérales, difficilement contoumables parfois mais cruelles pour beaucoup; une Amérique latine où, tandis que le label d'excellence a été accordé à certains secteurs économiques en rapide essor, l'économie informelle a souvent pris le relais de pans entiers de l'industrie ou du commerce jetés à bas (en Argentine, 40 % du petit commerce aurait fermé ses portes) ; une Amérique latine considérée au moment où, après une phase de net optimisme, la situation paraît moins favorable en 1995 qu'en 1994, en raison notamment du comportement de criquets pèlerins des capitaux sur ces marchés émergents; et l'appréciation européenne se fait plus réservée.

Ce travail est né d'un double constat maintes fois répété: l'Amérique n'intéresse plus grand monde; et celui qui veut se donner quelques idées récentes et synthétiques en français n'a qu'à s'armer de courage s'il veut aller au-delà de tel Etat du monde ou tel Bilan Economique et social évidemment indispensables. Certes, l'équipe qui a rédigé ce travail n'a sans doute de moyens ni de compétences comparables aux publications évoquées. Chacun des auteurs a tenté ici une honnête synthèse de la documentation qu'il a, avec la meilleure volonté et en peu de temps, pu rassembler. Et le coordinateur n'est qu'un historien. Alors gageure? En dépit des faiblesses que tel ou tel spécialiste pourra aisément et à bon droit mettre en valeur, nous continuons à penser qu'un tel ouvrage, parce que nous aurions souhaité constater son existence, pour nous-même comme pour nos étudiants, est utile, et que les entretiens recueillis donnent à ces lignes un intérêt indéniable. Utile, pour les informations élémentaires qu' il communique, utile, surtout aussi, pour la matière à réflexion que constituent les entretiens: nous l'avons souhaitée aussi diverse que possible, des chercheurs français aux diplomates étrangers, d'élus locaux ou de journalistes aux responsables d'entreprises ou d'organisations non gouvernementales...). Au lecteur qui le souhaiterait, il appartient bien sûr de prolonger les lignes qui suivent avec des ouvrages écrits par d'éminents spécialistes (on pense ainsi parmi mille autres à ces introductions que sont en Français la récente Géographie universeLLe, Hachette-Reclus ou la somme - Amérique latine. introduction à L'Extrême Occident- d'Alain Rouquié). Les pages qui suivent sont le fruit d'un travail d'équipe. D'une équipe sollicitée par un universitaire qui trouvait, aussi, plus fructueux pour des étudiants de haut niveau qu'évaluation rime avec possible publication, que formation et présentation publique ne soient pas nécessairement dissociées. De là aussi la volonté de laisser à chaque auteur la possibilité de refléter sa capacité d'initiative et son jugement. Naturellement, la gestion d'une équipe aussi nombreuse -et
pas nécessairement homogène

( \

-

le temps

d'un

séminaire

pratiquement semestriel suppose que chacun des auteurs remplisse un contrat minimal, sous peine de remettre en cause le travail d'ensemble; bien évidemment aussi, nulle intention ni possibilité dans les pages qui suivent d'être à un -quelconque niveau exhaustif: nombreuse, l'équipe réunie pour deux formations et non spécifiquement pour ce projet ne pouvait aucunement prétendre à. comme on dit. tout
8

couvrir. Mais, sauf à disposer de beaucoup de temps et des moyens financiers nécessaires, quelle publication collective ne s'est pas retrouvée confrontée à ce type de problème tout en jugeant néanmoins que le matériau recueil1i méritàit d'être mis à disposition d'un public .prévenu ? Le livre est organisé en deux parties: - une première partie où le lecteur trouvera pays par pays une fiche des indicateurs de "base puis en quelques pages une mise au point de l'actualité récente. Suivent un ou plusieurs entretiens avec des personnalités scientifiques ou politiques. Par souci de cohérence, plutôt qu'un classement des pays par ordre alphabétique - pratique mais strictement artificiel -, un plan régional a été choisi par les auteurs, du sud au nord de l'Amérique, déclinant ainsi l'Amérique du Sud, les Caraïbes, puis l'Amérique centrale et enfin l'Amérique du Nord latine (les départements français d'outre-mer étant exclus du champ de l'étude) ; - une seconde regroupant une série de mises au point par thèmes, du politique aux questions sociales et aux relations internationales. Après une première expérience d'enquêtes de marché et de secteur réalisées à la demande d'institutions publiques argentines et financées par elles, après une deuxième liée à la mise en place et à la rédaction d'une enquête du type « risque-pays» pour l'ensemble du bassin Caraïbe (Tourismes et Caraïbes, colI. Tourismes et sociétés, L'Harmattan, 1995), cet état pluriel et polyphonique de l'Amérique latine est.la troisième réalisation concrète liée au séminaire Amérique latine de deux formations universitaires à recrutement international de l'université de Paris I, le Magistère de relations internationales et d'action à l'étranger et le DESS Coopération et Développement. Denis Rolland Universités de Rennes 2 et Paris I 1995.

9

Coordination:
Denis Rolland, responsable du séminaire Amérique latine du DESS coopération & développement et du Magistère de relations internationales, université de Paris I avec Corinne Chabert Marina Drocourt Christine Fos Nathalie Isaac Moïse Kohler Pierre Kremer Franck Lhospied Muriel Mathevet Remerciements à Christian Girault (CNRS-Intergéo), à toutes celles et ceux, professionnels, administrateurs, enseignants, chercheurs qui acceptent d'intervenir dans ce séminaire Amérique latine d'où est issue la présente publication, venant en particulier de la DREE du ministère des Finances, des Affaires étrangères, œ l'UNESCO et des missions qui y sont rattachées, du Crédit Lyonnais, de Péchiney, de Dow Chimical, d'EDF, des ambassades d'Argentine, du Brésil, de Colombie et de Cuba, des nombreuses ONG (Médecins sans frontières, GRET, Frères des hommes, GEYSER, Cités-Unies France, CEDAL), du CREDAL, de l'IHEAL, de l'ESCP...
aux responsables des formations qui ont accepté de nous faire confiance René Girault, Jean-Pierre Mounier (t), Robert Franck et Philippe Marchesin,

à Florianne Masset qui a contribué à la mise en forme du livre, à l'éditeur qui prend à sa charge la publication de cet ouvrage, et, bien évidemment, à tous ceux, dont on trouvera la liste en fin d'ouvrage, qui ont accepté un entretien avec les auteurs de ce livre. 10

Première partie
,

L' AMERIQUE LATINE EN PAYS

L'Amérique du Sud

L'Argentine

Données générales

Capitale: Superficie:
Nature du régime: Président de la République: Premier Ministre et ministre de l'économie: Principaux partis politiques3 Principaux partis d'opposition:

Buenos Aires 2777000 km2 démocratie Carlos Saul Menem, depuis le 8 juillet 1989 (Parti Justicialiste) 1 Domingo Cavallo2 Parti Justicialiste (PJ), au pouvOIr UCR (Union Civica Radical) ; Frente Grande; Union del Centro Democratico ; MODIN (Movimiento por la Dignidad Nacional). peso (qui a remplacé l'austral en 1991) espagnol 33,8 millions (1993) 68 milliards de dollars 0,853

Monnaie: Langue Population:
Dette extérieure en 1993 : !DB en 1992 :

Succédant à Raul Alfonsin en juillet 1989, Carlos Menem, leader du parti Justicialiste qui se réclame du péronisme, dirige
1. Informations au 30 mars 1995. 2. Idem. 3. Idem. 15

l'Argentine. Dans son mandat, l'année 1994, en raison du redressement économique qui se poursuit, mais surtout du fait de l'approche de la prochaine échéance électorale et des enjeux que cela suscite, reste une année clef... C'est la raison pour laquelle il paraît nécessaire d'aborder en premier lieu les éléments du redressement économique et du malaise social, avant d'évoquer le contexte politique de l'Argentine.

Un redressement

économique

remarquable...

Après plusieurs décennies de débâcle économique, l'année 1994 restera pour l'Argentine celle de la poursuite du redressement spectaculaire de son économie. Après vingt ans d'instabilité politique et de crise économique, un changement s'est en effet opéré dans ce pays qui semble renouer à présent avec la croissance économique. Celle-ci a connu dans les années 1990 le plus fort taux de croissance du monde, après la Chine et la Malaisie; elle atteint près de 6 % en 1993. Comme le soulignait le Président Carlos Menem en 1991, «ln croissance du PIB argentin a été de 32 % (en 1989) et sera de 7% en 1995 ». Alors qu'il y a quelques années, ce pays était caractérisé par 1'hyper-inflation, les politiques d'austérité sont parvenues à juguler ce fléau: elle culminait ainsi à 5 000 % en 1989, mais n'atteignait que 3,8 % en septembre 1994. Cette amélioration s'est accompagnée d'autres résultats encourageants comme l'augmentation du produit intérieur brut, et celle du revenu par habitant, la réduction du taux de pauvreté par rapport à 1989, le retour des investissements ou encore la stabilisation de la monnaie. Cette dernière est la conséquence de la «loi de convertibilité» d'avril 1991, maintenant une parité fixe entre le dollar et le peso argentin (un peso vaut un dollar). Dès lors, la monnaie argentine se trouvait chaque année un peu plus surévaluée, ce qui représentait un danger pour l'avenir économique de ce pays. La surévaluation de la monnaie argentine est un sujet controversé, qui voit s'affronter des avis plus ou moins optimistes... La loi de convertibilité a, certes, permis de diminuer le montant de la dette, qui était libellée en dollar, mais elle a aussi eu des effets négatifs sur la balance commerciale de ce pays, en favorisant l'importation de produits étrangers bon marché (le déficit s'élève actuellement à 7 milliards de dollars), tandis que la production nationale, plus coûteuse et moins compétitive, se trouve lésée, risquant de 16

diminuer fortement. Le gouvernement n'envisage pas pour autant une dévaluation de sa monnaie. Carlos Menem affirmait ainsi en octobre 1994: «Je vais être catégorique: il n'y a aucune possibilité de changer de modèle économique. Nombreux sont ceux qui nous demandent une dévaluation du peso pour stimuler nos exportations. Ce film, nous le connaissons: on commence par dévaluer un jour, puis on continue trois mois plus tard, et nous entrons à. nouveau dans un processus inflationniste.. La convertibilité et la fixité du .taux de change ne sont pas une fin en soi, elles sont synonymes de productivité et de croissance ». Pour lui, la solidité de sa monnaie est « un des signes de la souveraineté du régime». Le redressement économique, qui s'est opéré en Argentine, est le résultat du « Plan Cavallo» et des mesures prises par son prédécesseur, Herman Gonzales. Mis en œuvre dès 1991 par le ministre de l'économie, ce plan parvint à restaurer la confiance. Traumatisés par l' hyper-inflation, les Argentins ont accepté les mesures draconiennes préconisées par Domingo Cavallo. Né dans une petite ville de province, dans une famille g' artisans d'origine piémontaise, ce dernier a été formé aux Etats-Unis (Harvard) aux. thèses monétaristes néoclassiques. A 47 ans, l' homme du «miracle argentin» s'est taillé une réputation mondiale, Ancien ministre des Affaires étrang~res, il règne depuis presque quatre ans sur le ministère de l'Economie. En l'appelant au gouvernement, Carlos Menem n'avait pas hésité à s'écarter de l' héritage social du péronisme, dont il se réclame, pour appliquer une politique ultra-libérale. Quelques données économiques
1991

180,9 8,9 171,7 11978 7559 de 63,7

1992 226,6 8,7 24,9 12235 13685 65

1993 255,3 6,0 7,4 13117 15545 68

Cet équilibre a failli être très ébranlé par la crise monétaire et financière mexicaine, qui a débuté le 20 décembre 1994. Comme le Mexique, l'Argentine souffre d'une augmentation de ses importations et d'une dégradation de sa balance courante. 17

En revanche, elle bénéficie d'une situation politique plus stable et son déficit courant est moins important. Afin de rassurer les différents acteurs économiques et les investisseurs, le gouvernement argentin a, depuis le début de la crise mexicaine, d'une part réaffirmé sa volonté de maintenir la parité fixe du peso, et d'autre part appliqué un certain nombre de mesures restrictives, visant à écarter le danger, en ralentissant par exemple la croissance, en diminuant les importations, en « dollarisant » les réserves des banques, en constituant un fond de sauvetage des établissements financiers en difficulté... La question reste cependant de savoir si ces mesures seront suffisantes ou si l'Argentine sera plus durement affectée par la crise mexicaine... On notera d'ailleurs que, quelques semaines avant la prochaine élection présidentielle, la politique restrictive entamée par le gouvernement reste néanmoins la moins brutale possible, afin de ne pas risquer de perdre une grande partie de l'électorat. Le risque de crise économique est cependant présent; c'est la raison pour laquelle le FMI a proposé en 1995 à Buenos Aires un crédit de 2,4 milliards de dollars assorti de conditions draconiennes, comme des impôts additionnels de 3,5 milliards de dollars et une réduction des dépenses publiques de 1 milliard de dollar. Il reste à espérer que toutes ces mesures parviendront à éviter que l'Argentine ne plonge à son tour dans une cnse grave... 1994 marqua également pour l'Argentine la dernière étape du Marché Commun du Cône Sud (MERCOSUR), regroupant l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay. Créé le 26 mars 1991 par le Traité d' Asuncion, il est né officiellement le 1er janvier 1995. Cet accord vise une réduction progressive des droits de douane d'ici à 2006. Cette intégration régionale pourrait permettre à l'Argentine d'élargir son marché et surtout de redresser sa balance commerciale grâce à l'ouverture du marché brésilien. Depuis quelques années, et ce avant même l'entrée en vigueur du MERCOSUR, les échanges entre ces deux pays n'ont cessé d'augmenter. Les exportations argentines vers le Brésil représentent en 1994 près de 21,3,% du total, faisant de ce pays son premier client, devant les Etats-Unis, la Hollande et l'Allemagne. Cette perspective prometteuse ne fait qu'accentuer la tendance de redressement économique, même si les productions les moins compétitives et les régions excentrées (le Nord-ouest) en souffrent. Face à cette stabilité retrouvée, faut-il crier au miracle? Il semble que ce ne soit pas exact. Certes, au cœur de ce redressement économique, on observe un retour massif des investisseurs argentins et étrangers (l'investissement a plus que 18

doublé en quatre ans). On peut citer par exemple le cas de l'Espagne qui consacre à ce pays près de 40 % des investissements destinés au sous-continent. Cependant, ces investisseurs ne se sont pas tournés vers la création de nouvelles entreprises industrielles, mais plutôt vers celles qui ont été privatisées. Décidées dès 1989 par le gouvernement d' Herman Gonzalés, les privatisations d'entreprises, ont ensuite été poursuivies par le gouvernement de Domingo Cavallo, dans le but de réduire le déficit de l'État. Il s'agissait de la distribution d'eau, de gaz, d'électricité ou encore de secteurs aussi variés que le pétrole, les chemins de fer, les ports, la sidérurgie, les compagnies aériennes et les centrales thermiques... Tout a été privatisé (jusqu'au zoo I), tandis qu'en 1995, ce devrait être le tour de la. poste, des aéroports, de la maison de la monnaie, et de la Commission Nationale à l'énergie atomique (CNEA). Parmi les repreneurs, des entreprises françaises se sont portées. acquéreurs comme EDF et Bouygues pour l'électricité, la Lyonnaise-Dumez pour la distribution des eaux et l'assainissement de la capitale, France Telecom pour une partie du réseau des télécommunications argentines ou encore Total pour le pétrole. En 1990 et 1991, la France a investi près de 660 millions de dollars, devenant le principal investisseur pendant cette période, occupant aujourd' hu! le troisième rang des investisseurs étrangers, derrière les Etats-Unis et l'Italie. Les Chiliens, les Espagnols, les Italiens, ainsi que de puissants groupes industriels argentins étaient également présents, tandis que le Japon et l'Allemagne se sont montrés peu présents. Ces mesures de privatisation ont permis à l'État argentin de réduire sa dette extérieure mais leur réalisation ne s'est pas toujours passée sans problème, notamment en ce qui concerne les premières privatisations. On peut citer le cas de la reprise d'Aerolineas argentinas par la compagnie espagnole Iberia qui s'est révélée être. un échec, le mécontentement des Argentins face aux augmentations de tarifs du téléphone, du gaz ou de l'électricité par exemple... Il est parfois plus simple de faire réaliser par l'investisseur étranger l'assainissement indispensable.

Un bilan social plus mitigé... Toutes ces réformes font de l'Argentine un exemple de redressement économique. Mais elles ne profitent évidemment 19

pas toujours à la population en aggravant les inégalités sociales; le bilan social de l'Argentine est moins brillant. En juillet 1994, près de 50 000 personnes ont défilé à Buenos Aires pour faire entendre leur rejet de la politique sociale menée par le gouvernement. L'Argentine est un pays très contrasté, où une richesse ostentatoire côtoie une pauvreté toujours plus criante. La pauvreté est un autre grand problème dont souffre l'Argentine. Une partie de la population paie au prix fort la politique ultra-libérale menée par le gouvernement. Dans un pays où la vie est aussi chère qu'en France ou aux États-Unis, et où les salaires sont nettement moins élevés, les plus défavorisés (que l'on estime à 10 millions, sur les 33 millions d'habitants du pays) ont du mal à faire face à leurs dépenses. Malgré l'installation de nombreux magasins luxueux et la multiplication des centres commerciaux, on ne peut réellement parler de «miracle argentin» quand on voit l'extrême pauvreté dans laquelle vit une partie de la population (« el otro palS », ceux qui ne bénéficient pas des bienfaits de la croissance économique), encore bien souvent victime du chômage. Ce fléau atteint d'ailleurs près de 12,2 % en octobre 1994 et est plus important encore dans les régions les plus pauvres. On considère parfois que seulement 10 % de la population aurait bénéficié de la croissance économique du pays (un tiers des habitants du Grand Buenos-Aires vivrait en dessous du seuil de pauvreté), tandis qu'une partie de la classe moyenne (les employés de l'État) s'appauvrit peu à peu. Loin de bénéficier du redressement économique du pays, le chômage aurait tendance à augmenter, du fait des gains de productivité et des licenciements dans la fonction publique, comme dans les entreprises. Le recul de l'État providence, conséquence de la politique libérale du gouvernement, se ressent également en ce qui concerne les retraités dont le niveau de vie reste médiocre. De plus, en rnatière d'éducation, l'Argentine aurait régressé, passant du 32èmeau 46èmerang mondial, selon une étude du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Ce coût social important, s'il est considéré par certains comme un mal nécessaire au redressement économique du pays, constitue également une situation dénoncée par l'opposition au régime. Dans une telle situation, la corruption et la dénonciation de scandales, mettant en cause des proches du Président Menem, sont d'autant plus mal perçues par les Argentins. La corruption n'est cependant pas un fait nouveau, mais on parle plus librement. Le Président ad' ailleurs fait de la lutte anticorruption l'un des points importants de sa politique. Largement dénoncé par l'opposition, ce fléau perdure pourtant. 20

Alors que se profilent les prochaines élections présidentielles, ces questions opposent les différentes forces politiques en présence. Ces. dernières, en effet, ne remettent pas en cause le plan d'ajustement en cours mais dénoncent l'abandon de secteurs comme l'éducation ou la santé.

A quelques mois de la prochaine échéance électorale... Fort du redressement économique de son pays, le Président Carlos Menem brigue à présent un nouveau mandat présidentiel. lusqu'à très récemment, la Constitution de. 1957 ne permettait pas la réélection du Président, mais. elle a été modifiée en août 1994. En effet, le Parti lusticialiste (Pl) du Chef de l'État a remporté le scrutin d' avril 1994 (élection d'une Assemblée constituante), devant le Parti Radical de l'ancien Président Raûl Alfonsin, le «Frente Grande» de Carlos Alvarez, ainsi que le parti d'extrême droite (MODIN, Mouvement pour l'indépendance nationale) de l'ancien putschiste Aldo Rico. Grâce à cette victoire électorale et au jeu des alliances avec les radicaux, le Président de la République a obtenu la majorité au sein de la Constituante, ce qui lui a permis de faire adopter les modifications qu'il escomptait. Entrée en vigueur le 22 août 1994, la nouvelle constitution autorise ainsi la réélection du Président de la RéRublique et réduit de six à quatre ans la durée de son mandat. Agé aujourd' hui de 64 ans, Carlos Menem est un fils d'immigrés syro-libanais, qui commence une carrière politique très jeune dans sa province natale de La Rioja. Arrivé au pouvoir en 1989, Carlos Menem basait son programme électoral, très vague, sur un retour à des valeurs péronistes de justice sociale et de souveraineté économique. Cependant, le discours adopté lors de la campagne ne laissait pas présager certaines mesures adoptées lors de son mandat, par lesquelles il a soutenu la politique ultra-libérale de son ministre de l'Économie. Ce changement est l'un des reproches récurrents adressés au Président... Sa popularité accrue grâce au succès économique de sa politique, Carlos Menem sera probablement réélu lors des prochaines élections présidentielles, qui se tiendront en mai 1995 et où il aura pour vice-président le ministre de l'intérieur Carlos Ruckauf*. Ce scrutin l'opposera certainement au candidat du «Frente Grande », José Octavio Bord6n, puis à
*. Note de l'éditeur: Carlos Menem a effectivement été réélu. 21

celui du parti radical, Horacio Massaccesi... Cette réélection permettra à Carlos Menem de poursuivre le redressement économique de son pays, auquel l'entrée en vigueur du MERCOSUR ouvre de nouvelles perspectives. Cependant la crise mexicaine et ses éventuelles conséquences peut venir bouleverser ses prévisions...

Quelques éléments

bibliographiques:

Collin Delavaud Anne, NEFFA Julio Cesar (dir.), - L'Argentine à l'aube du troisième millénaire. - Paris, Éditions deL'IHEAL, 1994.- 240p. «L'Argentine »- Country World Report. - Quatrième trimestre 1994. Langellier Jean-Pierre.- «L'Argentine enfin stabilisée »,

- Le

Legrand Christine.- « Le miracle argentin ne profite guère à 'el otro pais' »,- Le Monde, 13 septembre 1994. Guibeleguiet Christophe,- «Tango amer à Buenos Aires ». - Croissance, mai 1995,- p. 26 à 29.

Monde, 29 novembre 1994.

Nathalie Dumas.

22

Entretien avec Julio Cesar NetTa, Chercheur au CREDAL, Paris
Est-ce que le scénario de ce que l'on a tendance à appeler la « crise mexicaine» pourrait, à votre avis, se. réaliser en Argentine? Non, je pense que la situation de l'Argentine est très différente de celle du Mexique, tout d'abord parce que le Mexique était fortement endetté, mais aussi parce que tout le commerce extérieur mexicain est axé sur les États-Unis: près de 60 % des exportations mexicaines vont vers les États-Unis, ce qui crée une très forte dépendance; ensuite, parce les investissements étrangers au Mexique étaient plutôt des placements financiers, qui sont partis dès les premières rumeurs. De plus, le déficit extérieur du Mexique était très fort et la monnaie était vraiment surévaluée. Pour l'Argentine, je pense que la surévaluation est moins importante et n'est pas très dangereuse, car le taux d'inflation est très faible; comme la monnaie est indexée sur le dollar et que ce dernier perd de la force partout, la surévaluation du peso vis-à-vis du dollar n'est pas très grave, tout d'abord parce que le dollar chute et parce que le taux d'inflation est très faible, mais aussi parce que une part très réduite seulement de l'entrée des capitaux est constituée de capitaux volatiles. Ce sont plutôt des investissements soit pour les entreprises privatisées, soit pour de nouvelles réalisations. Contrairement au passé, ce n'est pas un pays où maintenant la plus grande partie des entrées de capitaux se fait dans le circuit financier. , Donc l'anticipation normale pourrait être: si les Etats-Unis soutiennent le Mexique, l'Argentine ne devrait pas en souffrir beaucoup. Mais si les États-Unis, le F.M.!. etc. agissent différemment, c'est une crise qui va se généraliser, non seulement en Argentine, mais aussi au Brésil, au Venezuela, etc. A mon avis, on ne peut pas dire que c'est le même type de crise, ni que cela va avoir les mêmes répercussions. Cela risque néanmoins d'influencer les investisseurs... Oui. .A cause de ce qui s'est passé au Mexique, il y a des investisseurs qui vont être de plus en plus prudents avant de s'installer dans des pays «sous-développés »... Ce n'est toutefois pas valable uniquement pour l'Argentine mais aussi pour tous les pays «sous-développés », parce que les 23

capitalistes pensent que s'est seulement dans les pays riches et à économie de marché (Etats-Unis, Japon, Union européenne) que l'on peut avoir la sécurité car les taux de profits y sont plus faibles... En Argentine, il y a moins de possibilités qu'une catastrophe comme celle du Mexique se produise. Une partie de l'argent qui est sorti du Mexique était de l'argent volatile, appartenant aux Mexicains eux-mêmes, mais surtout aux Nords-Américains. Ils ont sorti cet argent en dollars, avant ou après la dévaluation, et ils n'ont rien perdu. Par contre, s'ils reviennent, ils gagnent 40 %. Donc ce ne sont pas les capitalistes américains qui ont le plus perdu avec la dévaluation, ce sont plutôt les Mexicains, car les Américains s' y attendaient. La surévaluation de la monnaie favorise les importations de produits bon marché... Ne faut-il pas craindre que l'intégration dans le MERCOSUR et la suppression des droits de douane accentuent la dépendance vis-à-vis des importations? Le Brésil va nous importer des produits primaires, des produits agricoles et des biens de consommation non durables (la nourriture). Ce pays va acheter beaucoup plus, car la situation brésilienne s'améliore... Le plan Real est d'ailleurs une copie du plan Cavallo; le Brésil se trouve donc aujourd' hui aussi avec un problème de surévaluation. Le solde de la balance des paiements brésilienne diminue très vite parce qu'ils ont commencé à importer beaucoup, à cause de la surévaluation du real. C'est la raison pour laquelle, vis-à-vis du Brésil, l'Argentine va exporter beaucoup plus, mais elle va également importer des produits industriels qui ne sont pas produits en Argentine, tandis qu'elle va vendre des produits à faible valeur ajoutée (surtout des produits agricoles). En ce qui concerne les autres pays, il y a peu de risque;. L'Uruguay et le Paraguay sont très petits... Est-ce que vous pensez que le Chili risque d'intégrer, à moyen terme, le MERCOSUR ? Les Chiliens ne voulaient pas intégrer le MERCOSUR mais directement l'ALENA, en suivant les traces du Mexique. Cependant, à cause des problèmes actuels du Mexique, je pense que les États-Unis vont devenir plus prudents. Mais l'économie chilienne est beaucoup plus solide... C'est un petit pays où la situation économique est très bonne. Le Chili représente 13 millions d' habitants, alors que le Mexique en regroupe 70 millions et le Brésil150 millions... Ce n'est donc pas la même situation. Le Chili a voulu intégrer l'ALENA à partir d'un certain moment, et surtout face à la pression argentine, ils ont 24

annoncé qu'ils voulaient en même temps intégrer le MERCOSUR. C'est là un. double jeu des Chiliens qui voulaient profiter des États-Unis pour le marché, puis, ils se sont rendu compte qu'ils pourraient également vendre dans. le cadre du MERCOSUR... Ils jouent sur les deux tableaux, mais on ne sait pas très bien s'ils vontréussir.., Est-ce que vous avez l'impression que le$ inégalités sociales; le chômage, et tout le côté négatif de l'économie argentine peut porter préjudice au gouvernement actuel pour l'échéance de 1995 etpeut-être pour celle de 1999 ? Je pense que le très fort taux de chômage, est un point très difficile pour Menem. Le chôma.ge a commencé à augmenter pendant la période précédente (sous la Présidence d'Alfons!n), mais c'est ma.intenant qu'il s'est accéléré. Ce n'est donc pas un phénomène qui émerge avec Menem, mais, au contraire, une accélération de ce qui existait déjà; la responsabilité de la situation n'est, par conséquent, pas seulement celle de Menem. De plus, la politique de Cavallo n'a pas comme objectif le plein emploi; dès lors, le chômage est une conséquence inévitable, mais non voulue. Pourfreiner l'inflation et la hausse des salaires, le chômage est nécessaire; il est comme un contrepoids très lourd. Si le chômage est trop élevé, il y a par conséquent une faible possibilité d'augmenter les salaires et donc lorsqu'il y a un chômage très fort, il y a moins de grèves que lorsque la situation s'améliore. La situation est la même en Europe: maintenant que l'on voit qu'il va y avoir la croissance, les grèves se multiplient mais, pendant la période difficile, il n'yen avait pas... A mon avis, l'opposition argentine met l'accent sur le chômage, sur la pauvreté qui est encore très forte et sur les conséquences des privatisations sur le service social et sur les tarifs d'électricité, de gaz, par exemple, qui deviennent de plus en plus chers. Comment peut-on expliquer le recul des radicaux face au Frente Grande? D'abord parce que c'est un vieux parti qui a un siècle et qui est vraiment en crise, à cause de l'échec d'Alfonsin... D'ailleurs, Menem devait prendre le pouvoir en décembre 1989, mais il a dû accélérer les choses et arriver au pouvoir au mois de juillet parce que, tout de suite après les élections, s'est déclenché le phénomène hyper-inflationniste, et Alfonsin, qui ne pouvait pas contrôler la situation, a voulu lâcher le plus vite possible le pouvoir... Cela a fait perdre beaucoup de prestige au

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parti radica, qui, dès lors, apparaissait comme étant un parti qui n'avait pas été capable d'arriver jusqu'au bout de son mandat... De plus, à l'intérieur du parti radical, il y a beaucoup d'hétérogénéité. Il y avait des gens de gauche, un secteur plus au centre (Alfonsin) et un secteur de droite libérale (Angelos, gouverneur de la province de Cordoba). L'échec électoral du parti est alors très fort, mais à partir du moment où ce n'est pas Angelos qui se présente à la Présidence de la République, ni Alfonsin, mais Massaccesi (qui est de la tendance du centre, très populiste et dont la personnalité est proche de celle de Menem), cela a eu beaucoup d'influence dans les secteurs proches du parti radical, comme: les commerçants, les petites pr9priétés foncières, les couches moyennes des employés de l'Etat ou des sociétés privées... Dans ces milieux, les candidats ont récupéré pas mal de voix mais, maintenant, le Frente Grande est en troisième position, parce qu'ils n'ont pas réussi à formuler une politique économique alternative. En politique, ce sont des gens qui s'opposent à Menem, mais en économie ils n'ont pas de modèle alternatif. Même s'ils pensaient qu'il fallait revoir le processus de privatisation, la politique sociale, etc., ils ne le disent pas. En effet, ils ont vu que les dénonciations identiques que faisait au Brésil Luis Ignacio Lula Da Silva par rapport au plan Real se sont retournées contre lui: l'opinion publique, bénéficiant du plan de stabilisation et de l'augmentation des revenus, n'acceptait pas ces critiques et a élu Fernando Henrique Cardoso alors qu'au départ, dans les enquêtes, Lula arrivait en tête. Le Frente Grande ne s'est pas prononcé de peur de subir le même recul électoral. Dès lors, il a souffert de ce manque de position contestataire que beaucoup de gens attendaient. Comment expliquer le changement radical entre le propos tenu par Carlos Menem pendant sa campagne électorale et la politique menée lors de son mandat présidentiel? Carlos Menem n'a jamais dit des choses très concrètes. Il y a des gens qui étaient proches de lui, qui ont publié des livres et programmes économiques, mais lui n'avait pas de programme économique. Ils interprétaient tous son propos. Ce qui est vrai, c'est qu'il a abandonné la formulation traditionnelle du péronisme mais, en fait, son programme n'est pas très loin de celui mis en place en 1953 lorsque le pays traversait une crise grave...
Propos recueillis par Nathalie Dumas (23 janvier 1995).

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Entretien avec Felipe Alejandro Gardella, Conseiller, ambassade d'Argentine à Paris

Quelle est la place des investisseurs français dans l'économie argentine par rapport aux autres investisseurs? En matière d'investissements étral]gers en Argentine, la France se situe légèrement derrière les Etats-Unis et l'Espagne. Puis suivent l'Italie et depuis peu le Chili et l'Australie. En ce qui concerne les privatisations, quel a été le partenaire le plus présent? DansIe processus de privatisation, la France fut, sans doute, le pays le plus actif et occupe aujourd 'hui la première place. Quelques unes des entreprises françaises qui sont présentes en Argentine depuis 1992 (il en existe beaucoup d'autres, comme Peugeot, Renault, la Société Générale, Pernod Ricard, L' Oréal, qui sont présentes depuis longtemps dans notre pays) sont, entre autres: la Compagnie Générale des Eaux, la Lyonnaise des Eaux-Dumnez, EDF, Gaz de France, BNP, Crédit Lyonnais (pour combien de temps encore ?), Aérospatiale, Danone, France Cable et Radio, Alcatel, France Télecon;t, Total. Quels sont les avantages que l'Argentine a retiré de son entrée dans le MERCOSUR ? La libéralisation du commerce entre les pays membres du MERCOSUR a engendré un important accroissement du commerce régional, de même que la formation de « joint ventures », de fusions et acquisitions parmi les sociétés implantées dans les pays membres. Les avantages productifs de l'Argentine sur le grand marché régional reposent sur la variété et l'abondance des ressources forestières, énergétiques,. minières, agricoles, industrielles et de la pêche, tout comme sur la qualité de ses ressources humaines, en matière de' main d'œuvre, de techniciens et de professionnels. Le commerce de l'Argentine avec le MERCOSUR a augmenté de 50 % durant les quatre dernières années et représente aujourd' hui 25 % du commerce extérieur total argentin.

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En ce qui concerne la «loi de convertibilité» et la surévaluation du peso: ne pensez-vous pas que cela constitue un risque pour l'économie argentine en favorisant l'importation de produits bon marché (et en limitant, de ce fait, la production nationale) et comment remédier au déficit des échanges que cela engendre? S'il est certain que le déficit commercial argentin a augmenté ces trois dernières années, il est important de noter également l'accroissement des exportations, même s'il reste moins important que celui des importations. Pour le moment, ce déficit commercial est financé par l'entrée de capitaux étrangers. Cependant, une fois terminé le «boom» de consommation qui a engendré la stabilité, basée sur la loi de convertibilité (stimulée par un retard de la consommation des ménages qui a pû être résolu par un plus grand pouvoir d'achat et par la répartition du crédit), on assiste à un accroissement de l'épargne interne, à la place d'une augmentation de la consommation, ce qui améliore en même temps la compétitivité de la production argentine. D'autre part, peut-on penser que les problèmes sociaux (chômage, faiblesse des revenus, retraites insuffisantes...) soient un obstacle à la réélection du Président Menem ? Les performances. économiques et politiques du gouvernement Menem laissent à penser que sa réélection est quasiment certaine, à moins que, selon l'estimation des principaux politologues argentins (et les enquêtes d'opinion), n'apparaisse une proposition raisonnable qui puissent être davantage satisfaisante aux yeux de l'opinion publique. S'il est certain que subsistent de nombreux problèmes sociaux en Argentine, il n'en reste pas moins que le budget national consacre 50 % du Revenu national aux dépenses sociales, ce qui est totalement inédit dans l' histoire de notre pays. En ce qui concerne la crise mexicaine: une situation identique pourrait-elle arriver en Argentine? D'autre part, cette crise a-t-elle eu des conséquences sur l'économie argentine et sur la politique du gouvernement argentin? La loi de convertibilité constitue en elle-même une garantie suffisante vis-à-vis d'une dévaluation sauvage (chaque peso en circulation est remplacé par une contrepartie de valeur identique de réserves internationales déposées à la Banque Centrale de la République Argentine, BCRA). Cependant, depuis la crise mexicaine en décembre dernier, le gouvernement a décidé d'octroyer des garanties supplémentaires: il a créé un réseau de 28

sécurité financière pour les institutions bancaires (1 000 M. de $) et a changé .en dollars américains les dépôts obligatoires que les banques ont déposés à la BCRA. De fait, la loi de convertibilité a établi un« bi-monétarisme» en Argentine. Propos recueillis par Nathalie Dumas (25 janvier 1995).

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Entretien avec Carlos QUENAN, maître de conférences à l'Université de Reims et chargé de cours à l'IHEAL

Quelles ont été les conséquences de la crise mexicaine sur l'économie argentine? Avant de parler des conséquences de la crise, il faut rappeler la signification générale de la crise mexicaine pour les économies latino-américaines. Quelles sont ces caractéristiques à caractère général? Avec la crise mexicaine, se termine une période (1991-fin 1994) pendant laquelle les économies latinoaméricaines ont bénéficié d'un appui massif des capitaux étrangers. C'est également une période de croissance modérée mais soutenue (plus de 3 % par an en moyenne). Elle contraste avec la période précédente (1983-1990), qui était une période de croissance plus médiocre et caractérisée par une faible entrée de capitaux extérieurs; c'était une situation où l'Amérique latine était exportatrice nette de capitaux, du fait du repli des bailleurs de fonds, à la suite de la crise de la dette. La crise mexicaine vient donc, en quelque sorte, sonner le glas de cette période d'entrée massive de capitaux. Lorsque survient ce changement de situation, les économies de la région doivent s'ajuster à cette nouvelle donne et ceci implique que, là où on a accumulé des déficits commerciaux et des comptes courants, ce n'est plus soutenable maintenant, à partir de 1995,puisque les capitaux qui se dirigeaient vers l'Amérique latine (au niveau des investissements de portefeuilles, des investissements directs, à la suite également d'émission de titres...) ne veulent plus, pour le moment, aller vers l'Amérique latine et essaient même de s'en aller. L'Argentine est justement, dans ce contexte là, un pays qui est affecté fortement par la crise, puisque, après le Mexique, elle était le deuxième pays du point de vue de son déficit courant rapporté au PIB (produit intérieur brut) (1988, le Mexique par exemple avait un déficit courant rapporté au PIB de 8 %, tandis que l'Argentine était proche de 4 %). On voit là un premier élément d'importance: l'Argentine est parmi les pays qui sont les plus directement affectés; en même temps, le déséquilibre de l'Argentine n'était pas aussi marqué que dans le cas du Mexique. Le deuxième aspect important pour ce qui est de l'impact de la situation en Argentine vient du fait qu'elle a un système de politique économique avec une spécificité, le 30

régime de convertibilité, que la nouvelle situation vient affecter. Cette convertibilité avait été adoptée pour combattre l'hyperinflation et la loi établissait des limites très précises à la création monétaire; on ne peut créer de la monnaie qu' en respectant l'équivalence entre la masse monétaire et les réserves de change. Cette équivalence fait que,. lorsqu'il y avait des entrées massives de capitaux (comme c'était le cas entre 1991 et 1994), il y avait des entrées massives de capitaux qui dépassaient le montant du déficit courant, les réserves de change augmentaient, et cela autorisait en quelque sorte l'expansion monétaire qui impliquait une expansion de crédit qui elle même favorisait la consommation et l'investissement. C'est pour cela que l'Argentine a pu se permettre des taux de croissance de 6-7 % pendant cette période. La convertibilité a permis de réduire l'inflation mais est également allée de pair avec une reprise de la croissance. Maintenant, lorsque les capitaux étrangers deviennent rares et que l'on n'a plus cette afflux massif, il faut commencer à réduire les déficits commerciaux et, en Argentine, la convertibilité est immédiatement mise en cause. Qu'est-ce qui se passe? Au cours de ces derniers temps, il y a eu des sorties de capitaux et les réserves de change ont commencé à diminuer (même si ce n'est pas dramatique) : c'est l'effet immédiat de la crise mexicaine. Cela se traduit par une contraction de la masse monétaire. Dès lors, les taux d'intérêts augmentent, ce qui entraîne des difficultés très grandes pour l'accès au crédit, mais également la situation des débiteurs se dégrade (car la charge d'intérêts est plus élevée), tout comme la situation des portefeuilles des banques (puisqu'ils ont parmi leurs clients un certain nombre de personnes qui ne pourront pas facilement honorer leur dette). La crise mexicaine a donc fragilisé le mécanisme même de l'économie argentine et le système financier en Argentine. Si l'on regarde plus en détail l'impact sur le système financier, il y a dégradation des portefeuilles des banques, ce qui entraîne une difficulté pour ces dernières à se financer de nouveau (puisque que les taux de base bancaires augmentent). De plus, dans la mesure où les épargnants apprennent que la situation des banques est de plus en plus difficile, ils ont aussi tendance à transférer leurs fonds des banques les moins sûres aux banques les plus sûres (les grandes banques publiques ou les banques étrangères). Cela met donc essentiellement en difficulté les petites et moyennes banques qui, outre les problèmes évoqués précédemment, subissent la méfiance des épargnants. Cette situation n'a rien de théorique, il y a déjà eu des banques qui ont subi de fortes 31

difficultés, notamment la banque Extrader, qui a fait faillite juste après la crise mexicaine car elle avait parmi ses actifs beaucoup de titres mexicains. Du fait de la crise, les titres de la dette argentine ont également subi une dépréciation et les banques détiennent des bons d'État, ce qui constitue là encore un élément de fragilisation des banques. Face à cela, le gouvernement a adopté un certain nombre de mesures pour s'attaquer aux problèmes du système financier, qui est très sensible à la fois à la position financière extérieure et aux anticipations. Les mesures établies sont des mesures concernant les réserves obligatoires, des mesures de constitution d'un fond de sauvetage des établissements financiers en difficulté, géré par le Banco Nacion... Ces mesures cherchent à faire « avorter» la possibilité d'une crise majeure du système financier fragilisé par les conséquences de la crise mexicaine. Dans la situation de l'Argentine, deux problèmes apparaissent à la suite de la crise mexicaine. Le premier problème est au niveau du déficit de la balance des paiements. Jusqu'en 1994, elle pouvait se permettre des déficits important de comptes courants, alors que maintenant ce n'est plus possible car les capitaux qui finançaient cela ne rentrent plus et, selon des sources officieuses, il y aurait même des sorties de capitaux depuis le début de l'année. Face à cette situation l'Argentine doit appliquer des politiques restrictives pour réduire le déficit commercial. C'est ce que l'on voit depuis la fin de l'année 1994. Le premier programme lancé juste après la crise mexicaine visait ainsi à ralentir le rythme de la croissance économique pour d'une part réduire le déficit commercial, et d'autre part essayer d'éviter le déséquilibre budgétaire qui risquait d'apparaître. On peut également noter qu'au niveau budgétaire, un premier groupe de mesures a été adopté fin décembre, au début de la crise mexicaine, mais on s'est aperçu par la suite qu'il était insuffisant. Les autorités pensaient, au début, que la crise mexicaine allait être jugulée rapidement, or elles se sont aperçues que, même si celle-ci semblait maîtrisée, ses effets demeuraient (comme le repli des investisseurs internationaux). Dès lors, elles ont lancé un deuxième ensemble de mesures avec de nouvelles restrictions au niveau des dépenses publiques, et même quelques petites mesures protectionnistes, pour essayer de réduire les exportations. Devant la gravité que prenait la crise, le gouvernement a été obligé de revenir vers le FMI, alors qu'en 1994 le gouvernement argentin se trouvait assez fort pour ne plus y avoir recours. Ces mesures ont été prises malgré le contexte 32

pré-électoral du pays. On peut d'ailleurs se demander si le gouvernement ne voulait pas, au départ, adopter des mesures modérées et appliquer la plupart des mesures énergiques après les élections (le 14 mai 1995). Peut-on dire que l'entrée de l'Argentine dans le MERCOSUR favorise les importations venant des autres pays membres et la rend donc plus dépendante? Dans le contexte d'une économie fragilisée, cela ne constitue-t-il pas un danger? C'était déjà ce que l'on constatait depuis la mise en place progressive du MERCOSUR, et plus particulièrement depuis l'ouverture aux autres économies (et plus particulièrement au Brésil). Cela s'est traduit par un gonflement des importations en provenance du Brésil parce que l'Argentine entre 1991 et 1994 applique la politique de convertibilité et l'on voit un déficit commercial qui commence à s'accroître, alors que le Brésil est plutôt dans une situation de faible croissance, avec une inflation élevée, une monnaie sans cesse dévaluée... Il y avait donc un contraste économique important: le Brésil plutôt dans une situation de dépression et l'Argentine en expansion. Dans le contexte d'ouverture, le Brésil exporte dès lors beaucoup, alors que l'Argentine le faisait moins quJauparavant (et ce d'autant plus qu'avec l'établissement de la convertibilité, la monnaie devenait très surévaluée). Or, maintenant, lorsque la crise éclate leMERCOSUR peut devenir une sorte de «bouffée d'oxygène» pour l'Argentine car le Brésil met à présent l'inflation soùs contrôle par une politique de stabilisation (le plan Real) ; dans ce contexte, le Brésil est donc un élément favorable, car l'Argentine exporte plus dans ce pays en expansion qui a par ailleurs des difficultés à exporter en Argentine. Il est fort probable qu'en 1995, grâce à ses relations avec le Brésil, l'Argentine puisse réduire de façon importante son déficit commercial. Le MERCOSUR n'est donc pas un problème et même plutôt un élément positif dans le cadre actueL.. A propos de la surévaluation de la monnaie argentine, une dévaluation ne va-t-elle pas être nécessaire dans les mois à venir? A mon avis, le problème est que ce n'est pas facile de faire une dévaluation en Argentine, vu que ce pays a vécu deux conjonctures d' hyper-inflation en 1989 et 1990. Par conséquent, l'inflation élevée dans les années 1970, l'accélération dans les années 1980 et enfin l 'hyper-inflation sont des choses très 33

vivantes dans la mémoire des Argentins. Personne ne veut revenir à cette situation de folie qu'était I'hyper-inflation... Si on touche à la monnaie argentine, immédiatement cela peut raviver les anticipations inflationnistes, c'est le retour au passé et la situation peut être rapidement hors contrôle. De plus, dévaluer serait un signe de faiblesse très clair du gouvernement, parce qu'ils ont fixé par loi une parité. La parité a ici une très grande force symbolique. Pour le moment donc, ils ont décidé de ne pas y toucher pour le moment en appliquant une politique d'austérité dure. Est-ce qu'ils pourront tenir et ne pas toucher à la parité qui est en quelque sorte la pierre angulaire de toute la construction du redressement économique? Je crois que cela va être difficile, ce sera peut-être au prix d'une croissance très faible, voire d'une récession, mais ils ont choisi la stratégie suivante: la convertibilité (c'est-à-dire le modèle appliqué en Argentine) doit impérativement s'ajuster pour survivre. Je crois qu'il faut également ajouter un élément politique et revenir au problème des élections; ils ont appliqué les politiques de restriction, comme nous l'avons vu précédemment, malgré les élections. Leur première idée était de doser cela et de l'appliquer au cours du deuxième semestre, mais face à la gravité de la crise, ils ont appliqué ces mesures tout de suite. L'équipe dirigeante a décidé de jouer la carte suivante face aux électeurs et aux partis d'opposition: la convertibilité est suffisamment forte pour tenir malgré les chocs extérieurs et nous allons réussir à sauver la stabilité. Si, pour y arriver, on doit subir une aggravation du chômage, ils considèrent que c'est le prix à payer. Ils considèrent que cela peut enlever certaines voix, mais beaucoup moins que si la convertibilité s'effondrait. Je pense qu'ils peuvent tenir, au moins jusqu'aux élection, mais c'est très probable qu'après elle soit remise en cause... On parle d'un redressement économique important de l'Argentine ces dernières années, mais cela s'est fait en partie au détriment de la population qui s'est appauvrie. La crise actuelle va certainement accentuer cette situation et pensez vous que cela va jouer pour la réélection de Menem ou que cela aura, au moins un impact sur sa popularité? Cela va sans doute aggraver les inégalité. Malgré la crpissance argentine depuis 1990, le chômage a augmenté, du fait des licenciements des entreprises publiques par exemple. Avec cette conjoncture de l'après crise mexicaine, il y aura sans -doute une aggravation des inégalités et du chômage. Je pense que cela peut jouer au niveau des élections et de la cote de popularité de Menem. Pour le moment, cela semble jouer pour 34

une diminution de ses performances électorales (il reste cependant à environ 40 % des intentions de vote), et cela paraît profiter aux forces d'oppositions de centre gauche, notamment au Frente deI pais solidario (le Frente Grande). Selon les derniers sondages, ils se situeraient entre 20-25 % des intentions de vote et cela leur a permis, paraît-il de devancer le candidat du parti radical et de se situer à la deuxième place. II peut donc y avoir un effet mais cela semble cependant être limité.
Propos recueillis par Nathalie Dumas (29 mars 1995).

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Le Chili
Quelques données générales (1994) Capitale économique et politique: Superficie: Nature du régime: Sbef de l'état

Santiago 756946 km2 Démocratie présidentielle Eduardo Frei, élu le Il"' 12-93, qui a succédé à Patricio Aylwin pour un mandat de 6 ans Peso chilien (taux de change Monnaie: estimé par la Banque de France au 20/3/95: 100 pesos = 1,32F) Espagnol, mapuch~ Langues! 13,6 millions dont 90 % de Population catholiques Densité 17 habitantslkm2 82% Urbanisation: 2,4 Indice de fécondité Espérance de vie: 72 ans 17% Mortalité infantile: 5,8 millions soit 39 % de la Population active: population 6,4% Taux de chômage: 17 664 milliards de pesos PNB (1993): 4,5% Taux de croissance: 11,1 Exportations millions de $: 10,9 Importations millions de $: Dette extérieure totale (1993) 19,7 milliards 15,5% Ratio du service de la dette: 37

Indépendance: 1810 Terres cultivées: 8% Forces années: 91800 hommes Dlettrisme: 7,7 % Source: The EconomistIntelligenceUnit CountryReport 1994

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Panorama politique Échaudés par l'expérience inachevée de Salvador Allende (1970-1973), traumatisés par 17 ans de dictature Pinochet (1973-1990), réinsérés dans le concert des nations démocratiques sous la présidence du démocrate-chrétien Patricio Aylwin, les Chiliens ont choisi la voie de la continuité en élisant un autre démocrate-chrétien, Eduardo Frei, fils d'un ancien président (1964-1970) du même nom.
Les élections de décembre 1993

Eduardo Frei était le candidat de la coalition de centregauche, la Concertation pour la démocratie. Celle-ci se compose du Parti démocrate-chrétien (PDC), dont est issu le nouveau président, du Parti radical (PR), du Parti socialiste (PS) et du Parti pour la démocratie (PPD). E. Frei a remporté les élections présidentielles du Il décembre 1993 avec 58 % des voix, le pourcentage le plus important remporté par un candidat présidentiel chilien de ce siècle. Le succès de E. Frei s'explique non seulement par les réalisations économiques de la Concertation, mais aussi par l'image de sagesse et de bon sens qu'il inspire. D'ailleurs les derniers sondages d'opinion révèlent que 75 % de la population lui est favorable. Le candidat de la coalition de centre-droit, l'Union pour le progrès du Chili (UPC), Arturo Alessandri, a obtenu 24,4 % des votes. Cette coalition est formée de l'Union démocrate indépendante (UDI), de la Rénovation nationale (RN), de l'Union decentre-centre (UCC), du Parti national (PN) et du Parti du Sud .(PdS). José Piiiera, ex~ministre de Pinochet et candidat de la Droite indépendante, a obtenu 6,4 % des voix; l'écologiste Manfred Max Neef 5,5 %, et l'ancien prélat catholique, Eugenio Pizarro, de la coalition d'extrême-gauche Alternative démocratique de la gauche, seulement 4,7 % des suffrages. Les élections législatives organisées le même jour ne furent pas aussi positives pour la Concertation. Avec la perte d'un siège de sénateur et de deux de député, elle n'a plus que 21 représentants sur 46 au Sénat, dont 8 furent désignés par

Pinochet en 1989

(<<

lois d'amarre »), et 70 sur 120 à

l'Assemblée. Le gouvernement doit donc trouver des solutions 39

négociées avec l'opposition pour pouvoir passer des lois ou réformer la Constitution. Il lui manque trois voix pour faire passer de simples lois au Sénat et il lui faut la majorité des 2/3 chez les députés pour réformer la constitution. Avant même d'être élu, E. Frei avait obtenu de tous les partis un accord consensuel pour ramener le mandat présidentiel de 8 à 6 ans et pour maintenir le principe de non réélection pour des mandats consécutifs. La composition du gouvernement E. Frei a achevé, fin janvier 1994, la formation de son gouvernement. Il se compose de dix démocrates-chrétiens, quatre socialistes, trois membres du Parti pour la démocratie et de quatre indépendants. Il respecte ainsi l'équilibre des forces au sein de la coalition de centre-gauche que le dernier scrutin a dessiné. E. Frei a offert aux partis de la Concertation une plus grande autonomie dans le gouvernement. Les présidents des partis ont une réunion hebdomadaire avec E. Frei, qui a également montré un grand respect pour les différents partis dans la répartition des postes importants au gouvernement. L'ancien président du PS, Germân Correa, a été nommé ministre de l'intérieur et le vice-président du PPD, Victor Manuel Ribolledo, secrétaire d'État. Ils s'imposent auprès de trois amis proches d'E. Frei, également alliés politiques dans le leadership du PDC : son secrétaire général, G. Arriagada; son ministre de la défense, E. Pérez; et son ministre des Affaires étrangères, C. Figueroa. Mais, en septembre 1994, lorsque E. Frei fit le point sur les performances de l'équipe gouvernementale, il se rendit à l'évidence: le gouvernement était inefficace, manquant à la fois de coordination et de priorités claires. La décision d'E. Frei de donner aux partis de la Concertation une plus grande influence a été à l'encontre du but recherché. Les divisions entre et à l'intérieur des partis sur des politiques spécifiques ont entravé le processus de prise de décision. E. Frei changea donc de tactique, adoptant un style plus énergique, renforçant ses prérogatives présidentielles et reléguant les partis à un rôle subalterne. C'est dans ce sens qu'il décida de remanier son cabinet, sans aucune consultation des partis de la Concertation. La principale victime de ce remaniement fut G. Correa (PS) qui perdit son poste de ministre de l'intérieur, au profit de C. Figueroa (PDC). Le poste de ministre des Affaires étrangères qu'occupait ce dernier fut confié à J.M. Insulzâ (PS). V.M. 40

Rebolledo (~PD) fut remplacé par J.J. Brunner au poste de secrétaire d'Etat; et E. Schiefelbein, par S. Molina (PDC) au poste de ministre de l'éducation. Les objectifs du gouvernement Le but du gouvernement est de moderniser l'État, d'accentuer la décentralisation et de tenter de résoudre les crises que traversent l'éducation et la santé publique. Mais sa première priorité reste toutefois la lutte contre l'extrême pauvreté, qui concerne 10 à 12 % de la population. L'éducation et les infrastructures sont également des priorités pour 1995-2000. Les dépenses pour l'éducation doivent passer de 4,9 % du PNB actuellement à 7 %, et l'investissement dans les infrastructures doit être couvert à la fois par des dépenses gouvernementales plus élevées dans les travaux publics et par une plus grande participation du secteur privé. Lors de l'ouverture de la session parlementaire, dans son allocution à la nation, le 21 mai 1994, E. Frei définit les objectifs nationaux pour les six prochaines années: - consolider le développement économique du Chili, - moderniser le code du travail, - faire du Chili, un acteur important sur la scène internationale, - réformer le système de santé et d'éducation, - réformer la Constitution. La réforme de la Constitution de 1980 Depuis son investiture, début mars 1994, E. Frei cherche un consensus politique pour réformer la Constitution. La Constitution de 1980 consacrait le rôle tutélaire des forces armées, garantes des actes du gouvernement. Elle permit aussi à Pinochet de désigner des sénateurs, qui font toujours obstacle à tout projet gouvernemental. Les réformes souhaitées par E. Frei sont au nombre de six: - la première et la plus importante est la suppression des 8 sénateurs désignés par Pinochet en 1998, à la fin de leur mandat, et la restauration du pouvoir présidentiel pour nommer les commandants en chef des forces armées; - donner plus de pouvoir à la Chambre des députés pour contrôler l'exécutif; 41

- réformer le mécanisme de nomination du Tribunal constitutionnel et du Conseil national de sécurité; - offrir des garanties aux blocs minoritaires au Parlement pour qu'ils puissent exercer leurs devoirs de surveillance d'une manière effective, en réduisant le nombre de parlementaires nécessaires à la création de comités d'enquête. E. Frei propose également une réforme municipale permettant l'élection directe des maires, et la restructuration du gouvernement local pour améliorer la transparence et la lutte contre la corruption. L'Union pour le progrès du Chili (UPC), la coalition d'opposition, considère favorablement les réformes renforçant le législatif et limitant le pouvoir exécutif, ainsi que la réforme du gouvernement local. Elle est également d'accord pour introduire un élément de représentation proportionnelle à l'intérieur d'un système électoral mixte. Le gouvernement a présenté son projet de loi de réforme constitutionnelle au Parlement en août 1994. Il dut accepter que chaque réforme fût examinée individuellement, selon un calendrier allant jusqu'en 1997. Il fut tout d'abord demandé au Parlement, en octobre 1994, d'approuver la modernisation des procédures parlementaires en vue d'accélérer le travail législatif et le renforcement des pouvoirs de la Chambre des députés afin de mieux contrôler l'Exécutif. Ensuite, le Parlement eut à se prononcer sur l'élimination du principe des sénateurs désignés pour 1998. L'opposition accepta la première réforme mais refusa de discuter la deuxième avant 1997.

Panorama économique

Ce n'est un secret pour personne: si la Concertation a été reconduite au pouvoir, c'est avant tout grâce à l'enviable performance économique du Chili entamée durant la période Pinochet. La situation économique du Chili La situation économique du Chili est excellente, même si la croissance est en baisse depuis 1992, à tel point que l'on parle de « modèle chilien ». En quelques années, le Chili s'est hissé dans le peloton de tête du continent sud-américain. Pour sortir de la catastrophique crise économique de 1982, des mesures 42

ultralibérales ont été appliquées: privatisations massives d'entreprises, non intervention de l'État, réductions drastiques dans les effectifs de la fonction publique, compressions budgétaires importantes, ouverture des frontières aux capitaux étrangers... Grâce à cela, la croissance du Chili a été jugée digne des« tigres asiatiques» (Singapour, Hong-Kong, Taïwan, Malaisie) ; le Chili se situe juste après eux au rang des nouveaux pays industrialisés (NPI). Les investissements ont été le moteur principal de cet essor économique à travers l'augmentation des capacités de production. En 1993, les investissements nationaux et étrangers ont représenté respectivement 28 % et 5 % du PIB. La croissance n'atteint que 4,5 % en 1994, un chiffre en baisse par rapport à 1992 (10,3 %) et 1993 (6 %). Le ralentissement peut s'expliquer aussi bien par la politique monétaire drastique de la Banque centrale depuis octobre 1992 - qui essaie d'enrayer les pressions inflationnistes par des taux d'intérêt élevés (6,5 %)- que par l'effondrement du prix du cuivre (35 % des exportations chiliennes), de la cellulose et de la farine de poisson sur les marchés internationaux ou par des restrictions protectionnistes de l'Union européenne à l'égard des fruits chiliens. La consommation progresse peu, contenue par la politique monétaire et la hausse du chômage. Celui-ci est de 6,5 % en 1994, taux le plus élevé de ces quatres dernières années. L'inflation est le meilleur résultat de 1994, puisqu'elle n'est plus que de 10,4 %, donc contenue dans la marge de 9-11 % définie par les autorités économiques pour 1994. La stabilité, voire le renforcement du peso chilien a fortement contribué à la réduction de l'inflation. Le peso s'est apprécié de 5 % en terme réel dans les cinq premiers mois de 1994. Il devrait continuer à se renforcer en 1995-1996 étant données l'entrée massive d'investissements étrangers et la forte croissance des exportations. Les exportations reposent sur les mines de cuivre, d'argent et d'or, les dérivés du pétrole, l'industrie forestière, la pêche, la culture des fruits et légumes. Elles augmentent rapidement, passant de 9,2 milliards de dollars en 1993, à Il,1 milliards en 1994. On prévoit le chiffre de 13,3 milliards pour 1995 grâce à la reprise économique amorcée en Europe et au Japon et à l'accès plus facile aux marchés latino-américains depuis leur libéralisation et la multiplication des accords bilatéraux et multilatéraux.

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Les processus d'intégration Alors que le monde est en train de se diviser en grands blocs économiques et commerciaux (ALENA, APEC, EEE...), le Chili, pays de taille moyenne, sait qu'il ne réussira pas seul sa transition vers un développement durable. C'est pourquoi il se lance, lui aussi, dans la course aux accords. Il a signé avec le Venezuela en avril 1993, avec la Colombie en décembre 1993 et signera prochainement avec l'Équateur des traités bilatéraux de libre-échange prévoyant la suppression des tarifs douaniers pour un grand nombre de produits et, à terme, pour tous les produits. Des accords existent aussi avec le Mexique et l'Argentine. Le Chili est membre de l'APEC (coopération économique de l'Asie-Pacifique), ce forum intergouvernemel}tal créé en 1991 et regroupant maintenant quinze pays: les Etats-Unis, le Japon, l'Australie, la NouvelleZélande, Brunei, les Philippines, Hong-Kong, l'Indonésie, la Malaisie, Taïwan; la Thaïlande ainsi que la PapouasieNouvelle Guinée et le Mexique depuis 1993 et le Chili depuis novembre 1994. Le Chili est très désireux d'adhérer à l'ALENA, l'accord de libre-échange nord-américain, entré en vigueur entre les USA, le Canada et le Mexique au 1er janvier 1994. Cette adhésion engendrerait une augmentation importante des flux d'investissements et des transferts de capitaux. Des discussions ont déjà eu lieu aux États-Unis en juin 1994 sur l'accession du Chili à l'ALENA ou la possibilité d'un accord bilatéral. Le Canada - second investisseur au Chili- et le Mexique sont favorables à son intégration. Le Chili a longtemps hésité à faire partie du MERCOSUR, le bloc commercial composé de l'Argentine, du Brésil (les principaux partenaires commerciaux du Chili), de l'Uruguay et du Paraguay son ouverture sur l'extérieur était plus grande que la leur et sa sortie de la crise beaucoup plus rapide. Mais aujourd'hui, à cause du retard des négociations avec l'ALENA et parce que les tarifs préférentiels du MERCOSUR dont il jouissait expirent à la fin de l'année 1994, le Chili a fait de ses négociations avec le MERCOSUR une de ses priorités. Le Chili a également profité de la réduction des taxes sur ses exportations décidées lors des dernières négociations du GATT pour renforcer sa position sur le marché international. Il bénéficie ainsi, depuis le 1er janvier 1995, d'une réduction des tarifs douaniers de 37 % aux USA, 27 % au Japon et 24 % dans l'Union européenne.

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Les privatisations

Bien que la Concertation soit historiquement contre les privatisations, les ayant refusé vigoureusement tout au long du régime militaire, elle a commencé à les considérer plus calmement dans la seconde moitié du mandat de P. Aylwin (1990-94). Le second volet des privatisations, entamé au début de l'année 1994, concerne la privatisation totale de la compagnie minière, Empresa minera Aysen et de la compagnie de navigation, Empremar Sur .La marine refuse la privatisation de Empremar Sur, considétant cette compagnie comme stratégique. Il faudra introduire une loi supprimant la restriction qui empêche le gouvernement d'en vendre plus de 35%. Le holding d'État, Coifo, a vendu en novembre 1993 sa participation majoritaire de 35,1 % dans Empresa Eléctrica dei Norte (Edelnor) et de 5 % de la compagnie d'électricité, Colbun-Machicura. E. Frei souhaite privatiser les entreprises étatiques opérant sur les marchés compétitifs ou convenablement gérées. Cela inclut les compagnies de traitement et de distribution des eaux ainsi que le reste des participations étatiques dans les compagnies d'électricité. Les privatisations commencent avec la vente des 32,4 % de participation restant dans la sompagnie nationale, LAN-Chile, possédée par le holding d'Etat, Corfo. Une offre publique d'achat a été faite pour la vente de 51 % des parts dans Ferrocarriles del Pacifico. La corporation étatique du cuivre, CODELCO, de loin la plus grande compagnie du pays, restera publique. Sujet politiquement et socialement très sensible, elle ne sera pas privatisée, mais plutôt décentralisée. Le gouvernement a soumis un projet de loi au Parlement proposant la transformation de CODELCO en holding formé de quatre divisions, dont chacune aurait un certain degré d'autonomie. Ces divisions pourront impliquer le secteur privé dans certaines de leurs activités au travers de joint-ventures.
La décentralisation

Sur le plan interne s'affirme le désengagement très net de l'État. Le processus de décentralisation a avancé de façon significative en 1994 grâce à l'attribution de l'équivalent de 290 millions de dollars de ressources budgétaires aux gouvernements régionaux. Environ la moitié de cette somme ira 45

au Fonds national pour le développement régional, qui finance les projets d'infrastructures de base pour aider les sections les plus pauvres de la communauté. L'excessive centralisation des décisions d'investissement public a été reconnue comme l'origine principale de l'échec de l'administration publique du pays. Les municipalités devront gérer 1,5 milliard de dollars de ressources budgétaires en 1994, soit 10 % de plus qu'en 1993, et seront responsables de 13 % des dépenses publiques générales. Pour endiguer la progression de la corruption, le gouvernement a l'intention d'introduire de nouvelles procédures administratives et de contrôler les systèmes avant d'accélérer encore plus la décentralisation.

Panorama socio-culturel

La pauvreté La situation privilégiée du pays ne peut pourtant pas cacher les problèmes liés à la pauvreté d'une partie de la population (environ 4 millions de personnes). Ceux-ci pourraient, à l'avenir, troubler le tableau quelque peu idyllique du « modèle chilien ». Le gouvernement Frei a donc fait de la lutte contre la pauvreté, sa priorité. Des résultats très positifs ont déjà été obtenus sous le gouvernement Aylwin: 635 000 nouveaux emplois ont été créés entre 1990 et 1993, le nombre de Chiliens vivant dans la pauvreté est tombé de 5,3 millions en mars 1990 à 3,95 millions en mars 1994 grâce à la rapide croissance économique et à l'augmentation de 47 % des dépenses sociales. Cependant quelque 1,2 million de personnes vivent toujours dans la pauvreté la plus extrême, condition que le gouvernement Frei a promis d'éliminer d'ici à la fin de son mandat. Le salaire minimum a augmenté de 28 % entre 1990 et 1993, ce qui a permis d'augmenter les revenus des plus pauvres d'environ 26 %. Le revenu moyen n'a augmenté que de 16 % sur la même période. Le gouvernement a considérablement augmenté ses dépenses de santé (en hausse de 69 %), de construction (+ 58 %), d'éducation (+ 54 %) et de Sécurité sociale (+ 24 %), 46

mais la qualité des services de santé et d'éducation pour les pauvres ne s'est pas beaucoup améliorée. La majeure partie des 1,2 milliard de dollars affectés à la diminution de la pauvreté en 1994 est dirigée vers les cinquante. régions les plus pauvres du pays; les dépenses concernent surtout dix-sept domaines clés, dont la construction et les infrastructures, les services de santé de première nécessité, les programmes d'éducation et de formation et l'aide aux petites entreprises. Le gouvernement Frei a décidé la construction de 100 000 à 110 000 nouveaux logements par an afin d'endiguer le déficit quantitatif en logement. Sur le plan qualitatif, E. Frei a affirmé sa volonté de donner à tous des rues goudronnées, l'eau potable et le tout-à-l'égout. Il veut réformer l'administration pour s'assurer que les pauvres obtiennent un meilleur niveau de service. La santé E. Frei a nommé un économiste, Carlos Massad (PDC), ministre de la santé, plutôt qu'un médecin pour montrer sa volonté de réformes rapides dans le sens d'une meilleure efficacité. C. Massad a eu le courage de dénoncer la baisse de la productivité dans le service de santé nationale. Mesurée par des indicateurs tels que le nombre de personnes vues par les docteurs ou les interventions chirurgicales, la productivité a diminué d'environ 40 % entre 1989 et 1993, malgré le doublement des ressources affectées aux services de santé et l'augmentation de 66 % du nombre d'heures médicales disponibles. La qualité des services s'est également détériorée. C. Massad a déjà introduit un nouveau système d'allocation de budget et fait de la décentralisation une priorité, afin que chaque hôpital puisse diagnostiquer ses problèmes et trouver ses propres solutions. Les premières ressources ont été affectées à la restauration des bâtiments insalubres et au paiement des salaires. Il existe une médecine privatisée, meilleure mais très chère, à laquelle ont accès moins de 20 % des Chiliens. Un système de couverture privée s'est mis en place, mais il est très cher et n'offre pas une sécurité totale. Les médicaments ne sont, par ailleurs, jamais remboursés.

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L'éducation

Le Chili se dote également d'une nouvelle politique d'éducation. Les objectifs prioritaires sont l'amélioration de la qualité des infrastructures et des enseignements, une meilleure réussite des élèves et plus d'équité. Le gouvernement a donc décidé d'investir dans la formation afin d'améliorer les conditions de travail des professeurs et des élèves depuis les locaux jusqu'à l'acquisition de livres en passant par la santé des élèves et la formation des enseignants. La culture En conformité avec son action dans le domaine politique et économique, le Chili évite de constituer un appareil public centralisateur dans le domaine culturel, ceci afin que les ressources dont dispose l'État ne soient pas bloquées par une quelconque bureaucratie. Dans ce but, est adopté un modèle institutionnel léger, flexible et décentralisé, dont la mission fondamentale n'est pas de produire ni de contrôler mais de coordonner l'action des différents intervenants, privés ou publics, du champ culturel. La responsabilité de l'investissement culturel incombe de plus en plus au secteur privé, qui le prend en charge pour plus de 20 %. Des réformes légales permettent d'accorder des exemptions d'impôts aux entreprises privées qui financent des activités artistiques ou culturelles. La défense du patrimoine et l'élargissement de l'infrastructure culturelle constitue un domaine prioritaire de l'État: entretien des musées, des bibliothèques et des centres culturels, création de nouveaux espaces pour la culture et l'art...
L'armée et les droits de l'Homme

Sous la dictature Pinochet (surtout dans la période 1973-78), l'armée joua un rôle peu honorable, organisant répression, tortures, meurtres et disparitions. Même si aujourd'hui l'armée a retrouvé une place et un rôle presque comparable à celui de n'importe quelle armée de pays démocratique, les relations entre civils et militaires n'en restent pas moins tendues, particulièrement au sujet des enquêtes sur les crimes et les violations des droits de l'Homme commis sous la dictature. Trois anciens policiers ont été condamnés à perpétuité, en avril 48

1994, pour des crimes politiques, suite au procès dit des «égorgés ». P. Aylwin s'était engagé à publier un rapport sur les violations des droits de l'Homme pendant le régime militaire. Il avait créé dans ce but la «commission pour la vérité et la réconciliation ». En mars 1991, après la publication des conclusions de l'enquête, P. Aylwin avait imploré le pardon des familles des victimes. Une fois la vérité rétablie, la majorité des Chiliens a montré son désir de tourner la page sur cette période sombre de son histoire afin de se consacrer pleinement au renforcement de ses acquis politiques et économiques. Le but du gouvernement chilien est maintenant d'améliorer de façon significative le niveau de vie de tous les Chiliens, afin de pouvoir prétendre, à l'aube du XXIème siècle, au statut de nation développée.
Isabelle HOSTE Sources: The Economist Intelligence Unit - Country Report 1994.

- Le Monde - LesEchos - ElPais
Le gouvernement d'Eduardo Frei en septembre 1994

Président: Eduardo FREI

Ministère Agriculture CODELCO Corfo Défense Économie Éducation Énergie Finances
Affaires étran,.gères

Secrétaire d'Etat Santé Urbanisme et logement Intérieur Justice Travail

Emiliano Ortega Juan Villarzli Felipe Sandoval Edmundo Pérez Alvaro Garcia Sergio Molina Alejandro Jadresic Eduardo Aninat José Miguel Insulza José Joaquin Brunner Carlos Massad Edmundo Hermosilla Carlos Figueroa Maria Soledad Alvear Jorge Arrate

(pDC)

(POC) (POC) (PDC) (PPD) (POC) (Indépendant) (POC) (PS) (PPD) (POC) PDC) (PDC) (PS) (PS)
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Mines Ressources nationales Planification Secrétaire du Président Travaux publics Transports et communications

Benjamin Teplitzky Adriana Delpiano Luis Maira Genaro Arriagada Ricardo Lagos Narciso Irureta

(PR) (PPD) (PS) (POC) (PS/PPD) (POC)

Répartition des forces au parlement Sénat 1990 -94 Coalition de centre-gauche Parti démocrate-chrétien (PDC) Parti radical (PR) Parti social-démocrate (PSD) Parti socialiste (PS) Parti pour la démocratie (PPD) Parti démocrate de gauche (PDI) Opposition de gauche démocratique Gauche Allendiste (MID A) 22 13 3 1 4 1 0 0 0 Chambre des Députés 1994- 1990- 199494 98 98 70 39 6 0 18 7 0 2 2 48 32 14 02 2 0 120 70 37 2 0 15 15 1 0 0 50 50 15 5 0 120

21 13 1 0 5 2 0 0 0 25 11 3 1 2 8 46

Opposition de centre-droit 24 Rénovation nationale (RN) 13 Union démocrate indépendante 2 (UDI) 0 Union de centre-centre (UCC) Indépendants 1 Désignés 8

TOTAL

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Entretien avec José Manuel Morales, Ambassadeur du Chili en France Le Chili a vécu, fin 1993, ses secondes élections démocratiques depuis la fin de la dictature. E. Frei succèda à P. Aylwin à la présidence de la République, la Concertation pour la démocratie restant ainsi au pouvoir. Quelle est la raison d'être actuelle de la Concertation pour la démocratie, maintenant que le pays a assuré sa transition vers la démocratie? La Concertation pour la démocratie est un groupe politique qui s'est formé en 1986-87 afin de travailler au retour de la démocratie. Elle succède à la Alianza democratica. Il s'agissait d'une association de tous les partis qui étaient contre le gouvernement militaire et pour le retour à la démocratie. Après le plébiscite de 1988, où les Chiliens ont choisi le « non» à Pinochet, la Concertation s'est donnée comme but la préparation de la transition entre la dictature militaire et la démocratie. Il fallait réinstaller toutes les institutions démocratiques et démocratiser tous les partis. Aujourd'hui, la transition est terminée et on s'accorde à dire qu'elle est plutôt réussie. Mais maintenant, il faut penser au futur du pays. La Concertation s'est trouvée une nouvelle raison d'être, construire un projet commun pour l'an 2000. Son grand succès, c'est d'avoir pu trouver un programme soutenu par tous les partis de la Concertation. Après ces secondes élections démocratiques, peut-on dire que la démocratie est solidement enracinée au Chili ? Oui, je le crois. Le Chili a une histoire démocratique de plus de 150 ans, donc l'esprit démocratique est très bien enraciné. Malheureusement, dix-sept ans de dictature Pinochet l'ont un peu fait oublier. Dès 1980, la nouvelle Constitution prévoyait un retour .graduel à la démocratie. Depuis cette date, la Concertation a toujours travaillé, que ce soit dans l'opposition ou dans la majorité aujourd'hui, pour réformer cette Constitution. Elle veut tout d'abord supprimer les huit sénateurs désignés par le gouvernement militaire dont trois sont des anciens commandants en chef des armées. Pour pouvoir le faire, il lui faut être majoritaire au Sénat, or elle ne l'est pas. Elle réclame également le rétablissement des pouvoirs présidentiels pour désigner les commandants en chef des armées. Le mandat 51

des actuels commandants s'achève en 1997. Pour l'instant la Concertation ne peut rien faire, mais elle cherche, d'ici à fin 1997, un accord avec l'opposition pour parvenir à ces réformes fondamentales. Un retour des militaires est-il toujours possible? Ce n'est pas très probable. Aujourd'hui, toutes les données ont changé. La Guerre froide et les affrontements idéologiques sont terminés. Toute l'Amérique latine, à l'exception près de Cuba, est retournée au système démocratique. Il y a un consensus économique et politique sur l'économie de marché et la démocratie au Chili. Les militaires ont pu arriver au pouvoir car ce consensus n'existait pas et le pays était très divisé. Quels sont le rôle et la place de l'armée dans la société chilienne actuelle? L'armée chilienne a aujourd'hui le même rôle que la plupart des armées de pays démocratiques. Elle n'intervient ni dans les décisions politiques, ni dans les décisions sociales. Elle n'intervient que pour les problèmes de défense. Pinochet reste commandant en chef de l'armée de terre jusqu'à la fin de 1997 mais il n'a plus de rôle politique. Le Chili est entré dans un processus de réconciliation nationale. Quelles sont les priorités du gouvernement? Comme je vous l'ai déjà dit, la principale priorité, c'est la réforme de la Constitution de 1980. Ensuite, il y a la lutte contre la pauvreté. Tout le monde parle du succès chilien, mais en fait, c'est un succès partiel. On ne peut pas parler de succès total tant que 25-30 % de la population vit dans l'indigence. Le gouvernement a également un programme très ambitieux d'éducation-formation pour permettre aux jeunes de mieux affronter le monde du travail. Il travaille aussi sur l'amélioration des infrastructures et le développement des petites et moyennes entreprises, source majeure d'emplois. La situation économique du Chili est excellente, à tel point que l'on parle de « modèle chilien ». En quoi le Chili est-il un modèle? A quoi doit-il son essor? Le Chili est un modèle tout d'abord pour le consensus qu'il a obtenu sur ses choix politiques et économiques. Ce consensus évite de perdre du temps dans des luttes idéologiques stérile~ et permet d'obtenir des résultats plus rapidement. Le Chili est également un modèle pour ses équilibres macro-économiqùes qui forcent le respect. Depuis dix ans, l'économie chilienne a 52

maintenu un taux de croissance moyen de 6 %. C'est le quatrième pays au monde, après les quatre «dragons asiatiques », et le premier dans le monde occidental pour sa moyenne de taux de croissance sur dix ans. La balance commerciale est excédentaire. Le chômage est de 6,5 %. L' inflation est contenue dans la marge des 9-11 % fixée par les autorités monétaires. La croissance pour 1994 ne sera que de 4,5 %, en baisse par rapport aux années précédentes. Cela s'explique par une légère surchauffe de l'économie: on a dû augmenter les taux d'intérêts afin de réduire les dépenses pour ne pas avoir d'inflation. Le Chili est aussi un modèle pour son système de retraite par capitalisation, qu'il exporte déjà dans de nombreux pays d'Amérique latine. Chaque personne crée son propre fond de retraite. Cela allège les charges patronales et facilite donc l'embauche. L'ouverture du Chili à l'extérieur, comme moteur du développement, concourt aussi à faire du Chili un modèle. Cette ouverture s'est amorcée sous le gouvernement militaire. Elle fut tout d'abord unilatérale. Le Chili a baissé ses tarifs douaniers de 90 à Il % pour tous les produits et a éliminé toutes les barrières non tarifaires. Si on prend en compte les pays avec lesquels le Chili a des accords commerciaux, la moyenne de ces tarifs douaniers est de 6 %. Les entreprises chiliennes sont donc poussées à toujours plus d'efficience pour faire face à la concurrence. Le pays tout entier profite de cette ouverture puisqu'elle s'est traduite par une amélioration du niveau de vie de toute la population. Le Chili est un modèle de croissance par les exportations. Ne risque-t-il pas d'être remis en cause par la baisse des cours des matières premières, particulièrement du cuivre, de la farine de poisson ou de la cellulose? Les trois produits que vous venez de citer sont les produits traditionnels d'exportation. Aujourd'hui le Chili s'est beaucoup diversifié. On est passé de 500 produits exportés en 1975 à plus de 3500 en 1993, et de 200 entreprises exportatrices à 5 500. Cela atténue donc la dépendance face aux fluctuations des cours. Le secteur minéral (cuivre, fer...) est le plus important. Vient ensuite l'agriculture qui a été totalement modernisée puisque le Chili est maintenant exportateur de produits de contre-saison (fruits et légumes). Le bois est un secteur important, lié à la rapidité de croissance des espèces. Le Chili exporte donc beaucoup de bois, de cellulose mais aussi de meubles. La pêche est aussi un secteur clé grâce à l'abondance et à la variété des espèces marines. 53

Après quelques années d'hésitation, la Concertation pour la démocratie s'est lancée dans une politique de privatisations. Que privatise-t-on ? Il faut rappeler qu'après le gouvernement de l'Unité populaire, lorsque les militaires sont arrivés au pouvoir, la quasi totalité du pays était aux mains du secteur public. La première chose que firent les Chicago Boys en 1974 fut de privatiser à nouveau tout ce qui avait été nationalisé. Ensuite on a vendu les grandes entreprises chiliennes possédées par l'État (industries du fer, de l'acier, de l'électricité, des télécommunications...). Quand la Concertation est arrivée au pouvoir, les 80 % des entreprises publiques avaient déjà été privatisées. Le projet du gouvernement actuel est de privatiser la moitié des entreprises relatives à l'eau, sa distribution et son traitement, les égouts. Il s'agira d'une association entre le secteur privé et le secteur public, étant donné la sensibilité du secteur. L'eau est fondamentale pour la population, son prix ne doit pas augmenter de façon inconsidérée. Il y a trois entreprises d'électricité: une est déjà privatisée, l'autre est en appel d'offres et la dernière reste à privatiser. En fait, il ne reste plus que CODELCO dans le secteur public. Quel est le statut actuel de CODELCO, la corporation du cuivre? Pourquoi n'est-elle pas privatisée? CODELCO est un véritable empire au Chili, c'est le premier producteur mondial de cuivre. Elle possède les quatre plus grandes mines (Chuquicamata, El Teniente, Andina et El Salvador), mais aussi beaucoup d'autres mines de prospection et même une centrale thermoélectrique. Le gouvernement Frei a décidé de décentraliser et de transformer CODELCO en holding de mines autonomes. Le gouvernement n'a pas privatisé CODELCO pour plusieurs raisons. La première est que les perspectives de gains pour le gouvernement sont plus grandes en gardant CODELCO qu'en la privatisant. De plus, CODELCO est une entreprise si puissante au Chili que l'entreprise qui l'acquerrait aurait un pouvoir économique et eolitique jugé trop important par le gouvernement. Evidemment, CODELCO aurait pu être vendue séparément mais on aurait perdu tout les effets de synergie existants entre ses quatre mines. Un accord est cependant intervenu entre CODELCO et le groupe américain Cyprus, pour exploiter en joint-venture, à partir de 1997, le gisement d'El Abra, dans le Nord du pays. La production des mines privées, en hausse continue depuis 1990, a dépassé cette année la production

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publique (1 million de tonnes de cuivre en 1994 sur un total de 2,1 millions). A l'extérieur, le Chili recherche les intégrations régionales (ALENA, APEC, MERCOSUR). Qu'apporteront ces intégrations au Chili ? Tous les pays du monde créent de grands ensembles régionaux tels que l'EEE, l'APEC, l'ALENA... Le Chili veut participer à ce mouvement. C'est un pays déjà très ouvert, donc l'idéal pour lui serait d'arriver à un grand marché commun pour tout le monde. II réalise un tiers de ses exportations en Asie, un tiers en Europe et un tiers en Amérique, c'est pourquoi il veut participer aux intégrations qui se réalisent dans ces régions. II ne peut en retirer que des avantages, car une intégration ou une association avec ces regroupements lui permettrait de jouir de tarifs préférentiels qui réduiraient ses coûts, donc ses prix, sur ces marchés. De plus, cette diversification des marchés procurera une plus grande stabilité aux exportations. Le tableau du Chili en 1994 que vous venez de me brosser est très positif; comment envisagez-vous le Chili à l'aube du XXème siècle? Si nous faisons bien les choses, la valeur du PNB par habitant sera de 4 700 dollars. Cet objectif représente une croissance de près de 50 % du PNB par habitant, sur seulement six ans. Le niveau de vie sera à peine inférieur à celui de quelques pays européens. Cette expansion sera conduite par les exportations et par un taux d'investissement élevé. L'acçomplissement de ces objectifs à la fin du gouvernement Frei ne nous conduira pas à devenir une nation pleinement développée, mais contribuera à améliorer de façon significative le niveau de vie de tous les Chiliens.
Propos recueillis par Isabelle HOSTE le 5 janvier 1995.

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