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L'ANGLETERRE ET LE MONDE XVIIIe - XXe siècle

De
484 pages
Comment écrit-on aujourd'hui l'histoire de l'Angleterre et de ce qui fut son Empire ? L'historien François Crouzet écrivit en 1985 un ouvrage comparant l'Angleterre à la France du XVIIè au XXe, sous-titré l'économique et l'imaginaire. C'est exactement sur ce thème que d'anciens élèves ont élaboré cet ouvrage. Église, État, argent, propagande d'une rive à l'autre de la Manche, routes du commerce vers l'Inde et la Chine constituent autant de lieux d'histoire revisités avec finesse et compétence.
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L'ANGLETERRE ET LE MONDE

SallS la direction de

Katia de Queiros Mattoso

Hommage à François Crouzet

t

L'ANGLETERRE
ET

LE MONDE
XV/lIe - xxe

siècle

L'histoire el1tre l'éconolnique et l'imaginaire

L 'Harnlattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harnlattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Illustration de couverture: Le .fort Tilbu/)', Gravure de Lemaitre cL:'111S Angleterre -Atlas de Galibert & Pellé

@ L 'Harlnattru1, 1999 ISBN: 2-7384-8107-8

Katia de QUEIROS MATTOSO, (dir.) Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne

Comité d'honneur T.C.BARKER Rondo CAMERON François CARON Wolfram FISCHER Claude FOHLEN David LANDES Patrick K. O'BRIAN

London University Emory University - Atlanta Université de Paris-Sorbonne Freie Universitat - Berlin
Université de Paris-Panthéon Harvard University Institute of Historical Research Sorbonne

University of London Herman van der WEE
Olivier ZUNZ

Katholieke Universiteit - Leuven University of Virginia - Charlottesville

AVANT -PROPOS

Bachelier à 17 ans, normalien à 19, premier à l'agrégation d'histoire à 22 ans, François Crouzet, répondait à tous les espoirs que sa famille d'universitaires pouvait mettre en lui. Déjà aussi, les années d'Ecole Normale Supérieure, un diplôme d'études supérieures en histoire du Moyen Age, un enseignement au Lycée de Beauvais durant un an et à Janson de Sailly durant trois ans, sans compter 3 ans de séjour en Angleterre (1946-1949) comme boursier en vue de la rédaction d'un doctorat ès Lettres préparaient des bases solides pour la culture générale d'un historien, d'un historien de l'économique et du social. En 1956, le nouveau docteur ès Lettres est nommé chargé d'enseignement d'histoire moderne et contemporaine puis maître de conférences et professeur sans chaire à la Faculté des Lettres de Bordeaux où il enseigne jusqu'en 1958. Dès 1961, à 39 ans, le voilà professeur titulaire à titre personnel à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Lille qu'il quittera pour enseigner à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Nanterre, de 1964 à 1969, comme professeur d'histoire économique et sociale. Les années 1970-1971 voient l'éclatement et la multiplication des Universités parisiennes et c'est comme Professeur d' Histoire de l'Europe du Nord que François Crouzet participe au noyau fondateur de l'Université de Paris IV-Sorbonne où il va enseigner jusqu'à sa retraite en 1992. Les activités et les fonctions qu'il a pu exercer au cours de sa carrière sont si nombreuses qu'il faut se contenter d'en signaler celles qui montrent le mieux la diversité de ses centres 5

d'intérêt et la reconnaissance de ses compétences: de 1969 à 1981, par exemple, il est membre du Comité Consultatif des Universités (devenu ensuite Conseil Supérieur des Corps Universitaires) ; il est président du jury d'agrégation d'histoire en 1974 et en 1975, comme aussi, sur le plan de la recherche, de l'Association Française des Historiens Economistes de 1974 à 1977, association qui, en 1986 et jusqu'en 1994, en fait l'un de ses représentants au Comité Exécutif de l'Association Internationale d'Histoire Economique. L'historien de l'économie est donc internationalement reconnu et appelé à donner des enseignements d'un trimestre ou d'un semestre dans les meilleures universités anglaises (Cambridge, Oxford), américaines (Columbia, Berkeley, Harvard, Virginie); sans compter que ses nombreuses conférences et leçons magistrales ont été suivies par des chercheurs en Europe, en Amérique du Nord, au Japon, au Brésil. Il avait même cédé aux demandes d'un enseignement à mi-temps à l'Université de Genève, à la Faculté des Sciences Economiques et Sociales, entre 1970 et 1973. La Légion d'Honneur qui lui est octroyée en 1994 ne fait que couronner la belle brochette d'autres distinctions dont l'énumération, dans sa sécheresse, lui fera secouer la tête avec ce geste bien à lui qui exprime une certaine amertume dubitative; François Crouzet aurait une très nette propension à voir toujours l'envers des décors, défaut de ses qualités d'observateur. L'historien François Crouzet est, en effet: Commandeur dans l'Ordre des Palmes académiques (1985) Commandeur honoraire de l'Ordre de I' Em pire Britannique (1980) Membre correspondant de la British Academy (1973) Membre correspondant de la Royal Historical Society (1978)

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Membre correspondant de l'Académie Royale des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Belgique, Section néerlandophone (1990) Membre de l'Academia Europaea Docteur Honoris Causa des Universités de Birmingham (1977), Leicester (1989), Kent à Canterbury (id), Edimbourg (1993) Prix Georges Mangin décerné par l'Académie des Sciences morales et politiques (1959) Grand Prix d'Histoire de la Ville de Paris (1987) Chevalier de la Légion d'Honneur (1994) Il y a chez François Crouzet une certaine propension au paradoxe. L'un des meilleurs exemples ne serait-il pas le titre même de son beau livre intitulé « De la supériorité de l'Angleterre sur la France» avec son sous-titre choc: deux noms communs peu communément mis côte à côte: « l'économique et l'imaginaire» ; ils valent pour trois siècles: XVIle-XXe siècles. Ce goût du paradoxe explique-t-il en partie l'entreprise, elle aussi apparemment paradoxale que représente ce volume de mélanges? Cette entreprise mérite explication. En effet, François Crouzet avait réagi positivement à la demande de quelques-uns de ses amis lui parlant d'un éventuel hommage qu'ils auraient voulu lui rendre; il suggérait que lui soient offerts des mélanges d'une facture peu traditionnelle dans ce genre d'hommage car il disait désirer pour cet ouvrage une première partie rééditant un bon nombre de ses propres articles sur l'économie française du milieu du XVIIIe au début du XXe siècle. Sous le même titre, il envisageait ensuite une deuxième partie faisant appel à des contributions de collègues: elles porteraient sur les mêmes thèmes d'économie. La plus grande partie de ses élèves se voyait donc automatiquement exclue des Mélanges alors que le Maître qu'il avait été, dans ses intérêts, ses recherches et ses directions d'étudiants, avait si largement débordé les limites spatiales et

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chronologiques qu'il se fixait toujours à lui-même pour ses
propres Iivres.

Ceci expliquant cela, l'idée s'est imposée d'imiter une tradition qui existe dans quelques universités étrangères où peuvent s'offrir au titulaire qui quitte sa chaire, deux volumes de Mélanges: l'un, composé de travaux écrits par des collègues, l'autre composé de travaux d'anciens étudiantschercheurs, certains sortis ensuite des métiers de l'enseignement. Belle tradition. Elle inspire ce volume qui rassemble donc des écrits venant de tous les horizons et, qui, à leur manière, témoignent des promenades érudites d'un historien économiste qui n'a jamais hésité à s'ouvrir aux économies du monde dans son ensemble. D'ailleurs, un double hommage de cette forme nous a paru correspondre très profondément à ce qu'a été la carrière de François Crouzet et peut-être même à la propre vision qu'il a lui-même, rétrospectivement lorsqu'il regarde en arrière l'oeuvre produite. Il se trouve que, assez récemment (en 1998), dans le NEHA, Bulletin voor de economische geschiedenis, a paru un article de François Crouzet et I. Lescent-Giles, exemplaire à tous points de vue: il est intitulé « French Economic History in the Past 20 Years». Certes, il est cosigné par Isabelle Lescent-Giles, mais on y reconnaît l'excellent anglais qu'écrit le spécialiste de l'économie britannique; certes, les auteurs sont des Français, mais ces 26 pages très serrées sont destinées à des Néerlandais... Réfléchissant sur les travaux français d'histoire économique parus avant et après 1970, ces auteurs se gardent de tout triomphalisme. Pour eux, 1'« âge d'or» de 1'histoire économique française que sont les années 1980-1990 laisse cependant sur sa faim tout chercheur qui ne serait pas obsédé par « les fluctuations économiques du court terme et les cycles commerciaux ». Il avait fallu la critique américaine avec sa propension à privilégier le temps long pour que I'histoire économique française sorte de son « agressivité» et de sa trop grande confiance en soi. Autocritique toujours, voilà bien un trait de I'historien économiste qu'est François Crouzet. 8

« L'économie britannique et le Blocus Continental 18061813 », tel avait été le titre de la thèse d'Etat soutenue en 1958 par le jeune normalien à l'époque professeur à Janson de Sailly. Il ne s'agissait pas d'étudier à proprement parler l'influence du Blocus Continental sur l'économie britannique envisagée, alors, à partir du terri~oire français, mais, au contraire, de se convertir au point de vue anglais, celui d'un pays en plein développement économique qui doit résister aux assauts de l'ogre français. Dans les années 1948-1958, bien peu nombreux sont les historiens économistes français; encore moins nombreux sont les historiens qui s'expatrient intellectuellement. Ceux qui l'ont fait, sont, pour la plupart, partis à la conquête d'espaces maritimes. Les espaces océaniques des Mondes Nouveaux sont encore peu encombrés par la bibliographie et les statistiques. Seuls les travaux sur l'Espagne de E.J. Hamilton sont dans la ligne proposée à l'époque par le Comité International des prix. Pour les autres, manquaient souvent des éléments statistiques, surtout ceux constitués d'après des fonds d'archives, alors difficiles à consulter. Bibliographie obsolète, sources statistiques à découvrir font de ces historiens économistes pionniers des audacieux, si bien que leurs travaux novateurs risquent de révéler certaines méprises -inévitables à cause du gouffre de l'insuffisance des matériaux utilisés. Cependant, ces années voient éclore chez les historiens économistes une courageuse volonté de dépasser les études qui restent encore attachées aux structures et conjonctures économiques fécondées par I'histoire des prix, ou aux variations des salaires, et des revenus. Ce dépassement les mène vers d'autres recherches qui posent des problèmes démographiques, des problèmes de croissance économique, de développement et de sous-développement qui dominent les années 1950 et 1960 avant d'être rejoints par des thèmes plus pointus comme ceux concernant le crédit, les techniques, les entreprises et leurs dirigeants.

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C'était vraiment une gageure pour un jeune historien français -il aura 34 ans lors de la soutenance de sa thèse- de s'attaquer à l' histoire de l'Angleterre. Le poids maritime et économique de l'Angleterre au XVIIIe et au XIXème siècles suscitait, certes, l'intérêt d' historiens qui, à l'époque, évoluent dans d'autres cbntextes : il y a, par exemple, le Portugais Jorge de MACEDO, un spécialiste de l'époque pombaline, traducteur de Lucien FEBVRE en 1955 pour son « La Terre et l'Evolution Humaine ». J. MACEDO qui publiera en 1963, un bref essai intitulé «0 Bloqueio Continental. Economia e Guerra Peninsular, 1807-1813» appuyé en partie sur la thèse de François Crouzet; il y cherche à montrer « la signification et l'efficacité du blocus continental et la réponse donnée par le
Portugal» .

De fait, François Crouzet s'était tourné, dès ses débuts, vers l'étude d'un pays dont la prééminence et la « supériorité» ont été étudiées aussi bien dans leur rôle politique que dans leur rôle économique ou dans leurs relations internationales. L'Angleterre, depuis bien longtemps, offrait à ses propres historiens comme aux historiens étrangers ses thèmes et ses problèmes dont la «Révolution industrielle» restait encore et toujours le centre. Au XXe siècle, les historiens qui ont laissé leur marque autour de cette étude de la Révolution industrielle anglaise sont sans aucun doute, le Français P. MANTOUX et l'Anglais T.S. ASHTON. Paul Mantoux avait soutenu, dès 1906, une thèse intitulée: «La Révolution Industrielle au XVIIIe siècle ». Il s'agissait évidemment de l'Angleterre et cette étude, tenue comme novatrice, était aussi d'une méthode rigoureuse et nuancée. Elle est restée un grand classique. Elle permettra d'ailleurs à son auteur d'occuper, dès 1913, la chaire d'histoire et des institutions de la France moderne de l'Université de Londres. En 1926, Mantoux va fonder l'Institut Univesitaire des Relations Internationales à Genève.

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T.S. Ashton est, quant à lui, l'un des plus éminents historiens économistes britanniques de la première moitié du siècle. Ses études sur certains aspects de la Révolution Industrielle comme, par exemple, son « Iron and Steel in the Industrial Revolution» de 1924, vont déboucher sur deux grandes syntheses: « The Industrial Revolution 1760-1830 », publié en 1948 et « An Economic History of England, the 18th century» (1955). Il y a, par ailleurs, en Angleterre tout un groupe de jeunes historiens qui contribuent aux recherches sur ces thèmes comme: E.B. SCHUMPETER, Ph. DEANE, W.A. COLE, P. O'BRIEN ou P. MATHIAS, parmi bien d'autres. C'est dans ce groupe britannique, il faut le souligner, que François Crouzet viendra s'insérer. A la différence de ses collègues contemporains qui ont choisi I'histoire de France ou encore 1'histoire des océans vue à partir de la péninsule ibérique, il devra vraiment se battre pour entrer dans le cénacle restreint des historiens anglo-saxons et y être pleinement accepté. Devant l'importance de sa recherche, ce fut pourtant, relativement vite, chose faite. En témoigne le prestige dont il jouit auprès de ses pairs de Grande-Bretagne et une réputation internationale très visible, plus affirmée même à l'étranger que celle dont il jouit dans son propre pays. Il faut le dire, ce spécialiste du XVIIIe siècle et des premières décennies du XIXe siècle britannique a toujours été prêt pour les ouvertures spatiales et chronologiques indispensables à celui pour qui la longue durée, de plus en plus, deviendra essentielle. Les cailloux que sont ses livres, cailloux d'uri astucieux petit poucet désirant ne pas se perdre dans la forêt, sont ses livres à travers lesquels se dessinent ses soucis d'horizons élargis, son goût d'aller voir ailleurs et de voyager. Il parle toujours avec un timide mépris de son premier ouvrage parce que c'est un « Que sais-je? » qu'il a publié dès 1950 -8 ans avant la soutenance de sa thèse. Ce petit livre porte sur « l'économie du Commonwealth». Son auteur sait bien comment cette collection qui répond à certains besoins, n'attend Il

forcément aucune problématique neuve. Mais il a dû être attiré par le mot magique de Commonwealth, ce Commonwealth qui, dès 1922 et le traité de Londres, a remplacé l'Empire britannique et qui lui permet d'entrer dans un monde plus proche de nous que celui des guerres napoléoniennes de la thèse qu'il est en train de rédiger. Il refuse déjà de rester cantonné à l'époque de l'Empire français. Il regarde le monde présent et annonce le piège où il se laissera tomber avec délectation en étudiant la Chypre de l'immédiat après deuxième guerre mondiale. L'intéresse donc dans ce monde du présent, l'histoire presqu'immédiate où s'affrontent l'Est et l'Ouest et où les institutions internationales restent désarmées dans de nombreux conflits plus ou moins larvés. Dans cette perspective, François Crouzet a relevé une nouvelle gageure en acceptant de se pencher sur le chaudron méditerranéen de Chypre, île témoin dont l'histoire a tout pour plaire à un jeune historien mais dont la séduction va le plonger pour de longues années dans les abîmes compliqués et exigeants d'un conflit international aux sources lointaines. La relation entre Chypre et I'historien du Commonwealth qui vient de naître en François Crouzet est tout à fait caractéristique des démarches qui animent alors l'esprit du chercheur encore et toujours prêt pour de nouveaux défis. L'appel est là, très séduisant, par l'intermédiaire de John GOORMAGHTIGH, directeur du Centre Européen de la Fondation Carnegie qui l'invite à écrire le quatrième et dernier maillon d'une série d'études élaborées à partir de 1956 sous les auspices de la Dotation Carnegie pour la paix internationale. Les trois premières études ont été demandées à trois autres historiens: Jacques Freymond, Directeur de l'Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales de Genève et ancien professeur d'histoire à l'Université de Lausanne sur « Le conflit sarrois, 1945-1955 », elle sera publiée en 1959 ; JeanBaptiste Duroselle, Professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de l'Université de Paris, écrira sur « Le conflit de Trieste, 194312

1954 » (publié en 1966) et enfin le sociologue de l'Institut de Sociologie de l'Université Libre de Bruxelles, Stéphane Bernard dont «Le conflit franco-marocain, 1943-1956» sera publié en 1963. Cette dotation Carnegie est une dotation « pour la paix ». Elle avait été fondée dès 1910. Elle était, dès ces origines, soucieuse de l'avancement de la recherche dans le domaine des relations internationales et de la formation des diplomates. Elle publie mais annonce toujours que les ouvrages qu'elle finance n'entraînent pas obligatoirement «son adhésion aux vues personnelles des auteurs }).Que le Centre européen d'une telle fondation désire des études sérieuses sur quatre conflits sensibles touchant très directement aux affaires européennes et méditerranéennes n'a pu que séduire François Crouzet. D'autant plus que le prestige de cette dotation est grand. J. Freymond et J.B. Duroselle sont d'éminents représentants d'une histoire qui avait semblé quelque peu dédaignée puisque les historiens français étaient très orientés vers l'économique et le social. Or la « guerre froide» installée entre l'Est et l'Occident réconciliait ces historiens français volontairement plus hexagonaux qu'universalistes avec une histoire diplomatique renouvelée par Pierre Renouvin et son disciple Jean Baptiste Duroselle. La proposition de la fondation Carnegie acceptée, François Crouzet s'attelle à la tâche fort délicate de l'étude du conflit né à Chypre entre l'occupant anglais et une population, dans sa grande majorité, grecque. Les Britanniques administrent l'île depuis 1878. Ils ont profité du conflit mondial de 1914 pour annexer Chypre. Or, à la fin des années 1940, la position stratégique de Chypre en Méditerranée orientale va susciter les réactions opposées des Grecs et des Turcs. Aidée par la vague des décolonisations de l'époque, l'opposition grecque se durcit à la fois contre l'Angleterre et contre la Turquie.

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Bien sûr, pour le jeune chercheur, il s'agit toujours du Commonwealth britannique, mais le dépaysement est rude et les archives officielles ne lui seront jamais communiquées à cause de la règle des 30 ans. Cependant, en 1973, Carnegie publie son « monument» -plus de mille pages- divisé en deux volumes. Le titre, court, cot1pe tout faux-semblant. Ce sera: « Le conflit de Chypre, 1946-1959»; il est composé de cinq parties chronologiques analysant les «forces profondes », les stratégies, les évènements; I'historien a choisi de travailler dans la perspective d'une «histoire du temps présent », d'une histoire immédiate, afin de réussir à contourner les embûches tout en se plaignant du manque de recul et du manque d'archives au sens classique de la recherche historienne qu'il a connue pour sa thèse. Ici, le peu de documents communiqués est « officiel» donc parfois trompeur. La presse, les interviews suscitent plus de problèmes que de réponses parce- que la mémoire tarde à devenir histoire dans des débats forcément passionnés. A l'auteur de cette histoire-ci, il faut beaucoup de patience pour dénouer ou nouer les liens multiples qui tissent la trame de cheminement sinueux. Il lui faut aussi de la perspicacité; il a dû libérer son esprit de tout dogmatisme pour évaluer à leur juste mesure faits, gestes, attitudes et opinions. Il fallait déjà un certain courage à ceux des témoins qui avaient témoigné et il en fallait au chercheur français pour persévérer dans sa recherche chypriote. Chypre serait-elle pour lui une sorte de parenthèse? Certainement pas parce que les dix années passées à écrire ces 1187 sérieuses et excellentes pages sur le thème chypriote l'avaient impliqué profondément. Il avait pu s'y révéler, non seulement objectif, mais aussi pionnier. Pionnier il le reste d'ailleurs pour 1'histoire de Chypre de 1946 à 1959 et cela jusqu'à aujourd'hui. Son ouvrage est le seul, écrit par un historien, pour cette période. Beaucoup de chypriotes non francophones aimeraient pouvoir le lire en anglais. Pourtant, son édition -belge- date déjà de 1973. Cependant, dès 1972, François Crouzet avait dirigé un ouvrage collectif en anglais qui a été publié à Londres sous le 14

titre « Capital Formation in the Industrial Revolution », celui-là n'a pas été traduit en français. Il en a rédigé l'introduction, pierre sur le chemin qui ramène l'historien à ses réflexions sur l'économie britannique. Dès lors, il semble que, pour bien suivre et comprendre la maturation progressive et souvent très neuve de la pensée de l'économiste, il faut la suivre dans les très nombreux articles qu'il va publier. D'ailleurs, il en a luimême fait l'aveu dans un gros volume rassemblant, en 1985, bon nombre de ses articles pour la plupart augmentés de dialogues virtuels avec ceux qui ont écrit après lui sur les mêmes sujets. Une édition anglaise suivra cinq ans plus tard. Il s'agit de « La Supériorité de l'Angleterre sur la France» dans la collection « pour l'histoire}) chez Perrin. Comme le livre sur Chypre, c'est une oeuvre exemplaire de la méthode de François Crouzet avec son humour de français plutôt pessimiste, tout droit issu des fructueuses leçons de ses désillusions et des désillusions nationales. Il y utilise une clarté pédagogique et, toujours enseigne. Enseignement ex cathedra car, si le mot « chaire» a disparu assez malheureusement du vocabulaire universitaire français, pour se cacher derrière un modernisme superficiel, reniant ses traditions, il convient, cependant, tout particulièrement à l'enseignement un peu «aristocratique }) d'un Crouzet assez marqué ou influencé par les Universités britanniques qui gardent si magnifiquement le sens des anciennes pompes ecclésiales. Le cours magistral du Professeur Crouzet n'est pas seulement leçon mais aussi jugement sur les « destins économiques de la France et de l'Angleterre }), leurs contrastes, leurs forces et leurs faiblesses. Tâche délicate où les touches successives de ses articles expriment, mieux que tout livre, les progrès de l'analyse et évitent les explications inutiles. Sont aussi très intéressants dans ce recueil d'articles qui va de « l'économie à l'imaginaire» les continuels soucis de profondeur chronologique. Nous sommes toujours entre le XVIIe et le XXe siècle, mais les XVe - XVIe siècles sont évoqués à chaque pas. En ce sens, l'étude des expériences monétaires de la Révolution française et de Napoléon qui a été 15

commandée à François Crouzet par la Banque de France pour célébrer son bicentenaire de 1993 est une véritable somme tout à fait de la même veine, avec son sérieux, sa distanciation et, souvent, son humour assez noir. Citons ces lignes: « on est, néanmoins, forcé de se demander si le gâchis qui a été décrit au long de ce volume, était nécessaire et inévitable ». Le gâchis en question, ce sont les mesures économiques qui aboutiront à l'inflation galopante et dévastatrice de la période étudiée. Il en est de même dans le «Britain, France and International Commerce. From Louis XIV to Victoria» (encore inédit en français) et dans de nombreux articles. Toujours, François Crouzet se pose de pertinentes questions sur un fond comparatiste qui s'appuie sur recherches et bibliographies, bibliographies qui sont des modèles du genre par leur solidité et leur exhaustivité. Quand il s'agit d'articles de sa plume, c'est à des revues de tout premier ordre qu'il les confie mais il n'hésite jamais à les reprendre, à en modifier certains passages, à les republier si nécessaire, en expliquant qu'il y a été contraint par l'apport de recherches nouvelles récemment livrées aux chercheurs. Nous nous souvenons personnellement, par exemple, de la première fois où, à propos du commerce atlantique, nous lui disions les doutes issus de nos propres recherches sur le fameux «commerce triangulaire» reçu comme vérité incontournable par toute 1'historiographie sur les anciens rapports Europe-Afrique-Brésil. Il a tout de suite réagi, lu, réfléchi, modifié certaines de ses approches. Il faut donc le suivre toujours dans la continuité du temps de l'historien qu'il est, de l'érudit qu'il sait être. N'écrit-il pas dans sa préface à « L'Economie de la Grande Bretagne victorienne» -livre de 368 pages, paru dans la collection « Regards sur 1'histoire» (SEDES) ces lignes sans fausse modestie et révélatrices de sa méthode: « ce petit livre n'a de raison d'être que de rendre service aux candidats aux concours de recrutement [...]. Il dérive d'un cours d'agrégation présenté en Sorbonne, ce qui explique -sans l'excuser- un certain caractère scolaire [...] et une rédaction sans doute trop hâtive. Il ne prétend pas à l' exhausti vité, ni à l'originalité; il cherche à présenter les 16

problèmes en termes simples, adaptés à des étudiants peu familiers avec I'histoire économique de Grande-Bretagne, au prix de définitions et de rappels historiques qui pourront sembler élémentaires [...]; il comporte probablement beaucoup d'erreurs? » N'y a-t-il pas là une modestie qui est leçon pour ceux qui oubli~nt que la collection « Regard sur I'histoire» se veut publication de manuels de qualité et qu'on ne peut prétendre en quelque 250 pages « écrire une 'histoire totale' allant des structures aux évènements, du géologique au spirituel, de l'institutionnel au mental». La méticulosité scientifique de François Crouzet se retrouve d'ailleurs dans les notes de bas de page de ses ouvrages: elles pourraient, bien souvent, être dans le texte. Impossible, en lisant l'auteur, de faire l'impasse de leurs nuances rigoureuses, signes têtus d'un esprit critique sévère, à la recherche de ce qui fait la différence entre l'Angleterre et la France. C'est ainsi que François Crouzet a fini par se forger l'opinion devenue certitude que l'Angleterre a joué le « rôle pionnier dans la Révolution Industrielle et la croissance économique de l'époque moderne» et que la France a toujours été « le vaillant second de ce mouvement ». Même « l'empire colonial français... n'était qu'une médiocre réplique du majestueux empire britannique ». Que dire aussi de cette affirmation: « l' histoire de l'Angleterre est une' succcess story' alors que celle de la France 'en un sens, n'est qu'une sinistre bouffonnerie, une rhapsodie tragi-comique d'occasions manquées, de chances gaspillées, d'aventures et de désastres» ? Ce pessimisme de François Crouzet vis-à-vis des politiques françaises est un fil qui devient cordelette puis corde solide au fur et à mesure qu'avance l'oeuvre du spécialiste de la Grande Bretagne. Est-ce parce qu'il est foncièrement un comparatiste? Dans son dernier gros livre, celui sur cette « Grande inflation française» commencée avec les assignats et qui dure jusqu'au début du XIXème siècle, il montre comment l'Etat français, comme aussi les citoyens français, ont I'habitude de thésauriser l'or et l'argent. Leur goût pour le « bas de laine» serait dû à « l'ombre de l'assignat et de la Terreur économique [qui] a,

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pendant longtemps, fait sentir son influence néfaste sur la richesse et le bien être des Français ». Cependant, jamais, dans cette histoire économique, n'est oublié I'homme comme individu. L'approche sérielle et statistique comme la construction d'indices de productions industrielles ou I'histoire des entreprises ne font pas négliger les hommes qui ont vécu les changements décrits. « Coup de poing contre les banquiers », «la dernière famine en France », « Mesures de protection des créanciers et des débiteurs », « Les premiers régents et censeurs» sont, par exemple, des sous-titres du livre sur la « Grande Inflation» : ils montrent comment dans une recherche sur la banque et la monnaie où les points de vue essentiels sont financiers et politiques, hommes d'affaires, spéculateurs, mais aussi consommateurs sont présents et bien présents. Dès 1985, François Crouzet n'a-t-il pas publié à Cambridge un livre intitulé «The First Industrialists. The Problem of Origin» ? Les hiérarchies sociales anglaises, les entrepreneurs de Grande-Bretagne ne sont pas ses seuls intérêts. En témoignent, par exemple, son « Education d'un anglophile» racontant Elie Halévy à la découverte de l'Angleterre (Revue Tocqueville, 1977) ou « Vie et mort du soldat dans l'armée de Wellington» des Mélanges offerts à André Corvisier en 1989, ou encore « Dynasties d'Entrepreneurs» parus dans les cahiers d'Entreprises et Histoire en 1995 et 1996. Inutile de multiplier les exemples de la grande culture historique d'un François Crouzet qui n'hésite pas à approfondir « la vie et la mort dans un village poitevin des années 1930» -dans son article des Mélanges offerts à Pierre Chaunu en 1993- comme à réfléchir sur « les niveaux de vie en Europe à la fin du XVIIlème siècle: l'apport du qualitatif» dans ceux offerts à Paul Bairoch à Genève en 1995. Tout ceci peut expliquer que, puisque le monde, du Brésil au Japon, du XVIIIème au XXème siècle, est l'objet du regard toujours rigoureux de François Crouzet, il n'est vraiment pas étonnant que des élèves lui soient venus de tous horizons et de 18

pays lointains. De plus, les recherches que, comme enseignant, il a pu accepter de diriger au travers de candidats à des maîtrises, DEA et doctorats ont marqué ces anciens étudiants comme en témoignent les lettres accompagnant les contributions rassemblées dans ce volume de Mélanges. Impossible, cependant, de résister à l'envie de citer quelques-uns des témoignages sur François Crouzet qui accompagnaient les manuscrits ici publiés. Sylvie Lacroix écrit: « Depuis tant d'années, j'ai eu la chance, comme tous ses élèves, d'admirer la grande droiture et l'exigence de son travail, le modèle qu'il nous offre avec tant de générosité et d'attention... Ma dette est immense car sa confiance seule a créé ma vocation. C'est dire à quel point votre demande me touche et m'honore ». Les missives accompagnant les textes proposés par ses anciens élèves sont, il est vrai, souvent touchantes et toutes témoignent de l'influence du professeur: « Je connais François Crouzet depuis 1979» écrit Bertrand Lemonnier, agrégé de l'Université, docteur en histoire et actuellement enseignant dans le secondaire, « il a suivi mes travaux et relu avec toujours une extrême attention toutes mes publications; sa culture et sa mémoire sont vraiment extraordinaires! Il est pour moi un véritable maître dans I'histoire de la Grande-Bretagne: même si je me suis surtout interessé à la culture et non à l'économie, je lui dois beaucoup dans mon cheminement intellectuel d'historien ». Le témoignage de Dagmar Soleymani va dans le même sens: « Venant d'une université allemande, je me suis adressée à François Crouzet pour sa parfaite connaissance de I'histoire économique européenne. Accueillant, fin, exigeant, il a accepté de diriger ma maîtrise et ma thèse de doctorat avec le regard critique qui s'imposait, toujours prêt à conseiller sur des problèmes méthodologiques, à diriger vers des voies de recherche innovantes et à favoriser le débat scientifique international. Son enseignement et ses écrits pointilleux étant un 19

formidable outil de réflexions, je tiens à lui exprimer ma gratitude ». On comprend donc que le « maître connu et respecté aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis» (le compliment est ici de Patrick Louviet) se voit offrir des textes très divers d'un point de vue tant géographique que chronologique aussi divers que l'origine et la carrière de ces anciens élèves. Du point de vue de la période étudiée, les contributions se répartissent presqu'également entre les XVlllème, XIXème et XXème siècles. Aussi l'ouvrage va-t-il présenter un plan chronologique, en trois parties qui s'imposaient. On a renoncé à demander aux auteurs des résumés de leurs articles; le lecteur pressé saura avec les titres et les conclusions le plus souvent excellentes, saisir ce qui l'intéresse plus particulièrement.

Rien que pour le XVlllème siècle, les sujets traités vont d'une étude très pertinente des revenus écclésiastiques, dîmes et casuels, saisis dans leur évolution depuis le XVlème siècle et où les cumuls réussissent à pallier certaines pauvretés à une très fine leçon sur la pédagogie du cardinal de Fleury, mentor du jeune Louis XV et porte voix de la légitimité des «races royales» en passant par l'hilarante anglomanie française qui se manifeste jusqu'à la découverte par les couches sociales aisées françaises de la géographie, des jardins à l'anglaise et des collections de plantes, sans compter que Traductions et Propagande conduisent à une curieuse convergence entre les cultures politiques franco-britanniques si bien que la littérature contestataire devient le fondement d'un dialogue idéologique entre les deux pays et que la Glorieuse Révolution de 1688 suscite en France une admiration multiséculaire puisque de Maistre et Maurras y verront tout l'opposé de 1789. Lorsque dans la deuxième partie de ces Mélanges, le XIXème siècle, est abordé, les contributions se placent pratiquement toutes sous le parapluie de l ' « économique et de 20

l'imaginaire» où l'auteur se posait la question «centre ou périphérie du centre? ». La route stratégique de Suez, la révolution industrielle, le commerce entre la Grande-Bretagne, la France et les Etats Allemands, l'Affaire du Luxembourg et même l'étude de la violence dans l'Angleterre victorienne, ont en commun l'itbportance du tournant des années 1860. L'action humanitaire des quakers anglais en France durant la guerre de 1870 que l'on pourrait mettre en parrallèle avec les « Reform Act» de 1867 -affinés en 1884- qui vont faire entrer les classes laborieuses dans le corps politique du royaume britannique, ont pour nous, en 1999, une résonnance tristement actuelle. Les problèmes humanitaires, déjà, sont problèmes de communication et regards sur l'autre: de la France sur l'Angleterre et vice-versa ou bien des classes sociales aisées sur les pauvres: l'imaginaire et l'économique y jouent ensemble leur duo toujours recommencé. Enfin, de même que François Crouzet a, lui-même, parcouru le globe du XXème siècle et a été écouté dans ce qu'il a lui-même appelé à propos de la « pax britannica », l'Europe hors les murs, de même, les contributions sur le XXème siècle nous font voyager dans les chemins de fer de la République populaire de Chine, suivre l'évolution démographique de la Corée ou l'influence chinoise sur Paul Claudel pour ce genre de dépaysement que I'historien économiste apprécie. Mais l'Angleterre reste bien présente avec une problématique inspirée, elle aussi, des articles de «la Supériorité de l'Angleterre sur la France» dans la contribution si riche d' « une histoire culturelle de l'Angleterre contemporaine» où, sous une réelle humilité, l'auteur montre les enjeux d'un champ historique si parcellisé. Nous avons laissé pour la fin le court essai si bien enlevé sur « la Victoire de Tony Blair et la revanche de l'Establishment» avec sa belle définition de ce terme et un ton très particulier, celui d'un homme des sciences politiques, certes, mais qui, nous semble-t-il, est bien dans l'esprit qui anime si souvent 1'historien économiste ouvert aux

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relations internationales auquel ce livre de mélanges désire rendre hommage! François Crouzet se reconnaîtra-t-il dans ses élèves? Cinquante ans d'enseignement, cinquante ans déjà ou seulement. 801\ originalité est-elle dans une certaine rigidité timide qui pousse toujours le chercheur un peu plus loin, dans sa soif inextinguible de confirmations méticuleuses? Ecartelé, il l'est entre la France et l'Angleterre, entre l'Europe à faire et le monde à connaître, entre l'économie du court, du moyen et du long terme et l'imaginaire des mentalités régionales. Est-il l'homme des transformations puisqu'il a le profond sens des nuances qui fait I'historien? Lorsqu'il est fasciné par l'Angleterre, il ne peut cependant pas manquer de marquer sa fidélité à une histoire de la France qui, durant tant d'années de sa formation, l'a modelé à l'image d'une Université française dont, malgré les critiques qu'il peut lui faire, il est, il reste, il sera, l'un des meilleurs témoins? A ce témoin de I'histoire telle qu'elle s'écrit en France aujourd'hui, cet hommage est dédié afin qu'il sache qu'il n'a jamais pour rien perdu son temps et ses efforts de défricheur courageux et persévérant.
Katia de QUEIROS MA TTOSO Université de Paris-Sorbonne

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PUBLICATIONS ET TRAVAUX
I

de François Crouzet

Livres
- L'économie du Commonwealth, Paris, 1950, 128 p. - L'économie britannique et le Blocus Continental, 1806-1813, Paris, 1958, 2 vols., 949 p. Réédition, avec introduction pour mise à jour, Paris, 1987, CXIV-949 p. - Capital Formation in the Industrial Revolution, Londres, 1972, 261 p.

- Le
p.

conflit

de Chypre.

1946-1959,

Bruxelles,

1973, 2 vols.,

1187

- L'économie de la Grande-Bretagne victorienne, Paris, 1978, 370 p. Traduction anglaise: The Victorian Economy, Londres, 1982, 430 p. - The First Industrialists. The Problem of Origins, Cambridge, 1985, 220 p. - De la supériorité de l'Angleterre sur la France. L'économique et l'imaginaire, XVIIe-XXe siècle, Paris, 1985, 596 p. Edition anglaise: Britain Ascendant: Comparative Studies in FrancoBritish Economic History, Cambridge, 1990, 514 p. - La grande inflation: La monnaie française de Louis XVI à Napoléon, Paris, 1993, 602 p. - Britain, France and International Commerce. From Louis XIV to Victoria, Aldershot, 1996, XII -312 p.

Direction d'ouvrages collectifs

- Avec W.H. Chaloner et W.M. Stern, Essays in European Economic History, Londres, 1969.
23

- Avec P. Léon et R. Gascon, L'industrialisation X/Xe siècle, Paris, 1972.

en Europe au

- Les

hommes d'Etat célèbres, tome V, De la Révolution

française à la Première guerre mondiale, Paris, 1975. - Avec F. Bédarida et D. Johnson, De Guillaume le Conquérant au Marché Colnmun. Dix siècles d'histoire franco-britannique, Paris, 1979. Edition anglaise: Britain and France, Ten Centuries, Folkestone, 1980.

- Le
-

négoce

international.

XV///e-XXe

siècle, Paris, 1989.

- Avec E. Aerts, Economic Effects of the French Revolutionary and Napoleonic Wars, Louvain, 1990.
The Economic Development of France since 1870, Aldershot,

1993, 2 vols.

- La

France

et la Grande-Bretagne

devant

les crises

internationales (actes d'un colloque), cahier spécial d'Histoire, économie et société, X/IL n° 1, 1er trimestre 1994. - Avec Y. Cassis et T. Gourvish, Management and Business in Britain and France. The Age of the Corporate Economy, Oxford, 1995.

- Dynasties d'Entrepreneurs, I et II, cahiers spéciaux d'Entreprises et Histoire, N° 9, septembre 1995, et 12, juin 1996. - Avec François Furet, L'Europe dans son histoire. La vision d' Alphonse Dupront, Paris, 1998.

Principaux articles scientifiques (y compris les contributions à des ouvrages collectifs)

- "Les

importations

d'eaux-de-vie

et de vins français en Grande-

Bretagne pendant le Blocus Continental", Annales du Midi, 1. 65, n° 21, janvier 1953,pp. 91-106. - "Les origines du sous-développement économique du SudOuest", Annales du Midi, 1.71, n° 45,janvier 1959,pp. 71-79. - "Groupes de pression et politique de blocus; remarques sur les origines des Ordres en conseil de novembre 1807", Revue Historique, n° 463, juillet-septembre 1962,pp. 45-72. 24

- "Les conséquences économiques de la Révolution. A propos d'un inédit de Sir Francis d'Ivernois", Annales Historiques de la Révolution française, n° 168 et 169, avril-juin et juilletseptembre 1962,pp. 182-217 et 336-362. - "Commerce et Empire: l'expérience britannique du libreéchange à la p~emière guerre mondiale", Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, 1. 19, n° 2, mars-avrilI964, pp. 281-310. - "Wars, Blockade and Economic Change in Europe, 17921815", Journal of Economic History, 1. XXIV, n° 4, décembre 1964, pp. 567-588. - "Bilan de l'économie britannique pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire", Revue Historique, n° 475, juilletseptembre 1965,pp. 71-110. - "Angleterre et France au XVIIIe siècle: Essai d'analyse comparée de deux croissances économiques", Annales, E.S.C., 1.21,n° 2, mars-avrilI966, pp. 254-291. - "Le charbon anglais en France au XIXe siècle", in L. Trenard, édit., Charbon et Sciences Humaines. Actes du colloque organisé par la Faculté des Lettres de l'Université de Lille en mai 1963, Paris et La Haye, 1966,pp. 173-206. - "Agriculture et Révolution industrielle", Cahiers d'histoire, 1967,pp. 67-86. - Chapitres II, III, IV du Livre II, chapitre V du Livre III, in Histoire de Bordeaux, 1. V, Bordeaux au XVIIIe siècle, sous la direction de F.-G. Pariset, Bordeaux, 1968 (ces chapitres traitent de l'économie et en particulier du grand commerce). - "A University Besieged: Nanterre, 1967-69, Political Science Quarterly, LXXXIV, n° 2, juin 1969,pp. 328-350. - "Essai de construction d'un indice annuel de la production industrielle française au XIXe siècle", Annales E.S. C., 1. 25, n° 1, janvier-février 1970,pp. 56-99. - "Réactions françaises devant 'Les conséquences économiques de la paix' de Keynes", Revue d'histoire moderne et contemporaine, XIX, l, janvier-mars 1972,pp. 6-26. - "Encore la croissance économique française au XIXe siècle", Revue du Nord, LIV, n° 214, juillet-septembre 1972, pp. 271-

25

288. Traduction anglaise, dans History, LIX, juin 1974, pp. 167179. - "Western Europe and Great Britain: 'Catching Up in the First Half of the Nineteenth Century", in A.J. Youngson, édit., Economic Development in the Long Run, Londres, 1972, pp. 98I 125. - "Recherches sur la production d'armements en France (18151913)", Revue Historique, n° 509 et 510, janvier-mars et avriljuin 1974, pp. 45-84 et 409-422. - "Problèmes de la communication franco-britannique aux XIXe et XXe siècles", Revue historique, n° 515, juillet-septembre 1975,pp. 105-134. - "Quelques problèmes de l'histoire de l'industrialisation au XIXe siècle", Revue d'histoire économique et sociale, LIlI, 1975,n° 4, pp. 526-540. - "Essor, déclin et renaissance de l'industrie française des locomotives, 1838-1914", Revue d'Histoire économique et sociale, LV, 1977,n° 1-2, pp. 112-210. - "When the Railways were Built: A French Engineering Firm during the 'Great Depression' and After", in S. Marriner, édit., Business and Businessmen, Liverpool, 1978,pp. 105-139. - "Towards an Export Economy: British Exports during the Industrial Revolution", Explorations in Economic History, 17, n° 1,janvier 1980, pp. 48-93. - "Sur les hiérarchies sociales en Grande Bretagne au XIXe siècle", in Lyon et l'Europe. Mélanges d'histoire offerts à Richard Gascon, Lyon, 1980,1.I, pp. 119-129. - "The Sources of England's Wealth: Some French Views in the Eighteenth Century", in P. Cottrell, édit., Shipping, Trade and Commerce, Essays in Memory of Ralph Davis, Leicester, 1981, pp.61-79. - "Variations on the North American Triangle from Yorktown to Waterloo: Substitution, Complementarity, Parallellism", in Economics in the Long View. Essays in Honour of W W. Rostow, Londres, 1992,vol 2, pp. 44-66.

26

- "Histoire comparée et histoire de l'électricité: le cas de l'Angleterre", in L'électricité dans l'histoire. Problèmes et méthodes, Paris, 1985,pp. 239-249. - "Remarques sur la formation d'une économie mondiale", Histoire, économie et société, V, 1986,n° 4, pp. 611-625. - "Guerres et galaires : le cas de l'Angleterre, 1793-1815", in Mélanges d'histoire économique offerts au Professeur AnneMarie Piuz, Genève, 1989,pp. 71-85. - "Opportunity and risk in Atlantic trade during the French Revolution", in C.L. Holtfrerich, édit., Interactions in the World Economy, New York et Londres, 1989, pp. 90-150 (étude des activités de J. et R. Codman, négociants à Boston et Paris; dans un volume offert au Prof. W. Fischer, Université libre de Berlin). - "Vie et mort du soldat dans l'armée de Wellington", in Le soldat, la stratégie, la mort. Mélanges André Corvisier, Paris, 1989,pp. 250-270. - "Les conséquences économiques de la Révolution française. Réflexions sur un débat", in Révolutions de 1789, Guerres et croissance économique, numéro spécial de la Rev u e économique, 40, n° 6, novembre 1989,pp. 1189-1203. - Historians and the French Revolution: the case of Maximilien Robespierre, Swansea, 35 p. - "Angleterre-Brésil, 1697-1850 : un siècle et demi d'échanges commerciaux", Histoire, économie et société, IX, 1990, n° 2, pp. 287 317. - "The Huguenots and the English financial revolution", in Favorites of Fortune. Technology, Growth, and Economic Development since the Industrial Revolution (volume offert au Pr David Landes), Cambridge, Mass., 1991, pp. 221-266. Version abrégée: "Walloons, Huguenots and the Bank of England", Proceedings of the Huguenot Society, XXV, 1990, n° 2, pp. 167-179 ; "Les Huguenots et la Révolution financière en Angleterre", Bulletin de la Société d'Histoire moderne, XVII, n° 3, 1990, pp.I9-25.

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- "La vie et la mort dans un village poitevin des années 1930", in La vie, la mort, la foi, le temps. Mélanges offerts à Pierre Chaunu, Paris, 1993,pp. 99-106. - "Le déclin économique de la Grande-Bretagne est-il un mythe ?", Analyses de la S.E.D.E.I.S., n° 95, septembre 1993, I pp. 9-19. - "Le déclin britannique: passé et présent", in Ecrire I'histoire du temps présent. En hommage à François Bédarida, Paris, 1993,pp. 199-210. - "A Banker's View of America: Letters of Alexander Baring, 1795-1801", in A Special Brew. Essays in Honour of Kristof Glamann (Président de la Fondation Carlsberg), Odensee, 1993, pp.261-79. - "Massacres en Irlande: 1649 et 1798", in La Vendée dans l'histoire. Actes du Colloque, Paris, 1994, pp. 227-37. - Conclusion d'International Cartels Revisited 1880-1980, édité par D. Barjot (Colloque des 23-25 septembre 1994), Caen, 1994, pp. 339-50. - "Dynasties de maîtres de forges", in Entrepreneurship and the
Transformation of the Economy (10th

- 20th

centuries).

Essay

in honour of Herman Van der Wee, Leuven, 1994, pp. 345-59. - "Les niveaux de vie en Europe à la fin du XVIIIe siècle: l'apport du qualitatif", in Pour une histoire économique internationale. Mélanges offerts à Paul Bairoch, éds. B. Etemad, J. Batou, T. David, Genève, 1995, pp. 137-67. - "Blocus mercantile et blocus offensif: l'Ordre en Conseil du 26 avril 1809", in Etat, marine et société: Hommage à Jean Meyer, éds. M. Acerra, J.P. Poussou, M. Vergé-Franceschi, A. Zysberg, Paris, 1995. - "Bordeaux: An eighteenth-century Wirtschaftswunder ?", in Wirtschaft, Gesellschaft, Unternehmen : Festschrift für Hans Pohl zum 60. Geburtstag, eds. W. Feldenkirchen, F. SchonerRohlk, G. Schulz, Stuggart, 1995, Vol. I, pp. 42-57. - Conclusion de Naissance et mort des entreprises en Europe XIXe-XXe siècles, éds. M. Moss et P. Jobert, Dijon, 1995, pp. 195-213.

28

- Avec Elise S. Brezis, "The role of assignats during the French Revolution: An Evil or a Rescuer ?", The Journal of European Economic History, 24, n° 1, printemps 1995, pp. 7-40. - "Pourquoi le Japon et l'Occident ont-ils eu le monopole de la croissance ?", Analyses de la Sedeis, n° 108, novembre 1995, pp. 1-8. I - "L'Europe 'hors les murs', la pax britannica", in P. Chaunu, édit., Les enjeux de la paix. Nous et les autres, XVIIe-XXIe siècles, Paris, 1995, pp. 81-91.
- "Les dynasties d'entrepreneurs en France et en GrandeBretagne", Entreprises et Histoire, 1995, n° 9, pp. 25-42. - "A New Economic History of Britain", The Journal of Economic History, Vol. 55, n° 4, décembre 1995, pp. 908-13. - "Aspect financiers de la relation franco-batave", in Remous révolutionnaires: République batave, armée française, éds. A. Jourdan et J. Leferssen, Amsterdam, 1996, pp.49-57. - "La Révolution industrielle", in M. Lévy-Leboyer, édit., Histoire industrielle de la France, Paris, 1996, pp. 62-93. - "Confiance au Nord, méfiance au Sud. Sur les disparités en Europe" (à propos du livre d'A. Peyrefitte), Le Débat, n° 90, mai-août 1996, pp. 155-63. - "France", in M. Teich et R. Porter, éditeurs, The Industrial Revolution in National Context, Cambridge, 1996, pp. 36-63. - "Caux et Saint-Moritz: une famille anglaise ans les Alpes, 1905-1908", in M. Korner et F. Walter, éditeurs, Quand la Montagne aussi a une Histoire, Mélanges offerts à JeanFrançois Bergier, Berne, 1996, pp. 385-92. - "The Second Hundred Years War. Some Reflections", French History, 10, N° 4, 1996, pp. 432-50. - "Dirigeant d'entreprise pendant la Révolution industrielle: un dur métier", Revue Française de gestion, n° 111, nov.-déc. 1996, pp. 133-41. - Avec John Ardagh et Frédéric Delouche, "Situation du livre français en Grande-Bretagne et du livre anglais en France", Franco-British Studies, n° 22, automne 1996, pp. 1-37.

29

- "La croissance économique en France dans la longue durée", in L 'Histoire grande ouverte. Hommages à Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris, 1997, vol. I, pp. 42-49. - "Naissance du paysage industriel", Histoire, Economie et Société, 16, n° 3, 1997, pp. 419-38. - "L'éducation tl'un anglophile: Elie Halévy à la découverte de l'Angleterre (1898-1905)", La Revue Tocqueville, XVIIIe, n02, 1997, pp. 129-56. - "Some remarks on the métiers d'art", in R. Fox et A. Turner, éditeurs, Luxury Trades and Consumerism in Ancien Régime Paris, Aldershot, 1998, pp. 263-86. - "Ecoles, universités, développement économique", in M. Merger et D. Barjot, éditeurs, Les entreprises et leurs réseaux: hommes, capitaux, techniques et pouvoirs, XIXe-XXe siècles. Mélanges en l 'honneur de François Caron, Paris, 1998, pp. 5165. - Avec Paul Butel, "Empire and economic growth: the case of 18th century France", Revista de Historia Economica, XVI, n° 1, hiver 1998, pp. 177-93. - Avec Isabelle Lescent-Giles, " French economic history in the past 20 years", NEHA-Bulletin (Amsterdam), 12 (1998), n° 2 pp.75-101. - "Eclairages sur la richesse des nations", Sociétal , n° 23, décembre 1998, pp. 115-20. - "Le Brésil dans l'économie internationale, XVIe-XXe siècles", in K. de Queiros Mattoso, I. Muzart-Fonseca dos Santos, D. Rolland, éditeurs, Le Brésil, l'Europe et les équilibres internationaux, XVIe-XXe siècles, Paris, 1999, pp. 9-28. - "Politics and Banking in Revolutionary and Napoleonic France", in R. Sylla, R. Tilly, G. Tortella, éditeurs, The State, the Financial System, and Economic Modernization' Historical Perspectives, Cambridge, 1999, pp. 20-52.

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ÉGLISE, ÉTAT ET ARGENT DANS L'ANGLETERRE
I

DU XVIIIe SIÈCLE

En Angleterre comme en France, l'idéal de pauvreté évangélique du clergé a disparu à la fin du XVIe siècle. Il est surtout question de revaloriser les bénéfices pauvres, sans que pour autant les plus riches en pâtissent, afin que les pasteurs gagnent en respectabilité auprès de leurs fidèles et fassent vivre honorablement leurs familles parfois nombreuses 1. Cette entreprise sollicitait les efforts aussi bien de l'épiscopat et des chapitres de cathédrales et collégiales, que des personnes privées et de l'Etat. Les sources pour étudier la situation économique du clergé à l'époque moderne proviennent donc d'archives soit cléricales, soit laïques. Ce sont d'ailleurs ces dernières qui en donnent la mesure au XVIe siècle et au début du XIXe : en 1535 l'enquête menée à l'initiative de Henri VIII et de Thomas Cromwell pour savoir quels annates et décimes les paroisses devaient verser désormais au Trésor et non plus à la Papauté; et, en 1835, la compilation effectuée par une commission parlementaire, préalable aux réformes du début de l'ère victorienne. Entre ces deux dates, nombre de recherches et d'estimations permettent de voir l'évolution des ressources du clergé. Nous nous pencherons principalement sur le cas du diocèse de Londres qui recouvre non seulement la capitale, mais aussi les comtés de Middlesex et d'Essex, ainsi que le tiers de celui du Hertfordshire, et qui compte environ 600 paroisses. Cette région du sud-est de l'Angleterre présente de forts contrastes; et il est intéressant de la comparer à d'autres qui en diffèrent et qui ont été également étudiées. Le clergé paroissial tirait ses revenus de trois sources inchangées depuis le haut Moyen Âge: la terre attachée au 31

bénéfice - la réserve ecclésiastique, la glebe en anglais - les dîmes, et les rétributions en argent - le casuel - pour les services rendus par les pasteurs, à l'exception de l'administration des sacrements2. L'enquête de 1535, publiée sous le titre Valor Ecclesiasticus, donne la mesure de son dénuement au lendemain de l~ Réforme henricienne. Sur les 8 803 paroisses dénombrées, 4 543 rapportaient moins de 10 £ par an à leur bénéficier, 2 978 moins de 5, 1 000 moins de 2, 3 632 entre 10 et 26, et 144 seulement dépassaient les 20 £; si bien que presque 90 % des pasteurs vivaient avec moins de 26 £, les plus pauvres se situant dans le Nord et les Midlands3. Les paroisses les plus démunies se trouvaient dans les villes, Londres, York, Norwich, Lincoln, qui souffraient de leur héritage médiéval qui faisait porter les dîmes exclusivement sur des jardins de plus en plus réduits, et de la non-revalorisation de leurs revenus en période d'inflation4. Malgré tout, à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, les testaments de clergymen dénotent des fortunes comparables à celles de marchands et de négociants, grâce à un cumul de charges, des activités d'enseignement, et une gestion intelligente des terres attachées à leurs bénéfices; ils révèlent une amélioration sensible de leur situation économique entre la Réforme et la guerre civile; leurs revenus auraient doublé, voire triplé du XVIe à la fin du XVIIe siècle, ce qui leur permettait de résister victorieusement à l'inflations. Toutefois en 1704, 2 000 livings, principalement des perpetuai curacies et des chapelries, étaient dispensés de payer leurs taxes à la Couronne en raison de leur pauvreté, situation dont on s'était aperçu dès la Restauration en 16606. Particulièrement important était le problème des dîmes 7. Sous Elisabeth, elles étaient encore payées en nature; mais on en vint par la suite à un modus decimandi conclu entre pasteur et fidèles, qui les convertissait en un versement d'argent annuel et fixe, dont le montant était révisable lors de l'arrivée d'un nouvel incumbent. Ces commutations tournaient à l'avantage des laïcs, car la somme payée représentait le plus souvent moins que les anciennes dîmes en nature; elles devinrent particulièrement dommageables pour le clergé en période de 32

hausse des prix et d'inflation, et dérisoires par rapport à la production agricole8. Les pasteurs devaient en outre faire face aux incorporations de bénéfices - impropriations en anglais qui remontaient au Moyen Age. Vers 1600, presque 4 000 des 9 284 livings d'Angleterre et du Pays de Galles se trouvaient incorporés, c' ~st-à-dire que leurs dîmes étaient devenues la propriété de rectors non-résidents, parfois des laïcs ou des collectivités, souvent les patrons du bénéfice, et que leurs incumbents n'avaient que le statut de vicars; ils recevaient un traitement et souvent les petites dîmes sur le bétail; ceux qui ne percevaient que ces dernières étaient dénommés perpetuaI curates9. On soulignait souvent le contraste existant entre les revenus du haut clergé et le clergé paroissial. Mais les premiers présentaient aussi de grandes différences d'un diocèse à l'autre. Au XVIIIe siècle, celui de Llandaff au sud du Pays de Galles passait pour le plus pauvre, avec seulement 400 £ par an et aucune résidence convenable pour le prélatlO; les autres diocèses connaissaient de grandes disparités: avant 1714, 16 sur 26 rapportaient 1 000 £ par an ou moins; 21,2 000 £ ou moins; et 3 seulement plus de 3 000 £; entre 1714 et 1760, 17 atteignaient au mieux 2 000 £, 14,1 500 £, et 5,1 000 £, avec de grands contrastes, quasi caricaturaux, par exemple entre Bristol et Canterbury11. On en remarquait aussi chez les chanoines et doyens de cathédrales: en 1764, la moindre des prébendes de Durham rapportait 350 £, les autres 500 environ; le doyen de Carlisle tirait plus de revenus de sa prébende de Durham que de son doyenné, et les chanoines de St. Paul de Londres comptaient sur 800 £ annuelles12. Cependant, en tout état de cause, dans tous les diocèses, on remarquait un gouffre économique entre un haut clergé fortuné et la majorité du clergé paroissial13. Ces difficultés persistantes du clergé mettaient en péril, en plein XVIIIe siècle, l' œuvre pastorale sur laquelle le protestantisme, et surtout le puritanisme, avaient tellement insisté, les ecclésiastiques pauvres devant pratiquer le cumul de charges pour vivre, et se trouvant souvent dans l'impossibilité 33

d'acheter des livresl4. Ils risquaient de se déconsidérer aux yeux de leurs fidèles; c'est peut-être entre la Restauration et 1800 que cette situation fut ressentie avec le plus d'acuité, ne seraitce que parce que les progrès de l'instruction du clergé la font paraître scandaleuse et imméritée. La permanence de cette pauvreté dans' de nombreux bénéfices est perçue comme l'obstacle majeur à toute réforme radicale de l'Eglise, et notamment à la fin du cumul et de la non-résidence. L'initiative la plus connue pour remédier au mal, et sans doute la plus efficace avant les réformes des années 1830, fut la création du Queen Anne's Bounty; elle fut certainement due à l'évêque de Salisbury, Gilbert Burnet, conseiller de la reine Marie puis de la reine Anne, secondé par l'archevêque de Canterbury John Sharp et par le Lord Trésorier, Sidney Godolphinl5. Le projet fut communiqué à la Chambre des Communes le 7 février 1704: les ecclésiastiques pauvres n'auraient plus à verser à la Couronne les first fruits and tenths annates et dixièmes en français; la reine s'engageait à consacrer le produit de ces taxes toujours dues par les bénéfices au-dessus d'un certain seuil de pauvreté à la revalorisation progressive des paroisses démunies; une corporation devait être mise sur pied pour gérer ces fondsl6. Ce seuil fut fixé à 50 £ par an en 1714, après divers atermoiements et remaniementsl7. Le Bounty fonctionna de la façon suivante pendant tout le XVIIIe siècle: les livings pauvres furent augmentés par dons en capital investis en terres. Ils seraient divisés en deux groupes: ceux rapportant de 35 à 50 £ par an, pour lesquels on ferait appel en outre à la charité privée, et ceux en deçà de 35 £ que l'Etat devrait secourir quelle que fût l'action des particuliers; on tirerait au sort dans cette seconde catégorie les premiers qui recevraient l'aide la Couronne, d'abord parmi ceux valant moins de 10 £, puis parmi ceux de la strate supérieure, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne restât plus de paroisses en-dessous
d'un certain ni veau 18

.

Malgré les nombreuses critiques à l'encontre du Bounty lenteur de la procédure 34

-

appel aux particuliers, investissements uniquement en terres,

- on ne peut

nier que tout au long du

XVIIIe siècle, les revenus ecclésiastiques augmentèrent, relevant ainsi la respectabilité et le niveau de vie des intéressés. Mais le clergé mit aussi à profit les circonstances favorables de l'époque: les progrès économiques, la hausse du prix de la terre et des produits agricoles, les compensations prévues pour les clôtures sous' forme d'un agrandissement des réserves ecclésiastiques, la réévalution des dîmes qu'il fit parfois porter sur les nouvelles cultures, raves, pommes de terre, plantes fourragères, etc... 19. A l'appui de cette hypothèse, on peut avancer que les évêchés qui ne bénéficiaient pas du Bounty, s'enrichirent progressivement comme les paroisses20. Si bien qu'au début du XIXe siècle, Arthur Young dénonçait
"l'affreuse cupidité"

du clergé, la "honte de l' Angleterre,,21 .

Cependant la caricature du clergyman dévoreur de dîmes et de terres servait surtout d'argument politique dans les querelles des partis, et les attaques variaient au gré de la politique, les Whigs jouant de l'anticléricalisme de l'opinion pour conjurer les spectres du jacobitisme et de l'absolutisme, et les Tories dénonçant les adversaires de l'Establishment comme des républicains occultes; la réalité demandait plus de nuances22. On doit considérer les progrès dus à une conjoncture économique favorable comme un phénomène indépendant, dû aux efforts du clergé soutenu par la gentry, sans aucun rapport avec une quelconque action des autorités politiques ou religieuses. Ces dernières se bornèrent le plus souvent à des palliatifs, le Bounty mit longtemps à se mettre en place, on comptait beaucoup sur les associations charitables diocésaines, comme la Society of the Sons of the Clergy, ou la Society for the Relief of Poor Clergymen, qui secouraient non seulement les pasteurs démunis, mais aussi leurs veuves et leurs enfants23. Mais une véritable restructuration de l'Eglise d'Etat ne fut sérieusement envisagée que dans les années 1830. Avant de nous pencher précisément sur le diocèse de Londres, il convient de passer rapidement en revue les différentes sources qui permettent une estimation de ses revenus paroissiaux. En 1708, le Queen Anne's Bounty ordonne une première compilation des bénéfices estimés à moins de 50 £ par 35

an, dont nous possédons la version londonienne24. On peut également utiliser l'ouvrage de John Ecton publié en 1711, qui donne la valeur "actuelle" de ces derniers seulement; pour les autres, il n'indique que celle de 153525. Ces deux sources permettent de calculer la proportion de paroisses dans le diocèse qui sont estimées inférieures au seuil de pauvreté fixé par les contemporains, et de la comparer à celle d'autres régions anglaises. Trois documents fiables laissent entrevoir le diocèse dans sa totalité à des dates significatives du XVIIIe siècle et au début du XIXe. Le premier26 porte sur les années 1723-1748, pour lesquelles l'évêque Edmund Gibson a consigné dans un Diocese Book des données extraites de ses visites pastorales, et notamment la valeur des paroisses. Le deuxième27 est une évaluation demandée par l'évêque Richard Osbaldestone en 1763 lors de sa nomination à la tête du diocèse. Le troisième28 est l'ouvrage de John Lloyd, paru en 1788, qui reprend le même type de compilation que John Ecton, mais qui donne les revenus réels de toutes les paroisses. Enfin, on peut comparer ces trois "coupes" aux chiffres de l'enquête parlementaire ordonnée en 1831 et publiée en 1835, qui indique la valeur moyenne de toutes les paroisses d'Angleterre et du Pays de Galles, calculée
sur trois ans29.

Sont également utilisables pour certaines paroisses des demandes de dispense de résidence ou d'autorisation de cumul, envoyées à l'évêque par des pasteurs qui invoquaient les faibles ressources de leurs bénéfices pour se justifier; ces lettres donnent les valeurs de 108 paroisses pour la période 1763-1788, et de 181 entre 1789 et 183130; elles rendent visible le rythme des accroissements de revenus cléricaux, sans doute ici parmi les plus modestes du diocèse. On possède aussi les re turns adressés par l'évêque de Londres aux gouverneurs du Queen Anne's Bounty qui avaient demandé en 1809 la liste des bénéfices en-deçà de 150 £ afin de les secourir; la plupart datent de 1809, et quelques uns de 1812, 1813 et 182031. En 1815, cette enquête est renouvelée, et les réponses de 167 pasteurs ont été conservées32. La notion de 36

dénuement a changé, puisque la valeur des paroisses estimée minimale a triplé en un siècle, mais on l'explique aisément par le doublement des prix entre 1792 et 1813. Des données plus limitées portent sur certaines parties du diocèse. Pour la province, une visite de l'archidiacre d'Essex entre 1815 et 1'81833donne des évaluations pour 96 paroisses, qui jettent un pont entre les demandes de dispense de résidence et l'enquête parlementaire de 1835. Les paroisses de Londres même se situent à part. On possède en premier lieu une estimation des livings londoniens datant de 1660 environ34, antérieure au Grand Incendie de 1666, intéressante car elle permet de voir leur situation financière avant leur remaniement. Une visite de l'archidiacre de Londres, William Stanley, en 171135 indique à la fois la valeur des bénéfices de la capitale et ce qu'il est advenu lors de la Reconstruction des paroisses et des réserves ecclésiastiques incendiées. Ces diverses sources sont bien sûr criticables pour des raisons diverses. Toutefois elles permettent une vue d'ensemble de la situation économique du diocèse, des derniers Stuarts à la veille de l'ère victorienne. Il faut souligner qu'elles ne concernent que les revenus paroissiaux, et que les pasteurs avaient souvent d'autres ressources: le cumul, l'enseignement, n'apparaissent naturellement pas. Si bien que les lignes suivantes décrivent plus les bénéfices que leurs détenteurs36. Par ailleurs, les revenus indiqués l'ont été le plus souvent par les pasteurs ou les marguilliers, qui ont peut-être tendance à exagérer la pauvreté du bénéfice pour être dispensés des annates et dixièmes par les commissaires du Bounty3? En 1710-1711, les gouverneurs du Queen Anne's Bounty trouvent dans le diocèse de Londres moins de paroisses rapportant moins de 50 £ qu'ailleurs; l'enquête ordonnée en 1707-8 et publiée en 1710 en décompte 122, soit 20 % d'entre elles; la compilation de John Ecton38 donne en 1711 la proportion de 25,1 %. Par comparaison, presqu'un tiers des bénéfices anglais et gallois n'atteignait pas 50 £. En 1718, une seconde recherche qui couvre aussi les chapelries et les
curacies annexes des paroisses

- ce

que celle de 1710 ne faisait

37

pas - révèle que 5 100 d'entre eux, soit en gros plus de la moitié, rapportaient moins de 50 £ à leurs desservants. En 1736, on obtient enfin la liste complète des ''poor livings" d'Angleterre et du Pays de Galles: 52 % d'entre eux sont en dessous du seuil de pauvreté; mais cette proportion n'est que de 27,1 % dans lei diocèse de Londres39. En tout état de cause, ce dernier apparaissait comme privilégié. D'ailleurs, ses paroisses pauvres ne manquaient pas de possibilités d'augmentation: une nouvelle enquête du Bounty auprès de l'évêque de Londres entre 1809 et 1820 donne une liste des bénéfices inférieurs cette fois à 150 £ par an; ils ne représentent plus que 15,3 %40. Toutefois, une recherche similaire datant de 181541 donne des résultats quelque peu différents: les évaluations de 167 paroisses seulement ont été conservées, et 33 se déclarent en deçà de 150 £, soit 19,7 %, ce qui se rapproche du pourcentage de 1711 ; sans doute faut-il y voir l'effet de la moindre représentativité de cette seconde estimation. Le rapport de 1809-1820 souligne par ailleurs l'heureux effet de l'action du Bounty. Pour prendre la mesure de la prospérité relative du diocèse de Londres, une comparaison avec d'autres régions ne peut être qu'utile. On constate le dénuement constant du nord-est et de l'ouest du pays. Dans le Leicestershire de la reine Anne, en 1706-1707, un tiers des livings n'atteignait pas 50 £ ; toutefois, l'ouvrage de J.H. Pruett montre que 20 % seulement de leurs desservants s'en contentaient, les autres pratiquant le cumul de charges et de bénéfices42. Le Leicestershire entre dans l'immense diocèse de Lincoln, pour lequel on conserve par ailleurs une édition des visites pastorales qu'y effectuèrent entre 1705 et 1723 les évêques William Wake et Edmund Gibson43 ; presque 39 % de ses paroisses furent dispensées par le Bounty du paiement des annates et dixièmes; ce diocèse dans son ensemble est donc sensiblement plus pauvre que celui de Londres. Le dénuement paroissial est d'autant plus grave que l'on s'éloigne de la capitale vers le nord et l'ouest du royaume: en 1736, d'après le rapport du Bounty, les diocèses de York et de Chester voyaient près de 70 % de leurs livings en dessous de 38

50 £ par an ; de même celui de St David's au sud du Pays de Galles, ceux de St Asaph et Bangor au nord de la principauté, et de Carlisle dans le nord de l'Angleterre44. En 1773, lors de sa première visite pastorale, l'évêque de Lichfield et Coventry45 trouva 40 % des paroisses du Derbyshire en deçà de 50 £; ce pourcentage tomba à 6 % en 1832, grâce aux dons du Bounty et aux progrès de l'agriculture; il est toutefois regrettable que l'on n'ait pas tenu compte de l'inflation pour calculer les revenus des bénéfices à prix constants. Les visites pastorales de l'évêque de Worcester Richard Hurd, dans les années 1782180846, montrent que sur 234 paroisses dont on connaît la valeur en 1782, presque 22 % étaient réputées "pauvres" ; 50 d'entre elles avaient été secourus par le Bounty, parfois à plusieurs reprises; de 1782 à 1808, les revenus de 162 bénéfices avaient augmenté, cette fois-ci grâce aux améliorations de l'agriculture et à 109 actes d'enclosures parlementaires. Les returns de la visite de l'évêque de Salisbury Shute Barrington en Wiltshire en 178347 ne donnent pas de chiffres précis, mais ce comté du sud-ouest comptait encore à cette date tardive un nombre important de bénéfices pauvres. Dans le diocèse d'Exeter en 180848, 22 % des paroisses du Devon et 18 % de celles de Cornouailles rapportent moins de 50 £. Dans le South Lindsey (Lincolnshire), 28 % des livings valaient moins de 100 £ en 1841, pourcentage qui passera à 12 en 187249.Si on se rappelle que, vers 1810, le seuil de pauvreté absolue était passé à 150 £ par an, et que seulement 15 % des bénéfices du diocèse de Londres ne l'atteignaient pas, on saisit mieux sa supériorité économique par rapport à d'autres régions. En 1836, lorsque fut mise sur pied la Commission Ecclésiastique qui devait régir l'Eglise d'Angleterre, on dressa une liste de tous les bénéfices de tous les diocèses qui avaient besoin d'être revalorisés: celui de Londres, ainsi que ceux de Rochester, Peterborough, Hereford et Norwich, se situait parmi les plus favorisés, avec seulement 17 % de ses paroisses dans ce cas; les plus pauvres - avec des proportions de paroisses pauvres qui pouvaient atteindre 63 % - se situaient toujours dans le nord - Lichfield, York, Carlisle, Durham et Chester5o. 39

En revanche, on voit une diminution progressive des livings pauvres dans le diocèse de Canterbury, étudié par Jeremy Gregory à partir du Speculum de l'archevêque Thomas Secker51 : en 1736, 94 d'entre eux rapportaient moins de 50 £, 62 en 1758, et 15 seulement en 1809. A côté du 'problème des bénéfices démunis, se pose celui de l'évolution de tous les revenus paroissiaux au cours du XVIIIe siècle et au début du XIXe. Pour le début de l'ère hanovrienne, Ie Diocese Book de l'évêque Gibson donne des évaluations pour 1723 et pour les années 174052.A la première date, la valeur moyenne des 516 paroisses recensées est de 100 £ annuelles; à la seconde, elle est passée à 105 £. Mais 56 % des livings en 1723, et 53 % vers 1740, se situent en dessous de cette moyenne. Malgré tout, ces revenus sont très échelonnés, et ceux des tranches supérieures, bien que peu nombreux, égalent ceux de certains gentlemen. Pour la seconde partie du XVIIIe siècle, on dispose de la compilation rédigée en 1763 pour l'évêque Richard Osbaldestone53, et de celle de John Lloyd en 178854. Dans la première, les revenus paroissiaux sont nettement supérieurs aux chiffres du début du siècle: leur moyenne est de 125 £ par an. Dans la seconde, elle se situe à 148 £. Leur progression est indéniable, d'autant que l'on en trouve de plus en plus dans les chiffres supérieurs, c'est-à-dire au-delà de 250, voire 300 £. On assiste donc dans la première partie du siècle des Hanovre à une diminution des bénéfices les plus ingrats, et à une augmentation des plus favorisés. Le changement le plus spectaculaire intervient cependant plus tard, au cours des années de guerre contre la France, qui voient une montée des prix et les progrès économiques les plus importants. Les chiffres de la commission parlementaire publiés en 183555 montrent que la valeur moyenne des paroisses du diocèse a presque quadruplé depuis 1723, atteignant à présent 386 £. Très peu de bénéfices - moins de 20 % - se trouvent en deçà de 50 et même de 150 £, la plupart se situent entre 200 et 300 £, et presque le tiers s'échelonne de 400 à 2 000 £ et plus.

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Cependant cette progression est sans doute due en partie à l'inflation de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe. Il faut donc envisager de calculer ces revenus, de 1723 à 1835, à prix constants, c'est-à-dire en les déflatant par divers indices des prix et du coût de la vie. En utilisant ceux élaborés par les historiens éconbmistes56, on obtient les résultats suivants, qui modifient quelque peu les conclusions précédentes. Il fallait d'abord les recalculer en prenant comme base la moyenne de l'indice des cinq années autour de 1723. On obtient alors trois nouveaux indices pour les années où l'on a déjà à prix courants la valeur moyenne des paroisses du diocèse de Londres. On s'aperçoit aisément qu'à prix constants, les revenus paroissiaux ont triplé et non quadruplé entre 1723 et 1835; la valeur moyenne des bénéfices s'établissant à 100 £ en 1723, elle passe à 106 dans les années 1740, à 116 en 1763, à 117 en 1788, enfin à 291 en 1835. Cette évolution s'est faite en deux phases: une première croissance entre les années 1720 et 1760, et une seconde à la fin du siècle seulement; l'essentiel des progrès s'effectue après 1788, peut-être même après 1815 ; en effet, l'augmentation des valeurs moyennes des bénéfices est de 17 % seulement entre 1723 et 1788, mais de presque 149 % entre 1788 et 1835. Par ailleurs, l'examen de paroisses individuelles pour lesquelles on a conservé des données, du reste disparates57 confirme le rythme de cette croissance: la progression la plus importante s'est produite dans les années 1770, puis entre 1800 et 1820, ces deux accélérations succédant à une période étale dans les deux premiers tiers du siècle, et à une récession dans les années 1780. Il ne faut pas oublier que les revenus paroissiaux ne représentent qu'une partie du clergé. La pauvreté ecclésiastique paraît moins grave si on tient compte du cumul de charges, des traitements versés à des pasteurs maîtres ou directeurs d'école, universitaires, assistants et remplaçants de "collègues dans d'autres paroisses que la leur... 58. Du reste, diverses comparaisons59 montrent que la fortune des clergymen du diocèse de Londres, même si l'on ne considère que les revenus paroissiaux, suit de près l'évolution du pouvoir d'achat des 41

middle classes, catégorie socio-professionnelle à laquelle le clergé se trouve de plus en plus lié au XVIIIe siècle, ne serait-ce que par ses origines sociales60 ; en revanche, elle est bien supérieure aux salaires des ouvriers, preuve de l'assimilation des ecclésiastiques aux professions libérales et aux propriétaires fonciers moye'ns, ce qui dément quelque peu les plaintes continuelles dont leur pauvreté fait l'objet tout au long du XVIIIe siècle et au début du XIXe. A l'intérieur du diocèse de Londres, la diversité régionale est la règle. La capitale et la province, les villes et la campagne, offrent d'importants contrastes; à la campagne même, on note des différences frappantes dans les diverses parties du diocèse61. On constate que les villes provinciales se situent bien en-deçà de la moyenne globale des revenus provinciaux, que Londres connaît un appauvrissement sensible mais reprend à la fin du XVIIIe siècle, tandis que le Middlesex, toujours plus riche que la métropole, profite le plus de l'essor économique. Les villages de leur côté connaissent la progression la plus importante au cours du siècle, se trouvant en meilleure posture que les villes de province, bien que leurs revenus n'égalent pas ceux de Londres ou du Middlesex. A prix constants, de 1723 à 1835, les ressources paroissiales londoniennes augmentent de 139,7 %, celles du Middlesex de 187 %, des villes provinciales de 168,4 %, et des villages de 213,6 %. A Londres même, l'évolution financière des bénéfices peut se résumer ainsi: à la Restauration et avant le Grand Incendie, ils rapportent en moyenne 156 £ par an ; entre 1671 et 1685, leurs dîmes oscillent entre 121 et 140 £62; en 1711, la visite de l'archidiacre William Stanley donne 146 £ comme valeur moyenne de 46 paroisses; le Diocese Book de l'évêque Gibson indique 151 £ en 1723, et 152 dans les années 1740; la compilation de 1763, à l'intention de l'évêque Osbaldestone, aboutit à 146 ou 150 £; celle de Lloyd en 1788 à 173 £; en 1804, à la suite d'une revalorisation des dîmes, on atteint la valeur moyenne de 243 £63; en 1817 une deuxième revalorisation permet d'arriver à 489 £64. La croissance des revenus des pasteurs londoniens s'est donc faite par à-coups, 42

avec une longue phase de stagnation et même de régression au milieu du XVIIIe siècle. En ce qui concerne les paroisses rurales, elles affichent, il est vrai, une forte augmentation au cours du XVIIIe siècle, mais les distinctions régionales sont importantes. La basse vallée de la Tamise comporte, sans doute à cause de la proximité de la capitale, une forte proportion de bénéfices prospères et très peu de pauvres. En revanche, la côte de la mer du Nord, insalubre et peu peuplée, présente les plus forts pourcentages de livings rapportant moins de 100 £ par an, soit plus de 80 % en 1723, plus de 75 % dans les années 1740, plus de 70 % en 1763, avant d'amorcer une diminution en 1766 avec 56 %. Les paroisses de l'intérieur connaissent une évolution intermédiaire: celles qui dépassent 100 £ par an représentent une proportion moindre que dans l'estuaire, mais supérieure à celle de la côte, du moins jusqu'en 1788, année où le pourcentage de bénéfices pauvres dans ces deux régions est quasiment identique. Les contrastes les plus frappants entre paroisses rurales auraient donc tendance à s'estomper au cours du siècle. La visite de l'archidiacre d'Essex dans son archidiaconé entre 1815 et 181865, illustre bien la prospérité des bénéfices ruraux au début du XIXe siècle. On y trouve des estimations pour 96 paroisses sur 155 que comprend cette région, située à la fois sur l'estuaire de la Tamise et sur la mer du Nord, et elles rapportent en moyenne 574 £ à prix courants, 283 £ à prix constants. Quand on sait que la valeur moyenne de toutes les paroisses du diocèse est en 1788 de 117 £ et en 1835 de 291 £, il est probable qu'il s'agit ici d'années exceptionnelles dans les campagnes du sud-est de l'Angleterre, où les prix agricoles sont du reste plus élevés qu'ailleurs. On peut donc dire que le diocèse de Londres confirme les affirmations courantes sur l'enrichissement des paroisses rurales au moment des mutations agricoles, et sur la hausse des prix au tournant du XIXe siècle. Les effets de la richesse ou de la pauvreté du clergé sur la pastorale sont également flagrants au cours du siècle. L'appui donné à un encadrement renforcé des fidèles par un clergé instruit avait été une des ambitions constantes des autorités 43

ecclésiastiques et politiques depuis la Réforme. L'Angleterre hanovrienne en a hérité, et on a pu parler de "seconde" ou de "longue" Réforme pour qualifier cette période66. Mais elle était largement conditionnée par la situation économique des pasteurs. L'encadreinent des paroisses et la tâche pastorale qu'y exerce le clergé sont connus surtout par les visites pastorales dont on a conservé bon nombre des questionnaires qui les précédaient pour le diocèse de Londres, y compris pour la première partie du XVIIIe siècle pour laquelle on en a rarement dans d'autres diocèses. On peut les récapituler rapidement ici. 1723, visite de l'évêque Edmund Gibson, 395 paroisses67. 1727, visite de l'évêque Edmund Gibson, 234 paroisses68. 1738, visite de l'évêque Edmund Gibson, 435 paroisses69. 1742, visite de l'évêque Edmund Gibson, 452 paroisses 70. 1747, visite de l'évêque Edmund Gibson, 437 paroisses71. 1766, visite de l'évêque Richard Terrick, complétée en 1770, 428 paroisses72. 1778, visite de l'évêque Robert Lowth, 382 paroisses73. 1790, visite de l'évêque Beilby Poreus, 537 paroisses74. Cette série présente deux lacunes regrettables. D'abord, il manque des données pour les années 1750, bien que des visites se soient véritablement déroulées 75. En principe, elles ont lieu tous les trois ans, mais beaucoup ont disparu. Plus grave, Londres et le Middlesex n'apparaissent qu'inégalement dans les questionnaires envoyés aux desservants de bénéfices et réexpédiés à l'évêché avant le commencement de la visite proprement dite: les paroisses londoniennes n'y figurent qu'en 1790, et celles du Middlesex qu'en 1728, 1778 et 1790. Ces questionnaires préalables étaient envoyés aux desservants et aux marguilliers; on peut utiliser les réponses des pasteurs, mais non celles des marguilliers; en effet, pour des raisons diverses - solidarité avec le pasteur, désir d'éviter des changements imposés par l'évêque, peur d'être eux-mêmes blâmés pour leur gestion de la fabrique - ces derniers ne répondent toujours que "tout va bien", sans autres 44

commentaires, aux questions du diocésain76. On peut remarquer une exception notable à cette règle, lors de la visite de l'évêque Henry Compton en 1706-1707, où l'on a conservé les réponses des churchwardens au questionnaire épiscopal pour l'Essex et le Hertfordshire. Toutefois, on peut utiliser des enquêtes plus ponctuelles, qu~ décrivent l'encadrement des paroisses, que l'on peut alors mettre en rapport avec les revenus de ces dernières 77. Mais les sources principales demeurent les visites pastorales, malgré leurs défauts. Le cumul de bénéfices a longtemps été dénoncé comme l'un des abus principaux de l'Eglise d'Ancien Régime; la présence de riches pluralists pouvait faire scandale, évêques, chanoines, doyens ou achidiacres joignant à leurs fonctions la détention de paroisses en général prospères 78.Toutefois il s'agit ici d'exemples isolés et très minoritaires qui attirent l'attention, mais oblitèrent la motivation économique du cumul. Celui-ci concerne en général des paroisses pauvres. Dans le diocèse de Londres, on a analysé les revenus des bénéfices détenus à deux ou à plusieurs aux dates où l'on possède des données pour l'ensemble des ressources paroissiales du diocèse. Le cumul ne s'exerce que lorsque la valeur des livings ne dépasse pas un certain seuil; ce dernier est de 100 £ par an en 1723 et 1727, passe à 150 en 1738, 1742 et 1747, revient à 100 en 1766 et 1778, et remonte en 1790 à 150. Parallèlement, le cumul est endeçà de la moyenne lorsque les revenus paroissiaux augmentent. Il en va de même des curacies - remplacement de "collègues" absents ou aide apportée à des pasteurs voisins; les ecclésiastiques du diocèse s'en chargent d'autant plus souvent que leurs bénéfices sont appauvris, et ceux qui n'en exercent pas détiennent des livings relativement riches: on en compte très peu lorsqu'ils en retirent plus de 200 £ par an79. Quand on sait que tout au long du XVIIIe siècle le cumul augmente dans le diocèse de Londres, on peut mesurer les exigences financières accrues des pasteurs, qui vont sans doute de pair avec une amélioration de leur statut social. Lors des visites pastorales de 1723 et de 1727, environ 60 % des paroisses sont détenues seules par leur incumbent; à partir de 45

1738, ce pourcentage baisse, passe en-deçà de 50 en 1742, remonte légèrement au-dessus en 1766, pour se stabiliser entre 45 et 47 % en 1778 et 1790. Les pasteurs qui sont aussi curates sont aussi de plus en plus nombreux dans la première partie du XVIIIe siècle, mais diminuent après 1747, dans la mesure où ils préfèrent desservir des paroisses en tant que titulaires, et que cette possibilité a augmenté: lors de la visite de 1790, plus de 90 % des bénéfices sont détenus par des ecclésiastiques qui n'exercent aucune curacy80. Ces différents cumuls amènent bien sûr à poser le problème de la non-résidence. Les visites pastorales, comme d'autres enquêtes plus ponctuelles81, les dénoncent comme le principal motif de l'absentéisme des desservants. Il n'était d'ailleurs pas besoin de demander une licence de non-résidence lorsqu'on détenait deux livings ou plus. L'absentéisme des pasteurs s'accroît donc, passant de 33,4 % en 1723 à 68,1 % en 179082.Les documents portant sur ce second abus du clergé s'échelonnent de 1736 à 1808, et tous placent le cumul, avec la domiciliation dans l'autre living, en tête de ses motivations83. Toutefois, ce phénomène retentit peutêtre moins qu'on ne pouvait le craindre sur la pastorale, dans la mesure où les desservants absentéistes habitent souvent très près de leur paroisse. La pastorale elle-même est connue à travers deux manifestations principales de la cure d'âmes: la fréquence des offices et celle de la communion. Cette dernière est peu révélatrice, car, les évêques n'exigeant que trois ou quatre célébrations par an, il était facile, même en détenant plusieurs paroisses, de satisfaire à cette obligation84. Mais toutes les églises d'Angleterre devaient avoir deux offices par dimanche, avec un sermon à l'un d'entre eux85. Il est facile de voir que la majorité des paroisses ne se pliait pas à cette règle, et que la raison première en était le cumul et la non-résidence: les desservants avaient en effet la coutume de célébrer l'office le matin dans une de leurs églises, et le soir dans l'autre, en y faisant servir le même sermon86. Il semblerait que les fidèles s'en soient assez bien accommodés, beaucoup assistant à un second office dans une paroisse proche. Mais ce n'était possible 46

que grâce à la configuration de I'habitat, qui dans le sud-est de l'Angleterre consiste en villages ou hameaux très rapprochés les uns des autres, avec une grande densité de petites paroisses, ayant chacune son église. C'était beaucoup plus difficile dans le nord ou l'ouest du pays, où les paroisses étaient beaucoup plus grandes et les êglises éloignées les unes des autres; le cumul de bénéfices pour des raisons économiques y existait aussi, d'autant plus que les livings y étaient plus pauvres que dans la partie méridionale de l'Angleterre; les desservants y étaient donc obligés à des déplacements parfois harassants87. On voit donc que les problèmes économiques du clergé, décrits pour les XVIe et XVIIe siècles par Christopher Rin88, perdurent à l'âge des Lumières. Les propositions faites par divers ecclésiastiques, comme l'évêque de Llandaff Richard Watson, ne furent pas entendues de leur temps89, et ce n'est que dans les années 1830 que le gouvernement et le Parlement les reprirent à leur compte pour les faire appliquer90. Il est également clair que le dénuement de nombreuses paroisses n'affectait pas seulement le statut social et la respectabilité du clergé, mais influait fortement sur l'encadrement des fidèles et la pastorale, à la campagne comme à la ville; peut-être faut-il chercher là une des multiples causes de la désaffection envers l'Eglise Etablie qui apparaîtra au XIXe siècle. Les palliatifs mis en œuvre au XVIIIe ne pouvaient suffire qu'en raison des exigences très modérées des fidèles comme des autorités ecclésiastiques, et n'y parvinrent plus au siècle de l'urbanisation et des transformations sociales.
Viviane BARRIE. Université de Reims-Champagne-Ardenne.

1

G. KITSON CLARK, The Making of Victorian England,

Londres, 1952, pp. 258-9; Jeremy GREGORY, '" A Just and Sufficient Maintenance': Some Defences of the Clerical Establishment in the Eighteenth Century", dans W.J. SHEILS ed.,

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Studies in Church History,

Oxford, 1988, p. 324 ; un revenu assuré

donnait au pasteur anglican l'assurance d'une respectabilité que ne possédaient ni le prédicateur dissident ni le prêtre "papiste" 2 G.A.F. BEST, Temporal Pillars,. Queen Anne's Bounty, the Ecclesiastical Commissioners and the Church of England, Cambridge, 1964, p. 62 ; Aythony ARMSTRONG, The Church of England, the Methodists and Society, 1700-1850, Londres, 1973, pp. 11-2 3 Rosemary O'DA Y, The English Clergy: the Emergence and Consolidation of a Profession, Leicester, 1979, pp. 173-4; Peter TYLER, "The Status of the Elizabethan Parish Clergy", dans C.J. CUMINGS ed., Studies in Church History, Leyde, 1967, pp. 76-7 ; Michael ZELL, "The Personnel of the Clergy in Kent in the Reformation Period", The English Historical Review, 1974, pp. 5289 ; Felicity HEAL, "Economic Problems of the Clergy", dans Felicity HEAL et Rosemary O'DA Y eds., Church and Society in England, Henry VIII to James I, Londres, 1977, pp. 103-4; Margaret BOWKER, The Henrician Reformation: the Diocese of Lincoln under the Episcopacy of John Longland, 1521-1547, Cambridge, 1981, p. 134 4 Claire CROSS, "The Incomes of Provincial Urban Clergy, 1520-1645", dans Felicity HEAL et Rosemary O'DAY eds., Princes and Paupers in the English Church, 1500-1800,Leicester, 1981, pp. 65-6 ; Michael ZELL, "Economic Problems of the Clergy in the Sixteenth Century", ibidem, p. 35 ; le bénéfice se trouvait d'autant plus appauvri que sa fondation était ancienne. 5 CROSS, "Incomes...", pp. 74-84. 6 Geoffrey HOLMES, Augustan England,. Professions, State and Society, 1680-1730, Londres, 1982, p. 95. 7 Eric J. EVANS, The Contentious Tithe: the Tithe Problem and English Agriculture, 1750-1850, Londres, 1976 ; Peter VIRGIN, The Church in an Age of Negligence: Ecclesiastical Structure and Problems ofChurch Reform, 1700-1840, Cambridge, 1989, p. 188, pour une synthèse de la question. 8 BEST, p. 99 ; TINDAL HART, Country Clergy, pp. 47-8 ; id., The Country Priest in English History, Londres, 1959, pp. 114-5 9 A.D. GILBERT, Religion and Society in Industrial England: Church, Chapel and Social Change, Londres, 1976, pp. 212-3 ; Diana McCLATCHEY, Oxfordshire Clergy, 1777-1869, Londres, 1960, p. 13 : en Oxfordshire le haut clergé et les collèges de l'université détenaient à peu près 1/5 de ces incorporations; pour la situation des

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