L'ANIMAL ET LE PSYCHANALYSTE

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Dès l'aube de l'humanité, celle-ci s'emploie à refouler son animalité. Objet d'interminables débats philosophiques et théologiques, l'animalité s'est vue avant tout refuser toute âme, toute affectivité, toute sensibilité. Elle ne fonctionnerait qu'à l'instinct. Est-ce un instinct chez l'homme que de refuser son animalité ? En tous cas, ce refoulé-là peut revenir avec une violence incontrôlable s'il ne nous empêche pas par ailleurs d'atteindre une compréhension de certains fonctionnements humains.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296376663
Nombre de pages : 224
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L'ANIMAL ET LE PSYCHANALYSTE Le meurtre du grand singe

Collection Études psychanalytiques. dirigée par Alain Julien Brun et Joël Bernat

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors" école", dans la psychanalyse.

Déjà parus

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Joël BERNAT, Le processus psychique et la théorie freudienne.

Au-delà

de la représentation, 1996. Martine DERZELLE, La pensée empêchée, Pour une conception psychosomatique de l'hypocondrie, 1997. Thémélis DIAMANTIS, Sens et connaissance dans lefreudisme, 1997. Yves GERIN, Souffrance et psychose, 1997. Filip GEERARDYN, Gertrudis VAN DE VIJVER, (dir), Aux sources de la psychanalyse, 1997. Yves MATISSON, Approche psychanalytique du trouble sensoriel des mots, 1998. HouriyaABDELOUAHED, La visualité du langage, 1998. Stéphane LELONG, Fantasme maternel et folie, 1998. Patrick DI MASCIO, Freud après Auschwitz, 1998. Gabrielle RUBIN, Travail du deuil, travail de vie, 1998. Franca MADIONI, Le temps et la psychose, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7271-0

Sous la direction de

Marie-Thérèse

NEYRAUT-SUTTERMAN

L'ANIMAL ET LE PSYCHANALYSTE Le meurtre du grand singe

Éditions L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

À la mémoire de Jean Favreau

INTRODUCTION Marie- Thérèse Neyraut-Sutterman

" Non, tout n'est pas dur dans le crocodile: ses poumons sont spongieux... et il rêve... sur la berge".

Ce livre est issu du séminaire que j'ai tenu plusieurs années dans le cadre de la Société Psychanalytique de Paris; ce séminaire s'intitulait "L'animal et le Psychanalyste". Jean
Favreau qui y collabora

- j'y

reviendrai

- préférait

"L'animal

pour le Psychanalyste". Je lui en laissai, par déférence, le libre choix auprès des services programmateurs de l'enseignement, et, lapsus ou amabilité, il proposa mon titre, plus provocant mais
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répondant à ma pensée de recherche.

Je songeais à ce séminaire depuis quelques temps; je m'y décidais lorsque j'entendis l'un de nos prestigieux âmés très respecté par moi - nous affinner au cours d'un colloque que seul le petit humain pouvait se laisser mourir de faim si sa mère meurt, ce qui ne serait pas le cas, par exemple, du petit veau. Ma passion, indiscutablement enfantine, pour les animaux me fit sauter de ma chaise pour affinner à mon tour que, les gens de la campagne le savent, un petit veau peut parfaitement se laisser mourir de faim si sa mère meurt. Seuls deux collègues et amis kleiniens hochèrent la tête et mon intervention ne suscita pas d'autres commentaires, seulement quelques regards amusés: nous ne changerons pas notre amie! Le plus souvent l'intérêt et l'amour pour les animaux attirent le ridicule, la condescendance, la remontrance: ton sadisme n'est pas bien intégré! Tuer (voire torturer) les animaux évite que l'on tue ou torture les hommes! Les Allemands nazis aimaient beaucoup leurs chiens (bergers allemands, dobennans ... si aptes à s'identifier à leurs maîtres !) Que ferais-tu si tu avais affaire à un serpent venimeux! Et les moustiques? etc. L'amoureux des animaux en arrive parfois à bousculer les dÎners, si bien élevé soit-il. Il se sent trahi, incompris, furieux: un

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véritable enfant. Eh oui, l'enfance a le plus souvent un lien facile et étroit avec le monde animal, à part quelques arracheurs de pattes de mouches ou tourmenteurs de chats ou chiens, enfants bien perturbés pour la plupart. Un paradis perdu? J'étais en tous cas frappée, moins par l'incompréhension et ses artifices, que par l'ignorance que cela trahissait. Notre milieu psychanalytique oubliait superbement la fréquence avec laquelle Freud surtout dans ses travaux de psychanalyse appliquée parle des animaux, de l'animalité. Je voyais que la tentation religieuse, toujours menaçante dans l'appartenance analytique, se glissait subrepticement par cette brèche. La psychanalyse rejoignait ainsi les positions des monothéismes fidèles à la

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Genèse: l'homme, sous l'injonction divine, nomme les animaux
et les met à son service. Le bouddhisme me paraissait à cet égard bien plus évolué, il est vrai qu'il s'apparente plus à une philosophie qu'à une religion. Je regrettais la présence animale des polythéismes. L'animisme me semblait le fin du fin d'une alliance possible entre 1'homme et l'animal: quelle mauvaise foi nous conférait des "progrès" sur ces sociétés "primitives". Quels que soient les efforts des nombreuses ligues de défense de l'animal, y compris celles qui défendent les animaux d'abattoir ou de ferme, un processus inexorable paraît être en marche: par un mélange de compulsion à tuer la vie sauvage, de peurs à dimension projective, de démographie humaine galopante réduisant les habitats I de la vie sauvage, les animaux dits "sauvages" se raréfient. Nous sommes loin de ce qui nous arrache à juste titre l'expression d'émotions artistiques: les peintures animales des cavernes préhistoriques, dont étrange situation nous ne parvenons pas à saisir le sens. Les animaux "domestiques" (intéressant qualificatif!) ne sont pas toujours mieux lotis: nous les circonvenons dans notre pulsion anthropomoIphique à muhiples facettes pas toujours

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I Terre Sauvage, n° 124, janvier 1998: "Les tétras fous amoureux. Quand les partenaires manquent, les oiseaux sortent du bois pour échapper à la solitude".

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recommandables. Quant aux animaux d'élevage, ils se .coulent de plus en plus dans l'unique concept de "viande", les élevages en batterie en étant un exemple des plus aberrants, et l'histoire de la "vache folle" un des épisodes les plus dramatiques sinon les plus absurdes (transformer un ruminant végétarien en carnivore I). Tout cela est bien commode: le langage place l'homme bien au-dessus de la mêlée; or si un homme torturé peut à la rigueur témoigner s'il survit, l'animal ne peut se plaindre, ne peut dire ce qu'il souffre. En l'occurrence, qui est le plus lâche, le bourreau des hommes ou le bourreau des bêtes? Si imbus que nous soyons d'être "pensants" (cf Descartes) nous fuyons notre "bestialité", opportunément détournée sur l'animal, nous
. sublimons notre sexualité et notre analité (si apparemment

exhibitionnistes chez la bête). Pour en revenir à 1'historique du séminaire, je ressentais le besoin d'un soutien amical dans mon entreprise et je le demandai à notre regretté Jean Favreau: il aimait les chevaux, ne reculait pas, dégoûté, devant les thèmes de l'analité, voire de la sexualité2. C'était en outre un merveilleux et intarissable conteur, plus disposé à l'échange verbal qu'à la consignation dans l'écriture (ce que je visais). Il fit part à des collègues de sa bonne humeur devant ce projet, on le mit gentiment en garde: elle va te faire signer des pétitions, On ne peut sérieusement parler des animaux, la clinique symbolique de ceux-ci, dans les rêves, dans les associations, dans le sadisme, dans les amours, les maintient dans une abstraction nécessaire, leur réalité n'a pas cours dans nos sociétés savantes, Les participants à ce séminaire: une majorité féminine, à tel point qu'à une certaine époque nous songions à sous-titrer notre livre "ouvrage de dames", Quelques hommes vinrent avec
2 Jean Favreau fut l'un des quelques psychanalystes (avec Piera Aulagnier, Ch. L. Dell, Ellenberger, Mme J. Favreau) qui, en 1964, participa au livre sur la Psychiatrie animale (Desclée de Brower). Il

assiduité mais ne se décidèrent pas à écrire (la que~ion de la féminité était-elle liée à celle de l'animalité ?). Deux collègues suisses vinrent heureusement à la rescousse, l'un avec son savoir et sa recherche ethologiques, l'autre avec les observations cliniques de son temps de médecin généraliste déjà tourné vers la psychanalyse. C'est délibérément que nous décidâmes de traiter de l'animal chacun à sa façon, "l'animal" devant être le thème central sans référence obligée à des particularités plus savantes, mais en nous servant de notre terreau psychanalytique (pour la plupart) ou de notre intérêt pour la psychanalyse (pour certains d'entre nous). Nous cherchions à nous conformer ainsi à
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l'émergence des émotions, des affects, que la psychanalyse nous
aide à situer, à approfondir, à élaborer. Car nous partions tous d'une position passionnelle positive envers les animaux et tenions à ne pas la laisser en jachère. Depuis, l'air du temps nous a donné raison: quelques essais sporadiques - le plus souvent honorablement savants - se font jour dans nos sociétés. C'est davantage le concept d'animalité que la réalité des animaux qui est interrogé, mais pourquoi pas? Enfin le problème est posé, le terme circule. Souvenons-nous cependant qu'en 1973 eut lieu à Cerisy la Salle un colloque "Hommes et bêtes, entretiens sur le racisme"). Dans sa préface à la publication des actes de ce colloque, Léon Poliakov souligne, se référant aux "discontinuités majeures ou mineures qui caractérisent la pensée biblique", que "les barrières interspécifiques notamment, ont fini par trouver leur pendant (d'une façon qu'il importe précisément d'explorer) dans les barrières hiérarchisantes "inter-raciales", sans parler du privilège de la planète que la Genèse réserve explicitement au genre humain, au prix d'une répression de son indestructible côté animal ou sauvage"."
)

Hommes et bêtes, entretiens sur le racisme, Mouton éditeur, 1975. Actes du colloque publiés sous la direction de Léon Poliakov. 12

En fait si la Bible est le livre référent, ce débat re~onte à la nuit des temps humains. L'aube de l'humanité pose d'emblée la question - quelles que soient les solutions proposées du refoulement de l'animalité. Nos sociétés contemporaines apparaissent ici dans toute la part de régression psychique qu'elles véhiculent face à leur immense progression technique comme si une étroite économie présidait à cette situation telle que les progrès dans la technicité ne pouvaient qu'engendrer un recul de la psychisation. La technicité nous rapprocherait-elle, curieusement, de la vie sauvage que nous tenons en lisière à la fois dans le rejet et dans la nostalgie?

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LE MEURTRE DU GRAND SINGE

Marie-Thérèse

Neyraut-Sutterman

1*

Le concept psychanalytique de pulsion, ne serait-il que le signe d'une errance de traduction? Trieb renvoie à la notion d'instinct aussi bien en allemand que dans l'usage qu'en fait Freud: ce tenne implique la poussée, l'impulsion 1. L'instinct serait sur le versant biologique et la pulsion sur le versant psychique dans un dualisme soma-psyché avéré, où se glisse toujours une représentation de l'âme, encore dite esprit par une sorte d'euphémisme. Pour certains esprits scientifiques, le psychisme serait le luxe de l'être humain, chichement, pour ne pas dire pas du tout, attribué aux animaux, fussent-ils . "supérieurs" : chez eux ce serait l'instinct qui ferait tout, instinct biologique bien sûr. Ainsi par exemple une discipline telle que l'expérimentation animale, officiellement substituée à la sinistre vivisection, ne se pose guère la question de savoir si l'animal aurait un bout d'âme, sensibilité, affectivité, accès à une douleur morale (puisque les expérimentateurs admettent enfin d'anesthésier les animaux, c'est-à-dire qu'ils conviennent de l'éventualité de la douleur physique). Or, et n'y a-t-il pas là un élément de contradiction, il s'agit bien de "modèles" livrés à l'étude de la santé et de la maladie humaines. Un journal médical récent2 nous propose un article "Un nouveau modèle d'étude du Sida? le babouin", agrémenté d'une photographie de deux babouins adultes dont l'un porte un petit dans son giron. Ce modèle présumé d'une famille de babouins, arrachés à leur groupe, est donc, tragiquement pour eux, destiné à sauver une famille humaine.
* Cet article poursuit des élaborations publiées dans : "Le meurtre du Grand Singe", Revue Française de Psycho-somatique, n° 8, 1995, PUF, et "Edification du cochon", Revue Française de P.vycho-somatique, n° Il, 1997, PUF. 1 M. Pollaèk Cornillot (1990), Freud traducteur. Introduction à la traduction des œuvres de Freud, thèse de doctorat de psychologie, Université RenéDescartes, Paris V. 2 Le Quotidien du médecin, 28 octobre 1994. 17

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Tout ceci baigne dans des querelles théologiques et philosophiques plus anciennes autour du concept d'animalité dont Florence Burgae montre à quel point "l'animalité est inscrite en creux et comme problème dans la définition métaphysique de "l'humanité''''. Concept qui introduit au pire: tueries, massacres, exploitations, mais ceci atteint justement aussi les hommes; J. Meunier et A.-M. Savarin4 rappellent le "ce sont des animaux, non des hommes" justifiant en son temps le génocide des Indiens d'Amazonie. A. de purl, dans son étude de Genèse I (histoire sacerdotale récente) et Genèse II (plus ancienne, histoire des origines) narrées par le yahviste, cite A. Schweitzer: "comme la ménagère, lorsqu'elle récure la chambre, veille à fermer la porte afin que le chien ne vienne pas, de ses pattes mouillées, gâcher son beau travail, les penseurs européens veillent à ce qu'aucun animal ne se balade dans leur éthique", et de noter tout en même temps "la nostalgie d'une communion plus profonde avec les animaux", encore que ceux-ci soient considérés soit comme biens matériels à la disposition de l'homme, soit comme objetssupports de tendresse, ou encore comme manifestations de l'exotisme. Nostalgie d'un paradis perdu, c'est ce que Vercors dit en d'autres termes: "Animal avant l'arrachement (à la nature), homme après lui". Ce fameux concept d'animalité est aussi sous-jacent à une polémique ayant opposé, voici quelques années, un neurobiologiste, J. P. Changeux6 et un psychanalyste, A. Green7. Avec l'animalité c'est du corps qu'il est en même temps
3 F. Burgat (1993-1994), De l'oubli à la réification. Réflexion sur la différence entre l 'homme et l'animal, thèse, université Jean-Moulin, Lyon III. 4 1. Meunier et A-M. Savarin (1968), Le chant du Si/baco - chronique amazonienne, Paris, Petite Bibliothèque Payot, réédité en 1993. 5 A de Pury (1993), Homme et animal. Dieu les créa. Les animaux de l'Ancien Testament, Ed. Labor et Fides, Essais bibliques n° 25, novembre 1993. 6 J. P. Changeux (1983), L 'homme neuronal, Paris, Fayard, Pluriel. 7 A Green (1983), "L'homme machinal", in Le Temps de la réflexion psychanalytique, Paris, Gallimard. 18

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question, et donc du corps vis-à-vis du psychisme. A "l'homme neuronal" de l'un, répondit "l'homme machinal" de l'autre, débat qui confine insidieusement au dialogue de sourds. "L'homme neuronal" se prétend moniste tout en s'appuyant, sans plus de questionnement, sur l'expérimentation animale. Il va conclure qu' "aucun neurotransmetteur n'est reconnu propre à l'homme" ; et J. P. Changeux de constater que Gall aurait parachevé "la laïcisation du cerveau". On perçoit bien l'éviction de l'animal au profit de la machinerie, dans une sorte d'exemplarité cartésienne, le glissement de l'animal-machine instinctuel, sans âme, à l'homme-machine dont le produit psychique, occulté, ne sera évoqué dans ce texte de J. P. Changeux que sous le terme de l'esprit. Il y a, soulignera A. Green, "substitution du neuronal en mental". Dans cette "croisade radicaliste" (A. Green), J. P. Changeux note pourtant que "tant au niveau macroscopique du cortex qu'à celui de son architecture microscopique, aucune réorganisation "qualitative" brutale ne fait passer du cerveau "animal" au cerveau "humain". Il y a au contraire évolution "quantitative". Ce ne sont là, rétorque A. Green, que "preuves de l'appartenance au règne animal, non par l'adhésion à la théorie de l'évolution, mais par l'examen des constituants", ajoutant: "J. P. Changeux verrait-il dans l'idée d'intégration un agent crypto-spiritualiste par où pourrait se réintroduire l'âme", et de souligner "la faible part de l'étude de J. P. Changeux consacrée à la sexualité, à l'imprégnation du cerveau par les hormones sexuelles". Sexualité et psychisme subiraient un sort analogue. Ne devraiton pas se préoccuper, ainsi que le suggère G. M. Edelman8, de "la façon dont l'esprit est initialement apparu dans la nature". Freud, partisan résolu, quoiqu'ambigu, du dualisme (cf. Les Lettres à Groddeck\ tout en privilégiant l'étude de l'appareil psychique, tout en laissant entièrement de côté

8 <p. M. Edelman (1992), Biologie de la conscience, Paris, Odile Jacob. 9 Freud et Groddeck, Nouvelle revue de psychanalyse, n° 12. 19

l'étude du soma 10, s'est interrogé avec insistance, particulièrement dans certains travaux de psychanalyse appliquée, sur la place des animaux dans la vie psychique, dans la phylogenèse de celle-ci, allant plus loin toutefois car il introduit nommément la question de "l'animalité" de l'homme. Il Ainsi précise-t-il dans l'Abrégé de Psychanalyse : "ce schéma général d'un appareil psychique est valable aussi pour les animaux supérieurs qui ont avec I'homme une ressemblance psychique (...) la psychologie animale ne s'est point encore appliquée à l'intéressante étude ~ui lui reste ici offerte". Dans

Inhibition, Symptôme et Angoisse
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il dira curieusement: "chez

l'homme et les êtres qui lui sont apparentés13, l'acte de naissance, première expérience individuelle d'angoisse, semble avoir conféré à l'angoisse des traits caractéristiques". Il ajoutera de façon Blus pressante encore, dans Malaise dans la Civilisation 4: "On ne parle jamais du but de la vie des animaux, sinon pour les considérer comme destinés à servir l'homme, mais ce point de vue lui aussi est insoutenable, car nombreux sont les animaux dont l'homme ne sait que faire, sauf les classer, les décrire, les étudier", et plus loin: "l'homme est lui aussi un animal doué d'une disposition non équivoque à la bisexualité (...) donc c'est trop à la légère que nous faisons correspondre l'activité avec la masculinité, la passivité avec la féminité. Car cette correspondance n'est pas sans souffrir d'exceptions dans la série animale". Ainsi "du fait du redressement vertical de l'être humain et de la dévalorisation du sens de l'odorat, non seulement l'érotique anale mais bien la sexualité tout entière aurait été menacée de succomber au refoulement organique. Je vois là cette résistance autrement inexplicable à la fonction sexuelle, résistance qui, en empêchant la satisfaction, détourne cette fonction de son but et porte aux
10 Mis à part des textes sur l'épilepsie. Il S. Freud (1938), Abrégé de Psychanalyse, Paris, PUF. 12 S. Freud, Inhibition. symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1965. . I3

Sou Igne par nous. 14 S. Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1973. 20

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sublimations ainsi qu'aux déplacements de la libido". Autrement dit, selon A. Le Guérerl5, la "tension spirituelle et l'ascèse détachent l'être humain de son animalité et par conséquent des odeurs liées à la conception" ; "ainsi 1'homme est-il en communication avec le divin". Nous allons suivre plus en détail deux articles de Freud: le chapitre IV de Totem et Taboul6 et l'Avenir d'une illusionI7. Si le premier nous amène à élaborer ce qu'il en est de la pratique sacrificielle dans l'expérimentation animale et vis-à-vis du refoulement de l'animalité, le second nous montre, à travers l'évolution de l'animisme aux monothéismes comment ceux-ci, dans le symbolisme du sacrifice du Fils de Dieu, restituent la pulsion infanticide propre à l'humain, et dont l'animal va être la

cible admise. Un animal de sacrifice, l'agneau, et un animal de
consommation, le cochon, vont concrétiser le parallélisme que nous percevons dans les deux situations sacrificielles en questionnant leur lien étroit avec l'animalité dont se défend l'homme.

II L'expérimentation animale implique de nos jours un effort - tout relatif - pour éviter à l'animal des douleurs physiques; la vivisection, prônée par Descartes, s'est prolongée jusqu'aux débuts de notre siècle, et n'a cédé, officiellement, que devant la ténacité des Ligues de protection de l'animal ou la pression des Ligues antivivisectionnistes. Plus difficile à remettre en question est l'expérimentation animale qui suppose
15 A. Le Guérer (1988), Les pouvoirs de l'odeur, Paris, Ed. Fr. Bourin. 16 S. Freud (1945), Totem et Tabou, Paris, Payot. 17 S. Freud (1927), L'Avenir d'une illusion, in Œuvres complètes, t. XVIII, Paris, PUF, 1994. 21

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des méthodes anesthésiantes, encore que nous ne sachions pas toujours ce qui se passe dans le secret des laboratoires, ni dans l'inconscient des expérimentateurs. Cette expérimentation reste basée sur l'anthropocentrisme. Robert Delortl8, historien médiéval contemporain, souligne comment "l'homme occidental ... s'affirme dans sa vision anthropocentrique du monde, comme le maître créé à l'image du Dieu judéo-chrétien qui lui a donné pouvoir sur la nature", Dieu que l'homme s'est créé. Nous sommes du même coup au cœur du grand débat sur Nature et Culture dont Roland Kaehr, conservateur adjoint du musée d'Ethnographie de Neuchâtel19 souligne "l'artificielle rupture" entre elles. Il y a un premier paradoxe dans l'usage de

l'expérimentation animale: toute fraction d'âme est déniée à
l'animal; on ne tiendra pas compte, par exemple, de ce que peut vivre l'animal séparé de son groupe et ainsi, quoi qu'en pense le Pro Changeux, c'est bien une position dualiste qui est implicitement postulée. Autre paradoxe enchaîné au précédent, une dimension religieuse sacrificielle20 ("pour le bien de l'humanité"), venue de la nuit des temps, comme "inertie rituelle", marque cette pratique; comment la justifier aux yeux de la science? La légitimation de l'expérimentation animale veut ignorer la "nature" de l'objet du refoulement: lent processus volontariste ou peut-être instinctif de l'hominisation que les préhistoriens nous montrent à l'œuvre. Ce n'est pas pour autant que l'animalité de l'être humain soit abolie et ceci nous amène à bien des réflexions sur la difficulté à penser le lien entre soma et ~syché. Ainsi devons-nous comprendre l'effort de F. Roustang I, devant certaines impasses de la psychanalyse, promouvant le terme d' "animalité" en place
18 R. Delort (1984), Les animaux ont une histoire, Paris, Seuil, colI. "Histoire". 19 R. Kaehr (1987), Des animaux et des hommes, avant-propos, Musée d'Ethnographie, Neuchâtel, Suisse. 20 M. DUe (1993), Préhistoire des religions, Paris, Masson. 21 F. Roustang (1980), Influence, Paris, Ed. de Minuit, colI. "Critique". 22

d' "inconscient". Lorsqu'à travers cette question de l'expérimentation animale - dont le but est la santé du corps de l'homme, mais pas celle de son psychisme, puisque celui-ci n'est que faiblement accordé à l'animal "de laboratoire" - on perçoit la passion déployée par les deux partis, passion à l'œuvre depuis la coexistence dans les sites funéraires de paléolithique inférieur22, de crânes humains porteurs de traces d'actions violentes, retrouvés dispersés parmi des ossements animaux traités de la même manière, passion vécue dans la plus grande ambiguïté, la plus grande ambivalence, on est amené à relire le thème central 23 de Totem et tabou. Nous nous attacherons à suivre l'enchaînement d'idées de Freud, avant tout dans le chapitre IV : "Le retour infantile du totémisme". Avant cela, Freud a abordé "l'immense domaine de ce que l'on désigne sous le nom d'animisme", ce "système intellectuel" qui est une "théorie des représentations concernant l'âme" et plus largement "la théorie des êtres spirituels en général". "On distingue encore, ajoute Freud, un animatisme qui est la doctrine de la vivification de la nature que nous trouvons inanimée et auquel se rattachent l'animalisme et le monisme". Participant du principe de la "toute-puissance des idées", l'animisme serait à rapprocher à ce titre de la névrose obsessionnelle (et de "sa manière de penser primitive"), mais aussi du domaine de l'art. L'animisme impliquerait "les conditions préalables de toutes les religions". Il correspondrait au stade narcissique, si l'on tient compte de "la grande valeur (...) que le primitif et le névrosé attribuent aux actions psychiques". De façon certes schématique, mais avant tout idéalisante, Freud va ensuite faire correspondre la phase religieuse "au stade d'objectivation", et la phase scientifique à l' "état de maturité de l'individu".
22 M. Otte (! 993), Préhistoire des religions, Paris, Masson. 23 S. Freud (! 945), Totem et tabou, Paris, Payot.

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Le chapitre 4' est envahi par les animaux: nous savons que ce chapitre va insensiblement progresser vers son but et son apogée: le fantasme du meurtre du père de la horde primitive. Reprenant d'abord la question du totémisme, Freud rappellera que "l'animal totémique est un produit des transformations animales de l'âme humaine". Nous évoquerons ici l'ouvrage de Philippe Descola24 qui décrit, chez les Jivaros-Achuar, le "Wakan", sorte de principe immatériel du genre de l'âme. Il se transforme, en quittant le corps peu avant la mort, en un "Iwiank", hantant la maison jusqu'à la dissolution des chairs. Alors, il se transforme en animal dont l'espèce va dépendre de la partie du corps où il résidait immédiatement avant son départ. L' "Iwiank" désigne

les diverses manifestations, notamment animales, de l'âme des
morts. Ainsi les morts voient-ils les vivants grâce aux yeux des animaux où ils s'incarnent. "La cosmologie" des Achuar ne discrimine pas entre les humains et les non-humains, mais introduit seulement les distinctions d'ordre selon les niveaux de communication. Revenons-en à Freud: il va alors s'interroger sur l'origine de l'exogamie dans les rapports de celle-ci avec le totémisme, pour conclure, dans une tournure singulière, à l' "impossibilité de l'existence d'une aversion innée pour les rapports incestueux". Et il poursuit avec les animaux, en opposant l'attitude de l'enfant à l'égard des animaux, dans ses nombreuses analogies avec celle du "primitif', à l'attitude de l'adulte. Freud trouve dans les "zoophobies", si fréquentes chez l'enfant, à la fois l'identification complète avec l'animal totémique et l'attitude ambivalente à son égard. L'animal totémique, désigné parfois comme l'ancêtre, est un substitut du père: "le système totémique est né des conditions de l'œdipe". Puis Freud s'appuie sur l'ouvrage de Robertson Smith
24 Ph. Descola (1993), Les lances du crépuscule, Paris, Plon, colI. "Terre humaine".

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