L'ARBRE SACRÉ

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La jeune esclave entama péniblement les premières dunes. Quand les mâts du navire négrier disparurent à l’horizon, elle comprit qu’elle était livrée sans merci au désert. Elle pensa à sa vie paisible dans son village d’Afrique. Et tout de suite, surgit l’arbre aux esprits. C’était un vieux et immense baobab couturé de grosses verrues. Plus redoutable que le pire des ennemis. Ceinturé d’obsédants interdits. Un jour, elle voulut aller au-delà de l’interdit…
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296382008
Nombre de pages : 128
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@ L'Harmattan, 1998 ISBN' 2-7384-7549-3

L'ARBRE SACRÉ

Collection Lettres des Caraïbes dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou
Déjà parus

Lucie JULIA,Mélody des Faubourgs, 1989. Alice DELPECH La dame de Balata, 1991. , Alice DELPECH ,La dissidence, 1991. Michel PONNAMAH ,Dérive de Josaphat, 1991. Roger PARSEMAIN ,L'Absence du destin, 1992. Sonia CATALAN,Clémentine, 1992. Daniel BOUKMAN jusqu'à la dernière pulsation de nos veines (réed.), ,Et 1993. Clothilde G. THÉMIA,La/éodale. Majorine à la Martinique, 1993. Daniel BOUKMAN Chants pour hâter la mort du temps des Orphée ou , Madinina île esclave..., 1993. Ernest MOUTOUSSAMY Des champs de canne à sucre à l'Assemblée , nationale, 1993. Jeanne MAX, Jivaros, 1993. ERNESTMOUTOUSSAMY, Chacha et Sosso, 1994. Yanick LAHENS, Tante Résia et les Dieux, (nouvelles), 1994. Jean-Louis BAGHIO'O,Choutoumounou, 1994. Joscelyn ALCINDOR Cravache ou le nègre Soubarou, 1995. , Ernest MOUTOUSSAMY ,Aurore, (réed.), 1995. JEANZébus, Deux et deux/ont quatre, 1996. Pascale BLANCHARD-GLASS, Correspondances du Nouveau Monde, 1996. Sylviane TELCHID,Throvia de la Dominique, 1996. Evelyne TROUILLOT, chambre interdite, 1996. La Jocelyn ALCINDOR, Zabriko Modi, 1997. Jean ROCH,Grigne au vent, 1997. Michel ECLAR,Les champs coloniaux du malheur, 1997. Sylvaire Jean ZÉBUS,[dora, 1997. Liliane LISERON, a plaie danse avec la douleur, 1998. L Mona GUÉRIN,Mi-Figue Mi-Raisin, 1998. José LE MOIGNE,Chemin de la Mangrove, 1998.

Danielle Dambreville

L'ARBRE SACRÉ

L'esclave de Guinée

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remarque

Il Y a quelques années de cela, dans la série les grands déserts du monde, fut diffusée une émission télévisée sur le désert du Namib. Cette émission commençait par montrer un squelette recroquevillé, perdu dans l'immensité du désert. Ce squelette intact était celui d'une femme et était vieux de plusieurs siècles. Il repose actuellement au musée de Lüdéritz, exactement dans la même position où l'avaient trouvé les premiers grands aventuriers qui traversèrent d'est en ouest l'Afrique du sud. Ce squelette très émouvant était, disait-on, celui de l'Esclave de Guinée. Cette histoire pourrait être son histoire.

L'auteur

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L'océan était en folie, se démenant dans une joie sauvage. De grosses vagues agressives se succédaient dans un rythme infernal pour aller se fracasser, plus loin, sur la grève, en une explosion d'écume. La chaloupe paraissait ridicule dans cet univers d'éléments déchaînés. Tout le monde avait peur mais personne ne parlait. C'était un silence instinctif, animal, où se jouent la vie et la mort. C'était aussi un silence où chacun essayait de gérer sa crainte de mourir en pensant, au pire, renaître dans une vie meilleure. On entendait seulement le souffle rauque des rameurs qui s'épuisaient à souquer ferme, contre le vent, contre l'océan, contre d'invisibles récifs, contre tout. Cet obstacle qui restait à franchir, ces quelques dizaines de mètres de mer démontée qui les conduiraient au rivage, étaient le défi impossible que chacun devait relever. Ils étaient tous cette incertitude entre le navire négrier qui paraissait immense avec ses mâts sans voiles, posé là-bas, quelque part, sur l'océan et cette terre qui les attendait. La chaloupe semblait s'amuser de cela; elle avançait puis reculait, avançait encore pour reculer tout autant, ou prenait une direction puis changeait brutalement de cap. Les rameurs n'en pouvaient plus; si c'était possible, ils auraient supplié cet océan cruel et capricieux. Finiraient-ils par aborder?

Il

Il y avait les rameurs, les deux soldats, le capitaine, le curé et l'esclave. Le curé s'occupait à rabattre sans arrêt les pans de son habit que le vent dérangeait. Le capitaine se voulait impassible sous sa barbe frisée et sous son regard gris et glacial. Les soldats, avec leur hallebarde tendue, semblaient prêts à accomplir n'importe quoi. Les rameurs ne pensaient qu'à la côte qu'il fallait atteindre. La jeune esclave tremblait sous sa chemise légère et ses jupons sales. C'était un tremblement incontrôlable et elle faisait un effort pour maîtriser le claquement de ses mâchoires. Elle regardait tour à tour la mer menaçante et l'horizon sombre de terre qui paraissait inaccessible. C'était la situation la plus terrible qu'on puisse concevoir. Et sa tristesse était grande, peut-être aussi grande que ce pays de nulle part dont elle distinguait très mal les contours et qui semblait surgir d'un mauvais rêve. C'était, en effet, un pays étrange qui se résorbait dans une grisaille bleutée. On n'apercevait que la côte sur laquelle s'abattait, en gémissant, un vent lugubre provenant de lointains abysses, furieux et inapaisable. Une côte inhospitalière, inhabitée, cuivrée par endroits, où le bruit de l'océan hérissé de crêtes blanches, se mêlait perpétuellement à la plainte sauvage du vent. Il n'y avait pas de soleil et un ciel indécis, très bas, bouchait l'horizon. Pays de vent, de galets et de sable que même les oiseaux marins semblaient avoir fui. Cette côte ne donnait vraiment pas envie d'accoster et on l'avait nommée la Côte des 12

Squelettes.

L'air était vif. On était à l'extrême sud de l'Afrique. Le navire négrier avait longé des jours durant cette Côte des Squelettes qui sculpte sur plus d'un millier de kilomètres l'énigmatique désert du Namib. Bientôt, les eaux de l'Océan Atlantique et de l'Océan Indien vont furieusement se rejoindre. La chaloupe tanguait affreusement, dans un équilibre précaire; l'effroi se lisait de plus en plus dans les regards. Allait-on chavirer? Lajeune esclave se demandait, fataliste: "Dieu du ciel et de la terre, à quelle horreur vais-je encore assister ?" Mais rien ne transparaissait de son beau visage ciselé par le malheur . Le bruit terrifiant d'une coque qui se brise alarma tout le monde. Les rameurs rentrèrent précipitamment les rames. On attendait et le curé ferma les yeux. Les secondes devenaient éternité. La chaloupe glissa sur de la pierre, peut-être une espèce de corail émoussé par le temps, poussée par la force d'une énorme déferlante. La terre était là, à portée de main. Après un dernier soubresaut, la barque s'immobilisa. Ils avaient atterri sur une plage austère où s'emmêlaient sable gris et rochers rougeâtres, barrée par un chapelet de dunes où se déposaient les nuages. Le paysage était ahurissant, incertain, insaisissable, se 13

dérobant dans un voile de brume pour se multiplier mystérieusement à l'infini. Seule, l'odeur de la mer, puissante, iodée jusqu'à l'étourdissement, semblait appartenir à un monde connu. "ouf!" entendit-on et chacun posa pied à terre.

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