L'ART AU XXe SIÈCLE ET L'UTOPIE

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Aujourd'hui décrédibilisée par la pensée post-moderne qui la rejette, ou détournée de manière perverse par les idéologues qui se servent de ce concept pour légitimer l'actuel devenir du monde, l'utopie reste néanmoins un objet de confrontation et de polémique. Dans l'art actuel elle continue à se manifester principalement en termes de " micro-utopies " ou d'utopie technologique. Cet ouvrage cherche à faire le point sur le rapport entre l'art au XXe siècle et l'utopie, en donnant la parole à des théoriciens et à des artistes.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296425774
Nombre de pages : 384
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L ART

AU XXE SIÈCLE ET
)

L UTOPIE

Conception graphique: Philippe Geerts Photographies et illustrations: droits réservés.

L'ART AU XXE SIÈCLE
L UTOPIE

,

ET

Réflexions et expériences

Sous la direction de Roberto Barbanti et Claire Fagnart

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9874-4

À ÉLODIE VITALE

SOMMAIRE

Roberto Barbanti et Claire Fagnart, Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il Première partie

Philosophie de l'art et utopie Roger Dadoun, Utopie: l'émouvante rationalité de l'inconscient. . . . . . . . . . . . . 23 Daniel Charles, Musique Expression Liberté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41 . René Schérer, Lieux d'utopie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67 Art actuel et utopie Claire Fagnart, Faillitede l'utopie moderne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 99 Roberto Barbanti,
L'art techno-cyber : la dérive technicienne de l'esprit utopique dans l'art du XXe siècle. L'utopie à l'époque de l'ultramedialité.. . . . . . . . . . . 121 Lorraine Verner, L'utopie comme figure historique dans l'art.. . . . . . . . . . . . . . . . 175

Art et utopie dans l'histoire Laura Malvano, L'utopie de l'art social:
Saint-Simon et
«

la partie poétique du nouveau système ». . . . . 215

Fanette Roche-Pézard, L'île de Savinio ou l'utopie régressive. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 225 José Vovelle, Utopie et surréalisme: Eros et « Lesarchitectes». . . . . . . . . . . . 235

Mi Young Kim, L'utopie de Fluxus :
«Tout est art et l'art c'est la vie
»

(Ben).. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 255

Corinne Melin, Utopie, idéologie et art conceptuel: une relation possible? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 267 Elida Tessier, "Cosmococa "_" pocalipop6tese "_" arangolés" : A P Le Supra-sensoriel dans l'expérience d'Hélio Oiticica. . . . . . . . 279 Deuxième partie

Vers une pratique de l'utopie
Diethart Kerbs, Traces du Principe Espérance au XXe siècle. Alexandre Schwab, un théoricien de l'architecture résistant oublié.

et 293

Giovanni Joppolo, Gibellina, l'utopie inachevée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 307 Jean Starck, Le Bauhaus invisible. (Une utopie déraisonnable). . . . . . . . . . . 321 Françoise Rod, Vers une pratique de l'utopie.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 341 Annie Couëdel, REG'ARTS: de l'utopie à la réalité. Une pédagogie à Vincennes, lieu de tous les possibles. . . . . . . .357 Aldo Vitale, Maurizio Diana, Domènico Extraits de La Queue de l'utopie (Roma,De Luca Edizioni d'arte, 1989). .. Pasquariello Dègo, 369

Roger Dadoun, Pour Aldo Vitale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 381

INTERVENANTS

Roberto Barbanti, Université Paul Valéry de Montpellier. Daniel Charles, Université de Nice, Sophia-Antipolis. Annie Couëdel, Université de Paris VIII. Roger Dadoun, Université de Paris VII. Domènico Pasquariello Dègo, artiste.

Maurizio Diana, artiste. Claire Fagnart, Université de Paris VIII. Giovanni Joppolo, critique d'art, commissaire d'expositions, attaché à l'Inspection générale des enseignements artistiques à la D.A.f?,docteur en esthétique. Diethart Kerbs, Hochschule der Künste, Berlin.

Mi Young Kim, Université de Kyuing-Nam, Corée. Laura MaIvano, Université de Paris VIII. Corinne Melin, Université de Paris VIII. Fanette Roche-Pézard, Université de Paris I.

Françoise Rod, artiste, docteur en esthétique. René Schérer, Université de Paris VIII. Jean Starck, artiste. Elida Tessier, Université de Porto Alegre, Brésil. Lorraine Verner, Université du Québec à Chicoutimi. Aldo Vitale (t), Université de Paris III, ancien Directeur de la Maison de l'Italie (Cité Internationale Universitaire de Paris). José Vovelle, Université de Paris I.

INTRODUCTION Roberto Barbanti et Claire Fagnart Cet ouvrage paraît alors que la question de l'utopie semble faire événement. Nombre d'articles, de revues, de livres, d'expositions abordent la thématique et force est de nous interroger sur le pourquoi de cet engouement, aux résonances médiatiques, auquel nous participons néanmoins. On peut bien sûr dénoncer l'utilisation idéologique du mot, on peut évoquer une appréhension de la dimension imaginaire du terme à l'occasion du passage de millénaire. Mais au-delà, cette abondance éditoriale nous apparaît comme le symptôme d'un malaise, voire d'un mal-être, dans notre monde actuel, générant un besoin d'ailleurs. Cette profusion culturelle serait-elle une réponse à cette inquiétude, réponse sans danger, sans risque, sans engagement, simplement "utopique", convenant parfaitement aux tenants de la mondialisation capitaliste? Ou serait-elle le signe de l'exigence renouvelée de la critique, de la volonté retrouvée d'un changement du monde? Si rapide soit-elle, cette interrogation sur l'actuelle faveur éditoriale de l'utopie, laisse immédiatement apparaître la complexité de la question, et aussi sa dimension idéologique. La structure de l'ouvrage - regroupement de réflexions multiples, témoignages diversoffre un éventail de perspectives qui, nous le souhaitons, devraient rendre compte de cette complexité et nous permettre d'échapper à une approche par trop unidirectionnelle. Certes, notre problématique n'est pas celle de l'utopie en générai mais celle de ses liens avec l'art au XXe siècle. L'échange entre l'art et l'utopie n'est bien sûr pas circonscrit au seul XXe. Amorcé avec les Lumières, il se précise au XIXe siècle, comme le montre

bien le texte de Laura Malvano sur le « nouveau système» de Saint
Simon. Mais au début du XXe, pour des raisons historiques, politiques, idéologiques, philosophiques, etc., l'art et l'utopie se trouvent foncièrement liés. À cela il faut ajouter que l'utopie, à cette

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L'ART AU XXÈME

SIÈCLE ET L'UTOPIE

époque, semble intervenir comme un contrepoids à l'isolement soudain et relativement nouveau de la création artistique, une contrepartie indispensable à l'autonomisation et à la "nomadisation" de l'art moderniste. On enfonce donc des portes ouvertes en rappelant que l'utopie est une notion inévitable dès lors que l'on cherche à mener une réflexion sur l'art du XXe siècle. Les avant-gardes historiques furent déterminées par un élan utopique considérable1 : elles furent soustendues par le désir de changer le monde par l'art, elles furent animées par la volonté plus ou moins explicite d'orienter le futur collectif vers un projet unique. Des artistes comme Piet Mondrian, Vladimir Tatline, André Breton pensaient que leurs œuvres pouvaient, d'une manière ou d'une autre,jouer un rôle de régénération du monde. Après la seconde guerre mondiale, les néo-avant-gardes furent portées par l'idée de mêler art et vie dans un processus de libération unanime et de créativité généralisée. Mais aujourd'hui, la question de l'utopie dans l'art se pose de manière toute différente: soit en termes de rejet2 ; soit en termes de réactualisation du concept selon de nouvelles modalités "interstitielles" et "transversales" faisant alors parler "d'hétérotopie" ou de "micro-utopies" ; soit enfin en termes d'utopie technique, cette nouvelle espérance incarnée et basée sur le déploiement technologique3. Il est généralement admis que l'utopie - en tant que pensée unique - a été génératrice d'idéologies totalitaires, de redoutables régimes politiques. La chute de ces régimes est allée de pair avec une mise en question radicale de l'utopie comme si le lien les unissant était un lien élémentaire de simple transitivité. Toute réflexion sur l'utopie se devrait donc d'examiner cette transitivité, sa pertinence et ses limites. Bien que le rejet de l'utopie soit articulé à une critique légitime de son caractère prométhéen, globalisant et généralisateur, l'alternative actuellement proposée est celle de la mondialisation et de la domination sans limite de la nature. La contradiction dévoile facilement le caractère idéologique de l'argumentation. Enfin,si la critique de l'utopie conduit à une forme d'impuissance, à un "laisserfaire" contraire à tout engagement cohérent et résolu, si cette critique génère malaise et malheur au plan concret, il est impératif de ne pas s'en contenter, de la dépasser. En ce sens, le refus d'une prise en charge du destin collectif des êtres humains, aussi justifié soit-il,

INTRODUCTION

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ne doit en aucun cas annuler la nécessité de réfléchir aux enjeux collectifs. Quelles sont les incidences, sur la production artistique, de l'éviction du lien de l'art à l'utopie, éviction qui est à la fois un des indices et un des fondements du postmodernisme? Il y a néanmoins des réponses possibles à cette critique de l'utopie. Pour Gianni Vattimo, il y aurait passage de l'utopie à "l'hétérotopie",passage d'une utopie unitaire et globalisante à un ensemble différencié d'utopies multiples en adéquation avec la conscience que la vérité comme la beauté sont irréductibles à un flux historique unique (il n'y a plus que des vérités et des beautés locales). Du point de vue artistique, ces "micro-utopies" sont toujours déterminées par une critique du présent institutionnel, idéologique, social, etc.. Elles concernent des artistes qui ne peuvent concevoir un art sans prise de position vis-à-vis de la cité. Dans la mesure où elles se font partielles plutôt que globales, dans la mesure où leurs projets se font multiples plutôt qu'hégémoniques, peut-on les considérer comme une alternative à "l'utopie moderne" ? Enfin nous sommes bien obligés de constater, comme l'affirme Virilio, que l'utopie aujourd'hui s'est déplacée du côté de la science4. Une analyse rigoureuse des nouvelles "utopies techniciennes" amènera à douter de leur caractère utopique et de leur fondement critique réel: l'utopie invoquée cherche à faire valoir que ces technologies sont au service de l'humanité plutôt que de l'argent, du pouvoir et de leur propre déploiement. Ici, l'usage abusif du terme d'''utopie'' est une manipulation sémantique à visée idéologique.

Bien plus inquiétantes sont les "biotechnologies" « parce qu'il y est question du corps »5. Là,plutôt qu'une manipulation sémantique,
s'opère un déplacement
« le

conceptuel

faisant de l'utopie non plus
»6 dans

projet d'un monde meilleur, mais d'un être meilleur

le

sens d'un surhomme génétiquement engendré. Quelles sont les manifestations de ces (fausses) "utopies" techniciennes au niveau artistique? Toutes ces questions sont à l'origine de ce livre, même si elles n'y sont pas toutes développées. Elles établissent clairement que la problématique de "l'art et l'utopie" trouve d'inévitables prolongements dans celle de la post-modernité. Et si nous ne voulons pas sous-estimer des positionnements théoriques qui nous renvoient à un ensemble de problématiques incontournables et indéniables selon lesquelles une pensée "faible"

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L'ART AU XXÈME

SIÈCLE ET L'UTOPIE

semble s'imposer, peut-on pour autant se satisfaire de ce "discernement", sans plus poser la question de notre responsabilité? Le constat d'un monde sur lequel il n'y a pas d'emprise possible, quelle que soit sa "justesse" (qui reste à prouver), génère, par le biais de l'autocensure et du conditionnement, la généralisation du renoncement. Pour toutes ces raisons, il nous semble nécessaire de réaffirmer avec vigueur l'urgence à la critique d'un monde dont la "folie" ne cesse de nous heurter et l'exigence toujours actuelle de l'engagement dans des projets de construction d'une société
« juste

et fraternelle ».Ces projets, dont nous parlent avec convic-

tion et force Arrigo Colombo dans ses livres7, nous semblent trouver confirmation dans les témoignages présentés dans cet ouvrage. Cependant, la gravité de ces questionnements n'explique pas à lui seul ce recueil. C'est aussi parce que ces problématiques ont toujours été présentes dans la pratique pédagogique et intellectuelle de Elodie Vitale que ce livre,souhaitant lui rendre hommage, s'y consacre. Elodie Vitale a enquêté sur les éventuelles possibilités d'une implication de la pensée utopique dans l'enseignement et dans la pratique de l'art à travers son exigence d'une pédagogie stimulant la créativité des étudiants, ses recherches théoriques sur la complexité de l'engagement utopique du Bauhaus et sa volonté d'établir sans relâche un échange entre ces deux pans de son travail. Par cette volonté, Elodie fait, à nos yeux, figure d'exemple. Tout ceci peut aussi être mis en perspective avec la fondation du département d'arts de l'Université de Paris VIII en 1969 auquel Elodie Vitale a participé. Ce projet avait au départ un caractère utopique dans les méthodes d'enseignement et dans les contenus: pour la première fois l'enseignement universitaire de l'art était pensé non plus exclusivement en termes académiques d'histoire et d'histoire de l'esthétique, mais comme lieu d'observation et d'analyse critique du monde contemporain et particulièrement de l'art en train de se faire; pour la première fois l'enseignement universitaire de l'art était fondé sur une volonté d'interaction entre théorie et pratiques.

Ce livre se situe donc en résonance avec la problématique et l'expérience de Elodie Vitale. Nous nous sommes appuyés sur son réseau relationnel, faisant appel pour sa réalisation à ses collègues et à ses étudiants. Nous avons tenu à ce que la structure de l'ouvrage reflète sa vie professionnelle. Ainsi avons nous cherché à confronter des approches historiques et théoriques à une réflexion

INTRODUCTION

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sur le monde contemporain et aussi à recueillir des témoignages d'artistes, des récits d'expériences mettant concrètement en œuvre le rapport de l'art à l'utopie. Le texte de Annie Couëdel qui décrit les pédagogies actives qu'elle pratiqua avec Elodie Vitale; les extraits de La Queue de l'utopie qui relatent l'expérience du Comité d'Action Plastique9 en 1969 et sa volonté de donner à l'art une dimension politique progressive, vont dans ce sens. Enfin, c'est en tant que reflet d'une dynamique collective et en relation avec l'histoire personnelle et engagée d'Elodie, que nous avons décidé de clore cet ouvrage par le poème de Roger Dadoun "Pour Aldo Vitale" 10. Les trois premiers textes qui ouvrent cet ouvrage sont strictement théoriques. Ils ont un caractère résolument philosophique. Roger Dadoun traite du renversement du concept d'utopie non plus vers la réalité et le collectif, mais vers le réel, l'inconscient et l'individuel. Daniel Charles envisage la question de l'utopie en rapport avec la problématique de l'expression. René Schérer explore l'hypothèse selon laquelle l'utopie serait immanente à l'œuvre d'art. Suivent trois textes qui cherchent à mettre en perspective l'art actuel avec la question de l'utopie selon trois orientations différentes: Claire Fagnart discute l'hypothèse de la pratique artistique comme "micro-utopie" individuelle; Roberto Barbanti s'interroge sur les rapports entre l'utopie et les nouvelles modalités de la technique; Lorraine Verner cherche à cerner ce qui reste de l'utopie dans «les discours contemporains sur l'art et dans les pratiques artistiques». La question de l'utopie est ensuite abordée sous son jour historique. Faisant suite au texte de Laura Malvano, Fanette RochePézard aborde la thématique de l'île utopique comme "utopie régressive" dans la pratique picturale de Savinio; à partir de la contribution de deux jeunes architectes, René-Guy Doumayrou et Bernard Roger à l'exposition E.R.O.S. (1959/60), José Vovelle inter-

roge l'idée selon laquelle « la vue du monde surréaliste appartient
[...] au domaine des utopies ». Mi Young Kim, Corinne Melin et Elida Tessier posent la question de l'utopie à propos de Fluxus,Art and Language et de l' œuvre de Hélio Oiticica. La deuxième partie de l'ouvrage consacrée aux expériences relate des événements, des tentatives artistiques voire même des vies que l'on pourrait qualifier d'utopiques. Ces récits, ces témoignages, cherchent à faire écho à la réflexion qui précède. Diethart Kerbs sort de l'oubli l'engagement utopique d'un intellectuel allemand, Alexander Schwab (1887-1943) qui fut théoricien, enseignant et

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L'ART AU XXÈME

SIÈCLE ET L'UTOPIE

homme politique engagé, proche du Bauhaus. Giovanni Joppolo relate le projet utopique de reconstruction de la ville de Gibellina en Sicile après le tremblement de terre qui la détruisit le 15 janvier 1968. Jean Starck retrace en poète les aventures du groupe "T0000 Bauhaus invisible" entre 1981 et 1983. Françoise Rod recherche dans le paysage artistique contemporain, les démarches relevant d'une "pratique de l'utopie" et nous relate, en tant qu'artiste, quelques unes de ses propres expériences, animée par cette même volonté. Suivent le texte de Annie Couëdel et une traduction de quelques extraits de La Queue de l'utopie. Comme nous l'avons dit plus haut, l'ouvrage se termine par le poème de Roger Dadoun "Pour Aldo Vitale". De tout cela, semble ressortir une volonté de s'inscrire dans une "éthique de la responsabilité"ll et de l'engagement. Si l'utopie est entendue non pas comme une volonté totalisante, mais comme une critique assortie à une exigence de construction, elle va nécessairement de pair avec l'insoumission et nous la revendiquons. Nous remercions Ingolf Diener pour sa traduction,Vivian Ferran pour son assistance informatique, Philippe Geerts pour sa disponibilité et sa rigueur créatrice, Jean-Paul Olive pour sa confiance et son soutien, Alain Buttard pour son attention amicale et lucide, Michel Derouin pour sa patience et son humour judicieux. Et nous remercions encore une fois Elodie pour le rôle qu'elle a joué dans nos parcours personnels. Notes
1. A ce sujet, cf. Thierry de Duve, "Fonction critique de l'art? Examen d'une question", L'Art sans compas. Redéfinitions dirigée par Christian Bouchindhomme de l'esthétique. Paris, éd. Cerf, colI. Procope et Rainer Rochlitz, 1992, pp. 11-23. du sujet" et de la "fin de l'histoire'',proFukuyama) et radicale nihiliste d'une emprise sur le monde et

2. C'est souvent au nom de la "disparition posées dans leurs variantes libérale (Jean Beaudrillard) donc la caducité qu'est décretée de toute utopie. attitudes,que

(Francis

l'impossibilité

3. Ces deux dernières schématique,

nous relevons pour plus de clarté de manière séparées mais peuvent se superposer, fermement ancrées dans la reou

ne sont pas nécessairement

se croiser, être en synergie. Toutes deux semblent

cherche d'un espace "autre", d'un "non-lieu" à la fois physique, métaphysique

virtuel (cf. Anne Cauquelin, "Lieux et non-lieu de l'art contemporain", Quaderni

INTRODUCTION na 40,hiver 1999-2000,pp. 159-167). 4. Nous ne rentrons structurer pas ici dans le débat sémantique et technique. et théorique

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qui tend à accordés aux

des écoles de pensées différentes selon les significations

termes de science, technoscience 5. Nous reprenons présentation

ici à notre compte des propos tenus par Lucien Sfez lors de sa du numéro 40 de la revue Quaderni, Utopie I: la fabrique

publique

de l'utopie, Paris, éd. Sapientia, hiver 1999-2000. 6. Paul Virilio, "L'Utopie au pied de la lettre", in Christian Colin (sous la dir. de), Design et utopies, Paris, Hazan (diffusion), 2000, p. 51.
7. Arrigo Colombo, voir par exemple 1997. L'Utopia. Rifondazione di un 'idea e di una sto-

ria, Bari, Delalo,

8. Le fait que Paris VIII fut la première diants salariés non-bacheliers université à l'utopie.
9. Ce "C.A.P." se tenait de Paris, dirigée à la Maison

université

française

à accueillir

des étu-

peut aussi être mis en rapport avec le lien de cette

de l'Italie

de la Cité Internationale

Universitaire

pendant

vingt ans par Aldo Vitale, mari d'Elodie.

10. Ce texte a été lu à la Maison de l'Italie lors de l'hommage à la mémoire d'Aldo Vitale le lundi 7 juin 1999.

qui avait été rendu

Il. Peut-être peut-on évoquer Hans Jonas et son

«

principe responsabilité ».Cf.

Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris,éd. du Cerf, 1990. (Traduit de l'allemand, 1ère éd. 1979).

PREMIÈRE

PARTIE

PHILOSOPHIE DE L'ART ET UTOPIE

UTOPIE:

L'ÉMOUVANTE RATIONALITÉ L'INCONSCIENT

DE

Roger Dadoun Avec une remarquable constance, la notion d'utopie oppose aux analyses et approfondissements effectués par de nombreux auteurs, de façon souvent illuminatrice, la lourde rumeur de son "peu de réalité". Elle traîne toujours, dans son sillage, telle une queue de comète, une charge négative, ou dépréciative: dans les propos naïfs comme dans les discours savants, on la voit associée, quasi systématiquement, aux notions d'illusion, d'évasion, de fantaisie nébuleuse, de rêverie définie comme "songe creux" et, évidemment, par dessus tout,d'irréalité. On sait à quel point l'étiquette d'''utopiques'', collée par toute une gnose marxiste, ou apparentée, aux socialismes d'un Fourier ou d'un Leroux leur a été funeste - rejetés qu'ils étaient ainsi du côté du fantasme et du délire. On pourrait se contenter de voir, dans l'usage commun et généralisé du terme d'''utopie'', une simple inertie de langage, une stéréotypie caractéristique d'un discours profane et superficiel - et comme l'écho, banalisé, d'un usage polémique et idéologique nourri de ce que l'on pourrait nommer, indifféremment, empirisme, réalisme, ou positivisme. Mais la persistance de la rumeur dévalorisatrice, et sa résistance aux éclairages historiques comme aux plus exigeants efforts de rationalité invitent à rechercher une source ou une fonction plus singulières, plus insolites, de l'utopie - et à les rechercher, il n'y a pas d'autre choix possible, du côté de l'inconscient. Il ne suffit pas de considérer l'utopie, pourrait-on dire en recourant au lexique psychanalytique, dans ses contenus manifestes, par ailleurs indispensables; il importe de débusquer ses contenus latents. Il s'agirait, en quelque façon, de substituer à l'expression habituelle, combien vague et confuse, d' "esprit d'utopie", quelque chose comme un "inconscient d'utopie"; de voir, donc, dans l'utopie, une formation de l'inconscient, mais une formation tout à fait inhabituelle, en ce qu'en elle viendrait se déployer, s'avérer ce que

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PHILOSOPHIE

DE L'ART

ET UTOPIE

l'on a toujours refusé à l'inconscient: la rationalité - une rationalité qui pourrait être qualifiée, compte tenu de l'intensité des affects impliqués, d'émouvante. Au plein sens de chacun des termes: l'utopie expose l'émouvante rationalité de l'inconscient. Deux vecteurs antagonistes

Pour indiquer, de la façon la plus simple, le sens de l'opération proposée, on conviendra de placer, au dessus du mot "utopie", la flèche d'un vecteur. Dans l'idée courante que l'on se fait de l'utopie, la flèche est orientée,selon la pratique mathématique habituelle, de gauche à droite,de l'arrière vers ravant; et ce qui est visé de la sorte, le but recherché, c'est la réalité. Il est convenu ainsi que l'utopie a pour vocation, est orientée en tout cas vers sa réalisation. Cible d'un tel vecteur, d'un tel fléchage: le réel! Nous proposons d'aller franchement à contre-courant, d'inverser le sens de la flèche, et de tracer un vecteur antagoniste, qui irait de droite à gauche, de l'avant vers l'arrière, c'est-à-dire à l'opposé de la réalité; qui s'en écarterait radicalement. Et où donc, en vérité, pourrait aller s'enfoncer, se ficher notre flèche, sinon dans ce qu'il faut nommer, à défaut d'autre terme, l'inconscient? Disons cela de manière plus explicite: au lieu de suivre la pente habituelle, d'aller en aval, et ainsi d'avaliser, de confirmer une paresse d'esprit, un usage mécanique du mot "utopie", nous cherchons, en supposant qu'elle existe, à remonter vers une source; au lieu de prolonger la rumeur malséante et malsaine, et de pousser vers un plus-en-avant, vers un au delà de l'utopie, qui déboucherait sur quelque transcendance plus ou moins imprégnée de lumière, des Lumières, nous nous tournons, dans une torsion laborieuse et contraire, vers un en arrière, vers un en deçà, qui risque de nous conduire vers on ne sait quelle trouble et obscure profondeur...
Deux conceptions opposées de l'Utopie Temps géométrique
PRÉSENT

Temps de l'Inconscient
FUTUR

.

t

OMBILIC

DU TEMPS

RÉALITÉ

RATIONALITÉ IDÉALE SUBLIMANTE

t

....

PRÉSENT

RATIONNALITÉ ÉMOUVANTE DE L'ICS

PRINCIPE DE RÉALITÉ

.
UTOPIE
Conception traditionnelle

~
UTOPIE
Conception psychanalytique

UTOPIE:

L)ÉMOUVANTE

RATIONALITÉ

DE L'INCONSCIENT

25

A l'issue de cette opération de renversement, de retournement, que l'on peut aussi considérer comme un détournement, nous nous trouvons, de façon claire et nette, devant deux vecteurs antagonistes, expression figurée de deux mouvements ou de deux démarches renvoyant à deux conceptions de l'utopie de sens complètement opposé: rune, la plus courante et objet d'une quasi unanimité - à notre sens, désastreuse -tourne l'utopie vers la seule réalité, ne l'évalue et ne l'apprécie que dans la perspective de sa réalisation, d'un passage à l'acte; l'autre, en revanche, celle que nous tentons ici de cerner, tourne délibérément le dos à la réalité, et tourne l'utopie vers l'inconscient, dans l'espoir d'y trouver un ancrage original, des ressources et une orientation inédites.

Trois séquences

en Utopie

Laissant pour le moment en suspens les deux points d'aboutissement des conceptions de l'utopie que nous venons d'indiquer: réalité d'un côté, et inconscient, à l'opposé, de l'autre, il est utile de distinguer, dans le travail de l'utopie, trois séquences, ou moments, développements, lignes de force, etc., caractéristiques: 1. l'utopie nous apparaît d'abord, de la façon la plus visible, la plus concrète, comme cet objet, matériel, où elle s'expose, ce livre que nous tenons ou avons tenu entre nos mains, et qui a pour titre: "L'Utopie" - nom donné parThomas More, l'auteur, à son île imaginaire, laquelle, pour être admirable et célèbre et paradigmatique, n'en demeure pas moins une île de papier, n'est rien d'autre qu'un texte, le produit d'une écriture. L'utopie est ainsi, de prime abord, ce qui est écrit, ce qui s'écrit - l'utopie est écriture, avec tout le travail spécifique que cela implique, où se combinent de façon complexe fantasmes, imaginaire, perceptions objectives, pratiques de langue et élaboration rationnelle. Il est vrai que l'on peut faire état d'autres signes que les signes langagiers, littéraires: architectes, urbanistes, organisateurs de fêtes, artistes, politiciens, etc. peuvent "écrire" ou inscrire leurs utopies à l'aide de signes monumentaux, urbains, plastiques, avec des costumes, des fards, des flonflons, avec la chair même, pantelante ou trafiquée, de l'humanité. Mais peut-être faut-il voir là, aussi, une pratique "livresque" de la réalité, la dimension d'utopie résidant précisément dans cette sorte d'application "livresque", où écriture, "inscription" se trouvent déplacées, déportées sur des agencements matérieis ou organiques Cà titre d'illustration, on exhibera le corps du prisonnier, dans La colonie pénitentiaire, de Kafka, où

26

PHILOSOPHIE

DE

L'ART

ET UTOPIE

une machine d'inscription, une herse, écrit la sentence à même la chair souffrante) ; 2. ce que le texte utopique propose, par ailleurs, c'est avant tout une construction sociale, une organisation qui se veut novatrice, inouïe, extraordinaire, merveilleuse ou apocalyptique de la condition humaine envisagée, si possible, dans tous ses aspects: travail, pouvoir, relations, amour, connaissance, etc. En même temps qu'elle s'efforce de ne négliger aucun détail, parfois parmi les plus dérisoires, une telle construction se donne comme synthétiq ue, exhaustive, elle s'offre comme un modèle, une forme parfaite, achevée, idéale; 3. cette construction d'une société neuve, cette organisation admirable et totale de l'existence humaine s'effectuent, de manière évidente, souvent enthousiaste, voire exhibitionniste, sous le signe de la raison; c'est la raison qui assure, règle, poursuit et légitime la construction utopique, avec une insistance telle que la rationalité prend l'allure d'une rationalisation, elle-même bien proche d'une ratiocination. Sont mobilisées aussi bien une raison instrumentale, artisanale, technicienne, procédant par calculs pointilleux, mensurations multiples, modulors et autres bricolages du nombre d'or (dans l'ouvrage de Zamiatine, Nous autres, l'ingénieur-mathématicien ne jure que par le nombre, et il exalte le taylorisme, lequel se targue d'être le modèle de l'organisation "scientifique", "rationnelle", du travail), que la Raison, avec un grand R, triomphant comme principe supérieur de l'humanité et seule digne de décider du sens total de son existence. Rationalisation, organisation et écriture composent un triptyque décrivant ce qu'il y a de plus apparent, de plus manifeste, et même de spectaculaire, dans le travail de l'utopie. Ces trois séquences, moments ou procédures sont présents, on le vérifierait aisément, à des degrés divers, et selon des articulations plus ou moins originales et surprenantes, dans toutes les constructions utopiques. Et en toutes trois, avec des modalités spécifiques, on peut reconnaître la présence d'une veine rationnelle plus ou moins consistante. Mais il apparaît vite que ces contenus manifestes, aussi riches et éclairants soient-ils, restent trop en surface, qu'ils laissent trop de zones d'ombre, et qu'il importe donc de fouiller plus avant et de s'interroger notamment sur les ressources énergétiques -libidinales? - qui donnent à l'utopie son visage singulier et lui assurent une force d'impact toujours vivace.

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Dans le lit de la réalité On ne dira jamais assez combien impérieuse et accablante est la pression exercée par le principe de réalité sur le travail utopique, pour le circonvenir, le soumettre à sa loi, le fixer sur son terrain - le culbuter dans son lit! Toute une histoire de l'utopie pourrait s'écrire sous l'angle de cette culbute dans le réel ("culbute" que l'on peut nommer, aussi bien: révolte, saut, révolution, grand bond en avant,que chute,écrasement, etc.). Sous le nom de "réel",ou par Il référence au "principe de réalité ,on désigne généralement la réaIl Il anankè, fatum, les exigences incon, lité extérieure, la nécessité tournables de la nature et de la société. Mais comme, les dites "réalités", on n'est jamais assuré de pouvoir les établir en toute rigueur ni de les évaluer en toute "objectivité", c'est bien, de façon à peu près constante, à une idéologie de la réalité que nous avons affaire - idéologie réalitaire ou réaliste qui cherche à imposer sa loi, ses normes, ses procédés, sa finalité exclusive à l'utopie. C'est presque toujours sous la lumière crue, aveuglante, du réalisme, que l'utopie s'avance, qu'elle expose son visage - et comment dès lors pourraitelle, sous une telle lumière, dominatrice, sous une telle exposition, faire autre chose que grimacer? Partout nous voyons à l' œuvre cet increvable automatisme de répétition, qui ramène sans cesse sur la scène politique, philosophique, culturelle, ce vieux couple obscène et antithétique, "Utopie-Réalisme", où l'utopie figure une piètre, misérable et honteuse partenaire jouant les faire-valoir. Nous sommes, certes, bien conscients que du réel est, de manière déterminante, à la source de l'utopie: tantôt un réel insupportable dont on veut se défaire, que l'on s'emploie à refouler, et alors survient l'utopie qui, de ce réel,se dégage et s'extrait - et s'abstrait - pour édifier, dans "les nuées", dit-on, dans l'abstraction, ses royaumes du bonheur; tantôt, au contraire, un réel si riche de promesses, qu'il suffit de le prolonger, en le délestant dans toute la mesure du possible - de l'impossible? - des contraintes et pesanteurs qui en freinent l'épanouissement, et voici les promesses réunies s'éclatant dans une construction anticipante où se donne à lire et à goûter l'" avenir radieux"; ou, à l'opposé de cette image idyllique, et la récusant, la contrant avec force, voici un réel si saturé d'horreurs, si gorgé de menaces, si ténébreux, sans nulle lueur d'espoir

(<<'i! est minuit dans le siècle », comme disait Victor Serge), que le s
récit,le rapport, pour en rendre compte, dans ce qu'on nomme parfois les contre-utopies, ne peuvent consister qu'à en mettre à nu le nerf de terreur et d'épouvante, l'affreuse essence.

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Mais plus qu'à la source, plus que sur les causes "objectives" causalité incertaine et toujours reconnue a posteriori -, c'est sur l'orientation, sur le but, sur la finalité de l'utopie, que l'idéologie réaliste pose sa griffe la plus meurtrière. Tout se passe, en effet, comme si l'utopie ne pouvait, ne devait avoir pour unique et glorieux objectif que d'être réalisée, de passer à l'acte et d'être mise en œuvre, en pratique, dans la réalité. De par sa "nature", de par sa structure même, telle que nous l'avons reconnue dans ses trois séquences - écriture, construction sociale, travail de rationalité -,l'utopie est censée tendre, impérativement, inéluctablement, vers sa réalisation; et du coup, elle perd sa consistance propre pour n'être plus que l'écho - le reflet, l'ombre... - de ce à quoi elle tend, de ce vers quoi elle est tendue. Il faut donner à cette préposition "vers" toute sa force contraignante, répressive: l'utopie est courbée vers le réel; elle est ployée, déformée, désaxée pour être soumise au réel. Puisque "vers" il y a, et que ce "vers" veut tout faire ployer sous sa loi, il vaut la peine de s'en emparer, de le détourner, de le retourner, de le tourner en dérision: disons donc, par jeu, - un jeu aux conséquences redoutables - que ce "vers" qui force l'utopie à copuler dans le lit du réel, c'est le "ver", le parasite logé dans le fruit de l'utopie, et qui le ronge, c'est l'agent de sa décomposition, de sa putréfaction. L'histoire apporte sur ce point des illustrations éclatantes, écrasantes, sous la forme, précisément, d'une épreuve de réalité: toutes les fois que l'utopie est forcée d'entrer dans les faits, de passer à l'acte,de se coucher dans le lit du réel,on n'obtient rien d'autre qu'obscénité, pourriture et désastre. Il faut bien en conclure que la vocation de l'utopie n'est pas d'aller vers le réel,de tendre vers sa réalisation - mais, bien au contraire, comme nous le soutenons ici, de se dresser contre le réel, de s'affirmer comme son plus ardent rival, son plus sûr adversaire. Reprenant ici le jeu du renversement vectoriel décrit au début, il ne faut plus dire: l'utopie vers la réalité, mais tout le contraire: utopie versus réalité -l'utopie contre le réel. Un tour d'inconscient Le réel étant barré, vers quoi alors se tourner? Dans quelle direction s'engager pour tenter de repérer les sources du travail de l'utopie et en distinguer les mécanismes spécifiques? Rien d'autre à faire, redisons-le, que d'aller à contre-courant, que de remonter la pente et se tourner vers une toute autre réalité, vers l'autre réalité,

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la réalité interne, suivie dans ses plus lointains,ses plus profonds retranchements, ses plus obscures tranchées: par tous ces termes, c'est bien l'inconscient qui est désigné, et l'on en vient dès lors à considérer l'utopie comme une formation de l'inconscient - une formation à nulle autre pareille, en ce que, paradoxalement, elle se constitue de cela même qui est dénié à l'inconscient, à savoir un mouvement de rationalité, que nous qualifions en outre d'émouvante, pour clairement marquer la pleine charge affective qui la spécifie. Ce n'est pas là une position particulièrement insolite. Plus d'une fois, le travail de l'utopie a été associé, voire assimilé, au travail du rêve. Il a souvent été présenté comme un avatar de la rêverie et du songe. On a aussi vivement mis en lumière ses liens avec le désir, et son aptitude à exprimer les forces pulsionnelles: aussi bien pulsion sexuelle que pulsion de mort, aussi bien pulsion de savoir que pulsion d'emprise, etc. L'œuvre de Fourier se prête étonnamment bien à ce type de rapprochement. L'impression prévaut, néanmoins, que même dans les analyses les plus risquées, les expressions utopiques sont traitées plus comme des symptômes, des efflorescences plus ou moins fantaisistes, que comme les modalités d'une structure déterminante, les développements nécessaires d'une formation spécifique. C'est dire qu'il ne s'agit pas seulement d'aller faire un tour, d'aller voir, comme ça,du côté de l'inconscient; mais qu'il s'agit de débusquer, de surprendre quelque chose comme une tournure, un "tour d'inconscient", un mouvement de torsion de l'inconscient tel que puisse s' entr' apercevoir, dans l'un de ses plis ignorés, le précieux filon d'une rationalité. Ainsi convient-il de passer, de traiter, de retraiter l'utopie au tour de l'inconscient - sans oublier, par ailleurs, que, s'agissant d'inconscient, le mouvement symétrique n'est pas moins légitime, de sorte qu'aussi bien, au tour de l'utopie, c'est l'inconscient lui-même qui s'expose et s'avère. Travail du rêve et travail de l'utopie

Encore faut-il que soit bien distingué un tour, un mode de formation et d'institution qui convienne en propre à l'utopie - et, pour ce faire, éviter de s'engager dans une de ces nombreuses tournées touristiques qu'accueille bienveillamment un trop œcuménique inconscient, vaste et sombre sac où s'enveloppent les "escapinades" de la psychanalyse.



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Trop souvent, rappelons-le, l'utopie est traitée comme une espèce de rêverie, une manière de rêve éveillé, un équivalent à la fois plus superficiel et plus articulé du rêve. Que, à partir de l'utopie et du rêve, on puisse remonter à un ombilic commun, voilà qui s'offre comme une précieuse probabilité. Mais il reste à faire la part de l'une et l'autre formations, de ces deux embranchements qui prennent racine dans l'inconscient - et opérer, donc, quelques distinctions nécessaires. Le rêve demeure une activité individuelle, étroitement liée au sommeilla neurophysiologie le qualifie, sur la base de caractéristiques organiques désormais bien établies, de "phase paradoxale du sommeil". Il se présente comme un déroulement plus ou moins fragmentaire d'images; l'interprétation psychanalytique a montré que cette texture imaginaire adhère intimement aux valeurs pulsionnelles, libidinales, qui donnent au rêve ses rythmes affectifs si troublants, depuis l'euphorie érotique jusqu'aux angoisses du cauchemar. On reconnaît que le rêve s'oppose en général vaillamment aux interventions de la rationalité, aux pressions des règles sociales, aux exigences de cohérence et de rigueur du langage. On pourrait parler d'un imaginaire brut - à condition que ce dernier terme ne fasse pas oublier tout ce qui, de l'histoire individuelle et des expériences mémorables et complexes du sujet, vient se projeter, s'inscrire, se reformuler dans l'image onirique. Le travail du rêve, en bref, semble tout entier tourné vers la face interne de la réalité psychique individuelle. On dira alors, du travail de l'utopie, qu'il dessine comme un autre versant de cette même réalité, qu'il désigne une puissance de l'inconscient tournée, en quelque sorte, vers la face externe de la réalité individuelle. On y verrait un effort pour dépasser ou s'arracher à cette strate individuelle : en visant quelque chose d'universel, par un recours à la rationalité; en visant la réalité sociale, grâce à des constructions appropriées; en visant enfin une expression langagière claire, précise, communicable par l'écriture. Ce qui pourrait être défini comme spécifique du travail de l'utopie, ce ne sont pas tant ces caractéristiques connues et manifestes Cà savoir le triptyque rationalité, socialité, écriture) - elles vaudraient aussi bien pour la littérature ou l'on peut dire, la philosophie - que la manière dont l'inconscient,si les tourne, les produit, les entretient, maintenant de fortes et subtiles liaisons avec les énergies libidinales, les pressions du désir. On continue, après Freud, de définir sommairement le rêve comme un "accomplissement de désir". Deux interprétations sont

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ici possibles: l'une, minimale, faible, reconnaîtrait au rêve une capacité à apporter au sujet une gratification, une satisfaction pour des désirs non aboutis, restés en suspens à l'état de veille - comblant de la sorte une frustration. Chaque nuit, nous quittons la terreuse et pouilleuse réalité pour faire une virée en "pays de cocagne", terre d'utopie. Pour une autre conception, plus vigoureuse et plus ample, la vocation du rêve résiderait moins dans ces quelques satisfactions parcellaires, anecdotiques, imaginaires, du désir, que dans la puissante recharge énergétique du désir qu'elle accomplit. "Accomplissement de désir" signifierait donc, bien au delà des petites gratifications nuitamment grignotées, que c'est le désir comme tel, comme structure de base, qui s'accomplit, qui retrouve sa puissance vitale, qui se refonde, se recrée, se régénère, pour, tel un phénix, affronter à nouveaux frais l'odieuse et accablante réalité. C'est en nous inspirant de cette analyse, et en posant qu'il existe une racine d'inconscient commune avec le rêve, que nous pouvons considérer l'utopie elle-même comme un accomplissement de désir: très exactement, du désir d'utopie! Redisons-le: il n'est pas dans la vocation, dans l'essence de l'utopie, de passer à l'acte, de verser dans le réel, d'offrir un lieu, un topos, concret, matériel, extérieur, à un quelconque projet. Son lieu, dirions-nous, c'est ellemême; et c'est en elle-même, en tant qu'elle est arrimée à l'inconscient et nourrie d'inconscient, qu'elle trouve son accomplissement- en elle-même, et non pas hors d'elle-même; car alors, précisément,elle serait hors d'elle, elle sortirait de ses gonds, elle s'égarerait loin de son axe inconscient, elle tournerait folle, comme on le dit d'une roue, et le tour d'inconscient ne jouerait plus que comme tournis de conscience! En elle-même, qu'est-ce à dire? Il s'agit de voir comment l'utopie, à partir de l'inconscient et recevant de ce dernier une marque, un tour spécifique (pulsionnel, désirant, affectif, libidinal), insiste, persévère dans ses caractéristiques essentielles, et déjà reconnues: rationalité, construction sociale, écriture. La vocation de l'utopie est de dire, non de faire - de se dire, de se déployer comme formation de l'inconscient, de manifester la présence de l'inconscient sur le terrain même où ce dernier est censé n'avoir nul accès. La construction utopique est à elle-même sa propre fin - cette fin étant, même si cela peut paraître faire cercle, d'exprimer, d'exposer, d'accomplir le désir d'utopie (désir de rationalité où s'avère -

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qu'on nous pardonne cet indispensable la rationalité du désir). Le désir d'utopie

renversement rhétorique-

Sommes-nous en droit de parler d'un désir d'utopie? Qu'est-ce donc que l'utopie, selon sa manière propre, à nulle autre pareille, pourrait nous donner à voir, à comprendre, de la nature du désir? De fait, il y a désir, au sens général de ce terme, pour autant que, considérant les constructions utopiques, nous pouvons suivre, à travers des modalités, habillages et métamorphoses multiples, les lignes de force libidinales, les déterminations pulsionnelles privilégiant, les unes la sexualité, les autres le pouvoir, d'autres encore la relation sociale ou les scènes fantasmatiques. Sur ce substrat, ce "subjectile" libidinal, le désir d'utopie inscrit une version qui lui est propre, effectue une percée originale. Percée, véritablement, en ce que l'utopie nous conduit plus loin, révèle une plus singulière profondeur. Dans les traits qu'on lui attribue couramment, l'inconscient apparaît comme le lieu des affrontements pulsionnels (pulsions de conservation et pulsions sexuelles, pulsion d'emprise, pulsion de mort, etc.). Il ignorerait la contradiction, le "non", le "ou bien ... ou bien"; il porterait le poids du passé, des archaïsmes, des origines, des antériorités - s'efforçant, pourrait-on dire,de les "négocier" âprement avec la conscience ou le surmoi. Ces traits caractéristiques de l'inconscient, le désir d'utopie les prend en charge, mais pour les intégrer, les mobiliser et les inscrire dans une dynamique originale, qui les dépasse, les transforme, les métamorphose. Le désir d'utopie semble tenter d'effectuer une poussée au delà de l'inconscient. Ainsi, il conserve et préserve et se nourrit de la force pulsionnelle, mais sans lui chercher, sans lui proposer pour autant des objets de satisfaction précis, adéquats, "ciblés". Il ne se contente pas d'ignorer la contradiction, il s'emploie, plus ambitieux, à l'absorber, à l'enlever ou l'emporter dans des formes unitaires, homogènes, totalisantes. Enfin, n'hésitant pas à recueillir et à exploiter le poids du passé, l'archaïque, il l'emporte aussi dans un mouvement qui traverse le présent, conquiert le futur et vise l'éternité. Dans la relation que nous cherchons à établir entre inconscient et utopie, ce sont d'abord les caractéristiques de l'inconscient qui permettent d'éclairer de façon originale la structure de l'utopie. Mais la réciproque n'est pas moins valable, et ouvre de neuves pers-

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pectives : le texte utopique renverrait ainsi à un inconscient plus surprenant, plus complexe, plus "dialectique" qu'on ne veut l'admettre. Le désir d'utopie serait désir de surmonter toutes les coupures, séparations, exclusions - toutes les "schizes", dirait-on constitutives de la condition humaine, interminablement traversée par les divisions entre rationnel et irrationnel, individuel et social, dit et non-dit, expression langagière et autres systèmes de sens, etc. La construction utopique apparaît comme un effort sui generis pour prolonger et articuler, en sauvegardant leurs liens originaires, et pour exposer et mettre au jour, en préservant leur coloration libidinale, ces divers facteurs habituellement séparés et conflictuels, et dont la composition et l'intrication forment le noyau du désir d'utopie. Dans l'utopie, rationalité, socialité et langage maintiennent un riche lien ombilical avec leur source inconsciente; sa vocation,sa finalité,sa raison d'être consiste précisément à faire jouer un tel lien, à en dérouler toutes les virtualités - et non pas à essayer
de s'en détourner ou de le rompre pour répondre

- de

travers! - aux

sollicitations voraces du réel. D'autant que, justement, pour l'utopie, c'est en cette source inconsciente que réside la force principale de résistance à la réalité - ce qui nous conduit à reconnaître à l'utopie, par symétrie avec la "fonction du réel" chère à la psychiatrie normative, une fonction d'irréel. Fonction d'irréel, d'irréalisation, de surréel

On tient la "fonction du réel" - en tant qu'elle est conscience et évaluation active, raisonnée, opératoire et efficace des objets constitutifs du monde extérieur, ainsi que des besoins, relat~ons,
mouvements et autres données externes

- pour

une des expres-

sions les plus fines et les plus précieuses de l'activité psychique. Des structures cérébrales hautement développées en constitueraient l'étayage. Dans une telle perspective, le fait de s'écarter ou de se détourner du réel serait le signe d'une position régressive, archaïque, morbide même. Aussi, se voyant refusé toute consistance propre, l'irréel ne serait que le négatif, le moins-être, déplorable, du réel. Il est possible de voir les choses tout autrement. On notera d'abord à quel point la notion même de "réel" demeure confuse et relative, et que son usage est saturé et quasiment inséparable d'une idéologie réaliste, c'est-à-dire d'une métaphysique valorisant et exaltant la "réalité" d'une façon telle que celle-ci compte moins, en dernier ressort, que la valorisation elle-même, effectuée pour

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des buts et des visées où la "réalité" comme telle - si tant est que cette expression ait encore un sens - se trouve débordée, déformée, déniée, annihilée. Si l'on admet enfin qu'il puisse exister un "noyau dur" de réalité, c'est-à-dire une réalité réduite à quelques données irréductibles, irrécusables, une telle réalité ferait subir à l'être humain les plus féroces contraintes; elle serait synonyme de nécessité au pire sens du terme: une nécessité broyeuse ou étrangleuse d'humanité. C'est dire, alors, combien il est proprement vital, pour l'homme, de pouvoir faire jouer une fonction d'irréel, de pouvoir opposer aux terribles pesanteurs du réel odieux un processus capable de tenir le réel à distance, d'en suspendre l'emprise, de le mettre entre
parenthèses

- le

temps

au moins

pour

l'homme

de reprendre

souffle. Telle serait la fonction de l'irréel à l' œuvre dans les constructions utopiques: elle scinde, détache, dégage, libère l'homme du poids accablant de la réalité, afin de le restituer à luimême, de rendre à l'humanité une plus profonde, plus essentielle respiration. Les termes de "réel" et d'''irréel'', déjà vagues par eux-mêmes,se présentent par ailleurs comme quelque chose de statique: ils semblent définir des données, des états bien assurés, et qui s'excluraient l'un l'autre, dans une irréductible opposition. Ne serait-il pas plus pertinent, et plus judicieux, plus pratique même, de parler de "réalisation", d'''irréalisation'', de "déréalisation", en entendant par là des processus dynamiques, à la fois antagonistes et complémentaires, gravitant en quelque façon l'un autour de l'autre dans une spirale compliquée, parfois affolante, et telle que le sujet ne cesse de construire et de défaire la réalité, jamais acquise ni jamais dérobée. Les objets du monde sont toujours à reconstruire, et c'est une tâche pénible, précaire, usante, interminable - la plus infime distraction les fait fuir ou les dégrade. Mais dans le même temps, les objets sont toujours à défaire, pour que l'homme puisse se les soumettre - et c'est là un de ses projets les plus constants et les plus caractéristiques ("se rendre maître et possesseur") - ou, du moins, préserver sa propre place, assurer, face à l'objet toujours menaçant, sa position de sujet. La fonction d'irréel ainsi dévolue à l'utopie est une fonction de subjectivité: le lieu de l'utopie (laquelle se présente étymologiquement mais aussi symptomatiquement comme "non-lieu"), c'est le lieu même de la subjectivité, de la subjectivation, du travail de construction, d'élaboration, de réfection, tous facteurs mêlés et composés, du sujet humain.

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Faut-il donc considérer que la réalisation et le réel propres du sujet passent, impérativement, par une déréalisation et un irréel de l'objet? Qu'il y aurait là une sorte de conflit ontologique, où chacun, sujet ou objet, cherche à imposer sa loi, à sortir vainqueur d'une inexpiable confrontation? Ce serait là, à notre sens, une façon trop simpliste, trop mécaniste, trop idéologique, de concevoir une relation qui s'exerce à un niveau de profondeur et selon un tour d'inconscient qui fait fi de la logique traditionnelle. Pour approcher la singularité d'une telle relation, il conviendrait de se dégager de l'image courante des vases communicants, où l'un des niveaux monte quand l'autre descend,et réciproquement. L'imagination utopique nous incite, pour sa part, à concevoir un jeu, irréel, de vases communicants, dans lesquels, paradoxe, les niveaux monteraient ou baisseraient ensemble, solidairement comme pour avérer une incontournable communauté de destin. Il apparaîtra ainsi que la subjectivité - c'est-à-dire le travail d'institution du sujet humain, le lieu et la forme spécifiques de son avènement - s'affirme et se développe dans la proportion où l'objet de son côté recueille une plus forte réalité, gagne ce plus de réel que lui apporte, paradoxalement, le processus de déréalisation auquel le sujet se livre pour sa propre gouverne. Parallèlement, la subjectivité serait en défaut lorsque l'objet lui-même défaille, se trouve placé en condition de perte, ne se prêtant plus dès lors au processus de déréalisation conduit par le sujet - lequel, il faut insister sur ce point, n'est fermement renvoyé à lui-même, confirmé dans son travail de subjectivité, que face à la ferme réalité de l'objet. Cette relation d'allure paradoxale, répétons-le, souvent signalée par ailleurs, nous conduit dans les parages du surréalisme - lequel pourrait nous inviter à reconnaître dans l'utopie quelque chose comme une fonction de surréel. On a remarqué, plus d'une fois, que les constructions utopiques affectaient un style "surréaliste", au sens banalisé, voire trivial, du terme, où l'accent est mis, un peu hâtivement, sur la fantaisie, l'insolite. Mais le surréalisme peut être convoqué ici pour une plus forte association. L'image des Vases communicants, texte célèbre, en nous ouvrant au surréel, nous rappelle que c'est bien dans le surréalisme que l'esprit d'utopie a poursuivi, à l'époque contemporaine, ses cheminements les plus passionnés, les plus émouvants. C'est dans un même mouvement, de fait, que le surréalisme se réclame et de l'utopie et de l'inconscient - d'un inconscient d'utopie, donc, qui soutiendrait la valorisation ensemble de l'imaginaire et du rationnel et de l'émouvant, et

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qui suscite des projets de société, en recourant à la puissance de l'écriture. Emprunté à la tradition psychanalytique, l'inconscient des surréalistes s'éclaire des vives et étranges lueurs de l'utopie. L'Utopie mariée à ses célibataires, même

L'''Utopie'' de More est une île, la "Cité" de Campanella est dite du "Soleil" ; Fourier compose avec un soin extrême son "Phalanstère" : l'utopie se tient toujours au plus près du concret, des images, des pratiques - même si elles se révèlent impossibles. Pour tenter de donner figure sensible et ravissante aux laborieuses hypothèses ici présentées sur les racines inconscientes et les fonctions de l'utopie, il nous semble pertinent de prendre Duchamp, l'artiste Marcel Duchamp, et de faire se refléter le "beau visage à tous sens" de l'utopie dans le miroir du Grand Verre. Cette œuvre singulière, la plus célèbre de Duchamp, offre, avec la résonance étrange et tangible de son titre, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, des traits multiples aptes à illustrer le travail de l'utopie. La voici, notre Promise - notre Promesse? -, clairement détachée devant nous, telle une île utopienne, bien protégée et isolée sous sa carapace de verre - le verre, cette substance utopique par excellence, que chante avec lyrisme l'ingénieur de Zamiatine dans Nous autres. Sur cette vitre formant miroir, et que le choc du réel a fendue, brisée, ce sont néanmoins les reflets du réel qui viennent se prendre - un réel soudain déréalisé, irréalisé. Le réel est encore présent, mais déplacé, détourné, re-formé, à l'intérieur du Grand Verre, sous forme de machines ou "machins", d'engrenages et objets divers renvoyant, en la dévoyant, à la vie quotidienne la plus terre à terre. Déportés de leur milieu ordinaire, leur fonction utilitaire est, comme leurs formes elles-mêmes, suspendue, mise entre parenthèses (des parenthèses de verre - des parenthèses de rêve!) : ils n'ont d'autre sens, ces "machins", que d'être posés, déposés, là. On pourrait donc les considérer comme figurant des mécanismes, articulations ou événements de l'inconscient - ils trouvent leur fin en eux-mêmes, dans l'expression qui les affirme: on les nommera donc "machines célibataires", encore libres de tout engagement institutionnel, de toute relation objectale. La main ouvrière virtuose de l'artiste les réunit et les agence dans une rencontre surréaliste qui déploie l'espace d'un non-lieu (l'utopie entendue comme "outopos '') (et où, en vérité, le Grand Verre pourrait-il trouver sa vraie place, son véritable lieu -sinon peut-être dans un musée sursaturé

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de "libido muséale" ?, cf. bibliographie) - non-lieu servant à accueillir et formuler, sans qu'il soit jamais consommé, le mariage,sel libre à terre, de l'inconscient et de la raison: l'inconscient pour toutes les charges symboliques, affectives, angoissantes dont sont porteurs ces objets et "machins", la raison pour les explications abondantes, disertes, pédagogiques, analytiques, que l'articulation avec l'inconscient suscite et nourrit. Au terme de ce rapide rapprochement signant peut-être une étrange mésalliance, l'utopie aux éclats de verre s'expose telle une mariée de noces surréalistes au cours desquelles les énergies pulsionnelles, libidinales, de l'inconscient, ardents conjoints ou conjointes, préservent, tout de même, leur statut de "célibataires". Dans la transparence profuse du Grand Verre, on se surprend à observer, en filigrane, le faciès ascétique, à la Thomas More, de Marcel Duchamp. La Personne, le Soi de Duchamp. Le recueil de ses textes, de ses "écrits", Marchand du Sel, se lirait aussi bien comme Marchant au Self, avançant au rythme de ce "Self",de cette structure forte du Moi qu'est l'artiste capable de faire circuler, de "marchander", de "marchandiser" et de "faire marcher" (et c'est fou ce que Duchamp "marchande" et nous "fait marcher" !) - sous forme aussi bien d' "obligations", de "chèque",de "valise", de "mise en boîte", etc. -l'énergie du Moi, du Sujet, cette riche et toujours négociable "marchandise" libidinale. On admettra sans peine que c'est bien le Soi, le Self de Duchamp qui est au coeur de toutes les opérations insolites, idiosyncrasiques, "uniques", qu'il conduit. Sauf qu'il convient de préciser ceci, qui importe plus que tout: le Self de Duchamp ne travaille pas, ne marche pas pour le narcissisme, il ne vise pas à gonfler une signature, il ne cherche pas à mettre en vedette un individu précis, dénommé, daté, localisé, "topique", donc, c'est-à-dire occupant pesamment, grassement, pour soi seul, l'espace, le "lieu" de son nombref, le petit Soi identitaire tant adulé (et que savons-nous vraiment, pour notre part, de l'être portant le nom de Marcel Duchamp ?). Il fonctionne, ce Self,dans une direction opposée: en tant qu'agent ou porte-parole - singulier, "single ", sans aucun doute - d'une interrogation passionnée, émouvante, insatiable, sur le principe même de la Subjectivité. Celle-ci, du fait qu'on la retrouve partout, et qu'elle ne cesse de balayer tout à partir de son foyer (elle ne cesse de balayer devant sa porte, c'est vraiment le cas de le dire!) n'a pas de lieu propre, elle se meut dans le non-lieu, territoire de la construction utopique.

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PHILOSOPHIE

DE

1.' ART

ET UTOPIE

Un des objets, de ceux appelés "ready made", parmi les plus célèbres de Duchamp, et qui a établi sa réputation de provocateur, c'est l'urinoir en porcelaine qu'il exposa à New York sous le titre de Fontaine, et qu'il signa, lettres noires étalées sur blanche porcelaine,R. Mutt, 1917. Il nous semble légitime, dans la perspective qui est la nôtre, de définir la "fontaine-urinoir" comme étant, éminemment, un objet utopique - en ce qu'il marie, célibatairement certes, raison et inconscient. Raison, l'urinoir y souscrit en tant qu'objet utilitaire, "scientifique" en quelque sorte, répondant "rationnellement" à une fonction physiologique essentielle, et produit d'une technique combinant mathématiques, chimie, physique, biologie, organisation sociale. Inconscient, incontestablement, si l'on décrypte la forme et la signature: R. Mutt, inversé,se lit Mutter, la mère, en allemand. Le nom Mutt est emprunté à une entreprise d'instruments d'hygiène, "Mott Works". "Mott" comme "Mutt" font penser à mutisme, mutisme qui serait celui de la mort, pour peu que l'on rapproche "Mott" et "Mutt" de "Mat" dans le jeu d'échecs, que Duchamp pratiquait en professionnel - "Mat" venu lui-même d'un mot persan signifiant la mort. Si l'on focalise par ailleurs l'attention sur le "R" de R. Mutt, on l'inscrit dans l'axe ardent des "R"s qui traverse tant d'œuvres de Duchamp: la petite ampoule en verre d'Air de Paris qu'il envoie à Arensberg à New York,le "R" présent dans les formes et entendu dans le titre "célibatR" du Grand Verre, dans le bec auer (Eau-Air) de l'œuvre monumentale intitulée Etant donnés: JOla chute d'eau 2° le gaz d'éclairage, et, évidemment et par dessus tout, le "R" proprement capital qui entre par effraction et redondance dans la composition de ce personnage emblématique qu'est Rrose Sélauy, qui se prononce aisément et délectablement "Éros, c'est la vie" ... A partir de quoi, et sans pousser plus avant une analyse qui se révélerait interminable, l'inconscient de Fontaine fait sourdre dans un même jaillissement pulsion de mort et pulsion de vie, Éros et Thanatos. Quant à la forme, renversant l'urinoir et son creux habilité à recueillir l'urine, excrétion corporelle, on y verrait, sans difficulté, une grossesse, en creux précisément, grossesse virtuelle, annonce, annonciation, promesse d'une nouvelle naissance, d'une régénérescence -ce qui nous reconduit,aussi sec si l'on peut dire, à l'utopie!

D'un Éros divin En deçà des vibrations frêles du Grand Verre, et commeen écho à la voix singulière, aérienne et "fêlée" de Marcel Duchamp, nous

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