L'AUTRE DAVOS

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Davos, la station hivernale suisse, abrite chaque année les assises du Forum International de l'Économie. Pour la première fois, un Autre Davos rassembla à la même date cinq mouvements sociaux emblématiques des résistances et des luttes sociale des cinq continents de même que des analystes. Il s'agit de manifester par d'autres analyses et des propositions d'alternatives une opposition au néo-libéralisme et à la dictature du capitalisme sur la société mondiale.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296392823
Nombre de pages : 142
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UN AUTRE DAVOS

1999 ISBN: 2-7384-8100-0

@ L'Harmattan,

François Houtart et François Polet (coordinateurs)

UN AUTRE DAVOS

Mondialisation des résistances et des luttes

Initiative

conjointe

de :

ATTAC (Association pour une Taxation des Transactions financières pour l'aide aux citoyens) contre les clones de l'Accord multilatéral sur CCAMI (Coordination I ' investissement) (Forum mondial des alternatives) FMA SAPRIN (Structural Adjustment Participatory Review International Network) représenté par sa section latino-américaine, FUNDE (Fundaci6n nacional para el Desarrollo), El Salvador Avec la participation de :

MST (Mouvement des sans terre), Brésil FENOP (Fédération nationale des organisations paysannes), Burkina Faso PICIS (policy and Information Center for International Solidarity), Corée du Sud
MOUVEMENT MOUVEMENT DES FEMMES, Québec DES CHÔMEURS, France

Et la collaboration

avec:

Le Monde Diplomatique

L 'Harn1attan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Introduction:

Le temps des inégalités

Il était un temps où les décisions économiques rencontraient les besoins des groupes sociaux concernés. Ceci avait cours quand les communautés soudées étaient la règle plutôt que l'exception. Ce processus de décision, fondé sur l'impératif des nécessités sociales, a progressivement laissé la place à une efficience froide et aveugle, guidée par un système économique dont la valeur essentielle est le gain fmancier. Dans un monde où la logique d'un capital débridé oriente l'avenir de l'humanité suivant ses propres priorités, articulées autour de l'idée de profit maximal à court terme, les individus et les peuples. sont subordonnés aux exigences des quelques grands opérateurs mondiaux (global players). Le citoyen est négligé, voire grugé par une classe politique ayant cédé de larges pans de souveraineté à un marché toujours plus libre, toujours plus aliénant, tandis que le consommateur choyé se replie sur son bien-être personnel. Alors que la concurrence impitoyable entre compagnies, pays, villes, travailleurs, génère exclusion et précarité pour des masses toujours plus importantes, au Nord, mais aussi au Sud, un réveil des forces citoyennes et sociales semble se profiler. Son échelle est celle du monde, son ambition la cohésion globale des luttes et ses valeurs la justice, la solidarité et la participation. Cet ouvrage cherche à dresser un panorama de cette situation. Des mouvements sociaux, des réseaux associatifs et des analystes s'y expriment afm de rendre compte de l'évolution du système économique, des potentialités d'action, des stratégies des forces sociales et de formuler des propositions et des alternatives au système dominant, supportées par ces mouvements. Cette nouvelle dynamique est illustrée par un événement significatif: la réunion. de l'A utre Davos de janvier 1999. Quant à la situation de I'humanité, elle est caractérisée par la répartition inégalitaire des revenus, illustrée par le célèbre graphique du PNUD:la coupe de champagne.

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Un Autre Davos

Répartition des revenus dans le mond,e

Population

mondiale
(par ordre décroissant de revenu) Répatition des revenus

TranChe
la Plus riche

.~
Chaque tranche représente un cinquième (20 %) de la population mondiale

Les 20 % les plus riches se partagent 82 % du revenu mondial

Tranche la Plus Pauvre
Les 20 % les plus pauvres se partagent
1,4 % du revenu mondial

Chapitre I Analyse de l'évolution récente du système économique mondial

I.

Quelques chiffres des Nations unies

Si nous jugeons nécessaire de remettre en question le système capitaliste actuel, dont les différentes formes sont mises en évidence par des notions telles que «néo-libéralisme», «mondialisation», ou «global market», c'est parce que nous estimons que la principale fonction de l'économie, qui est de participer à l'épanouissement complet de tous les hommes en leur assurant bien-être matériel et dignité, est un objectif secondaire, voire totalement absent de ses desseins. Quelques chiffres, rassemblés par François Polet, nous permettront de nous faire une idée de l'état de bien-être actuel de la communauté humaine. Ils sont principalement inspirés des rapports 1996 et 1997 du PNUD. L'inégalité sociale mise en évidence par la «coupe de champagne» de la distribution des revenus dans le monde [PNUD,1992] peut être commentée par d'autres chiffres encore... «Lafortune des358 individus milliardaires en dollars que compte la planète est supérieure au revlfnu annuel cumulé des 45% d'habitants les plus pauvres de la planète» [Rapport du PNUD, 1996, 2]. ...le tout étant de ne pas concevoir l'iniquité qu'ils signifient comme naturelle, perpétuelle et donc immuable, mais comme le produit d'un système économique qui génère de l'injustice. «Entre 1970 et 1985, le PNB m011:dial certes augmenté de 40%, a mais le nombre des pauvres s'est accru de 17%. Quelque 200 millions de personnes ont déjà vu leur revenu (par habitant) diminuer entre 1965 et 1980. Entre 1980 et 1993, cela a été le cas de plus d'un milliard d'individus» [Rapport du PNUD, 1996, 3]. «Si, en 1960, 20% de la population mondiale vivant dans les pays les plus riches avait un revenu 30 fois supérieur aux 20% des pays les plus pauvres, en 1995 ce revenu était 82 fois supérieur» [Le Monde diplomatique, novembre 1998, 14 (I. Ramonet)]. Cette pauvreté devrait plutôt être appelée paupérisation. Il ne s'agit pas d'un état, mais d'un processus à l'œuvre au sein même dufonctionnement économique global.

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En considérant les choses dans une perspective historique, on se rend compte que certains paient cher les derniers avatars du système global: «Au cours des quinze à vingt dernières années, plus de cent pays du Tiers Monde ou de l'ex-bloc de l'Est ont souffert d'un effondrement de la croissance et de baisses de niveau de vie plus importantes et plus durables que tout ce qu'ont pu connaître les pays industrialisés, lors de la grande crise des années 1930» [Rapport du PNUD, 1997, 7]. «La croissance est un échec pour plus d'un quart de la population mondiale» [Rapport du PNUD, 1996, 4]. «Entre 1987 et 1993 le nombre depersonnes disposant d'un revenu inférieur à 1 dollar par jour a augmenté de près de 100 millions» [Rapport du PNUD, 1997,4]. «En réalité, dans plus d'une centaine de pays, le revenu par habitant est aujourd'hui plus bas qu'il n'était il y a quinze ans. En clair, près de 1,6 milliards d'individus vivent plus mal qu'au début des années 1980» [James Gustave Speth, administrateur du PNUD, Le Monde, Il octobre 1996]. Les derniers développements du régime économique mondial ne sont pas anodins. Ils sont le fruit d'un accroissement de la libéralisation, des privatisations, de la dérégulation. D'où la notion de néo-libéralisme, qui résume l'évolution de ces 20 dernières années. Le concept de pauvreté, ou paupérisation, apparaît parfois trop générique et abstrait pour qualifier une réalité dont les multiples facettes sont alarmantes: alimentation, santé, éducation... «Plus de 800 millions d'êtres humains ne mangent pas à leur faim et environ 500 millions d'individus souffrent de malnutrition chronique» [Rapport du PNUD, 1996, 23]. «Chaque année, environ 17 millions de personnes meurent de maladies infectieuses ou parasitaires guérissables, telle que la diarrhée, le paludisme ou la tuberculose» [Rapport du PNUD, 1996, 23]. «Des millions d'enfants n'ont toujours pas accès à l'école - 130 millions pour le primaire et plus de 275 millions pour le secondaires» [Rapport du PNUD, 1996,23]. «Selon les estimations des agences des Nations unies, 30 à 40 milliards de dollars supplémentaires, par a,l, seraient nécessaires pour satisfaire d'ici la fin de la décennie, les besoins concernant la nutrition, l'éducation et les soins de santé de base, ainsi que l'approvisionnement en eau, l'assainissement et les soins, d'obstétrie

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et de pédiatrie àfaible coût. Cette somme peut paraître considérable, mais elle ne représente que le quart du budget militaire annuel» [Rapport du PNUD, 1996, 82]. «En ne tenant compte que des pays faisant déjà partie de l'Organisation de Coopération au développement économique en 1993, ilY avait officiellement, en J996, trente sept millions de chômeurs, soit troisfois plus qu'au début des années 1970, pour une population totale à croissance quasi nulle». Les populations des pays industrialisés pâtissent elles aussi de la nouvelle donne économique. «Dans les pays en développement, la croissance sans création d'emplois se traduit par de longues heures de travail assorties d'une très faible rémunération, pour des centaines de millions de personnes occupant un emploi à faible productivité dans l'agriculture ou le secteur informel» [Rapport du PNUD, 1996, 3]. Le constat «au Nord les riches, au Sud les pauvres», qui prévalait anciennement, n'est plus qu'en partie valable: des poches de grande pauvreté grossissent progressivement dans les pays industrialisés du Nord. «Dans les pays industrialisés, plus de 100 millions de personnes vivent en deçà du seuil de pauvreté monétaire, défini comme correspondant à la moitié du revenu individuel médian disponible» [Rapport du PNUD, 1997, 2]. «Aux États-Unis, plus de 47 millions de personnes n'ont pas d'assurance maladie» [Rapport du PNUD, 1997, 31]. «À Londres, les statistiques officielles répertorient 400 000 sansabris» [Rapport du PNUD, 1997, 32]. Nous savons également que dans ces deux pays, le Royaume Uni et les États-Unis, de profondes réformes ont remis en question la nécessaire solidarité entre nantis et démunis, en démantelant de larges pans du Welfare State depuis les années 1980. Les perspectives en terme de coût social ou de coût humain sont plus sombres encore dans les pays de l'Est dits «en transition». Le passage brutal à l'économie de marché avait déjà provoqué une chute du niveau de vie bien avant que la crise actuelle du système fmancier ne plonge la Russie dans une situation catastrophique. «Dans l'ex-bloc de l'Est européen, à la suite de la réintroduction du capitalisme, le taux moyen de pauvreté absolue pour l'ensemble de la région, fIXé à quatre dollars par jour est passé de 4% en J988 à 32% en J994. Il a donc été multiplié par huit. Le nombre de pauvres est

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passé de 14 millions à 119 millions. Parmi ces pauvres, 60 millions vivent en Russie» [Rapport du PNUD, 1997, 37]. Le problème de la dette des pays pauvres demeure un véritable frein à toute amélioration des conditions de vie générales pour des centaines de millions d'individus. «Le remboursement de la dette absorbe souvent entre un quart et un tiers des recettes publiques, déjà limitées, des pays en dé~eloppement, et évince ainsi les investissements publics dans le développement humain, pourtant cruciaux». «Le FMI estime que le Mozambique dépense $6.20 par personne pour l'éducation et la santé. Le Mozambique continuera à dépenser plus pour le service de la dette que pour la santé et l'éducation cumulées. Si seulement la moitié des remboursements du service de la dette allaient à la santé et à l'éducation, cela sauverait la vie à plus de 300 enfants par jour et 16 femmes de moins mourraient suite à leur
accouchement»

.

Lorsque la situation socio-économique se dégrade, c'est presque toujours les femmes qui effectuent l'effort et accomplissent les sacrifices supplémentaires nécessaire à la subsistance du groupe. «La pauvreté n'est pas vécue de la même manière par les hommes et par les femmes. Victimes d'un large éventail d'inégalités sociales opportunités différentes en terme d'éducation, d'emploi et de propriété
entre autres choses

-

- les femmes

disposent globalement

de perspectives

moindres que les hommes» [Rapport du PNUD, 1997, 69]. «La mortalité maternelle dans les pays en développement - 384 pour 100 000 naissances vivantes - reste 12fois plus élevée que dans les pays de l'OCDE» [Rapport du PNUD, 1996,23]. Au-delà des coûts humains engendrés par le régime économique global actuel, la pression aveugle sur l'environnement naturel induit des conséquences effrayantes. «La croissance débridée et incontrôlée que connaissent de nombreux pays dévaste les forêts, pollue les cours d'eau, détruit la biodiversité et épuise les ressources naturelles» [Rapport du PNUD, 1996,3]. «Les habitants des pays industrialisés constituent seulement un
cinquième de la population mondiale, mais ils consomment habitant près de neuffois plus d'énergie d'origine commerciale

-

- par

que

les habitants des pays en développement» [Rapport du PNUD, 1996, 24].

Mondialisation

des résistances et des luttes

Il

Conclusions
JAMAIS L'HUMANITÉ N' A DISPOSÉ D' AUTANT DE RESSOURCES ET DE MOYENS TECHNIQUES POUR RÉSOUDRE SES PROBLÈMES DE SURVIE ET DE BIEN-ÊTRE. ET POUR QUELS RÉSULTATS...

II. Histoire et leçons du néo-libéralisme Le simple étalage de données chiffrées ne suffit pas à cerner le fonctionnement, la logique intrinsèque d'un système. Elles servent au mieux à interpeller, à sensibiliser et à provoquer une réaction de doute, une demande d'explication, de compréhension. C'est en fonction de cet objectif qu'est proposée une série de textes d'analyse. Chacun d'entre eux, réalisés par des membres de réseaux associatifs et par des intellectuels engagés, insiste sur un aspect du dispositif économique d'aujourd'hui. Chacun de ces textes sera précédé d'une courte présentation de l'organisation ou de la personnalité de l'auteur. Avant de passer à cette analyse du capitalisme actuel, il est opportun de retracer son évolution récente. Le premier apport est celui du ProPerry Anderson (USA), retraçant l'histoire du néo-libéralisme. Nous ne présentons ici que la première partie du texte, la seconde, plus prospective, sera examinée dans la deuxième partie de cet ouvrage. Perry Anderson enseigne à l'Université de Californie Los Angeles (UCLA). Il est l'auteur de très nombreux ouvrages couvrant divers domaines. Nous en citerons quelques-uns traduits en français: Les passages de l'antiquité au féodalisme, Paris, 1977; État absolutiste, ses origines et ses voies, Paris, 1978; Sur Gramsci, Paris, 1978. Il a animé, dès 1962, une revue qui s'est imposée au plan intellectuel dans le monde anglo-saxon. The New Left Review, publiée à Londres. Il a récemment publié Zone & Engagement, Verso, 1992 et Mapping the West European, Left (ed.), Verso, 1994. Le texte sur le néo-libéralisme reproduit une conférence donnée à la Faculté des Sciences sociales de l'Université de Buenos Aires en Argentine.

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UnA utre Davos

La construction

d'une voie unique

Dans un premier temps, nous examinerons les origines de ce qui peut être défini comme le néo-libéralisme, en tant que courant distinct du strict libéralisme classique du siècle passé. Puis, nous établirons le bilan du néo-libéralisme au pouvoir. Finalement, nous en tirerons quelques leçons pour la gauche. Le néo-libéralisme naît après la Seconde Guerre mondiale, en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord. Il traduit une réaction théorique et politique véhémente contre l'interventionnisme étatique et l'État social (Welfare Stare). Friedrich August von Hayek publie, en 1944, The Road to Serfdom (traduit par La route de la servitude). Cet ouvrage constitue, en quelque sorte, la charte fondatrice du néolibéralisme. Une attaque passionnée contre toute limitation par l'État du libre fonctionnement des mécanismes du marché y est développée. Ces entraves sont dénoncées, car elles contiennent, à son avis, une menace mortelle contre la liberté économique mais aussi politique. À cette époque la cible immédiate de F.A. von Hayek est le Parti travailliste anglais. Les élections s'annoncent en Grande-Bretagne et ce parti va finalement les gagner en juillet 1945, portant Clement Attlee au poste de Premier ministre. Le message de F.A. von Hayek peut être résumé ainsi: malgré ses bonnes intentions, la socialdémocratie modérée anglaise conduit au même désastre que le nazisme allemand, au servage (serfdom) moderne.
Les compagnons du Mont-Pèlerin

Trois ans plus tard, en 1947, lorsque les fondements de l'État social se mettent effectivement en place, dans l'Europe d'après-guerre, F.A. von Hayek convoque ceux qui partagent son orientation idéologique et les réunit dans une petite station de villégiature helvétique, au MontPèlerin, au-dessus de Vevey, dans le canton de Vaud. Parmi les participants célèbres de cette rencontre se retrouvent,' non seulement des adversaires déterminés de l'État social en Europe, mais aussi des ennemis féroces du New Deal américain. Dans l'assistance choisie, réunie en avril 1947 à l' Hôtel du Parc, on mentionnera Maurice Allais, Milton Friedman, Walter Lippman, Salvador de Madariaga, Ludwig von Mises, Michael Polanyi, Karl Popper, William E. Ranpard, Wilhelm Rôpke et Lionel Robbins. À la fm de cette rencontre est fondée la Société du Mont-Pèlerin, une sorte

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de franc-maçonnerie néo-libérale, bien organisée et consacrée a la divulgation des thèses néo-libérales, avec des réunions internationales régulières. L'objectif de la Société du Mont-Pèlerin est, d'une part, de combattre le keynésianisme et les mesures de solidarité sociale qui prévalent après la Seconde Guerre mondiale et, d'autre part, de préparer pour l'avenir les fondements théoriques d'un autre type de capitalisme, dur et libéré de toute règle. Durant cette période, les conditions d'une telle entreprise ne sont pas du tout favorables. En effet, le capitalisme - qui sera appelé quelques années plus tard néo-capitalisme - entre alors dans une onde longue expansive. Elle représente son âge d'or. La croissance est particulièrement rapide et permanente au cours des décennies 1950 et 1960. Pour cette raison, les mises en garde des néo-libéraux contre les dangers que représentent un quelconque contrôle du marché par l'État apparaissent peu crédibles. Toutefois, la polémique plus spécifique à l'encontre d'une régulation sociale a une assez large répercussion. F.A. von Hayek et ses amis argumentent contre le nouvel égalitarisme très relatif - de cette période. Pour eux, cet égalitarisme, promu par l'État-providence est destructeur de la liberté des citoyens et de la vitalité des compétences, deux qualités dont dépendent la prospérité pour tous. Les animateurs de la Société du Mont-Pèlerin défient les idées et théories officielles dominantes de l'époque. Ils prétendent que l'inégalité est une valeur positive - en fait indispensable, en tant que telle - dont les sociétés occidentales ont besoin. Ce message est resté à l'état «théorique» durant plus de vingt ans.
Le tournant de 1974

Tout change dès l'éclosion de la grande crise du modèle économique de l'après-guerre, en 1974. L'ensèmble des pays capitalistes développés entre alors dans une profonde récession. Pour la première fois se combinent un taux de croissance bas et un taux d'inflation élevé (stagflation). À la faveur de cette situation, les idées néo-libérales commencent à gagner du terrain. F.A. von Hayek et ses camarades affirment que les racines de la crise plongent dans le pouvoir excessif et néfaste des syndicats et, de manière plus générale, du mouvement ouvrier. Selon eux, les syndicats ont sapé les bases de l'accumulation privée (de l'investissement) par leurs revendications

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salariales et par leurs pressions visant à ce que .}'État accroisse sans cesse des dépenses sociales parasitaires. Ces deux pressions ont entamé les marges de profit des entreprises et ont déchaîné des processus inflationnistes (hausse des prix) qui ne pouvaient que se terminer en une crise généralisée des économies de marché. Dès lors, le remède est clair: maintenir un État fort, capable de rompre la force des syndicats et de contrôler strictement l'évolution de la masse monétaire (politique monétariste). Cet État doit, par contre, être frugal dans le domaine des dépenses sociales et s'abstenir d'interventions économiques. La stabilité monétaire doit constituer l'objectif suprême de tous les gouvernements. Dans ce but, une discipline budgétaire est nécessaire, accompagnée d'une restriction des dépenses sociales et de la restauration d'un taux dit naturel de chômage, c'est-à-dire de la création d'une «armée de réserve de salariés» (de bataillons de chômeurs) qui permette d'affaiblir les syndicats. En outre, des réformes fiscales doivent être introduites afm d'inciter les «agents économiques» à épargner et à investir. En d'autres termes, cette proposition implique simplement une réduction des impôts sur les revenus les plus élevés des personnes et sur les profits des sociétés. Ainsi, une nouvelle et salutaire inégalité réapparaîtra et dynamisera les économies des pays développés malades de la stagflation, maladie résultant de 1'héritage combiné des politiques inspirées par Keynes et Beveridge, c'est-à-dire de l'intervention étatique anticyclique (visant à amortir les récessions) et de la redistribution sociale. Cet ensemble de mesures a déformé, de façon désastreuse, le cours normal de l'accumulation du capital et le libre fonctionnement du marché. Selon cette théorie, la croissance reviendra naturellement lorsque sera atteinte la stabilité monétaire et qu'auront été réactivées les principales incitations (défiscalisation, limitation des charges sociales, déréglementation, etc.).
Margaret Thatcher, Ronald Reagan et les autres

L'hégémonie de ce programme ne s'est pas réalisée du jour au lendemain; il lui a fallu une décennie pour s'imposer. Dans un premier temps, la majorité des pays de l'OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement Économiques) ont tenté d'appliquer des remèdes keynésiens à cette crise ouverte par la récession généralisée de 1974-1975. Toutefois, dès la fin des années 1970 - en 1979 plus

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