L'ECOLE EN PORTRAITS

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C'est l'histoire du quotidien de l'école, de la banlieue, de Paris, et d'ailleurs, avec ses joies, ses peines, ses colères, ses petites misères et ses fêtes, ses journées infiniment petites et infiniment grandes. C'est l'histoire de chaque jour de chacun ; avec des pages qui font rire, avec des pages qui laissent amer, un goût de gas-oil dans le coin du cœur, les enfants de chaque jour, de chaque instant. Il s'agit de tous les jours, de notre école, de notre avenir… Et pour une fois… ENFIN UN LIVRE D'AMOUR SUR L'ÉCOLE !
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296414938
Nombre de pages : 188
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L'ÉCOLE EN PORTRAITS

Collection Histoire de Vie et Formation dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de : Pierre Dominicé, Magali Dubs, Guy Jobert, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Titres parus
Volet: Histoire de vie Claire SUGIER, Haïti terre cassée... Quinze ans dans la campagne haïtienne, 1996. Line TOUBIANA, Marie-Christine POINT, Destins croisés. Elles sont profs, l'une estjuive, l'autre est catholique..., 1996. Pierre DUFOURMARTELLE, Globe trotter et citoyen du monde, 1997. Auguste BOUVET, Mémoires d'un ajusteur syndicaliste, 1997. Martine LANI-BA YLE, De femme à femme à travers les générations. Histoire de vie de Caroline Lebon-Bayle 1824-1904, 1997. Guy-Joseph FELLER, Libre enfant de Favières. Territoire de serpents, 1997. Malika LEMDANI BELKAÏD, Normaliennes en Algérie, 1998. M. CHAPUT, P.-A. GIGUÈRE et A. VIDRICAIRE (eds), Le pouvoir transformateur du récit de vie, 1999. Robert VIAL, Histoire des hôpitaux de Paris sous l'Occupation, 1999. Guislaine JOURDAIN, Combat au quotidien dans le Chili de l'aprèsPinochet, 1999. Marcel BOLLE DE BAL et Dominique VESIR, Le sportif et le sociologue, 2000. Marie-Jo COULON, Jean-Louis LE GRAND, Histoires de vie collective et éducation populaire. Les entretiens de Passay, 2000. Léon VOERLHE, Jean-André OLIVIER, Le siècle de vie d'un enfant du peuple, 2000. Pierre DUPUY, Chili 1967-1973. Témoignage d'un prêtre-ouvrier, 2000. Martine LANI-BA YLE Ced.),Raconter l'école, au cours du siècle, 2000.

Agnès GÉRODOLLE

L'ÉCOLE

EN PORTRAITS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

(Ç) L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9303-3

« Quand le maîtte fait apparaître I'homme, ce n'est plus la classe froide et banale, c'est l'éducation qui commence. » Jules Ferry.

Apprentissage

Quelle matinée! A croire qu'ils se sont concertés ce matin! La grille est encore fermée, quelle manie! Eh bien Djénéba, que fais-tu là? Toutes les mamans sont parties!

-

- Ma p'tite

-Mais où est-elle d'habitude?

soeur, elle est pas là.

- Je la prends à la maternelle, et mon père, il vient nous chercher. - Ah! Et il est venu là? - Non. Et ma p'tite soeur, elle est pas là. - Attends. On va voir à la maternelle. Ds sortent plus tôt chez les petits. Evidemment, il n'y avait personne. Situation claire et limpide. Problème: comment faire comprendre à une enfant de six ans que son père l'a oubliée? Qu'il a pris la petite et oublié la grande, et bien sûr qu'il l'aime son papa!

- Eh bien...

Et bien tu vois, elle n'est plus là ta petite soeur!

Les mots se bousculent, je bégaye, je balbutie; elle ne sait que cela que sa petite soeur n'est plus là! Tout n'a déjà fait qu'un tour dans sa tête. J'ai l'air empoté devant cette petite fille abandonnée, seule. Pardon: oubliée, seule. Ton papa t'a oubliée mais ce n'est pas grave, on ne va pas se démonter pour si peu, sais-tu où tu habites? Ça y est, c'est dit. Je ne fais plus attention à mon vocabulaire. Je ne suis plus sa maîtresse. La classe est loin derrière. Si loin de tout cela. Accroupie à son niveau, je lui propose mes bras tendus. Des frissons, des larmes montent à mes yeux et un sourire force le passage pour s'épanouir. Je la regarde. Je la vois. Enfant déchirée, petite perle souillée, elle est belle. Dans ses vieux vêtements sales et trop grands, elle est belle. C'est drôle, je ne m'en étais jamais rendu compte, en classe, jamais je ne l'avais vue... Quand les gens sont malheureux on voit alors leur beauté, dommage qu'il faille attendre leur cri pour seulement voir ce qui est là. Je promèn~ ma main sur ses cheveux crépus et laineux. Ses boucles d'oreilles communes et ordinaires se distinguent tout à coup et

viennent orner sa fiimousse. Je la découvre. Je la caresse affectueusement. Je la regarde. Rien. L'odeur des bruits de voitures et mon regard dans le sien. Le silence. Comme c'est difficile de communiquer! De bien communiquer, de communiquer juste. Elle, elle m'observe. Elle avale mon regard. Elle fixe mes mimiques. Et puis son air perdu, son regard interrogatif m'indisposent et j'ai honte. Elle a mal injustement et sans comprendre. Ou plutôt non, elle comprend trop bien au contraire, et elle a mal. Elle a mal sans pleurer, sans gémir et en silence! Parce qu'en plus, elle a déjà compris cela... Quelle maturité! La vie l'a déjà dressée. A six ans, elle n'est plus une enfant. J'ai honte. Est-ce que je vois dans ses yeux torturés toutes ces enfances assassinées? Ses beaux yeux tristes en accents circonflexes, il est beau son regard, si profond et si désespéré à la fois, ses beaux yeux noirs, généreux, rongés par l'amertume. Mais elle n'entend pas combien je la reconnais. Que c'est dur un dialogue silencieux entre deux différences. Je la prends dans mes bras. - Allez, où habites-tu? - C'est là- bas. (montre-t-elle du doigt.)

-Où?

- Mais là-bas j'te dis! DeITière! Ce n'était clair que pour elle. Les choses sont souvent obscures pour les autres. - Allez, on y va. Comme un écho «on y va». J'ignorais où j'allais mais j'y allais! Sait-on jamais où l'on va? Derrière les barrières de béton, un inconnu repoussant bien plus que le mystère. Bien fade était le soleil à cette heure reposante de la demi-journée. J'avançais, Djénéba dans les bras, d'un pas peu rassuré. Djénéba, petite africaine oubliée par son père. Le monde de Djénéba, je l'ai vu. Je l'ai si bien vu qu'il m'a craché à la figure. TIs'est imposé à moi aussi fort que la mort le fait. La vie, ça ne s'apprend pas dans les livres, ça s'apprend dans la rue, faut mettre son coeur là où ça pue. Le rôle maître-élève s'inversait. Je traversais le parking et franchissais le premier immeuble de cette cité infernale. Cité qui 8

s'étend à perte de vue où rien ne ressemble plus à un hall qu'un autre hall. Le temps est gris, même sous le soleil. J'étais ailleurs. Aucun mot ne traduira jamais assez combien nous étions ailleurs Djénéba et moi, ou plutôt combien Djénéb~ elle, était chez elle. Deux gosses s'essayaient au cross sur de vieilles mobylettes entre le sable et les bancs. Trois autres déambulaient nonchalamment, le magnétophone à la main, Bob Marley hurlait une plainte que j' étais seule à ressentir ainsi. Djénéba se cramponnait, comme si elle n'avait jamais été prise dans les bras. Comme j'étais mal dans ce square immense, interminable, comme une étrangère, une émigrée. Ce n'est pas drôle d'être émigré. Et toutes ces mères ne discutant même plus entre elles, affublées d'une tripotée de gamins qui grouillaient autour d'elles, elles avançaient lentement, sans conviction, I'habitude. Et ce Bob Marley qui n'en finissait pas de gémir, bien fort pour que je l'entende bien. Je sentais l'effroi de J'abandon et la sécurité de la drogue. J'en avais des mssons. fis me rendaient toUs coupable de leur détresse et de leur démission. TIétait long ce square. Djénéba était lourde. Peut-être portais-je le fardeau de sa vie, bien plus lourd que son corps squelettique? TI était vide ce square. Malgré ces jeunes et tous ces enfants, il était triste ce square. Heureusement, Bob Marley les faisait vibrer et s'évader, Bob Marley m'emplissait les oreilles, heureusement qu'ils l'avaient, soleil noir, comme d'autres ont Dieu. Le silence est pesant. Un immeuble enfin : C'est là? Je ne sais pas. - Comment cela tu ne sais pas? Mais où allons-nous? Le savonsnous? ...Où est-ce que je t'emmène? Où m'emmènes-tu? Où habites-tu? Où habitent-ils, eux?! Où sont leurs racines et leur« chez eux »? Djénéba ne savait pas. L'aventure n'est drôle que dans la limite où nous connaissons la fin! J'sais pas, répéta-t-elle. Je crois que c'est là, ou l'autre. Piégée j'étais. Aussi perdue qu'elle, mais moi n'ayant pas le droit de l'être. On a beau dire, même les vieux, même les grands ont au moins une boussole pour se conduire...

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Je pensais qu'elle, si petite, à l'école ressentait la même chose que moi à ce moment précis. Ces immeubles gris, délavés, se ressemblaient tous. Je m'approchai tout de même du premier: extérieur répugnant. De l'eau tombait des étages, peut-être du dixième. Nous sommes entrées. Les vitres de l'entrée étaient cassées. Les courants d'air ulu1aient froidement. Les boîtes aux lettres détériorées elles aussi, rayées, taguées, forcées ou aux noms maintes fois changés, ne fermaient plus. Des oeufs écrasés par terre se laissaient piétiner. Ça parlait, ça criait, ça hurlait dans cette entrée, devant les ascenseurs. Un chien aboyait. Les mômes pleuraient. Pas un mot de français. Je me suis sentie encerclée, j'ai eu peur. J'avais Djénéba dans les bras ; quand on est grand, on n'a plus le droit d'avoir peur. Un gosse se faisait taper dessus. Le gosse braillait et pleurait. Les femmes vociféraient en tous sens. Et tout à coup, le gosse frappé hurla: « la maîtresse! » Tout le monde se retourna. On me dévisageait. Je n'avais rien à faire ici. Ici, ce n'était pas ma place. Le silence soudain. Toujours aussi pesant. Le gosse me sourit. Le gosse, c'était Sergio! Oui, Sergio! Six ans lui aussi, l'un de mes élèves lui aussi, dans ce fracas!. .. Sergio à qui j'apportais de quoi manger le lundi parce qu'il ne mangeait pas le week-end. «La faim des autres condamne la civilisation de ceux qui n'ont pas faim. Dom EIder Camara.» Sergio qui ramassait les cartons de lait sur la tête, tandis que sa mère les ramassait, durant les bagarres entre son oncle et son père. Sergio que je disputais toujours parce qu'il « était ailleurs»! Sergio qui n'avait jamais ses affaires, qui ne lisait pas chez lui. Sergio à qui, un jour de colère, j'avais crié à travers la classe: « mais tu comprends le français, oui ou non? » et qui m'avait répondu avec ses grands yeux noirs et son regard honteux: «non maîtresse, j'suis portugaiS». Sergio, ce petit bonhomme qui voulait tant faire plaisir parce que l'autre reste toujours aveugle. Sergio, l~ qui s'était fait frapper sous mes yeux. Comme il était heureux de me voir! Toutes ces femmes dont le silence me disait que je ne devais pas être ici. Ce silence et Sergio qui me fixait, attendant tout de moi, trop. Comme c'est pesant ces attentes des autres... - Je ramène Djénéba chez elle, dis-je comme pour justifier ma présence. Quelqu'un sait-il où elle habite? 10

Si ma place n'était pas l~ je ne lui avais au moins pas passé les menottes aux mains! Cette image de juge qu'elle me renvoyait... On dit que les autres sont le miroir de nous-mêmes, c'est parfois dur à assumer! J'entrai dans l'ascenseur. On appuya pour moi sur le bouton du 6 ème, j'étais devenue la reine. C'est dur d'être la reine devant tous ces enfants. C'est dur, parce que c'est 1rop facile. Djénéba ne pipait toujours mot. Nous sortîmes de l'ascenseur et là, hotTeur : De droite à gauche s'étendait un immense couloir, démesuré. Des mares d'urine par terre, des murs sales, jamais nettoyés à croire, des graffitis barbouillés, les vitres cassées, et les mêmes portes, les mêmes portes à perte de vue. Djénéba s'enfuit de mes bras comme une furie. Elle se mit à courir, courir dans ce couloir immense à travers les ordures, elle avait retrouvé sa gaieté et la vie, elle était chez elle. Elle ouvrit une porte, la refenna.. Je n'ai même pas su laquelle c'était. Seule dans ce couloir dégoûtant, j'ai retraversé ce harlem indésirable; ça allait mie~ je m'en allais. Djénéba, Sergio, et tous ces autres, voici leur vie... Deux mondes opposés à deux cents mètres d'écart. Je retournais à l'école. L'école, ce noble lieu où l'on apprend. Tout sauf la vie peut-être, y apprend-on seulement à vivre? J'étais deni.ère le bureau et eux devant. TI n'y a pas à dire, la position d'anière incite davantage à avancer. Eux étaient sans arme, sans défense aux premières loges, devant les offensives, de quoi tomber! Dès lors, j'ai changé mon bureau de place. Si seulement cela avait pu changer les choses... Comme dit Claude Duneton : «je suis comme une truie qui doute! » A 13 heures 30, les enfants étaient tous rassemblés sous le préau, en rang, sagement, prêts à ré-écouter toutes ces choses qui leur sont tellement étrangères. Ds se sont atTêtés avant de monter l'escalier, Il

-Au 6 ème, me répond une femme ravie de me renseigner.

comme il le fallait. Les rôles se remettaient en place. Eux dans leurs peaux d'élèves obéissants et bien dressés, moi dans mon déguisement tantôt de grand méchant loup, tantôt de clown grotesque et ridicule. Avyva pleurait toujours, comme d'habitude. Avyva était déprimée, mais à six ans, c'est mal démarrer dans la vie. Quant à Roger, il sentait toujours aussi mauvais ;j'étais la seule que cela gênait. Le rang montait l'escalier silencieusement. Nous jouions tous à nouveau. Qu'elle est loin du monde l'école dont les ambitions sont si belles... On croit posséder le présent alors qu'on ne possède que le passé. Avec ce passé si bien acquis, on vit le présent sans se rendre compte qu'ainsi, c'est l'avenir qu'on assassine. Etre hwnain, c'est l'humilité de voir qu'il est difficile de vivre dans ce monde de torpeur. Eue instit., c'est peut-être.......

C'était un C.P. normal, dans une Z.E.P. à quelques pas de Paris. Un stage en responsabilité, j'apprenais à devenir instit....

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Nommée en classe de perfectionnement Normale à 22 ans.

à la sortie de l'Ecole

Un jour comme les autres...

Cédric m'apporte un mot d'excuse pour son absence du lendemain, un samedimatin : raisons familiales. Merci Cédric. Raisons familiales ou pas, Cédric va chez sa mamie et il est heureux.

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- Bon week-end Cédric. 13 heures 30, Flavien m'annonce Ah oui? Et pour quelle raison? Je vais chez mon papa.

qu'il ne sera pas là samedi :

- Ben...Comme d'habitude Flavien. Je sais. Pourquoi cette fois-ci irais-tu dès le vendredi soir? - Parce que Cédric va chez sa mamie. Evidemment. C'est d'une logique implacable. (Après réflexion, ce n'est pas l'Ecole Normale qui ne nous prépare pas à cela, ce sont nos 22 ans...C'est un métier pour adultes. A leur place d'adulte.) - Alors maintenant tous les enfants de divorcés manqueront l'école un samedi sur deux? Ben voyons! Autant ne plus venir non plus, faire garderie! Pourquoi ne pas y aller dès le mercredi chez pap~ c'est vrai? (En 1987, il Y avait en effet école tous les samedis matins, la 27 ème heure n'existant pas encore, aucun samedi n'était vacant.) C'est important l'école Flavien. Quand il Y a classe, on vient, ça fait parti des règles et des contraintes de la vie. - Mais Cédric ne sera pas là. Je veux aller voir mon père. - TIne s'agit pas de Cédric mais de toi. Ce que fait Cédric ne te concerne pas. Son absence est exceptionnelle.(trop tard! Me voilà en train de me justifier!) Si tu as un mot de ta maman, d'accord, tu seras absent, je ne pOUtTai ien y faire mais j'attendrai maman lundi r

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pour lui dire que je ne suis pas du tout en accord avec ce genre de comportement. Et puis quoi encore, maintenant tu seras absent un samedi sur deux? fi n'en est pas question! Je te conseille d'être là samedi matin! Tu verras ton papa à Il heures 30, comme d'habitude, comme chaque fois. Flavien n'aurait jamais eu de mot de sa mère. Il se heurtait à un rocher qui ne changerait pas d'avis et il s'est écroulé.

Les sanglots dans la gorge, les larmes plein les yeux, en silence, il s'est mis à pleurer.
« Tu vas le voir ton papa, ont tenté de consoler les autres, c'est vrai tu le verras ton papa... » Mais quand la détresse est trop grande, les oiseaux peuvent toujours chanter! Flavien s'est retourné, face au mur, il a tourné le dos à la vie, à la lutte. n s'est laissé souffrir comme lorsqu'on a aucune arme pour se défendre. Cette vie, derrière son dos se poursuivait, j'ai lu aux autres leur histoire quotidienne qu'ils attendent tant. Flavien s'est retourné à deux reprises pour nous regarder, il n'est pas revenu avec nous. fi s'est reposté face à son mur...Cela arrivait souvent hélas. L'heure de la récréation est arrivée. Flavien a passé toute sa récréation assis en tailleur dans un coin de la cour, les yeux dans le vague, droit devant lui. Pour lui, le vague est devant. Pauvre Flavien! Petit homme de dix ans, meurtti par la vie, déjà bléssé par les grands. Un enfant qui ne joue pas n'est pas 1U1 enfant. J'étais de service, je ne voyais que lui. Comme s'il s'évertuait à me montrer qu'il était là. Chut, il faut faire silence. Se taire et le laisser vivre sa souffrance. C'est l'heure. L'heure de ses dix ans et de la folie en fleurs, l'heure des déconfitures acclamées, I'heure enfin de la vérité quand on rend toutes les armes avec lesquelles on n'a jamais lutté, l'heure du grand jeu vacillant: tombera-t-il ou ne tombera-t-il pas? Chut, il faut faire silence. Flavien, enfant-funambule éternel marchant le long du fil qui relie les morts aux vivants. Flavien, il a la grâce de ceux qui ne tombent jamais.. .
De retour en classe il a fixé le tableau, son pouce dans la bouche, le

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regard lointain, sans direction, insensible à toutes perturbations extérieures. il ne pleurait plus. fi était seulement triste, affreusement triste. Loin. Puis les larmes ont à nouveau ruisselé le long de son visage. En silence, avec pudeur, doucement. TIpensait peut-ê1re à son père, ou autTe. fi y a des chagrins insupportables. Je ne m'habitue pas à la soufftance des enfants. fi me montrait une plaie ouverte et me tendait encore le couteau. Un enfant déprimé à dix ans, c'est vraiment difficile à regarder. Parce que c'est de l'enfance toute entière que la déprime s'est approchée. De l'enfance, avec ses crayons, ses pinceaux et ses élans. Elle a écrit des souvenirs et des images dans ses larmes, un album étonnant qui aurait été le plus beau, le plus pur s'il n'avait été le plus dur. Le pouce dans sa bouche, l'autre main dans son djean, Flavien écoutait l'eau tomber dans la cour de l'école, accoté au mur du préau. Flavien avait dix ans. Cette impuissance devant tout ce qui lui anivait, le divorce de ses parents, l'éloignement de son père; il n'avait plus d'autre alternative que la démission et la soumission. Quelle image cruelle il me renvoyait! Avec sa maman il ne fait pas de crise ainsi, parce qu'il est heureux avec sa maman comme il dit, avec son papa aussi! Ainsi va la vie. Est-ce que les adultes devinent un instant combien les divorces peuvent meurtrir un enfant, à quel point ils traînent avec eux une plaie destructive pour leur vie? fis se hâtent de grandir, ils sortent de leur enfance avec un lot d'éraflures, ils sont des rescapés du drame, et il leur manque la densité qui permet l'épanouissement. A toi Flavi~ et à tous les autres, merci. Moi j'ai vieilli. Et toi, où es-tu? Que fais-tu à présent? On ne renonce pas facilement à ceux que l'on a chéris si fort, que l'on a aimés si vite, qu'on a regardés si 10m...

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Retour de week-end...

En classe de perf l, le paradoxe a le droit d'exister et le devoir de ne pas se taire. Mais il lui est interdit de se complaire en lui-même. TIn'y a pas à dire, le lundi matin, c'est folklorique! On se demande si on est en France et surtout, si on est au vingtième siècle. TIy a celui qui se fait arracher une molaire par son oncle parce que chez le dentiste il faut payer. Les deux autres qui font les poubelles et qui y trouvent des merveilles. Celui qui passe son après-midi aux côtés d'un chien bléssé rencontré aux hasards de ses elTances. Celui qui pleure dès 8 heures 30 parce qu'il n'est pas venu à l'école la semaine dernière et qu'il voulait y venir : Là, c'est écrit que j'étais malade mais c'est pas vrai, j'étais pas malade, c'est mon père qui a dit à ma mère d'écrire ça parce qu'il voulait pas que je vienne. - Mais tu lui as dit que tu voulais venir? Oui, plein de fois, mais il disait toujours non et à la fin, il s'est taché et quand il se f8che, il est très méchant, il m'a donné une claque. - Et pourquoi ne voulait-il pas que tu viennes? - J'sais pas moi! Etranges familles. C'est rare de voir un gamin pleurer parce qu'il veut venir à l'école! C'est au moins mieux à l'école que chez lui! il y a celui qui passe le dimanche après-midi dans les caves lors des visites bi-mensuelles chez son père si important pour lui. Sylvain qui troue le temps en désossant une voiture sur le parking du Leclerc. A neuf ans. Et enfin, ceux qui connaissent la télé par coeur et non plus la couleur des jonquilles. A se croire sur une autre planète. Heureux week-end de mes élèves. La joie des classes de perf Comme la lecture est loin! Recentrons le sujet: Emploi du temps, le lundi matin à 8 heures 30 : langage.

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classe de perfectionnement,

n'existant

plus aujourd'hui.

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