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L'école sahraouie

De
168 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296417212
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L':tCOLE

SAHRAOUIE

de la caravane à la guerre de libération

Christiane Perregaux

L'ÉCOLE

SAHRAOUIE

DE LA CARAVANE A LA GUERRE DE LmÉRATION

Editions L'Hannattan ~-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris
--~1"'.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-942-3

Malgré leur lutte quotidienne, la gue"e, l'exil, Anat, Mohammed, Ali, Nouria et les autres, tous mes amis sahraouis ont pris le temps de me recevoir, de m'offrir leur hospitalité légendaire, de répondre à ma curiosité. Merci de tout cœur à ces compagnes et compagnons lointains. Sans Pierre, Novine, Carlos, Berthier, Myriam et Dominique, la caravane n'aurait pas pu atteindre son but. Merci à eux tous!

«Le genre humain n'a pas connu qu'une seule éducation plus ou moins complètement réalisée. Aux différentes époques correspondent des types d'éducation différents, des idéaux culturels répondant à des conceptions particulières de l'homme, lesquelles dépendant largement des exigences et de l'organisation de la société. ~
Arnould Clausse (1951)

PR£FACE

Cet ouvrage a été pour moi, à bien des égards, un révélateur. Révélateur d'une nécessaire décentration, de la relativité des points de vue, des méfaits de la colonisation et des guerres, de la détermination et du courage d'un peuple face à l'absurdité. Non que tout ceci soit nouveau, mais plut6t poussé à l'extrême limite; souvent il faut chercher les contrastes les plus frappants pour faire surgir l'évidence. J'avais déjà rencontré, sur le terrain, de nombreuses situations scolaires sub-optimales: le manque de moyens est courant dans la plupart des pays pauvres,. mais il suffit souvent d'un peu d'imagination. Il manque un laboratoire de sciences? Peu importe, en somme, il suffit de sortir de la classe, de profiter de la richesse du milieu, ce qui ptrmet en plus de faire plus facilement le lien entre la théorie et

la vie quotidienne.Mais dans le dénuement d'un camp en
plein désert? Quand il n'y a pas d'arbre, pas de fleur, à peine une sauterelle amenée en classe par l'instituteur comme une surprise extraordinaire? Comment enseigner quand tout le concret devient abstrait et réciproquement? Dans les mots de Mohammed Ali, directeur d'une des écoles sahraouies: « Nous pouvons expliquer à nos élèves des mots que l'on nomme souvent de termes " abstraits" comme justice, injustice, liberté. Ils vivent très fortement les réalités recouvertes par ces concepts, mais

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pour tout ce qui est concret, le problème n'est pas résolu.

.

Les témoignages que Christiane Perregaux nous rapporte de ce bout du monde reclus nous permettent d'aller 9

à la découverte d'un univers où l'absurde est nuancé par une humanité profonde. Pour y accéder, il fallait en faire partie, ou du moins en partager les idéaux; ce travail n'aurait pas été possible sans un engagement clair et sincère. Cela pose de façon aiguë le vieux problème des sciences humaines, celui de l'impossible objectivité de la recherche. Dans certains cas - et celui-ci en est un - le chercheur doit prendre parti, sinon la recherche est impossible, ou alors les réponses sont de toute façon faussées. Pour illustrer cette affirmation, penchons-nous sur une anecdote relatée dans l'excellent fascicule méthodologique «Eléments d'enquête anthropologique» de Delaleu, Jacob et Sabelli (1983). Ils citent l'exemple d'un entretien avec un paysan Burkinabé à propos de l'introduction de la culture attelée: dans un premier temps, le vieux présente tous les arguments entendus auprès des vulgarisateurs agricoles: rendement supérieur, moins de travail pénible, etc. De toute évidence, il voit l'enquêteur «comme un représentant du pouvoir politique et face auquel il fallait valoriser toute intervention s'inscrivant dans le modèle de
développement proposé par le pouvoir» (p. 88). La stratégie

habituelle consiste en effet à entrer dans le jeu du développeur pour lui soutirer des subsides. L'anthropologue décide alors d'exprimer ses propres convictions: il montre qu'il est « partial et non neutre », que ses préoccupations «collent» avec celles du paysan, qu'il estime que les véritables «experts» sont les agriculteurs eux-mêmes, et non les fonctionnaires des organismes de développement rural, qu'il n'est pas là pour donner des conseils, mais pour apprendre. «A partir de ce moment, l'atmosphère change totalement. C'est comme si une sorte de complicité s'est installée entre nous, je ne ressens plus la méfiance du début, l'échange devient dialogue... » (p. 89). Le paysan soulève alors tous les problèmes, sociaux, économiques et écologiques, que la culture attelée risque de provoquer. Ces avis n'auraient pas été exprimés si le chercheur n'avait pas lui-même pris position. Mais sont-ils de ce fait plus «objectifs»? L'enquêteur de notre anecdote semble le penser, mais peut-être le vieux sage n'a-t-il fait que lui 10

appliquer la meme stratégie, c'est-à-dire lui dire ce qu'il désirait entendre? Si le lecteur devra essayer.de faire lui-meme la part de l'objectivité et du militantisme, ce travail aun intéret théo.., rique en soulevant la question de «l'adaptabilité des systèmes d'enseignement à la société», selon le titre du mémoire universitaire qui a donné lieu à ce livre. Christiane Perregaux analyse fort bien la congruence nécessaire, quoique pas toujours réalisée, entre le projet d'une société et le système éducatif qu'elle met en place. L'ouvrage nous donne des indications historiques préciffuses sur l'éducation dans une société nomade, un sujet jusqu'ici peu exploré et qui comporte une problématique spécifique. La décimation et la sédentarisation des populations nomades est un scandale à l'échelle mondiale, partout où les prétendues nécessités de l'administration entrent en conflit avec un système de valeurs non-administrable. Dans certains cas, par exemple pour les premières nations en Australie et au Canada, le maintien ou un retour partiel à une vie nomade semble maintenant etre une option envisageable, mais pose le problème difficile de l'adaptation du système scolaire, apanage plus habituel des sociétés sédentaires. Cette partie du travail ouvre donc des horizons qui dépassent le cadre précis de l'étude de cas. La deuxième période étudiée, celle du colonialisme espagnol, est également intéressante par le peu de traces que celui-ci semble avoir laissé ,. en somme, l'incurie comporte parfois des avantages. Le fait que l'espagnol soit resté la langue officielle et scolaire semble répondre davantage au besoin d'établir une identité spécifique dans la région qu'à un attachement à l'ancienne métropole. C'est l'étude de la période actuelle qui sera, sans doute, du plus grand intérêt pratique, donnant aux acteurs sociaux concernés un reflet de leur réalité, à la fois un bilan et un point de départ. Il peut souvent etre utile d'avoir un tel regard extérieur, même partisan, le poisson étant le dernier à connaître l'existence de l'eau. On pourra peutêtre regretter que l'étude ne soulève pas plus de problèmes, qui sans doute doivent exister, dans le présent et pour le futur. Mais seuls les éducateurs sahraouis eux-mêmes 11

pourront juger la valeur réelle de ce travail,' ce sont eux qui auraient da écrire cette préface, et non un professeur totalement coupé de leur réalité. C'est bien à eux que cet ouvrage est dédié. Pie"e R. Dasen, PhD Université de Genève

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INTRODUCTION

Le peuple sahraoui se trouve aujourd'hui avec un cœur, un esprit sculptés par des espaces temporels aux contours historiques très précis. Le passé, deux moments L'un séculaire et creuset de l'âme sahraouie: l'âge d'or des caravanes véhiculant une société aux règles politiques, religieuses, sociales bien établies. L'autre plus bref mais déchirant: la colonisation espagnole, franquiste, animée du désir de soumettre, enfin, ces nomades insaisissables.
Le futur Une histoire qui s'écrira en République arabe sahraouie démocratique indépendante, un état de paix avec tous les pays de la région pour le peuple sahraoui qui se bat depuis fin 1975 contre l'occupant marocain et qui aspire à voir respecter son droit à l'autodétermination et à l'indépendance et la volonté de la majorité des Etats du monde qui renouvellent chaque année, à l'ONU leur résolution de voir s'ouvrir des négociations directes entre le Front Polisario et le Maroc. Une histoire qui verra la mise à l'épreuve du feu de toute la construction présente de la RASD.

Le présent L'instant du funambule qui sur le fil du temps tient passé et futur aux deux extrémités de son balancier. La
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vie d'aujourd'hui du peuple sahraoui celle que je connais dans les camps de réfugiés se déroule dans ce champ des virtualités humaines où tout impossible devient possible. Ce livre désire rendre mémoire de trois moments de la société sahraouie et de leurs rapports avec le système d'enseignement:

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Le temps de la stabilisation de la société nomade du Sahara occidental que je situe de la fin du XVIIIesiècle jusqu'aux débuts du Xxe siècle et son école coranique née avec l'islamisation. Le temps de la colonisation espagnole, du traité de Berlin à 1976, période de destructuration, de sédentarisation forcée d'une partie de la société sahraouie et son école métropolitaine imposée et allogène. Le temps de l'actuelle guerre de libération, la naissance de la RASD, le 27 février 1976, la vie dans les camps de réfugiés dans le grand Sud algérien près de Tindouf et le système scolaire mis en place par le gouvernement de la RASD.

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Cette dialectique école/société, ce thème de l'adaptabilité du système scolaire à la société, loin d'être propre à la situation sahraouie se réfléchit dans la plupart des sociétés qui ont aujourd'hui institutionnalisé l'école avec plus ou moins de bonheur. La réflexion actuelle des responsables sahraouis sur les relations de leur école et de leur société me semble à cet égard procéder d'une attitude presque universelle. La majorité des informations, des témoignages transcrits dans ces pages sont le fruit d'interviews que j'ai pu mener avec la coopération indispensable du ministère de l'Education, de l'Enseignement et de la Culture sahraoui, auprès de réfugiés sahraouis ayant vécu les différentes périodes décrites plus haut. Ce livre, mémoire d'hommes, de femmes, d'enfants incarnant la liberté plus forte que l'oppression est aussi mémoire de mon imaginaire et de mon engagement politique. Mémoire, tout d'abord, de mon imaginaire et de mes 14

rêves enfantins, nourris par les voyages de l'ethnologue suisse Jean Gabus. J'habitais si près du musée d'Ethnographie de Neuchâtel, réputé il y a un certain nombre d'années pour ses collections sahariennes, qu'il était mon domaine fascinant les longs dimanches de pluie. Peu à peu, j'avais l'impression de rendre visite à des amis, morts depuis longtemps, qui me recevaient encore sous leur tente brune, tissée de longues bandes en poils de chèvre ou de chameau. Ils m'offraient par delà le temps et l'espace leur hospitalité légendaire. Je replaçais sur des dunes infinies les esquisses du peintre Erni et courais voir et revoir les films du cinéaste Henry Brandt, tournés au pays des «hommes bleus ~. Un musée ne pouvait que renfermer un monde disparu pareil à celui des Lacustres,. des Grecs anciens, des Romains... Comment les nomades du Sahara auraient-ils pu, vivants, se retrouver au premier étage de cette belle maison de maître en pierreca1caire jaune d'Hauterive. Fascinée, j'entrais dans le passé qui ailleurs était le présent - mais je l'ignorais. Je m'asseyais de l'autre côté de la corde de protection qui concrétisait le passage de l'inanimé au vivant et je rêvais devant cette tente, seshabitants, ses objets. Mémoire, ensuite, de mon engagement politique. Les nomades ont repris vie; ils ont à nouveau croisé ma route, il y a plus de dix ans avec l'entrée sur la scène internationale du conflit du Sahara occidental. Passionnée par ce monde pour les raisons évoquées auparavant et grâce aussi aux nombreuses années de chaleureuse cohabitation avec la communauté maghrébine de Marseille (19671973), je me suis sentie proche, culturellement et politiquement du peuple sahraoui lorsque ses émissaires, militants du Front Polisario, ce jeune mouvement de libération créé en 1973, sont arrivés en Europe pour chercher du soutien, au moment de la sinistre marche verte marocaine de fin 1975 conduisant à l'invasion militaire sanglante du Sahara occidental. Il était évident qu'un peuple auquel on déniait le droit de s'autodéterminer alors qu'il s'agissait d'un processus de décolonisation classique, qui ne pouvait imposer sa volonté d'indépendance, qui subissait l'agression puis l'oc-

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IS

cupation d'un Etat étranger, ne pouvait que rencontrer mon adhésion dans mon souci politique permanent de lutter non seulement pour le respect des Droits de l'homme mérls aussi pour les Droits des peuples sans 1esqueJs justice, liberté, indépendance ne restent que des concepts sans réalité vivante.

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Dès mon premier voyage dans les camps de réfugiés sahraouis, montés d'abord en catastrophe pour échapper aux bombardements mortels de l'armée marocaine, puis peu à peu gérés par une organisation sociale efficace mise en place par le Front Polisario, j'ai été particulièrement intéressée par l'ouverture rapide d'écoles où le sable tenait lieu de papier et le doigt de crayon ; par la formation, sur place, des enseignants, par la volonté de monter un programme original partant de la difficile réalité quotidienne, par la rédaction de manuels scolaires s'appuyant sur les mêmes bases. Enseignante moi-même à Genève - le contraste n'est pas difficile à imaginer je désirais mieux comprendre les orientations pédagogiques sahraouies (réfléchissant à cela dans ma propre société), et les rapports existant entre cette nouvelle institution scolaire et sa société en mutation à cause même de la guerre de libération. Sachant que dans les camps de réfugiés sahraouis se trouvaient aussi bien des anciens maîtres coraniques (tolba) ayant nomadisé dans le Sahara occidental, que des femmes, des hommes, scolarisés par le colonisateur espagnol, j'ai projeté d'étendre ma compréhension des rapports entre école et société à différentes périodes; ceci dans le but aussi de pouvoir procéder à des comparaisons et découvrir ce qui était conservé et ce qui disparaissait.

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. .. Je souhaite que ce livre, avec la force du lecteur créateur, contribue à mieux faire connaître un peuple et son école; école au service d'un aujourd'hui provisoire perlé de courage et de sang dans laquelle se construit la paix de demain. 16

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