L'ECOLOGISME AUX Etats-Unis

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Le présent ouvrage tente de présenter ce qu'en Europe on appellerait le mouvement écologiste américain. L'intérêt d'une telle étude semble plus que jamais d'actualité. Cette présentation est abordée avec le regard du civilisationniste, d'où l'importance accordée aux données culturelles L'écologisme a la possibilité de se présenter comme une idéologie de relève.
Publié le : mercredi 1 mars 2000
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EAN13 : 9782296406230
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L'écologisme aux Etats-Unis. histoire et aspects contemporains de l'environnementalisme américain

Ouvrage

publié avec le soutien du Conseil régional et du Conseil général de

La Réunion

MAQUETIE. CORRECTEURS: EDITH AH-PET-DELACROIX. SABINE TANGAPRIGANIN

SOPHIE

DENNEMONT.

MARIE-PIERRE

RIVIÈRE.

RÉALISATION @ BUREAU DU TROISIÈME CYCLE ET DE LA RECHERCHE FACULTÉ DES LElTRES ET DES SCIENCES HUMAINES

UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION,

2000

CAMPUS UNIVERSITAIRE DU MOUFIA 15. AVENUE RENÉ CASSIN BP 71 51 - 97 71 5 SAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9 (()PHONE : 02 62 938585 (()COPIE : 02 62 938500 E-MAIL: BTCR@UNIV-REUNION.FR SITE WEB: HTTP://WWW.UNIV-REUNION.FR

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L'HARMATTAN,
POLYTECHNIQUE

2000

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La loi du Il

mars 1957 interdit les copies ou reproductions

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collective. oute reproduction,intégrale ou partiellefaitepar quelque procédé que T ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.

ISBN: 2-7384-8830-7

Francois ,

Duban

L'écologisme aux États-Unis' histoire et aspects contemporains de l'environnementalisme américain

PUBLICATION ANCIENNES FACULTÉ

DE L'OBSERVATOIRE DE RECHERCHES SUR LES COLONIES ET LEURS LIENS AVEC L'EuROPE DES LETTRES UNIVERSITÉ ET DES SCIENCES DE LA RÉUNION HUMAINES

Université de La Réunion L'Harmattan

DE LA FACULTÉ

COMITÉ SCIENTIFIQUE DES LETTRES ET DES SCIENCES

HUMAINES

Michel BÉNIAMINO,Maître de Conférences, HDR (ge s.); Bernard CHERUBINI, Maître de Conférences, HDR (20e s.) ; Alain GEOFFROY, Professeur (lIe s.); Jean-Louis GUÉBOURG, Professeur (23e s.); Jean-François HAMON, Maître de Conférences, HDR (16e s.) ; Michel LATCHOUMANIN,Maître de Conférences, HDR(70e s.) ; Edmond MAESTRI,Professeur (22e s.); Serge MEITINGER,Professeur (ge s.); Jean-Philippe WATBLED,Professeur (07e s. et lIe s.)

PRÉFACE

Monsieur le Professeur Daniel Royot (Paris III, mai 1996), tente de présenter ce qu'en Europe on appellerait le mouvement écologiste américain, et qui s'appelle présentation est abordée l'importance accordée outre-A tlantique environnementalisme. Cette avec le regard du civilisationniste, d'où

b

e présent ouvrage, prolongement et mise à jour de recherches effectuées pour la soutenance d'une thèse sous la direction de

aux données culturelles.

L'intérêt d'une telle étude semble plus que jamais d'actualité. L'écologisme a la possibilité de se présenter comme une idéologie de relève. L'effondrement du projet communiste et les carences d'un capitalisme libéral globalisant, les menaces environnementales pesant sur l'écosystème mondial, les flux migratoires contemporains vers les régions rurales du Nouvel Ouest où se manifeste la persistance de la tradition pastorale américaine, sont quelques-uns des facteurs qui accroissent ou révèlent l'influence de l'écologisme dans les modes d'être et les modes de pensée de cette fin de siècle, aux États-Unis et dans le monde. Déjà une question se pose: environnementalisme quelle distinction doit-on établir entre En bref, on ne saurait présenter et écologisme?

l'environnementalisme américain sans l'inclure dans le cadre plus général de l'écologisme, ne serait-ce que pour des raisons historiques. En effet, l'école écologiste américaine a profondément contribué aux progrès de l'écologie en tant que science, pour devenir ensuite source de l'éthique environnementale avec Aldo Leopold (1887-1948) pour pionnier. Cette éthique est à la source de l'écologisme, que l'on peut définir comme l'idéologie donnant qui veut trouver dans la nature le fondement la science écologique comme garantie des valeurs, de vérité. se Si

l'environnementalisme dans sa définition de base n'est que la gestion avisée des ressources naturelles au bénéfice de l'homme, les développements récents (après 1970) de ce que l'on appelle l'environnementalisme radical aux États-Unis, et son biocentrisme exacerbé, tout aussi bien être considérés comme des formes d'écologisme peuvent militant.

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L'ÉCOLOGISME

AUX ÉTATS-UNIS

Par-delà ces distinctions qui peuvent paraître futiles au premier abord, on dira de l'écologisme qu'il fournit un cadre conceptuel et idéologique qui englobe l'environnementalisme. Pourtant, même si l'écologie liens qui unissent l'écologisme, culture américaine. On voudrait l'écologisme se veut une science, l'environnementalisme donc montrer dans sont profondément et si l'écologisme américain ce enracinés et la veut en tirer des principes normatifs objectifs, on ne peut laisser de côté les qui suit que dans

et l'environnementalisme

l'histoire et la culture des États-Unis, aspect trop peu analysé dans la littérature consacrée à l'environnementalisme, puisque faite le plus souvent par des Américains à l'intérieur de leur culture, n'ayant de ce fait pas forcément conscience de ce qui pour un regard extérieur est l'évidence même. Ainsi, l'intérêt pour la nature sauvage est un trait distinctif et omniprésent de l'environnementalisme américain, tout comme les références aux droits naturels et à la Constitution. Plus encore, en montrant l'enracinement de l'intérêt pour la nature outre-Atlantique dans les mythes fondateurs de la nation, c'est tout un aspect de l'environnementalisme, né aux États-Unis, que l'on veut explorer. Pour terminer, je tiens à remercier ici tous ceux qui m'ont apporté soutien et encouragements au fil des ans. A la Réunion, toute ma reconnaissance va « aux petites mains H,visibles ou invisibles, du Bureau du Troisième Cycle et de la Recherche: Sabine Tangapriganin, Sophie Dennemont, avec une mention particulière pour Marie-Pierre Rivière qui a su s'acquitter de sa tâche avec le sourire et une remarquable efficacité. Je dois aussi saluer l'aimable attention de mes relectrices, qui sont au nombre

de personnes auxquelles on ne fait jamais appel en vain: Mesdames Nicole Benech, Claude Féral et Chantale Meure. Je souhaite aussi exprimer ma gratitude à Monsieur le Professeur Daniel Royot de Paris III, Monsieur le Professeur Alain Geoffroy de l'Université de La Réunion, qui m'ont apporté un soutien indéfectible. Aux États-Unis, Monsieur le Professeur Glen Love et son épouse, Rhoda, qui œuvrent pour la dissémination de la littérature de la nature et l'écologisation de la conscience publique, ont droit à ma reconnaissance infinie pour leur hospitalité au cœur de la wilderness de la Baie Puget où ilsont pour voisins loutres et aigles pêcheurs.

Introduction

L'image la plus marquante que gardera la mémoire collective de la deuxième moitié du XXe siècle sera probablement celle de la terre vue de l'espace. La planète apparaît dans toute sa fragilité, et surtout son unité. Mais en même temps, on s'étonne d'y reconnaître d'infimes détails topographiques. Une image globale, des détails au niveau local, voilà qui a pu contribuer à l'élaboration du slogan écologiste: «penser globalement, agir localement ». Ces vues du globe terrestre prises de l'espace ont largement contribué à l'émergence d'une conscience écologiste dans l'opinion publique, américaine notamment. L'Amérique fut la première civilisation dans l'histoire à se donner un mouvement politique d'envergure spécifiquement dévolu à la défense de l'environnement qui puisait son élan dans l'imaginaire populaire. L'essor du mouvement écologiste mondial doit d'ailleurs beaucoup au mouvement environnementaliste américain, le premier à se constituer chronologiquement parlant, en 1970, et le plus influent au niveau mondial avec de grandes organisations internationales d'origine américaine comme Greenpeace et le World Wildlife Fund (WWF).En conséquence, si l'on admet avec Robert Nisbet, historien américain contemporain, que l'environnementalisme sera un jour considéré comme le mouvement social et politique le plus significatif de notre époquel, ou encore que l'écologisme propose la seule véritable innovation en matière d'idéologie en cette fin de siècle, il convient de s'intéresser aux origines et à l'histoire de ce mouvement pour mieux comprendre ses orientations actuelles et celles qu'il a pu contribuer à donner au mouvement écologiste mondial. Pour fixer les idées, on peut proposer une vue d'ensemble des mouvements de protection de la nature aux États-Unis par le biais d'un bref rappel historique, afin de mieux appréhender la place qu'occupe l'environnementalisme aujourd'hui dans la société américaine2. A la fin du siècle dernier, en même temps que la fermeture de la Frontière et la création des premiers parcs nationaux, apparaissent deux mouvements pour la protection de la nature: la «conservation» et la «préservation ». Les tenants de la «conservation », dont le chef de file fut Gifford Pinchot (1865-1946), prônent l'usage avisé3 des ressources naturelles, en réaction contre l'exploitation aveugle, dans la pure tradition de la Frontière, des ressources naturelles du pays, réputées inépuisables. Au même moment, John Muir (18381914) se fait le champion de la « préservation », qui se veut, elle, protection totale de la nature sauvage, laquelle trouverait sa valeur en elle-même, sans que l'on ait à en justifier la sauvegarde par des considérations d'ordre anthropocentrique. On retrouvera constamment dans l'environnementalisme américain les distinctions qui séparent les deux branches originelles des mouvements de protection de 1a nature aux États-Unis: biocentrisme et valeur intrinsèque de la nature sauvage prôné par la « préservation », anthropocentrisme utilitariste de la « conservation ».
1. 2. 3. Robert Nisbet, cité in Mark DOWIE, Losing Ground: American Environmentalism at the Close of the Twentieth Century (1995, Cambridge, Massachusetts: The MIT Press, 1996), p. ix.
Voir figure Wise use. 1 page suivante.

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L'ÉCOLOGISME

AUX ÉTATS-UNIS

Figure 1 : Les origines, composantes et rT)ouvements proches de l'environnementalisme aux Etats-Unis
Tradition pastorale
Roma nti sme

ANTHROPOCENTRISME :t 1890 «conservation» Gifford Pinchot

BIOCENTRISME « préservation» John Muir

:t 1930
ECOLOGISME :t 1970
Environnementalisme dominant i nstitutionna Iisation groupes de pression professionnalisation juridique et scientifique procédure écologique (NIMBY) groupements réseaux de groupes locaux genre,

Wilderness movement
Aldo Leopold

ENVIRONNEMENT

ALlSME
Environnementalisme radicalisme action directe écoterrorisme Ethique radical

expertise

environnementale

hédonisme not in my

backyard

Ecologie sociale Ecoloaie profonde bio-régionalisme écoféminisme de communautés locales

appartenance ethnique, classe sociale iustice environnementale

Dans l'entre-deux-guerres, avec le développement de la science écologique, en particulier grâce aux travaux des écologistes américains dont le plus connu est Frederic Clements, la vision de la nature et la ligne de conduite à tenir pour sa protection se modifient peu à peu. Ainsi, Aldo Leopold (1887-1948), formé aux vues des tenants de la « conservation», en vient à voir la terre4 dans son ensemble, avec ses sols, ses cours d'eaux, ses plantes, ses espèces animales, tous interdépendants, point de vue écologique et non conservationniste, ce qui le conduit à élaborer une éthique de la terre. Celle-ci doit passer par une conscience écologique dans le public. Son ouvrage posthume, Sand County Almanac (1949) passé quasi inaperçu lors de sa parution, est devenu l'un des bréviaires des environnementalistes américains. L/entre-deux-guerres est aussi le moment de la création de la Wilderness Society (1935), qui manifeste l'intérêt grandissant de la classe aisée blanche de la côte Est pour la sauvegarde des grands espaces vierges de l'Ouest. La fascination exercée par ces espaces réputés sauvages est une des constantes et des particularités des mouvements pour la protection de la nature aux États-Unis. Après la seconde guerre mondiale, le développement spectaculaire de la production et de la consommation de masse entraîne une dégradation de plus en plus visible du milieu naturel. Le mécontentement qui en découle sera récupéré dans le 4. Land.

INTRODUCTION

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contexte de l'agitation sociale des années soixante. Manœuvre du pouvoir en place empêtré au Viêt-nam ou réelle éclosion d'un mouvement social d'un genre nouveau, Earth Day (22 avril 1970) est d'ordinaire considéré comme le début de l'environnementalisme américain. Après le bouillonnement des premières années, deux courants se distinguent au sein du mouvement. L'un, l'environnementalisme anthropocentrique, est l'héritier de la «conservation ». Emanation d'une classe moyenne ou aisée, blanche, l'environnementalisme anthropocentrique veille à la qualité de l'environnement pour la qualité de la vie, et ce par le biais de canaux institutionnels: 1a loi, les groupes de pression, la procédure. Esprit de réforme et de compromis, certains diraient compromission, caractérise un courant très bon chic bon genre. Plus complexe dans ses nombreuses ramifications, l'autre branche de l'environnementalisme américain, l'environnementalisme radical, se montre quant à lui beaucoup moins tolérant puisqu'il va jusqu'à faire usage de sabotage et autres formes d'« écoterrorisme ». On distingue au sein de cet environnementalisme radical les tenants de l'écologie profonde, ceux de l'écoféminisme, ceux de l'écologie sociale. L'écologie profonde se caractérise par son biocentrisme militant qui relègue l'espèce humaine au rang d'espèce animale ordinaire, dont la prolifération menace le droit des autres espèces à l'épanouissement. L'écologie profonde met ainsi en cause les fondements anthropocentriques des sociétés humaines, constituant ainsi une idéologie potentiellement délétère pour une société fondée sur les libertés et droits individuels des hommes. Pour compléter ce tableau forcément simplificateur, il faut mentionner l'existence de milliers de groupes environnementalistes à l'échelle locale5 disséminés dans tout le pays. Parmi les groupes locaux on peut mentionner les adeptes du biorégionalisme6 lequel veut mettre en avant l'existence d'écosystèmes régionaux qui devraient constituer le cadre des regroupements des activités humaines, alors que bien souvent les frontières entre États, par exemple, paraissent totalement artificielles. L'émergence d'une composante récente (dans les années 1990) de l'environnementalisme américain, la justice environnementale7 qui met en avant les exactions subies par les minorités de couleur, plus souvent qu'à leur tour victimes du voisinage de centres de traitement des ordures ou de dépôts de produits toxiques, sans parler de pollutions industrielles, pourrait donner un élan nouveau et une orientation radicalement différente à l'environnementalisme américain. Ajoutons, pour tenter une taxonomie aussi exhaustive que possible, la prise en compte éventuelle de la médecine du travail comme composante de l'environnementalisme pour autant que l'on considère que les maladies professionnelles sont le résultat d'un environnement pollué. La popularité du terme «environnement» est due à l'essor de l'environnementalisme aux États-Unis. Il est passé dans le langage courant à la fin des année soixante, après le succès de l'ouvrage de Rachel Carson, Printemps Silencieux (1962), avant de faire florès au plan mondial. Comme beaucoup d'autres termes liés à l'environnementalisme, à commencer par celui d'écologie, il mérite quelques précisions et tentatives de définitions qui permettront ainsi de mieux cerner 1a notion d'écologisme. L'écologie en tant que science doit beaucoup aux écologues8 américains, comme Frederic Clements ou Eugene P. Odum. Le terme « œcologie » fut créé par le

5. 6. 7. 8.

Grassroots environmentalism. Bioregionalism. Environmental justice. La distinction entre «écologue », scientifique spécialiste en écologie en tant que « écologiste», qui adhère aux principes de l'écologisme, est désormais reconnue (1979).

science,

et

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L'ÉCOLOGISME

AUX ÉTATS-UNIS

darwinien allemand Ernest Haeckel en 1866, du grec «OU(Oç », «demeure », et « logos », «science », pour étudier les lois des rapports entre les organismes et le milieu où ils vivent. L'orthographe moderne mit quelque temps à s'imposer. Elle apparut dans les années 1890 sous la plume de botanistes européens qui publièrent les premières études véritablement écologiques9. Ce sont les travaux du Danois Eugenius Warming (Plantesamfund, 1895) révisé et traduit en anglais sous le titre The Oecology of Plants: An Introduction to the Study of Plant Communities (1909), qui l'imposèrent en tant que science. L'écologie se définit d'abord comme la science qui s'intéresse aux relations entre les plantes (phytocénose) et les animaux (zoocénose), et leur milieu (biotope). Le terme de « biocénose» regroupe zoocénose et phytocénose et les relations qui s'établissent entre elles. Il fut créé en 1877 par Karl Môbius, zoologiste de l'Université de Kiel, dans un petit livre où il consignait les conclusions d'un voyage d'étude sur les parcs à huîtres en Francel0. En ce qui concerne le biotope, il forme le support physique de l'écosystème. Il est aussi, mais bien après le rayonnement solaire, un pourvoyeur d'énergie. Biotope et biocénose sont en constantes interrelations, lesquelles constituent véritablement l'écosystème. On peut rappeler la définition d'Edgar Morin, spécialiste français en matière de systémique et de philosophie de l'écologie: «[L]'écosystème, [est] composé de l'union d'un biotope (c'est-à-dire d'une base géophysique) et d'une biocénose (l'ensemble des interactions entre les vies animales et les vies végétales quelles qu'elles soient) »11.L'écologie est donc la science des interrelations entre un biotope et une biocénose, et des interrelations à l'intérieur de la biocénose. Définissant au départ une discipline scientifique, le mot «écologie» a pris une teinte politique avec les retombées des mouvements de contestation qui ont accompagné les années 1960. Cette remarque vaut tout particulièrement pour l'Europe, où l'on entend très souvent par « écologie» ce qui serait le mouvement environnementaliste aux États-Unis. De même, les écologistes européens ont pour homologues les environnementalistes (environmentalists, enviros) américains, bien que des termes comme «conservationists », pour des raisons historiques déjà évoquées, ou « ecologists », pour des raisons idéologiques, soient également utilisés aux États-Unis. Faute d'équivalent en français standard, nous emprunterons le terme «environnemental» aux Canadiens francophones, qui l'ont semble-t-il adopté pour désigner des groupes qu'en Europe on appellerait écologistes. Afin de marquer la distinction entre écologie politique européenne et environnementalisme américain, on gardera donc dans ce qui suit l'adjectif « environnemental » pour les groupes américains et on utilisera le nom « environnementaliste » pour en désigner les membres. Quant à l'écologie en tant que science, descriptive à ses débuts, et se distinguant mal de l'histoire naturelle, elle appréhende désormais les phénomènes naturels en termes quantitatifs, et a recours à un appareil mathématique et statistique élaboré qui lui donne un vernis et une respectabilité scientifiques. Mais la complexité des phénomènes étudiés fait qu'en matière d'écologie, l'intuition joue un rôle important, ce que souligne le critique écologiste contemporain américain
Voir sur ce point Philippe PELLETIER, L'imposture écologiste (Montpellier: GIP RECLUS, 1993), p.34. Les écologistes américains se rencontrent tout particulièrement dans la branche radicale de l'environnementalisme. Roderick F. NASH, The Rights of Nature: A History of Environmental Ethics (Madison, Wisconsin: The University of Wisconsin Press, 1989), p. 54. Karl MOBIUS, Die Auster und die Austernwirtschaft (Berlin, 1877). Voir Jean-Marc DROUIN, Réinventer la nature. L'écologie et son histoire (Paris: Desclée de Brouwer, 1991), p. 87. Edgar MORIN, « Pour une pensée écologisée », Autrement: La Terre Outragée (janvier 1992), p. 66.

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10. 11.

INTRODUCTION

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Denis Owen12. Dès lors, on peut se demander quel est le statut d'une discipline qui a recours à l'intuition et aux données statistiques comme moyens d'investigation. L'écologie est ainsi sujette à critique en tant que science exacte. De plus, du point de vue de l'écologie, les relations entre les êtres vivants et leur environnement sont d'une telle complexité qu'elles semblent défier l'analyse scientifique. Sur ce point, les forêts primaires du Nord-Ouest pacifique en particulier, offrent, de l'aveu des spécialistes13, un champ d'investigation inépuisable, en ce qu'elles constituent l'un des environnements les plus riches et les plus complexes qui soient au monde, avec les forêts humides tropicales et les récifs coralliens. De plus, dans le même ordre d'idées, l'expérimentation, qui conditionne l'existence d'une science exacte, si elle est envisageable en écologie, et pratiquée par les forestiers, ne peut donner que des résultats limités ou difficilement exploitables, le facteur temps y jouant un grand rôle. Ne pourrait-on finalement considérer l'écologie comme un nouveau type de science, qui, entre autres originalités, ne ferait plus de la mécanique déterministe une condition de la recevabilité scientifique? La question présente des implications épistémologiques et idéologiques immenses. Pour commencer, l'écologie tendant à la synthèse par son approche holistique, et non à l'analyse, comme les sciences traditionnelles, elle serait une science d'un type nouveau, car véritablement systémique. L'écologie pourrait, en suivant ce principe dans ses implications ultimes, prétendre intégrer tout aussi bien les sciences naturelles que les sciences humaines. C'est du moins la position de l'écologiste américain E. P. Odum14. Des sciences traditionnelles comme la physique et la chimie et même la biologie isolent leur objet, l'étudient pour en définir les constituants ultimes. L'écologie au contraire s'intéresse moins aux objets ou organismes isolés en tant que tels qu'aux relations qui s'établissent entre eux, et aux moyens que met en œuvre le système ainsi constitué pour se maintenir en équilibre. Elle étudie les interactions entre les éléments d'un tout, et non chaque élément pris isolément. Le tout serait donc bien plus que la somme des parties. En cela, l'écologie contribue à reléguer la vision mécaniste de l'univers telle que les découvertes de Newton permirent de l'établir, à un stade dépassé de la connaissance. Le déterminisme ne serait plus de mise. Fritjof Capra, un des théoriciens de l'écologisme, parle de changement paradigmatique15, et le passage de la vision newtonienne à la vision holistique correspondrait à un saut épistémologique tel que le définit Thomas S. Kuhn 16.Inversement, de nombreux scientifiques ont refusé de franchir le pas, de délaisser les outils conceptuels du déterminisme qui ont établi la méthode scientifique, pour s'aventurer vers des notions qui aboutissent à considérer la planète comme un être vivant, doué d'un «esprit ». De telles considérations ont été récupérées par les Enfants de l'Ere du Verseau, ou Nelo Age, dont les liens avec l'écologisme mériteraient une étude à part17. Toutes ces questions sont toujours l'objet de débats passionnés. Un panorama de l'histoire récente de l'écologie sera proposé en fin d'ouvrage pour en mesurer les implications pour l'écologisme.

12.
13. 14. 15. 16. 17.

Denis Owen, « The Science of Ecology», The Green Reader: Essays Toward a Sustainable Society, Andrew DOBSON (ed. ) (San Francisco: Mercury House, 1991), p. 19. Thomas A. SPIES, Jerry F. FRANKLIN, « Old Growth and Forest Dynamics in the Douglas-Fir Region of Western Oregon and Washington », Natural Areas Journal 8.3 (1988), p. 190-191. E. P. Odum, cité par OWEN, p. 21. Fritjof Capra, « Systems Theory and the New Paradigm », Key Concepts in Critical Theory: Ecology, Carolyn MERCHANT (ed.) (New Jersey: Humanities Press, 1994), p. 335. Thomas S. KUHN, La structure des révolutions scientifiques (Paris: Flammarion, 1983). Voir Jean VERNETTE, Le New Age (Paris: PUF, 1992).

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L'ÉCOLOGISME

AUX ÉTATS-UNIS

L'écologie demeure avant tout la science des écosystèmes, ou plus exactement de l'écosystème, puisqu'il est impossible théoriquement de tracer des limites entre un écosystème et un autre: ainsi, on ne saurait considérer une mare comme un écosystème isolé, son état dépendant des conditions météorologiques qui renvoient aux conditions atmosphériques de la planète entière. En ce sens, il conviendrait de parler de l'écosystème planétaire ou biosphère, et de réserver le terme de « biome» à des éléments isolés pour la commodité de l'étude: la mare, la forêt, etc. Ces distinctions sont loin d'être toujours respectées dans la littérature environnementaliste. C'est à l'écologue britannique Arthur G. Tansley que l'on doit le terme d' « écosystème», qu'il forgea dans les années 1930 comme alternative au concept de« superorganisme» de Frederic Clements. Sous ce vocable, Clements désignait un système naturel parvenu au stade ultime de son développement. La notion d'écosystème nous conduit à examiner quelques concepts essentiels associés à l'écologie, et à partir desquels s'est constitué l'écologisme. Parmi ces concepts, on dénombre l'environnement, le holisme, le superorganisme, l'homéo-

stasie, la symbiose, et « l'esprit naturel» selon Gregory Bateson. Ce sont autant de
notions qui mettent l'accent non sur l'énumération des composants pour définir le tout, mais sur les relations et les interactions qui relient entre eux les éléments d'un ensemble. L'écologie est peut-être la seule discipline scientifique qui, par essence globalisante, a privilégié une approche holistique. De fait, on retrouve cette approche globalisante dans le mot «environnement », lequel a fait florès au point d'entraîner quelques confusions. Aussi convient-il de commenter ce terme, à l'acception mal définie. Son étymologie dit assez bien son origine anthropocentrique. Il renvoie à ce qui entoure l'homme, et qui peut être un milieu strictement naturel - le désert australien pour les Aborigènes ou totalement artificiel - la base spatiale en orbite. Par commodité, et sous l'effet de la mode écologiste, on l'emploie à la place de ce que le géographe désigne par le terme de «milieu», c'est-à-dire une communauté écologique de plantes et d'animaux, appelée « biome », et les actions anthropocentriques qui la concernent. Le terme de «biome » (à l'origine «communauté biotique») fut créé par les Américains Frederic Clements et Victor Shelford pour désigner toutes les formes du vivant dans un espace donné18. Les véritables distinctions entre milieu et environnement dépendent finalement de l'approche, du regard porté sur la même réalité. Le terme « environnement» doit beaucoup à l'usage américain, qui, avec l'essor de l'environnementalisme, en a fait un mot-vedette de cette fin du vingtième siècle. Il convient surtout de souligner à nouveau l'anthropocentrisme du terme. Cet anthropocentrisme permet de faire finalement le clivage entre « environnementalisme » comme mouvement qui, aux États-Unis comme ailleurs, s'intéresse à la gestion éclairée de l'environnement au bénéfice des hommes, 1a primauté revenant en dernier ressort à l'humain, et « écologie» au sens politique, qui, elle, est biocentrique, du moins aux États-Unis. En France, l'écologie se caractérise plutôt par la recherche de réformes de société dans les domaines de 1a citoyenneté, de l'éducation, de la santé, de l'aménagement du territoire, des économies d'énergie19. La protection de la nature passe au second plan. Elle semble même parfois en passe d'être oubliée: Le livre des Verts, sur 28 sections, n'en consacre que 4 au milieu naturel à proprement parler, et le mot «nature» n'apparaît qu'une fois dans la table des matières20. Aux États-Unis, l'écologie politique s'apparente surtout à l'écologie profonde, abordée plus loin, qui insiste
18. 19. 20. NASH, Rights, p. 57. Voir Dominique FOING (ed.) , Le livre des Verts (Paris: Editions du Félin, 1994). FOING, p. 283.

INTRODUCTION

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sur les valeurs biocentriques, au risque de mettre en péril le mode de vie de communautés humaines dépendant de l'exploitation de ressources naturelles. C'est toute la différence entre l'environnementalisme dominant et, pour s'en tenir à l'usage consacré, l'environnementalisme radical, qu'il vaudrait mieux appeler « écologie radicale» en raison de la référence anthropocentrique implicite du mot « environnementalisme ». Ainsi, de nombreuses régions rurales du Nord-Ouest pacifique qui dépendent de l'exploitation forestière ont été lésées par les mesures prises pour la protection d'espèces en voie de disparition. L'écologie politique a des retombées bien réelles dans le domaine économique. On retrouve également l'approche globalisante de l'écologie dans le concept de «holisme ». Le holisme, aussi appelé «totalisme» en France21, est caractéristique de cette approche qui saisit d'abord l'ensemble au lieu de se concentrer sur tel ou tel de ses constituants. Le mot fut créé par Jan Christiaan Smuts (18701950), général et homme politique d'Afrique du Sud, dans son ouvrage de 1926, Holism and Evolution22. Il y contestait l'idée selon laquelle il ne saurait y avoir plus dans l'effet qu'il n'y a dans la cause. C'est en partie à lui qu'on doit l'élan qui conduisit la recherche scientifique à s'écarter de l'atomisme mécaniste pour explorer d'autres champs. Avant et après lui, des philosophes comme Bertrand Russell, Samuel Alexander et Alfred North Whitehead mirent en place les moyens de décrire de «véritables touts» dont la marque distinctive est de posséder des propriétés que l'on ne saurait trouver dans leurs constituants. L'école holistique affirme qu'une cellule vivante est plus que la somme de ses molécules. Le corps d'un être vivant est plus que la somme de ses cellules. Le corps social est plus que la somme des individus qui le compose. Le tout est une entité douée d'un degré d'organisation supérieur à celui de ses éléments constitutifs. Bien qu'entité abstraite, cette organisation, ce réseau de liens, d'interactions entre éléments, constitue, littéralement, le tout, lui confère son identité et sa réalité. Pour mettre celle-ci en évidence, Aldo Leopold a insisté sur la propriété organisationnelle des systèmes en général, et des écosystèmes en particulier, en montrant leur capacité, d'une part, à réagir aux agressions, et, d'autre part, à s'auto-renouveler23. Il en vint ainsi à parler, sans que cet emploi soit nécessairement métaphorique, de la bonne ou de la mauvaise santé des écosystèmes qui peuvent subir des agressions légères et se rétablir, mais se remettent difficilement d'agressions massives. On peut étendre cette perception holistique des écosystèmes à la biosphère dans son intégralité. Si l'on accorde à l'individu le statut d'entité supérieure à la collection de molécules qui le compose, pourquoi ne pas considérer la biosphère de même? Cette approche holistique n'est qu'un aspect du principe fondamental de l'écologie qui affirme que tout est relié à tout, idée très ancienne qui a trouvé de nouvelles formulations aux États-Unis, sans cesse reprises dans la littérature environnementaliste.

Ainsi la formule

«

ln nature nothing exists alone », (dans la nature, rien n'existe

isolé), que l'on doit à Rachel Carson (1907-1964), dont le livre Silent Spring (1962), a largement contribué à vulgariser le concept d'écologie aux États-Unis24, fait écho à « Everything is connected to everything else» (Toute chose est reliée à tout Ie reste) de John Muir. L'approche holistique permet de concevoir le monde non plus comme un agrégat d'éléments isolés, ou mécaniquement ordonnés, mais comme un ensemble intégré, ayant une réalité propre, fonctionnant« harmonieusement ». Il y a

21. 22. 23. 24.

PELLETIER, p. 38. Voir Jan Christiaan SMUTS, Holism and Evolution (New York: Macmillan, 1926). Aldo LEOPOLD, A Sand County Almanac (1949; New York: Ballantine Books, 1966), p. 258. Voir Rachel CARSON, Silent Spring (1962; London: Penguin Books, 1965).

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L'ÉCOLOGISME

AUX ÉTATS-UNIS

là un

«

réenchantement

»

du monde qui peut faire basculer l'écologisme dans le néo-

romantisme, et qui séduit les Enfants de l'Ere du Verseau. Parmi les précurseurs du holisme outre-Atlantique, Frederic Clements, père fondateur de l'écologie aux États-Unis, s'est intéressé à un biome fondamentalement américain. La seule manière de comprendre la Prairie, selon lui, était de la percevoir comme un tout, chaque espèce animale et végétale étant un élément relié à l'ensemble. Clements étudia aussi comment la Prairie, détruite par le feu ou le soc de la charrue, se reconstituait par stades prévisibles, jusqu'à retrouver un développement optimum, en équilibre, (stade climacique ou climax), ce qu'il tenait pour la phase ultime et permanente de l'évolution d'un écosystème. C'est dans ces conditions qu'à partir de 1904, il se mit à définir la Prairie comme un organisme unique et complexe, un «superorganisme» qui se développe comme un animal jusqu'à atteindre sa maturité. Un territoire et ses habitants, comme tout écosystème, pouvait donc être appréhendé en tant que créature unique et vivante, fonctionnant harmonieusement25. David Oates, universitaire américain, affirme que la notion de superorganisme, scientifiquement contestée, n'en constitue pas moins désormais l'un des mythes majeurs de l'écologisme26. On le retrouve dans des domaines très variés comme des livres de vulgarisation scientifique aussi populaires que The Lives of a Cell de Lewis Thomas27, dans les écrits de Pierre Teilhard de Chardin,

sans compter les structures

«

synergiques

»

de l'architecte Buckminster Fuller.

Les réserves de la part des scientifiques sont venues très tôt. Dès les années 1920, H.A. Gleason s'opposait au holisme en mettant en avant l'explication «individualiste »28,qui considère les écosystèmes comme une juxtaposition de plantes et d'animaux, d'individus agissants, mais sans que ces actions individuelles constituent un réseau d'interactions qui donnerait sa réalité à un tout supérieur. L'exemple de la physique classique continue de proposer la référence de la science exacte par excellence, atomiste, réduc tionnis te, mécaniste. A partir du milieu des années 1970, les critiques de Gleason sont reprises par des auteurs réductionnistes qui affirment que, pour comprendre les écosystèmes, il suffit de comprendre la vie et la mort des plantes et des animaux qui s'y trouvent. De même, les auteurs d'un des plus importants manuels d'écologie contemporains29 mettent leurs lecteurs en garde contre les interprétations holistiques. Ils considèrent que l'étude des comportements individuels suffit à rendre compte des phénomènes observés. Le débat reste donc ouvert30. Le holisme, contesté, reste néanmoins l'un des piliers de l'écologisme, idéologie en gestation qui ne peut donc se targuer de certitudes scientifiques qu'aurait établies l'écologie. Pourtant, il souhaiterait faire de la connaissance scientifique la source de sa crédibilité. Il se construit sur les découvertes de la science pour en tirer une vision du monde qui accorde au superorganisme une réalité effective. L'écologisme, né de l'écologie, et faisant siens ses concepts, reste dominé par la vision holistique. Il semble prendre une place toujours plus importante dans les modes de pensée contemporains, américains en particulier. Pour donner un exemple précis, parlant des nouveaux historiens de l'Ouest dont il

25.
26. 27. 28. 29. 30.

David OATES, Earth Rising: Ecological Belief in an Age of Science (Corvallis, Oregon: Oregon State University Press, 1989), p. 42. OATES, p. 52. Lewis THOMAS, The Lives of a Cell (1974; NY : Penguin, 1978), cité par OATES, p. 52. Voir OATES, p. 46. Voir Michael BEGON, John L. HARPER, and Colin R. TOWNSEND, Ecology: Individuals, Populations, and Communities (Sunderland, MA: Sinauer, 1986). Pour une critique du holisme, voir Jean- Paul DELÉAGE, Une histoire de l' écologie (1991; Paris: Points Sciences, 1994), p. 241.

INTRODUCTION

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est l'un des représentants les plus éminents, Donald Worster écrit: «Par le biais d'une approche radicalement nouvelle, ils doivent essayer d'étudier les comportements humains d'un point de vue non-humain; il leur faut, pour ainsi dire, voir par les yeux du reste de la nature »31.L'écologisme devient une représentation du monde et voudrait régir les rapports de l'homme au monde en les fondant exclusivement sur l'écologie, en faisant de la nature un modèle, comme le montrent bien les lignes suivantes traduites de David Oates: La nature, définie comme système en équilibre, offre un modèle séduisant, modèle que les auteurs soucieux d'écologie et les militants écologistes ont présenté comme référence pour la vie individuelle et pour la vie de la société. Le geste fondamental de l'écologisme est une attitude de déférence à l'égard du monde naturel. Il ne s'agit pas d'imposer, il s'agit d'adopter une démarche de recherche ou d'écoute32. Il faut également citer ici l'un des pères fondateurs de l'écologisme, l'Américain Barry Commoner, qui condense l'écologisme en quatre principes. Le premier est celui de «l'interdépendance de toutes les espèces vivantes, homme compris, et des liens entre la matière, l'énergie, et la vie »33.Le second se fonde sur la conservation de la matière: «Toute chose doit aller quelque part »34, et les polluants nous reviennent «comme des boomerangs». Le troisième, lié à 1a dégradation de l'énergie, édicte que toute activité humaine a un coût énergétique et qu'« il n'y a pas de repas gratuit »35.Enfin et surtout, « La nature en sait plus »36. Dominique Simonnet précise dans son ouvrage sur l'écologisme que «cette affirmation illustre le fonctionnement merveilleusement équilibré de la nature: la complexité et la diversité des équilibres naturels sont les garants de leur stabilité »37.Il ajoute: « Elle montre aussi la fascination de l'écologie pour le monde sauvage qui pourrait apparaître comme un modèle d'organisation... s'il n'y avait l'homme, dont l'activité première est de le modifier profondément »38.Il faut noter ici la fascination avouée pour la nature sauvage, partagée par de nombreux écologistes qui se tournent vers elle comme exemple d'équilibre. Implicitement, c'est rejeter les pilotages anthropiques des écosystèmes et, ouvertement ici, proposer 1a nature comme modèle. Le holisme, pensée totalisante héritée de l'écologie, débouche sur une idéologie dont les écologistes ne semblent pas toujours mesurer les implications éthiques. Ainsi, aux yeux des tenants du holisme, l'espèce humaine devrait faire preuve de plus d'humilité. Cette humilité holistique accorde implicitement une valeur supérieure au tout qui transcende les parties, les individus ou personnes qui le constituent. La dignité et la primauté de la personne humaine telles que les établit l'humanisme sont ici contestées. En France, Luc Ferry a analysé les dérives de cette approche holistique :
31.
Toutes les traductions de citation, sauf indication contraire, sont de l'auteur. Le texte original est donné en note à chaque fois. «Even more radically, they must try to examine human behavior from a nonhuman perspective to look, as it were, through the eyes of the rest of nature ». Donald WORSTER, Under Western Skies: Nature and History in the American West (New York: OUP, 1992), p. 17. «Nature defined as a system in equilibrium presents an alluring model, one which ecologically minded writers and activists have held up as a reference point for social and individuallife. The essential gesture of ecologism is an act of deference to the natural world: one adopts an attitude of seeking or listening, rather than imposing ». OATES, p. 71. Barry Commoner, traduit par Dominique SIMONNET, L'Ecologisme (Paris: PUF, 1979), p. 15. Ibid. Ibid. Commoner, traduit par SIMONNET, p. 15. Nous suggérons: « La nature sait ce qu'elle fait» pour « Nature knows best ». SIMONNET, p. 15. SIMONNET, p. 15.

-

32.

33. 34. 35. 36. 37. 38.

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Le holisme, c'est-à-dire la thèse philosophique selon laquelle la totalité est supérieure moralement aux individus, est donc assumée de façon tout à fait explicite comme un thème positif de l'écologie profonde. Contre l'individualisme propre à la modernité occidentale, le terme lui même doit être revalorisé, voire réhabilité puisque «le système écologique, l'écosphère, est la réalité dont les hommes ne sont qu'une partie. Ils sont nichés en elle et totalement dépendants d'elle. Telle est la source de la valeur intrinsèque de l'environnement ». Rien d'étonnant, dès lors, si la critique se prolonge dans une vigoureuse dénonciation des idéaux de la Révolution française39.

Dans une perspective ho listique, la personne humaine est perçue comme une collection de cellules, donc un superorganisme, mais en perpétuel échange, grâce au langage notamment, avec ses semblables, avec lesquels elle constitue, à un degré supérieur, un autre superorganisme, l'humanité. Ce qui conduit à considérer la personne comme un mythe, pour reprendre la formule lapidaire et provocatrice de l'essayiste écologiste Lewis Thomas40. Autre composante mythique du holisme tout aussi contestable, la notion d'équilibre. Les écosystèmes parvenus à leur développement maximum sont «en équilibre ». Cet équilibre apparent est le résultat de mécanismes infiniment nombreux, complexes, et continus, de comportements d'adaptation au sein de la biosphère, et, à l'échelle géologique, il y a évolution et donc changement au sein des écosystèmes. Il s'agit d'un équilibre dynamique, de stabilité en devenir, et non d'un milieu immuable, dont la permanence peut avoir quelque chose de rassurant dans un monde contemporain perçu par l'opinion comme trop complexe et en évolution trop rapide. D'où l'attachement quasi religieux des écologistes au recyclage. Cette pratique peut avoir des avantages d'un point de vue économique, mais ce qui la valorise, c'est qu'elle est inspirée par la nature, dont on imite ou répète les processus d'équilibre dynamique. L'homme fait partie de cet équilibre dynamique, non comme agent ayant un pouvoir sur le milieu naturel et ses écosystèmes, ce qui est évident, mais comme biologiquement intégré par son corps aux flux d'échanges qui parcourent la biosphère. Les retombées radioactives et les dépôts de DDTdans les tissus graisseux en sont deux exemples célèbres. Cet équilibre dynamique qui confère à la nature son apparente stabilité soulève un problème pour les écologues, problème qui demeure en suspens. La question est de savoir si des conditions environnementales stables font des écosystèmes stables qui tendent à la complexification jusqu'à atteindre leur phase de développement maximum, ou si, au contraire, plus les écosystèmes sont complexes, plus ils sont stables par eux-mêmes, indépendamment des conditions extérieures. Cette deuxième thèse fut en particulier soutenue par Charles Elton, l'inventeur du concept de «niche écologique», en 1958, et jusqu'au milieu des années 1970. Cette question est étroitement liée à celle de la protection des espèces animales et végétales, et plus généralement, à celle de la préservation d'une diversité biologique à son plus haut degré. Si la stabilité de l'environnement en général, dont dépend en dernière analyse la survie de l'espèce humaine, repose sur son haut degré de complexité, la protection des espèces menacées est parfaitement justifiée. Les tenants de l'écologisme sont, quant à eux, les stricts adeptes d'une égalité biocentrique entre espèces, toutes, l'humaine comprise, appartenant à la même biosphère et s'intégrant toutes dans les cycles de l'écosystème global. Cette égalité biocentrique implique pour l'espèce humaine le respect de toutes les autres.

39. 40.

Luc FERRY, Le nouvel ordre écologique: L'arbre, l'animal et l'homme (Grasset: THOMAS, p. 14.

1992), p. 142.

INTRODUCTION

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Mais la question demeure irrésolue de savoir si la complexité et la diversité des écosystèmes entraîne leur stabilité et leur diversité, ou si la stabilité du biotope amène la complexité de l'écosystème. L'écologiste Robert May énonce le paradoxe qui depuis porte son nom41 selon lequel plus un écosystème est complexe grâce à un environnement stable, plus il est fragile, car sensible aux agressions - on pense notamment aux pluies acides et aux forêts de l'hémisphère nord. Liée à la notion d'équilibre dynamique, celle de stade climacique compte elle aussi au nombre des mythes de l'écologisme. Le stade climacique caractérise l'écosystème à son stade le plus développé. Il correspond au superorganisme de Frederic Clements, et représente l'aboutissement d'une succession de stades de développements intermédiaires de tout écosystème évolué. Parvenu à maturité, celui-ci équilibre mortalité et natalité, comme il équilibre ce qu'il prélève et ce qu'il rend au biotope. La question que posent les écologues et les écologistes ici est de savoir si cette succession de stades précédant la phase de maturité de l'écosystème obéit à un processus téléologique, ou si au contraire seuls des phénomènes strictement stochastiques expliquent cette gradation. On retrouve sous une autre forme l'approche individualiste confrontée à l'explication holistique. Quant à la distinction faite entre superorganisme et écosystème au stade climacique, elle peut paraître bien nébuleuse. Le superorganisme correspondrait à une approche holistique, où l'entité supérieure, le système et sa capacité organisationnelle supérieure occultent les éléments individuels, tandis que la notion de stade climacique met davantage l'accent sur les éléments constitutifs du système et les relations et interactions qui les lient entre eux42. Pour revenir à la notion d'équilibre dynamique, celui-ci reposerait, pour l'essentiel, toujours aux yeux des écologistes, et dans les écosystèmes non perturbés, sur la coopération inter-espèces. Lorsque deux espèces vivent en étroite relation mutuellement bénéfique, on parle de symbiose. Cette règle de coopération entre espèces s'oppose radicalement à l'image répandue d'un darwinisme qui serait ramené à quelques clichés simplifiants, comme la lutte des individus pour obtenir leur subsistance, la survie préférentielle des individus les plus vigoureux, sans parler de la loi de la jungle. Un des apports essentiels de l'écologie à l'écologisme réside dans cette mise en valeur de la coopération. Cette coopération des espèces dans le réseau organique du vivant, l'emporterait largement sur les phénomènes de sélection naturelle qui ne sont pas pour autant niés. Le vivant fonctionne ici en s'appuyant sur un couple antinomique, celui de la compétition qui s'oppose à la coopération. Le moteur de l'équilibre dynamique de l'écosystème est à trouver dans la dialectique qui lie ces paires antinomiques que sont la sélection et la coopération, l'oxydation et la photosynthèse, la naissance et la mort, l'hiver et l'été, le prédateur et sa proie. On ne saurait nier que plus les individus sont semblables, plus ils sont en compétition pour les mêmes ressources dans le cadre de la sélection naturelle. Sans contester la réalité de la lutte des individus pour obtenir leur subsistance ou celle de la sélection, des biologistes comme le Russe Pierre Kropotkine, (1842-1921 )43 surtout, mais aussi G.F. Gause ou Paul Colinvaux, considèrent que dans la plupart des cas, c'est en évitant l'affrontement direct en allant s'établir dans une niche écologique inoccupée, qu'une espèce s'assure meilleure adaptation et survie. Ce faisant, les réseaux de la chaîne trophique se complexifient dans l'écosystème considéré, l'amenant à progresser vers son développement maximum. Même à l'intérieur d'une même espèce, la coopération peut être une stratégie plus payante
41. 42. 43. OATES, p. 66. OATES, p. 100. Voir Pierre KROPOTKINE,L'entraide,un facteur de l'évolution (Paris, 1902).

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