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L'ÉCONOMIQUE ET LE SOCIAL EN GUERRE

De
472 pages
Le passage du consommationnisme des trente glorieuses au misérabilisme des " trente calamiteuses " (les années quatre-vingt-dix) a été vanté comme le triomphe de la productivité économique puis déploré comme déliquescence de l'existence sociale. Ce livre s'efforce d'expliquer pourquoi le conflit de l'économique et du social s'aggrave et se généralise et comment dans le long terme il peut être résolu.
(Coédition Avec Toubkal)
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L'ECONOMIQUE
.

ET LE SOCIAL

EN GUERRE.

Collection "Connaissance économique" dirigée par Driss GUERRAOUI

Tous les droits sont réservés

Dépôt légal: 678 / 2000 ISBN: 2-7384-7608-2

OSIRIS CECCONI

L'ECONOMIQUE ET LE SOCIAL EN GUERRE

..es Editions

Toubkal

L'Harmattan

Du même auteur
o Introduction aux sciences sociales et à leurs méthodes. Multigraphié. Univ. Lyon, faculté de Droit-sciences écon. 1970,292 p. o La Société industrielle, collection "Logos", Paris, PUF 1972,96 p. o Histoire littéraire de la France: contribution, Paris, Editions Sociales, a.c.: Sur l'Eclectisme et le positivisme, tome IV, 1972, p. 585-601, ainsi que sur l'Idéologie chez A. Comte, tome V, 1977, p. 174-185. o Croissance économique et sous-développement culturel (thèse d'Etat). Collee. "Socio d'aujourd'hui", Paris, PUF 1975, 680 p. o Contribution au 9" colloque A.I.S.L.F. (Menton, mai 1975), Edition Paris, Anthropos, 2 v., 1978, a.c. sur Sociologie ou socio-économie du "Progrès", dans tome I, p. 255-274. o Contribution au colloque sur la "Dialectique" (université de Picardie, septembre 1977), Editions Anthropos, Paris, 1980, a.c. Le statut de la dialectique en socio-économie, dans tome II, p. 365-393. o Sociologie des sociétés industrielles: le cas de la France (Cours de maîtrise). MutIigraphié, univ. de Lyon II, 1980, 640 p. o Désir et pouvoir, collection "A.E.H.", Edition PUL (Lyon), 1983,240 p. o La Recherche en sciences sociales. Collection "Je m'intéresse", Casablanca (Maroc), Editions Maghrébines, 1988, 134 p.

o La

France immobile, Editions Action graphique (Saint-Etienne),

1991,336

p.

o Contribution
Articles

à l'ouvrage collectif: Ajustement et développement, a.c., Editions Toubkal-l'Harmattan (Rabat, et Paris), 1993,228 p.

p. 202-228,

. «Remarques sur les critères et les fonctions de l'idéologique ». Paris-Lyon, Revue économie et humanisme, n° 194, juillet-août 1970, p. 16-3l. . «Logique économiqueet formationuniversitaire, l'ex. des IUT, Paris, Revue de » l'Entreprise moderne, n° 1, septembre 1970, p. 23-39. .« Le concept de niveau de vie dans la science écon. », Rev. économie et humanisme, n° 202, novembre-décembre 1971, p. 60-77. Communication au colloque de Saint-Etienne sur L'« implantation industrielle en milieu péri-urbain ». Et : Rev. économie et humanisme, n° 206, juillet-août 1972, p. lü-13. . Rapports de l'écon. et du politique dans la croissance de l'agriculture: le cas de l'Algérie. Paris, Revue l'Homme et la société, n° 33-34,juiIlet-décembre 1974, p. 89-110. « Urbanisation et urbanisme: Le cas de St. Etienne », univ. d'Aix-en-Provence, édité par la Revue Sociologie du Sud-Est, n° double oct. 1974, janvier 1975, p. 3-29. « Vertus et vices du recyclage », Paris, Revue Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXII, 1977, p. 127-146. . «A propos de la "spécificité" d'une formation sociale (dite "PVD"). Rabat, Revue juridique, politique et économique du Maroc, n° 12, 2e semestre 1982, p. 65-109.

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Introduction

Décrire la guerre de l'économique et du social, qui s'étend et s'aggrave sans cesse, en saisir les causes réelles et les effets multiples, c'est faire l'histoire du capitalisme. Mais avant, et pour réussir, cette difficile entreprise, il nous faut, dans le présent ouvrage, exposer et justifier le changement radical, de théorie et de méthode, qui s'impose selon nous. Car pour "apprécier", il faut d'abord "expliquer" . Les ouvrages de théorie et de méthodologie économique ne manquent certes pas. Ecrits par des spécialistes de l'économétrie ou de l'épistémologie, ils traitent de l'objet et des démarches de la connaissance économique, soulignant ses succès et ses difficultés. Leur problématique, toutefois, repose sur la conviction, proche en général de la pétition de principe, que la science économique est un fait établi, garanti par la double propriété de son objet: sa spécificité, qui en délimite le champ, et sa mesurabilité, qui en assure la cohérence. Sous la pression des faits, on s'interroge néanmoins, plus souvent que par le passé, sur la pertinence d'un savoir, plus rigoureux formellement qu'efficace pratiquement. On doute. Et quand le doute trouble la méthode, il remet en cause l'option épistémologique qui la fonde. On s'aperçoit que le progrès du savoir en économie a consisté surtout à mieux savoir qu'on ne sait pas grand-chose. Une double solution, alternative, Se profile actuellement: approfondir le traitement mathématique de l'objet, ou étendre le champ de la méthode. C'est ainsi que l'économétrie ou l'économie dite sociale (ou sociologique) se sont constituées,

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L'économique et le social en guerre

parfois rencontrées, sinon toujours reconnues. Au-delà de l'appel à plus d'ouverture, d'échange pluridisciplinaire, le dualisme subsiste, qui se nourrit souvent de prétentions ou de préjugés, symétriques. Ce livre entend montrer, et si possible, démontrer que la "spécificité" se trompe quant à la nature de l'objet à construire, parce que la logique propre à la pratique économique n'est pas isolable, n'est pas un secteur "autonome", mais l'une des dimensions du contexte social, dont l'ignorance ou le désaveu stérilise toute épistémologie insularisée. TIs'ensuit que la "mesure" se trompe, elIe, sur le mode de construction de l'objet. EUe se prend pour "la" méthode, elle n'est qu'une technique, (certes nécessaire, à son niveau, qui n'est pas celui de l'explication, celle-ci impliquant théorie, et donc, socialement, idéologie). Nous appelons "socio-économique" l'épistémologie nouvelle à laqueIle nous travaillons, destinée à combattre le paradigme libéral, caution théorique de l'état de guerre, larvée ou avérée, entre l'économique et le social. S'agissant d'une entreprise "hors normes", visant l'instauration d'autres normes, il est compréhensible qu'elle provoque scepticisme, courroux, ou... silence vigilant. Précisons donc les points essentiels. 1. Un tout autre objet d'étude Immuniser la recherche économique contre le virus calamiteux d'une abstraction (mathématique) traitée comme fin et apogée du savoir, oblige à réinsérer l'économique dans le social. Mais comment, et pourquoi? "Comment" ? : en considérant cette abstraction comme un moment, un palier dans un processus de connaissance dont la règle et le critère résident dans le concret social. "La science, dit I. Meyerson, est la prise de possession du réel par l'esprit". Identifier la spécificité de l'économique dans la lutte contre la rareté, le choix, le coût, etc., cela est partiel et souvent faux. Rareté? : quand la Communauté européenne fait procéder à la destruction d'un miIlion de tonnes de denrées périssables en 1992 ? Choix? : sans préciser les contraintes? (autres qu'économiques...). Etc. C'est le contexte "socio" - économique qui dit "pour quoi" en exhibant non seulement le mécanisme (fonctionnel), mais encore la finalité (le sens). Et ce sens ne réside pas dans l"'exo", il n'est pas un produit de la conscience éthique, mais un effet de structure, historiquement et géographiquement assignable, et objectivement produit. Ethnocentrisme et physicalisme, deux fleurons de la science économique libérale, conduisent, le premier au discours néo-classique, géré par le EM.I., le second à l'illusion d'une économie sans sujet(s). Or, l'économie n'est pas plus

Introduction

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une logique naturelle (universelle), qu'une pure arithmétique des plaisirs, et des peines. Elle est, en tant que science, la connaissance des "mondes" de production, qui se dotent des moyens matériels d'une reproduction sociale déterminée (un genre de vie...). S'il y a un sens de la mesure, c'est au plan des conditions. Mais il n'y a pas de mesure du sens, au plan des effets. Cette mutation dans la conception de l'objet implique un constat, et une hypothèse. Un constat, d'abord: la science économique, cela "n'existe pas". Existe seulement, chez les "grands auteurs", un savoir, issu d'une pratique supposée "spécifique" donc isolable. Ce savoir recèle un taux variable de vérités partielles et relatives, résultat d'un effort de conceptualisation, de formalisation, politiquement encadré. Un stock de savoirs et de savoir-faire s'est ainsi constitué, où se distinguent, ou se recouvrent, schémas théoriques, principes normatifs, techniques ou recettes, voire intuitions d'invariants (lois). Une hypothèse, ensuite: le savoir économique "pourra" devenir une science, mais seulement si et dans la mesure où une sociologie de la connaissance du social permettra d'y domicilier de façon objective la formation, le rôle et la finalité de sa dimension économique. Car seule la connaissance de la pratique concrète peut fournir à la technique les moyens "agissables", et à la politique économique les décisions relatives aux fins socio-économiques "préférables", résolvant dans le principe, l'antinomie de l'économique et du social. Projet de (très) long terme, et c'est pourquoi nous disons: "en principe". Notons, en effet, que la réinsertion de l'économique dans le social n'est, dans le système en vigueur, qu'un projet marginal, le plus souvent censuré pour des raisons qui tiennent au statut de toute science sociale, c'est-à-dire au caractère hybride de toute démarche cognitive en ce domaine, où la volonté de savoir (science) coexiste avec le désir de convaincre (idéologie). Passion, préjugés, intérêt sont inéliminables, ils aiguisent et aiguillent la recherche. La déontologie plaide pour la loyauté? Mais on n'est pas dans le vrai, simplement parce qu'on ne ment pas: la loyauté, l'honnêteté intellectuelle ne suffisent pas. Et la difficulté provient du fait que la vérité en science sociale (spécialement en économie) ne relève que secondairement de l'attitude subjective de la conscience individuelle. Il y a en effet des conditions objectives de l'objectivité. L'économiste est placé face à une situation économique qui l'investit. La condition "minimale", c'est qu'il puisse contribuer au progrès du savoir, non parce qu'il est, ou est devenu, esprit pur (pure illusion), mais parce que le positionnement politique induit par sa situation de classe a intérêt à la vérité et à sa diffusion. Le problème de l'avènement d'une "science" économique n'est pas résolu par la purification idéologique du chercheur, parce que le savoir économique est un sous-produit de la

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L'économique et le social en guerre

pratique politique, et que celle-ci fonctionne et évolue "sous contrainte", celle des rapports de force, au sein d'une formation sociale donnée. Nous verrons dans la suite comment l'idéologie libérale s'applique (avec succès !) à convertir les rapports de force en rapports de sens: en consensus politique, voire en partenariat convivial. Pour ce qui est, maintenant, de la condition "optimale" (réelle !) d'avènement de la science et de la pratique économique socialisée, nous dirons qu'elle loge jusqu'à présent à l'auberge de l'utopie "positive" là où les acteurs de la pratique, troquant leur rôle de simples supports ou relais d'une gestion technoou bureaucratique des forces productives, peuvent valider celui de décideurs responsables et de bénéficiaires réels de leur travail. Pour l'heure, c'est la normalisation libérale qui domine, et ce nous est occasion de parfaire quelque peu, en ce propos liminaire, le paradigme de la science économique officielle. La "spécificité" y culmine en "normativité", et celle-ci à son tour diffuse partout la "rationalité" (qui est l'apanage de l'homme). De son côté, la "mesurabilité", qui s'arroge Je titre de méthode de la connaissance, vaut comme critère de "scientificité", sa législation est "universelle" (puisque sa base c'est la nature humaine immuable). Contentons-nous ici de dire: 1. que les lois positives de l'économie s'autorisent comme "normes" de politique économique et sociale, moyennant une adaptation (et contrôle) des institutions, des mœurs et des mentalités. Des exemples? : la propriété privée, le marché, piliers austères et sacrés de l'ordre capitaliste. C'est là une évidence pour qui éternise et porte à l'absolu ce qui n'est qu'un moment et une situation (historicogéographique) ; 2. que les normes, à leur tour, puisqu'elles dérivent d'une spécificité garantissant l'autonomie de l'économique, signifient rationalisation de toute pratique. Erreur ou stratégie, il y a confusion en tout cas, entre rationalité économique et rationalité sociale. Car c'est en un sens purement opérationnel que l'économètre peut qualifier de rationnels les structures et les comportements qui valident le système en place. Calculant à cet effet les corrélations pouvant exister entre produits, moyens et résultats, il ne saurait nous expliquer "pourquoi" ce mode de fonctionnement. Car il y a des "mondes" (sociaux), pas seulement des "modes" (économiques) de production. Toute rationalité instrumentale ne modélise qu'un système donné. Piégé dans la succession des événements, l'économiste libéral en ignore le procès historique comme "avènement" 3. Il en dérive, dans la seconde séquence, que la prétention de la mesurabilité de valoir comme critère de "scientificité" est annulée, puisque, si l'on veut expliquer, force est de dépasser le niveau fonctionnel qui est celui des mécanismes (des lois) par le niveau causal, qui est celui des finalités pratiques (et leurs normes), donc de passer des produits (économiques) aux producteurs (sociaux), des moyens

Introduction

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(techniques) à la taxinomie des qualification (professionnelles), des résultats (comptables) aux projets (socio-politiques) ; dès lors 4. l'''universaIité'' (de l'homo oeconomicus, scientifiquement informatisé) n'est que la face humaniste de l'arrogance ethnocentrique. Et la pratique, si l'on veut l'appréhender concrètement, c'est, sur la base d'un niveau de vie économiquement mesurable, un genre de vie, et une culture dont il ne suffit pas de dire qu'ils demeurent qualitatifs, puisque, seuls, ils peuvent nous dire pourquoi on travaille et pourquoi on existe. L'herméneutique n'est pas un complément facultatif de l'analyse économique, c'est ce qui en "justifie" l'effort et l'apport. 2. Une méthode fondée sur une épistémologie inter-disciplinaire Si l'ingrédient idéologique est inhérent à la démarche de l'économiste, c'est que les problèmes qu'il se pose sont ceux que la société dans laquelle il vit impose à tous ses membres. Et l'économiste ne siège pas au plafond. Il nous incombe donc de définir clairement et distinctement ce que nous entendons par "social", et "socio-économique", puisque toute méthode se construit en fonction des caractères supposés de l'objet, quitte à interagir avec eux. Instrument de la méthode, aucune technique n'encourt d'ostracisme a priori, la technique mathématique et statistique moins que toute autre: leur rôle croissant signifie au contraire espoir de progrès, dans l'ensemble des sciences sociales. Cela dit, nous rejetons la définition (usuelle) du social, que nous appelons "en extension", caractérisée en général comme "secteur ou champ isolable et autonome". Cette définition fausse et/ou fourvoie l'analyse, économique ou autre. Chaque secteur relèverait alors d'une discipline particulière, seule la spécialisation respectant la spécificité. Mais qu'est-ce que le social, vidé ainsi par définition de tout contenu concret, économique, juridique, politique, etc. ? Une enveloppe, une pure forme, ne laissant subsister, à la rigueur, que les propriétés génériques de la pluralité d'individus et leur coexistence en situation d'échange. Une définition concrète et opératoire consiste au contraire à considérer le social, non comme un secteur juxtaposé ou opposé à d'autres secteurs, mais comme la matrice de toutes les dimensions qui fonctionnent, et constituent une totalité sociale, et l'influencent différemment. Ces dimensions sont des opérateurs ou déterminants spécifiques d'une pratique globale, celle-ci manifestant sa spécificité en tant que formation économico-sociale géo-historique. Ceci éclaire le titre de l'ouvrage. Le rapport du social et de l'économique n'est pas externe (endo-exo), mais interne, n'est pas cohérent, mais conflictuel, parce qu'il exprime et propage la logique de l'accumulation capitaliste en voie de mondialisation, logique qui tend à instrumentaliser toutes les dimensions du social, examinées spécifiquement au fil des chapitres. Ainsi s'impose l'optique de l'interdisciplinarité, axe de la méthode.

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L'économique et le social en guerre

Nous appelons cette seconde définition du social: "en compréhension" ; elle nous paraît seule pertinente, parce que, seule, elle récupère effectivement le contenu des pratiques, en veillant à ce que l'analyse discerne la nature de chaque dimension (spécifique), son influence (causale) et l'effet récurrent de la structure globale (de la totalité sociale) sur ses dimensions constitutives. Elle est également la seule capable de prendre en compte le caractère évolutif et le caractère complexe du concret social. L'interdisciplinarité assure le maintien de l'analyse sur le terrain de la science en évitant le risque de l'interprétation sceptique (cf. l'impressionnisme historique, de P. Veyne, par ex.) ou du dogmatisme téléologique (cf. "fin" de l'histoire et triomphe du capital: Fukuyama). Le primat de la pratique sociale assure de son côté que l'histoire humaine n'est pas une évolution naturelle (K. Marx: « Les hommes sont libres et déterminés: déterminés par les circonstances, libres de les changer. »). Quant à la complexité, que l'interdisciplinarité reconnaît pleinement, elle fournit aux adversaires de la socio-économie l'argument (un peu trop facile) de l'immensité du domaine à prospecter et que risquent d'envahir nombre de pique-assiette des sciences sociales, enfarinés de philosophie ou d'anthropologie primaires. Mais nous nous expliquerons sur ce que peut (et doit) être une recherche d'équipe. Existe également une critique plus précise et plus instructive de la socioéconomie mais inspirée par un "économisme" dont les ressorts psychologiques passent pour fonder démocratie et progrès. et que signale d'A. Piatier : au lieu de faire de l'économique une dimension du social, on a envisagé le social comme un effet (voire un résidu qualitatif) de l'économique. Mieux encore: le social comme produit contingent de l'économique. Car l'économique comporte deux pôles d'activité... au niveau le plus concret... on opposera production [création de biens et de services ~ économique], et consommation [destruction par l'homme de ces biens et services ~ social]. P. 96-99 est expliquée l'apparition hasardeuse, et scientifiquement dérangeante, du social, "né du rétrécissement du champ de pensée et d'action économique", ou bien "des traumatismes psychologiques du début du développement", ou encore comme imposition des normes du "mieux pourvu... au moins bien pourvu" [la justice], ou encore de "tout ce qui sort du calcul de rentabilité et du cadre de satisfaction directe des besoins", ou enfin d"'un flux économique exubérant mais étroitement canalisé" (production de masse et marketing gadgétiforme). Economisme dont il y a diverses versions: naïve, imprudente, impudente... Une fois bouclée la présentation (schématisée !) de l'économie dite libérale (et les divers obstacles qu'elle oppose à la reconnaissance du paradigme socioéconomique.. .), il nous reste à indiquer à grands traits le plan articulé de notre contribution, qui se sait critique et se veut constructive.

Introduction

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Dans le chap. 1 est abordée la question préjudicielle qu'implique notre option socio-économique: l'économie est-elle à ranger parmi les sciences physiques ou parmi les sciences sociales? L'économétrie rêve d'une science physicomathématique, les sociographes soulignent la réalité du vécu qualitatif, la socioéconomie prétend expliquer et dépasser cette dualité. Le chap. 2 entreprend donc l'examen, d'abord purement descriptif, de la "structure" du savoir, en recense les démarches, puis les niveaux, et débouche sur sa valeur. En relais, le chap. 3 permet d'identifier la source et le moteur de ce savoir: le "développement", au cœur des pratiques mêmes des hommes qui en commandent la formation, la représentation et les finalités. Après l' "outil" de la connaissance (structure et développement), son "application" au vaste domaine de la science économique: le chap. 4 expose et critique les trois principaux "dilemmes" nés de la définition académique de l'objet économique, en interaction avec les ressources et les limites de la méthode: antithèses et rapports entre :subjectivité et objectivité, micro-économie et macroéconomie, statique et dynamique économique. Creusant cette question, on découvre - chap. 5 -, les racines épistémologiques de toute méthodologie, ses "thèmes" les plus significatifs, qui s'analysent comme couples ou alternatives: rationalité économique-rationalité sociale, économie réelle-économie monétaire, économie positive-économie normative, économie générale (fondamentale), économie spécifique (mode de production). La critique interne et externe nous situera, enfin, sur le terrain de l'expérience historique, qu'on appelle aussi praxéologie, entendue comme analyse des pratiques "politiques effectives", préalablement définies et comparées à la lumière des différentes approches théoriques. Le chap. 6 envisagera ces problèmes de politique économique dans l'optique "nationale", et le chap. 7 dans le cadre "international", aujourd'hui essentiel. La nouvelle épistémologie socio-économique, on le voit déjà par cette rapide introduction, exige beaucoup plus qu'une simple correction de trajectoire intellectuelle appliquée à un même catalogue de questions canoniques: l'objet ayant changé de nature a nécessairement requis un changement radical dans la méthode: la pluri- ou la trans-disciplinarité n'assurera pas le "renouveau de la science économique", comme le souhaite W.J. BaumoI. De son côté, Chr. Schmidt dit que la "véritable révolution souterraine" nécessaire à l'économie suppose que l'on cesse de barboter dans le rapport "endo-exo", et que l'on accepte l'idée d'une rationalité "limitée" : H. Simon. Il s'agit à présent de mettre en examen un savoir présomptueux, au nom des devoirs de la véritable économie, pour exaucer, entre autres, les droits de la conscience sociale.

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L'économique et le social en guerre

Le conflit de l'économique et du social, nécessairement provoqué par le capitalisme et habilement géré par l'idéologie libérale, ne peut être ni régulé, ni résolu sans implication d'une pratique sociale capable d'éviter l'utopie, grâce à la connaissance des causes économiques de l'asservissement du social. En vérification: cf. notre livre consacré à l'''histoire'' tumultueuse de ce qui fonctionne en Occident comme un invariant: l'accumulation du capital... dont l'idéologie libérale sait, très intelligemment, depuis 4 siècles, masquer, compenser ou moduler les dures contraintes.
Nous pensons en avoir assez dit pour susciter l'intérêt de l'étudiant (économiste, sociologue, politologue, ingénieur...), ou même plus généralement la curiosité de l'honnête-homme, en cette alarmante fin de siècle. Nous les convions à juger librement, et sur pièces. Nous leur demandons, certes, un effort d'attention. En échange, nous leur promettons un effort axé sur une réelle "explication", comme pédagogie intellectuelle de l'engagement lucide. Rem. Les auteurs cités sont classés alphabétiquement, dans la bibliographie générale, à la fin du livre. Les passages imprimés en plus petits caractères sont réservés en principe à des compléments qui approfondissent, étendent, ou illustrent l'analyse. Cinq exemples seront proposés sur: I : Propriété et Pouvoir (p. 268), 2 ; Productivitéchômage (p. 276), 3 ; Efficacité-justice (p. 286), 4 : Besoin-désir (p. 384), 5 : Spécificité-ajustement (p. 417). Ils contribueront à démontrer la réalité et les formes du conflit entre l'économique et le social, mais aussi les difficultés de sa connaissance comme de sa résolution. C'est le souci de constituer et de valider notre méthode de recherche, d'en éprouver la pertinence, tout en favorisant la formation chez le lecteur d'une opinion éventuellement différente, qui justifie l'importance du support bibliographique, abondant et contrasté, tout à l'opposé d'un facile et vain étalage d'information érudite.

Chapi tre I L'économie dans le système des sciences

~1. Econométrie A. Un objet idéal
Ne retenons ici que l'esprit "général" des multiples définitions qui privilégient tel ou tel des caractères de l'économique, sans sortir du paradigme libéral (Guitton). J. Wolffl'entrebâille sur le social, dont il nous dit qu'i! est un fait de groupe, historique, contraignant, extérieur, exemplaire, structuré, fonctionnel. Prime toutefois la définition lapidaire de P. Maillet « connaître, c'est mesurer ». Idéalement, l'économétrie est une formalisation des théories économiques, voire une modélisation du savoir pragmatique. Elle s'identifie, en ce sens, à l'économie mathématique, puis, la (prétendue) méthode débordant l'objet, tend à devenir une mathématique économique, qui recrute chez les ingénieurs. A. Cotta, pourtant, doute qu'il suffise de quantifier l'analyse pour avoir la conscience scientifique en paix et déplore « l'effroyable rabâchage mathématique des situations de concurrence, alors que l'oligopole partout triomphe. » a. La formation de l'objet économétrique

Quatre démarches sont possibles, dit M. Blaug, selon que l'on s'attache, dans l'histoire éccnomique: à la cohérence interne d'une doctrine, - au rapport de l'auteur à l' histoire, - à son mode de reconstruction rationnelle à partir des données présentes, - à sa reformulation, enfin, par l'orthodoxie (doxographie). Mais la première est purement formelle, la seconde implique une coloration idéologique à préciser... que la troisième rattache au paradigme dominant... diversement illustré dans la quatrième. Nous aurons à nous en souvenir, ainsi que de l'apport de J. Stigler. Mais c'est, nous semble-t-il, R. Stone qui nous

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L'économique et le social en guerre

aide le mieux à retracer l'avènement

- nettement

dialectique

- de

l'économétrie

(vocable inventé en 1926 par R. Frisch).

1. Un objet perçu
En réaction contre les constructions déductives de la première vague "marginaliste" des années 1870, la recherche inductive s'affirme, dans un esprit anti-théoriciste directement branché sur la statistique, soucieuse surtout de dégager "de petites vérités circonstancielles" (Fr. Divisia). L'ambition de découvrir des substructures invariantes, de nature mathématique, sous la diversité des théories, semble excessive, ou prématurée, aux successeurs de Jevons, Menger, Walras, et jusqu'à la fin du siècle (Pareto, Fisher). Le mirage produit par l'enthousiasme compréhensible des fondateurs du marginalisme se dissipe. Dans son atelier, l'économètre tâche seulement d'améliorer la qualité de ses produits en perfectionnant sa trousse à outils. Vers 1900, avec Bowley, Ch. Bosth, la pensée inductive, empirico-statistique, connaît un regain de faveur, l'économétrie s'installe à son compte comme magasin de relations et corrélations diverses: variations de prix de biens substituables, élasticité de la demande, productivité de secteur ou de branche, revenus, etc. Toutes questions strictement économiques? Voire. Certaines présentent des traces de promiscuité inévitable avec le social, et suscitent chez les économètres des vel1éités de concours pluri-disciplinaire, par ex. du côté de la psychologie interactioniste américaine. Mais le social, consigné dans l' "exo" n'est consulté que s'il répond statistiquement. Aussi voit-on déjà A. Pigou, en 1920, proposer sa technique indirecte de dérivation des élasticites prix à partir des budgets familiaux. Ou, en 1974, A. Deaton affirmer que l'hypothèse des préférences additives, base de la théorie de la demande, suppose une relation binaire entre élasticité prix et élasticité revenus. Pareto, avait, lui, dès le début du siècle, énoncé une loi générale: le nombre des revenus supérieurs à un niveau donné est une fonction exponentielle décroissante de ce niveau. Nul besoin de "théorie" : inductif (statistique) ou déductif (mathématique), le savoir, c'est la mesure. Mais 1929, date mémorable, a calmé le jeu. Comme le dit B. Chait, en 1933: « L'économétrie, dans un éclectisme total... ne prône aucun système. Elle n'a de parti-pris que pour [les méthodes] les plus efficaces. En outre, et pour les parfaire, elle en forge elle-même avec le souci de résoudre, à la mesure des exigences enchevêtrées et mobiles d'aujourd'hui et dans une intention pratique, les problèmes touchant les diagnostics et la prospection du proche avenir ». Et d'ajouter, p. 20, que ce pragmatisme s'applique « à l'échelle d'une entreprise, d'une branche, d'un pays, ou du monde ». J. Ul1mo approuve et A. Marchai explique. Nous citons volontiers des ouvrages anciens, lorsque nous constatons que des références

L'économie dans le système des sciences

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récentes dessinent surtout des arabesques sur le vieux fond libéral ou néoclassique plus ou moins sophistiqué.

2. Un objet conçu L'induction, même statistique, se règle sur le "donné". Mais la déduction, surtout mathématique, dàit-e]]e se contenter d'un médiocre pragmatisme, et renoncer à l'idéal théorique? P. Samuelson pense que la construction déductive du mathématicien n'a pas à servir une théorie, ni non plus à la dépasser, mais, tout bonnement, à en dispenser (cf. sur la "modélisation", plus loin). G. Letinier fait de l'économétrie l"'analyse de la structure sous-jacente à diverses théories économiques", espérant parvenir ainsi à combiner vérité théorique et efficacité pratique. Exemples: l' "oscillateur", pour le calcul de l'effet alternatif du couple multiplicateur-accélérateur sur les fluctuations économiques, ou encore: le modèle "gravitaire" appliqué au commerce international. R. Frisch va aussi dans ce sens: « L'économétrie se veut compréhensive et explicative, afin de mettre à nu la structure du mécanisme économique, de préciser les causes agissantes et de présenter les actions possibles. » Que leur production et consommation soient publiques ou privées, que les modèles déductifs soient plus ou moins lestés de vraisemblance statistique, il est en tout cas manifeste qu'on a enregistré depuis 40 ans un succès foudroyant des modèles: dans l'enseignement, la recherche, la politique économique. Mais les déboires ont été à la mesure des espoirs. On ne rappellera ici que les prévisions conjoncturelles des "baromètres" style Harward, ou des Centres (X-Crise), ou des Commissions façon "Cowles" aux E.U. Cette prolifération continue de susciter une foule de classifications, sur critères d'équilibre, de prévision, de décision, etc.

3. Un dépassement

dialectique?

Même lorsque l' économètre s'efforce -légitimement - d'associer induction et déduction, il travaille à l'abri des courants d'air sociaux. S'il échoue côté cohérence, il cherche le salut dans plus de mathématique: G. Debreu ; si la pertinence fait défaut, il réclame des données plus fiables: W. Leontieff. Le social? Connais pas. Même J. Tinbergen, que le social préoccupe un peu, en renvoie le rôle et l'influence à l'étage au-dessus, à l'instance publique réputée exogène (le Pouvoir) et puisant ses moyens techniques dans l'arsenal économétrique. « Science interdisciplinée (sic), l'économétrie, dit-il, s'efforce de combiner des procédés d'analyse jusque là isolés; d'une part, la théorie logique et déductive, qui énonce des conclusions générales sur le fonction-

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L'économique et le social en guerre

nement de la vie économique et a souvent recours au langage mathématique; d'autre part, l'analyse empirique, étudiant au moyen de la statistique les relations
entre les faits chiffrés et mesurés ». L'interdiscipliné comprend donc le statisticien

et le mathématicien, convoqués de temps à autre chez le ministre de l'économie et des finances. Il ne faut pas espérer voir une (quelconque) théorie s'allier (se commettre !) avec le social que nous avons qualifié "en compréhension". H. Guitton écrit à ce propos, avec modestie, que le modèle n'est pas une théorie, mais seulement une "construction logique chiffrable, simplifiée". b. Le progrès des méthodes économétriques 1. Sur un socle empirique Nous verrons au chap. 2 les rapports (en aval) de la méthode avec les procédés et les techniques. Penchons nous ici sur les rapports (en amont) avec la théorie. M.H. Dagenais décompose la méthode économétrique en 4 phases: 1. définition des concepts opérationnels et acquisition d'information, 2. élaboration de théories économiques, 3. test des théories et estimation des paramètres des modèles, 4. application à la réalité économique. Empiriquement constitué, ce savoir vise la prévision et la détermination des normes efficaces d'allocation des ressources rares. La théorie n'est qu'un recueil de corrélations, c'est-à-dire un sous-produit de l'induction statistique, et sa base, un empirisme très positiviste. L'étudiant retrouvera aisément cette vulgate dans A. Piettre et Leontieff, ou E. Malinvaud, exposée avec toute la rigueur souhaitable. Dans une conférence, Malinvaud précise: l'induction fait passer des faits aux lois, "comme en physique". La statistique descriptive tend vers son dépassement, qui est, non une théorie, mais une modélisation définie comme un ensemble de séquences ordonnant des données, car, dit M., les lois économiques sont des "systèmes de faits rationalisés et reliés entre eux de manière cohérente". Une objection pourtant: comment distinguer, sans impliquer une théorie préalable, les rapports de simultanéité (corrélation) et les rapports de succession (causalité) et comment, au mépris de l'évolution historique et de la diversité géographique se cramponner au physicalisme économique? 2. Sur un modèle rationnel En ignorant ou en rejetant la spécificité des lois économiques, qui sont des qualifications et des contraintes produites par des rapports sociaux aux prises avec le milieu, et non l'expression directe d'un déterminisme naturel, on s'éloigne de la pertinence, on cède à l'illusion du modèle "passe-partout", auto-

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limité et autonomisé, qui n'offre au final que les fruits secs de l'équilibre et de l'optimum walraso-paretien. Voyons les choses de plus près. La l,e phase prescrit, selon Dagenais, de commencer par la définition de concepts "opérationnels", dûment informés (et informatisés). Tâche scientifiquement contradictoire! Faute dè théorie préalable (congédiée chez Malinvaud, décalée en 2e phase chez D.), le concept n'est ici, en effet qu'opérationnel c'est-à-dire borné à une manipulation "utile", c'est-à-dire rentable, mesurable. Le vrai concept généralise, mais, explique V. Burloud « généraliser, c'est définir, et définir, c'est découvrir la relation constitutive de l'abstrait: l'idée générale, c'est l'idée définie », certes, mais comme "réel" conceptualisé, visant le "vrai", c'est-à-dire "l'opératoire". La confusion des deux plans entraîne de fâcheuses sorties de route chez des économistes réputés: J. Robinson taxe par ex. le concept de valeur-travail de "métaphysique", en tant que non-opérationnel, et pour la même raison P. Samuelson exclut du champ économique le concept de classe sociale. On ne s'étonnera pas, des lors, que la 2e phase évacue toute théorie chez Malinvaud, qui la remplace par le modèle, ou ne s'en acquitte que pour la forme, comme chez Dagenais. Les effets en sont ruineux. En économie de la production, d'abord. La fonction de Cobb-Douglas s'écrit
y
travail,

0) = KT"C(I - (où 'Y= quantité produite du bien, T
C

= quantité

= quantité

utilisée du facteur
ne tient

utilisée

du facteur

capital,

K et a : des constantes)

économiquement que sur la base d'une théorie implicite (néo-classique en l'espèce) supposant que chaque facteur de production est rémunéré selon sa productivité marginale en valeur. Même améliorée par l'introduction du progrès technique, cette fonction (et son hypothèse de substituabilité entre capital et travail) souffre d'un déficit d'explication, comblé en catastrophe par le recours à un "facteur résiduel" (E.F. Denison) qui est, en langage ordinaire... le social: organisation, (législation, santé, éducation, etc. : manière d'impliquer le rôle de l'Etat, sans le nommer). La théorie "is back", et ramène à la surface le social qui avait coulé à pic. Tout comme en économie de la consommation, second exemple. On se fie, ici encore, à la mesure. Selon Engel, il existe une relation, linéaire ou non, entre la demande d'un produit et le revenu. Les budgets familiaux sont censés se répartir strictement selon 4 postes: dans le le, (alimentation) et le 4e (divers), la proportion des dépenses augmente avec le revenu; dans le 2e (vêtements) et le 3e (logement), la proportion est stable, indépendante du montant du revenu. La socio-économie réfute cette prétendue loi générale. EUe montre comment l'ordre (ou le désordre) des désirs bouscule la grille simpliste des besoins, en signalant les simagrées du "snob-effect", ou le spectacle étonnant d'antennes de télévision poussant comme champignons après la pluie sur les toits des plus misérables taudis. Quand la base inductive de l'analyse économétrique rejette le social, elle ne renonce à la vérité (possible) d'une théorie que pour mieux assurer le succès (probable) de l'opérationalité, c'est-à-dire du rendement utilitaire. Ainsi,

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L'économique et le social en guerre

lorsqu'on a débusqué l'efficacité d'un argument de vente, on se moque bien de la vérité "scientifique", on inscrit simplement sa trouvaille dans la panoplie des astuces qui alimentent l'argumentaire, clef du bénéfice. Si la base de l'analyse est déductive, on se complaît dans les exercices, prestigieux et périlleux, de la maximisation, optimisation, équilibration. On admire la galerie de modèles exposés en vitrine, leur impressionnante variété. Cf. H. Guitton: considérés dans l'espace puis dans le temps, voici les modèles statiques sur des grandeurs agrégées, ou sur des grandeurs réparties en secteurs, suivis des critères de distinction du court, moyen, ou long terme; l'analogie physique permet de discriminer statique, cinématique, dynamique. Quant à la nature des liaisons, Guitton distingue: les modèles linéaires ou non linéaires, ponctuels ou vectoriels, certains ou stochastiques. Au regard de la pratique des affaires, on parlera de modèles discrets (à vocation particulière) et de modèles complets (à vocation générale). Partout et toujours, il suffira de bien calculer pour bien faire. 3. Sur la "synthèse" socio-économique

"Bien faire", ce pourrait bien être, en réalité, apprendre à combiner de manière moins fruste l'induction et la déduction de telle sorte que la méthode élabore des modèles aptes à intégrer explicitement non seulement des mécanismes mais encore leurs finalités (socio-économiques), qui avoueraient, donc, leur théorie, c'est-à-dire entre autres leur charge idéologique. Ce qui est beaucoup demander, incontestablement... et va beaucoup plus loin que le simple mouvement d'humeur d'un bon économiste, R. Passet lançant: « Pour comprendre... qu'une rente de consommateur s'exprime par une intégrale, sans doute faut-il savoir ce qu'est une intégrale, mais aussi ce que traduit une rente de consommateur. » Or, que nous dit la 3e phase de la méthode économétrique selon Dagenais? Le test des théories et l'estimation des paramètres y fonctionnent comme procédure interne, dont la vérité, l'amélioration scientifique, dépendent d'une sophistication du calcul mathématique tenue pour synonyme de théorisation où défilent au choix équations différentielles de second ordre, ou aux différences firiies, ou d'ordre quelconque; calcul des variations; équations intégrales, graphes d'influence, calcul matriciel. Quant au moment empirique, chargé de tester les hypothèses (au sens mathématique !), il puise dans le stock des techniques statistiques: corrélation simple ou simultanée, s'il s'agit d'éprouver une seule relation, calcul des probabilités, s'il s'agit d'un ensemble de relations simultanées. Tout cela est bel et bon, prometteur quant aux moyens mis en œuvre, sans doute... mais fort décevant quant aux résultats. et son esprit avait été bien défini par B. Chait... il Ya plus d'un demi-siècle: « Vaste dialogue entre les faits et les hypothèses, la méthode

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voit changer son point de vue de loin en loin, de qualitatif en quantitatif. Elle est d'abord qualitative et spéculative, centrée sur la mise au banc d'essai des hypothèses touchant les facteurs à invoquer pour le modèle. Ensuite, quantitative et analytique, pour préciser les paramètres et les adapter numériquement aux équations. A la fois quantitative et synthétique, elle l'est en dernier lieu, lorsqu'il lui appartient de découvrir les facteurs essentiels et de pronostiquer leur évolution. » Il est évident à nos yeux que le recours. à la mesure (mathématique et/ou statistique) conditionne le progrès du savoir, mais ne le détermine pas. Il le conditionne en tant que technique, qui veille sur la cohérence formelle (et/ou explore des vérités "possibles") mais seule la démarche socio-économique peut discerner les déterminants "réels". Condition et cause ne jouent pas au même niveau de réalité. Il ne faut pas confondre le but et l'outil de la connaissance. N. Mouloud a su, lui, innover et approfondir dans le domaine "technique", parce qu'il en a saisi à la fois la nécessité et les limites. Il distingue d'abord axiomatisation et formalisation. Celle-là est une "mise en ordre des énoncés, par laquelle est marquée la liaison entre les principes et les conséquences", celle-ci est "un processus second par lequel la chaîne des énoncés est réduite à la texture des calculs symboliques". Et M. d'en dégager la leçon essentielle: une épistémologie purement formaliste tend à clore les formes "sur leur propre sphère de validité", la réalité lui échappe en partie; elle met en suspens certaines caractéristiques concrètes du savoir: son caractère de progressivité, son engagement temporel,... et ses références matérielles! Ce qui marque le plus la solidarité de la forme et du contenu concret. N. Mouloud compte sur une conception "axiomatico-expérimentale" de la structure pour combiner cohérence et pertinence, et conclut: « Logique et raison sont immanentes, non transcendantes.. à la praxis historique qu'est la connaissance. [C'est ainsi qu'] il y a une véritable dialectique, c'est-à-dire une extension des raisons qui est un approfondissement de l'objet ». Or, cet approfondissement, c'est l'objectif même de la méthode socio-économique à laquelle nous travaillons. Car la 4" phase du processus décrit par H. Dagenais, à savoir l'application du modèle à la réalité, ne traite que du social en général, d'un social anonyme, sans papiers d'identité, celui qu'il est de bon ton d'évoquer dans les Colloques ou les Conférences où règnent l'humanisme et l'unanimisme b.c.b.g. Plus sérieusement, et chez les rares économètres que le social intrigue ou interroge, un substitut scientifique à l'expérimentation est cherché dans la méthode comparative (on considère alors une même société soumise à la mesure statistique à deux moments différents, ou deux sociétés au même moment), et

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l'on obtient des résultats intéressants, même si l'on ne retient que du formalisable (ex. : sans linéarité, pas de valeurs numériques). Donc brocarder la "quantophrénie" (P. Sorokin), c'est facile et vain, puisque ce qui est en cause n'est pas la mesure, mais le mesuré. Il s'agit de mesurer "autant que possible", c'est-à-dire autant que compatible avec les caractères d'un objet spécifiquement et irréductiblement socio-économique, où quantité et qualité expriment la double face, objective-subjective, de l'expérience pratique humaine. L'économétrie est encore loin d'en prendre conscience, ainsi qu'on va le montrer. B. Des techniques sur mesure

Avant de proposer une critique, interne et externe, de l'économétrie, ne craignons pas de répéter que la mesure, le calcul, sont à la fois nécessaires, et d'une importance souvent décisive en science économique. C'est le calcul qui "démontre" que tout n'est pas "possible" en économie, qui exhibe des interdépendances "cachées", teste les hypothèses "théoriques" à vocation explicative, etc. M. Bizière plaisante, donc, quand il qualifie l'économétrie de "pataphysique" . a. Fausse" abstraction En définissant le concept (p. 17), nous avons esquissé le rôle de l'abstraction, qui isole et condense les caractères généraux constitutifs d'une classe d'objets
ou d'êtres,

-

ce qui manifeste l'exercice

normal de la pensée. Quand elle expose

et "déduit", la pensée use de concepts déjà-là, produits. Quand elle cherche et "induit", elle construit des concepts nouveaux, parce que le jugement abstrait autrement. Le conceptualisme n'est donc critiquable que lorsqu'il s'érige en instance autonome. 1. Abstraire pour mesurer La fausse abstraction, dit G. Politzer, consiste à convertir des questions de fait en énoncés de principes. Et le principe, c'est ici de toujours pouvoir se référer à la mesure. C'est pourquoi la physique, c'est l'obsession et la norme de la pensée économique. Mais tandis que dans la science physique l'élaboration d'un modèle "possible" voit sa vérité confirmée. ou démentie par l'expérimentation "réelle", l'abstraction de ]' économètre reste dans le monde du possible, et se prend irrésistiblement pour la "fin" du savoir (au double sens du mot "fin"), séduite et trompée par un recours arbitraire à la clause "ceteris

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paribus", qui naturalise le comportement et l'échange marchand (homo oeconomicus, concurrence pure, information parfaite..). Réfléchissant sur la nature même de la mesure, J. Fourastié montre que si en physique l'abstraction dégage l'essence du phénomène, en économie elle ne saisit qu'un phénomène de l'essence, c'est-à-dire l'aspect relevant de la mesure, et néglige le qualitatif, dont le social est le symbole. Elle montre également que la mesure est "appauvrissement" : le simple fait de compter "fait perdre de l'information". Par ex. : un ensemble représenté par un cardinal, un agrégat, un modèle.. est "incapable de prétendre à une description objective de la réalité". Partielle et pour ainsi dire monochrome, la mesure est en outre et surtout trompeuse en tant qu'elle durcit de di vorce entre l'économique et le social. Soulignons encore qu'invoquer la multidimensionalité du réel n'est pas récuser l'essentiel au profit du phénoménal, à moins de confondre ce dernier avec l'immédiat. Car, comme le dit G.W. Hegel: « Le phénomène est... l'existence essentielle ». Le vrai savoir est appropriation de l'essence en tant qu'existante. La socio-économie se reconnaît dans cet aphorisme. Nous n'avons certes pas le monopole de cette critique générale, et nous connaissons les restrictions et les réserves que de bons économistes formulent à l'encontre des abus et des dangers de l'abstraction économétrique. J. Lecerf, par exemple, dit son souci d'éviter que "la logique mathématique.. comme la syllogistique d'Aristote,.. ne dessèche la pensée". A. Bienaymé déclare de son côté, qu'il n'y a pas, en économie, qu'un seul paradigme (mathématique), ce serait "ne se servir que du lobe gauche de son cerveau". Silence est fait pourtant sur l'idéologie, c'est-à-dire le parcours du combattant de l'étudiant en économie qui, supposé sensible à la nécessité d'ouvrir sur le social, se doit d'abord et avant tout, sous peine de disqualification, de suivre un itinéraire universitairement, professionneHement (et donc idéologiquement) fléché, qui le dirige vers l'un des ateliers (garages ?) de la science patentée: individualisme méthodologique, monétarisme, néo-classicisme, conventionnalisme, etc., agrémentés à l'occasion de psychologie de la "nature humaine". C'est durant ce parcours qu'il apprend les sentences définitives des grands maîtres. St. Jevons: Maximiser le plaisir, voilà le problème économique... «L'économique est la mécanique de l'utilité et de l'intérêt individuel ». L. Walras renchérit: économie et physique, même combat, même étendard. « D'un côté comme de l'autre, une formule de deux lignes (utilité effective maximum et unité de prix, attraction en raison directe des masses et inverse du carré des distances) renferme toute la science ». Ce qui fait exulter F. Y. Edgeworth: « La mécanique sociale pourra un jour prendre place à côté

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de la mécanique céleste, toutes les deux trônant sur le principe du maximum d'énergie (maximum de satisfaction) qui est le sommet suprême de la science sociale comme de la science physique ». J. Rueff, brillant adepte de cette école de pensée, assigne ainsi à l'abstraction son rôle scientifique: construire « une théorie des mouvements économiques, comme la mécanique rationnelle.. formule une théorie des corps solides ou la théorie cinétique une théorie des phénomènes de gaz ». Même si la physique moderne (cf. S.A. Drakopoulos) admet les catégories de l'incertain, de l'indéterminé, voire de l'imprévisible, l'antinomie subsiste entre nature (donnée) et historicité humaine (produite). 2. Critique interne, critique externe Il nous semble opportun de préciser ici cette distinction, qui interdit de rejeter a priori quelque thèse que ce soit. Interne, la critique en dégage le paradigme directeur, la problématique et son cadre, son degré de cohérence, son taux de pertinence. Externe, elle réfléchit sur l'importance de l'apport positif, mais aussi des erreurs, non-dit, non-sus (I"'impensé"), des manipulations (idéologiques ou techniques). Le bilan suscite une autre problématique, issue souvent d'un autre paradigme, et formule une autre théorie, qui tend ou prétend à plus de vérité. On comprend ainsi que les auteurs cités plus haut se bornent à déplorer l'excès de traitement mathématique (J. Lecerf), ou son unilatéralité (A. Bienaymé). Le remède (le palliatif) consiste alors à confier le rôle second, soit à la "psychologie" des comportements économiques, soit à la réflexion "sémantique" : manières de rendre hommage à la pluri-disciplinarité. Walras lui-même, tout en professant le physicalisme économique le plus rigoureux, souscrivait en même temps à une psychologie quasi-métaphysique, affirmant que « la liberté humaine ne se laissera jamais résoudre en équations ».. s'exposant ainsi au sévère verdict, ultérieur, d'Ho Poincaré: « .. pas de symboles pour les idées confuses ». L'approche psychologique ouvre sur la science économique, et "fonde" la science sociale chez P. Dumouchel vu qu'elle est« à la fois science des comportements rationnels des agents face à des biens rares et science des systèmes sociaux qui en émergent ». Ce qui excite l'ironie de W.J. Baumol, recommandant pour le moins "le respect des autres méthodes". Faute de quoi, dit-il « on peut s'attendre à une mauvaise allocation des ressources, comme celle qui résulte toujours d'une distorsion des prix relatifs ». De son côté, que peut la réflexion sémantique pour redresser l'abstraction dans le bon sens? Guitton s'en tire assez bien en distinguant 2 types de

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logiques: la « rigueur quantitative et la rigueur qualitative... Or, les symboles et les manipulations algébriques ne nous révèlent pas ce qu'il y a d'essentiel dans le comportement humain », et Wittgenstein a montré que le "langage ordinaire" peut être un meilleur "mirror of mind" pour comprendre la complexité des choses ». Mais la critique reste interne: l'abstraction nous trompe, ... et on se trompe sur le remède. La réhabilitation du concret ne s'opère chez D. Mc-Closey que dans l'esprit sociographique, puisant dans le qualitatif rationnellement inexpugnable (magies et contes, tropes et métaphores..) alors que le concret, psychologique et social, est soumis à une causalité spécifique qui le structure et le contrôle. Même juste et fort, le recours à la psychologie, au langage, est aussi vain que gratifiant, parce qu'il demeure idéologiquement muet. L'idéologie libérale ne saurait envisager, encore moins tolérer que l'on franchisse le pas qui sépare la pluri-de l'inter-disciplinarité, ce qui signifierait réinsertion de l'économique dans le social. Elle sait en revanche améliorer et gérer aujourd'hui l'efficacité politique de tout discours et de toute attitude verbalement démocratique en économie. Le pluralisme fleure bon dans les amphithéâtres ou les Colloques.. voire dans les "cultures d'entreprises". L'expression plurielle soulage et distrait. Si donc la critique interne recueille des aveux et des indices exploitables, les remèdes qu'elle préconise sont, eux, utopiques ou cosmétiques, faute de pouvoir (vouloir) refuser (réfuter) la problématique en vigueur et son paradigme. Restituer à l'abstraction son plein exercice c'est-à-dire son horizon socio-économique ne relève pas de la psychologie, ou de la linguistique (théorique ou sémantique) mais, comme on l'a dit, d'une conception interdisciplinaire du savoir économique. S'y engager, c'est effectuer une critique externe à partir du bilan de la critique interne. De Walras, par ex. : mécaniste et libertaire à la fois? Mais les individus ne sont pas libres par essence; confrontés aux contraintes dures des mécanismes économiques, variables selon leur situation sociale objective, ils disposent de quelques possibilités de choix ou de réaction,.. qui n'ont rien à voir avec le parfait librearbitre walrassien. De Dumouchel, autre ex. : déduire les systèmes sociaux à partir des comportements individuels? C'est l'antienne libéralo-néo-classique, rafistolée actuellement par l'individualisme méthodologique. Il faudrait d'abord réfuter la thèse de Marx: « Les catégories économiques ne sont que les expressions théoriques, les abstractions des rapports de production» [Ces rapports sont sociaux..] la société n'est pas un ensemble d'individus, mais de rapports sociaux au sein desquels les individus se situent et se "classent". De

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Guitton, 3c ex. : coexistence de deux langages plausibles? Physique et herméneutique = économie? Mais le rapport des deux sphères est ici un mystère, et l'ambition physicaliste un leurre, qui hérisse H. Simon: « En économie, il y a une distance entre la théorie et les données qui n'est en rien comparable à ce que je connais dans les sciences naturelles et sociales. Si c'est faux, pourquoi le rejeter? Oui, je le rejette. Je pense que les Manuels sont un scandale. » Protestation isolée: vox clamans in deserto... b. Techniques aveugles

1. L'induction, statistique myope,

- la déduction,

modèle visionnaire

Selon H.L. Moore, nul besoin d'hypothèse, ni de théorie: la statistique "est la science économique elle-même". Une technique est ainsi promue au rang de science, elle est à ce titre neutre et explicative. Pourquoi la qualifions-nous de discours creux d'utilité incertaine? Rappelons d'abord quelques grosses évidences de la pratique statistique la plus élémentaire: les "données y sont "construites", selon une critériologie dictée par l'urgence, l'intérêt, les contraintes ou les options politico-économiques, la rentabilité gestionnelle, la propension à privilégier les faits ou éléments qui, note A. Marshall, se prêtent le mieux aux méthodes analytiques (maths. et stat.), ce qui "fait attribuer de fausses proportions aux forces économiques". Pas de neutralité, donc, qu'on pensait garantir en rejetant le non-mesurable dans l'''exo''. Pas davantage d'explication. Dès les années trente le NBER (National bureau of economic research) était connu pour son hostilité à toute dérive théoriciste. Il y a, ensuite, le démenti des faits, dont A. MarchaI donne un ex. : si les prix varient en sens inverse de la production ou de l'offre sur le marché agricole (conformément à ce que dit la théorie économique) l'observation statistique, de Moore lui-même, montre qu'il en va autrement sur le marché industriel: production et prix varient ici dans le même sens. Faute de théorie, le statisticien établira donc autant de courbes que de produits. Myopie de l'empirisme, de l'induction à bout portant, qui vérifie la formule de Fr. Perroux: "Jamais l'analyse statistique pure et simple ne livre son secret". En fait, la loi théorique du marché concurrentiel existe, et elle est générale: pour les produits industriels, prix et production augmentent, entraînés qu'ils sont par tout le mouvement de prospérité cyclique, où l'action de l'offre sur les prix est contrariée par l'action sur la demande. La production agricole, au contraire, reste relativement indépendante par nature du mouvement cyclique général. La technique inductive en statistique doit donc chausser les lunettes de la théorie, qui seule lui évite de mesurer n'importe quoi, de peaufiner la décimale sur des données peu fiables, de réciproquer les

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raisonnements sans précaution (on ne régule pas en faisant l'inverse de ce qui a déréglé: ex. Le chômage par excès de l'offre et chômage par excès de la demande), de sur - ou de sous-dimensionner le calcul sans discernement. Cf. J. Plassard. Est-il excessif de rendre compte du refus du théorique, par la crainte de voir le politique surgir derrière le socio-économique? Les définitions de l'économique "à la Robbins" ignorent évidemment le social, que même A. MarchaI réduit au système institutionnel. Cette attitude est aspirée par l'idéal que serait carrément l'exclusion de J'homme. Le rêve de Von Neumann, ce fut, peut-on penser, la construction d'un cerveau artificiel - un ordinateur - qui dispenserait de toute décision politique, le conservatisme social s'autorisant ainsi de la "techno-science", tout aussi neutre et efficace que la statistique. Bévue ou mystification, estime à ce propos A. Vitalis, définissant la machine comme « une machination, une stratégie, une ruse.. la science et la technique ne sont que la politique poursuivie par d'autres moyens ». Consacrée à l'histoire de la "raison statistique", l'analyse d'A. Desrosières montre que l'espace de l'information statistique« tient son pouvoir de la conviction d'une double référence à des principes de solidification en général distingués, celui de la science et celui de l'Etat ». La solidification (y compris sémantique) c'est l'enregistrement, le codage, la tabulation, la mathématisation. C'est surtout, avec Quetelet, le triomphe de la conception objective de la probabilité qui convertit les actes individuels en agrégats déterminés et manipulables, (l'homme "moyen", qui inaugure la fabrication statistique d'objets sociaux), assurant les prises de leur gestion administrative, c'est-à-dire leur contrôle par l'Etat. Mais un Etat qui aujourd'hui peut, en apparence et aux yeux du plus grand nombre, crédibiliser ses décisions présentées comme effets de la science (statistique), alors que selon A. Desrosières « la production statistique.. résulte de rapports de force, idéologique et policier ». On verra dans la suite que la stratégie du contrôle étatique de la société civile est beaucoup plus habile.. et plus rentable. Ce que nous appelons, en contraste avec la myopie statistique, "modèle visionnaire", propre à la déduction économétrique, n'est autre que la tendance spontanée de la technique mathématique vers la spéculation, que l'idéologie libérale affranchit apparemment de toute contrainte politique, c'est-à-dire sociale. Faisant allusion à ce penchant pour la virtuosité gratuite, J.M. Keynes parlait de « ses symboles prétentieux et inutiles, qui font perdre de vue les complexités et les interdépendances du monde réel », et surtout esquivent le problème de la causalité où aboutit forcément le travail de construction

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d'objets statistiques et d'analyse de relations. L'enjeu, c'est le sort de l'économétrie en tant que science indexée sur l'idéologie libérale. Et l'alternative s'énonce, soit comme maintien de la causalité objective et générique, issue de Quetelet, soit comme adoption de la statistique mathématique de la biométrie anglaise (F. Galton, K. Pierson) et de ses techniques (corrélation, régression, multi-variation, khi-deux), qui débusquent les hétérogénéités, les inégalités, la distribution héréditaire des aptitudes, où le discours libéral place son couplet sur la souhaitable égalisation des "chances", où D. Damamme rencontre le problème "des équivalences entre classes d'individus".

2. Un technicisme illusoire
Un "modèle" qui n'ordonne que des données" statistiques" déçoit forcément. J. Ullmo cite l'exemple des corrélations curvilignes multiples, en honneur aux E.U. pour l'explication des variations de la récolte de blé, au moyen de trois facteurs: température, humidité, enneigement. Il objecte que les courbes de régression introduites étant en principe de forme quelconque, peuvent correspondre à une expression analytique contenant un nombre élevé de paramètres.. "Le succès formel de l'ajustement ne prouve rien". On se tourne alors, pour faire plus concret et surtout plus probant, vers l'analogie biologique, ou vers des schémas psychologiques de la nature humaine. Les modèles dits d'''équilibre général calculable" (EGC), héritage de l'équilibre général d'Arrow et de Debreu, ont mis à profit la remarquable sophistication des ordinateurs et des algorithmes de résolution aboutissant à l'équilibre (cf. A. Suwa). Désagrégés, cohérents et complets, ils instruisent sur« les canaux par lesquels passe la mise en œuvre d'une politique, spécialement pour les plans d'ajustement structurel ». L'Auteur les situe entre le modèle théorique et les applications ad hoc. La politique "qui est mise en œuvre" n'est pas élal;>oréesur une analyse de situation, mais sur les critères de La science économique. Si donc cette technique mathématique (car il ne s'agit de rien d'autre en fait..) est . "aveugle", c'est qu'il n'y a pas ici à vérifier une hypothèse, mais à passer des lois générales de l'économie aux normes qui en imposent l'application. A la rigueur, le modèle théorique issu du paradigme walrassien sera si possible élargi aux cas de concurrence imparfaite, de "bulle financière", etc. On a affaire à un social domestiqué, ou "biologisé". On misera sur les réseaux neuronaux, disent G. Titschard et D.A. Zighed dotés de propriétés d"'apprentissage, d'adaptation, de robustesse", qui ont déjà séduit psychologues, informaticiens et financiers. Une aubaine! Ces réseaux neuronaux pourraient servir à l'économétrie "comme outils d'analyse des données, comme méthodes

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d'estimation et de prédiction", et (surtout !) comme source d'inspiration pour "la modélisation de réseaux socio-économiques". C'est oublier que la modélisation par analogie (ici biologique) n'a pas de valeur explicative. Restent les schémas "psychologiques", promesse de synthèse, inoffensive et, dans l'idéologie libérale, véritable panacée sociale. Concédons qu'il ne faut pas exclure la psychologie du champ socio-économique, ni même àen réduire le rôle. B. Nogaro avait vu juste en écrivant: «Même si l'enchaînement des phénomènes économiques échappe souvent à la conscience individuelle des hommes qui en sont les auteurs, ils n'en sont pas moins le produit d'actes humains et d'actes conscients quant au but et à l'effet immédiat ». Mais si ces auteurs sont "conscients", ils n'ont cependant pas en général la "connaissance" de la pratique réelle que leur comportement valide, et dont ils sont les supports et les relais plutôt que les acteurs autonomes. C'est pourquoi lorsque T. Koopmans déclare "la théorie n'est qu'une suite de modèles" il condamne toute possible issue vers la synthèse dont un certain nombre de bons économistes reconnaissent la nécessité.. si l'on ne renonce pas à l' idée d' une véritable science économique. Pour l'heure, l'on assiste à un incessant défilé de modèles (.. à la mode) : algébrique, biologique, psychologique, qui passent du vrai à l'utile, en sorte que l'ingénierie économique, dopée par diverses vitamines psycho-sociales approvisionne sans désemparer le marché, public ou privé. ana même vu circuler récemment un modèle qui axiomatise le Capital, de telle sorte que Marx n'est plus qu'un assistant du professeur Walras. L'économètre ne recourt au social (psychologisé) qu'en constatant un échec ou une faille dans son modèle, baptisés résidu ou écart. La sociologie spontanée de l'économètre reste paretienne : le non-mesurable mijote dans l"'exo". Comme s'il n'existait pas une riche provision de techniques "qualitatives" : ensembles "flous", pré-typologie, analyse muIti-critères, "dimensionnelle"... de "correspondance", etc. Pour éviter ce qui risque souvent de dégénérer en affligeantes dérives, l'économie dite "des conventions" a eu le mérite d'interpeller l'individualisme méthodologique, porte-drapeau de J'économie et de la sociologie libérales (Hayek, Popper, Oison, Boudon..), spécialement à propos de la querelle avec l'ainsi dit "holisme méthodologique", y compris son aile marxisante. La "convention", nous dit-on, doit être "appréhendée à la fois comme le résultat d'actions individuelles et comme un cadre contraignant les sujets". Et H. Defalvard : « La morphogenèse des objets sociaux valide l'individualisme méthodologique, alors que l'analyse de leur fonctionnement requiert le holisme méthodologique ». Ce type de synthèse, vu son niveau d'abstraction (cf. ~ 2, B, a) reste encore un essai non transformé. L'échec,

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prévisible, résulte de l'emploi, erroné selon nous, d'une causalité atomistique et purement psychologique (c'est-à-dire ni structurée dès son origine ni, par conséquent, socialement et spécifiquement conditionnée) ce qui adultère le concept, associé, de totalité (générique). La véritable synthèse, dans sa fonction heuristique comme dans sa finalité théorique, est à nos yeux un ensemble ouvert (mais d'abord cohérent) de propositions qui enrôle et contrôle tous les moyens assurant à la méthode la "couverture" des propriétés réelles de l'objet. Finalement, un modèle ou un code statistique, même enrichi de quelques apports extérieurs (pluri-disciplinaires), demeure formel, ou au mieux pragmatique. c. Pragmatisme utilitaire est-il une théorie?

1. Le pragmatisme

Quand l'économètre "s'explique", c'est-à-dire quand il calcule et formalise, on pourrait dire qu'il y a théorie sans faits; mais la théorie comme algorithme sans contenu spécifié n'est qu'une limite ou une tentation à laquelle cèdent quelques artistes. Lorsque, en revanche, l'économètre "applique" son savoir ou s'y efforce, il fonctionne sur le marché comme offreur de techniques et de modèles à des demandeurs potentiels, publics ou privés: technocrates du Plan, ou gestionnaires de grandes entreprises. Il serait inexact de qualifier alors leur apport de faits sans théorie, car comme le remarque R. Boyer, "les études appliquées sont souvent pilotées par les questions de politique économique". Or cette politique n'est compatible qu'avec le paradigme libéral (propriété privée des moyens de production, marché, profit, spéculation..) et il ne manque pas de théoriciens compétents de cette économie. Quand donc y a-t-il pragmatisme? Dès que prime le souci de gérer au mieux des effets, de les contrôler pour préserver ou accroître la puissance ou le pouvoir, non pour explorer leurs causes ou leurs lois. La théorie n'est pas "scientifique" parce qu'elle surplombe l'histoire et le concret, cela est bien clair, mais une chose est de manipuler des recettes efficaces, une autre, toute différente, d'en expliquer la production. Ce n'est pas tout. Par une heureuse coïncidence, l'analyse des fonctions, propre aux mathématiques, conforte naturellement le fonctionnalisme, que privilégie la politique économique et sociale. Le pragmatisme baigne dans l'équilibre, l'échange, l'optimum, comme un poisson dans l'eau. Smith et Bastiat sont lyriques sur ce thème. Rien en effet n'est plus étrange, du point de vue pragmatique, que l'idée de contradiction ou de dialectique, rien de plus étranger, du point de vue politique, que l'idée de conflit. Pour Rapoport, ou Habermas, luttes et litiges sont toujours solubles dans la

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négociation, l'information. Essentiellement raisonnable, épris de démocratie, le pragmatisme, plutôt que discours sur le savoir est argumentation sur la pratique. Il ne vise pas la vérité, mais l'utilité; son critère n'est pas la preuve, mais le succès. Aussi est-il bien en cour, celle des "grands" : ministres, PDG, et conseillers spéciaux. Cette déchéance de l'esprit scientifique, lié à la précellence de l'esprit médiatique, incite à distinguer des modes de connaissance et de pratique économique: La mondialisation de l'économie, côté réalité, s'effectue sous la législation du paradigme libéral que les E.U., flanqués par le Japon et l'Al1emagne, appliquent ou imposent, via la pensée keynéso-néoclassique. Côté idéologie, l'institutionnalisation, (l'administration) de ce type de savoir se traduit par un alignement "naturel" sur le prototype américain: ex. "sciences économiques et gestion" remplace dans les universités françaises la formule (ringarde !) : "faculté de Droit et d'économie politique".
R. Boyer. Il y a une spécialisation et une relative autonomisation des domaines (énergie, transports, environnement, santé, éducation, techniques..),« mais il est une division des tâches encore plus fondamentale, celle qui prévaut entre les divers étages de la théorie: le mathématicien, le théoricien, le statisticien, l'informaticien, \' économètre, l'économiste appliqué, le gestionnaire, et enfin le conseiller économique. » Tâches diverses, autrefois réunies chez le grand économiste.. « On n'est pas obligé de souscrire à ce classement pour reconnaître que le théorique s'effiloche et s'étiole sous la pression de la pratique spécialisée. » Cette pression est celle de l'esprit pragmatique et de son code marketing. Partout l'éducation s'aligne sur l'instruction, l'instruction sur la formation, la formation sur la profession, la profession sur le recyclage c'est-à-dire sur l'état de la division du travail, et son organisation. Le secondaire se primarise, le supérieur se secondarise. Les Grandes écoles sont talonnées par les IUT, parce que la productivité s'autonomise (informatique, robotique) demande peu d'ingénieurs (haut de gamme) et beaucoup de cadres (moyens). Parcourons la rubrique "offres d'emploi" : chargés de clientèle, analystes programmeurs, ingénieur technico-commercial, concepteur-bancaire, responsable-qualité, chef de projet, auditeurs-informaticiens, gestionnaires financiers, conseils en développement, contrôleurs de gestion. Au fronton du capitalisme, la devise: productivité, vente, profit. C'est la nouvelle éthique, post kantienne. Ne serait-ce vrai qu'au niveau de l'exécution, pas au sommet? Mais c'est de haut en bas de l'échelle sociale que résonne le péan, le consensus accommode les bénéficiaires et conforme les victimes du système, ceux qu'on appelle en termes sportifs les winners et les losers.

2. Utilité pour qui, utilité pour quoi? Nombre d'économistes bien intentionnés critiquent l'utilité au nom de la morale ou de la raison. Le discours "humano-chrétien", politiquement recyclé

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(laïcisé, modérément) dans la social-démocratie, est ferme. Utilité pour qui? Pour l'homme! Utilité pour quoi? Pour le développement de l'homme!

Fr. Perroux plaide: « Il ne faut pas, sans plus, que les sociétés soient efficaces
sous le rapport de la richesse et de la puissance; il faut qu'elles développent "tout" l'homme en "chaque homme" (p. 22). » Et p. 88, brève rencontre avec Marx et Engels: «La catégorie de l'utile n'est pas seulement inférieure dans l'échelle des valeurs humaines: elle détruit, en outre, les significations au sein des sociétés utilitaristes... L'objet procuré par un sujet à un autre est humain parce qu'il est chargé de sens [dans une logique des valeurs d'usage! : note O.C.]. La relation économique, devenue humainement signifiante, déborde ainsi la sphère des choses comptabilisables ». Qu'en penser? Que la morale, quand elle se nourrit d'utopie, honore l'auteur, et soulage ou gratifie la conscience. L'analyse "rationnelle" est-elle meilleure? G. Bachelard dit bien à ce propos

que « trouver une utilité, ce n'est pas trouver une raison ». Mais le problème
en fait se pose tout autrement; il consiste à "faire croire" que l'utile est rationnel et souhaitable "en général". Utile, il l'est en fait, politiquement, pour l"'élite au pouvoir" (Pareto, Mills), utile économiquement pour la classe des possédants. Le problème s'énonce idéologiquement comme suit: convertir la mystification des dominés en consensus démocratique. N'oublions pas que dans Bouvard et Pécuchet les mots "utile", "pragmatique" sont toujours synonymes de : réaliste, efficace, post, voire sur-moderne. Cet acquis qui nous vient d'Amérique (Peirce, W. James, J. Dewey) vole bas, au ras du monde des affaires, et couvre un vaste champ. Il répond à la seule "bonne question" actuelle: comment cela fonctionne-t-il ? L'utilitarisme qui rationalise en modélisant n'obstrue pas seulement la conscience politique, il dégrade en même temps la conscience scientifique. « La science risque d'en venir à quelque immense technologie, observe M. Serres, c'est-à-dire à la mise des sciences sous régime industriel ». Une fois de plus, économistes et philosophes s'évadent dans l'idéal ou l'utopique, alors qu'il s'agit d'abord de bien comprendre la nécessité capitaliste de la morale et de la raison utilitaires, pour la combattre. Dans le "monde" productif il y a en effet un "mode" original de production de l'idéologie utilitariste. Une religion, par ex., est positivement utile, humainement vraie, si elle console, revigore l'âme. Une grande religion, de ce point de vue, c'est la religion d'une secte qui a réussi. Pareto dit, plus cyniquement: un artiste, un homme politique, sont importants, sont dans le vrai, si et parce qUe leurs œuvres ou leurs programmes se "vendent" bien, s'ils ont du succès. L'''élite'' est telle parce qu' elle a conquis le pouvoir (par la force, et,

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ou par la ruse), et a su (par ces mêmes moyens) le conserver. Du politique au social et à l'économique, la transition maintient la même stratégie pour une fin alternative (mais solidaire) : la domination, politique, et l'accumulation, économique. Cet invariant ne définit qu'une phase et un lieu de l'expérience humaine, à l'encontre des spéculations hasardeuses des métaphysiciens du Pouvoir (Nietzsche). En sous-titrant: utilité pour qui, et pourquoi, nous préparons la vraie question. La raison utilitaire du capitalisme donne à croire que l'utile est du ressort de la raison. Mais la raison ne connaît que des "moyens". Seules des "fins" (le bonheur, lajustice), c'est-à-dire ce qui promet ou produit du "sens", existentiel, subjectif, ou social, peuvent définir l'utile (aux valeurs qui le fondent). La fin, implicite ou déclarée, mais inavouable, c'est, au regard du libéralisme, l'Argent, et ses moyens: la Propriété, le Pouvoir. E. Mandel, il y a plus de 20 ans, pointait l'essentiel: « La théorie économique bourgeoise est une discipline purement pragmatique... une technique de consolidation pratique du capitalisme ». Les grands groupes (financiers-industriels) confient aux managers le soin de gérer rentablement, et à l'ingénierie technique et sociale la charge de traiter les tensions nées des inégalités,de la misère,de l'inflation, etc. Des institutions fiables veillent sur le bon fonctionnement du système: Université Harward, Brooking Institution, Association de Politique étrangère.. Le néo-classique, la micro-économie, la culture d'entreprise «égrènent les évidences et les recettes qui meublent aussi les articles des bons chercheurs désireux d'être publiés dans les bonnes Revues ». Même J.K. Galbraith, ou W. Leontieff s'en soucient quelque peu, et semblent croire que l'Etat garde une fonction minimale d'assistance, sinon de rationalité sociale. (B. Lory dit, un peu plus loin, pourquoi il faut déchanter..). Si la raison utilitaire fonde idéologiquement l'économisme, si le social n'existe que comme support docile et frais de gestion, faut-il, réhabilitant le politique et requalifiant le social par sa dimension culturelle, exclure carrément l'économique, et d'abord l'économétrie, du système des sciences et promouvoir (rêver ?) un tout autre ordre social? A. Caillé le pense. 1cr : la raison utilitaire est purement idéologique et contradictoire, 2c : l'économie n'est pas et ne saurait devenir une Séh::nt'e:Telle esthi bàse'de t"atgtim'eht'Mibii: CSitsitl~PaiÙfJNp~port de K. Polanyi, A. Caillé observe que le marché, devenu "autorégulateur" depuis 1834 et jusqu'aux années 1930, selon Polanyi, serait donc aussi "autonomisé", c'est-à-dire spontané, son aspect institué (c'est-à-dire: artificiel) consistant seulement dans le libre cours laissé à la spontanéité marchande. Où donc réside la coupure (la "transformation") entre le traditionnel et le moderne? La typologie de Polanyi s'ajoute à bien d'autres connues, par ex. celles de S. Maine, Spencer, Durkheim, Tonies, et chez les philosophes: Hegel, Heidegger,

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Husserl. Caillé s'interroge: quel critère privilégier? Economisme, individualisme, métaphysique, mathématique, utilité.. La société: fondée sur les passions? Les intérêts ?. Du haut de ces paradigmes, pourvoyeurs d'idéologie, Caillé se penche sur le cas de l'utilitarisme. Celui-ci « borne toute intelligibilité et toute normativité à l'espace défini par les calculs entrecroisés d'individus indexés par leurs intérêts réels ou supposés ». Utile? Mais, est-ce ce qui est "bon" dans l'intérêt empirique individ~el, demande A.C. "ou" ce qui est "juste" c'est-à-dire ce qui maximise le bonheur de tous? Car déjà Rousseau, avant Marx, a montré que l'ensemble social n'est pas la somme des individus. L'ordre n'est pas spontané comme Hayek s'évertue à le démontrer, il est institué. Mais, comme C. fait silence sur les conflits et les contradictions (multiformes) de classes au sein de l'ordre institué minimalement (et non optimalement) dans toute société, il ne lui reste qu'une sorte de régression vers l'antéprédicatif husserlien. Avant J'économique et le politique, explique notre Auteur, il y a la "socialité primaire (parenté, alliance, voisinage, camaraderie, amitié, amour) et, transversale à tous ces champs, la conversation ». Contre la « mercantilisation de I'humain... (et sans transcendance religieuse), la capacité à donner, recevoir et rendre est constitutive de l'humanité concrète »... « Sans doute, cette auto-transcendance du don n'est-elle rien d'autre que la démocratie ». A C. lève ainsi la contradiction du capitalisme, mais c'est en plongeant dans l'utopie conviviale, à l'instar de ce que l'anthropologie culturelle estime avoir observé dans certaines sociétés dites primitives. C'est le I cr point. Le second, sur le versant opposé, met fin à toute prétention scientifique de l'économie. Caillé estime en effet que« l'économie politique a désormais pensé à peu près tout ce qu'elle pouvait penser» (à partir de sa problématique). Trois voies restent ouvertes à la théorie économique, et ce sont trois impasses: I cr raffiner le modèle économétrique (c'est-à-dire: se perdre dans l'abstraction). 2c tenter une synthèse des diverses théories, plus ou moins contradictoires (c'est-à-dire: peaufiner la syntaxe). Vidée de toute sémantique, la théorie s'installe dans l'équilibre-marché-prix, et tait l'évidence: les prix, effets de l'offre-demande, traduisent un "état de la répartition des ressources et des richesses", et la question ne peut être éludée de savoir ce qu'est une répartition "juste et rationnelle". L'économie a donc toujours été politique au sens plein du terme, poursuit Caillé, qui ajoute: l'injustice des fins de la répartition est masquée en M.P.C. (mode de production capitaliste) par la rationalité des moyens. Certes, mais ce que A. Caillé ne voit pas, c'est que la "répartition" est une "conséquence" du mode "social" de "production" économique. Il s'attache

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à ce qui lui paraît constituer l'obstacle dirimant à l'idée même de "science" économique: syntaxe et forma1isme ne sont dépassés que si l'on dispose d'une "théorie de la valeur des biens", or cette valeur ne peut être pensée indépendamment de celle des personnes. La monnaie, certes, vaut indépendamment, puisque le prix d'une marchandise est le même pour tout 1e monde, il est encore vrai que le statut social dépend du statut économique, et que tendanciellement, la va1eur des personnes s'exp1ique par la valeur des choses.. et un homme n'est aujourd'hui qu'un certain niveau de "ressources humaines". Au lieu de consulter Marx, et creuser l'explication, Caillé s'indigne: c'est "inadmissible" dit-il, anthrop010giquement, soci010giquement, et même logiquement. 3e résoudre la non-séparabilité de l'économique et du socia1, en réduisant le rapport social au rapport économique, ce que font selon Caillé, d'une part l'Ecole de Chicago, Becker, et d'autre part 1erégu1ationnisme d'esprit marxiste(?) qui «tente de penser comment le capital instaure 1e type de rapport socia1 nécessaire à sa reproduction économique ». L'utopie convivia1e, censée mettre fin à 1a"séparation" de l' écon. et du social se confirme et s'aggrave dans un contre-sens sur 1a nature de cette séparation qui est en fait 1e produit d'un "conflit socia1 et po1itique", indépassab1e aussi longtemps que 1e social obéit à l'économique au 1ieu de le "maîtriser". C'est ce qui disqua1ifie "scientifiquement" l'économétrie physicaliste : 1a différence entre économie et physique est irréductib1e. De Gali1ée à Einstein, 1e savoir physique progresse cumulativement, c'est-à-dire de manière "objectivement continue", la discontinuité n'affectant que les paradigmes et les méthodes d'ana1yse d'un "donné" qui "est", en tant que "nature", avant d'être connu. Dans les sciences socia1es, dont l'économie, de Quesnay à Keynes, le savoir progresse continûment, côté outil1age conceptue1 et statistique, mais non côté objet (en tant que "produit") qui se transforme de façon discontinue, à l' image de la discontinuité même des modes de production, et dont les théories sont les représentations plus ou moins adéquates. C'est que 1a réa1ité, ou pratique sociale humaine, est une combinaison de contraintes (naturelles) et de projets (volontaires) : de lois et de normes, d'une part (même si 1es normes sont en partie le sous-produit de lois..), et que l'économique fonctionne dans le social se10n un régime et un statut spécifique, d'autre part: féodal, ou capitaliste, par ex. B. Lory explique clairement pourquoi le budget "socia1" (c'est-à-dire 1es comptes des transferts sociaux) applique impeccablement 1a logique du "capita1". Ce budg~t ne retient pas 1a notion de fonction collective (le VIle p1an l'excluait déjà), et ce pour des raisons idéo1ogiques (pas seulement! D.C.). «En effet, admettre qu'il existe des fonctions collectives, tout aussi productives que

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le marché, mais productives de biens ayant, outre la valeur d'échange, une valeur d'usage, et destinés à satisfaire des besoins non solvables, mais aussi essentiels que la santé, la culture ou la vie sociale, c'est mettre sur un pied d'égalité le social et l'économique. Or cette égalité ne peut être admise par l'idéologie libérale. Pour celle-ci... il n'est d'entités productrices que les entreprises travaiJIant dans le cadre du marché et produisant des biens ayant valeur marchande et destinés à satisfaire des besoins solvables ». « Il n'y a pas dans le modèle idéologique totalitaire du néo-libéralisme» de rationalité sociale, ni d'indicateurs sociaux réellement pris en compte. La question pertinente n'est donc pas de savoir s'il faut se tourner vers la sociologie, mais vers "quelle" sociologie.

~2. Sociographie
A. Un statut équivoque: l'historique et le concret
Pourquoi "sociographie" et non "sociologie" ? Pour une raison inverse de celle qui nous a fait écrire économétrie et non économie politique. L'économétrie manque l'explication réelle parce qu'elle ignore ou exclut le social, - la sociographie ne dépasse la description empirique que par la prescription éthique, parce qu'elle exclut ou sous-estime l'économique. La méthodologie est donc concernée, non parce que l'économique explique tout, mais parce que sans l'économique on n'explique rien. Retour, donc, à l'histoire et au concret, mais à définir dans l'optique interdisciplinaire. Quelle histoire, d'abord? Négligeons, bien sûr, l'histoire comme fourre-tout encyclopédique, délibérément impressionniste, placé en tête du hit parade des
ventes. Ne moquons personne, restons mesurés. Mais

J.

Le Goff,

auteur

renommé, croit régler, une nème fois, son compte à Marx taxé, selon un coriace préjugé, de simplification économiste, et superpose l'économique et le social, au lieu de les solidariser spécifiquement, même s'il s'agit de social "religieux". Il rejette, avec raison, le social comme concept-valise, à propos de l'interdiction de l'usure par l'Eglise, et souligne, avec raison encore, l'importance du rôle de la mentalité religieuse. Mais il décrit, et n'explique rien. Il prouve plutôt le contraire de ce qu'il prétend: il confirme, non l'extériorité de l'idéologique (religieux) et de l'économique (l'argent), mais leur inhérence, dans un social défini en compréhension. L'Eglise, institution complexe, puisque puissance

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économique, pouvoir politique, et autorité religieuse à la fois, se doit évidemment, en tant que gros propriétaire foncier et immobilier, de pactiser avec l'Etat, tout en gérant, dans l'ordre établi, son marché spécifique, le marché des âmes, la charité devant suppléer la justice. Au malheur sur terre est promis aux faibles un bonheur céleste. Moyennant résignation politique et contrition morale? Certes. Moyennant aussi, pour purger ses péchés, oboles et prières dûment tarifées - sortes de placements avantageux - si l'on peut dire - à la Bourse des valeurs métaphysiques. Le lecteur comprend sans doute que cette lecture de l'histoire est aussi une manière d'en saisir le sens concret, au moins sous l'aspect de la pratique "vécue". D'où notre seconde question: quel concret découvrir et privilégier? Nous allons montrer que si aujourd'hui l'aggravation du conflit entre l'économique et le social provoque un retour massif des pratiques et des doctrines de l'''assistanciel'' (Ie travail social et l'aide aux chômeurs..) qui n'est pas sans analogie avec la fonction traditionnelle de l'Eglise, ce traitement "psychoéthique" de la lutte des classes a rétrogradé au niveau de ce qui est qualifié aujourd'hui de simples "grognes" ou "turbulences" et a réussi la conversion de l'idéologie, formalisée par les grands maîtres de la sociologie européenne, (A. Comte, E. Durkheim, M. Weber) qui passe d'un social rationnel normalisé, à un concret de conscience domestiqué, c'est-à-dire d'une sociologie d"'institution" à une sociographie d'''assistance''. Sans paradoxe aucun, le courant "romantique", politisé, de sociologie philosophique et critique, se rebranche sur la religion de l'existentiel et de l'authentique, revendique l'héritage (XIX. siècle.) des Stimer, Bakounine, E. Reclus, Nietzsche, Freud. On a cru en 1968 faire une révolution. Cet anarchisme conjoncturel, ivre de liberté sexuelle et d'illusions politiques, a comporté un volet universitaire, emblématique, entouré d'une cohorte nombreuse et bigarrée d'intellectuels enflammés, transportés bien au delà de la lutte de classes (vieille lune), un leader étudiant tançant vertement la sclérose communiste, ou appelant Mao au secours. Etc. En pleine période de croissance économique, l'idéologie libérale, pesante et monocorde, suscite une critique individualiste ou humaniste de l'ordre bourgeois, formulée par des porte-parole de l'intelligentsia médiatisée: anarchistes verbaux, gauchistes stagiaires, phénoménologues sentencieux. En termes sérieux, en termes de classe sociale, il s'est agi de représentants (non mandatés, en principe) de fractions de classes ou de couches sociales dominées ou inquiètes. A quoi il est juste d'ajouter des éléments bourgeois, honnêtes et/ou habiles. Tout aussi incontestable a été (et continue d'être) la contamination de l'intention sociographique (qui a son intérêt propre) par une véritable logorrhée

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psycho-métaphysique, assortie de compléments structuralistes mettant un terme à l'histoire, enterrant l'homme et le sens. Sous ses formes superlatives, la sociographie verse dans le pathos, plonge dans le bain sémiotique, psychanalytique, anthropologique. Les groupes informels s'occupent de quotigraphie, on inspecte les réseaux, l'intergénérationnel, les ghettos, le privé dionysiaque, les identités en crise, les errances en proie au désir de ressourcement. On attend leMessie, qui est peut-être américain (cf. I. Goffman, u. Hannerz, Rawls..). On inspecte l'image et l'effet du "public" dans le privé; on affectionne les "collaborations croisées" (CRESAL, juin 1997) et on pratique la recherche sur "questionnement partagé", se penchant sur l'engagement public en tant qu'il débouche sur "l'exposition de la personne". L'essentiel concerne le vécu, la conscience, les "figures de la fragilité" qui, nous est-il précisé, "couvre les sujets ou les lieux sensibles, vulnérables, précaires... exposés notamment aux procédures socialisées de leur mise en visibilité publique... aux limites d'une "insécurité ontologique". On ajoute l'hypothèse d'une résurgence prochaine (possible) de "niches identitaires". Car le socle épistémologique s'est rapetassé de telle sorte qu'à en croire N. Elias, la société « n'est plus qu'une société d'individus ». Et voilà l'erreur radicale, qui bloque l'analyse au niveau phénoménologique d'une sociographie existentielle, au lieu de la prolonger en l'articulant au jeu des contraints qui, dès le niveau préréflexif, amorcent la structuration d'un comportement possiblement apte à susciter en son sein un dialogue de la conscience avec la connaissance. Ce qui personnalise l'individu comme effet récurrent de cette interaction, et en fait un "acteur" dans le temps et l'espace de son temps, de sa société. 11est clair que cette littérature sociographique se cantonne dans une phénoménologie approximative des pratiques vécues, et constitue au mieux un matériau, non une forme d'explication. On s'illusionne donc beaucoup quant on lui attribue des vertus réformatrices, puisqu'elle n'actionne qu'un jeu vraisemblable de ressorts psychologiques, idéologiques ou culturels. Bien au contraire, dans un système capitaliste intelligent (ill' est !), le discours dissident ou contestataire, qu'il soit polyphonique ou cacophonique, est bien toléré, mieux: accueilli, voire encouragé en haut lieu, ainsi informé, et satisfait de constater que le chemin qui relie l'économique au social n'est ni conceptuellement reconnu, ni, en conséquence, méthodo1ogiquement balisé pour être politiquement investi. Sa conception de l'histoire (c'est-à-dire de l'évolution) et du concret (c'est-à-dire de la complexité) interdit à la sociographie l'accès au plan scientifique. Qu'en est-il alors de la sociologie, instituée comme discours savant, fondé à ce titre à normaliser les comportements?

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a. Le progrès de la conscience comme développement

de l'ordre social.

1. A. Comte: les idées mènent et bouleversent le monde
C'est un philosophe, inventeur du vocable "sociologie", qui inscrit l'histoire dans une perspective pleinement idéaliste et dans un concret éthiquement hiérarchisé. L'économie y est reléguée dans une fonction neutre de pure coopération technique et rationnelle. Fondateur du positivisme, Comte impartit à sa sociologie, science "suprême", la tâche de mettre fin au désordre né, selon lui, de la révolution de 89. Objet de classe, l'objet de J'analyse sociologique l'est en ce sens que, pour A. Comte, il s'agit avant tout de retrouver et d'assurer le consensus des esprits par la diffusion de J'esprit positif, seul capable d'obtenir celui des pratiques. Anti-darwinien, Comte est fixiste en ceci que J'homme comme J'animal sont statiquement identiques du point de vue affectif. L'homme n'évolue que dans son esprit, la dynamique est purement inteUectueUe, c'està-dire cognitive, ce que démontre la loi des trois états. Il y a une évolution de la mentalité, passant de J'âge théologique à J'âge métaphysique, et de celui-ci à l'âge positif, qui est définitif en tant que pleinement rationnel. Mais l' homme a conservé sa nature sociale immuable, celle qui constitue le complexe de ses besoins (affectifs) et de ses pouvoirs (de coopération). L'humanité n'émerge de l'animalité, commente L. Lévi-Brühl que par la réalisation historique de ses virtualités cognitives, inscrites... dans la loi des trois états. La société ne fournit que les conditions de cette réalisation, car au regard de notre philosophe, le moteur de l'évolution humaine est intellectuel, non politique. Etudiant les phénomènes sociaux, et placée au sommet de la hiérarchie des six disciplines, ou sciences, fondamentales, la sociologie a pour but ultime de fonder la morale et la politique, et c'est par eUe que J'esprit positif atteint à l'universalité. Le consensus, dès lors, déjà présent dans l'ordre biologique, triomphe dans l'organisme social humain, en tant que principe de la statique sociale. Collectif dans sa nature, cet organisme social demeure individuel dans sa fonction: la sociologie n'est ainsi qu'une psychologie du sujet collectif envisagé historiquement. Le progrès, dit social, relève donc de l'instance idéologique au sens large, cognitive au sens étroit, nullement de la pratique économique, même socialisée: l'historien de la "mentalité primitive" qu'est Lévi-Brühl confirme le théoricien de la mentalité définiti ve qu'est A. Comte.

2. L'économie instrumentalisée Le primat de la fonction affective ("le devoir et le bonheur consistent également à vivre pour autrui", dit A. Comte) élève la famille et la femme au

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rang de valeurs éminentes d'''union'' et d"'amour". Mais dans la société considérée comme corps et réalité active, c'est la fonction intellectuelle qui prime, ce qui propulse l'homme au premier plan. Ainsi apparaissent et s'affirment les principes de "coopération" et de "division du travail" : voilà comment le sodal rencontre l'économique. Or, contrairement à un autre grand philosophe de l'économie capitaliste, A. Smith, A. Comte pense que l'on a indûment restreint l'économique "à de simples usages matériels". Il convient au contraire de restituer à la coopération toute son ampleur rationnelle, car c'est la division du travail qui est "la cause élémentaire" de l'étendue et de la complication croissante de l'organisme social, c'est d'elle que le gouvernement tire la légitimité de ses interventions, préventives ou répressives, chargé qu'il est de combattre la dispersion des idées, des intérêts et des sentiments. La lutte des classes, voilà le danger. La coopération rationnelle l'écarte. Une simple conformité d'intérêts n'offre pas, cependant, aux yeux de C. une garantie suffisante de paix et d'ordre social, il lui faut un idéal proprement intellectul';. mieux: religieux. Le gouvernement légitime est fondamentalement un pouvoir spirituel. On peut donc dire que la cohérence de la conception (idéaliste) de Comte est assurée, puisque la réorganisation sociale dépend des mœurs, et celle-ci à son tour de celle des idées, qui sont, croit-on, des idéesforces, dotées d'une vertu dynamique, causale. On doit dire aussi que cette conception est strictement conservatrice et, littéralement, ré-actionnaire. De Bonald n'est pas loin, qui a influencé A. Comte. Ainsi qu'il arrive souvent à l'idéalisme, le recours à l'éthique séduit également A. Comte. Certes, le réalisme politico-économique de la classe bourgeoise le choque (il s'agit en clair de l'exploitation de la force de travail)... moins toutefois que le "matérialisme~' des socialistes et des communistes, par la menace, dit Comte, qu'ils font peser sur "l'individu". On a vu que chez notre philosophe, il s'agit d'un individu défini par ses besoins affectifs, et ses facultés cognitives (le cœur et le cerveau, ne manque que l'estomac). Marx dit pourtant, dans les Grundrisse : les forces productives et les rapports sociaux sont de « simples faces différentes du développement de l'individu social ». La défense de l'individu passe d'abord par le statut du travail: par l'économie. b. Une éthique pour l'économie

1. E. Durkheim:

la normalisation sociale par la conscience collective

Il y a chez ce disciple de Comte un même idéalisme, mais il y a aussi les prémices d'une conversion de la sociographie en sociologie (De la division du

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travail, - Le suicide..). Le talon d'Achille, outre son moralisme insistant, c'est le piètre statut de l'économique. On mesure la force du conditionnement de classe, chez ces deux fondateurs (présumés) de la sociologie, quand on sait que Comte est contemporain de Marx, et que Durkheim, lui, a connu 1914-1918. P. Rigo rappelle que « dans la hiérarchie des fonctions sociales, Durkheim considère toujours l'économie comme située au plus bas niveau, remplissant une fonction analogue aux fonctions viscérales dans le corps humain, d'où ne peut venir aucune impulsion déterminant les transformations sociales ». La "classe laborieuse", de ce fait, loge au sous-sol, comme chez Platon. L'économique fait néanmoins partie du social; en dépit de leur matérialité, les faits économiques relèvent eux aussi de la "conscience collective", principe normatif et régulateur, que l'on suppose transcendant et immanent à la fois à la conscience individuelle. Cette conscience collective fonde chez Durkheim l'unité sociale, ses normes, ses valeurs, son progrès. En même temps, D. sait, par de précises démarches d'enquête statistique, pointer les effets morphologiques de la fonction économique: densité et localisation des groupements humains, par ex. Mais la moralisation du social, et, avec un accent particulier, de l'économique, l'emporte sur toute autre préoccupation. L'anarchie des égoïsmes, déplore-t-il, provoque "le déchaînement des intérêts... accompagné d'un abaissement de la morale publique". Durkheim rejette avec raison le formalisme d'un G. Simmel, réduisant la sociologie à la simple description des modes abstraits d'association. Mais, au-delà de leur contenu et spécification de classe (base incontournable de l'analyse concrète !) il se livre à une caractérisation générale de la méthode, qu'il codifie ainsi: traitement des faits sociaux comme "choses" (c'est-à-dire objectivement), - comme coercitifs, et stables. Ces propriétés sont scientifiquement exploitables, encore faut-il prévoir leur spécification selon la dimension du social soumise à examen. La reconnaissance de cette spécification viendra à son heure, quand la croissance économique accélérée induira chez les idéologues libéraux le mythe du bien-être et du bonheur par le consommationnisme maximal. Elle atteindra le zénith avec l'Ecole de Chicago, qui annexera toutes les pratiques sociales au royaume du comportement économique individuel dûment rationalisé. 2. De l'interdépendance à la solidarité

La principale conséquence du moralisme durkheimien c'est que la division du travail n'est envisagée que dans l'optique normative de la solidarité. CelIeci ne divise pas "la" société verticalement, selon les classes sociales, mais "dans" la société, horizontalement, selon les tâches. Les classes sociales, qui articulent l'économique (la production) au politique (la répartition) se sont

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évaporées, sous les rayons du soleil humaniste, qui, on le sait, brille 89ur tout le monde. Les tâches, en revanche, font l'objet de soins méthodologiques attentifs. Elles relèvent d'une analyse neutre, dit-on, celle qui explore les interdépendances objectives nées de la division du travail. Un critère technique, classificateur, chasse et remplace le critère socio-politique. Le coup de pouce décisif va consister à convertir le "fait" social de l'interdépendance, en "norme" morale. Opération logiquement frauduleuse, mais idéologiquement payante, puisqu'elle dissout les conflits et les contradictions dans le partenariat entre parties réputées égales en tant qu'également nécessaires. La morphologie sociale prête volontiers la main à cette opération. Durkheim explique: "mécanique" sera dite la solidarité produite par la similitude des comportements, et donc le conformisme d'idées et de croyances, qui s'enracinent sous le contrôle d'un droit répressif, réglant la vie d'une société dont la structure sera qualifiée de "segmentaire". "Organique", en revanche, la solidarité le devient, quand naît et se développe la division du travail, engendrant et multipliant les différences et donc les interdépendances. Un droit coopératif apparaît ainsi, codifiant et animant un complexe d'activités diverses - objectivement complémentaires - qui certes favorisent l'émergence de personnalités individuelles, mais devenues de ce fait capables de comprendre le progrès apporté par l'interdépendance, et désireuses d'y contribuer par le consentement à la solidarité, qu'intériorise et stimule la conscience collective. Cette remarquable analyse a beaucoup progressé depuis Durkheim. Elle montre d'abord que la subsistance d'un mode de production implique la constance des fins assignées à la sociographie, qui pour mieux répondre à la demande, améliore ses techniques, gagne en scientificité. Management du travail, culture d'entreprise, domestication sophistiquée du loisir, médiatisation et conformation de l'opinion dite publique, boom associatif. Etc. A. Comte ne considérait qu'une économie rudimentaire. Depuis, la pression de l'économique a dynamité toutes les structures sociales, réassimilées et recomposées par un appareil de contrôle multidimensionnel, que Chr. Rufin qualifie de "dictature libérale", experte en gestion du pouvoir "politiquement correct". La sociographie y tient son rôle, car la partition reste au fond la même pour l'essentiel, bien qu'elle se joue avec des instruments sophistiqués: le social n'y est jamais analysé comme une réalité à la fois productrice et produite, mais seulement projetée comme idéal collectif homogène, comme volonté et comme représentation libres.

B. Des discours sur commande
Mise au point aux E.U. (archétype, et référence obligés), et importée en France, notamment par R. Boudon, A. Touraine, M. Crozier la nouvelle

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instrumentation est assurée par J'''individualisme méthodologique" libéral. Nous avons affaire ici au second courant, anglo-saxon, plus pragmatique et opérationnel (cf. Western electric: relations industrielles) : cf. aussi la sociométrie et l"'opérationalisme" de Moreno, et que P. Lazarsfeld envisage "scientifiquement" comme cohérence syntaxique dans la définition des faits et comme rigueur des procédés standardisés de leur mesure. Au moins du point de vue formel la socio-"graphie" = "logie". a. Une idéologie de la rationalité 1. Le "jeu" de l'agent économique

Nous ne pouvons ici développer à fond les promesses et le prouesses de la théorie des jeux (cf. J'excellente synthèse de J.P. Séris). Pour nous limiter au rappel de ses principes, la technique, dite "ludale" dérive des travaux pionniers de J. Von Neumann et O. Morgenstern (1944). On peut négliger le cas-limite du jeu à somme nulle à deux joueurs (le "duel") dont l'intérêt économique est quasi nul, puisque le jeu y est strictement déterminé, et où chaque joueur est en mesure de fixer une stratégie qui lui permet de limier sa perte à une valeur minimale connue (cf. Barbut). Cette indépendance disparaît dans le champ économique concret, et Neumann-Morgenstern considèrent le cas intéressant (économiquement) où J'on a affaire à une multiplicité d'acteurs aux intérêts coalisés et confrontés à un avenir imprévisible: c'est cette voie qui est inaugurée par nos deux auteurs, et qu'on désigne par J'expression "jeux coopératifs". J. Nash et R. SeIten, deux disciples de Neumann-Morgenstern ont progressé vers plus de réalisme (économique) en étudiant l'origine et la nature des jeux "non-coopératifs" :nombre de joueurs quelconque, et : pas d'hypothèse de coalition. En démontrant (mathématiquement) J'existence d'au moins un point d'équilibre dans tout jeu non coopératif, Nash conforte toute théorie de la négociation, ce qui est roboratif pour la pensée libérale. En exploitant la définition de l'équilibre, selon Nash, R. SeIten améliore le concept de rationalité stratégique, en précisant les modalités selon le niveau de chaque séquence de décision. Hélas: une série d'abstractions vicient gravement la théorie des jeux. L'équilibre mathématique de Nash illustre une fois de plus la force d'attraction de la spéculation gratuite; la rationalité stratégique ne relève pas d'abord des "décisions expérimentales" prises par les comportements rationnels des agents, elle se fonde sur la stabilité des structures qui induisent les décisions, et ces structures sont économiques et sociales. Les coalitions associent (ou opposent !) des puissances financières et bancaires, des multinationales dont la stratégie tient compte de données géo-politiques,

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techno-scientifiques, socio-politiques.. L'intérêt de la "théorie" des jeux est certain, mais c'est à titre d'outil d'analyse, sûrement pas comme "théorie", justement, à moins de revenir aux espoirs fallacieux de l'économétrie, ainsi que démontré précédemment. La rationalité du comportement est surtout un "cache-misère" idéologique, (avec ou sans jeu de mots..). 2. L"'enjeu" du capital Consultons, comme d'habitude; quelques auteurs-invités de marque. Non, certes, par goût de l'érudition: seulement pour ménager au lecteur une plage de réflexion personnelle, éventuellement critique. Quid, tout d'abord, de la rationalité du capitalisme? A en croire C. Castoriadis, la rationalité serait le produit d'une capacité "poétique" - de l'individu et de la société - de poser ou de se donner, sous le mode de la représentation, une chose ou une relation, qui ne sont pas dans la perception ou ne l'ont jamais été: p. 177. L'inconscient, les phantasmes privés, les névroses sont à l'individu, ce que le symbolique et les institutions sont au social. L'idéologie, dit Castoriadis, est l'élaboration rationalisée-systématisée de la partie émergée, explicite, des significations imaginaires sociales, elle prend une importance grandissante du fait même que « la signification imaginaire centrale du capitalisme est la prétendue rationalité... L'idéologie doit ainsi rendre tout explicite, transparent, explicable et rationalisable, en même temps que sa fonction est de tout occulter ». W. Ossipov, de son côté, nous parle "d'essoufflement doctrinal" du libéralisme traditionnel (ré-oxygéné par le discours rationalisateur et les trouvailles de la langue de bois.) Le conservatisme dur (Hayek), ou social-démocrate (Popper) l'ont bien utilisé. Habile et créatif, le néo-libéralisme donne à voir un monde irénique, où règnent l'échange, le contrat, la liberté. La sociologie des organisations propose ses services, sous la forme d'une synthèse entre théorie des jeux et individualisme méthodologique. M. Crozier et E. Friedberg, qui ont égaré l'adresse du capital, postulent l'existence d'une rationalité du comportement d'acteurs imaginatifs, égaux, sans ancrage social déterminant, ni carte d'identité politique, acteurs rationnels exerçant leur pouvoir contre d'autres pouvoirs pour obtenir plus de pouvoir, traduit en influence (= gain), selon les opportunités, - le tout moyennant
l'application avisée de la théorie des jeux

-

dont on ignore cependant

pourquoi

ils jouent "ce" jeu, et "qui" en détermine les règles. Ce serait faire injure à nombre de sociographes sérieux et honnêtes que de les croire ignorants de la réalité capitaliste. Nous avons dit plus haut, au contraire, qu'ils ont réagi contre l'irrationalité sociale de la pratique capitaliste. Mais ils l'ont éprouvée, plus que

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comprise. Ils sont restés sur la même route, tout en franchissant quelques bandes jaunes, pour le plaisir éphémère de la transgression. Mais la sociographie contemporaine comprend un autre courant, où figurent des essayistes, des polémistes, des universitaires (économistes, sociologues..) : ici, prenant acte de la formidable pression de l'économique sur le social, on rallie le camp néo-classique. Quelle autre issue imaginer, en effet, étant donné la "commande" sociale? On tente de bonifier, d'amender le système, ou encore on l'encense, on le sacralise. Le néo-classique repose sur deux supports: IcrIa rationalité (générale !) du comportement individuel, quant aux moyens, 2e l'intérêt (individuel) quant aux fins, aux buts. Considérons en effet le second support: le but. L'individu calcule selon son intérêt: lequel? Son intérêt réel, ou celui qu'il imagine être tel? L'intérêt de l'épargnant - en cas d'inflation -, du R.M. iste, du technocrate de multinationale? L'ignorant qui joue est joué. La fiscalité pèse plus sur le pauvre que sur le riche. Concussion, corruption, magouille et tricherie polluent mais dynamisent le capitalisme: l'argent c'est la loi et les prophètes; seuls les naïfs, les illettrés, les faibles, les chômeurs sont "exclus" de ce qu'on appelle le "jeu". Si on joue ce jeu sans savoir qui en produit et impose la nature, les contraintes et les aléas, on se trompe d'intérêt. Castoriadis a raison de souligner le rôle de l'imaginaire, et tort de dire qu'il n'a rien à voir avec la perception. Le propre de l'imagination est justement de les combiner, inconsciemment (erreur, illusion) ou délibérément (ruse, mystification). Quelque obscures ou tortueuses qu'en soient la production et la propagation, l'imaginaire procède lui aussi de la pratique. Il y a une histoire sociale de l'imaginaire. Il faut donc s'efforcer de distinguer la pratique réelle, pilotée par une remarquable rationalité technoéconomique, - et le discours idéologique, qui en monopolise (et/ou en détourne) le sens, grâce au jeu d'un imaginaire artificieux, qui fait prendre des vessies pour des lanternes c'est-à-dire la rationalité (instrumentale) du capital, dans la sphère économique, pour une rationalité sociale, dans la sphère de la pratique vécue. Dans la production capitaliste, l'informatique, la robotique, la technique en général, attestent la puissance du rationnel. Dans la consommation, captive du marketing, les "grandes surfaces" aménagent astucieusement l'ambiance, les images, et l'aliment d'un imaginaire de bien-être et de bonheur qui "semble" en effet une "création poétique". C'est un "truc" admirable de rationalité, une stratégie "générale", économique et politique (V. Packard), démocratiquement totalitaire: celle, économique, qui fait vendre, celle, politique, qui fait élire.

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3. Individualisme

méthodologique

Considérons maintenant le premier support: les moyens, l'individu rationnel. Va-t-il enfin transformer la sociographie en sociologie? Le moyen, c'est, paradoxalement, la capture du social par l'économie néo-classique, dont le caractère propre consiste à affranchir le comportement à l'égard de toute structure prétendument déterminante, de manière à ériger l' indi vidu au rang de principe moteur d'une pratique économique agissant au sein de n'importe quel1e autre. Avantage supplémentaire, idéologiquement décisif, quoique peu remarqué: l'axiomatique de l'intérêt individuel, supposée décrire le support réel des interactions, explique la "nature" du rapport social, rapport marchand, d'essence monétaire. Avantage décisif: la distinction entre apparence (pour la conscience) et réalité (pour la connaissance) s'évapore, au soleil de la rationalité, en même temps que cel1e entre idéologie et science (la rationalité est transparence et immédiateté du sens). La critique reste sur le terrain de l'idéalisme philosophique ou psychologique. Philosophique: A. Caillé parle d'une démission et d'une rupture avec l'imaginaire occidental depuis la réforme, fondé sur la dichotomie économique-social, celui-là désignant le besoin, la matière, l'individu, le calcul intéressé ou l'ignoble, - et celui-ci
l'axiologique, le sacré, le général, le noble, le prestigieux. Selon

J. P. Dupuy,

la méconnaissance est d'ordre psychologique. Le mot français "économie" est ambigu, car il désigne à la fois une partie de la réalité (economy, en anglais) et une discipline académique (economics, en angl.). Et la question n'est pas: à quoi sert l'économie comme savoir, mais bien: quels sont les "effets" de l'existence de cette discipline, et quel1es sont les causes de ce savoir "rationnel". Réponse de J.P.D. : la science écon. est un savoir faux, car la vie en société, « c'est la dépendance mutuelle, la contagion des désirs, des sentiments et des passions ». Hume est cité en renfort. L'effet du savoir économique, consiste, relayant la traditionnelle thérapeutique religieuse, à contenir la violence (que Marx impute à l'exploitation). Il vaudrait donc mieux reconnaître que le savoir économique est simplement "utile" à une gestion du social défini par J.K. Arrow comme "interactions entre individus" (à l'instar de l'atome en chimie), même si ces interactions ne passent pas toutes par le marché, à cause du rôle croissant des externalités (n'en déplaise à Menger ou à Hayek). C'est à l'évolution réelle du capitalisme que sont dûs l'avènement et la fonctionnalité de l'axiomatique de l'intérêt individuel, rapportée aux nécessités de l'extension du marché et du contrôle social. Phagocytée par la logique marchande, la rationalité "sociale" perd toute spécificité dès lors que l'on y confond sciemment rationalité des moyens et rationalité des fins. Qu'il s'agisse de la

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famille, de l'éducation, de la politique, de la religion, la signification vécue de ces pratiques s'efface, toutes asservies au seul sens que le capitalisme reconnaisse et impose: le sens comme catégorie de l'avoir, la maximisation de l' "avantage" monétaire, du profit, buts permanents d'un comportement rationnel de l'individu.
Sans doute toute dimension ou pratique sociale est spécifique: le sentiment joue un certain rôle dans le mariage, on éduque son enfant selon une morale, on choisit tel candidat politique par choix idéologique, etc. Mais ces généralités banales où les mobiles occupent le devant de la scène (de la conscience) masquent les motifs (rationnels): on n'épouse pas n'importe qui (cf. A. Girard sur l'homogamie sociale en France..) avoir un enfant, ça coûte, un député, ça doit défendre mes intérêts. Etc. De proche en proche, et au fur et à mesure que les gens "progressent" (cela veut dire ici : réfléchissent et calculent davantage), les valeurs relatives a ce que M. Weber appelait les fins ultimes (les "wertrational") s'avèrent toutes bonnes, c'est-à-dire bonnes à investir par l'argent. La séparation, devenu divorce, puis conflit, entre l'économique et le social, effet de la logique du capital, serait donc le prélude à la colonisation marchande de tous les rapports sociaux.,DéfiJent au palmarès: marché des hommes: théorie du capital humain: C. Davenant y pensait déjà en 1697, ainsi que W. Petty, A. Smith, J. B. Say,I. Fisher. Le passé est infâme: génocides (des Indiens, par ex.), traite des esclaves (en Afrique notamment: cf. le célèbre Code Noir), les sanglantes exploitations coloniales.. Mais aujourd'hui, le capital humain se traite en principe humainement, c'est-à-dire démocratiquement. Th. Schultz, en avant-garde, théorise l'auto-exploitation rationnelle de la force de travail. F. Knight, J. Viner nous expliquent que tout individu est un complexe variable mais toujours exploitable de capacités, un gisement de compétences. Il faut apprendre à se vendre. J.J. Rosa développe. Le marché de la famille doit être mieux géré: G. Becker. Evidemment, cela peut choquer quelques esprits chagrins ou retardataires. On ironise à l'occasion; J. Baudrillard parle du "sexe échange-standard", secteur en expansion. Le produit politique (pour qui voter, comment se faire éliré ?), le marché religieux (dianétique, Moon, scientologie, etc.) concurrencent, en tout cas font de l'ombre aux multinationales de la foi (si l'on nous permet cette expression). Un renouveau managerial dans le domaine de la voyance, horoscopie, magie, etc. semble s'imposer. Beaucoup plus sérieusement: comment, dans ce processus cruel d'objectivation du sujet humain, passer sous silence le marché des organes, des mères-porteuses des enfants adoptables, du tourisme pédophile ou homosexuel, etc. ? Devenue vaf>temarché, la société civile est une jungle, ou tend à le devenir. L'économétrie fuyait le social ou le redoutait, alors que cette sociographie, puissamment appuyée par l'économie néo-classique, l'envahit et le sermonne. Il est, dès lors, tout aussi vain de s'en tenir à un point de vue technique, de reprocher à l'économètre son incapacité à passer de l'utilité individuelle à l'utilité collective, ou à calculer l'optimum, (autrement que dans la fiction

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pareÜenne), ou à mesurer les "effets pervers", que d'espérer corriger les effets dévastateurs de la rationalité capitaliste en demandant au sociographe d'injecter dans un social colonisé un peu de morale assortie de quelque assistance aux nonproductifs. Car le problème réel est tout autre. b. Individualisme 1. Un plaidoyer pseudo-démocratique intéressé: K. Popper ?

Popper a bonne presse chez ces sociographes. Cet épistémologiste croit en effet défendre l'individu en défendant la démocratie du capital, tout comme il pense développer la science sociale en alignant ses critères sur ceux de la science physique. Le nerf de son analyse c'est l'usage invarjant de l'outil microéconomique pour l'ensemble des phénomènes (individuels ou jnter-personnels, dits "sociaux"), le principe toujours impUqué étant l'échange généralisé, qui caractérise l'espace capitaliste. On verra dans la suite comment certains auteurs anglo-saxons (S; Brjttain et surtout R. Fogel, Douglass North) se sont efforcés de réformer la conception traditionnelle de l'histoire (par la mesure: "cIiométrie") et le rapport au concret en focalisant leurs analyses sur le rôle déterminant de la micro-économie et son trépied: l'individu libre, la propriété privée, le marché universel. Popper mérite d'être médité, il n'est pas simplement un théoricien de la physique qui s'intéresserait d'autre part à la quesÜon sociale. II vise, en philosophe, l'unité de la théorie et de la praÜque. Or, la théorie (la science) qui lui paraît indubitable en physique, doit pouvoir se retrouver dans la pratique politique. Et comme une théorie physique n'est vraie que si elle est "falsifiable" (et non comme on le prétend, "vérifiée"), ainsi une doctrine sociale, une poIiÜque, un régime étatique, ne sont vrais que s'ils sont contestables, autrement dit "démocratiques". Popper défend donc l'idée de "théorie" (contre le posiÜvisme dit logique de l'Ecole de Carnap), voire la conjecture téméraire. Et on peut dire que ce n'est pas sans quelque légèreté que Popper lui-même a cru reconnaître le visage de la science sociale sous le traits de l'économje néoclassjque. II est vrai qu'il a beaucoup fréquenté un gourou admiré de cette Ecole en la personne de Fr. Hayek (dont nous examinerons la sodographie politique dans notre ouvrage "complémentaire"). Cependant, jl a adoucj quelque peu le conservatisme dur du libéral intransigeant qu'était Hayek en jnsjstant principalement sur la nécessité d'une réforme des institutions du capitalisme et d'une résolution négociée des conflits sociaux. II peut sembler étrange qu'un théorjcien émérite, tel que Popper, ait promu au rang science universelle une doctrine économique et sociale dont les implications politiques de classe sont évjdentes, et même souvent exhibées. Sa passion anti-marxiste et anÜ-

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matérialiste l'a poussé à des inepties et à des feintes. Sur l'origine de l' homme, par exemple: Darwin, ou la Bible? P. s'abstient: les deux théories sont équiprobables! Et en politique: refus de choisir entre l'Etat et le marché, méfiance déclarée à l'égard de la social-démocratie et confiance dans ce même régime, qui mise sur le discours, la culture, la négociation entre "partenaires sociaux", etc. La sociographie se rallie tout naturellement à ce réformisme humaniste d'opportunité. Le référentiel, en effet, c'est le mot magique de démocratie, dont on ne se demande pas souvent si elle est directe, décrétée, représentative, de masse, si elle masque l'autocratie (le pouvoir), l' hiérocratie (le charisme), comment elle gère et sanctionne les rapports privé-public, propriété-pouvoir... P. se contente de rappeler les nécessaires vertus morales et politiques qu'un régime démocratique exige, et suppose (cf. J. Baechler). Le grand absent du débat, c'est en somme le rapport basique économique-social. Dans l'histoire du capitalisme, et dans sa pratique concrète, il s'agit du rapport travail-capital: c'est l'analyseur principal, et c'est le critère. Car les vertus du capitalisme, son dynamisme, son inventivité, l'appel permanent à l'initiative, au sens des responsabilité, l'espoir de succès et d'ascension sociale tout cela reste parfaitement compatible, (s'il ne l'exige pas) avec l'écrasement, ou l'exclusion des faibles et l'élimination darwinienne des "moins aptes". 2. Une critique intéressante: P. Bourdieu

Cet auteur évite, ou corrige, en partie, les erreurs ou les difficultés inhérentes à l'individualisme méthodologique. Le formalisme est évité, du fait de l'inscription des intérêts sur le registre économique. Le psychologisme est dépassé, car on reconnaît que les "sujets" des pratiques, dans la répartition des revenus, sont les groupes et les classes sociales. Quant aux rapports basesuperstructures, qui seuls permettent de passer de la description du vécu à son explication objective, ils sont saisis, non de façon simpliste comme deux instances parallèles (quasi spatiales), mais comme médiation interne, interactive et complexe entre capital économique et capital symbolique. Le social reprend vie. Le but dernier des acteurs sociaux est la maximisation du patrimoine. Bourdieu y discerne trois éléments: le capital "économique" (argent), le capital "social" (ensemble de relations utiles) et le capital "symbolique" (prestige, possession du code bourgeois). Sont-ils juxtaposés, hiérarchisés, alternatifs? Bourdieu manque ici la mutation de la sociographie en sociologie, en se livrant à une valse-hésitation entre Marx et Weber, et, en corollaire, à une déqualification de la Propriété, au profit d'une sur-évaluation du Pouvoir. Deux causes de cet échec (partiel). Voyons ici la première. Bourdieu reste à l'intérieur du paradigme néo-classique. Est donc exclue ou omise la distinction