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WEN'SAA OGMA YAGLA

L'ÉDIFICA TION DE LA NATION TOGOLAISE

Naissance d'une conscience nationale dans un pays africain

Préface de François Luchaire

Librairie-Éditions l'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

Cet ouvrage est publié aux Editions / 'Harmattan dans /a série
Il

Documents JI, avec /e concours du ministère togo/ais de / 'Educa-

tion nationale et de /a recherche scientifique. Les différentes cartes ont été réalisées par Miche/ Robert à partir de documents du ministère de / 'intérieur du Togo.
ISBN2-85802-077-9

PRÉFACE

L'ouvrage ,que j'ai l'honneur de présenter au public n'est pas une thèse de Doctorat; le lecteur n y trouvera donc ni la rigueur scientifique ni le formalisme juridicopolitique habituels dans cette catégorie d'ouvrages; par contre, chaque ligne de ce livre exprime le profond attache-

ment de son auteur à son pays;

Il

L'édification de la

Nation togolaise» - c'est le titre - doit nécessairement commencer dans les cœurs; à cet égard, la Nation togolaise existe bien dans l'esprit de M. Wen 'Saa Ogma YAGLA, Docteur en Droit et Directeur de l'Ecole Supérieure d'Administration et des Carrières Juridiques de l'Université du Bénin. La Nation togolaise est-elle pour autant une réalité sociologique? Question redoutable que pose l'auteur; avec, beaucoup
de courage et de sincérité, 11 essaie d

y

réPondre. La Nation

togolaise est-elle un produit de l 'histoire? L'auteur en doute; l'éPoque pré-coloniale n'apporte pas de certitude; des tribus aux langages différents se sont avancées vers la côte « en doigts de gant », les ravages de la traite des Noirs ont cruellement frapPé la région; la conquête euroPéenne a dressé des frontières artificielles; la période coloniale n 'a pas créé une véritable unité; le Togo allemand s'est vu, par suite du régime du mandat, puis de la tutelle, couper en deux; après la seconde guerre mondiale, c'est l'unité du peuple Ewé qui fut d'abord recherchée avec peut-être l'arrière-pensée d'intégrer les deux Togos dans la colonie britanique de la « Gold Coast» devenue l'Etat du Ghana; or le peuple Ewé occupait en grande partie (mais en partie seulement) les régions méridionales des deux Togos (français et anglais); ce premier mouvement a pris fin avec 5

l'annexion du Togo britannique par le Ghana, malgré le vote négatif des districts du sud car I 'O.N. U. (entraîné par le Commonwealth) a préféré donner au référendum organisé dans le Togo britannique une interprétation globale et non régionale (solution pourtant admise ensuite pour le Cameroun britannique).. pour le Togo, sous tutelle française, l'évolution ne pouvait alors conduire qu'à une indéPendance séParée.. il faut reconnaître que c'est finalement la solution qui convenait le mieux, sinon aux populations intéressées, du moins aux Anglais et aux Français.. l'avenir du Togo d 'aujourd 'hui s'est fait lorsqu'en 1952, les Anglais abandonnant les thèses Ewés, acceptèrent la thèse française, c'est-à-dire que l'évolution des deux Togos se fasse séparément, l'un vers la Ghana et l'autre vers une autonomie conduisant nécessairement à l'indépendance. Mais c'est au lendemain de l'indépendance qu'apparurent les difficultés de la naissance de l'Etat togolais. Pour l'auteur, ces difficultés proviennent de la distinction fondamentale entre une région sud très scolarisée ouverte au commerce international et une région nord restée très traditionnelle .. pour l'auteur, c'est là la raison profonde des crises et de l'échec des systèmes constitutionnels trop facilement imités de l'Occident.. pour lui, c'est faute de n'avoir pas consacré tous leurs efforts au Il rééquilibrage nord-sud », condition nécessaire à l'édification de la Nation togolaise, que les régimes civils ont finalement échoué. Devant pareille difficulté, il fallait - d'après l'auteur d'abord un régime militaire mettant fin aux rivalités de personnes ou de régions et ensuite un homme providentiel: Pour lui, le général Eyadema représente l'un et l'autre. Après 10 années de pouvoir, le général Eyadema a-t-il réussi ce rééquilibrage Nord-Sud et l'édification de la . Nation togolaise? S'il en était ainsi le peuple togolais n'aurait plus besoin d'un homme providentiel.. or l'auteur nous montre combien le général Eyadema paraît encore nécessaire aux populations togolaises. C'est là le drame de tout Chef d'Etat unissant dans ses mains charisme et autorité.. l'Etat fort n'a plus besoin de lui (l'ingratitude) envers les grands hommes est la marque 6

des peuples forts, disait Plutarque), l'Etat faible ne peut s'en passer. L'auteur doit donc se contenter d'une réponse modeste pour aujourd 'hui mais optimiste pour l'avenir,' Pour lui, le général Eyadema a déjà franchi une étape importante; il a apporté la volonté politique qui seule rend possible le rééquilibrage Nord-Sud et l'édification de la Nation togolaise. Je voudrais compléter cette conclusion par une interrogation et deux observations,' En premier lieu, quelle est, dans sa profondeur, l'étendue du régime militaire? Certes l'armée exerce un pouvoir souverain mais de même qu'un monarque autoritaire peut gouverner par une bourgeoisie ou par une aristocratie; de même un régime militaire peut gouverner soit par un parti militairement encadré, soit par une administration hiérarchisée; de son côté un administrateur peut trouver plus de facilités pour exercer ses responsabilités en déPendant d'un pouvoir militaire c'est-à-dire autoritaire, mais qui fait confiance à ses comPétences techniques plutôt qu'en dépendant d'une mosaïque de Comités politiques à base ethnique ou régionale freinant trop souvent son action. Or le Togo possède une pleiade d'administrateurs intelligents et compétents; il serait bien surprenant qu'ils n'aient pas .réussi à s'imposer d'une manière ou d'une autre. . En second lieu, quand on examine les résultats économiques du Togo pendant ces dernièrès années, on s'aperçoit que s'ils ne témoignent pas d'une progression spectaculaire, ils sont cependant honorables surtout lorsqu'on les compare à ceux des Etats voisins du Ghana et du Bénin. En effet, le dernier Atlas de la Banque Mondiale nous apprend que de 1960 à 1975 le Produit National brut par habitant du Togo marque une progression annuelle de 4 % alors qu'au Ghana il marque une régression de 0,2 % et au Bénin également une régression de 0,3 %. Or, le taux de croissance démographique est le même dans les trois pays. En troisième lieu, la distinction Nord-Sud n'est pas sPéciale au Togo; elle se rencontre dans bien des Etats africains; des oppositions régionales ne sont pas non plus spécifiques à l'Afrique noire; l 'homme providentiel pourrait-on 7

alors objecter, n'est pas pour autant dans tous les cas, une nécessité. Peut-être. .Mais on réPondra qu'au moins c'est une commodité. Il y en a d'autres cependant et par exemple un pouvoir neutre: la monarchie belge, si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer. L'auteur termine son ouvrage non par l'éloge de la monarchie, on le sent profondément réPublicain, non par l'éloge systématique de l'autocratie, on le sent attiré vers d'autres mécanismes pour le jour où les conditions sociologiques le permettraient, mais par une immense confiance dans la personnalité du général Eyadema.. personne aujourd 'hui ne le lui reprochera bien sûr.. c'est parfaitement son droit et cette préface comme chaque lecteur lui laisse la pleine responsabilité de ses jugements (enthousiastes ou hostiles) sur les hommes. Mais la faiblesse de l'homme fort apparait lorsqu'il ne compte que sur la force. Napoléon aurait-il eu une telle place, non seulement dans l 'histoire, mais aussi dans la mentalité et les institutions françaises sans les codes napoléoniens, sans l'administration préfectorale, sans le Conseil d'Etat, sans la Légion d 'honneur et même la Comédie française ? L'homme d'Etat providentiel ne peut être fier de sa réussite que s'il a la certitude d'avoir doté son pays d'institutions qui dureront sans lui.. si le général Eyadema peut faire partager cette certitude à ses concitoyens, c'est alors sans aucun doute qu'il aura réussi l'Edification de la Nation togolaise. Voilà la grande leçon que l'on peut retirer de l'ouvrage de M. Wen 'Saa Ogma Yagla.. voilà ce qui fait son grand intérêt.
Président Honoraire François LUCHAlRE, de l'Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne).

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INTRODUCTION

Dans les Etats du tiers monde et plus particulièrement en Afrique Noire, les occasions de satisfaction des dirigeants politiques ne sont ni rares ni difficiles à trouver: réussite du plan de développement économique et social, victoire sur l'impérialisme international par suite de la nationalisation d'un puits de pétrole, d'une mine de cuivre ou de phosphates, pose de la première pierre en vue de la réalisation d'un village touristique pour bourgeois occidentaux en quête de soleil, construction d'un hôpital, d'une université, d'un lycée, d'un hôtel à 30 niveaux; retour au pays d'une poignée de médecins, d'ingénieurs, de professeurs ou autres cadres nécessaires au renforcement de leur administration !... Tout leur sert de prétexte pour apparaître triomphalement devant les masses populaires, pour justifier leur présence au sommet de l'Etat et exiger le maintien dans leur fonction! Au Togo, à l'heure actuelle, le corps politique, avec à sa tête le général Eyadema, se déclare satisfait devant un succès d'un autre genre: il aurait réussi à édifier une nation là où ses prédécesseurs ont échoué! Désormais (1) le calme, la concorde et la paix règnent entre les concitoyens togolais, alors que dix années auparavant sévissaient des luttes fratricides 1... Depuis huit ans les divers peuples du Togo militent au sein du Rassemblement du Peuple Togo-

lais, parti unique, déclaré « creuset national» (2) depuis le
30 août 1969.
(1) Pour plus de détails, cf. K.B. JOHNSON, Et Eyadema créa la nation togolaise, in Togo Presse, numéro spécial du 13 janvier 1977, p. 5. (2) Cette expression a été prononcée pour la première fois au Togo par le général Eyadema lors de sa visite officidle à Kpalimé, le 30 août 1969. Cf. discours prononcé par le général Eyadema à l'occasion de son premier voyage officiel à l'intérieur du pays, à Kpalimé, le 30 août 1969, in Eyadema, l'homme de la Réconciliation, Paris, Continent 2000, p. 62. il s'agit d'une brochure réalisée en 1972 à la demande du gouvernement togolais. 9

Le Gouvernement du « Togo Nouveau» (3) se félicite donc d'avoir su donner à ses citoyens le sentiment d'un destin commun et de leur avoir inculqué la volonté de réalise -:-un modèle de développement économique et social authentiquement togolais. Avant de rendre compte de l'œuvre accomplie et du mérite dont se prévalent les responsables togolais, il con" vient de présenter d'abord ce qui fait l'originalité de ce pays et ensuite de dégager les problèmes posés par l'édification d'une nation au Togo.

Le pays et les hommes

En prenant le parti d'ignorer un peu la République Populaire du Bénin, le Togo apparaît à l'observateur comme une étroite bande de terre d'à peine 90 kilomètres de large insérée en sandwich entre deux « géants» de l'Afrique Occidentale: le Nigéria à l'est et le Ghana à l'Ouest (4). Cette bande de terre s'étire désespérément sur plus de 700 kilomètres, du Golfe du Bénin vers la courbe du fleuve

Niger dans le Sahel.

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A part la Gambie et la Guinée Bissau, c'est le plus petit Etat rencontré sur la côte ouest de l'Afrique en longeant l'Océan Atlantique de Dakar vers Lagos. Ce territoire est à la vérité minuscule, puisqu'il ne couvre qu'une superficie de 56000 kilomètres carrés. L'étendue essentiellement en longueur du Togo entraîne en revanche l'extrême variété de son relief, de son climat, de sa végétation, de ses ressources, de ses peuples..., se complétant ou s'opposant selon les sentiments de chaque observateur. Tout d'abord, au point de vue du relief, du climat et
(3) C'est l'expression désormais çonsacrée dans les slogans politiques en usage à Lomé. (4) Pour ce qui a trait à la géographie du Togo, voir H. ATTIGNON, Géographie du Togo, Lomé, Editogo, 1968. 10

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CARTE DU TOGO 11

de la végétation, on peut, en schématisant, y déceler deux zones. La première se caractérise essentiellement par la proximité de la mer qui étend son influence sur une profondeur d'à peu près 100 kilomètres à l'intérieur du territoir'. Elle est faite d'une côte sablonneuse, d'une plaine d'argile semée ici et là de dépressions. L'arrière-pays immédiat comprend des plateaux ne dépassant que rarement 700 mètres d'altitude. La végétation de cette partie du Togo ne paraît guère uniforme puisqu'à côté des baobabs, des cocotiers et des palmiers à huile, se dressent d'autres essences végétales rappelant celles d'une forêt équatoriale en voie de disparition. Quoi qu'il en soit du caractère douteux de sa végétation, son climat permet de la ranger dans le type équatorial puisqu'il connaît quatre saisons: la grande saison pluvieuse de mars à juillet et la petite saison pluvieuse de septembre à octobre; ensuite la grande saison sèche d'octobre à mars et la petite saison sèche de juillet à septembre... La seconde zone comprend des chaînes de montagnes dont les plus hauts sommets atteignent 800 mètres et quelques plaines. La végétation rappelle ici les caractéristiques de la savane et même celle du Sahel tout proche. Le climat, de type tropical, est fait de deux saisons d'égale importance: une saison pluvieuse de mai à octobre; une saison sèche de novembre à mars. Ensuite, on constate également une extrême variété de niveau de développement économique d'un bout à l'autre du territoire. On peut ainsi opposer tour à tour les zones ouvertes à la vie moderne et celles qui lui sont encore fermées: les premières connaissent l'électricité, l'eau courante, le téléphone,... Celles-ci correspondent aux villes principales: Lomé, Aneho, Atakpamé, Kpalimé, Sokodé, LamaKara, Dapaon... Les secondes vivent dans un état plutôt démuni,s'éclairant de lampions d'huile de palme, de pétrole ou de tiges de paille, puisant l'eau dans les marigots... C'est le lot de l'ensemble des villages du Togo... On peut encore opposer les zones mises en valeur et celles encore archaïques. Les premières connaissent quelques usines modernes avec leur cheminée dans le ciel. On y cul12

tive des produits destinés à l'exportation tels le cacao et le café. Dans les secondes, on se sert des outils les plus simples et totalement dérisoires: la houe et le coupe-coupe! Le paysan, l'échine courbée sous le soleil, travaille à titre principal pour son autoconsommation... La région maritime et la région de plateaux renferment l'essentiel des premières; les secondes se localisent dans les régions centrale et des savanes... Enfin cette variété des reliefs, des climats et des développements économiques est encore compliquée par la mosaïque des peuples qui habitent le Togo. En effet sur ce minuscule territoire, de surcroît faiblement peuplé - un peu plus de 2224614 habitants (5) se juxtaposent près de quarante-cinq groupes ethniques ou peuples (4) différents et localisables sur des points précis du territoire togolais. A la vérité, ce qui frappe l'observateur, c'est le morcellement extrême de ces peuples. Seuls les Ewé au sud et les Kabye au nord, avec respectivement 21 % et 14 % de la populatioh totale du Togo, donnent l'illusion d'unité ethnique et linguistique, les autres peuples vont d'à peine 6% pour les « Losso» et les Mina, à 0,06 % pour les Ahlon et les Sola, en passant par 1,50 % pour les Bassar, les Konkomba et les Tyokossi. A cette mosaïque des peuples togolais correspond évidemment une multitude de langues variées. Aucune de celles-ci jusqu'ici n'a réussi réellement à s'imposer à
(5) C'est le chiffre officiel valable jusqu'au 31 décembre 1975. Cf. Plan de développement économique et social 1976-1980, Lomé, Editogo, 1977, p. 17. (6) C'est le chiffre avancé par H. ~TTIGNON, op. cil., p. 22 et ss. La liste des peuples togolais fournie par cet auteur ne paraît pas exempte de toute critique. Les noms des peuples sont ceux qu'avait retenus l'administration coloniale européenne; d'où de nombreuses simplifications ou assimilations abusives: par exemple, les Lamba et les Yaka sont assimilés et confondus, à tort, avec les Nawdeba sous le même vocable « Lesso », terme qui n'a aucun contenu ethnique ni linguistique, ce vocable servant en réalité à désigner le peuple nawda qui compose essentiellement les populations de Niamtougou, Baga, Koka, Ténéga, du canton de Siou et de beaucoup d'autres localités disséminées, par le fait de la colonisation, le long de l'axe routier Sokodé-Lomé et le long de la ligne de chemin de fer BlittaLomé, sans parler de quelques îlots de Nawdeba qu'on retrouve un peu partout au Ghana. Pour mieux nous faire comprendre de nos lecteurs habitués à une telle terminologie, nous maintenons, mais entre guillemets, le terme de « Lesso » pour dési,gner les populations de la circonscription administrative de Niamtougou. 13

l'ensemble ou du moins à la majorité des Togolais. Contrairement à ce qu'on a pu écrire (7), ce n'est pas la langue éwé qui est la plus répandue, mais ce que l'on appelle le « Mina» (8) - parlé surtout à Aného et dans ses environs - qui n'est rien d'autre que l'éwé altéré ou adouci par l'usage des commerçants Ga et Fanti, complices des négriers, arrivés de l'ouest - le Ghana actuel - et établis sur la côte togolaise à Aného et à Glidji depuis la fin du XVIIesiècle. C'est la facilité de cette langue et la prédominance des Mina dans les v.illes côtières où ils sont spécialisés dans les opérations commerciales qui ont contribué à vulgariser cette langue dans les principales villes du sud du Togo. Au Nord, le Kotocoli, - parlé à Sokodé et dans ses environs - donne aussi l'impression de s'être imposé! En réalité il n'est rien: son expansion ou sa fréquence s' explique par le fait qu'il s'agit d'une langue facile et que celleci est parlée par un peuple intervenant dans le commerce et le transport dans cette partie du territoire togolais. Une langue coloniale aurait donc pu profiter de cette situation pour s'imposer et servir de langue nationale pour les Togolais, mais il n'en a rien été, la colonisation ayant été brève et d'ailleurs perturbée dans le cas du Togo. Les Allemands furent dépossédés de leur colonie avant d'avoir eu le temps d'imposer leur langue et les Français contraints de partir alors que leur école n'a pas eu le temps de pénétrer l'intérieur du pays et l'ensemble de la population autochtone... A l'heure actuelle, le français n'est donc qu'un outil commode de travail à l'usage des administrations plutôt qu'un véritable moyen d'échange entre les Togolais. Les peuples togolais pratiquent également une variété de religion: la religion traditionnelle qui aurait pu servir d' élément unificateur a malheureusement été combattue ici et là
(7) Le professeur Attignon prétend que « la langue éwé, écrite, est par parlée par plus de la moitié des Togolais ». Cf. H. ATTIGNON, op. cit., p. 22. Il s'agit là d'une affirmation impossible à démontrer! (8) Ce nom est en réalité celui de la localité d'origine des Fanti, El-Mina. Elle se situe à l'ouest de Cape-Coast, au Ghana. C'est l'emplacement qu'avaient choisi les Portugais au xv' siècle pour construire la forteresse connue sous ce même nom. Cf. H. KWAKUME, Précis d'histoire du peuple éwé, Lomé, 1948, multigraphie.

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par les religions venues de l'extérieur. A l'heure actuelle à peu près 9 % des Togolais pr~tiquent l'Islam; 22 % le catholicisme; 8 % le protestantisme sous toutes ses formes; le reste étant demeuré attaché".à la religion ancestrale. Tous ces éléments contribuent à faire du Togo une entité difficile à ériger en nation. Ce caractère est encore renforcé par l'histoire coloniale et l'histoire récente qui s'y sont déroulées selon des modalités propres isolant le Togo du reste de l'Afrique de l'Ouest.

L'émergence

historique

du Togo

Ce sont les Allemands qui, les premiers, ont marqué de leur sceau le sort politique de cette partie de l'Afrique (9) en décidant le 5 juillet 1884 de faire de ce pays une possession coloniale, sous les artifices juridiques et encombrants d'un protectorat! (10) A partir de cette date, commence à se dessiner l' identité du Togo dans le concert des Nations. Venus peut-être trop tard pour se tailler un vaste territoire dans l' oues t africain face à la cupidité des Anglais et des Français, les envoyés du Chancelier Bismarck vont s'attacher davantage à faire de leur modeste territoire 88000 km2 une « musterkolonie », « colonie modèle» (11) où régnaient, semble-t-il, l'équilibre, la prospérité et la bonne gestion... Ceci plaçait le Togo dans une situation privilégiéee par rapport à ce qu'étaient alors les colonies européennes d'Afrique. Tout cet espoir s'est évanoui avec la Grande Guerre de 1914. En effet le 26 août 1914, les troupes allemandes de
(9) Pour ce qui a trait à l'histoire, du Togo, voir notamment R. CORNEVIN, Hh~oire du Togo, Paris, Berger-Levrault. ColI. «Mondes d'outre-mer », 3" édition, 1969. Voir également, du même auteur, Le Togo, Paris. P.U.F., col. «Que sais-je? », 1967. Voir surtout: A. NAPO, La formation territoriale du Togo, 1884-1914, thèse, Paris, 1976; ].-B. BALLONG, L'implantation du christianisme sur la côte du Golfe de Guinée aux XV'. XV/-et xVII'siècles (1484-1700), mémoire pour la maîtrise en Histoire, Paris, 1977. N. GAYIBOR, MÙlrations, société, civilisation, Les Ewés du Sud du TOlJo, Thèse, Paris, 1975. (10) En réalité, de 1884 à 1894, on parle de protectorat pour désigner le Togo; à plrtir de 1894, on le qualifie purement et simplement de colonie. (11) Ce sont les termes cités par R. CORNEVIN in Le Togo, op. ci!., p. 58 et ss. 15

Von Doering, traquées de tous côtés, remettent leur reddItion au Commandement anglo-français à Chra - village situé à une trentaine de kilomètres au sud de la ville d'Atakpamé. Dès cette date, la colonie passe sous le contrôle des Alliés: les Anglais s'emparent de sa partie occi-

dentale contiguë à leur possession de la « Gold Coast» ; les
Français de sa partie orientale contiguë à leur colonie du « Dahomey». C'était là une tentative inavouée mais certaine œs vainqueurs œ dépecer la «musterkolonie», de l'annexer à leurs colonies voisines et de la rayer définitivement de la .carte œ l'Afrique. En tout cas le Togo ne retrouvera plus jamais ses dimensions de la période allemande et sera désormais réduit à la part française du butin de guerre, soit environ les 2/3 de sa dimension initiale. De la fin de la première Guerre Mondiale à la fin de la Seconde Guerre, la France va administrer dans un premier temps « son Togo » sous une prétendue surveillance (12) de la « Société des Nations». Ceci avait pour but de l'empêcher de traiter sa nouvelle possession (13) purement et simplement comme une huitième Colonie de l'A.O. F. C'est ce qui explique peut-être que «l'union personnelle du Togo et du Dahomey» (14) en 1934 ait eu une existence éphémère! En effet, il s'agissait de placer les deux territoires sous l'autorité d'un seul gouverneur et leurs services publics sous l'autorité d'un seul chef de service. L'expérience prit fin en 1936. Enfin les droits de la France sur le Togo seront encore réduits juridiquement de 1945 à 1960, car la nouvelle société internationale entendait confier à la puissance tutrice (15) une mission d'administration et de promotion politique du territoire désormais appelé à l'indépendance. Pendant son séjour, pour l'essentiel, la France - contrairement à l'attitude des Anglais dans leur territoire (12) L'institution imaginée était le « Mandat !le la S.D.N. », prévu à l'article 22 du Pacte. Pour plus de détails, voir no~amment : PIC, Le régime du mandat, R.D.I.P:, 1923, p. 323 et s. ; L. CAVARE, Le droit international public positif, Paris, Editions Pedone, 1967, 3' édition, tome I, p. 559 et s. (13) Cf. L. PÉCHDVX, Le mandat français sur le Togo, Paris, Éditions Pedone, 1939. (14) Voir R. CDRNEVIN, Histoire du Togo, op. cil. ,p. 227 et ss. (15) La technique juridique inventée en 1945 était « la tutelle de l'D.N.V. » prévue aux chapitres Xp et XIII de la Charte. Pour de plus amples développements, voir L. CAVARE, op. cit., p. 569 et s.

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s'abstient de faire perdre au Togo son identité: sur les actes officiels et sur les pièces de monnaie, les mandataires de la République prennent toujours soin de faire sortir le Togo de l'anonymat, puisqu'il est toujours question de
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Afrique Occidentale Française et Togo ».

La position du Togo, suffisamment en marge des possessions françaises d'Afrique, va permettre à ce territoire d'avoir une vie politique autonome et de dégager assez tôt une personnalité spécifique. C'est ainsi qu'il va se trouver en tête du progrès politique en Afrique Occidentale Française sous l'effet conjugué des censeurs des puissances coloniales siégeant à l'O.N.V. et du jeu subtil de la GrandeBretagne dans la colonie voisine de l'Ouest (16). C'est ainsi que dès le 30 août 1956, le Parti Togolais du Progrès, majoritaire à l'Assemblée Territoriale, proclame l'autonomie de la République Togolaise, avec un premier ministre, un hymne, une devise et un drapeau... Ce premier pas timide vers l'indépendance nationale est très vite dépassé car le référendum du 28 octobre 1956 (17) et les élections du 27 avril 1958 vont ouvrir irrémédiablement la voie à l'indépendance politique qui est reconnue le 27 avril 1960. Premier donc parmi les Etats de l'A.O.F. à connaître un gouvernement africain (18), le Togo sera malheureusement le premier à connaître des difficultés d'ordre intérieur graves; en effet le premier coup d'Etat militaire en Afrique se réalise à Lomé au matin du 13 janvier 1963, emportant ainsi le premier gouvernement de la République Indépendante! Ce coup d'Etat a été réalisé par des militaires originaires du Nord du territoire, en dehors de tout recours à la constitution du pays. Les reproches sérieux faits au gouvernement Olympio convergent tous vers un point: rien n'a été entrepris pour l'intégration nationale de tous les peuples vivant sur le ter(16) Cf. F. LUCHAlRE, « Le Togo de la Tutelle à l'Autonomie », in Revue juridique et politique de l'Union Française, janvier-mars 1957, p. 46; juilletseptembre 1957, p. 501. Voir également]. LE CORNEC, Le Statut du Togo, thèse, Paris, 1958. (17) Pour ce qui a trait à ce référendum, d. P. LUCE, Le référendum du Togo, thèse, Paris, Pedone, 1958. (18) Pour plus de détails c0!lcernant ce passage, d. R. CORNEVIN, Le Togo Nation pilote, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1963.
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ritoire togolais. En effet depuis les élections de 1958, ce gouvernement a plutôt servi à diviser les Togolais par les représailles massives engagées contre les opposants (19) alors que la tâche primordiale aurait dû consister à susciter une conscience nationale. L'argument décisif invoqué à l'encontre du régime écarté par la force des armes étai t que les peuples du Nord du pays, méprisés, étaient pratiquement tenus à l'écart du gouvernement de la jeune République, Appelé à succéder au gouvernement déchu, le Président Grunitzsky, pendant près de quatre ans, s'attache à réconcilier les Togolais; les détenus politiques sont remis en liberté; les citoyens autrefois victimes de mesures arbitraires du gouvernement obtiennent des dommages et intérêts; tous les partis politiques précédemment dissous sont associés sur une base égalitaire à l'exercice du pouvoir; les peuples du Nord sont entendus en leurs doléances... Ce régime axé uniquement sur la réconciliation nationale fait vite faillite; le gouvernement se divise en deux tendances: certains ministres soutiennent le Président de la République, originaire du Sud; d'autres le Vice-Président, originaire du Nord. La seconde République étale son impuissance et se désagrège complètement au mois de novembre 1966. Le Togo est encore une fois au banc des accusés; car le 13 janvier 1967, son armée s'empare du pouvoir pour le confier provisoirement à son doyen, le Colonel Dadjo, puis durablement à son Chef d'Etat-Major, le Lieutenantcolonel Eyadema, le 14 avril 1967... Ces échecs sùccessifs vont imposer au nouveau maître de la destinée politique du Togo, une priorité des problèmes à résoudre: il faut tout entreprendre pour susciter chez les peuples togolais un consensus autour de l'idée de Nation, de société partageant les mêmes objectifs et les mêmes aspirations.. .

(19)Un « Livre

Blanc », à la demande de l'Assemblée nationale, a dressé un

tableau poignant sur les excès de ce régime après le coup d'État militaire de 1963. 18

Origine laise

de l'idée d'édification

de la nation

togo-

1. Le Rassemblement des Peuples Togolais pour une Nation Le mérite d'avoir tenté d'aller au-delà de la simple réconciliation des Togolais revient sans nul doute au Lieutenant-colonel Eyadema, qui à partir du 14 avril 1967, applique de f~çon systématique une politique d'union nationale associant les élites originaires du Nord et du Sud à des tâches communes dans le Gouvernement et dans les Administrations, et propose aux divers peuples du Togo de se rassembler autOur de lui pour la réalisation d'un projet politique mis au point par ses soins: bâtir un « Togo Nouveau» d'où seront bannies les luttes fractricides pour l'appropriation des avantages du pouvoir politique et économique. C'est pourquoi son régime a commencé par la mise à l'écart des politiciens autrefois trop habitués aux « querelles stériles» de personnes. Ce projet a recueilli, semble-t-il, l'adhésion des élites du Nord et du Sud puisque, pour l'essentiel, le Togo connaît la paix depuis la mise en œuvre de cette politique à partir de 1967 (20). En effet, la milice du Comité d'Unité Togolaise, qui semait autrefois la terreur à travers le pays dans des opérations de représailles rontre les opposants de ce parti a été neutralisée. Visiblement satisfait par ce premier résultat, le Chef du pouvoir suprême, cette fois-ci à la recherche d'un cadre et d'une caution à sa politique de rassemblement et d'union des peuples du Togo, lance un appel solennel le 30 août 1969 pour un mouvement politique qu'il dénomme le « Rassemblement du Peuple Togolais », celui-ci devant jouer le rôle d'un « creuset national» (21) dans lequel viendraient se fondre tous les peuples du Togo, pour ne former qu'un peuple en vue de la nation togolaise. Ainsi pour la première fois, un dirigeant politique togo(20) Voir CI. FEUILLET, Le Togo en général, la longue marche de Gnassingbe Eyadema, Paris, Afrique, Biblio-Club, 1977. (21) Voir Discours prononcé à Kpalimé le 30 août 1969, in Eyadema, l'homme de la réconciliation, Paris, Continent 2000, 1972, p. 62. 19

lais avait le courage de reconnaître publiquement que les maux politiques dont souffre le pays depuis son indépendance sont directement liés à l'absence chez ses habitants de la conscience d'appartenir à une même entité, qu'ils sont condamnés à vivre ensemble et qu'il faut y remédier pour permettre à l'Etat Togolais de fonctionner normalement et de se développer dans la stabilité. Nous sommes ainsi conduits à la question de savoir ce qu'est une nation et quelle est sa situation juridique ou politique par rapport à l'Etat. Selon la définition qu'en donnent les auteurs français de droit public et de la science politique (22), une nation est un groupement humain dans lequel les individus se sentent unis les uns aux autres par des lie~s à la fois matériels et spirituels et se conçoivent comme différents des autres individus qui composent les autres groupements nationaux (23). A partir de cette définition, nous dirons donc que la nation togolaise ne peut exister tant que les divers groupes ethniques vivant sur le sol togolais ne sentiront pas entre eux un lien spirituel commun, le vouloir-vivre en commun et préféreront vivre en vase clos dans l'ignorance des autres. Cet ensemble de populations concourt normalement à former un Etat, c'est-à-dire que ce groupe d'individus doit être politiquement et juridiquement organisé, obéir à un gouvernement et à des lois communes et se trouver fixé sur un territoire. Il a donc été possible au Togo de réunir sous les mêmes lois des peuples ne se sentant pas appelés à VIvre en commun. A ce stade, la question se pose de savoir quel est au
(22) Cf. notamment: A. HAURIOU, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, Montchrestien, 1975, 6e édition; ]. CADART, Institutions politiques et droit constitutionnel, Paris, L.G.D.]., 1975, en deux tomes; G. BURDEAU, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, P.U.F., coll. Thémis, 16e édition, 1974; G. BURDEAU, Traité de science politique, Paris, L.G.D.]., 2e édition en 9 tomes, 1976; M. DUVERGER, Institutions politiques et droit constitutionnel, Paris, P.U.F., coll. Thémis, 2 vol. 13e édition, 1973; B. JEANNEAU, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, 3e édition, Dalloz, 1972; M. PRÉLOT, Institutions politiques et droit constitutionnel, 5e édition, Paris, Dalloz, 1972... (23) Pour Malraux, « l'esprit donne l'idée d'une nation, mais ce qui fait sa force sentimentale, c'est la communauté des rêves ». Cf. A. MALRAUX, La tentation de l'Occident, Paris, 1926. 20

point de vue historique l'ordre d'apparition de ces deux réalités: la nation avant l'Etat ou l'Etat avant la nation ou même apparition simultanée de la nation et de l'Etat. Selon les auteurs de droit constitutionnel (24), l'Etat ne fait que couronner une réalité sociologique préexistante, car dans les pays occidentaux, l'observation des faits démontre bien ce processus; la nation française par exemple a t'xisté avant l'apparition de l'Etat au XVlIesiècle; celui-ci n'a fait que couronner et consacrer un long travail historique au cours duquel s'est forgée une communauté de traditions, de besoins et d'aspirations entre les peuples n'ayant pas nécessairement de parenté ethnique ou linguistique... Dans les pays autrefois soumis à une autorité étrangère par suite du fait colonial, les Etats sont apparus aussitôt après la proclamation de l'indépendance politique sans que le temps ait permis que se forge entre les divers peuples de l'ancienne colonie cette communauté de traditions, de besoins et d'aspirations observée dans les Etats du Vieux Monde. Ici l'Etat apparaît donc le premier, ses nouveaux dirigeants devant s'efforcer ensuite de susciter une conscience nationale. Ainsi l'Etat Togolais existe juridiquement depuis le 27 avril 1960; l'idée de nation n'est évoquée réellement pour la première (ois qu'à partir de 1967. TI existe des exemples où le phénomène national s'est éveillé, avec la naissance de l'Etat, au cours des luttes armées contre « l'occupant étranger ». La présence de celuici sur le territoire de la colonie et sa politique d'oppression servent de point de départ pour un soulèvement général de tous les peuples du territoire contre la puissance colonisatrice. La communauté de besoins et d'aspirations se forge progressivement dans le maquis: ce fut le cas, entre autres, de l'Algérie. Ici il y a simultanéité entre l'éclosion de la nation et la naissance de l'Etat. Les deux se révèlent en même temps au sortir du maquis.

(24) Cf. note 22.

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