L'EFFRACTION

Publié par

L'effraction peut faire irruption de façon fracassante, en violant et en envahissant un territoire, ou à l'inverse agir en le vidant de sa substance, ne laissant que les traces de son passage. Dans tous les cas la violence est présente d'emblée, dans l'imprévu de l'acte, l'impossibilité de s'en défendre, entraînant l'incapacité de penser l'intrusion. L'effraction cause des blessures qui, ne pouvant être élaborées par l'appareil psychique, s'expriment alors à travers la maladie, les agressions, la toxicomanie. Recueil de textes qui illustrent et délimitent les contours d'une notion plus métaphorique que métapsychologique, qui a le mérite de nous permettre de penser certaines situations rencontrées dans la clinique comme dans l'environnement quotidien.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 65
Tags :
EAN13 : 9782296338029
Nombre de pages : 208
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'EFFRACTION
PAR-DELÀ LE TRAUMA Mônica Broquen
Jean-Claude Gernez
L'EFFRACTION
PAR-DELÀ LE TRAUMA
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5284-1 Collection "Sexualité Humaine"
dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet
série "Mémoire du temps"
"Sexualité humaine" offre un tremplin pour une ré-
flexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin
et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-
culturel, dans le temps et dans l'espace.
La sexualité ne peut être détachée de sa fonction sym-
bolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un
acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une
communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même.
Cette collection a pour objet de laisser la parole des
auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdis-
ciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psy-
chologie, la psychanalyse avec des ramifications multi-
ples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la
sociologie à l'anthropologie, etc.
Déjà paru :
Sexualité, mythes et culture, A. Durandeau, Ch. Vasseur-Faucon-
net.
J.-M. Sztalryd (ed.) L'intime civilisé,
Empreintes, sexualité et création, J. Mignot (ed.).
L'amour la mort, A. Durandeau (ed.).
Le sein, V. Bruillon.
Du corps à l'âme, S. Kepes-D.M. Levy.
En préparation :
L'adolescence, Dr Pierre Benghozi Introduction
« Notre parole, en archipel, nous offre après la douleur
et le désastre, des graines qu'elle rapporte des laudes de la
mort, ainsi que ses doigts chauds de les avoir cherchées.
René Char, Les Matinaux suivi de La Parole en archipel
Mônica Broquen
Ce numéro sur l'effraction est le prolongement d'une
table ronde que j'avais proposée dans le cadre de
l'enseignement de sexualité humaine à la faculté de Paris
Nord Bobigny. J'avais choisi le terrain de la clinique pour
parler de ce thème et fait intervenir des cliniciens en leur
demandant de développer une réflexion à la fois sur les
tenants et aboutissants de cette notion et sur la façon dont
l'effraction agit dans la vie des individus qui l'ont subie. Par
la suite, d'autres interventions (notamment une nouvelle et
une discussion) sont venues enrichir cette élaboration et
diversifier l'abord de la question.
Cette notion, plus métaphorique que métapsychologique,
a le mérite de nous permettre de penser certaines situations
rencontrées dans la clinique comme dans l'environnement
quotidien.
La notion d'effraction dans son acception la plus
courante est assimilée à la brisure d'une clôture, brisure qui
peut être accompagnée de dommages et engendrer, comme
dans le cas du vol, des transformations de contenu.
L'effraction est ainsi la rupture, violente ou insidieuse, d'une
enveloppe, accompagnée d'une autre violence, celle que
9 subit le contenu. Ou, plus précisément, du fait même de la
brisure de la paroi, il y a déjà transformation du contenu. La
brisure peut se faire par la pénétration d'un corps étranger
ou par un déferlement énergétique interne, et le contenant
peut être le corps, la peau, le moi, nos repères, notre système
d'appartenance, un monde culturel. Ainsi, le paradigme de
l'effraction serait le bris du système d'identification et/ou du
système de para-excitation tel que le définit Freud : un
appareil de protection psychique à l'endroit des excitations
externes. Il s'établit, selon Bion, en s'appuyant sur la relation
primaire à la mère : la mère joue au début le rôle de
contenant, afin que les pulsions qui envahissent l'enfant lui
soient retournées, une fois métabolisées par elle, sous une
forme acceptable. En remplissant ce rôle, la mère donne à
l'enfant la possibilité d'élaborer la pulsion en la rapportant à
une ébauche de représentation. Mais il y a des situations où
la mère, par sa propre problématique, ne peut pas remplir
cette fonction de contenant et envoie à l'enfant ses propres
excitations pulsionnelles : il s'installe alors chez l'enfant une
difficulté à distinguer l'origine externe ou interne de
l'excitation.
L'effraction peut faire irruption de façon fracassante, en
violant un territoire. Par exemple la bouffée délirante qui
envahit le sujet a valeur d'effraction pour l'appareil
psychique, l'inondant d'un trop-plein de mots et d'images
qui change sa relation au monde du sens et à la réalité. Elle
peut à l'inverse agir en vidant le contenant de sa substance
(sentiment de perte hémorragique), ne laissant que les traces
de son passage. L'inattendu et la soudaineté de l'intrusion
ou la fragilité du sujet face à l'irruption de l'effraction
délient d'importantes quantités d'énergie. L' afflux
énergétique submerge le moi qui ne peut plus fonctionner
comme barrière protectrice. Le débordement quantitatif
rompt l'équilibre psychique et l'excitation peut se décharger
soit dans l'action, soit dans l'organique. Dans ce cas, les
activités de représentation et de symbolisation sont
appauvries ou restent très rudimentaires.
Il ne s'agit pas toujours d'un moment unique
d'effraction. Cela peut se passer en plusieurs moments qui se
produisent de façon répétée, moments ponctuels et séparés,
non liés par une pensée qui permette d'en faire une histoire.
IO Le sujet se trouve alors dans l'impossibilité d'apporter une
interprétation ou de romancer ce qu'il subit. L'effraction
peut donc être le produit d'une accumulation d'événements
isolés mais répétés, elle peut aussi s'insérer à un moment du
développement de l'individu. Nous pouvons imaginer par
exemple l'intervention de facteurs effractifs chez le bébé aux
moments des différenciations des instances psychiques — une
situation possible serait avant l'instauration du langage et
pourrait laisser l'individu dépourvu de mots pour pouvoir se
remémorer les événements.
La possibilité de se défendre de l'intrusion effractante
change selon l'âge de l'individu, l'époque de la vie qu'il
traverse, ou le cumul des situations limites que le sujet a
vécues.
La violence est présente d'emblée, dans l'imprévu de
l'acte, l'impossibilité de s'en défendre, et dans l'incapacité
de penser l'intrusion. C'est une violence qui vient du dehors
ou du dedans, comme une pierre qui casse une vitre ou une
marmite à pression qui explose à l'intérieur de la maison.
A quelque moment qu'elle se situe, quelle qu'en soit la
forme, l'effraction cause des blessures qui ne peuvent pas
être élaborées par l'appareil psychique. Elle peut empêcher
de verbaliser la blessure, la laissant isolée, loin de la parole et
près du corps, enfermée dans un système où dominent
l'énergétique et la décharge. La blessure peut s'exprimer
alors à travers la maladie, les agressions, la toxicomanie. Elle
peut être plus sournoise et anéantir les fonctions vitales,
empêcher de penser, de sentir, d'être. L'effraction expulse la
durée, exile le temps de la pensée et la possibilité de
métaboliser la brisure. L'oubli n'a pas de place parce que la
« chose » n'est pas représentée.
Si j'ai choisi pour ce recueil la notion d'effraction et non
le concept de traumatisme dans son acception courante, c'est
que celui-ci fait référence à des situations beaucoup plus
élaborées et ne rend pas compte des éclatements non
symbolisés, par exemple des effondrements narcissiques. Le
fait que le traumatisme s'organise dans l'après-coup et soit
intimement lié à la sexualité lui permet d'être représenté,
d'être susceptible de refoulement et source de fantasme. Il
est liaison entre événements, donne lieu à une construction et
à un travail de symbolisation. Dans les catastrophes
1 1 narcissiques au contraire il y a rupture de la capacité de
fantasmer, il n'y a pas de refoulement, il n'y a que du
clivage.
S'agissant des effractions infantiles précoces, avec leur
déferlement sur un appareil psychique qui n'est pas
complètement constitué et des instances qui ne sont pas
complètement établies, elles entravent la capacité de
l'appareil psychique à transformer les situations
douloureuses en source de création et de changement.
On le voit, la notion d'effraction permet de saisir une
problématique qui semble sortir du cadre habituel de
l'analyse. Elle n'en relève pas moins du travail analytique.
L'analyste peut accepter de ressentir en lui-même des
sensations ou des affects qui sont en résonance avec des
parties clivées ou non langagières du patient. Il peut entendre
des tentatives de représentations autres que celles portées par
le langage. Cela semble particulièrement clair dans les prises
en charge des enfants où les gestes, les jeux pris dans la
rencontre peuvent devenir des ébauches d'élaboration d'une
problématique qui était hors langage ou non dicible.
S'agissant des adultes, même si le cheminement est plus
souterrain, des possibilités analogues existent. En les
accueillant, l'analyste peut lier ces éléments épars,
fragmentés, isolés, dans une construction qui leur donne du
sens. Pris dans le langage, ces éléments non langagiers
peuvent devenir source de fantasme et donner prise à une
élaboration. Pour pouvoir métaboliser ces cassures, il faut
créer une histoire qui fasse lien, qui fasse conte, comme une
lumière qui redéfinit l'espace en donnant une autre valeur
aux abîmes. Tout ce travail ne peut pas se faire sans
souffrance, ni sans acceptation de ce qui ne peut pas être
résolu.
Les textes qu'on va lire illustrent, pour certains, cette
approche, ils montrent aussi que nous pouvons prendre la
notion d'effraction sous d'autres angles.
Une nouvelle, écrite par Raymonde Arcier, nous fait entrer
de façon subtilement sensorielle dans le monde d'une fillette
qui subit la brutalité de la sexualité d'un adulte, sous le
regard indifférent de l'entourage. Gianna Tissier nous
raconte la cure d'une petite fille dans une situation d'abus
sexuel : elle nous propose l'exposé d'un travail tout en
12 finesse où il s'agit pour la fillette de maintenir une barrière
de protection psychique sans la transformer en prison. Après
avoir questionné la notion d'effraction, André Durandeau la
fait travailler à travers l'histoire d'un enfant abandonné dans
sa douleur et obligé au silence dans un monde où la seule
présence est celle des étoiles. Avec Odile Lesourne nous
quittons l'univers de l'enfance pour aborder la pathologie
alcoolique. Elle fait l'hypothèse que cette pathologie
s'explique par des événements effractants survenus dans
l'enfance, et montre comment les patients tentent, par la
boisson, de reconstruire une enveloppe de para-excitation
trop fragile. A travers quatre cas cliniques, Jean-Claude
Gernez met en parallèle des effractions d'origine externe
avec les envahissements pulsionnels qui provoquent la
résurgence de l'éprouvé du morcellement corporel. La
notion d'effraction paraît à Jean-Jacques Bonamour utile
pour théoriser certaines difficultés sévères rencontrées par le
thérapeute dans la prise en charge des psychotiques graves en
Hôpital de jour, elle lui permet de traduire en termes imagés
le vécu corporel que suscitent chez lui les mouvements infra-
verbaux du malade. Marie Konicheckis nous montre
comment l'urgence de la césarienne en cassant le rythme
naturel de l'accouchement agit comme une effraction. En
l'absence d'une explication du médecin, la mère reste livrée
à la culpabilité et à l'énigmatique. Nathan Wrobel, dans un
texte plein de sensibilité, décrit une solution possible pour
qu'une situation dramatique ne prenne pas valeur effractive.
Pierre Benghozi nous livre une réflexion théorique sur la
notion d'effraction, dans une approche familiale et groupale.
Il propose une réponse à l'effraction par le biais de
l'élaboration narrative, qu'il compare au rapiéçage d'un
tissu déchiré. Stéphanie Vasseur développe une réflexion sur
la douleur chronique qui apparaît comme un échec du
langage, une défaillance de la parole et de la pensée. Pour
conclure, le lecteur trouvera une méditation à plusieurs voix
(J.-J. Bonamour, M. Broquen, A. Durandeau, J.-C. Gernez,
D. Lévy, B. This, G. Tissier) qui explore les différents
chemins qui partent de l'effraction ou y ramènent : tour à
tour ils interrogent la grossesse et l'accouchement, la
sémiotique et la symbolisation, pour aboutir à la clinique.
13 Bibliographie
Pi( . R. (1962), Aux sources de l'expérience, Paris, PUE. 1979.
(1965), Tran.sformaiimis. Paris, PUE, 1982.
Dayan M., Trauma et devenir psychique, Paris, PUE, 1995.
14eleuze J.. Logique du Sens, Paris, Les Éditions de Minuit. Paris,
1969.
De M'i !tan, De l'art à la mort, Paris, Gallimard. 1977.
Ferenczi S..(1933), « Confusion de langues entre les adultes et
l'enfant », Psychanalyse 4, Payot, 1982.
1934), « Réflexion sur le traumatisme », Psychanalyse
4, Payot. 1982.
Freud S. (1895), La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF. 1956.
(1 914), « Pour introduire le narcissisme », La rie
sexuelle, Paris. PUE, 1969.
(1926), inhibition, symptôme et angoisse. Paris, PUE.
1968.
(1940), Abrégé de psychanalyse, Paris. PUE. 1975.
Green A,, Le folie privé. Paris, Gallimard, 1990.
Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris. PUE
1987.
Me Dougall J. , Theatres du corps. Paris, Gallimard 1989.
L'inhumain, 1988, 1.yoturd J.-E., Palis. Galilée ,
Paris. Grasset. 1994. 1\1..-1.‘..‘h M., A. l'(!iç« dans la hart,arie,
H0 , 1 P rtuadrurex et ,riuultions limites de la psychanalyse.
Paris. PUE, 1991.
ss a .0ri Dunod, 1992, ' a
14
L'oncle
Raymonde Arcier
—Zoé, tu viens te promener avec moi à vélo ?
Rose de plaisir mais craintive, l'enfant lève les yeux vers
l'homme âgé et lui répond :
—Si tu veux mon oncle.
Il la soulève alors au-dessus du porte-bagages qu'elle
s'apprête à enfourcher, pour l'installer d'autorité en
amazone.
Étonnée, elle se dit : « Il est fou ! Il ne voit pas qu'on se
tient moins bien comme ça ! »
A son tour le vieux monte sur l'engin et l'entraîne
instable et le dos tordu, sur le chemin pierreux où ils
disparaissent. Le coeur lourd, elle emporte un long
gémissement de tante Fifi qui se lamente seule dans la
maison.
« Tante Fifi m'a même pas embrassée à mon arrivée ». se
rappelle-t-elle.
Au contraire, à son approche elle s'était évaporée dans les
recoins de la maison, gémissante et farouche.
Pourquoi quand j'arrive dans une pièce, tante Fifi en
part en geignant ? »
A présent, si elles se croisent par mégarde dans la
demeure, elles sursautent mutuellement et Zoé a vite compris
qu'elle ne devait pas s'attarder à l'intérieur.
« Elle est bizarre. Et pourquoi son bonhomme me regarde
tout le temps ? » se souvient-elle, incommodée par ce dos
trop proche.
I5
Le plaisir de rouler lui fait oublier son malaise. Elle frôle
le défilé rapide des buissons peints à coups de rayons de
soleil qui l'éblouit d'éclairs lumineux. Les couleurs sont si
belles qu'elle ferme très fort les yeux pour les imprimer dans
sa mémoire en même temps qu'elle prie le ciel pour
l'exaucer :
« Faites Mon Dieu, que j'aie ma boîte de crayons de
couleurs à Noël ! »
Face à l'azur, les yeux toujours clos, elle se fait toute
molle pour mieux sentir le vent de la vitesse. Elle pivote
nonchalamment le torse, elle tourne, tourne, tourne,
voluptueuse, et cette valse lente lui fait vraiment pousser des
ailes :
«Je suis une mouette qui plane au ras de la mer et qui
remonte très haut dans le ciel ».
Ses yeux s'entrouvrent et se heurtent au mur vivant et
énigmatique qui la conduit on ne sait où, dans sa position
inconfortable en équilibre précaire. Elle se tracasse :
« Tante Fifi est malheureuse avec ce mari-là. Si elle se
plaint trop fort, il la gronde plus fort encore ! Il fait peur !
Elle s'enfuyait alors, pour se protéger de lui, comme elle
s'enfuyait devant Zoé.
« Pourquoi elle me laisse toujours seule avec son
monsieur ? Et pourquoi elle mange jamais avec nous ? »
Les repas et les leçons terminés, elle attendait que Zoé
quitte les lieux pour faire son métier de ménagère.
Sa silhouette était longue et mince, son large regard noir
cerné de malheur était auréolé d'une chevelure en bataille
épaisse et blanche.
« Elle est vraiment bizarre ! Elle aussi, elle fait peur !
Zoé referme en elle son regard et savoure son envol, seule
sur le vélo : une myriade de petits nuages floconneux lui sert
de toboggan, ils roulent, s'entrechoquent et rebondissent
pour l'entraîner dans une chevauchée fantastique.
« J'ai que six ans et demi et je dois attendre bien
longtemps avant d'avoir ma bicyclette », soupire-t-elle.
C'est le jour triomphant de son certificat d'études qui le
lui offrira.
« Je vous aurai tous les deux », se jure-t-elle.
Les cahots devenus incessants l'obligent à sortir de son
rêve. Elle rebondit sur son siège dur ; cramponnée à la selle,
16 elle a mal aux bras ; ses jambes sont fouettées et son
postérieur douloureux. Elle frissonne inconsciemment tandis
que son regard s'évade sur un papillon qui se pose au creux
de sa robe. Il déploie fièrement ses ailes jaunes-oranges avec
des points noirs ; il s'évente élégamment et cherche au coeur
des fleurs en tissu le nectar qui étanchera sa soif. Déçu, il
repart toujours altéré.
Depuis un long moment on n'entendait plus que le bruit
du vélo, le froissement des arbustes sur l'équipée et le souffle
court du conducteur. Zoé relève le nez. L'oncle s'enfonce
dans des chemins pentus et sauvages, il peine entre les
buissons de plus en plus rapprochés ; obstiné, il fend ce puits
de verdure pour l'entraîner toujours plus loin. Incapable de
rouler plus avant, l'homme descend et d'un seul bras la
ceinture, la soulève et la dépose à terre.
Le chemin a disparu envahi par une profonde végétation
sombre et anarchique. Des noisetiers, des églantiers, des
sureaux, des arbousiers, des arbrisseaux multiples poussent
farouchement. Ils sont éparpillés en bosquets ; des arbres s' y
mêlent. Des plantes très hautes par endroits s'enlacent ; on y
voit fougères et orties. Ailleurs comme par miracle, éclatent
des petits mouchoirs de poche tapissés simplement d'une
herbe grasse et courte.
De cette excavation humide, l'enfant lève les yeux vers le
trajet parcouru qui est devenu une montagne et dans ce
gouffre du bout du monde, elle est minuscule et perdue.
Elle frisonne et gémit intérieurement : « Maman, pourquoi
tu m'as laissée partir ? »
Accompagné de sa bicyclette, l'homme se dirige vers la
trouée la mieux cernée ; sur l'un des bas-côtés il lâche
l'engin qui rebondit souplement sur la broussaille, presque
sans bruit. Face à la fillette, il se déboutonne la veste et
soigneusement tout autour d'elle lui aplatit la robe ; il la
soulève sous le fessier bien moulé dans la jupette, tout en lui
plaquant de chaque côté les deux bras, afin de la ligoter
totalement. Visage, contre visage, il lui commande :
— Embrasse moi.
Elle l'embrasse sur la joue.
— Embrasse moi dans le cou.
Elle l'embrasse dans le cou.
— De l'autre côté.
17 Elle l'embrasse dans le cou de l'autre côté.
Très fort de son bras droit, il la moule sur lui, tandis que
sa main gauche écarte les pans de sa veste. Il presse les petites
fesses en cherchant la bonne hauteur, il s'arc-boute le ventre
en avant, les jambes écartées.
Entièrement à sa merci, Zoé commence à souffrir dans
cette étreinte, le nez pincé elle respire avec difficulté et son
dos devient douloureux.
Sa mère lui avait dit :
—Il faut que tu te retapes. Ce grand mois supplémentaire à
la campagne te fera le plus grand bien.
Butée, elle avait répondu :
—Je veux pas y aller. Je veux repartir avec vous tous.
La mère avait expliqué gentiment :
—Tu manges comme un oiseau. Chez l'oncle qui n'est
pas dans l'embarras, il y a plein de bonnes choses tu
retrouveras l'appétit.
Elle n'avait rien voulu entendre.
—Fanfan mange aussi comme un oiseau.
La mère avait expliqué une fois de plus :
—Ce n'est pas pareil, Fanfan doit être sur Paris pour voir
les médecins, à cause de son dos.
L'homme lui tire très fort les bras dans le dos pour mieux
s'offrir le petit ventre qui ne peut plus se défendre du sien.
Une gigue s'amorce. Telle une poupée de son, Zoé est
manipulée de haut en bas, plaquée, pressée sur le corps de
l'homme qui se cambre quand elle est en haut et se penche
quand il la glisse en bas.
En bas, elle se retrouvait entre les grandes cuisses, la tête
appuyée sur une sorte de caillou. En haut, son visage restait
au niveau des épaules afin que son bas-ventre soit frotté sur
cette pierre qu'il avait entre les jambes. Là, il s'attardait avec
des frictionnements courts et accélérés qui finissaient par lui
brûler le pubis même à travers sa robe.
L'oncle, est rouge et ruisselant de sueur, il dégage de
1' odeur.
Sa mère lui avait dit :
—Tu verras, il est très gentil. Il sera comme un second
grand-père. Tu aimes bien Pépé ?
—Oui.
18 —Alors tu l'aimeras aussi.
-- Je veux pas partir. Je veux rester avec vous.
—Zoé, ça suffit maintenant ! Tu feras ce qu'on te dira !
Sa mère agacée, l'avait secouée par le bras.
Jamais elle n'avait quitté sa famille. Apeurée d'être seule
chez ces parents inconnus d'elle, elle était restée tremblante
sur ses jambes.
Il passe sa robe entre ses cuisses comme pour lui fabriquer
une seconde culotte, en même temps, il lui prend chaque
mollet qu'il balance sur chacune de ses hanches, ainsi à
cheval sur sa bedaine en avant, il la tapote là où c'est dur
dans une posture grotesque.
Sa mère lui avait dit :
—Tu ne dois pas parler ainsi de tante Fifi. Elle n'est pas
folle mais simplement bizarre. Elle est très douce. Elle peut
remplacer ta grand-mère que tu n'as pas connue puisque
c'est la soeur de Mémé.
—J'aime pas les personnes bizarres, elles font peur. Je
veux rentrer avec vous.
Zoé, si tu continues je vais encore me fâcher, avait
sermonné la mère.
Maintenue collée à lui, il ressort la robe d'entre ses jambes
et lui replace les bras bien en arrière qu'il maintient d'une
seule main, alors que l'autre s'imprime sur son postérieur, un
doigt couché dedans.
Sa mère lui avait dit :
—Regarde, je mets ton carnet de tickets d'alimentation
dans ta musette. Il est aussi précieux que de l'or et tu en es
responsable. Sitôt arrivée, tu le remets à l'oncle qui te le
redonnera le jour de ton retour.
Elle avait hoché la tête, incapable de répondre.
L'homme a cessé de se démener tel un diable. Il la
malaxe de haut en bas en la bougeant faiblement, il la broie
de plus en plus fort, de plus en plus profondément, comme
pour se clouer sur elle.
Sa mère lui avait répété :
—Tu écoutes bien ! Ton carnet de tickets est la chose la
plus importante que tu portes et si tu le perdais toute la
famille en souffrirait. Elle avait répondu :
—Je comprends maman, c'est un trésor, jamais j'oublierai.
19 L'oncle devient pressé, avec diligence il la dépose sur le
sol et le dos à la fillette, près du vélo, il se retrouve les jambes
écartées, la panse en avant ; ses deux bras s'agitent dans des
mouvements saccadés.
Figée sur l'herbe, le visage aminci, le regard agrandi, Zoé
ne bouge que ses grands yeux comme bougeraient deux
caméras. Elle respire librement mais effarée pense :
« Et en plus, ça lui donne envie de pisser ! Et de quelle
façon ! Pouah ! Quelle poubelle ! »
Sa gymnastique ridicule terminée, il revient vers elle en
s'essuyant le visage dans un grand mouchoir à carreaux
noirs et blancs. Il lui soulève la robe pour l'examiner en
dessous, il lui remonte le slip à peine glissé, rabat la jupette
qu'il lisse soigneusement, il range son mouchoir pour sortir
un peigne et lui recoiffe la chevelure en bataille. En se
repeignant à son tour, il lui recommande rude et sévère :
— Et rien de tout cela à personne ! Tu entends !
Muette, Zoé acquiesce du menton. Il récupère sa
bicyclette et amorce avec elle la montée de la pente du
retour. Sans précaution pour les branches qu'il pourfend de
sa large poitrine, l'oncle grimpe d'un grand pas égal sans
plus s'occuper de la gamine. Derrière, elle le suit comme un
chaton apeuré. Elle s'éloigne de lui légèrement pour ne plus
être flagellée par les broussailles qu'il lui renvoie
méchamment. Son corps s'étonne de sentir comme autant de
douleurs chaque épine, chaque ortie, chaque feuille, chaque
fleur, chaque effleurement, alors qu'habituellement la nature
entière n'était pour elle que générosité et ravissement. Des
mains crochues, pour la retenir, l'égratignent. Elle est toute
barbouillée, essoufflée et très fatiguée.
L'oncle là-haut l'attend sur le chemin plat. Elle vient à lui
le plus vite possible pour se laisser installer en amazone
derrière la selle, sans plus d'étonnement.
Le conducteur pédale tranquillement. Serein, il roule vers
« La Broderie » qui apparaît éclatante sous un soleil de fin
d'après-midi d'été. Une dentelle formée par les briques
rouges, ocres, roses et jaune paille illumine la façade entière.
Cette toile d'araignée lumineuse retient une proie qui pleure
sans larmes en les voyant venir. Zoé a peur.
— Avale !
20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.