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L'émigration réunionnaise en France

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446 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296283541
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L'émigration

réunionnaise

en France

@ L'HARMA TI AN, 1994

ISBN 2-7384-2202-0

Albert
,

WEBER
,

L'EMIGRATION

REUNIONNAISE

EN FRANCE

EDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

A Thérèse et Aloyse, mes parents

IINous étions des chercheurs dlor avant dlêtre des émigrésll Alain Lorraine, "Sur Ie Black"

IIChaque voyage est un retour Au fond de nos êtres Où les civilisations Se font, se défont Pour se refondre ailleurs Là où le passé ne sloublie pas Dans le ciment dlune vie. Il Gilbert Aubry, "Départs"

ÉCOUTE, ÉCOUTE La lame de mer Elle s'étale en douceur sur le sable Elle chatouille le limon/ elle fait danser les algues Elle s'éclate en bouquet/ en fleuri aux arêtes du cap Elle expire dans le trou du souffleur Tu vas dire C'est le gouffre/ ce n'est pas le gouffre Tu rêves, tu as peur (crèves) A Salamber, dans le quartier des Grands Bois Salangane/ l'hirondelle de mer, plane sur les hautes vagues Les licornes/ elles/ jouent en soeurs avec la ligne du pêcheur Zoumar / la langouste se cache entre les pierres Elle craint que le filet ne l'enchaîne Elle épouse le courant/ elle gagne le grand large Comme une fourmi grand galop Tu veux marcher sur les traces de tes traces Mais. .. Tu trébuches Ta tête se brise Il n'y a personne pour te dire/ personne pour te parler Tu n'avances plus/ tu ne cours plus Tu tournes en rond Tu te bloques comme un réveil usé qui a trop tic-tacqué Tu ne veux pas Tu ne peux pas te décider Alors tu dis Il vaut mieux vivre un rêve zamal Il vaut mieux aller dans les Hauts/planer comme un oiseau Mais.. . 9

Lorsque tu retombes Tu ne vois plus Le venti la brise/ le soleil qui caresse les fougères Tu ne cherches même plus le trèfle à quatre feuilles Ce pays / tu ne vois plus sa beauté Tu parles seulement de misère Tu regardes l'avion dans les airs Tu imagines/ tu imagines Mais Il n'y a personne pour te dire Il n'y a personne pour te raconter Alors je dis Ouvre grands tes yeux I$egarde la te~re Ecarte tes oreIlles Écoute, écoute Cause, toi! / raconte, toi! AKOUf, AKOUf Lanm la mer I kraz ti dousman Li digdig limon/ Ii fé dans zalg Li pèt an bouké/ an fier dann bordaz kap Li soupling dann trou soufler Wadi Sa 10 gouf/ sa pa 10 gouf Ou êv, ou la per Salanber la ba, kartyié granboi Salangane zirondel do mer lé an planaz dosi roulo dolo Likome azot/ an sèr i zoué ek la lign péser Zoumar i kasyèt dann galé Li la pér la sinn i kros son gran pat Li suiv kouran pou trouv in not léspasman... An fourmi gran galo Ou vé mars si la tras out tras Mé. .. Ou maykal Out tèt i kas Napoin persone pou di aoul pou koz sanm ou Ou mars pi 10

Ou au Ou Ou

kour pi block konm in vyé révey la tro tiktaké vé pa, gingn pa désidé Alor ou di

Vodomyé batkaré dann rèv zamalé Vodomyé mont dann lé 0/ vol konm in ti zoizo

Mé.. .
Kan ou artonm atér Ou oi pi, Lo van/ la briz/ soley karès fouzer au rod minm pif in ti trèf katfey Péi là/ ou oi pi son pétar kouler au koz solman son mizer Ou gard laviyon dann lé zér O'Umazine/ ou mazine / ou mazine Mé. .. La poin persone pou di aou La poin persone pou rakont aou Domoun i koz pi Alor mi di Rouver gran ton zyé Rogard la ter Kart gran ton paviyon Akout, akout Koz aou ! rakont aou... Texte inédit de Gilbert Pounia

Il

Tout commence et tout s'achève à l'aéroport de Gillot. Déchirements et retrouvailles. Résignation et enthousiasme. Sentiments enfouis et exubérance communicative. Dans cet aéroport entre champs de canne et océan Indien, à quelques minutes de la ville la plus peuplée d'un département français d!;outre-mer, le coeur de La Réunion bat quotidiennement la chamade au rythme de Boeings qui atterrissent et décollent. Tranches de vie éternellement recommencées, vécues par les uns, subies par les autres. Moments d'intense émotion, même lorsque l'avion n'est plus qu'un minuscule point noir happé presque immédiatement par le bleu du ciel. Un important pan de la mémoire collective réunionnaise s'effrite doucement. Inéluctablement. Les avions ont en effet pris la relève des bateaux accostant et s'éloignant du port de la Pointe des Galets. Le souvenir des interminables traversées qui contournaient le continent africain ou empruntaient le canal de Suez disparaît peu à peu, désormais remplacé par cet aéroport ultramoderne. Un lieu de passage obligé pour le Réunionnais souhaitant voyager ou contraint au départ. Ici tout est bruit, couleurs, cris. Et dans le souvenir de ceux qui, bon gré mal gré, s'envolent vers des ailleurs espérés meilleurs, l'image de Gillot demeure forte. Une image que l'éloignement et le temps ne peuvent pas effacer. A 12 000 km de là, après une douzaine d'heure~ de vol, Orly et Roissy sont évidemment dépourvus du même attrait. Egarés dans des banlieues, cerclés d'autoroutes sur de grands espaces froids et anonymes. On ne s'y attarde guère, juste le temps d'enregistrer ou de récupérer ses bagages. Oui, Gillot, c'est autre chose!... D'emblée une précision s'impose. Plutôt que d'employer le mot "métropole': - à mon avis un terme aux relents colonialistes - je parle de la France. Evidemment, dans les propos retranscrits, je reprends le mot adopté par la personne rencontrée, qu'elle me parle de "métropole" ou de "France". L'Hexagone n'a pas grand chose à voir avec La Réunion: éloignement, saisons, manières de penser, de parler et d'agir. Après 12 ans de journalisme consacrés à l'océan Indien, dont 9 sur La Réunion il m'a été facile d'entrer en contact avec des Réunionnais d'horizons très divers. Je ne leur ai pas soumis un questionnaire détaillé à l'avance. Chaque entretien reposait sur quelques points de repère pour une conversation enregistrée qui a souvent duré plus d'une heure. Mes questions étaient simples: 13

- pourquoi et quand avez-vous quitté La Réunion? - quelles ont été vos principales difficultés et réussites depuis votre arrivée en France? - quels conseils donneriez-vous à un Réunionnais avant de venir en France? C'est tout, rien de moins, rien de plus. Et c'est à partir de ces quelques interrogations que s'est engagée une discussion franche. Sur plus de 200 personnes contactées à Paris et en banlieue, en province et à La Réunion, moins d'une dizaine ont refusé de me recevoir. J'ai aussi respecté l'anonymat de celles et ceux qui ont accepté de s'exprimer avec la garantie que leur identité ne soit pas révélée. Des Réunionnaises et des Réunionnais de toutes origines ethniques et sociales avec des engagements politiques opposés et des expériences professionnelles très différentes m'ont raconté leur vie. Sans dramatisation ni embellissement. Ils ont tout simplement laissé libre cours à ce qui leur tenait à coeur. La plupart s'expriment ici pour la première fois .~urleur expérience loin de la terre natale. Certains ont accepté d'aller au-delà de leur image publique créée par les médias réunionnais ou nationaux. Ils ont eu le courage de parler des coulisses de leur réussite. L'émigration réunionnaise transporte tellement de fausses images. Et tant de mythes dissimulent des échecs ou des frustrations. Tant de zones d'ombres et de lumières s'y côtoient et se superposent bien plus souvent qu'on ne l'imagine. Pour une poignée de jeunes égarés du côté du quartier des Halles, pour quelques chanteurs surtout connus sur leur île natale et dans les associations réunionnaises, combien d'existences quotidiennes sans relief particulier ? Complexe, paradoxale, contradictoire aussi... Cette communauté prend des allures de puzzle aux pièces disséminées à travers l'Hexagone et souvent mal agencées. Et peut-on vraiment employer l'expression de "communauté réunionnaise"? Les témoignages recueillis et réactualisés entre 1987 et 1993, les expériences évoquées, les confidences transmises, tout reflète en effet une réalité dont on parle habituellement peu. Voire pas du tout. Pudeur, honte, discrétion: à chacun ses motivations profondes pour cacher aux proches et aux amis sa "vraie vie" loin de l'île natale. Né d'une collaboration toujours empreinte de confiance partagée, ce livre a été écrit pour que soit enfin exposée une photo bien contrastée des aspects visibles et ignorés de l'émigration réunionnaise. Il n'aurait jamais pu être rédigé sans les personnes qui ont accepté de me consacrer selon leur disponibilité quelques minutes au téléphone ou bien une heure ou une après-midi à leur bureau ou leur domicile. Que chacune d'entre elles soit remerciée pour les confidences livrées, les archives montrées, les documents prêtés. Autant d'émotions découvertes voire de secrets partagés dont certains, trop intimes, demeureront comme 'convenu inconnus des lecteurs. Bien sûr, il n'était pas possible de publier dans leur intégralité toutes les conversations enregistrées à travers l'Hexagone et à La Réunion' Il a fallu supprimer de nombreux extraits d'interviews pour éviter les inévitables redites d'un témoignage à l'autre. Même observation 14

- qui êtes-vous?

dans le choix des exemples confirmant tel ou tel aspect de l'émigration réunionnaise. Idem pour la sélection des citations extraites de dizaines de kilos d'archives. Il fallait rester à tout prix "raisonnable" quant aux conditions techniques d'édition. Il était hors de question de mettre sur le marché un ouvrage de plus de 700 pages - longueur de la première version du manuscrit - sans le rendre indigeste et illisible Dans ce livre vous ne trouverez donc pas les témoignages de TOUS les sportifs, TOUS les créateurs, TOUS les présidents d'association ou bien TOUS les créateurs d'entreprises nés à La Réunion et installés en France. Je ne propose pas un "Who's who" de l'élite réunionnaise établie à Paris et en province, ni un échantillon représentatif d'une diaspora plus que jamais en quête d'identité. Ce livre n'est pas une étude sociologique. Encore moins une thèse pour amateurs de statistiques et de tableaux comparatifs. Il s'agit d'une photo prise à un moment donné - les années 87-93 - d'une réalité aux contours parfois indiscernables: la "vraie vie des Réunionnais en France" au-delà des tabous et des non-dits, des vérités dissimulées à la famille et aux amIS.

15

" LES CAUSES DU DEPART

,

LA REUNION,

UNE ILE MALADE

Située dans le sud-est de l'océan Indien, La Réunion forme avec l'île Maurice et Rodrigues l'archipel des Mascareignes. Avec 2 512 km2 et 207 km de tour, cette île est grande comme le tiers de la Corse. Elle se trouve dans l'hémisphère sud par 231 degrés 5 de latitude Sud et 55 degrés 29 de longitude Est. A vol d'oiseau, voici les principales distances entre Saint-Denis, la ville la plus peuplée de l'outre-mer français et : - Paris: 9 180 km - Antananarivo (Madagascar) : 880 km - Port-Louis (Maurice): 210 km - Moroni (Comores ): 1 600 km - Djibouti: 3680 km - Johannesburg (Afrique du Sud) : 2 865 km - Bombay (Inde) : 4 600 km Entre cyclones et éruptions volcaniques Point culminant avec 3 069 mètres, le Piton des Neiges est aussi le point de convergence des trois cirques (Mafate, Salazie et Cilaos), résultat de l'effondrement du massif ancien lorsque l'île a pris sa forme actuelle. Montagneuse aux deux tiers, La Réunion comprend deux régions climatiques liées au relief et au régime des alizés. A l'est la côte au vent, humide, et à l'ouest, la côte sous le vent, sèche. L'île appartient aux pays tropicaux avec un climat atténué par l'océan, les alizés et l'altitude. Elle est également dotée de nombreux microclimats. La température est variable, de 32° C à 18° C l'été, et de 18° C à 4° C l'hiver (en montagne). Il n'existe que deux saisons, l'hiver frais et sec (mai à novembre) et l'été chaud et humide (novembre à mai). La température de l'eau demeure tout au long de l'année à 25 ° C. "Et tu as crevé l'océan au bout d'une lutte sauvage Mettant tout à feu et à sang sur ton passage Et comme l'enfant qui va naître au milieu des pires souffrances 19

D'une mère qui va connaître la plus étrange des naissances. Je t'imagine Mon île Fille de flamme, prisonnière des eaux Roulant des laves, arrachant des sanglots Aux vagues brûlantes d'amour Comme un enfant, tu vis le jour". Jacqueline Farreyrol, "Naissance d'une île" Selon Wilfrid Bertile,maître de conférences à l'Université de Saint-Denis et auteur d'un Atlas Thématique et Régional, l'île de La Réunion n'est que la partie émergée d'une énorme construction volcanique de 7 000 mètres de hauteur qui repose sur le plancher océanique à 4 000 mètres. Elle se situe sur un rift - une profonde cassure de l'écorce terrestre - dont l'activité s'est arrêtée depuis environ 65 millions d'années. Ce rift fossile se serait réactivé il y a 3 millions d'années, provoquant une activité volcanique à laquelle l'île doit son existence. La Réunion possède deux cônes volcaniques jumelés. Le plus ancien et le plus important, le Piton des Neiges, est éteint depuis 30 000 ans. Sur son flanc oriental est apparu voilà 35 000 ans le Piton de la Fournaise, un volcan en activité. Ses éruptions se répètent en moyenne tous les dix mois. Grâce aux reportages télévisés et aux campagnes touristiques, elles ont fortement contribué à la naissance du célèbre slogan "l'île à grand spectacle". Réputée pour son volcan, La Réunion l'est tout autant pour ses cyclones tropicaux qui peuvent atteindre 200 à 300 km à l'heure, et qui sont accompagnés de pluies diluviennes. A titre d'exemple, les 28-29 janvier 1989, le cyclone Firinga a provoqué la mort de plusieurs personnes et momentanément privé d'eau potable plus de 100 000 personnes. De nombreuses habitations ont été détruites et le réseau routier fortement endommagé. Ce cyclone a occasionné des vents de plus de 220 km/heure, dont on avait oublié l'existence depuis bon nombre d'années telles les rafales subies en 1948 (340 km/heure) ou en 1961 (265 km/h). Une histoire marquée par l'esclavage Connue des navigateurs arabes et portugais bien avant le 16ème siècle, La Réunion reste déserte jusqu'au milieu du 17ème siècle. Elle apparaît en 1504 sur un portulan. - une ancienne carte marine - sous le vocable arabe de "Dina Morgabin", et en 1518 sous celui de "Santa Appolonia", avant de devenir "île Bourbon" en 1649. Reconnue par la France en 1642, elle est habitée pour la première fois quatre ans plus tard par 12 mutins chassés de l'île voisine, l'île de France, aujourd'hui l'île Maurice. Cédée à la Compagnie des Indes en 1664, l'île devient une escale bien équipée sur la route maritime des Indes. Mais il faudra attendre le 18ème siècle pour qu'un projet cohérent d'aménagement y soit effectué à l'initiative de Mahé de Labourdonnais alors gouverneur des deux 20

principales îles des Mascareignes. Maurice devient alors "le port" et La Réunion "le grenier". Tandis que les terres de l'île sont distribuées aux colons blancs d'origine française sous forme de concessions s'étendant "du battant des lames au sommet des montagnes", la traite des esclaves est mise en place notamment avec les côtes d'Afrique orientale et de Madagascar. Aucune culture, notamment celle du café considérée comme culture de base d'exportation, ne parvient cependant à s'imposer vraiment. L'île devient en 1793 "île de La Réunion", et continue à subir l'esclavage pourtant aboli l'année suivante à Paris. Baptisée quelque temps "île Bonaparte", elle est anglaise de 1810 à 1814 suite à l'invasion britannique. Le Traité de Paris du 30 mai 1814 rend l'île à la France tandis que Maurice et Rodrigues demeurent sous régime britannique jusqu'à leur accession à l'indépendance en 1968 au sein d'une seule nation. La Réunion se transforme alors en "île à sucre", la France ayant perdu Saint-Domingue jusqu'alors l'une des principales colonies productrices de canne. La production sucrière va considérablement modifier les conditions de vie et de travail des habitants. Elle exige en effet une abondante main-d'oeuvre. L'abolition de l'esclavage annoncée le 20 décembre 1848 à Saint-Denis par Sarda Garriga met fin à la traite. Cette "version officielle "est remise en question en janvier 1989 dans la revue culturelle "Expressions". L'historien Sudel Fuma, chargé de cours à l'Université de La Réunion, y affirme: "Prétendre que l'abolition de l'esclavage prononcée par le décret du 27 avril 1848 a réglé définitivement les problèmes de la traite des esclaves dans les Mascareignes est la plus grossière des erreurs historiques. En effet, jusqu'à la fin du 19ème siècle, les îles de l'océan Indien et en particulier l'île de La Réunion, colonie française où 62 000 esclaves avaient été affranchis, a continué à recevoir par milliers des Africains esclaves achetés frauduleusement avec ou sans la complicité des autorités coloniales de la période, sur la côte orientale de l'Afrique". L'abolition de l'esclavage de 1848, aujourd'hui célébrée par un jour férié - le 20 décembre - incite les colons blancs à faire. venir sur les exploitations agricoles des immigrés "engagés" dont les Indiens tamouls constituent les principaux contingents. "Le 20 décembre 1848 enfin, il y a 140 ans aujourd'hui même, sans violence, près de 60% de la population de l'île, 58 308 esclaves exactement parvenaient à la dignité d'hommes libres. Un pas essentiel était fait vers le respect de la dignité humaine" explique en, 1988 Robert Gauvin, président du Comité pour la Culture, l'Education et l'Environnement de La Réunion dans un discours prononcé à l'attention de Louis Le Pensec, alors ministre des DOM-TOM La crise des années 1860 qui frappe l'industrie sucrière, et les divers cataclysmes subis à cette époque (cyclones, épidémies) bouleversent le fonctionnement de la société coloniale. Un coup d'arrêt est également donné à l'immigration des engagés, tandis que la population est renforcée par l'arrivée de milliers d'Indiens musulmans et de Chinois. 21

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale vécue par La Réunion en autarcie à cause du blocus, l'île devient un département français d'outre-mer sur proposition de loi présentée par les députés de La Réunion et des Antilles, et adoptée par l'Assemblée nationale le 19 mars 1946. A cette date, elle offre "tous les signes du sous-développement", selon l'expression employée par Daniel Lefèvre, maître de conférences à l'Université de La Réunion dans "L'Encyclopédie Universalis: "Souséquipement, surpopulation (225 000 habitants) en dépit d'un état sanitaire défectueux, économie d'exportation dépendante de la métropole et dominée par la canne à sucre à laquelle correspond une société bipolaire de plantation où règne une oligarchie blanche de grands propriétaires et de commerçants, tandis que la masse de la population est plongée dans la misère. Député de La Réunion de 1963 à 1988, Michel Debré a longtemps bénéficié d'une influence nationale permettant le déblocage de dossiers destinés à améliorer les conditions de vie des Réunionnais. Une influence d'autant plus efficace que l'ancien Premier ministre (195962) du Général de Gaull~ a occupé plusieurs postes-clés dans divers gouvernements tels que l'Economie et les Finances de janvier 66 à juin 68, les Affaires étrangères de juin 68 à juin 69, la Défense Nationale de juin 69 à mars 73. Un bilan très positif de ces améliorations matérielles est présenté dans le bulletin de la FNARM en juin 1988. Ce constat bénéficie d'une énumération forcément él<?gieuse pour celui qui était alors présigent d'honneur de la fédération: "Au moment où ce grand homme d'Etat, d'une loyauté et d'une fidélité intransigeante, cesse de les représenter, les Réunionnais ne peuvent s'empêcher d'évoquer le chemin qu'ils ont parcouru avec lui. Pendant le quart du siècle écoulé, l'île s'est métamorphosée. L'infrastructure routière a été profondément transformée et les communications avec la Métropole, devenues plus nombreuses, tendent à devenir abordables. Des cités H.L.M. ont vu le jour et une politique de l'habitat a été mise en place. L'instruction s'est développée, des cantines scolaires ont dispensé aux élèves une nourriture plus abondante. Des établissements d'enseignement secondaire, technique, supérieur, une école militaire, des centres de formation professionnelle ont été créés. Des hôpitaux modernes et parfaitement équipés ont été construits. La Réunion a resserré ses liens géographiques avec la Métropole et les Réunionnais venus s'établir dans l'Hexagone, prenant conscience de leur représentativité et de l'apport qu'ils font à la communauté nationale, s'organisent pour affirmer leur personnalité culturelle. Cette évolution ne peut être que le résultat d'une action persévérante, permanente, continue ". Cette vision idyllique est remise en question dans divers chapitres de ce livre. En effet, s'il est évident que les initiatives de Michel Debré ont contribué au développement matériel de l'île, son approche de l'identité réunionnaise n'a jamais accepté les évidentes spécificités d'un peuple à part entière. Et il est bon d'offrir un contrepoids à ce flot de louanges en se souvenant par exemple du bilan dressé en 1983 par le Père Félix Rivière, 22

It fondateur de l'Aumônerie des Réunionnais en France, dans son livre Au

Rendez-vous des Pauvresl1: "On claironne trop ce que la France y a réalisé. Certes, c'est justice de reconnaître le bond en avant accompli sur le plan de l'habitat, de l'infrastructure, des écoles,... On se vante de la très belle et très. meurtrière route en corniche, "gloire de la France" dans l'océan Indien. Le niveau de vie sociale a progressé, certes, depuis une vingtaine d'années. Il serait injuste de ne pas le reconnaître. Mais personnellement je pense que, devant l'existence trop réelle de la pauvreté encore si étalée, l'on devrait avoir un peu plus de pudeur avant de se vanter, par égard aux pauvres. Car la misère en beaucoup de cas et la pauvreté, conditions sociales et vitales de très nombreuses familles, sont la honte permanente d'une certaine richesse qui les côtoie". "Le type avait bu et s'était allongé au travers de la route Car il avait sommeil Sa case avait disparu dans le vague d'un paysage idyllique papayers, paille-en-queue, cocotiers, soleil Toutes ces lyreloques des poèmes et des cartes postales Le type avait bu et ne comprenait plus où rampait sa case, dans le toc de l'île où pleurait sa misère" Claire Karm, "Rue d'Après" Effectivement, La Réunion est une terre de contrastes par excellence. Certes, en 1989, l'impôt de solidarité sur la fortune a été payé par "seulement" 275 contribuables, soit 0,17 % du total des ménages et 0,75 % des foyers imposés. "Avec un versement moyen de 24 900 francs par contribuable astreint à l'ISF. La Réunion se situe au 53ème rang des départements français et au dernier des DOM" reconnaît Hubert Gerbeau dans "L'Encyclopaedia Universalis" (édition 92). Les signes extérieurs de richesse de ces contribuables assujettis à l'ISF provoquent un terrible décalage avec la majorité des habitants. Un décalage d'autant plus perceptible que l'île ne compte que 2 850 km 2. D'où une tension latente permanente, premier pas vers le refus du fatalisme: "Ce n'est donc pas tant le nombre des grandes fortunes qui est ressenti comme une agression que l'aisance ostentatoire qui s'affiche de quartiers résidentiels en zones balnéaires. Dans le confinement d'une île où riches et pauvres se côtoient, les prises de conscience politiques et syndicales et les modèles présentés par les médias ont rendu moins fatalistes que naguère les défavorisés" écrit encore Hubert Gerbeau. "MiUe mémoires et mille races" "La Rényon Zoli non Sinbol lapé La Rényon Zoli non 23

Tér tout' kouler" AnneCheynet, "Ter tout'kouler" La Réunion... L'île mérite bien son nom. Elle est devenue au fil des immigrations successives un véritable creuset d'ethnies: Inde, Chine, Comores, Afrique, Europe, Madagascar, etc. Cette diversité ethnique constitue une donnée essentielle dans une société marquée par une forte expansion démographique confirmée par les derniers recensements. On est passé de 515 798 habitants en 1982 à 597828 habitants en 1990. Selon l'INSEE-Réunion, "à I'horizon 2 000, selon les hypothèses retenues en ce qui concerne la fécondité, les migrations ou la mortalité, la population de La Réunion atteindrait. entre 680 000 et 735 000 habitants. Au rythme actuel de croissance actuel il faudrait compter 100 000 Réunionnais de plus soit l'équivalent d'une population comparable aux communes du Port et de Saint-Paul réunies". Évidemment, comme dans tout pays, la société réunionnaise connaît des frictions, des méfiances, des rejets et des incompréhensions. Mais l'île n'est pas soumise à des tensions raciales au sens fort du terme comme l'explique Paul Mazaka en juillet 1993 dans la revue "Chorus". Enthousiasme et lucidité vont de pair chez ce défenseur passionné de la "conscience culturelle réunionnaise" et coordinateur de plusieurs festivals de musiques populaires d'envergure internationale sous l'égide de la MJC de Château-Morange : "J'arpente le sentier de mes origines et à chacun de mes pas se dévoilent l'Inde, l'Asie, l'Orient, l'Afrique, l'Europe. Ce parcours intérieur me révèle une vérité que nul ne peut nier: l'homme réunionnais porte en lui les gènes des cinq grandes civilisations du monde. Ce n'est pas évident à vivre au quotidien. Le choc des cultures est un traumatisme, un conflit intérieur qui bloque ou ralentit la communication. Il ouvre une plaie existentielle qui ne s'estompe qu'avec le temps. Beaucoup de temps. Or l'histoire réunionnaise n'a que trois siècles, c'est bien peu. Trop peu en tout cas pour avoir déjà modelé une identité culturelle forte ou chacun puisse se reconnaître entièrement". Cette "coexistence" de personnes aux origines aussi diverses et de plus en plus "métissées" s'accommode mal des rigoureuses classifications d'un recensement! A vrai dire, une telle présentation est paradoxale sur une île où les pourcentages affichés par l'INSEE sont variables selon les critères (origine, couleur de peau, etc.) retenus. Selon le recensement de 1982 la population réunionnaise se compose de : - Noirs: 36 % - Blancs: 30 % - Chinois: 4 % - Indiens tamouls: 24 % - Indiens musulmans: 5 % Le recensement de 1990 a légèrement modifié ces données comme le précise "L'Express" du 17 juin 1993 qui présente les choses différemment: - Indiens: 29 % - Métis: 40 % - Chinois: 3 % - Blancs insulaires: 25 %

24

3 %. Ces listes avec pourcentage vont effectivement à l'encontre de la notion de "peuple réunionnais". Toutes les couleurs de peau se retrouvent à La Réunion, terre de métissages ethnique, culturel et religieux. D'où la notion de "créolie" lancée en 1978 par Gilbert Aubry qui explique dans "Télérama" du 30 juillet 1986 que "la Créolie est une manière de vivre, de sentir, de respirer et d'aimer en terre de créolie dont la mémoire s'origine en mille mémoires et dont les races s'enfantent de mille races. La Réunion est un laboratoire humain. Ce qui est dilué ailleurs est concentré ici. Le monde entier navigue dans nos corps". Un Chaudron symbole du rejet de l'émigration

- métropolitains:

De par la diversité de ses origines la population réunionnaise est souvent comparée au zembrocal. Dans ce "plat de riz cuit avec du curcuma, des grains secs, de la poitrine fumée et des rondelles de pommes de terre" - selon l'expression de Claude Huc et Gérald Gay dans leur livre de recettes réunionnaises - chaque aliment garde en effet son goût tout en étant mêlé aux autres dans la marmite. " "Nou kri la viktoir Bann zesklav la été libéré Soidizan po zot viv' an pé Mé dopi tan labolisyon Bann gouvérneman i defann Anou pans é viv' réyoné Alon donn' la main Po lévé, po bouzé, fé sanzé Nout mantalité Pou nou ginye kriyé Nou lé fièr kalité zanbrokal Réyoné nou lé" Thierry Gauliris, "Rasine momon papa" Comme le rappelle cette chanson du groupe Baster - titre d'un enregistrement vendu à des milliers d'exemplaires -, ce "zanbrokal" est lié au "gouvérneman" de la France. A la population réunionnaise de souche s'ajoutent désormais de plus en plus d'habitants nés hors de l'île. Le nombre de "zoreils" - appellation courante des. métropolitains - est en augmentation constante. 818 en 1946, 1 722 en 1954-, 3 168 en 1961,5 664 en 1967, 12 174 en 1974,21 270 en 1982 et enfin 37 516 selon le recensement de 1990. Cette situation entraîne d'inévitables remises en question du fonctionnement actuel et futur de la société réunionnaise. "La présence croissante de métropolitains moins frappés par le chômage (11 %0) que les Réunionnais (40 %) contribue à la tension" reconnaît Hubert Gerbeau dans l'Encyclopaedia Universalia en 1992. 25

Ce point de vue est partagé sans hésitation par Jean-Claude BaITet, président de l'UGTRF dans un supplément de "Tribune Libre des Caraïbes" en novembre 1987: "Ces cinq dernières années, plus de 50 % des offres d'emploi ont été occupés par des étrangers au pays, principalement par les "zoreils" (Français métropolitains). Ainsi les femmes de gendarmes, de C.R.S. sont caissières, gardiennes d'immeubles. O.n trouve aussi des carreleurs, des électriciens, des menuisiers métropolitains, ou des vendeurs de friandises sur les plages qui sont favorisés par rapport aux ouvriers locaux. La Réunion se paie le luxe d'avoir 2 0000 chômeurs métropolitains. En 1946, date de la départementalisation, 34,4 % de la population active avaient un emploi. En 1986,22,2 % de la population active sont au travail. Le gouvernement français ne possède aucune solution, ses administrateurs locaux déplacent le problème et proposent à notre jeunesse "la mobilité de l'emploi" qui n'est en fait qu'une forme d'expatriation de la jeunesse réunionnaise vers un autre monde également en crise, vu le nombre de chômeurs en France, plus de 2,5millions". Faut-il pour autant 'que la société réunionnaise se replie sur ellemême et rejette toute présence métropolitaine? Cette interrogation est reprise dans quantité d'écrits - livres, articles de presse - tant par des Réunionnais que des Métropolitains. Selon Paul Hoarau, rédacteur en chef du mensuel "Église à La Réunion", "est Réunionnais toute personne native ou non, vivant à La Réunion, au service du développement de l'île et de ses habitants, respectueuse de l'identité locale et des valeurs". Au-delà de cette formule assurément séduisante, évoquons deux exemples extraits d'ouvrages récents et ancrés dans la vie quotidienne, là où les définitions sont souvent submergées par des paroles et des actes. Il s'agit d'un roman d'Agnès Guéneau inspiré de diverses rencontres, et d'un livre de Paul Vergès sur la base d'entretiens de Brigitte Croisier. Née à Saint-Denis, Agnès Guéneau a été professeur à La Réunion avant de poursuivre sa carrière à Nîmes et à Montpellier. Puis retour à Saint-Denis où elle devient professeur de philosophie. Son roman, "Le chant des kayanms", décrit la société réunionnaise à travers l'expérience authentique et douloureuse de Pierre, un coopérant français. Son amour pour une Réunionnaise l'initiera aux nuances d'une société dont il demeurera un "apport extérieur" comme le lui rappelle Stéphane, un Réunionnais ayant vécu en France. : "Il avait continué en me disant qu'à ses yeux j'étais comme beaucoup quelqu'un qui ne ferait que passer dans cette île et que d'ailleurs il y avait pire, ceux-là qui étaient tellement sûrs d'eux-mêmes qu'en un rien de temps ils allaient tout mettre en l'air puis repartir aussi vite après avoir défait un équilibre fragile et précieux dont pas un instant ils n'avaient eu la moindre idée. Et même si ç'avait été le cas, ce n'est sûrement pas ce qui les aurait arrêtés. Il enfonçait le clou, Stéphane, mais je n'étais ni vexé ni furieux. Je savais que ce qu'il disait était en partie vrai mais pas aussi simple que ça pourtant"." Cet "équilibre fragile et précieux" est abordé différemment par le leader du Parti Communiste Réunionnais ,Paul Vergès, dans "D'une île au monde": "Le peuple de La Réunion s'est constitué par des apports successifs de tous les continents. C'est sans doute un des peuples les plus 26

métissés du monde et ce processus de métissage n'est pas terminé. Il y aurait appauvrissement si La Réunion se fermait à tout apport extérieur nouveau, à condition que cet apport n'ait pas une origine ethnique exclusive et que, à l'image des apports dans le passé, ceux qui viennent à La Réunion décident de s'y fixer. Actuellement, il existe de nombreux exemples de Métropolitains qui ont décidé de s'intégrer à la société réunionnaise et y ont fait souche. Ce sont des Réunionnais sensibles à ceux qui ont fait comme eux par le passé. Mais la plupart des Métropolitains ne sont que de passage à La Réunion et le sort du pays ne fait pas partie de leur destin personnel. Ils sont pratiquement à tous les postes de responsabilité et jouent ainsi un rôle déterminant, dirigeant, dans la vie économique, sociale et culturelle réunionnaise. Cet aspect de la réalité actuelle, malgré les lois de décentralisation, est fondamental dans l'entretien du sentiment de frustration et de déresponsabilisation chez les Réunionnais et de l'attitude d'assistés agressifs de la majorité de la classe politique. Pour beaucoup de Réunionnais, des jeunes notamment, la vie se présente comme une voie sans issue. S'y ajoutent les conditions matérielles d'habitat, l'échec scolaire, l'extrême misère affective, l'impasse culturelle". Cette "voie sans issue" est source d'inspiration pour quantité de groupes musicaux dont les références aux affrontements du quartier du Chaudron de mars 1991 et décembre 1992 renforcent inévitablement un réel décalage entre métropolitains et Réunionnais. Cette influence est notamment perceptible auprès d'une jeunesse frustrée, agressive et séduite par quantité de chansons en créole d'une intensité égale voire supérieure à "Lacrymogène Babylone" de Na Essayé chanté lors des manifestations .au Port fin 1992 : "M'mon ékout bien, Déor Sodron i èkloz anfin. M'mon pa bézoin di rien Si papa i sar done in koud'min" Alain Armand, "Sodron" "L'éclosion du Chaudron" déjà évoquée en 1979 dans "Poèmes Zordi"d' Alain Armand s'est transformée en image mythique pour une partie de la population tentée par de dangereux raccourcis du genre: "Non aux C.R.S. au Chaudron donc non aux zoreils à La Réunion". Il ne faut surtout pas sous-estimer l'impact de cette expression musicale sur les paroles et les actes d'une jeunesse désoeuvrée et tentée par deux attitudes extrêmes: le refus de "l'exil en France" et l'assimilation des forces de l'ordre - les" guerriers blancs" du Chaudron - à l'ensemble des zoreils établis sur l'île. Parmi les moins de 20 ans - 40 % au recensement de 1990 beaucoup de Réunionnais se retrouvent dans "Sodron", un texte publié le Il juin 1993 par "Témoignages". Les paroles de cette chanson sont interprétées par le groupe Cyclon créé en juin 1990 dans ce quartier populaire devenu symbole du "malaise réunionnais". Elles révèlent un état d'esprit à ce jour encore minoritaire dans une jeunesse qui a de 27

moins en moins envie de s'embarqu~r, au propre comme au figuré, pour une aventure métropolitaine à l'issue incertaine. "Dèstriksyon manifestasyon Dan in kartyé sodron Nénadomoun an kantité Mé zot la pou véyé Lo bann géryé la débarké I pran anou pou zot zibyé I anbark sak l' arivé Mé la vyolans nou la asé Avec zoy boukliyé zot lé byin éré Anou napwin riyin,nou vé pa Tonm dann pétrin Lodèr la pou fané sak zot i koné Si zot la trap atwé zot lé pa Pou pardone atwé" Daniel Loni, "Sodron" Illusoire" paradis de la consommation" A la différence des nations indépendantes de cette région de l'océan Indien (Maurice, Seychelles, Comores, Madagascar), La Réunion dispose d'un statut de département français d'outre-mer. L'île a des allures de "paradis de la consommation". Du moins en apparence... Dès que vous arrivez à Gillot, vous entrez de plain-pied dans une société de consommation de type occidental. Urbanisation effrénée, supermarchés pris d'assaut, embouteillages quotidiens, cartes de crédit en pleine expansion, panneaux publicitaires omniprésents. La Réunion vit au-dessus de ses moyens comme le prouve notamment le dramatique problème du trafic routier. "La saturation du réseau sera maximale dans les années 90. Il reste environ 350 000 personnes susceptibles de s'équiper d'un véhicule dans les années futures. Les routes ne sont pas extensibles à l'infini, de même que ne sont pas extensibles les villes" avertissait en 1986 Camille Bourhis, alors président de la Commission des Travaux Publics au Conseil Régional. D'où l'idée d'un Pacte d'Aménagement à ~ong Terme (PALT) alors demandé à la Direction Départementale de l'Equipement par les élus. Le PALT devrait, momentanément du moins, endiguer cet insoluble problème. Il ne s'agit pourtant en aucun cas d'une solutionmiracle! "On devrait tenir le coup jusqu'en l'an 2 000" ajoute Roger Hoarau, alors vice-président du Conseil Régional et délégué aux Travaux Publics. Depuis ces affirmations pessimistes parues dans le magazine "Région" édité par le Conseil Régional en août 1989, La Réunion s'est 28

encore un peu plus enfoncée dans d'inextricables problèmes de circulation avec notamment un accroissement des embouteillages aux entrées de Saint-Denis, que ce soit en provenance de Sainte-Marie ou de Saint-Paul. Impressionnante est l'évolution observée de 1987 à début 1992 par l'INSEE, ce qui correspond à un accroissement de 106 600 à 156 000 véhicules! "Le parc automobile est en croissance rapide. Cette tendance se poursuivra au cours de la prochaine décennie. Elle amènera une moyenne de 15 000 véhicules de plus chaque année sur nos routes et dans nos villes. Dans la décennie 80, le nombre de véhicules a été multipliée par 2,17, soit 75 000 unités supplémentaires. La décennie 90 pourrait connaître un taux de progression presque aussi important mais qui se traduirait alors par 150 000 unités supplémentaires. En l'an 2 000, on suppose que La Réunion atteindra le niveau d'équipement de la métropole en 1990." estime Gilles Le Cointre dans la revue "L'Économie de La Réunion" de septembre-octobre 1992 en avançant le chiffre de 290 000 véhicules pour l'an 2 000. Alors que faire? Doter l'île encore et toujours plus de nouvelles routes, de nouvelles voies de contournement, de nouveaux ronds-points? Jusqu'à quand? Jusqu'à la saturation finale? Le pire n'a pas encore été effleuré selon Olivier Danguillaume dans "Le Quotidien de La Réunion" du 21 mai 1992: "Le taux d'équipement des ménages est nettement inférieur à celui en vigueur dans l'Hexagone: 51 contre 80 %, avec un véhicule pour deux habitants en métropole. Si ce taux s'appliquait localement, cela ferait pas moins de 300 000 véhicules sur l'île. Heureusement cet équilibre ne sera pas atteint avant l'an 2 010". Cette échéance sert d'ailleurs de point de repère au PAL T qui "propose pour l'horizon 2 010 de fortes restructurations de l'actuel réseau". Un défi de plus à relever dans l'inextricable et explosive situation de cette île... . "Une vieille dame malade" "L'roi Bon Dieu s'ra pas content Quand Ii va voir son p'tit pays Pou fé comme Paris y dit qu'dan' l'Océan Indien Li vitrine z'Européen Bon Dieu mi d'mande à ou si ou plait Dit à zot assez" François Saint-Aime, "Pays Bon Dieu"

La "Réunion-vitrine de la France dans l'océan Indien fi se
lézarderait-elle si la lointaine "mère patrie" cessait de la soutenir à tous points de vue? Ce DOM est en effet entièrement dépendant de ses importations avec 8 751 millions de francs en 1987 contre 984 millions de francs d'exportation. La France a fourni 68 % de ces importations et a reçu 71 % de ces exportations, réduisant les autres fournisseurs, tels que l'Italie, le Bahreïn ou l'Allemagne à des rangs vraiment symboliques. 29

Pareille situation amène Albert Ramassamy, alors sénateur socialiste, à formuler un diagnostic pessimiste dans le journal "RéunionMétropole" du 30 janvier 1987: "L'économie de La Réunion me fait penser à un paradoxe, celui d'une vieille dame subissant les. maladies de son âge sans être passée par l'âge adulte. Notre île vit un drame permanent avec ses sans-emploi qui représentent 3.6 % de la population active. Avec cet antagonisme qu'il ne faut pas nier entre ceux qui touchent moins que le SMIC de métropole et ceux qui bénéficient de salaires plus élevés qu'en métropole, par la majoration de 1,53 %pour les fonctionnaires; avec ce secteur tertiaire qui se développe à chaque injection monétaire, au détriment du primaire et du secondaire de plus en plus rabougris." La société réunionnaise repose sur des fondements d'autant plus fragiles que bon nombre de ses consommateurs disposent d'un pouvoir d'achat dépendant en grande partie des transferts sociaux en provenance de l'Hexagone: 4,5 milliards de francs en 1987 au titre de l'action sociale (prestations, cotisations). De plus, l'île s'enfonce dans un mode de fonctionnement artificiel avec notamment un inquiétant. accroissement démographique qui provoque bien d'angoissantes interrogations. Ce constat entraîne trois défis pour Paul Vergès dans le quotidien "Libération" du 9 avril 1988: "La situation de La Réunion diffère considérablement de celle de métropole. Un seul exemple: La Réunion compte 80 000 chômeurs, soit environ 40 % des actifs. D'ici l'an 2 000, en 12 ans, il nous faudra résoudre trois grandes questions: la population va croître de près de 20%. Loger ce surcroît de population implique la construction de 30 000 nouveaux logements, l'équivalent de Saint-Denis de La Réunion. Selon le Conseil économique et Social, en l'an 2 000, La Réunion comptera 170 000 chômeurs, soit plus de 50 % des actifs". Une brève comparaison avec Maurice, l'île voisine souvent appelée "l'île-soeur" par les Réunionnais, permet de mieux mesurer les conditions économiques catastrophiques qui sont, en grande partie, à l'origine de la diaspora réunionnaise en France. Maurice compte plus d'un million d'habitants sur 1 852 km2, et sa densité est l'une des plus fortes du monde avec 536 habitants au km2. Selon Gérard Nicaud, envoyé spécial du "Figaro" à Maurice en juillet 89, c'est le seul État de cette région du monde à connaître "une situation de suremploi (le taux

de chômage est de 2,8 %) et une inflation maîtrisée."

Et l'on découvre dans la lettre "Outremer Informations" de novembre 91 publiée à Paris qu'en soldant sa dette de 200 millions de dollars auprès du Fonds Monétaire International, l'île Maurice devient l'un des rares États du Tiers-Monde à avoir une balance positive". La différence fondamentale de Maurice avec La Réunion, c'est justement son statut de nation indépendante depuis 1968 et de République depuis le 12 mars 1992. Cette position lui offre des atouts de taille face à son voisin au statut de DOM. Maurice dispose entre autres d'une zone franche avec des conditions privilégiées pour 95 % des exportations. Rien à voir avec La Réunion qui "absorbera à elle toute seule près de 10 % de l'ensemble des crédits nationaux prévus pour le 30

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RMI, seulement pour la partie des prestations versées aux familles" selon Alix Dijoux dans "Le Monde" du 4 août 1989. KMI : le raz-de-marée Certes, le RMI aide des personnes et des familles dramatiquement dans le besoin. Mais c'est sans compter sur les redoutables effets pervers qui ont radicalement modifié le fonctionnement de la société réunionnaise. "Du fait des familles nombreuses, un quart des Réunionnais vivent aujourd'hui de près ou de loin de cette manne tombée de métropole. Cette assistance est d'autant plus insatisfaisante qu'en contrepartie de leur RMI, 8 300 allocataires seulement - soit 18 % - sont engagés dans un contrat d'insertion (formation, stage, petit boulot). Le RMI a d'abord contribué à décourager le travail dont le revenu est très souvent égal voire inférieur au SMIC des DOM-TOM. Le RMI a d'autre part redonné une jeunesse à de vieux fléaux, et tout d'abord le travail au noir" explique Pierre-Yves Le Priol dans "La Croix" du 7 novembre 1990 sous le titre "La Réunion championne du RMI". Le journaliste se livre à une comparaison qui laisse apparaître deux autres effets pervers: "Deux RMlpour personnes seules rapportent en effet davantage qu'un RMI pour un ménage, d'où une incitation pour les couples à organiser leur séparation, alors que le père est déjà trop souvent absent, au profit des tIti pères" (beaux-frères ou concubins) de passage. Le RMI a d'autre part donné un nouveau souffle à la vieille habitude du clientélisme politique. On ne compte plus, dit-on, les élus qui " font du chiffre" pour remplir les dossiers RMI de leurs électeurs, dans le but de s'acheter leur vote à bon compte". L'impact du RMI à La Réunion est un exemple révélateur du terrible paradoxe réunionnais. En août 89, la Caisse d'Allocations Familiales de l'île croule littéralement sous 80 000 dossiers de demande de RMI ! C'est l'asphyxie. Le standard de la CAF prévu pour environ 650 appels quotidiens en reçoit 4 000 dont 90 % pour le RMI ! On ne s'attendait pas du tout à un tel débordement à la CAF qui misait au plus sur 40 000 demandes. D'année en année la situation socio-économique empire. Ainsi en 1991 la Caisse d'Allocations Familiales a versé un peu plus d'un milliard de francs au titre du RMI. La Réunion comptait 48 500 Rmistes au 1er janvier 1992, ce qui représente alors 136 000 personnes directement concernées: Rmistes eux-mêmes, conjoint(e)s et personnes à charge. "U n régime colonial" Mais ce n'est pas tout! Le contexte historique et les chiffres révélés par Hubert Gerbeau dans l'Encyclopédie Universalia en 1992 mettent en relief l'ahurissante situation de La Réunion face aux îles voisines. Son constat en dit long sur un déséquilibre qu'on a peine à imaginer vu d'Europe où les îles de l'océan Indien en sont réduites à des "paradis tropicaux pour touristes": "Bien des indicateurs sont 31

préoccupants. Le taux de couverture des importations par les exportations est passé sous la barre des 10 % (9,8 % en 1988 avec 10 007 millions de francs d'importations et 988 millions d'exportations. Ce taux était de 52 % en 1962. De 1931 à 1939, la balance commerciale de La Réunion avait été en équilibre. La couverture des demandes d'emploi par les offres décroît elle aussi; le taux en était de 22,5 % en 1982, il est de Il,7 % en 1990 avec 7 644 offres d'emploi enregistrées à l'ANPE pour 75 050 demandes". En 1992 le produit national brut par habitant s'élevait en 1992 de 40 000 francs à La Réunion, alors qu'il était de 24 000 francs aux Seychelles, Il 520 francs à l'île Maurice, 2 660 francs aux Comores, et de 1330 francs à Madagascar. Salaires élevés en comparaison de ceux des citoyens des îles voisins, avantages sociaux et niveau de vie de plus en plus proches de l'Hexagone pour une partie des habitants... Cette réalité réunionnaise a été examinée à la loupe par la Commission sur l'égalité sociale et le développement économique présidée par Jean Ripert. Ses 58 propositions remises en janvier 1990 après neuf mois de consultations et d'e.nquêtes à Louis Le Pensee, alors ministre des DOM-TOM faisaient ressortir quatre priorités: - valoriser les ressources humaines et accroître l'égalité des chances. - réduire les inégalités de revenus. - renforcer l'efficacité de l'économie. - adopter et développer les moyens au service de la politique domienne. En 1988, le candidat François Mitterrand avait promis de parvenir à l'égalité sociale pour 1995. Mais l'irruption du créateur de Radio et Télé-Freedom sur l'échiquier politique, et sa "course contre la montre" en faveur de l'égalité sociale, ont secoué La Réunion. De nouvelles données sont apparues avec la gifle donnée par les électeurs réunionnais aux partis traditionnels, par Camille Sudre déclarant au lendemain du raz-de-marée de sa liste Freedom: "Depuis 50 ans, les Réunionnais sont considérés comme des citoyens français. C'est incroyable que La Réunion n'ait pas réussi à obtenir l'égalité sociale, l'égalité des droits Il faut que Paris comprenne que La Réunion est un départel1}ent français. Qu'ici les gens souffrent, que la vie est difficile" . Etonnante île de La Réunion où le nouveau président du Conseil régional lance dans "Le Quotidien de La Réunion" du 21 mai 1992 deux mois après son élection: "Dans les structures, le système colonial est toujours en place. Le colonialisme, c'est de maintenir un régime discriminatoire entre La Réunion et la métropole, c'est d'étouffer l'opinion publique, c'est préserver des monopoles alors qu'ailleurs se développe la concurrence. Le régime colonial c'est lorsqu'une minorité de fonctionnaires et une majorité de grands patrons prospèrent alors que les plus pauvres subissent". Les Réunionnais, saturés par les partis classiques, ont donné "une seconde chance" à la liste Freedom dirigée aux élections du 20 juin 1993 par l'épouse de Camille Sudre élue à son tour présidente du Conseil régional. Les électeurs ont, encore une fois et malgré un taux 32

d'abstention de 45, 42 %, secoué un certain ordre établi. Le clientélisme traditionnel ne fait plus recette et les règles du jeu politique sont définitivement bousculées. Dans un contexte aussi tourmenté la définition et l'application d'une politique cohérente pour la mobilité ne figurent pas parmi les préoccupations et les priorités des élus réunionnais. Emigration, migration, mobilité: à chacun son vocabulaire pour désigner un aspect souvent négligé par les élus locaux visiblement encore trop timides face à "l'urgence de la situation rappelée tous les jours par la croissance du chômage, l'impatience des jeunes et de ceux qui vivent dans des conditions difficilement supportables, ainsi que par la montée de la violence à tous les échelons de la société réunionnaise" comme le souligne avec gravité Alix Dijoux dans "Le Réunionnais" du 8 mai 1993. Un système à remettre en cause Aujourd'hui plus que jamais La Réunion (sur)vit au rythme d'une "assistance à outrance". Selon le "Mouvman Kréolie" dans le "Quotidien de La Réunion" du 4 mars 1989, cette assistance "tue tout élan de combativité chez les Réunionnais qui vivent dans l'angoisse qu'un jour le cordon ombilical puisse être coupé avec la métropole, pour la simple raison qu'elle est une "île prostituée" qui se bétonne le corps dans l'espoir de cacher la misère des bidonvilles et surtout le désespoir d'une jeunesse abandonnée à elle-même". Selon Jean Chatel, président du COLlER, l'union patronale, La Réunion n'a pas vraiment bougé depuis un quart de siècle. Pire, "la situation s'est tellenlent aggravée que c'est tout le système qui doit être revu et corrigé.". Comparant la situation actuelle à celle de 1967, il explique à Jean-Pierre Vidot dans "Télé-7-Jours-Réunion" du 30 juin 1992 : "Les constats sont les mêmes qu'aujourd'hui. Il y a eu des progrès sur le plan matériel, mais rien n'a été fait pour le Réunionnais lui-même. Il faut que l'on se remette en cause, sinon on restera dans le cadre du RMI, des CES, des transferts sociaux, de l'assistance. Et ce n'est pas en disant "Donn Kréol travail" qu'on réglera le problème. Ce n'est d'ailleurs pas ce qu'il faut dire, car une fois de plus en disant cela on se met en position d'attente alors que c'est au créole d'affirmer sa volonté de trouver du travail. Cette position d'attendre que cela vous tombe du ciel, on la retrouve dans bien d'autres secteurs". Cette "remise en cause du système" est extrêmement préoccupante pour le patronat réunionnais, et, dans une conférence de presse donnée en décembre 1992, Jean Chatel y revient avec détermination: "Elle exige une remise en cause des idées reçues par les chefs d'entreprises et le monde politique, voire un changement de mentalité des Réunionnais. Nous sommes obligés aujourd'hui de mener cette réflexion". Redoutable à la façon d'une bombe à retardement, la situation de ce DOM l'est de toute évidence. Expansion démographique et manque de débouchés sur place remettent en question l'avenir de dizaines de milliers de jeunes qualifiés ou non qui s'ajouteront aux Réunionnais déjà installés 33
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Surmonteront-ils querelles partisanes et alliances électoralistes ?

en France. Où trouver les "démineurs" pour éviter l'explosion de la "bombe réunionnaise" ?Certainement pas dans l'actuelle classe politique locale. "Étrange société réunionnaise qui a gardé ses "bons maîtres" comme au temps de l'esclavage: c'est en créole que les"plus instruits, paternalistes, invitent les exclus à conquérir l'Europe. Etrange société réunionnaise où les transferts, de plus en plus importants, quoi qu'on en dise, enrichissent l'import-distribution et ne contribuent que très peu au développement éc,onomiquede l'île. L'argent enrichit les plus riches ou repart en métropole" explique Jean-Louis Rabou dans "Le Quotidien de La Réunion" le 21 juin 1993 en s'interrogeant sur l'indifférence de la jeunesse envers les politiciens: "Un jour ces jeunes se lèveront et ils auront raison. Raison de brûler les idoles qui ont conduit notre département au pitoyable sort qui est le sien auJourd'hui. Raison de brûler ceux qui ne représenteront bientôt qu'une minorité de la population" . "Nous allons fabriquer des chômeurs de plus en plus performants"
27 juin 1988. Le quorum n'étant pas atteint, le Conseil général de La Réunion ne peut pas examiner son budget supplémentaire pour l'année en cours. Pourtant cette séance va demeurer dans les annales du Palais de la Source avec le coup d'éclat d'Alain Bénard, l'un des conseillers. Il se lève brusquement de son siège alors que Marcel Boissier, autre conseiller, vient d'évoquer la question de l'enseignement. Il stupéfie tout le monde en brandissant une mitraillette en plastique rouge et blanc empruntée à son fils! "On devrait nous décerner la palme du surréalisme, s'exclame-t-il. En 1930 on disait à nos parents qu'ils étaient au chômage parce qu'ils n'avaient pas de formation. llsont formé leurs enfants, ils en ont fait des diplômés qui sont aujourd'hui au chômage. L'INSEE dit qu'il faut créer 4 400 emplois par an d'ici l'an 2 000 si l'on veut stabiliser le chômage. Or, on en crée à peine 2 000 par an. En fait, nous allons fabriquer des chômeurs de plus en plus performants. Le jour où l'on aura 100 000 chômeurs, ils ne viendront pas, comme cela s'est fait en Espagne, avec des mitraillettes. Mais par contre des galets, vous allez en prendre, je vous le garantis." Et le fils du sénateur Paul Bénard enchaîne alors sur son idée permanente: "Il faut envoyer des jeunes en France, qu'ils aillent faire leur expérience. Dire courageusement qu'on ne trouvera pas assez d'emplois à La Réunion". Chômage: voilà le mot-clé pour comprendre La Réunion d'aujourd'hui, car derrière ses apparences trompeuses de société de consommation, elle est vraiment divisée en deux camps. Déchirée entre ceux qui touchent le SMIC réunionnais inférieur au SMIC métropolitain et les fonctionnaires (métropolitains et Réunionnais revenus au pays)) qui bénéficient de l'indemnité de vie chère soit 35% du salaire de base. En 1982, le taux de chômage s'élevait officiellement à 31,4 %, soit 54 278personnes. Et fin 87, toujours selon ces données de l'ANPE, les demandes d'emploi enregistrées atteignaient 63 786 contre seulement 34

55 513 offres. Inutile de dissil11uler la réalité, de l'atténuer au gré des chiffres et des statistiques, comme le reconnaît Paul Hoareaudans "Église à La Réunion" en mai 1992: "Les 2 512 km2 de La Réunion devaient déjà porter 240 habitants de plus l'an dernier. Chacun de ses quelque 1 000 km2 doit supporter chaque année 13 à 15 habitants supplémentaires. Toutes les deux heures, trois bouches supplémentaires viennent s'ajouter aux 620 000 habitants de notre île. Un problème aigu auquel il faudra bien trouver une solution: il y a urgence à réfléchir, diton à l'INSEE". Président du Comité Économique et Social, Tony Manglou affirme dans le quotidien "Témoignages" du 18 juillet 1988 que "le chômeur réunionnais se trouve généralement dans une autre situation et un autre état d'esprit que le chômeur de métropole. Là-bas, ce sont des travailleurs qui ont une longue expérience de travail et qui ont, un beau jour, connu le licenciement, perdant définitivement ou pour un long moment leur emploi. A La Réunion, ce sont en grande partie des jeunes qui ont immédiatement le non-travail". :. Entre mars 90~t la fin 1990, le chômage a baissé pour la première fois à La Réunion passant de 37 à 33 % grâce aux 25 000 Contrats-Emploi-Solidarité (CES). Mais ce constat ne doit surtout pas faire illusion, car les CES n'offrent pas de réelles réponses à long terme pour la nouvelle génération. Pour que ce taux de 30 % se stabilise, "il faudrait créer, soit par le développement économique, soit par des politiques d'aides, 44 000 emplois de plus d'ici l'an 2 000, soit 4 900 par an, "ce qui représente 80 % de plus qu'entre 1982 et 1990" précise "L'Economie de La Réunion" de janvier-février 92. Avec en plus ce constat sans appel de l'INSEE: "L'ambition plus grande de diminuer le nombre de chômeurs au-dessous du niveau de fin 1990 (80 000) apparaît alors impossible dans le contexte actuel. Il faudrait pour cela que, chaque année, plus de 7 200 emplois supplémentaires soient créés". Cette situation est d'autant plus dramatique que les bénéficiaires des ASSEDIC ne représentent qu'une faible partie de tous les chômeurs. "15 000 seulement en 1987 touchaient des ASSEDIC sur un total estimé de 85 oooff écrit Daniel Vaxelairc dans "Télé-7 -Jours- Réunion" en janvier 1989. Dans un tel contexte socio-économique, toutes les situations sont bienvenues pour bénéficier de rentrées d'argent régulières. Surtout quand on se retrouve seule et sans trav~l. D'année en année le pourcentage des naissances hors mariage augmente dans }'ensemble des naissances sur l'île. On est passé de 4 163 (31 %) en 1974 à 4 854 (40,6 %) et depuis 1987 plus de 50 % des naissances ont lieu hors mariage: 7 073 en 1988 (52,2 %), 7 308 (52,6 %), 7 310 (52,7 %) et enfin 7 612 (54 %) au recensement de 1990. Cette donnée a évidemment des répercussions sur les jeunes émigrés, puisque ceux qui ont été élevés dans une famille monoparentale ne peuvent compter sur un soutien paternel, qu'il soit moral ou financier . A La Réunion, les mères peuvent bénéficier d'allocations familiales, d'allocations de soutien familial (anciennement allocationorphelin), et d'allocation de soutien de parent isolé. Sans parler de 35

l'argent du Revenu Minimum d'Insertion notamment attribué aux personnes de moins de 25 ans avec un ou rlusieurs enfants à charge. "Conçue en France pour apporter à la mère célibataire une aide raisonnable et temporaire pour pallier une situation difficile, l'allocation de parent isolé représente tout ~utrechose pour bien des femmes réunionnaises. La dissolution du mariage et l'augmentation du concubinage ont abouti dans bien des cas à une amélior..ation économique et sociale pour la femme chargée d'enfants" souligne "Eglise à La Réunion" d'août 1992 en évoquant la baisse des mariages, l'augmentation des divorces et des IVG: près de 4 000 par an, soit une Réunionnaise enceinte sur quatre. Bidonvilles et HLM
"Mademoiselle de Bow bon Vous la déesse en haillons En faut-il de la cruauté Pour" vous laisser ainsi pleurer Vous êtes faite pour l'amour Le soleil le crie chaque jour Vos parfums, vos fleurs et vos fruits Sont à l'image d'un paradis Alors pourquoi cette tristesse Que vos hommes noient dans l'ivresse Pourquoi vos bijoux sont si laids Breloques en tôle ondulée" Jacques Poustis, "Mademoiselle de Bourbon" Autre aspect à ne pas négliger : la situatioI} des habitants des "Quartiers de vie" selon l'expression de l'ethnologue Eliane Wolff, auteur d'une analyse très approfondie de l'existence entre HLM et bidonvilles. "En dépit des nombreuses mesures d'aide sociale, les laissés-pourcompte semblent destinés à perdurer du seul fait, justement, des structures sociales de l'île. Des événements récents, survenus dans le quartier qu'étudie E. Wolff, montrent que leur tolérance a des limites" déclare Jean Benoist dans "l'Homme" de juillet-septembre 1991..,la revue française d'anthropologie publiée sous l'égide des Hautes Etudes en Sciences Sociales. "La situation n'est pas facile à gérer, la promiscuité, le manque d'isolation sonore provoquent parfois des tensions dans les immeubles. Bien souvent on habite un appartement où se côtoient trois générations, les jeunes ménages restant au domicile. En l'an 2 000 nous serons 714000 habitants à La Réunion répartis en 224 000 ménages selon les estimations. Pour les prochaines années, il faut prévoir Il 700 logements par an jusqu'en 1995, et Il 200 de 1996 à 2000. Il faut au minimum créer 5 000 logements pour les nouveaux ménages, le reste correspondant au renouvellement des logements vétustes. On compte encore 12 000 bidonvilles à La Réunion et 47,8 % des logements datent d'avant 1975. Le parc doit donc être renouvelé" explique le quotidien "Le Réunionnais" du 5 déc~mbre 1992 en mettant l'accent sur un rapport 36

alarmant du Conseil Écononuque et Socia' jug~ant Itdéfaillant"le système d'accession au logenlcnt social Environnement social entre bidonvilles améliorés et HLM, déstructuration de la vie familiale... Que deviendront tous ces jeunes Réunionnais élevés dans une ambiance souvent marquée par l'absence du père?
Comment seront-ils vraiment armés pour leur vie d'adulte, surtout si elle se situe dans la société méttopolitain~ en crise? Quelles seront leurs valeurs pour concrétiser leurs ambitions? Avec quels moyens donneront-ils forme à leurs rêves d'adolescence? "La Réunion a mal à ses famill~s" soutient un dossier publié par la Maison Diocésaine de Formation en 1990 avant la venue de Jean-Paul II: "Comme l'ancien modèle de la famille stable avec ses normes de conduite conjugale et parentale, ses méthodes d'éducation, a volé en éclats, et qu'une mutation rapide et profonde de la société est plutôt déboussolante pour tout le monde, la famille :éunionnaise est elle aussi en pleine mutation'''' Au 31 décembre 1990, 51,4 % de la population se situe entre 20 et 59 ans, soit 307 728 personnes. Et plus d'un tiers de la population active (36,9 % selon le recensement de 1990) n'a pas de travail! Hommes politiques, sociologues, éconurnistes, syndicalistes, journalistes n'en finissent pas de tirer la sonnette d'alarnle en exposant l'angoissante question du chômage des Réunionnais. Très bien, et puis? La Réunion est écartelée entre des pôles d'attraction de plus en plus déstabilisateurs pour son avenir économique et son identité culturelle. Elle (sur)vit entre chômage au pays et départ en France. L'émigration réunionnaise puise, en grande partie, ses racines dans le douloureux constat de Corinne Lesnes dans "Le Monde" du 7 février 1988 : "On paie le baby-boom des années 60. L'État assure déjà 42 % du produit intérieur brut et veut .pien débloquer toujours des crédits, mais il y a 10 000 analphabètes parmi les inscrits de l'ANPE et, qui plus est, pas d'emploi". Face à ces interrogations sans réponse, l'INSEE a imaginé diverses prospectives en prenant pour référence deux hypothèses: 2 000 ou bien 4 QOO nouveaux émigrants chaque année. Selon Luc Grébille de "L'Economie de La Réunion" de mars-avril 1988, "en supposant donc une émigration nette de 4 000 personnes de 15 à 34 ans, chaque année en moyenne depuis 1988 et jusqu'en l'an 2 000, la création régulière de 2 000 emplois par an ne suffirait pas à éviter une aggravation de l'actuel déséquilibre du marché de l'emploi à La Réunion". Et c'est précisément là que se situe un énorme point d'interrogation pour l'émigration léunionnaise d'ici l'an 2 000 ! Peut-on raisonnablement envisager que 2 000 ou 4 000 jeunes Réunionnais chercheurs d'emplois débarquent annuellelnent sur un marché du travail également malade en France? Cette question se révèle d'autant plus redoutable qu'on ne sait pas vraiment à combien s'élèvera la population de l'île en l'an 2000. L'INSEE s'est livré à quatre hypothèses sur le solde migratoire: "La Réunion 600 000 habitants au milieu de l'année 1990. La population 37

pourrait atteindre de {?80 ()OOà 735 OOOhabitantsen l'hypothèse qui se vérifiera. fi.

l'an 2 000 selon

Une jeunesse en quête d'espoirs
HLePacte Régional pour l'Enlploi ~ancé en octobre 1988 par le patronat réunionnais amis en évidence le manque de formation des chômeurs des moins de 30 ans. 75 % d'entre eux n'ont pas le niveau du CAP. Et 47 % des chômeurs inscrits à l'ANPE en 1987 ont moins de 25 ans contre 32 % en métropole" lit-on dans le magazine "Vie Publique" en janvier 1989. Vgilà un handicap supplémentaire pour tenter de créer CHAQUE ANNEE 10 000 EMPLOIS, COI~lnlevoudrait y parvenir le patronat ré1.!nionnais en faisant appel aux Conseils Général et Régional ainsi qu'à l'Etat. Que pensent les jeunes Réunionnais confrontés à ces préoccupations? De plusieurs enquêtes ressortent des inquiétudes de plus en plus marquées. Sans nous noyer dans des déluges de chiffres et de statistiques, arrêtons-nous un instant sur quatre points rendus publics ces dernières années par divers médias et organismes: l'URAD (Union Régionale Animation et Développement), l'hebdomadaire "roI:élé Jours7 Réunion Magazine", "Le Magazine de l'océan Indien" et "L'Economie de La Réunion" publiée par l'INSEE-Réunion. L'enquête de rURAD a été e1fectuée en 1985 dans le cadre de l'Année Internationale de la Jeunesse auprès des 15-24 ans. Selon Gilbert Valli, alors directeur de rURAD, "qu'ils soient à la recherche d'un emploi, d'un stage ou d'une nouvelle activité, 5,2 % !le veulent pas quitter leur ville pour un premier emploi ou un nouvel emploi. 31,6 % sont prêts à aller au plus jusqu'à une autre ville de La Réunion. 40,1 % en métropole. Ils sont 9 % à accepter d'aller n'importe où". "Pourriez-vous quitter définitivement La Réunion si on vous offrait un emploi en métropole? "Cette question a été posée en 1985 aux jeunes par "Télé-7-Jours-Réunion-Magazine". Les réponses ont été éloquentes: OUI à 63,2 % et NON à ~3,2 % avec 3,5 % de sans opinion. "3 jeunes sur 4 sont prêts à quitter La Réunion" : c'est le gros titre à la une du "Magazine de l'océan Indien" en décembre 1987 pour les résultats de son sondage. Les jeunes Réunionnais se prononcent à 66 % prêts à quitter l'île si nécessaire pour t:-ouver du travail. 42% n'importe où pourvu qu'ils y exercent un métier qui leur plaît, 24% en France hexagonale" Alix Dijoux, alors rédacteur en chef de cette revue aujourdthui disparue, situait ainsi la gravité de l'enjeu: "La jeunesse réunionnaise ne s'ennuie pas, elle recherche en revanche désespérément à staccrocher au wagon du travail, le seul qui ouvre la voie d'un avenir moins sombre. Mais la hantise du c11ômage crée un réflexe de fuite: trois jeunes sur quatre sont prêts à quitter terre, père et mère pour trouver un emploL.. Un chiffre qui peut traduire un certain réalisme ou un manque de confiance en soi, en denlain. Il pose en tout cas une redoutable interrogation: comment construire La Réunion de l'an 2 000 avec des jeunes qui n'y croient pas ?" 38

Végéter ou émigrer? L'avenir professionnel passe-t..-il encore par le départ en France, dans la perspective d'une formation ou d'un emploi déjà disponible 1 conséquent de TOUTE LA SOCIETf: l~r:UNIONNAISE. En créant en 1963 le DUlVtII)OM, Michel Debré apportait une réponse au manque de tra\ ~lÎl. Cette solution, forteInent controversée aujourd'hui, a cependant perluis à La Réunion de ne pas être confrontée à la demande de dizaines de milliers de chômeurs. Mais cette réalité tient de moins en moins la route cumn1e nous le verrons plus loin... A quelques années du proch.ain millénaire, La Réunion en est réduite à des incertitudes encore plus flagrantes quand on se souvient de son Histoire. L'émigration réunionnaise révèle le désarroi d'une société en pleine décomposition. Ancien Recteur de La Réunion, Jacques Georgel rappelle une vérité historique dans la préface de "L'Atlas Thématique et Historique" de Wilfrid Bertile: uA la veille de la Révolution française, l'île était "le grenier à blé des Mascareignes" s'offrant même le luxe de nourrir en blé sa voisine Maurice. Aujourd'hui, elle n'a plus de blé, et les moteurs des économies s'appellent pétrole et tourisme dont elle est dépourvue (113 000 visiteurs en 1985 I). Les conditions économiques condamnent une large fraction de la population réunionnaise à émigrer ou à végéter sur place, grâce à l'assistance de la métropole" . Le malaise est bien plus profond qu'on ne pourrait le croire à première vue. Sans se complaire dans un catastrophisme malsain, force est de reconnaître que les perspectives lancées en janvier 92 par l'INSEERéunion n'engendrent guèrt t'optimisme. "Il est difficile aujourd'hui d'imaginer moins de 120 000 crtômeurs (un peu plus de 110 000 peutêtre seulement si l'on déveltJppc sur la période des mesures du genre C.E.S.), alors que l'un pouvait espérer un ralentissement voire une inversion complète de la tendance. Pratiquement, cela signifie que les responsables politiques et administratifs auront à gérer dans le futur proche et de façon inéluctable une masse de chômeurs toujours croissante. Il n'y a pas à ce problème de solution économique simple, évidente." A cette affirmation s'ajoute une interrogation. "Peut-on supporter 40 ou 50 % de taux de chômage sans dommage profond et durable sur la société réunionnaise 1" se demande en 1989 Serge Payet dans sa plaquette intitulée "Gagner l'égalité". Patronat et syndicats se livrent aux mêmes constats. Ainsi Georges-Marie Lépinay, secrétaire général de la CGTR (Confédération Générale du Travail à La Réunion) s'interroge dans une conférence de presse du 7 décembre 1992: "Quand on dit La Réunion île de paix, d'amour, de liberté et de tolérance, c'est de la foutaise. Toutes les semaines on fait l'aInour à coups de sabre. Les tribunaux ne désemplissent pas, on est obligé de faire des assises à rallonge. (...) Comment pourrait-il y avoir la paix sociale avec 40 % de chômage? n y a là un point à soulever: on devrait parler de chômage noir. 80 % des sans-emploi sont des gens de couleur. Il faut éviter les polémiques

Telle est la préoccupation n1aje1}re )a jeunesse réunionnaise et par de
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stériles. S'il y a un responsable aux événements du Chaudron, je plaide coupable. Et nous le sommes tous". "Refuser le misérabilisme et le catastrophisme de ceux qui, promettant monts et merveilles, surdramatisent un climat social déjà exacerbé Et déjà trop dramatique en lui-même"... Tel est~le sens de l'appel lancé par Mgr Gilbert Aubry dans l'éditorial d' "Eglise à La Réunion" de juin 1993: "Nous ne pouvons pas nous cacher derrière des spécificités figées, ni derrière des intégrations assimilatrices. Nous ne pouvons pas nous bercer d'illusions, vivre au-dessus de nos moyens, demander d'augmenter les transferts, produire de moins en moins,... jouer de l'argent pour de l'argent, réclamer loisirs, radios et télévisions en prime! Populisme irresponsable. L'essentiel est bien de relancer l'économie, de produire des richesses pour pouvoir les distribuer... créer de l'argent et préserver des réseaux de solidarité pour lutter contre les exclusions. Conjointement, essayer de maîtriser la démographie et favoriser la mobilité avec de sérieuses formations à la clé. Effort créateur! " L'un des effets les plus perceptibles du malaise réunionnais s'exprime dans une émigration qui prouve depuis les années 60 que quelque. chose ne va pas dans ce département d'outre-mer. Jusqu'à quand cette situation durera-t-elle? Les ancêtres de ces émigrés ont été, dans bien des cas, emmenés de force à La Réunion du teml}~ de l'esclavage. Aujourd'hui, à cause de raisons économiques pour la plupart d'entre eux, ils sont à leur tour obligés de partir. De faire le grand saut. Celui qui vous entraîne de Gillot jusqu'à Orly ou Roissy, prenlière étape dtune nouvelle existence dont on se demande avec appréhension, dans le hall de l'aéroport réunionnais, ce qu'elle vous réserve en expériences positives et en désillusions dramatiques. En réussites apparemment éclatantes mais aussi en échecs si douloureux.

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POURQUOI

PARTENT-IJ.JS

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"Toi qui pars Tp ne sais pas si un jour tu reverras ton île Toi qui pars Je sais qu'au fond de toi tu n'es pas si tranquille Regarde bien autour de toi ces paysages merveilleux N'oublie pas d'emporter dans ton coeur un peu de notre ciel Car souvent le temps est gri~ sous le ciel de Paris Loin de ton pays Loin de tes amis Viendra vite la nostalgie qui brisera ta vie Viendront les soucis Loin de ton pays Toi qui pars Tu es charmé par ridée de ce beau voyage Toi qui pars Tu verras là-bas aussi de jolis paysages Tu aimeras la neige qui couvre tout de son manteau blanc Tu penseras malgré tout à ton île perdue dans l'océan Mais ton île impassible attendra sans cesse ton retour Une fille t'attend et te garde toujours son grand amour Tu reviendras Car tu ne peux vivre à jamais dans cet exil Tu reviendras Même si chez nous la vie n'est pas toujours facile Car souvent le temps est gris sous le ciel de Paris Reviens au pays, chasse tes soucis C'est fini la nostalgie, tu renais à la vie Reviens au pays parmi tes anus Et puis pense aussi qu'on t'attend ici"

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"Toi qui pars",chanson interprétée par Marie-Armande Moutou sur des paroles de Jean-Claude Thévenin et une musique de Rolland Raelison, a eu un énorme succès populaire àLa Réunion au début des années sa. Elle a aussi remporté cette année-là le premier prix d'un concours télévisé inter-îles entre La Réunion et Maurice. Ce "tube tropical" évoque avec des mots simples ce que ressentent des milliers de Réunionnais depuis leur départ et jusqu'au retour. Avec en toile de fond cette question lancinante: pourquoi quitter La Réunion, cette "île à grand spectacle" vantée par les amateurs d'évasion et d'exotisme? Voire d'exploits sportifs comme le soulignent les séquences d"'Ushuaia" tournées avec Nicolas Hulotpour TF1. Familles et amis, paysages attirants et temps clément : faut-il donc tout laisser ici pour s'exiler gans une France froide, au propre comme au figuré? Evidemment, la première cause de départ - mais pas la seule bien sûr! -, c'est le manque de travail, souvent lié à l'absence de véritable formation professionnelle reçue sur place, au pays. Il serait fastidieux de reprendre ici TOUS les témoignages recueillis sur ce thème. La plupart des Réunionnais venus en France, quel que soit leur âge, sont concernés par la recherche d'un emploi. Ils tentent d'obtenir dans l'Hexagone une réponse introuvable sur leur île située en tête de tous les départements français pour son taux de chômage.
"Au bord du précipice" 33 , 37 ou 40 % ? Derrière la dérisoire querelle des spécialistes autour des pourcentages se profile une réalité de plus en plus dramatique. Et explosive... Le nombre de demandeurs d'emplois est passé de 30 000 à plus de 50 000 en cinq ans. Et ce n'est malheureusement pas fini. Dans une interview au JIR le 3 juin 1988, Serge Payet, le délégué général du COLlER, affichait déjà son pessimisme: "Au sens du recensement, il passerait de 72 000 en fin 85 à 100 000 ou 110 000 en 1992.Pour essayer d'endiguer ce flot de chômeurs, l'ordre de priorité accordée par nos hommes politiques varie fortement entre le financement des charges sociales, la formation et la migration. De toute évidence, les hommes politiques ne savent pas précisément par quel bout prendre le problème du chômage, mais les réponses reflètent une prise de conscience de la complexité de la lutte contre ce fléau". Ce pessimisme s'est terriblement renforcé au fil des années comme le confirme un entretien radiophonique diffusé par RFORéunion le 29 décembre 1992 sur le thème "L'année 93 sera difficile mais 94 sera pire". Interrogé par Gora Patel et Jean-Michel Fontaine, le délégué général du patronat réunionnais a livré un constat particulièrement inquiétant: "Ce n'est pas pour se faire peur, mais a-t-on assez dit en cette année 92 que le chômage a augmenté de 31 % ? L'année précédente il avait augmenté d'autant. Nous avons 77 000 chômeurs. Il y a aujourd'hui plus de chômeurs que de personnes travaillant dans le secteur privé. Ce secteur offre encore du travail, mais les cohortes tellement nombreuses de jeunes arrivent sur le marché. Face aux 3 000 emplois offerts par les entreprises, ces cohortes sont 10 000. 5 42

à 7 000 d'entre eux vont grossir les rangs des chômeurs. En plus, il y a travail et travail. Le travail qui se développe maintenant est de plus en plus qualifié, et, par manque de qualification, des personnes sont sorties

du système de production et s~~ retrouvent dUchômage. , Il Ya aussi les problènles de paiement des conlmunes, de l'Etat, la baisse des travaux et pour cause puisqu'on a vécu sur l'emprunt. On a emprunté jusqu'à 2 milliards 300 millions en 90, 2 milliards 100 millions en 91 alors qu'on aurait pu se permettre au plus d'emprunter 600 millions à un milliard. Et a-t-on parlé de la bombe à retardement que représente la démographie aujourd'hui? Elle est repartie, il y a un nombre de naissances extrêmement important età 52 % elles sont illégitimes. Or, on sait que l'échec scolaire, le manque de qualification qui s'ensuit, la délinquance, etc, sont le produit de cette démographie nonmaI""triséeni en quantité" ni en qualité. On est en train en plus de produire d'autres problèmes! On sait aussi que l'égalité est en train de poser quelques questions, p:as assez dans la bouche des responsables mais dans la population ellemême. Telle qu'elle est pratiquée maintenant, l'égalité ressemble à la visite de deux personnes chez le médecin. L'une a mal à la tête, on lui donne un cachet d'aspirine. L'autre -c'est peut-être nous- a un ulcère à l'estomac. Et on nous donne aussi un cachet d'aspirine. On va creuser un trou dans l'estomac. Comme le dit la plaisanterie tragique: nous sommes au bord du précipice, et nous allons faire un grand pas en avant. Tous ces chiffres ont des conséquences financières, énormes, non seulement pour les collectivités locales nIais pour l'Etat. Imaginez que le déficit de la Sécurité sociale à La Réunion est de quatre milliards, de francs. Celui de l'ASSEDIC est de 500 millions cette année et il passera à un milliard l'année prochaine et peut-être à 2 milliards 500 millions en 1994. Où vat-on trouver de l'argent pour tout ça? Je ne sais pas quelles sont les solutions. Ce que je veux, c'est déjà une prise de conscience C'est elle qui amène des solutions. Il y a eu en cette année 92 quand même des signes. Même si cela a été fait maladroitement, on a entendu le président du Conseil Général proposer un plan de 5 000 emplois. Ca veut dire que l'emploi est devenu un problème de politique locale. On a aussi entendu le président de la Région proposer un plan d'exportation. L'exportation est aussi devenue un problème de politique locale. Enfin! Moi, je l'attendais depuis 20 ans". Dans un tel contexte socio-économique, on saisit encore mieux les appréhensions et les espoirs des Réunionnais obligés de partir pour trouver, ou bien espérer trouver, du travail en France. Des dizaines de milliers d'entre eux ont quitté leur île avec le BUMIDOM. Nous Jeviendrons plus loin sur les conditions dans lesquelles cet organisme d'Etat a été mis en place et comment il a fonctionné jusqu'en 1981 avant de céder la place à rANT. Mais tout d'abord je vous livre quelques témoignages d'hier et d'aujourd'hui sur ces Réunionnais qui ont un jour laissé parents et amis, voire leur propre famille, pour la France. Pour décrocher un boulot. 43

De l'usine sucrière à la chaîne chez Renault

"Pourquoi nous est-il venu ce temps d'exil Pour nos coeurs Ce temps où nous déportions nous-mêmes Nos âmes Tristes marchandages de l'homme à l'homme" Agnès Guéneau, "Ferveurs"
Après l'école Saint-Charles à Saint-Pierre, Louis-Benjamin Badin travaille durant 17 ans à l'usine sucrière de la Rivière du Mat en tant que turbineur : "Mon frère aîné m'avait fait venir à Saint-André, c'est comme -ça que je suis entré à l'usine qui a été obligée de fermer par la suite. Si on m'avait fait une bonne proposition, je serais resté. Quand une usine ferme, on ne sait pas comment ça va se passer. On est vendu et on n'a pas le choix. J'ai alors cherché 3-utre chose, puisque j'avais déjà femme et enfants. En 1964, j'avais 30 an:. Renault recrutait des ouvriers, du temps de Debré. Et le BUMIDOM lllcrchait des gens pour venir travailler en France. On m'a alors fait passer un petit test de rien du tout, j'avais déjà une grande expérience dans le travail. C'était bon pour moi, comme ouvrier à la chaîne..." Le BUMIDOM n'offrait alors que l'aller-simple. Prenant l'avion pour la première fois, avec ses économies, T...Iouis-Benjamin Badin achète à ses frais le billet retour Ce billet, Benjamin l'a toujours conservé. Un peu comme un porte-boT1i'lcurqui vous suit partout. Et il se rappelle très bien ce voyage qui n'en finissait pas. Réunion-Madagascar-DjiboutiMarseille et enfin Paris qu'il découvre à l'aube de l'hiver, le 9 décembre 1965. Autre expérience avec Marcel Sangarin arrivé en France en bateau. Lui qui a vécu à ~a Réunion jusqu'à l'âge de 17 ans raconte: "A 15 ans et demi, après l'Ecole Centrale de Saint-Denis, je suis devenu peintre au pistolet à l'UMAB. J'y étais entré comme manoeuvre, je voyais bien qu'il n'y avait pas de débQuché. A la maison, on était cinq frères et cinq soeurs. J'ai été le premier à partir. Mes parents m'ont encouragé, ils voyaient ça comme un grand avenir pour moi. Ils étaient tristes, mais ils m'ont quand même encouragé à m'en aller. Pour que toute la famille puisse être au départ, à la Pointe des Galets, mon frère avait fait deux voyages. Toute ma vie je me rappellerai de ce départ, c'était juste après Noël" . "Et le Père et la Mère Réinventent leur couple Dans les premiers enfants Plus présents que partis Ils pensent aux plus petits Aux filles déjà femmes Dans leur beauté mûre Aux garçons chahuteurs Ingénieux d'avenir Ces hommes du bonheur !" Gilbert Aubry, "Rivages d'Alizés" 44

Marcel Sangarin embarque le 28 décembre 1965, il arrive à Marseille le 25 janvier 1966. Un pull-over et une chemise sur le dos, il débarque du "Pierre Loti" et découvre, angoissé, un monde totalement inconnu: "Le BUMIDOM avait tout bien organisé, la gare à prendre à partir de Marseille, quel train à quelle heure. On a mangé au restaurant. Préparation nlatérielle impeccable, mais aucune préparation pour la vie de tous les jours. Ca, Je rai toujours reproché. Ils savaient pourtant au BUMIDOM qu'on allait arriver en plein hiver. On ne nous avait rien dit! Même plus tard, dans les années 70, j'ai vu des jeunes en savates-doigtde-pied arriver à Orly". Alix Ethève a toujours en tête une image très précise de son départ. Il avait alors 17 ans: "On se demande ce qui vous arrive! Un matin, à 5 heures, j'ai quitté Saint-Pierre en bus pour l'aéroport. Le soleil se levait, cette aube fantastique... Et moi qui me demandais ce qui m'attendait vraiment en France! Le BUMIDOM va vous aider, pas de problèmes... Toujours cette notion d'assistance jusqu'au jour où on se réveille. Non, la France n'a jamais été ce qu'on en a dit. Ca n'a jamais été le rêve, même si on a raconté beaucoup de choses dans les médias, et aussi les hommes politique~ Maintenant les l{éunionnais ont tous de la famille ici. Quand je suis an'1vé, je n'avais personne. Tout seul. J'ai fait un stage dans les métaux ferreux, j'ai raté mon CAP. Je me suis pour ainsi dire retrouvé à la rue : Nancy, Troyes,... Un jour j'en ai vraiment eu plein le cul, il fallait que je monte à Paris. J'ai atterri à Corbeil-Essonnes, et c'est là que j'ai commencé à voir la vie en face. J'ai connu des jours très durs, ne mangeant pas toujours à ma faim. J'ai même travaillé à la chaîne chez Sirnca pendant six mois. C'était atroce...J'ai alors décidé de prendre le grand large, vers la Côte d'Azur. J'y ai rencontré beaucoup de gens qui m'ont appris beaucoup de choses. J'ai toujours été tenté par le commerce, j'ai passé un DUT commercial, une licence en psychologie. Et c'est de là que tout est parti". Enceinte de six mois sans le savoir L'itinéraire de Florence Maillot est encore plus déroutant que celui d'Alix Ethève. Sa jeunesse a été très marquée par son père employé au chemin de fer de La Réunion durant 37 ans. Rorence a longtemps cherché sa route. Pas facile avec une vie familiale perturbée et de grosses difficultés entre les parents. "Ca a entraîné la mort de ma mère. De là je suis partie sur Saint-Denis pour retrouver ma grande soeur qui ne voulait plus rester à la maison après ce décès. Mais je n'avais rien de quoi vivre dans la grande ville, en 1963. Pas de formation ni de relation professionnelle. Rien... Je ne savais pas ce que signifiait travailler. Une cousine m'a appris à coudre chez elle. Je l'aidais comme ça, puisque je ne pouvais pas lui donner de l'argent. Grâce à une amie réunionnaise, j'ai eu un emploi de femnIe de ménage chez un couple. Le mari était gendarme. J'ai expliqué à sa femme .que je ne savais pas faire grandchose. Elle m'a beaucoup appris, elle m'a prise en amitié. J'y suis restée trois ans". 45

Et un jour c'est le déclic, car Florence ne veut pas rester toute sa vie femme de ménage à la gendarmerie. "Je voyais partout autour de moi comment on parlait d'un bureau qui venait d'ouvrir ses portes à Saint-Denis. J'avais envie de fuir mon île. Mon père s'était remarié même pas six mois après la mort de ma mère, et Je me sentais étrangère en lui rendant visite. Mais je ne sa',ais absolument pas ce qu'était vraiment la France! Ca me faisait rêver, l'un de mes frères engagé dans l'armée me disait de toujours bien m'appliquer en orthographe pour pouvoir vivre làbas. Ca, ça m'est toujours resté...n Un matin, elle prend son courage à deux mains et entre dans le nouveau bureau du BUMIDOM. Et là, libérée de toutes ses angoisses et de ses incertitudes, elle explique son envie de partir coûte que coûte, son absence de formation professionnelle. "Un Monsieur m'a bien reçue, il m'a donné dix jours de réflexion. Mais moi j'étais déjà décidée. Puis on m'a fait faire un petit test à la Chambre de Commerce: une dictée, quelques calculs." Pas de problèmes pour l'accueil de Florence à Paris. Dès son arrivée, une assistante sociale du BUMIDOM l'emmène avenue de Wagram dans un bureau de la migration. Puis elle l'invite à déjeuner au restaurant, Place des Ternes. "J'ai pris un steak tartare. Ca me reste toujours. Chaque fois que j'en vois un, je me revois aussitôt à ce premier jour. C'était juste avant de faire connaissance avec mon employeur". Pour ce premier poste, Florence a vraiment beaucoup de chance. Elle se sent aussitôt à l'aise. "C'était chez un médecin réfugié, originaire d'Asie, bouddhiste et catholique en même temps, marié à une femme blonde". Mais la jeune Réunionnaise ne connaît rien à la vie. Rien aux hommes, rien à la sexualité. Une rencontre sans lendemain, et la voilà enceinte. Mais elle ne s'en apercevra qu'au bout de six mois seulement. "J'avais eu des problèmes d~ règles, elles ne venaient pas à cause du climat. Aussi je ne me suis pas du tout inquiétée. Je grossissais mais sous la blouse de travail Je ne m'en rendais pas compte. Un matin, là devant l'évier, j'ai comme senti quelque chose qui courait en moi. Là j'ai aussitôt compris. " A partir de ce monlent-là, tout va s'enchaîner et se bousculer dans la vie de Florence. Au foyer réunionnais de la rue du Cardinal Lemoine, à Paris, elle rencontre un Réunionnais qui l'épouse et reconnaît l'enfant. C'est le début d'une longue histoire de douleurs et de trahisons. Son mari prend des maîtresses et prône des "idées révolutionnaires" en contradiction avec le nouvel employeur de ~lorence. "J'avais trouvé un autre poste, dans une famille bourgeoise du 17ème arrondissement. Je m'occupais d'une vieille dame, de ses repas, je lui faisais la conversation. Ma fille était l'enfant de la maison, elle a découvert la danse classique, l'équitation. Mais mon mari m'a forcé à partir. Il a brisé ma vie, notre couple s'est désintégré. J'aurais mieux fait de rester seule avec ma fille. Aujourd'hui je vis seule à Paris, mon mari est retourné à La Réunion". UA quatre ans avec mes yeax d'enfant" Inattendu aussi est le parcours de Philippe Barret arrivé en France en 1960. Ses parents sont alors frappés par "l'ordonnance Debré". "J'avais 46

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