L'ENTREPRENEURSHIP EN AFRIQUE NOIRE

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A partir de l'exemple des entreprises du secteur informel de Kinshasa, au Congo-Zaïre, cet ouvrage tente d'expliquer comment les entrepreneurs zaïrois s'y prennent pour mener à bien leurs affaires, les facteurs qui expliquent le succès de leurs entreprises, et les contraintes auxquelles ils font face.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296378193
Nombre de pages : 192
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L 'ENTREPRENEURS

HIP

EN AFRIQUE N aIRE

@ L'Harmattan, 1998 ISBN 2-7384-7354-7

B. SHALLY GACHURUZI

L'ENTREPRENEURSHIP EN AFRIQUE NOIRE
Application aux entrepreneurs du secteur informel au Congo-Zaïre

Éditions L'Harmattan
;-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)-CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION GÉNÉRALE Le secteur informel a fait son apparition dans la théorie économique de développement il y a 26 ans avec les travaux du BIT au Kenya. Même si Keith fut le premier à utiliser ce concept, c'est véritablement le rapport du BIT qui le lança et le vulgarisa. Ainsi que l'indique J. Charmes, les économistes et les sociologues du développement ont souvent eu tendance à le confondre sous ce vocable malheureux, pauvreté et survie d'une part, chômage et sous-emploi d'autre part. Sans doute les trois phénomènes se recoupent, mais leur intersection ne constitue pas l'aspect essentiel de ce qu'il est convenu d'appeler le secteur informel. Cette confusion, ajoute J. Charmes, prend naissance dans l'origine même du concept et dans les définitions successives et parfois contradictoires qui ont été données du phénomène; elle s'est trouvée confortée par le peu d'intérêt accordé généralement aux méthodes d'investigation mises en œuvre pour l'appréhender et le mesurer, signe d'un enfermement dans un paradigme non remis en cause. Les recherches actuelles sur le secteur informel portent cependant en germe les prémisses de révisions drastiques de thèses couramment admises dans la théorie économique et les politiques de développement.

Cette étude se situe dans la vague des recherches sur le secteur infonnel, entreprises depuis les années 1970 et, en particulier, pendant les années 80 suite à la stagnation des activités du secteur économique dit fonnel. Face à la baisse des possibilités d'emplois dans ce secteur, jadis considéré comme moteur de la croissance écono-mique, et à la constatation que ceux qui perdent les emplois dans ce secteur tendent à trouver des occupations dans le secteur dit «infonnel », on en a conclu que ce dernier pourrait constituer une solution aux divers problèmes économiques auxquels font face les pays en développement, en particulier celui du chômage. C'est ainsi que, tout d'un coup, les références au secteur infonnel ont commencé à apparaître dans les plans de développement économique et social de la plupart des pays du Tiers Monde. Malheureusement, le secteur infonnel est abordé selon une approche marginaliste et négative. Ce secteur est défini et étudié par rapport aux caractéristiques des systèmes économiques occidentaux, même si ses activités constituent en fait le fondement de ce qu'on peut considérer comme la « vraie» économie endogène et que la majorité des citoyens y fonctionnent. Paradoxalement, il est considéré comme étant anonnal. Cette approche marginaliste dans la définition conceptuelle du secteur infonnel fait que, malgré la prétention de vouloir mieux comprendre les fondements et le fonctionnement interne de ce secteur, les études réalisées à cet effet tendent plutôt à mettre en évidence les caractéristiques qui différencient les secteurs infonnels plutôt que son fondement et son fonctionnement interne. D'ailleurs, l'intérêt pour ce secteur est circonstancieL Par exemple, au Congo-Belge, 8

l'administration coloniale s'était intéressée au secteur informel principalement parce ce que le recensement de 1956 révéla que, contrairement aux croyances, les entrepreneurs du secteur informel disposaient des niveaux de revenus plus élevés que les commis de l'administration coloniale. Au cours des dernières années, l'intérêt pour ce secteur tend à fluctuer avec la situation de l'industrie d'exportation ou avec l'arrivée des experts. L'approche marginaliste dans la définition du secteur informel et surtout son caractère circonstanciel, font que, d'une part, le discours sur ce secteur ne s'est pas traduit par des politiques cohérentes et, que d'autre part, il ne s'est pas développé de cadre théorique adéquat permettant d'expliquer ce qui se passe dans ce secteur dit informel. Même si cette étude ne vise pas principalement à combler cette lacune théorique, il y a lieu de constater que, quand on veut appréhender le secteur informel dans sa globalité, on se heurte à deux difficultés majeures: difficulté de choix conceptuel et difficulté de définition. À ce propos, P. Hugon, souligne par exemple, qu'on ne peut pas parler du secteur informel ou non structuré sans nier la possibilité de son appréhension scientifique, car le terme informel ou non structuré renvoie implicitement à la théorie de la forme selon laquelle les propriétés d'un phénomène ne résultent pas de la simple addition des propriétés et de ses éléments, mais de leur agencement: parler d'une réalité informe ou informelle, c'est admettre une multiplicité chaotique et supposer une matière sans forme, ce qui aboutit à nier toute possibilité d'appréhension scientifiquel. Les autres auteurs comme Weeks et Sethuraman préfèrent parler de secteur non 9

structuré tandis que Mazundar et Nihan parlent de secteur non protégé pour désigner le secteur informel. Difficulté de choix conceptuel donc, mais aussi et surtout difficulté de définition. En effet, jusqu'à aujourd'hui il n'existe pas une seule et unique définition du secteur informel. Chaque chercheur le définit en fonction de ses intérêts et de ses objectifs de recherche. De toutes les définitions du secteur informel, celle de Harold Lubelle2 nous semble la plus élaborée. Selon l'auteur, deux caractéristiques se sont imposées comme critères opérationnels permettant d'identifierJesactivités du secteur informel: leur petite taille et la mesure selon laquelle une entreprise ne respecte pas les réglementations et évite de payer les impôts. Les entreprises du secteur informel de Kinshasa dont il est question dans cette étude répondent bien à ces deux critères. Bien plus, leur rôle dans la création d'emplois et de revenus ainsi que dans la formation des travailleurs, fait qu'elles gagnent du terrain dans la capitale zaïroise. Mais au-delà de cette première tentative d'explication théorique, encore faut-il également savoir comment ces entreprises accèdent au capital. Comment fonctionnentelles? Comment résistent-elles aux tracasseries administratives? Questions essentielles, nous semble-t-il, et auxquelles cette étude tentera de répondre. Entreprendre une affaire suppose la foi dans cette affaire. Il ne s'agit pas d'un simple esprit d'aventure, mais bien davantage d'une attitude préalable reposant sur le jugement et le courage nécessaire pour affronter les risques. Dans cet ouvrage, nous tenterons de voir 10

comment les petits entrepreneurs zaïrois s'y prennent pour mener à bien leurs affaires, les facteurs qui expliquent le succès de leurs entreprises, et les contraintes auxquelles ils font face. L'ouvrage est divisé en six chapitres qui s'articulent de la manière suivante: le premier chapitre présente les facteurs qui ont contribué à l'expansion du secteur informel, au point où il est en train de devenir le fer de lance du développement économique des pays du Tiers Monde. Le deuxième chapitre analyse l'évolution écono-mique du Zaïre marquée par la croissance à la fin de la période coloniale, le recul pendant les premières années de l'indépendance, le redressement relatif entre 1966 et 1974 et la rechute sans précédent depuis 1974 jusqu'à nos jours. Le troisième chapitre trace l'évolution des entreprises de couture depuis 1950 tandis que le quatrième s'intéresse aux entrepreneurs zaïrois. Le cinquième chapitre aborde la culture de l'entrepreneurship zaïrois et son impact sur la gestion des entreprises de couture de Kinshasa, alors que le dernier analyse les rapports Hommes-Femmes dans la gestion de ces entreprises.

Notes 1. P. Hugon, « Secteur non structuré ou hétérogénéité des fonnes
de production urbaines, dualisme sectoriel ou soumission des fonnes de production au capital. Peut-on dépasser le débat? », dans Revue du Tiers Monde, N°21,1980, p.251. H. Lubell, Le secteur informel dans les années 80 et 90, Paris, OCDE, 1991, p.13.

2.

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CHAPITRE I LE SECTEUR INFORMEL EN AFRIQUE Introduction Aux indépendances, les stratégies de développement en Afrique noire furent orientées vers l'essor du secteur moderne, considéré comme véritable moteur de la croissance économique. Selon P. Mettelin,
la croissance défmie comme augmentation en termes réels avait été l'objectif prioritaire de nombreux pays africains ayant acquis leur souveraineté nationale. Ce modèle était inspiré des schémas occidentaux et mettait l'accent sur l'industrialisation lourde ainsi que le taux de croissance accéléré à tel point que le concept «d'idéologie de la croissance» était fréquemment usitél.

Malheureusement, ces développeurs ont oublié comme l'indique M. Pénouil, que « toute évolution économique ne peut se produire que grâce à des moyens adaptés aux réalités économiques et sociales des pays concernés2». L'économie était composée de deux secteurs; l'un traditionnel, l'autre moderne. Le premier devait alors disparaître progressivement pour laisser la place au secteur moderne, celui-ci étant considéré comme le modèle à atteindre.

Cependant, les faits montrent que la croissance basée sur la disparition du secteur traditionnel et l'émergence du secteur moderne n'est pas intervenue dans la majorité des cas et que par conséquent, le secteur traditionnel a continué à jouer son rôle prépondérant dans la satisfaction des besoins de base, ce d'autant plus que l'échec de la politique d'industrialisation accélérée n'a contribué qu'à augmenter les disparités tant au niveau national qu'international. Bien plus, les responsables de la planification comptaient implicitement sur l'essor du secteur moderne pour réduire l'étendue du sous-emploi par une embauche continue de la main d'œuvre salariée et pour absorber l'excès de l'offre du travail issu des zones rurales. Après la première décennie des efforts de développement, c'est-à-dire, en 1970, le bilan n'était pas aussi positif qu'on l'escomptait. C'est à partir de ce constat douloureux que les activités informelles furent officiellement reconnues, les résultats du secteur moderne étant jugés plutôt décevants. P. Mettelin3 fait remarquer que jusqu'à cette période, le sous-emploi rural n'avait pas été résorbé, les inégalités des revenus ne s'étaient pas estompées, le problème de la pauvreté n'était pas vaincu. Dans le domaine de l'emploi, les politiques industrielles avaient été dans l'incapacité d'absorber le surplus de la main d'œuvre. C'est également au cours de la même période qu'on constata que la croissance de la production pouvait s'accompagner d'une paupérisation et d'une inégalité croissante des revenus sans pour autant résoudre la question de l'exode et d'emploi. C'est dans ce contexte qu'une attention grandissante fut portée aux activités informelles.

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Ceci étant, on peut conclure de manière générale que la défaillance du secteur moderne est l'un des facteurs importants à l'origine du secteur informel. Il convient aussi de voir plus dans les détails les circonstances qui ont contribué à la croissance de ce secteur. Causes de la prolifération du secteur informel Les causes qui sont à l'origine de la prolifération du secteur informel sont nombreuses et différentes selon les pays concernés. Dans le cadre de cette étude, nous nous limitons à l'exode rural, à l'explosion démographique et au programme d'ajustement structurel en Afrique. 1. Exode rural De nombreux travaux sur l'exode rural soulignent que le départ massif vers les villes doit être interprété comme l'expression de la crise que traversent les paysans africains. En d'autres termes, le fossé qui se creuse entre les ruraux et les citadins, ainsi que l'insuffisance des revenus paysans, apparaissent comme les éléments déterminants de l'exode rural. Mais, au-delà de toutes ces déclarations, on peut affirmer que c'est le succès de la ville qui est la principale cause de l'exode rural. En effet, la paupérisation du monde paysan due à l'affaiblissement des revenus agricoles, et le succès des grandes métropoles exercent sur les jeunes une pression irrésistible pour l'exode. Comme l'indique J.M. Éla, « les disparités entre le développement des grandes métropoles et le sousdéveloppement de l'arrière pays sont si grandes que les jeunes paysans peuvent difficilement résister à l'attraction urbaine 4 ». 15

Pour mieux saisir les ressorts de l'exode rural, il convient de prendre en compte la situation générale des pays africains ainsi que les rapports entre villes et campagnes. Plusieurs travaux, notamment ceux de J.M. Éla et d'Abdou Touré, attribuent le retard de la campagne par rapport à la ville à la défectuosité des infrastructures de transport et notamment des routes de dessertes agricoles, ce qui rend le métier de l'agriculteur ingrat parce que non payant. Cette destruction du cadre de vie à la campagne aggrave son isolement. Outre la défectuosité des infrastructures de transport, la modernisation fait aussi ses victimes et condamne les paysans à l'exode. Quelques auteurs ont abordé cette question en dénonçant le coût social très élevé de la modernisation agro-industrielle pour les petits producteurs et les paysans. A. Schwarz est de ceux qui ont examiné cette question de plus près en soulignant que « la boucle de l'absurde se boucle quand les politiques officielles de la modernisation provoquent en dernière instance la baisse de niveau de vie, l'insécurité alimentaire et l'expulsion de la population rurale5». Cette population expulsée est condamnée à l'exode vers les villes, n'ayant pas trouvé d'autre refuge. C'est cet exode associé au taux de natalité élevé, qui explique l'explosion démographique qui conduit à l'urbanisation anarchique que connaissent les villes africaines. 2. Explosion démographique La démographie touche au fondement même de l'humanitë. Analysant l'explosion démographique, P. Mettellin fait remarquer que les pays en voie de 16

développement ont connu des changements considérables au 20ème siècle. Parmi ceux-ci, la croissance urbaine est sans nul doute l'un des phénomènes les plus spectaculaires et significatifs. En effet, le taux de croissance démographique en Afrique noire s'est élevé à 2,7 % en moyenne sur la période 1970-1980. À ce propos, C.Coquery Vidrovitch fait remarquer que l'Afrique est le continent qui connaît actuellement les taux de natalité les plus élevés du monde 7. La croissance rapide de la force de travail disponible dans les villes constitue aussi un des traits préoccupants du développement [...], notamment depuis la deuxième moitié du siècles. Sethuraman illustre cette affirmation par quelques chiffres. Selon lui, « la population urbaine a presque triplé en 25 ans, passant de 275 millions d'habitants en 1950 à 800 millions environ en 1975; au cours des 25 prochaines années, elle augmentera vraisemblablement pour atteindre deux milliards en l'an 2000. La part de la population urbaine dans la population totale des pays africains s'élevait à 7 % en 1920, 13 % en 1950, 27 % en 1975, en terme de projection pour l'an 2000, 43 % est le chif:tre attendu9 ». L'Afrique n'échappe donc pas à cette évolution; la population urbaine en % de la population totale était de 21,9 % en 1970, 27,1 % en 1980 et sera selon certaines hypothèses de 37,7 % en l'an 200010. Commentant l'explosion démographique en Afrique noire, J.M. Éla cite le cas de Kinshasa qui :trappe par son immensité. En effet, la capitale zaïroise qui s'étire sur 70 kIns est passée de 137000 habitants en 1950 à près de 3 millions en 198311. Sa population actuelle est d'environ 5 millions, ce qui la place en deuxième position après Lagos, capitale du Nigéria. Ces villes doivent leur croissance 17

démesurée non seulement à l'afflux de la population rurale, mais aussi à leur taux de reproduction naturelle. Cette marée de populations qui affluent vers les centres urbains ainsi que les exclus du secteur moderne donnent du fil à retordre à l'État qui ne parvient pas à leur fournir de travail rémunéré. Le tableau ci-dessous montre le taux d'urbanisation et de la croissance démographique en Afrique. Tableau N°l: Population urbaine, taux d'urbanisation et taux de croissance urbains et ruraux en Afrique
Population en millions tot. urb. rur. Taux d'urbanis. % 13,2 24,4 37,7 Taux croissance % annuel tot. 2,42 2,83 urbain rural

1950 209 29 190 1975 401 98 303 2000 813 307 506
Source: P. Mettelin, op. cit. pA.

-

4,89 4,56

1,87 2,05

Tableau N°2 : Part de la population urbaine dans la population totale (en % en 1980) dans plusieurs pays d'Afrique
Angola Bénin Cameroun RCA Congo Cote d'Iv. Ghana Guinée
Source: Idem.

21 14 35 41 37 38 36 19

Burkina Kenya Liberia Madaga. Mali Niger Nigeria Sénégal

9 14 33 18 20 13 20 25

Sierra Leone Soudan Tanzanie Tchad Togo Zaïre Zambie Zimbabwe

25 25 12 18 17 34 38 23

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Pour survivre, les nouveaux venus ainsi que les milliers de chômeurs citadins, doivent s'adonner à une multitude de petits métiers et services insolites: du petit cireur de souliers en passant par la vendeuse à la sauvette, le domestique et le gardien de nuit, la tresseuse du coin jusqu'au menuisier équipé de quelques machines. Ces activités et services fortement hétérogènes constituent ce qu'on appelle couramment« le secteur informel ». La prolifération du secteur informel a été aussi encouragée par les politiques d'ajustement structurel, qui par leurs mesures d'austérité poussent un grand nombre d'individus exclus du secteur formel à trouver refuge ailleurs12. À ce propos, P. Hugon indique que:
La vague des programmes d'ajustement structurel des années 80 a éliminé une partie de la discrimination implicite exercée par la politique macro-économique contre les activités du secteur informel: la protection des monopoles locaux a été réduite, nombre de monnaies dévaluées dans bien des cas, les taux d'intérêts versés par les emprunteurs relevés et quelques autres s'en remettent aux libres mécanismes du marché dans l'allocation des crédits. Dans certains cas, les difficultés encourues par les entreprises du secteur formel désormais moins protégées, ont fourni aux producteurs du secteur informel des débouchés sur le marché intérieur. Dans d'autres cas, la réduction de la protection contre les importations a rendu les producteurs du secteur informel aussi vulnérables que les producteurs du secteur formel à l'intense concurrence des biens venant de l'étrangerI3.

Examinons beaucoup plus en détails les objectifs et les conséquences du programme d'ajustement structureL

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