L'espoir transculturel

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 1990
Lecture(s) : 232
Tags :
EAN13 : 9782296201859
Nombre de pages : 224
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

,

L'ETERNEL JAMAIS ENTRE LE MONDE ET L'EXIL: ANTHROPOLOGIE

@ L'INSERM,
ISBN:

1990

2-85598-422-X

@ L'Harmattan, 1990
ISBN: 2-7384-0596-7

L'ESPOIR

TRANSCULTUREL

sous la direction du Dr. Jean-François REVERZY et de Christian BARAT

L'ETERNEL

JAMAIS.

ENTRE LE TOMBEAU ET L'EXIL: ANTHROPOLOGIE

(Saint-Gilles

Actes du colloque de la Réunion, juillet Anthropologie

1988)

Tome III:

F ACUL TÉ DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION

Collection

"Indianocéani
Coédité par L'INSERM et L'ARRPPPOI 101, rue de Tolbiac 75654 Paris Cedex 13

ues"
Ed. L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

L'ESPOIR

TRANSCUL TUREL

Il inspira et rassembla un groupe de praticiens basés à la Réunion et à Paris, issus de différentes origines et œuvrant dans différentes spécialités mais sous la même égide de la psychanalyse, de la santé mentale et de la culture. Pour éviter toute confusion, ce label fut surtout choisi comme sigle ou lettre d'une "réunion" sans rentrer dans les polémiques oiseuses qui agitent les byzantins unis vers Cythère entre le trans et l'inter quand il s'agit de culte (De la personnalité, du sujet suppôt du savoir). Grace à l'aide de l'INSERM, de l'OMS, du Conseil Général de la Réunion et du SIVOMR, le colloque "LESPOIR TRANSCULTUREL", au terme de deux années de réflexions, d'échange et de préparation put animer, en juillet 1988, pendant une semaine, à Saint-Gilles de la Réunion un colloque international qui sortit des sentiers battus. Outre une large participation des acteurs de la scène universitaire, médicale, culturelle et sociale du département, les zones voisines (Madagascar, Maurice, Mayotte, Comores) furent largement représentées dans le champ du social, de la santé mentale, des toxicomanies et des alternatives, de l'anthropologie et du culturel. Il en fut de même pour l'ensemble des départements d'outre mer (Antilles, Guyane) et pour la métropole. De plus un certain nombre de praticiens ou de chercheurs de zones plus éloignées furent invités à participer à ces travaux: Afrique du Nord et Afrique de l'Ouest, Malaisie, Pakistan, Inde. Du nouveau monde vint une délégation québecoise et dEurope Centrale une praticienne hongroise. Cette "éruption" éphémère comme tous les rassemblements du même type fut elle une tempête dans un encrier ou un brain storming? Elle aura du moins permis, au travers de plus d'une centaine d'interventions, de poser les jalons de certains questionnements en partant des périphéries et non des centres, des groupes humains et non des institutions. Les actes qui témoignent de ce travail sont rassemblés en six publications dispersées entre trois volumes et trois numéros spéciaux de revue.

***
Conformément aux vœux des organisateurs, les travaux des journées de SaintGilles sont dédiés à la Mémoire de Dulcie September, militante de l'ANC assassinée à Paris le 29 Mars 1988.

3

SYNOPSIS

T. 1 : Cultures. exils etfoUes dans l'Océan Indien:

santé mentale. linguistique. littérature.

T.2 : /le et Fables. Paroles de l'Autre. Paroles du Même: psychanalyse.

T.3:

L'éterneljamais. Entre le tombeau et l'Exil: anthropologie. Ed. L'Hannattan Paris

T. 4 : Du mal réunionnais à l'espoir transculturel Synthèse tenninale du colloque Revue "L'espoir" n° 1 (paru)

T. 5 : Alternatives Internationales (Afrique, Pakistan, Malaisie, Québec, Hongrie) Revue "L'information Psychiatrique" (A paraître) T. 6: Enfances, oppressions et cultures Revue "Perspectives Psychiatriques" (A paraître)

4

INTRODUCTION
Helsinki, le 17 septembre 1989

La mort est universelle. Chacun(e) d'entre nous la construit en interaction culturelle avec ses autres dans son "ici et maintenant". L'événement, actualisation unique d'un phénomène général, est exceptionnel et spécifique.

L'exil est également universel. Depuis toujours des hommes et des femmes partent de gré ou de force, de l'ici pour l'ailleurs ou de l'ailleurs pour l'ici. Ils participent alors à la création et au développement d'une société originale ou en profitent. Signes du "grand voyage", la mort et l'exil sont ruptures. L'éloignement peut se vivre en désespérance. Il est aussi le passage obligé pour l'espoir de l'ailleurs et de l'avenir meilleurs. Les sociétés créoles sont par excellence sous la dépendance du tombeau et de l'exil. Les textes rassemblés dans ce troisième volume de "L'espoir transculturef', par Jean-François Réverzy, disent cette spécificiLé qui participe de l'universel. Leurs auteurs s'expriment en toute liberté. Le lecteur ne lira pas ces "dires" sans esprit critique et sans oublier que d'autres sociéLés vivent aussi le tombeau et l'exil.
"All good people agree And all good people say That all nice people like us are We, And everyone else is they, But ifyou cross over the sea, Instead of over the way, You may end by (think of it 1) looking on We As only a sort of they /,,1

Christian BARAT

1. The collected works of Rudyard Kipling, vol. 27, pp. 375-376, Doubleday, Company, 1941. 5

Doran and

A V ANT PROPOS DE LA MISERE DE VIVRE À L'ESPOIR TRANSCULTUREL
"La vie du damné, si l'on peut appeler ça une vie, oscille sansfin entre des sentiments qui se renouvellent les uns et les autres, accroissant à la fois les regrets et la haine dans son cœur... Et du gouffre sansfin. aux profondeurs inconcevables, monteront comme une plainte interminable les deux mots fatidiques: "Toujours. Jamais 1" et l'inlassable écho du désespoir répondra: "Toujours, Jamais l''.
Faust, La légende

"C'est par les sans espoir et pour les sans espoir que l'espoir même nous est donné."
Ernst

BLOCH

Evoquer l'espoir c'est parler de l'avenir. Avenir rêvé ou redouté aujourd'hui dans un département français d'outre-mer qui vivra bientôt à l'ère européenne. Depuis 1988 bien des changements s'y sont opérés et en particulier de multiples ouvertures de sociétés ou d'états résolus à dépasser les blocages de leurs systèmes économiques et politiques antérieurs.

Mais parler de l'espoir transculturel c'est aussi parler de la mutation qui s'opère aujourd'hui à l'échelle mondiale et qui apporte un universel métissage des patrimoines biologiques psychiques et culturels. Ce phénomène n'est pas sans engendrer de nouvelles contradictions dont l'isolement volontaire; la fascination voire le repli vers l'archaïque, les mécanismes défensifs ségrégatifs et les troubles de l'identité personnelle et collective, offrent les aspects les plus ordinaires. Serait-ce là la rançon du progrès? Mais peut on parler d'espoir transculturel sans partir d'abord des contradictions du temps présent? La réalité quotidienne des îles de la zone sud-ouest de l'Océan indien porte en elle, comme bien d'autres territoires, de visibles symptômes de souffrance psychique et sociale qui en freinent le développement C'est aborder là un thème difficile car peut-on vraiment parler des malaises à vivre, de la folie et de la souffrance psychique? En ce nécessaire impossible, cette certaine incertitude, ni la médecine ni la science ne suffisent pour comprendre celles-ci. Et cela encore moins ici, un peu plus qu'ailleurs: Au pays des nations cinq koulèr (terme créole désignant les principales races originaires de l'île de La Réunion) ou se métissent races et cultures de longue date. Seule une longue expérience et un apprentissage approfondi ou dialogue humaniste avec l'Autre et les autres peut permettre de pressentir sa souffrance et de discerner sans malentendu comment elles s'exprime, se parle, se traduit, d'une langue, d'une croyance, d'une culture à l'autre et d'entrevoir comment elle se produit ou s'engendre. La souffrance de l'esprit ne serait-elle seulement que la souffrance de l'individu? Et le malaise à vivre que l'on qualifie de dépression, de suicide, de délire ou de folie diffère t-il 7

dans ce qu'il produit d'intolérance de l'environnement, de ces autres symptômes de l'intolérance des minorités ou des majorités sociales déviantes: le racisme, la compétition sociale et l'élitisme générateurs d'injustice et d'inégalité sociale, l'exclusion de ces nouveaux pauvres si chers aux technocrates d'aujourd'hui comme le fut au siècle dernier le grand thème de ".'extinction du paupérisme" ; les processus générateurs de tous les handicaps professionnels ou scolaires: toutes ces situations sont les portes d'un désespoir social d'ou s'enchaînent entre autres effets l'alcoolisme, la toxicomanie, le crime ou la délinquance. L'échec scolaire, le rejet scolaire, le rejet professionnel lors de l'entrée dans la vie seraient-ils seulement produit par les tares ou les handicaps précoces de l'enfant ou plutôt par des institutions pédagogiques végétant à l'ombre de leur standardisation bureaucratique et de leur nonreconnaissance des spécificités et des différences, en particulier linguistiques. L'adolescent en crise qui se saoule ou se drogue, ou qui affronte vainement la loi, qu'a toil devant lui à espérer ? Sinon l'assistance et du pensionnement forme nouvelle de l'esclavagisme moderne que créent partout dans le monde les sociétés duelles. A cet égard, dans son insularité qui la rend un peu plus transparente que les territoires métropolitains et européens, la Réunion donne à voir d'une manière exhaustive et caricaturale la dimension foncièrement aliénante, et ségrégative qui accompagne la demande, l'octroi et la gestion de l'invalidité psychique, mentale ou sociale: de l'allocation en faveur des adultes handicapés (AAH) au revenu minimum d'insefÛon (RMI). Ceci sans méconnaître le bien-fondé de ces mesures de solidarité, face à la misère. Il est si simple d'exclure, d'enfermer, de parquer, de construire des prisons et des hôpitaux psychiatriques, des centres de rééducation, des mouroirs, des instituts de l'éducation

spéciale.
Quelquefois même les intérêts des généreux donateurs notables bénis et loués de toutes les autorités ne sont pas si avouables qu'ils pourraient le paraître: l'enfer est pavé, dit-on, de bonnes intentions et la charité nourrit singulièrement de temps à autre bien des marchés dits "porteurs" d'institutions devenues de véritables entreprises de reproduction du handicap social. Il est si simple de dire que les victimes sont les coupables. Il est si simple de mépriser l'homme, l'autre, le frère en écrasant sa vie, en n'écoutant pas sa voix ni sa langue, pour perpétuer un système aberrant et mortifère. Et pourtant "Nul homme n'est en soi une île" nous rappelle le Poète et révérend John Donne en 1624 dans un sermon célèbre. "Tu est aussi cela" : profère du fond des millénaires la sagesse védique rappelant l'identité commune de chaque créature. Le mal, la souffrance d'autrui est aussi la notre. "Nul n'est jamais seul pour naître, nul n'est jamais vraiment seul pour mourir et il faut qu'il existe une foule de mauvais êtres pour pousser l'homme à commettre l'acte contre nature de se donner la mort" rappelait Antonin Artaud à propos du drame du suicide de Van Gogh. Et Artaud ne délirait pas, car nul n'est jamais non plus vraiment seul pour délirer ou à délirer: on souffre, on se tue, on délire, non seulement en soi-même, car la folie comme le rappelait Jaques Lacan est aussi cette part essentielle de l'homme où il affirme la limite de sa liberté. Notre condition de sujet parlant est une condition de partitions de division fondamentale laissant au centre de notre être cette part obscure, cet inconscient ou gîtent les

8

forces obscures et profondes de l'amour et de la mort nées de notre corps, organisme vivant dans un monde mouvant. Vraiment parler de et la folie, c'est parler d'autre chose que de la médecine ou des drogues: je n'existe que par la vérité de mon symptôme et mon symptôme se noue entre un réel ou domine l'oppression et la rumeur de l'histoire, un désir qui pousse ma vie entre naissance et mort, le symbole qui me permet de parler, de me nommer et d'avoir une identité et aussi de croire en ce que je crois. L'espoir, certes il en faut pour vivre: l'homme depuis les origines existe et vit d'espoir et de parole. La lumière et les ténèbres, l'amour et la haine, le désir et la mort régissent l'ordre des choses humaines, entre oppression et libération et incarnent quelquefois les rêves et les Dieux. De l'espoir, qu'il a dû en falloir à tous ceux qui se sont exilés volontairement ou involontairement pour venir peupler ces îles depuis les origines! : Affirmons que l'oppression fut leur part commune: Oppression politique qui, proscrit les indésirables ou les marginaux: Oppression économique qui par nécessité de survie plutôt que par goût du lucre, fait abandonner la terre ancestrale pour un ailleurs incertain. Oppression et violence esclavagiste et coloniale qui arrache à sa terre, à sa famille, à son peuple, des êtres humains pour en tirer profit et les ravaler à l'état d'objet ou de bête. Ce fut le cas des habitants premiers des îles désertes de la zone des Mascareignes: ces indonésiens venus de Java et de Sumatra qui traversèrent l'Océan indien, et ces africains bantous, bochimans ou swahili qui les précédèrent ou les suivirent pour venir s'installer, dit-on, dans la grande terre de Madagascar avant le Se siècle, précédant de peu les premiers navigateurs arabes. Les sociétés traditionnelles d'Asie et Afrique furent aussi des sociétés tristement régies par l'esclavage comme le monde antique occidental. De l'espoir, il en fallut aux premiers colons qui s'installèrent à l'île de France ou à Bourbon au 17e siècle: s'ils fuyaient la France ce n'était sans doute pas sans raison. Il en fallut plus encore à tous ceux dont, loin de partager la commune aventure de la misère, ils assignèrent à une condition servile: esclaves malgaches, africains, indiens: tous ceux là qui emmenés de force ou trompés par les promesses des négriers dans l'espérance d'un sort meilleur furent arrachés aux terres de la côte est de l'Afrique ou de Madagascar s'ils n'avaient pas transité sur les navires de la traite. lIes de paradis, îles d'un enfer que construirent les hommes se damnant au désespoir d'un "éternel Jamais" entre la déportation et la mort. Ecoutons la plainte du poète Alain Lorraine:
"Au cœur de l'immense cicatrice bleue de l'océan Si verte tu es

9

Jeune mariée sodomisée à tous les fruits de l'esclavage Sur la roche écrite de tes réveils même le soleil Demalllle pardon"

La terre de ces îles mais surtout la mémoire secrète des hommes, en son plus profond résonne encore de ce "bruit des fouets et des chaînes" dont l'horreur fit fuir à tous jamais de son île natale, le premier grand poète créole de bourbon Evariste de Parny à la fin du

ISe siècle.
Et les horreurs, on le sait, commises par les chabouks des commanders ou le sadisme des mauvais maîtres furent innombrables:
"Mon dos y brûle comm' di piment Avec de sel zot l'a frotté Adié z'angoune ! eh ! mon z'enfans D'sus l'échelle moin l'est garotté"

chante Jean ALBANY ce grand poète de la créolie composant les paroles d'un maloya et il scande aussi cette complainte, ce blues de l'esclavage du refrain:
"Commandeur oh ! té commandeur Attend'ein pé nous n'y attend Va v'nir le temps va v'nir le temps N'aura pli la race commandeurs"

Profonde aussi fut la misère de tous et des petits blancs qui rêvaient d'être des maîtres et se retrouvèrent comme des esclaves, avec leur esclaves, tandis qu'une minorité d'entre eux accaparaient les meilleures terres dans un mécanisme tristement classique de concentration foncière qui fonda les sociétés de plantation. Ici, comme à l'île de France, comme à Madagascar tard asservie par les armées de Galliéni, la culture populaire est une culture de la misère de la résistance à la misère, de survie à la misère. La misère, nul ne l'a oubliée.
"Chapelle la misère, ilette la solitude Le tambour a battu toute la journée Offrande, cicatrice du temps en ruine" Alain Lorraine (lITiembo le rein")

Cette pauvre culture est une culture de la pauvreté et de la mort. une culture donc de l'humanité dans sa part essentielle, de la condition humaine dans son destin le plus profond; une culture qui espère et se libère d'abord par cette première création de la pensée, la parole; par ce premier objet, la voix humaine; de sa première création: le chant. La culture de la Réunion est culture de la langue du kabar, du chant sous le pied de tamarin au crépuscule quand ensemble se retrouve la communauté enchaînée.

10

"Chanter c'est une lumière pour faire grandir l'espoir. C'est un chemin que nous prenons, un chemin de longue route"

Chante aussi Toto Bissainthe en Haïti, cet autre île éparse de la terre créole qui connut, avant et après sa libération au 1ge siècle des chaînes de l'esclavage, une aussi sombre histoire. Chants où se mêlent l'Afrique et la Tanidrazana, le vali, le roulèr et le bobre. Culture de la langue qui permet de se parler, de se rencontrer, de s'aimer, de se révolter, de prier,

ce créole né de l'oppression où se mêlent le français du 17e siècle, le malgache. Ces
dialectes africains et plus tard indiens.

Car après les esclaves, les engagés arrachés à l'Inde du Sud furent traités, quoique soit disant libres, à peu de choses près comme le furent leurs frères d'infortune. Si la misère se reproduit, c'est bien que la richesse des nantis qu'elle vient accroître repose toujours de la même manière sur l'exploitation bestiale, jusqu'à la mort, de l'homme traité moins bien qu'une bête de somme. Culture de la faim, des lendemains incertains, d'un mangé au feu qui fait souvent défaut et dont l'ordinaire si ordinaire il ya encore, se compose de brèdes, de racines, ou de riz

maïs.
Culture de la violence quotidienne, de la mort et du supplice de la mort, des taudis où l'on grouille, où le père ne reconnaît plus sa fille, le frère ne reconnait plus sa sœur, et ou vous guette les miasmes des fièvres qui rodent dans cette nuit angoissante ou les gniang, les bébêtes, les biby ou le lola, les esprits des morts qui reviennent errer pour châtier les vivants.
Culture de la fuite que l'on rêve, du grand départ dans les savanes ou des ravines ou l'on erre et se perd, culture de la fuite au-delà de l'océan, ou sur les pitons inviolables, sanctuaires du marronage enfin vainqueur libre de toutes les chaînes quotidiennes.

Certes dans la grande terre malgache, la misère ne fut jamais de la même nature: la compense ou la sauve la vie d'une culture traditionnelle qui est restée celle des origines et que nul pouvoir n'a domptée et l'ordre des choses rend indifférent le destin individuel face à la vie du groupe. Mais le quotidien y rencontre l'héritage des mêmes servitudes, les mêmes oppressions. Et l'oppression est partout la même et se répète d'un monde et d'une histoire à l'autre. Le gouverneur Cor, en 1914, décrit dans un rapport au gouvernement la profonde et générale misère de La Réunion. Ce haut fonctionnaire sans complaisance en analyse ainsi les causes premières. "La cause essentielle de cette situation est l'absentéisme. Trois propriétaires installés en Europe y emportent plus que la moitié des bénéfices réalisés sur les denrées d'exportation". Et si nous lisions autrement cette histoire? Par son envers, par sa face de lumière, en dessous de la nuit. 11

Car cette histoire fut portée par l'espoir: cet espoir qui fait se rencontrer les hommes, dépasser leurs divisions et construire leur maison future sur ce grand chantier inachevé au royaume de ce monde.

Espoir qui fit que leur pauvre vie, que leur vie de pauvreté et d'oubli, fut une grande, la plus grande de toutes les vies, que leur souffrance d'homme fut la gloire de l'homme, et si vous êtes croyant, la gloire du fils de l'homme, la gloire de Dieu ou des Dieux.
Ils ne donnèrent que ce qu'ils avaient, ce qui quelquefois ne leur appartenait même plus: leur corps et le travail de leurs mains. Salut à vous, travailleurs aux mains dures comme le basalte des volcans, au dos couturé de cicatrice, au gosier brûlé par tout l'arrack ou vous quêtiez encore la force de sur-

vivre!
Salut à vous Mères, Momon la misèr, aux entrailles meurtries qui ont tant donné de marmailles à la lumière du monde, sans compter, sans calculer, sans mesurer sans savoir de quoi la vie serait faite! - que se taisent ceux qui un jour sur vous osèrent porter ces mots infamants surgis de la boue de leur cœur sans humanité: l'argent 10, l'argent braguet. Vous avez tant donné pour qu'un jour, un jour ceux là connaissent au-delà de la nuit la splendeur de l'aube. Nous savons que le sacrifice des humbles et des muets n'a pas été vain: que ce de lui et de lui seulement que se souviendra l'histoire. Parce que l'espoir, il est comme ces rumeurs que l'on entend dans les villages de Madagascar ou des Comores, quand dans la fraÎcheur du soir chantent les enfants qui jouent et que bat comme le cœur de monde le bruit des pilons préparant le riz. Il est comme cette rumeur des petits jours où à la Réunion, le sabre sur l'épaule, les bougres vont couper la canne, ou sur les routes de Maurice grondent les camions et partent ces files d'hommes et de femmes encore ensommeillées, la bêche sur l'épaule, pour gratter les zabitations des gros blancs ou un sac à la main perdre leur belle jeunesse dans la pénombre des manufactures.
"Tsihy be lambananna ny ambanilanitra" "Les hommes forment une grande natte" dit le proverbe merina. Et cette grande natte de l'espoir se tissa aussi, parce que l'amour fit se rencontrer les uns et les autres, au-delà de leur couleur de leur peau, de leur religion, de leur condition.

Le métissage, très tôt, malgré ses meurtrissures symboliques fut le ferment qui ouvrit les portes de la fraternité. Et cette grande natte de l'espoir fut aussi tissée par tous ces hommes de bonne volonté, que l'histoire aussi oublie. Cet oubli est à la mesure de leur don d'eux-mêmes, de leur désir de rester dans l'ombre: chacun ils apportèrent leur pierre au chantier: fonctionnaires, enseignants, chefs d'entreprise qui un jour se sont engagés dans l'humilité et le silence à changer leur vie et celle des autres hommes. Culture aussi de l'espoir: de l'espoir de la liberté né de la révolte contre un ordre d'iniquité, d'égoïsme et de profit où le luxe de quelques-uns prive la majorité du nécessaire vital. Elle gronda très tôt, avec et avant le marronage. Elle inspira les meilleures pages des 12

grands poètes de ces îles: d'un Evariste de Parny, d'un Lacaussade, d'un Boris Gamaleya, d'un Gilbert Aubry ou d'Alain Lorraine à La Réunion, de Loys Masson ou d'Edouard Maunick à Maurice, de Jacques Rabemanenjara et des poètes malgaches engagés dans l'après guerre dans les combats pour la liberté. Elle anima la lutte souterraine d'une fraction de l'église catholique en lutte contre l'esclavage, et engagée dans la défense chrétienne des droits des opprimés. Elle anima le dur combat des philanthropes et des humanistes laïcs ou francs-maçons, de Rémy Ollier et du Dr Nagilal à Maurice et de fonctionnaires courageux de l'Etat comme Sarda Garriga qui sui-

vant le message de Victor Schœlcher proclama à La Réunion le 20 décembre 1840 l'abolition définitivede l'esclavage.
Elle suscita les premières luttes des engagés malbars et chinois de La Réunion et de Maurice.. .Elle devint avec le temps le ferment des luttes syndicales et politiques qui n'ont jamais cessé et qui aboutirent à faire triompher à La Réunion les principes de 1789 d'égalité, de liberté et de fraternité, en transformant l'ancienne colonie en département français en 1947. Elle forgea les armes de l'insurrection malgache de 1947, où les patriotes laisseront 80000 morts, mais qui ouvrit le chemin de l'indépendance de 1960 puis de la révolution de 1972 ; elle permit à Maurice de sortir dans le calme de la colonisation britannique pour devenir en 1968 une nation à part entière. Mais les mains ni les fusils ne suffisent. L'espoir aussi fut et reste porté par d'autres voix: qu'elles sont belles les légendes créoles où le diable entraîne les méchants dans une servitude perpétuelle au-dessous du volcan. Qu'elles sont belles surtout celles où la vierge de miséricorde vient abriter de sa compassion l'esclave fugitif qui la prie et l'abrite de la sauvagerie cruelle des chasseurs de prime. Ainsi se vénère toujours la vierge d'Ebène, celle aussi qui, quelquefois, installa le remords dans le cœur des mauvais maîtres. Si la pensée cherche la vérité quand elle cherche l'espoir, elle trouve aussi et prie Dieu, les dieux et l'Etre unique ou multiple, le brahman et la libération par le renoncement et le sacrifice des illusions karmiques. L'espoir prie aussi le zaanar des esclaves malgaches, le dieu trinitaire ou unique miséricordieux aux pêcheurs repentants et aux souffrances des affligés. Il anime l'apostolat du bienheureux frère Scubillon, du père Lafosse, du père Martin à La Réunion, du père Laval à Maurice qui furent le soutien et souvent les défenseurs des esclaves; il adoucit les rigueurs du féodalisme castique puis de la colonisation malgache. Il inspire le partage et la charité des minorités musulmanes inspirées par l'obligation de la sakat, la charité de l'aumône et du partage des richesses. "L'homme ne vit pas seulement de pain" c'est de cette sentence de l'évangile qu'en 1950, Doudintsev l'un des grands écrivains soviétiques du temps faisait le titre et le sujet de son roman, décrivant d'une démarche feutrée les brimades du stalinisme sur les élites intellectuelles. Et il est vrai que les deux grandes nations qui se partagent aujourd'hui l'ordre du monde sont fortes de l'alliance de communautés de toutes cultures et origines au sein d'un ensemble harmonieux qui fait leur force, au-delà de celle seulement d!l nombre et de 13

l'étendue du territoire. Il existe une culture américaine, américaine parce qu'elle est angloirlandaise, noire, juive, grecque, italienne et j'en passe...Une culture soviétique, russe, ukrainienne, georgienne, arménienne, mongole ou sibérienne. Un autre écrivain de la samizdat celui là et de la condition juive en russie qu'après la persécution vient de réhabiliter la perestrol'ka ; Vassilli Grossman écrivait en 1960 en donnant la parole à un vieux prêtre onhodoxe, le père Ikonnikof agonisant dans un camp:
"l'ai trempé mafoi dans l'enfer. Mafoi est sortie dufeu des fours crématoires. elle afranchi le béton des chambres à gaz. l'ai vu que ce n'était pas l'homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal. j'ai vu que c'était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l'homme. Le secret de /'immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. Plus elle est insensée. plus elle est absurde et plus elle est grande. Le mal ne peut rien contre.. les prophètes. les maîtres de la foi, les réformateurs, les leaders. les guides ne peuvent rien contre elle! L'amour aveugle est muet est le sens de l'homme. L'histoire des hommes n'est pas le combat du bien c.'zerchant à vaincre le mal. L'histoire de l'homme, c'est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d' humanité.....

L'espoir anime cette graine d'humanité que n'écrasera jamais l'oppression, parce qu'Eros l'emporte toujours sur thanatos, et qu'il unit et rassemble, les êtres, les races et les cultures dans un même SymboJos qui est le sens même de cette histoire qu'Ernst Bloch décrivait comme portée par le Hoffnung Prinzip "le principe espérance". Et la graine germe et fait fleurir les ténèbres et ouvre les portes de la nuit.
"Avez-vous vu vu l'aube aller en maraude Au verger de la nuit ?"

écrit Jean Joseph Rabearivelo, le plus grand poète malgache, faisant écho aux chants d'espoir proféré par un autre poète d'Europe celui-là, Georg TRAKL qui, comme lui fut un suicidé de la société :
"Mais aufond d'une sombre caverne saigne sans bruit l'humanité muette. Et forge en métaux durs le crâne libérateur".

Gilbert Aubry semble leur faire écho.
"Laisse les morts enterrer les morts Quand l'alizé claque dans nos voiles La vie se lève parmi les vivants... Aujourd'hui notre poésie s'intitule Rouge cyclone. cyclone de la vie Avec ton cœur aimant au beau milieu! Notre regard décidera du printemps..."

Vienne l'aube au fond du cœur des hommes, qui brise à tout jamais les ombres des monstres et efface les limites de la barre du jour.
Jean-François 14 REVERZf

PREMIERE PARTIE

Mourir dans l'Océan Indien

MOURIR DANS L'OCÉAN

INDIEN

La mort constitue l'un des communs dénominateurs de l'humanité. Son acte qui clôt l'existence individuelle efface les différences d'origine et de destin. Les cultures se retrouvent là et divergeront ou s'affronteront à nouveau dans les systèmes d'interprétation religieuse et les rites qu'elles produiront à partir de cet événement quotidien. La psychanalyse nous apprend aussi que la mort quand elle se représente et se parle fonde l'ordre symbolique à l'œuvre dans le lien social de l'intersubjectivité. La tombe est son premier monument visible.
L'anthropologie inclut dans son approche la thanatologie qu'illustrent en France les

travaux d'Ariès, de Louis Vincent, Thomas de Thierry Mertens et d'Edgar Morin. Le mourir comme fait social et culturel s'est métamorphosé à l'ère de le modernité post-industrielle et s'éloigne des traditions originelles. D'autres champs se dévoilent au travers des technologies médicales, de la pratique des soins palliatifs et de l'extension du phénomène suicide et de ses prises en charge.

Qu'en est-il dans l'Océan Indien? Proches encore des origines, malgré les acculturations, les sociétés indo-océaniques, pluriculturelles et métissées partagent une même richesse de leurs représentations de la mort et de leurs rites funéraires: Madagascar en premier lieu ou l'héritage malayo-polynésien accorde une place centrale à un monde des morts étroitement intriqué à celui des vivants, les communautés créoles en second lieu marquées en profondeur par l'omniprésence menaçante du retour des âmes errantes et des maléfices mortels, les communautés indiennes en troisième lieu et leur weltanschaung qui assigne à la destinée individuelle radicalement différente de celle de la majorité chrétienne dominante. Cette pregnance ou cette fascination intrinsèque va se renforcer dans des territoires encore marqués pour les uns par une mortalité importante en raison du sousdéveloppement; pour les autres par les traces, dans l'inconscient historique, d'un passé de misère, d'asservissement et de violences ou de luttes fratricides. Face à ces héritages, aux métissages et aux acculturations produites par l'esclavage et la colonisation, la modernité va jeter de nouvelles données, en tout point analogues à toutes celles qui peuvent se rencontrer dans les pays développés. La mort, elle aussi va se métamorphoser; ce dont témoigne l'extension démesurée du phénomène suicide, à La Réunion et dans une moindre mesure à Maurice. De nouvelles épidémiologies des causes de mortalité peuvent être également repérées en raison de l'importance de fléaux sociaux comme l'alcoolisme, les maladies mentales, la délinquance et la marginalité et un peu plus loin les passages à l'acte volontaires ou involontaires qui constituent l'envers du progrès: crimes, suicides, mais aussi accidents de la route et du travail. Plus récemment le phénomène sida, malgré le petit nombre de décès liés à l'infection enregistrés officiellement dans les trois îles, a fait naître de nouveaux mythes des maladies mortelles et de nouvelles réactions collectives d'exclusion ségrégative.

17

Adossées à la mort, les sociétés indo-océaniques ont construit des systèmes de défense garantissant l'homéostasie de la masse double des vivants et des morts chère à Elias Canetti. Bon nombre de pratiques de guérissage ou de sorcellerie partent de là. Qu'il s'agisse de ce véritable carrefour des phénomènes de transe cathartique que constitue à Madagascar et aux Comores, le phénomène du tromba, ou plus banalement les figures des saints intercesseurs de la culture créole, qui vont s'opposer aux pouvoirs de maléfices réinterprétés souvent comme une œuvre persécutrice techniquement issue des présupposés savoirs indiens, malgaches ou comoriens. Ces phénomènes méritaient donc une approche. Celle ci fut tentée à la Réunion par un petit groupe de chercheurs issus du monde médical ou de l'université. Le projet initial en était suicidologique puis thanalologique. Les premières conclusions en furent présentées aux journées de juillet 1988 et se confrontèrent à d'autres aspects du mourir en zone caraïbe ou aux Indes. Nous reproduisons ici les principales d'entre elles.

18

MORT HANDICAP EXCLUSION MÉTAMORPHOSE DES FORMES CULTURELLES DE LA MORT À LA RÉUNION
Ces quelques réflexions s'inspireront d'une expérience de bientôt 20 ans dans une Instituûon qui se voue à la prise en charge de polyhandicapés de tous genres et tous âges. Handicapés moteurs, handicapés mentaux, sensoriels, intrications diverses menant au polyhandicap organique et social. Nous nuançons donc l'approche de nos réflexions par le fait que notre expérience est teintée d'une sélecûon de niveaux socio-culturels dans la population que nous avons soignée, sélection qui s'est faite sur la base de la misère ou de la pauvreté. Pauvreté ou misère, dans le domaine matériel, certainement pas dans le domaine de la personnalité, dans celui de l'âme ou de l'affecûvité. Comment est vécue l'approche de la mort, la mort pour soi-même, la mort à la première personne comme disait Jankelevitch, dans cette Institution qui s'est ouverte voici maintenant 7 à 8 ans à la discipline thanatologique avec comme repères les pensées d'Elisabeth Kubler Ross, de Louis Vincent Thomas, d'Edgard Morin, de Jean Ziegler, de Vladimir Jankelevitch notamment. La révolution démographique des trois dernières décennies dans notre département insulaire fait que, comme en Métropole, on meurt de moins en moins adulte jeune, ou enfant, et de plus en plus au grand âge de la vie. L'évolution psychologique de l'agonie rejointelle le dernier vers de la Fontaine dans "La Mort et le Mourant" : "le plus semblable au mort meurt le plus à regret" ; y a-t-il colère, marchandage répété, dénégation de la mort ? Certainement pas. En essayant de dégager une impression globale, nous restons impressionnés par une atûtude générale de dignité, par une espèce de facilité dans la conquête de ce stade d'acceptaûon de son propre destin. Et cela dans la droite lignée des grands particularismes de la psychologie de la personne âgée. Que l'on me permette de les résumer brièvement. Paradoxalement au vieillissement physiologique, plus précoce dans les couches sociales pauvres, conséquence évidente des conditions de vie très rudes de l'enfance, de l'adolescence et de l'âge adulte, le vieillissement psychologique se caractérise, relativement aux populaûons européennes, par une meilleure adaptation aux déficits progressifs de la sénescence. y contribue la qualité du noyau familial ainsi que parfois le rôle économique que conûnue à jouer la personne âgée dans une structure familiale assez proche de la formule clanique. Une autre caractérisûque psychologique qu'il ne faut pas interpréter avec trop de légèreté, c'est la réalité mnésique de nos personnes âgées. La mémoire des jeunes années apparaît plus faible. On ne retrouve pas de mémoire polyangulaire ou polyconcentrique, mais une mémoire linéaire qui dessine des courbes de vie plus ou moins géométriques; d'un souvenir d'une année, on saute à un autre souvenir marquant, totalement détaché du premier. Au contraire dans les milieux aisés ou fortunés, les "Vieux" restent en mémoire polyconcentrique, tournée vers le passé: à partir d'un point de mémoire, ondes concentriques de souvenirs connexes qui resûtuent la globalité de la vie. Dans le cas de mémoire linéaire, il faut bien considérer qu'il ne s'agit pas d'une absence de mémoire, mais d'une mémoire peu utili19

sée. Les cellules familiales et sociales testent dans ce cas suffisamment vivantes pour qu'on ne se sente pas exclu et que l'on n'ait pas besoin de se tourner vers le passé pour retrouver la chaleur humaine. Nos vieux conservent une étonnante fraîcheur d'esprit, ils vivent dans le présent, peu dans le passé et ils restent en projet Ils sont souriants, attentifs, curieux, impliqués dans la vie, d'où la moindre dimension de leur passé. La vieillesse reste d'ailleurs dans les aphorismes populaires, synonyme de valorisation: "dans vié marmite faire bon cari", "dans vié l'église, prière pli exaucée". Cette jeunesse d'esprit nous paraît répondre aux mêmes sources que la meilleure acceptation dans l'approche de la mort: tout se passe comme si les difficultés majeures de la vie, comme si la confrontation fréquente avec la mort des proches, notamment lors de l'enfance, avait forgé une capacité d'adaptation exceptionnelle.
Cette notion d'acceptation ne doit pas encourager une conception simpliste du fata-

lisme. Lorsque j'arrivai à la Réunion il y a bientôt 20 ans, je fus frappé d'abord par l'exceptionnelle mortalité de l'enfant, aussi bien mortalité infantile que mortalité de l'enfant d'âge préscolaire ou scolaire. Mais je fus frappé aussi par ce qui était décrit comme le fatalisme de la famille pauvre à l'égard de ce drame atroce qu'est le départ d'un des siens au bas de l'échelle de la vie. Il y avait sans doute bien de l'hypocrisie dans cette notion de fatalisme, qui permet une sorte de déculpabilisation collective. Même le mot fatalisme est trop fort. Appelons le pseudofatalisme, ou masque fataliste, ou, comme le proposait Monseigneur Aubry, résignation obligée. Devant la mort du petit, il n'y avait aucune accommodation intérieure et c'est la détresse sociale soutenue par le refuge religieux qui refoulait le vrai fatalisme et permettait d'assumer la douleur; reprenons le premier repère de J. F. Réverzy pour expliquer l'omniprésence de la mort: "une histoire commune de misère, d'oppression et de mort, avec ses mécanismes de refoulement, voire de forclusion de la mémoire collective". Le drame intérieur restait atroce, et l'on peut voir là un résidu de deux siècles d'esclavage: on a dû apprendre à déguiser sa pensée pour survivre et il arrive que la réponse apportée à l'interlocuteur n'est pas d'abord en fonction de soi, mais en fonction du regard que l'interlocuteur porte sur le sujet, en fonction aussi de la réponse que l'on croit devoir donner à l'interlocuteur pour ne pas perdre ses faveurs; d'où deux pratiques de relation sociale et de langage, la première qui est du domaine du paraître, pour préserver ses conditions d'existence; la deuxième qui est du niveau profond de l'être et qui ne s'exprimera que dans de rares conditions et dans des cercles de confiance très étroits. Ici aussi se dessine une passerelle qui permet d'accéder à l'espoir transculturel. Si le sujet est capable d'assumer sa douleur intérieure, il arrive alors à sa dimension fondamentale. La douleur que nous venons d'évoquer peut d'ailleurs se convertir en révolte. Lorsque la révolte est présente, elle est, et ici aussi c'est une conséquence de deux cents ans d'esclavage, elle est détournée de son objet. Une fois nuancée cette notion de fatalisme, nous pourrons réfléchir sur les éventuelles métamorphoses des formes culturelles de la mort à la Réunion. y -a-t-il signes d'escamotage de la mort pour reprendre l'expression d'Ivan Illich? Incontestablement, des amorces d'exclusion se dessinent avec la modernité. On observe cou-

20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.