L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE DANS LE ROMAN DES ANTILLES ET DES MASCAREIGNES

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Iles tropicales soumises au système des plantations - ce qui signifie esclavagisme, puis engagisme -, les Antilles et les Mascareignes partagent des bases géographiques et historiques communes. D'où l'émergence, dans leurs littératures, d'un commun espace social anthropologique polarisé entre l'ici de la canneraie et l'ailleurs des mornes où se réfugient les marrons.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296367654
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L'ESTHÉTIQUE

DE LA CANNERAIE

Dans la même collection... Pierre Anglade - Inventaire étymologique des termes créoles des Caraibes d'origine africainè Marc Arabyan - Le paragraphe narratif: Etude typographique et linguistique de la ponctuation textuelle dans les récits classiques et modernes Elisabeth Bautier, - Pratiques langagières, pratiques sociales: De la sociolinguistique à la sociologie du langage Guillaume Bonnet

-

Les mots latins de l'albanais Etude

Fabienne Cuzin-Berche - Le management par les mots: sociolinguistique de la néologie Jacqueline Dahlem deux histoires Nouvelle-Calédonie, Pays kanak: Glossolalie:

Un récit,

Nathalie Dubleumortier dans un culte pentecôtiste

Discours de la croyance

Bruno Garnier - Pour une poétique de la traduction: L'Hécube d'Euripide en France des traductions humanistes à la tragédie classique Roselyne Koren - Les enjeux éthiques de l'écriture de presse et la mise en mots du terrorisme Daniel Laumesfeld - La Lorraine francique: Mosaïque culturelle et disssidence linguistique Fabienne Leconte - La famille et les langues: Une étude sociolinguistique de la deuxième génération de l'immigration africaine dans l'agglomération rouennaise Christian March - Le discours des mères martiniquaises: Diglossie et créolité, un point de vue sociolinguistique Dawn Marley - Parler catalan à Perpignan Anne Méténier et sémantique Le Black American English: Etude lexicologique

Pascal Singy - L'image du français en Suisse romande: Une étude sociolinguistique en Pays de Vaud André Wlodarczyk langues occidentales
@ LJHarmattan,

Politesse et personne:

Le japonais face aux

1998

-

ISBN:

2-7384-6827-6

«
SOU

s
S

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1 a

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direction

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Arabyan

s

»

Joyce Leung

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE DANS LE ROMAN DES ANTILLES ET DES MASCAREIGNES

Préface de Frederick Ivor Case

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole- Polytechnique F - 75005 PARIS FRANCE -

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint -Jacques
MONTRÉAL

(Qc) - CANADAH2Y lK9

Abréviations
Antilles

des œuvres littéraires
Aur. Dia. G.R. I.P. C.C. L.L. R.C.N. Q.S. Male. P.V. S.A. T.I. L.V.M. P.P. V. Amee. B.P. B.V. Geo. D.C. L.S. L.A.T. P.C.
C.P.P. L.M. E.C. V.E. Nam. P.O. Pol. Q.M.P. Sou. T.T. V.C. V.L. Y.T.

citées

Aurore Diab'là
Gouverneurs de la rosée

Il pleure dans mon pays La Case du Commandeur
La Lézarde

La rue Cases-Nègres Le quatrième siècle Malemort Pluie et Vent sur Télumée Miracle Sucre amer Ti Jean L'horizon " Al' ombre du vieux moulin" Au pays de Paul et Virginie Ameenah Bourbon pittoresque Brasse-au-vent Georges La divine condition " La légende de Sacalavou " La ligue des ancêtres trépassés
La poupée de chair Le chemin de pierre ponce Les marrons L'étoile et la clef Le volcan à l'envers Namasté Pêcheurs de l'ouest Polyte Quand montagne prend difé Soumitra There is a Tide Une colonisation Une lueur d'espoir The Years of Tribulations

Mascareignes

À

mon père, ma mère: Source d'Être mes enfants: Source de Lumière ma sœur, mes frères : Source d'Inspiration
ma grande famille : Source de Joie mes amie e)s, collègues: Source d'Encouragement

Enfin, à mes frères et sœurs de l'humanité souffrante, victimes du système de la canneraie, passé et présent: que malgré tout, ces êtres asservis et leurs descendants trouvent le courage du dépassement, de la transcendance Que le passé serve de leçon, que ces atrocités plus jamais ne soient permises...

J. M. Desforet, De la servitude à la liberté: Bourbon, des origines à 1848.

Toutes les illustrations de cet ouvrage sont reproduites avec l'aimable autorisation du Mauritius Institute.

Préface

IL N'EST PAS SURPRENANT des Mascareignes

que tant de romanciers des Caraibes et

soient en même temps historiens ou chroniqueurs œ

la misère engendrée par la cupidité des marchands de sucre. Les moyens de production de cette denrée sont si particuliers qu'au Brésil comme en Inde, en Guadeloupe comme à Maurice, les infrastructures d'exploitation et la dégradation talisme totalement famille. Participent femmes, enfants, vieillards et hommes plus ou moins de la qui valides, et si on n'entend plus le son du fouet, femme violée est toujours audible. Romanciers, riens racontent cette inhumanité une cohérence dans les histoires, deux aires géographiques le gémissement humaine sont comparables. Les esclavagistes ont transformé des régions entières en vastes nécropoles indifférent au sort de l'individu travailler dnns les champs de canne pour subvenir où naîtra un capidémuni, astreint à aux besoins de la

chroniqueurs et histo-

issue de rapports de production entre les diverses voix

couvent la révolte, la haine et le désespoir. Joyce Leung réussit à tisser à travers l'espace et le temps et ceci dans un travail diachronique qui chevauche séparées par un continent et deux océans. celui de la réflexion et Ce livre est le fruit d'un double cheminement: mauriciens

à travers la pensée de Confucius et de théoriciens et historiens caraibes, et européens et celui d'un voyage à travers le temps l'espace de deux archipels bâtis sur l'exploitation générations d'esclaves et d'engagés. éhontée de plusieurs

10

L'ESTHÉTIQUE

DE LA CANNERAIE

Le grand apport de ce travail est d'avoir puisé dans des romans des Caraïbes ainsi que des Mascareignes détails métatextuels institution de la colonisation un fonds presque inépuisable de qui ajoutent à nos connaissances complétée de femmes et d'enfants. une véritable dans lesur cette affreuse

par les excès de l' asservis-

sement de millions d'hommes, de sociogramme philosophie

Dès le début de son texte, Joyce Leung annonce et définit la notion qu'elle exploitera pour nous présenter de la littérature. Il s'agit d'un travail d'érudition de l' espace-canneraie géographique,

quell' épistémologie ses divers aspects:

des coupeurs de canne est appliquée de façon conici analysé dans tous (in)humain, diabolique du savoir du peuple qui a économique,

stante à la compréhension

et (anti )social. Ce livre est ainsi l'affirmation

produit le sucre et nous entendons clairement sa voix à travers le texte car" le discours social est le discours "collectif' d'un "nous" en opposition à un "je" ". Inspirée par ces mots, Joyce Leung réussit une critique immanente l'idéologie faire ressortir qui convient tout à fait au corpus traité ainsi qu'à insiste sur l'analyse discursive pour qui jalonnent sa de l'analyse. L'auteure

les divers éléments de l'énonciation

méthode critique. La beauté de ce livre réside en sa profondeur met à l' auteure d'exprimer stances qu'elle a côtoyées depuis la naissance. intellectuelle qui perune sensibilité sincère à l'égard de circonC'est ainsi que la chronique et disà son histoire et Ici, pas d'exo-

critique littéraire est en même temps historiographie, cours social. L' auteure reste fidèle à ses romanciers, aux voix de millions de victimes de l'asservissement. tisme, pas de paternalisme, pas de sentimentalité

mal placée mais la

richesse d'une analyse docte et mesurée dans laquelle les communautés d'où émanent les romans sont toujours respectées. Bref, il faut conclure et laisser le lecteur prendre connaissance cette analyse novatrice qui nous donne des leçons salutaires. Frederick Ivor Case Université de Toronto octobre 1998 de

Introduction

Dans ce travail, nous nous proposons de faire une analyse esthétique 1 du roman de la canneraie2 sémantique l'aspect dans les littératures des Antilles et des Mascareignes. Notre visée est d'effectuer une analyse sémiologique et des textes, bien que nous ayons à toucher, ce faisant, à de ces textes. Comme il nous semble que socio-historique

toute littérature dérive d'un fonds socioculturel spécifique, inscrit dans un certain moment de l' histoire, il est de mise de cerner, avant d' enta-

Nous prenons tikos» thétique forme dehors» toutefois plus Bréal); « contenu» Enfin, littéraire 2 que dérivant dans Esthétique (valeur

ce mot dans son sens étymologique, de «aisthanesthai» (sentir). et théorie du roman (Paris, Gallimard,

du grec «aisthêM. Bakhtine 1978 : 30), l'es», donc de la chose «en Il faut selon que le

D'après

est une appréciation sémantique) du matériau, considérer et la «forme»

des valeurs du «matériau

aussi bien que de quelque «sémantique» des comme comme

donc du contenu les termes (la «science

(valeur sémiologique). significations» plus

comprenant

«sémiologique»

comprenant

(c'est la science étudiant Saussure, sans termes

le système liés:

des signes, système d'après il s'ensuit dans Barthes). que la

relié à la société d'après les deux sémiologie ne peut

à la linguistique la sémantique

sont intimement

exister

le contexte

et linguistique.

Ensemble de cannaies (champs de cannes).

12

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

mer toute analyse, quelques paramètres socio-économiques riques qui aideront à une meilleure compréhension du sujet.

et histo-

I. Economie

et société

La culture de la canne est à l'origine de maintes sociétés dites coloniales.3 On a vu, d'après des textes socio-historiques concernant les travailleurs-laboureurs des canneraies de nombreuses colonies4 et des recherches contemporaines sur ceux de l'Amérique du Nord et du Sud,5 aussi bien que ceux de nombreuses régions du monde,6 que le système

3 Nous pensons en particulier aux régions tropicales, colonisées par les Espagnols, portugais, hollandais, français ou anglais, et ce, du XVe au XIXe siècle. 4 Voir: Eric Williams, Capitalism and Slavery (New York, Capricorn, 1966 [1944]); C.L.R. James, The Black Jocobins (New York, Random House, 1963); H. Li Tio Fane Pineo, Lured Away, The Life History of Indian Cane Workers in Mauritius (Mauritius, Mahatma Gandhi Institute, 1984). 5 Des recherches sociales et anthropologiques démontrent que le sort des laboureurs des canneraies ne s'est pas amélioré. Pour le Mexique, voir «Peasants and Petty Capitalists in Southern Ooxacan Sugar Cane Production and Processing, 1930-1980» par Leigh Binford dans Journal of Latin American Studies, V. 24, n° 1, [Cambridge, England], February 1992 : 33-55. Quant au Brésil, les paysans-laboureurs de canne semblent subir le même désespoir économique. Voir « Sugar Cane Cultivation and Rural Misery: Northeast Brazil» par John Dewitt dans Journal of Cultural Geography, Vol. 9 : 2, [Bowling Green, Ohio {OH]} {JCG}], Bowling Green State University Popular Press], SpringSummerl989: 6 31-39.

En Asie, les paysans-laboureurs de la canne continuent à être au plus bas de l'échelle économique. Voir Colonial Production in Provincial Java: The sugar industry in Pekalongan-Tegal, 1800-1942 par G. R. Knight, Comparative Asian Studies 13, Amsterdam, VU University Press, 1993 : 28-31. Consulter aussi pour des données récentes au su-

INTRODUCTION

13

économique capitaliste de cette culture a été, et continue à être (dans une certaine mesure), la source et la cause première d'une exploitation humaine indescriptible. dans de nombreux Ce constat socio-économique est aussi reflété textes littéraires.7 Nous voulons dans ce travail nommément les Caraïbes et les Masca-

nous pencher sur ces régions où la somme de cette répression a engendré des cultures spécifiques: reignes, là où la canne et son engrenage économique ont été à la base de tout un système de répression. Nous faisons ici allusion à l'esclavagisme et à l'engagisme.8 jet de l'Inde, Raising Cane: The Political Economy of Sugar in Western India, par Donald W. Attwood (Colorado, Westview Press, 1992 : 15-16). En Afrique, on note la même situation pénible pour les laboureurs engagés sous contrats. Voir à ce sujet The sugar industry in East Africa: An analysis of some problems and policy questions relating to the expansion of the sugar industry in a developing economy par Charles S. Frank (Kampala, East African Publishing House, c. 1967 : 110). D'autre part, voir en ce qui concerne l'Australie, la question socio-historique des travailleurs stigmatisés de la canne (des blancs dans ce contexte), dans The Canecutters par Geoff Burrows et Clive Morton (Melbourne, Melbourne University Press, 1986: 35-58) ; et celle des travailleurs importés du Pacifique à la fin du XIXe siècle dans Cane and Labour: The Political Economy of the Queensland Sugar Industry, 1862-1906 par Adrian Graves (Edinburgh, Edinburgh University Press, 1993 : ch. 4).
7 Nous pensons entre autres aux nouvelles de Sam Selvon, par exemple, «Turning Christian », Foreday 1989: Morning: Selected Prose 1946-1986 de (Essex, Longman, la canne (Africains par exemple, 202-210), traitant du sort des laboureurs (anglaises),

et Indiens) dans les Caraïbes Else's Sugarcane

et en ce

qui concerne ceux du Brésil, à la poésie de Joao Cabral de Melo Neto, «Someone », traduit [de l'original Poetry:

« Acana dos outros »] par R. da Silveira Sternberg, 1937-1990, 8 London, Wesleyan University

Selected 111.

Press, 1994:

Nous préférons

le terme « engagés»

pour dénoter les travailleurs socio-historique,

sous a

contrat, au terme « coolies », qui, dans le contexte

14

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

a. Canne

et esclavage

C'est à partir du système de la canne à sucre que se produit le développement à grande échelle de la traite des esclaves et des engagés dans les régions des Caraïbes et des Mascareignes. Les colons des pays où la bien A partir du XVIe canne fut introduite à la fin du XVe siècle et après, s'aperçurent vite que cette denrée était un moyen de s'enrichir. siècle, les Européens « découvrirent

vite que les sols argileux [des

terres tropicales] étaient riches et pouvaient produire du sucre, denrée qui leur apporterait une richesse comparable à celle que donnaient l'or et l'argent »9. La culture de la canne prit ainsi très vite de l'ampleur dans ces régions: de «deux au début du XIXe siècle, M.J. Milbert, dans son compare le revenu dans cette île, mille piastres (ou Voyage Pittoresque à l'Ile-de-France,

cent soixante à trois cent vingt-cinq

1 375 400 à 1 719 250 F) pour le sucre, à seulement cinquante mille à quatre-vingt mille piastres pour le coton 10 ». D'autre part, la Réunion vit l'apogée de sa production de sucre en 1845 : 30 000 tonnes de sucre à comparer à 2 000 tonnes de café Il . Noel Deerr dans History of Sugar suggère Ie gain immense apporté aux colonies par la canne à sucre. Néanmoins, sible que parce qu'on avait la main-d'œuvre marché; de là, la « nécessité» le 'profit n'a été posvoulue, c'est-à-dire à bon

des esclaves et des engagés dans ces

fini par avoir un sens péjoratif. Notons toutefois que le sens étymologique de «coolie» du mot hindou «koli », peuplade hindoue, n'a rien de négatif.
9 C. Wagley, sociétés quatrième tréal, «Une aire culturelle: Etudes l'Amérique des Plantations Université », Les de Mon-

antillaises:

Anthropologiques, (Montréal,

édité par J. Benoist,

édition [revue et augmentée]

1985 [1975] : 35-36).

10 Paris, A. Nepveu, 1812: 239-40. Il Une colonie, île à sucre: L'économie de la Réunion au X/Xe siècle par Sudel Fuma, Collection Histoire (Réunion, OCEAN Editions, 1989: 36-38).

INTRODUCTION

15

plantations. Celui-là raconte l'avènement de l'importation des premiers esclaves africains au commencement pour l'exploitation du XVIe siècle dans les colonies (aux Caraibes) après l'échec de l'esclavage amérindien dans ces régions de la canne. On sait que l'arrivée des colons dans aux nouvelles maladies apportées par les les Amériques causa la décimation des autochtones de ces régions car ceux -ci furent vulnérables nouveau-venus, et leur constitution affaiblie ne se prêta guère aux durs commencement du XI Xe siècle, il y aurait eu le africains dans ici aux Colonies

labeurs des cannaies. D'après Deerr, durant toute la période de la traite des Noirs, jusqu'au transbordement de pas moins de 20 millions d'esclaves (se référant essentiellement

le « Nouveau Monde»
de canne.12

de l'Océan Atlantique). Les deux tiers étaient alloués aux plantations

La quantité d' esclaves~ requise pour chaque plantation afin de produire une quantité valable de sucre donna de l'envergure, à travers les siècles, à la traite des esclaves importés au profit de la canne et du sucre. Néanmoins, après l'abolition de l'esclavage, un vide néfaste pour les planteurs se créa: on eut alors recours à l'importation des « engagés» des Indes Orientales. Huguette Ly Tio Fane Pineo donne des détails du transbordement des Indiens vers l' lIe Maurice pendant la période transitoire entre la fin de l'esclavage des noirs et l' émancipation : 13 « By 1833 it became clear that sugar production was going to be a profitable enterprise, for the sale price of the commodity was increasing yearly on the London market. However, the spectre of

12 History of Sugar, Vol. 2 (London, Chapman and Hall, 1949: 259284). Pour ce qui est du rapport esclaves-canne à sucre dans les îles de l'Océan Indien, la traite des esclaves pour des besoins sucriers a autant d'ampleur mais ne commence à proprement parler, à une grande échelle, qu'au commencement du XIXe siècle. 13 L'esclavage fut aboli à des dates diverses dans les colonies. Pour les colonies françaises, ce fut en 1848. Pour les colonies anglaises, de 1833 à 1835.

16 emancipation

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

was equally present... »14 et elle ajoute:

«The

Introperet

duction of negro slaves in Western Atlantic countries [having given] a great impetus to the cultivation of sugar [...] The post-liberation De là, la nécessité des « engagés» dans les colonies de l'Atlantique clavage comme le constate Ly Tio Fane Pineo: iod witnessed the decline of British West Indian sugar industry... »15 de l'Océan Indien. Ce régime engagiste ne fut qu'une autre sorte d'es« During the XIXth century the white plantocracy used cœrcive measures to maintain their status and to wield power over the Asian and African population» 16. On connaît le traitement des esclaves par leurs maîtres durant toute la période de la Traite des Noirs. Notons que V. Schœlcher mentionne la cruauté à laquelle fut exposé l'esclave des îles durant cette période.17 Et Robert Cornevin constate que « le traitement des esclaves était tellement inhumain aux Antilles, que c'était en fonction des atrocités commises dans le plus complet arbitraire, que fut édicté le Code Noir. En 1685... »18 Les décès, d'après cet historien, étaient dûs «essen-

14 Lured Away (10). 15 Lured Away (87). 16 Lured Away (172). 17 Des colonies françaises (Basse-Terre, Société d' Histoire de la Guadeloupe, 1976 [Paris, Pagnerre, 1842] : 25-32). Schœlcher note la différence de traitement et « l'adoucissement» du sort des esclaves après l'extinction de la traite, l'attention de l'Europe sur cette question, et l' « éducation» des colons, qui malgré tout, continuaient à traiter leurs esclaves «à des chances d'arbitraire effroyables» (29). Notons aussi que, quoiqu'il considère les maîtres très cruels comme des exceptions plutôt que la norme, il condamne la relation inhumaine maître-esclave / possesseur-possédé. L'arbitraire de ce système corrompt même les meilleurs maîtres, d'après Schœlcher (33-38). 18 Voir la Préface dans Karl Noël, L'esclavage à l'Isle de France (!le Maurice) de 1715 à 1810 (Paris, Ed. Two Cities ETC, 1991 : 13). Le traitement des esclaves aux Antilles fut plus atroce qu'à l' lIe Maurice

INTRODUCTION

17

tiellement au surmenage systématique imposé aux "noirs de culture" et aux "nègres d'atelier" particulièrement dans les sucreries où, durant les huit mois de la période de "roulaison", on travaille jour et nuit pendant vingt jours sur trente ».19 Par ailleurs le traitement des engagés ne fut pas plus utopique: chair humaine »20 . l'engagisme indien n'était autre que la « traite de

b. Economie

/ culture

et discours

social
d'un « nous» en op-

Le discours social est le discours « collectif»

position à un «je ». Dans le contexte du littéraire « discours social»

-

un des plus imqu'il y a

portants véhicules du discours social - nous considérons

du moment que les voix de divers sujets, êtres

d'après plusieurs historiens. ment qui a « codé» de la Guadeloupe,

Notons néanmoins

que si le Code Noir fut et la torture. Voir Société d'Histoire

institué pour mettre un frein aux abus des maîtres, il fut aussi l'instruet institutionnalisé l'esclavage (Basse-Terre, Le Code Noir ou Recueil de Règlements

1980 [Paris, Prault, 1767]).

19 K. Nœl, L'esclavage '(12-13). A ce propos, voir aussi les commentaires de Gaston-Martin dans Histoire de l'esclavage dans les colonies françaises (Paris, Presses Universitaires de France, 1948 : 124-28) sur les abus et la cruauté des maîtres sur les esclaves des champs, causant la mort prématurée d'un grand nombre d'entre eux. 20 Nivriti Sewtolul dans L'Histoire du village de Triolet (Port Louis, Proag Printing Ltd, 1990?: 28-29). Voir les commentaires du R.P. Xavier Masuy dans Deux voyages à l'Ile Maurice (Tournai, DacallonneLiagre, 1883: 38-39) qui mentionne «l'état d'abaissement et de dégradation morale» des Indiens engagés dans cette île. Notons aussi
E. Moutoussamy dans «Indianness in the French West Indies

»:

Indenture and Exile, The Indo-Caribbean Experience, ed. F. Birbalsingh (Toronto, TSAR, 1989: 26-27): «Of these forty-two thousand, twenty thousand died on the sugar cane plantations in the process of increasing production by as many tons as there were deaths in twenty years ».

18

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

insérés dans un milieu social, forment un discours cohérent sur certains faits (sociaux, économiques, divergentes et plurielles, historiques). Les voix, quoique peuvent à travers le texte, ou les textes, se trouve bien le « lieu» d'où

converger vers un même sens. Le métatexte (l'ensemble des textes) du corpus littéraire qu'on a sélectionné émergent ces voix qui font un discours cohérent sur un certain topos, discours qu'on qualifiera de « discours social »21 . Or, si la condition psychique et culturelle d'un peuple est déterminée par les forces libératrices, ou par les contraintes existentielles comme c'est le cas dans les régions qui nous intéressent, nous nous attendons à ceci: que le discours de ces peuples, étant issu de siècles de répression, se concentre d'une façon très particulière sur la thématique de la canne, cause socioéconomique de cette répression. D'une conscience collective particulière émergent des valeurs culturelles qui, à leur tour, produisent une certaine mentalité, un certain et économique, développe une imaginaire. L'imaginaire d'un peuple, dérivant d'une certaine mentalité formée par un substrat socio-historique esthétique (valeurs socio-littéraires dans notre contexte) particulière. de ces

Ainsi la production de la canne, comme système répressif dans le milieu stratifié en question, détermine les valeurs socio-littéraires peuples, et ce faisant, produit une littérature particulière. Au premier niveau du fait littéraire (extradiégétique22) on témoigne d'un sujet-parlant / écrivain qui prend comme projet l'écriture du texte. Etre ancré dans un milieu social lourd d'un certain passé, ce sujet-parlant émet un discours social à travers son œuvre et ses personnages qui à leur tour

21 Nous pensons aux commentaires d'E. Glissant à ce sujet. Dans Le discours antillais (Paris, Seuil, 1981), il incorpore le «mythe» et le « conte» comme composantes et véhicules du discours social ou collectif qui révèlent le passé d'un peuple (martiniquais, dans son contexte).
22 Nous empruntons les termes «diégétique» ou «intradiégétique» (hors du texte littéraire)

(dans le texte littéraire)

et « extradiégétique»

à G. Genette, Figures III (Paris, Seuil, 1972: 238).

INTRODUCTION

19

effectuent un discours social au deuxième niveau (intradiégétique). discours émergeant

Le

de l' œuvre est celui d'une vision d'un certain

monde - ici l'univers de la canne. Nous nous rappelons les propos de M. Bakhtine, à savoir que le roman est un fait social et historique à divers dialectes sociaux représentant divers groupes de la société.23 D'autre part, L. Goldman note l'homologie des structures de l'univers de l' œuvre (le roman) aux « structures mentales de certains groupes sociaux» l'œuvre 24. Homologie littéraire qui met en évidence «collectif l'origine sociale de et son caractère ». Enfin, G. Lukacs

arrive à la même conclusion:

il note que le monde social produit

l' œuvre (dans ce cas, la littérature épique) qui à son tour recrée ce monde en utilisant ce «terrain» de la culture en tant que « substrat» œuvres convergeant historico-philosophique25. une multitude Or, on retrouve dans les sélectionnées de voix d'un certain milieu (ce que divers vis-à-

toutes vers un topos commun, et énonçant un discours

cohérent sur un certain univers. De cette intertextualité important du discours social

textes ont en commun) ressort un discours littéraire - médium très

-

où on dénote une problématique

vis d'une humanité qui veut grandir mais se heurte sans cesse au phé~ no mène de la canne, à son étau socio-économique. c. Canne et topos

Dans cette étude, nous analyserons comment ce discours social se ma... nifeste dans le produit littéraire. Nous nous proposons d'établir comment le phénomène de la canne comme topos littéraire est profondément inscrit dans les textes des Antilles et des Mascareignes partir du XVIIe siècle dans les régions de l'Atlantique où, à et du XVIIIe

siècle dans celles de l'Océan Indien, la culture de la canne devint la

23 Esthétique

(100).

24 Pour une sociologie du roman (Paris, Gallimard, 1964: 345). 25 Vair à ce sujet G. Lukacs, La théorie du roman (Paris, Ganthier, 1963 [Berlin, 1920]: 148).

20 cause première d'Afrique

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

du développement

de la traite des esclaves

noirs

et de Madagascar,

et au XIXe siècle, de celle des Indiens sur les textes de certaines îles - la

« engagés» . Nous concentrant

Guadeloupe et la Martinique dans les Caraïbes, et l'lIe Maurice et la Réunion dans les Mascareignes - nous puiserons aussi dans des textes venant d'autres régions à des fins comparatives. Notons d'emblée que les îles qui nous intéressent ont certaines spécificités divergentes. Par exemple, de par leurs dates de colonisation française: Martinique en 1635, Guadeloupe en 1635, Réunion en 1642, Maurice en 1715, et même par leurs dates d'abolition de l'esclavage : les îles françaises en 1848 ; les îles anglaises de 1833 à 1835. Malgré ces divergences, ces îles ont des bases socio-historiques jusqu'à communes : colonisation française (du moins à une certaine époque, sinon nos jours) ; culture du sucre soutenue pendant une plus ou Elles sont aussi semblables comtropicales à bases géologiques et esclavage moins longue période par le système de l'esclavage. des îles volcaniques

prenant des plaines fertiles pour les cannes et des montagnes ou plateaux : îles où monoculture ont produit des structures sociales et des discours collectifs comparables. La sélection de ces îles et archipels nous a donné une base d'où nous avons tiré un nombre de récits. De ces textes, nous analyserons de la culture de la canne et sa relation avec l' être~ laboureur esclave de la canneraie. la problématique La base et la production économiques l'être humain, son imaginaire, l'homme, comprenant ont un effet primordial sur sa mentalité et son discours. Il n'y a

nul doute que le langage (ou le discours) est lié à toutes les activités de son travail, son activité productrice depuis la base économique jusqu'à la superstructure 26 : il s'agira de démontrer

26 Voir M. Cohen dans Matériaux pour une sociologie du langage, 2 1., Petite Collection Maspero, Vol. 1 (Paris, Maspero, 1971 : 28-69) qui commente le lien société-économie-discours. Voir aussi les propos de P. Henry à propos du «sujet collectif », Le mauvais outil: Langue, sujet et discours (Paris, Klincksieck, 1977: 118). Il est intéressant de

INTRODUCTION

21

comment la culture de la canne, dans son contexte socio-historique, flue sur le discours et le récit des régions mentionnées;

in-

comment ce

récit est composé de signes formant des réseaux de signification entourant le topos de la canne. Or, dans le contexte de notre analyse, ce sera de prime abord l'ancrage d'un certain passé dans la mémoire collective qui donnera potentiellement une certaine « idéologie» qui va influer des sur le discours des sujets-parlants. « signes» qui entretiennent Nous comptons démontrer que les

textes de notre corpus, reflets d'un certain passé, contiennent rant l'être exploité de la canneraie27. Nous prélèverons

une relation et forment un réseau entouces signes et

leurs manifestations dans les textes28 : la signifiance et la relation des signes entre eux (aspect sémiologique) et la manifestation textuelle de ces signes (aspect sémantique). Notre étude sémiologique / sémantique discernera donc toute une configuration marquant.1' existence dans la plantation de canne, et pointant vers la même signifiance : la problé-:matique de la canneraie dans le vécu du laboureur-esclave.

II. Histoire

et littératures
donné. Le

Le fait littéraire émerge donc d'un contexte socio-historique

récit littéraire surgit comme le dialogue social d'un moment historique et culturel. Ce fait est traduit par le produit littéraire ici à l'étude. Il y a un lien entre discours social et littérature. Or le discours social, dé tercomparer cette notion à la notion de «formation discursive» et de « forme-sujet» (terme d'Althusser) dans Les vérités de la Palice par M. Pêcheux (Paris, Maspero, 1975: 144-45); les individus sont « interpellés» en sujets-parlants par les «formations discursives» (ce qui dans une formation idéologique donnée, détermine ce qui peut être dit: sermon, harangue...). 27 M. Bakhtine note le caractère très «tendu» contenu du roman. Voir Esthétique (30). et très «actif» du

28 Nous avons déjà noté la théorie dualiste de M. Bakhtine, sur laquelle nous fondons notre analyse esthétique du roman: l'objet à apprécier est aussi bien une forme qu'un contenu.

22

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

miné par un certain présent ou passé, prend forme à travers la littérature selon l'ancrage de ce passé (l'Histoire) dans la mémoire collective. D'après M. Bakhtine29, le discours romanesque est « un énoncé significativement surgi à un moment historique et dans un milieu social d'une œuvre littéraire peut advenir contemporain comme le suggère Bakhtine, déterminé... » Or, si l'émergence par un fait socio-historique

il s'ensuit qu'elle peut aussi advenir grâce à un fait social du passé, si comme on l'a constaté, ce fait est ancré dans la mémoire collective d'un peuple. Dans le contexte qui nous intéresse, devient évident le rôle primordial socio-économique et historique de la canne dans le psyde la canne et les faits ché et le discours social des peuples en question. De là l'homologie entre les faits historiques (et socio-économiques) intradiégétiques à travers le corpus littéraire sélectionné. Le va-et-vient entre histoire et littérature se fait avec les dates de la traite, de l'esclavagisme, de l'émancipation, socio-historique de l'engagisme, des révoltes. Le substrat nous étayant notre corpus et lui procurant une base sem-

blable est évident dans un bon nombre de textes. D'emblée, traite mentionnées tion de l'esclavage restent dans les paramètres historiques

remarquons dans maints textes que les dates de di verses époques de la (chez E. Glissant, E. Moutoussamy, par exemple), ainsi que la date de l'aboliE. Glissant, par exemple). De plus,

(1848 pour les colonies françaises), qui est men-

tionnée (chez E. Moutoussamy,

les dates des révoltes des laboureurs (commençant en 1937 pour ceux de l'lIe Maurice) mentionnées (chez D. Napal ou A. Masson) concordent avec celles de l' Histoire30 . Cette intertextualité entre le métatexte historique et le corpus littéraire n'est certes pas la preuve de l'Historicité (avec un grand H) des textes littéraires, mais bien la manifestation de la teneur de la littérature comme « reflet» de l'histoire. Histoire

29 Esthétique

(100).

30 Pour celles-là, voir S. Mourba, Misère noire ou Réflexions sur ['/le Maurice (Port-Louis, Ed. S. Mourba, 1990).

INTRODUCTION

23 de la

éclatée, disséminée, dans l'acception topos, celui de la canne. Enfin, l'imaginaire

de Glissant31, surgissant

collectivité des voix diversifiées et plurielles qui parlent d'un même collectif à propos de la canne se manifeste à

travers les textes que nous avons sélectionnés en raison de leur topos collectif. Et comme on a déjà vu, leur similarité discursive vient de ce qu'ils partagent le même fonds historique (esclavagisme et postesclavagisme) et la même géographie (îles-canneraies). a. Corpus et métatexte

Nous avons donc, pour les besoins de notre analyse, choisi une sélection de textes qui, à travers nos lectures, nous ont semblé appartenir à la catégorie mentionnée socio-historique plus haut, c'est-à-dire, relevant d'un fonds particulier, et traitant du topos de la canne. Notre corfera ressortir le discours collectif d'un

pus, ayant de toute évidence le topos commun de la culture de la canne et des sociétés-laboureurs, certain peuple, les exploités de la canne. Le discours social d'une population étant plurivocal,32 il va sans dire que nous avons rencontré différentes voix à travers nos lectures. (Nous ferons mention lors de notre analyse, de la plurivocalité des textes - qui démontre la dimension « dialogique» voix prédominante.) du discours social émis: voix divergentes dans de dans le sens même de la celles des laPar ailleurs, nous nous limiterons à des voix spénombreux cas, qui agissent « par réfraction»

cifiques, celles des exploités de la canne, principalement

boureurs. Si dans notre travail nous avons ignoré certains textes majeurs des régions qui nous intéressent, c'est que ces derniers (œuvres de Marcelle Lagesse aux Mascareignes, et celles de Michèle Lacrosil aux

31 E. Glissant dans Le discours antillais mentionne l'éclatement

de

l' Histoire, et le refus du discours élitiste et positiviste. Histoire « éclatée» dont plus personne ne peut se déclarer «maître» du
« sens» (142).

32 Voir M. Bakhtine, Esthétique (100-105).

24

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

Antilles, par exemple) relèvent d'autres topoï et révèlent d'autres voix que ce travail ne nous permet pas de traiter. Notre corpus comprendra des romans qui nous ont semblé contenir des données sémiologiques S . Schwarz-Bart les plus pertinentes au sujet de la cannenous A. raie: pour les Antilles, les œuvres de E. Glissant, E. Moutoussamy, et J. Zobel, tandis que pour les Mascareignes, sur les œuvres de M. Cabon, C. Charoux, nous concentrerons les principaux

Dumas, L. T. Houat, A. Masson et D. Napa!. (Cette liste n'inclut que auteurs cités; cependant, lors de notre analyse, nous dans le roman, mais nous (Mascareignes) et M. mentionnerons d'autres sources à des fins comparatives.) Notre intérêt se trouve principalement raires, nommément B. de Saint-Pierre, aurons recours, pour enrichir notre analyse, à certains textes docu-littéceux de F. North-Combes ainsi qu'à d'autres Lemoine (Antilles) ; et à des récits de voyages de M. J. Milbert et de genres littéraires tels que poèmes, nouvelles et pièces de théâtre. La période diégétique des textes s'étend de l'époque esclavagiste jusqu'à la période post-esclavagiste, reignes. Notre analyse est de prime abord une étude sémiologique / sémantique des données littéraires, mais ce faisant, certains faits sociaux étalés dans les récits les commentaires seront automatiquement relevés. Nous prélèverons des sociogrammes33 sur le topos de la canne et des laboureurs-esclaves littéraires: notons d'emblée, comme exemple, socio-historiques ou contemporaine: c'est-à-dire à partir du XVIe siècle pour les Antilles, et du XVIIe pour les Masca-

de Marie de Solms (ou Marie Rattazzi), petite fille de de l'esclavage

Bonaparte, dans son roman Les mariages de la créole: « Au moment où nous écrivons ces lignes, la question de l'abolition occupe une grande partie du monde nouveau et de l'ancien monde» (18-19). La narratrice décrit le sort pitoyable des esclaves de la planta33 Terme de C. Duchet, repris par M. Riffaterre dans La production du texte (Paris, Seuil, 1979), pour dénoter les connaissances de l'auteur (sociologiques, historiques) transmises dans le texte.

INTRODUCTION

25

tion de « l'lIe Bourbon en 1842 ». Ceci est un exemple parmi bien d'autres, où l'auteur agit comme agent d'information historique. Bien plus, nous remarquerons aussi des auteurs qui transmettent leur idéologie dans le texte. Marie de Solms par exemple transcrit aussi des idéologèmes34 à travers son texte, car elle promeut l'émancipation esclaves: « la liberté seule enfante le progrès... »35 des

Enfin, prenant comme point de départ les similitudes des littératures des Antilles et des Mascareignes, nous comptons démontrer, dans notre étude sémiologique contiennent des « signes» / sémantique, convergents que les textes à l'étude qui se rapportent à la canne-

raie et à l'être de la canne. Notre analyse prélèvera des réseaux de significations qui forment toute une configuration sous-tendant l'existence des êtres de la canneraie :'significations qui convergent toutes vers une même signifiance relevant la problématique du système dominateur de la canne. Notre thèse comportera trois volets: Dans la première partie, nous discuterons du Savoir (savoir-être, savoir-faire, d'esclave. Dans la deuxième partie, nous traiterons de la Spatialité (l'Ici et l'Ailleurs) de la canne, ainsi que des espaces et éléments: espaces qui, savoir-parler) manifesté dans l'existence de l'être de la cannaie, et la signification de ce savoir dans l'échelle de son existence

34 Terme de M. Bakhtine dans Esthétique, pour dénoter l'idéologie (de l'auteur) transmise à travers le texte. 35 (Paris, typographie de D. Brismée, 1840: 16). Nous savons que vers cette date le mouvement anti-esclavagiste était en plein essor en Europe. Notons que la poésie de J. Grainger (physicien-médecin aux Antilles), Sugar-Cane: A poem (London, Bookseller, 1766), ouvrage littéraire en quatre tomes avec notes scientifiques sur la canneraie, est d'un tout autre ton (objectif, sinon paternaliste, comme nous en citerons quelques exemples plus loin) et comporte plutôt des sociogrammes.

26

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

en relation avec l'être de la plantation, sont indices existentiels. Nous cernerons ce faisant la problématique des espaces de la canneraie dans le contexte esclavagiste et post-esclavagiste. Dans un premier temps, nous analyserons la relation êtres / espaces d'Ici (la canneraie) : relation intime dans l'existence dans la canneraie ; dans un deuxième temps, nous exploiterons les espaces d'Ailleurs (de la canneraie), et la possibilité d'un devenir dans ces espaces pour les fugitifs de la canne (les marrons). Finalement, dans la troisième partie, nous analyserons la signifiance du Corps de l'être dans le contexte de la canne. Nous circonscrirons dans notre exposé la problématique qui en découle. Signes qui, servant d'indices, font parler des voix spécifiques,36 for~ celles des victimes des plantations ;37 signes qui, en paradigme, ment une sémiologie révélant l' être38 exploité de la canne. de cet autre espace qu'est le corps de l'être exploité de la canneraie, sa signifiance et la sémiologie

36 Par

voix,

nous

entendons

celle

du

sujet-parlant

«auctoriel» ou de J.-M~

(narrateur « actoriel»

/ narratrice.

intradiégétique,

ou auteur. extradiégétique) ces termes

(sujet-protagoniste).

Nous adoptons

Adam, Le texte descriptif

(Paris, Nathan, 1989).

37 La voix du laboureur n'est pas nécessairement la voix prédominante dans tous les textes choisis; quelques fois, c'est la voix du maître qui est dominante, par exemple dans Une colonisation (lIe de la Réunion, Imp. G. Couderc Nérac, s.d.). Maintes fois, on témoigne comme on l'a mentionné d'une multitude de voix dont il faut tirer un discours « dialogisé» qui révèle par «réfraction» l'être de la canneraie. Voir M. Bakhtine, Esthétique (88, 100-105).
38 Nous adoptons le terme «être» pour désigner l'être humain: certaines car venant

homme, femme ou enfant. Notons que les êtres de la canneraie, quoique subissant (de l'Inde) les mêmes conditions d'exploités, ont cependant divergences: par exemple, l'être esclave (de l'Afrique) Nous différencions et l'être engagé

ne sont pas les mêmes êtres (ontologiquement),

de Sources différentes.

aussi les femmes, les vieux,

INTRODUCTION

27

b. Histoire
une hiérarchie:

et texte
répressif de la canneraie, est liée toute fait historique qui transparaît dans les littératures de la «nécessité»

Au système socio-économique

canne des deux archipels en question. Car si on constate les demandes d'une plantation profitable,39 on peut comprendre d'une hiérarchie rigide et inflexible, plieraient et courberaient les plus faibles. Ly Tio Fane Pineo donne des détails socio-historiques intéressants sur cette hiérarchie des plantations de canne à l' lIe lyIaurice, tout en notant le rôle primodial que la canne occupe sur l'île de l'époque coloniale des XIXe et XXe siècles. Dans Lured Away, elle décrit cette hiérarchie qui commence « grand-case « colombe en chef» par le « grand-missié (le contremaître) »40 qui habite dans la ou «géreur », ou », en passant par le «manager» dont les rouages les plus forts

et le « chef gardien ou chef

sirdar » qui lui est au-dessus des laboureurs qui se partagent entre la « grande bande» et la « petite bande» 41.

les enfants dans le Chapitre 2. 39 Noël Deerr, dépenses (contremaître), priété profitable; sions essentielles History of Sugar, Vol. 1 (249), donne les relevés qui incluent un «overseer qui rendraient [parmi d'autres sugar des >;

sur une plantation

de canne,

et les détails des possessions la liste inclut des esclaves comprenant «horizontal

une proposses-

mill », «boide gérance et litté-

lers »]. Cette nomenclature et de main-d'œuvre raires des colonies à l'étude.

implique toute une infrastructure

qu'on retrouve dans des textes historiques

40 Terme créole qui, dans les littératures aussi bien que dans le contexte sociologique, que ce soit aux Antilles ou aux Mascareignes, désigne l'Administrateur de la propriété sucrière, qui parfois est aussi le propriétaire, ou un des propriétaires. 41 Consulter Lured Away: «On every estate, big or small, the sweet reed (saccharum officianarum) is sovereign within its green walls. It dictates the tempo of their living, the hierarchical structure of their

28

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

La hiérarchie et la terminologie de la canneraie, tant au plan sociohistorique que littéraire, sont semblables sinon identiques pour les deux archipels. Cela pourrait s'expliquer par le fait qu'un lien s'était

développé entre les deux systèmes. Les cultivateurs des Mascareignes ont logiquement adopté et emprunté la terminologie et la nomenclature des Antilles, car la culture de la canne ne s'y est développée qu'après celle des Antilles. Les planteurs de l'lIe Maurice demandaient même conseil à ceux des Caraïbes, comme en atteste la lettre en 1818 d'un certain planteur de la Jamaïque, en réponse à un certain M. W. à l'Isle de France.42 Dans le contexte historique comme dans les textes littéraires, on se retrouve devant une « typologie» 43 qui nous éclaire sur le genre de société où la canne est convertie en sucre. C'est l'infrastructure au haut de l'échelle hiérarchique élaborée qui comporte différents crans, l'un écrasant celui du dessous. Celui qui pour ses gains économiques exploite autrui (nommément les laboureurs44 qui, dans l'échelle artifi:..

society,

their conventional

code of behaviour»

(65-70).

Notons consistent

que en

les « grandes bandes»

consistent

en des hommes ou femmes qui font

des travaux plus lourds, tandis que les « petites bandes»

des femmes, vieillards ou enfants qui font des travaux plus légers. 42 «Amélioration dans l'Exploitation du Sucre », Archives 1818 : 165). de L' Ile-de-

France, n° 5 (lIe Maurice, Carnegie,

43 G. Lukàcs dans sa « Préface» à Balzac et le réalisme français [Paris~ F. Maspero, 1967] note que «le "type" est la synthèse originale réunissant organiquement l'universel et le particulier [...] en lui convergent et se rencontrent tous les éléments déterminants, humainement et socialement essentiels, d'une période historique... » dans Le social et le littéraire, Anthologie, cahier n° 2. [Textes réunis et présentés par Jacques Pelletier], (Montréal, Université du Québec à Montréal [UQAM], octobre 1951 [Les cahiers du département d'études littéraires]: 54).
44 Dans le contexte de notre étude, ce terme inclut hommes, femmes et enfants qui travaillent dans les champs.

INTRODUCTION

29

cielle de l'exploitation

sucrière, sont considérés "inférieurs") est ici le littérature et histoire s'accordent pour dé-

maître45 de la plantation:

noncer cette figure dominatrice.46 Le « Grand Missié » est une figure proéminente dans les textes de canneraie, dominant cruellement ses laboureurs (malgré certaines exceptions, comme mentionnées marrons47 [L.T. Houat, 62]) et dans certains dans Les cas, ses subalternes

blancs.48 Il ordonne souvent le fouet et fait figure de Dieu. Que ce soit

45 Le «maître» type « cruel»

dans le contexte dominant

de notre thèse symbolise de sa toute-puissance.

souvent

le

les travailleurs

Il n'est

qu'un parmi tant d'autres (comme individus, ment, n'étaient

(bons et méchants) ci-dessous,

dans les textes analysés historiquenon des instituet petits qui

on le fait ressortir

tous les maîtres,

pas cruels). D'autre

part, ce terme personnifie, épuisant grands

mais bien plus le système même de la plantation:

tion sans pitié dans sa quête économique, (laboureurs-esclaves)

; et il va sans dire que ce sont ces derniers dans ce système stratifié. étaient, nombreux

sont de beaucoup les plus vulnérables 46 Disons d'emblée

que si les bons maîtres

[voir les de cruels

propos de K. Noël (ch. XIV), V. Schœlcher Pineo (168)], il y a l'évidence

(ch. 4) ou H. Li Tio Fane

qu'il existait malheureusement collective

maîtres qui sont restés dans la mémoire peut oublier. Les textes littéraires 47 L. T. Houat (de L'lIe Bourbon), Notons tionniste. que Houat fut «déporté» On pourrait

d'un peuple qui ne

en montrent plusieurs exemples. Les marrons (Paris, Ebrard, quelques années 1844). aboliaprès GREF,

en raison de son idéologie

ici noter l'apparition

(1859) du premier roman écrit par un Haïtien (E. Bergeaud) Stella (dont on peut lire un résumé dans Haïti: lifier d'« abolitionniste»), corpus, les paramètres pas. 48 Notons que la classe des «petits ou simples employés blancs» est, d'après les données ces Lettres et ['être [Toronto, 1992]) : histoire qui se passe à Saint-Domingue que nous n'avons (que l'on pourrait quapas inclus dans notre

établis par le topos de la canne ne le permettant

historiques,

une classe plus pauvre que les grands propriétaires: des canneraies

petits planteurs

sont souvent do-

30

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

l'Administrateur

mentionné dans Namasté49 qui fait fouetter Ram pour

avoir osé aller attraper des camarons (crevettes tropicales) avec son fils, ou celui qui figure dans Il pleure50, qui exerce des sévices dans les champs, nous sommes devant la cruauté personnifiée. Il est la figure qui dominatrice qui se garde physiquement éloignée de ses subordonnés car il habite la « Grand-Case », sous la protection des bougainvillées ques. Celui qui aide l'Administrateur est le commandeur ou le contremaître, ou dans le contexte des engagés indiens, le sirdar.51 Celui-ci, le séparent des mendiants et le protège du soleil terrifiant des Tropi-

minés, culturellement et économiquement, par les grands riches. Dans les textes d'A. Masson et de L. Masson, par exemple, les protagonistes sont pour la plupart de cette classe, et travaillent comme aides-magasiniers, ou chimistes, dans les canneraies. Voir les commentaires de Gaston-Martin, Histoire de l'esclavage, à propos des «petits blancs» toujours dominés par les blancs riches (152). Notons aussi les commentaires de V. Rubin sur ce groupe dans les Antilles: «Les Problèmes de la Recherche Anthropologique dans les Caraïbes », dans Les sociétés antillaises: Etudes anthropologiques (145-68). 49 M Cabon, Namasté (Port-Louis, Le Cabestan, 1965 : 22). 50 E. Moutoussamy, Il pleure dans mon pays (Fort-de-France, Ed. S. Emile Désormeaux, 1979: 97). 51 Ceux-ci étaient souvent africains ou indiens. Après tout, dans le contexte de la canne, n'oublions pas que c'est une lutte de classes socio-économiques, plutôt que de races. Après tout, ont été esclaves des plantations des hommes (et des femmes) de race blanche, jaune, ou noire. L'Histoire atteste que l'esclavage est un fait de conquête politique ou économique. E. Williams dans Capitalism and Slavery constate ceci: « Unfree labour in the New World was brown, white, black and yellow» (Ch. 1). Le lien entre l'esclavage et le racisme est celui de cause à effet: l'esclavage a précédé le racisme. Nous notons ce qu'en dit J.-P. Sartre dans «Orphée noir» : Voir Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, éditée par L. S. Senghor,

INTRODUCTION

31

surtout s'il est commandeur-en-chef,

a la réputation d'être impitoyable. comme le

Il est celui dont on se méfie, même dans la période post-esclavagiste, comme dans Namasté. Il est amateur de « chair féminine» dit Reine sans Nom dans Pluie et vent.52 Tous les crans de la hiérarchie de la canneraie sont reflétés dans les textes des Mascareignes, comme dans ceux des Antilles. Tous les échelons sont mentionnés par C. Charoux dans Ameenah.53 Le mur séparant les crans supérieurs du cran le plus bas - les laboureurs, esclaves

ou engagés

-

est infranchissable. C'est un mur physique, fait du

ciment, de la pierre, ou du bois des maisons des « géreurs », mais aussi un mur social qui devient atavique, à la longue, à force de souffrances endurées par les laboureurs dans les travaux de la canneraie. La figure du maître de la "Grand-Case" devient figure de domination et de cruauté, en qui le subalterne n'a pas confiance. Longoué, le marron primordial, dans Le quatrième siècle n'en a-t-il pas une prémonition, comme un savoir ontologique, pour ainsi s'éloigner de cette figure, et tout ce qu'il représente, le moment où il quitte le négrier? Les marrons54 dans Les marrons ou dans la nouvelle, «La Légende de

à savoir que la pigmentation «simple xiii). accident»

de la peau dans le fait esclavagiste Universitaires de France,

fut un 1948:

(Paris, Presses

52 S. Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle (Paris, Seuil, 1972: 83-84). 53 C. Charoux, Ameenah (Port-Louis, the General Printing & Stationery Cy. Ltd, 1935 : 42). 54 Terme des Caraïbes, des Mascareignes, et autres régions, désignant les esclaves fugitifs désertant les plantations de leurs maîtres pour se réfugier dans les forêts. Dès 1648 à l'lIe Maurice, il y a des fugitifs. Leur nombre augmente considérablement avec les années. Voir les délibérations du Conseil de l' ne Bourbon (La Réunion) du 6 septembre 1737, «priant M. de Labourdonnais de renoncer à son projet d' envoyer un détachement de créoles bourbonnais à I'lIe de France, pour la destruction des noirs marrons, vu qu'à l' lIe Bourbon même l'audace des

32

L'ESTHÉTIQUE DE LA CANNERAIE

Sacalavou »55 , veulent s'échapper

à tout prix du maître des cannaies.

Dans Pluie et vent, Amboise et Elie, protagonistes post-esclavagistes, refusent absolument d'aller travailler dans les canneraies. Dans toutes les littératures de la canneraie que nous analyserons, nous constaterons la même aversion: le personnage du géreur ou du commandeur est centrifuge. Même le sirdar indien ne fait pas meilleure figure: toute sa communauté se méfie de lui dans des textes tels que Namasté.

marrons s'accroissait tous les jours, et qu'il était dangereux de priver la colonie de ses meilleurs "hommes des bois" », dans «Destructions des Noirs Marrons », Revue historique et littéraire (lIe Maurice, Carnegie, 1890-1891 : 92). Le phénomène du marronnage est noté dès 1687 dans les Petites Antilles où les autorités policières et militaires
pourchassent les fugitifs en vue de «primes»

.

Voir

à ce sujet

«Marronage in the French Caribbean », Maroon Societies: Rebel Slave Communities in the Americas, ed. Richard Price (New York, Anchor Books, 1973: 107-115). 55 H. de Rauville, L' /le de France légendaire (Paris, Challamel, 1889).

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