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L'EUROPE ET LA MEDITERRANEE

352 pages
L'idée du colloque, dont les actes sont publiés dans ce livre, est née de l'intérêt que les auteurs portent à l'histoire de l'expansion coloniale, des colonisations, des relations entre les Etats et les sociétés bordant la Méditerranée.
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L'EUROPE ET LA MÉDITERRANÉE

déjà parus dans la même collection

Bernard Ravenel Amine Touati Doris Bensimon Maria-Àngels Roque (dir.) Bicham Khader R. Dhoquois, S. Elbaz, et G. Hintlian (dir.) C. Chiclet, B. Lory

Méditerranée, l'impossible mur Algérie, les islamistes à l'assaut du pouvoir Israël-Palestine, la longue marche vers la paix Les cultures du Maghreb Le partenariat euro-méditerranéen Jérusalem, ville ouverte Ùl République de Macédoine

Ouvrage publié avec le concours de l'Université de Nancy 2 et le Centre de Recherche en Histoire Moderne et Contemporaine (Nancy 2).

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7630-9 ISSN: 1148-2664

Sous la direction de

Gilbert MEYNIER et Maurizio RUSSO

L'EUROPE ET LA MÉDITERRANÉE
Stratégies et itinéraires politiques et culturels en Méditerranée France et Italie, XIX -XX siècles Une approche comparative

Actes du colloque de Nancy-Malzéville 4, 5,6 septembre 1997

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

Presses universitaires de Nancy 42-44, avo de la Libération, B.P.33-47 54014 Nancy Cedex - FRANCE

Les cahiers de Confluences
Collection dirigée par lean-Paul Chagnollaud constituent le prolongement de la revue trimestrielle

Confluences MéditeITanée
Les dossiers traités par la revue parus à ce jour sont: - Des immigrés dans la cité. (N°l - Automne 1991). - La sécurité en Méditerranée. (No]' - Hiver 1992) - Maghreb: la démocratie entre parenthèses? (N° 3 - Printemps 1992) - Face à l'Etat, la permanence des minorités. (N° 4 - Automne 1992) - Les flux migratoires. (N° 5 - Hiver 1992/93) - Les replis identitaires. (N° 6 - Printemps 1993) - L'Europe et la Méditerranée. (N° 7 - Été 1993) - Balkans: l'implosion? (N° 8 - Automne 1993) - Repenser le Proche-Orient. (N° 9 - Hiver 1993 -1994) - Villes exemplaires, villes déchirées. La Tunisie au miroir de sa communauté juive. (N° 10 - Printemps 1994) - Comprendre l'Algérie. (N° 11 - Eté 1994) - Géopolitique des mouvements islamistes (N° 12 - Automne 1994) - Bosnie. (N° 13 Hiver 1994 - 1995) - Immigration (N° 14 Printemps 1995) - Corruption et politique en Europe du Sud (N° 15 - Eté 1995) - Islam et Occident: la confrontation? (N° 16 - Hiver 1995-1996) - Femmes et guerres (N° 17 - Printemps 1996) - Israéliens et Palestiniens: la paix humiliée (N° 18 - Eté 1996) - Passions franco-algériennes (N° 19 - Automne 1996) - Terrorisme et violence politique (N° 20 - Hiver 1996-1997) - Le Maghreb face à la mondialisation (N° 21 - Printemps 1997) - La France et le monde arabe: au-delà des fantasmes (N° 22 - Eté 1997) - La Turquie interpelle l'Europe (N° 23 - Automne 1997) - Les immigrés entre imaginaire et droit (N° 24 - Hiver 1997-1998) - La parole aux Algériens. Violence et politique en Algérie (N° 25 - Printemps 98. - Israël, une nation à la recherche d'elle-même (N° 26 - Eté 1998) - Femmes et islamisme (N0]'7 - Automne 1998) - Méditerranée, l'inévitable dialogue (N°28 - Hiver 1998-1999)

Remerciements particuliers à Pierre BARDELLI, président de l'Université Nancy 2 Louis CHA TELLIER, Directeur du Centre de Recherche en Histoire Moderpe et contemporaine, Université Nancy 2 ClaudeGREGOIRE, président du conseil scientifique de l'Université Nancy 2 Pierre PEGEOT, directeur de l'UFR des Sciences Historiques, Géographiques, Histoire de l'Art, Musicologie Remerciements à la municipalité de Malzéville, et notamment à Madame Danièle DEPLANCHE, responsable des affaires culturelles, qui a magnifiquement accueilli le colloque en bord de Meurthe, dans le cadre de la maison mauresque et du parc de la Douera Remerciements à tous ceux qui ont contribué à l'organisation et au bon déroulement du colloque, et sans lesquels il n'aurait pu se tenir Rachid AMEUR Mustafa Amin ABOU KHAIZARAN DARAGHMA Coumba DIOP Laetitia GEIGER Andreana KHRISTOV A Jean-Luc MEYNIER Pierrette MEYNIER Mehdi MOHRAZ et naturellement le maître d'oeuvre principal, Dominique AMBROISE, l'infatigable secrétaire du colloque.

AVANT-PROPOS

L'origine du colloque se relie à l'intérêt pour l'histoire de l'expansion coloniale, des colonisations, des relations entre les Etats et les sociétés bordant la Méditerranée; il a paru opportun de commencer par deux états et deux sociétés bordant le nord de la Méditerranée et qui ont occupé, conquis le sud ou eu une forte présence -financière, missionnaire, culturelle- à l'est de la Méditerranée. La première idée qui a inspiré le colloque provient du fait que, telles quelles, encore, ces histoires restent encore assez marginalisées: peu de chercheurs en Italie, un peu plus peut-être en France; mais peu de choses, par exemple, par rapport à la masse fourmillante des historiens qui découpent au scapel de mille manières différentes l'histoire interne, visitée, revisitée, fouillée, refouillée, de la Ille République. Au-delà du champ de recherche délimité par l'hexagone national, la recherche historique reste chez nous minoritaire et marginale. Dans notre domaine, il est vrai, existent le poids des stéréotypes nationaux, la pesanteur des narcissismes nationaux, la lourdeur des nondits honteux (les harkis, recrutés puis abandonnés, ou encore les gaz asphyxiants de Mussolini utilisés en conquête coloniale) ou, à l'inverse, des tonitruances -vantardises de soudards coloniaux ou sacralisation médiatique à usage de pouvoir de la geste de la libération nationale: le FLN, en Algérie, est sacro-saint, comme est sacro-sainte en Libye la figure du martyr 'Umar al-Mukhtar. Par ailleurs, l'histoire est souvent encore abordé par le biais - de la seule histoire des relations dites internationales, en fait
interétatiques - des différentes histoires nationales respectives des expansions nationales et des colonisations nationales. Il résulte de ces données qu'il est nécessaire de juxtaposer et de mettre en relations les divers Etats ou sociétés où se forge le projet colonial et où sont conçues les politiques d'expansion. Comparaison ne vaut pas toujours raison mais peut être adjuvante de raison.

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- Ainsi, dans un cas, existe un colonialisme d'Etat, d'élites, mais impliquant un faible intérêt de la société. Pour prendre un exemple précis, le mouvement ouvrier est indifférent ou peu au courant du fait colonial. Ni le colonialisme ni l'anticolonialisme ne nourrissent son fond doctrinal. C'est le cas français. - Dans un autre cas, s'exprime la déploration sur les nations européennes secondarisées, conjointement avec les préoccu-pations démographiques de l'Etat et le thème de la surpopulation. Une figure comme celle d'Arturo Labriola est impensable en France. Toute une littérature, très différente des productions académiques ou exoticohumanistes françaises, existe en Italie, qui exprime le lien intime originel entre un nationalisme vitaliste et le colonialisme italien. Impensables en France, aussi bien Il volere d']talia, la conquista di Tripoli, impensable Enrico Corradini, impensable la plaquette de Giovanni Pascoli, La Grande Proletaria si e mossa, impensable le Nostra terra promessa de Giuseppe Piazza, impensable les Canzoni delle Geste d'Oltermare de d'Annunzio. Symétriquement les positions anticoloniales de l'Avanti et de Salvemini dans la Critica Sociale sont impensables en France; il faut attendre le parti communiste français pour qu'une raison militante anticolonialiste prenne quelque vague consistance. Et cette raison resta toujours beaucoup plus anticapitaliste ou pacifiste que proprement anticolonialiste. Deux sociétés donc, deux histoires nationales, deux objets à comparer. Des différences, donc. Et pourtant -et c'est là notre seconde idéee-, il y a unité des formes de colonisation et du colonialisme, unité pouvant ainsi se résumer: - un peuple (du nord) en domine un autre (du sud) - une culture en domine une autre
une économie en domine une autre

Il y a unité de fond perceptible dans l'unité des attitudes et des pensées des peuples du sud-est de la Méditerranée face aux entreprises du nord. Quelles que soient les diverses formalisations des emprises politiques, en intensité et aussi en durée (qu'on songe à tout ce qui sépare l'Egypte de l'Algérie, l'Algérie de la Tripolitaine...), ne retrouve-t-on pas ici et là d'analogues réactions de mimétisme sur modèle nordique et de repli identitaire sur modèle "wa!ani" (de chez soi), modèle imbriqué avec la référence à l'umm a muhammadiyya -la nation abstraite universelle des
croyants. .

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Ces réactions duelles sont certes plus lâches en Egypte où peu de gens doutent de l'excellence millénaire de l'Egypte (et pas seulement les gens de la firâ'uniyya); en Egypte, une élite incomparable nationalise les comportements, aidée en cela par la permanence d'un Etat territorial influent. C'est en Algérie, surtout, que la modernité avance, mais escortée d'une poussée réactionnelle/réactionnaire. C'est en Algérie aussi que l'Etat territorial est entièrement confisqué par le colonisateur, à la différence de la Tripolitaine du Statuto de 1919 ou de l'Egypte de 1922. Ce couple duel algérien est sans autre équivalent en Méditerranée islamo-arabe. Aujourd'hui encore, l'Algérie a les usines les plus modernes; et elle a aussi le code de la famille le plus réactionnaire: c'est "sans équivalent, de Baghdad à Rabat" (O. Carlier). Malgré tout, le look du notable égyptien des années 20 ressemble à s'y méprendre à celui du notable algérien: même fès, même costume trois-quarts, mêmes moustaches, même canne. Les paysans en loque se retrouvent ici et là; l'analphabétisme et l'ignorance se retrouvent d'un bout à l'autre des rivages méditerranées enkystés et dominés. Comme le dit excellement l'historien marocain Abdallah Laroui, "le grand méfait de toute colonisation n'est pas seulement de stopper l'évolution historique, c'est d'obliger le colonisé à la refaire en sens inverse". La formule est sans doute excessive. Mais elle garde sa vérité si l'on prend soin de la dialectiser. En tout cas, les ancrages identitaires que les dominés maçonnent, les humains les tirent de leur temps de longue durée. - Le temps des rives sud de la Méditerranée ne serait-il pas un temps synthétique où le chronologie ne résisterait guère aux ressentiments de la longue durée, et où les modèles vivants -les paradigmes- sembleraient immémoriaux? Qu'on pense à Omar Ibn al-Khattab, le 2e khâlife, modèle politique encore invoqué avec ferveur, en pleine Tunisie bourguibiste, par un vieux Monsieur Tunisien lettré de la région de Souk El Arba dans les années soixante. Ce dernier, vivant très près de Bulla Regia, ignorait par ailleurs l'existence des ruines romaines de ce site. Ne sommes-nous pas dans ce que Walter Benjamin dénommait le "temps messianique"? - Autre exemple: la trace imaginaire des croisades: elles restent, pour le Méditeerranéen du sud et de l'est, une fracture douloureuse. Un 'âlim algérien considérable, l'historien Tawfiq aI-Madani, parle couramment de "al isti'mâr al çalibî" (le colonialisme croisé) pour désigner le

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colonialisme. Ici, nous sommes dans un temps où les contemporanéités se bousculent, où tout est finalement contemporain: un temps synthétique. On abolit l'écoulement temporal par l'arrimage à des valeurs, à des formes culturelles. Ce peut être la langue qui est sacralisée. Le seul programme de Frédéric Mistral, en 1856, était de préserver la langue: Ce peut être la foi religieuse qui est surinvestie, investie dans ses signes d'autant plus qu'on la sent fuir irréversiblement, comme, ailleurs, la langue peut fuir inexorablement. L'observance des tabous alimentaires est d'autant plus maniaque que le substrat culturel d'ensemble du religieux s'est effacé. Comme les cités hellénistiques de la conquête romaine qui pontifiaient d'autant plus qu'elles avaient perdu tout pouvoir. - Le temps des rives nord de la Méditerranée ne serait-il pas, dès lors, un temps analytique, rythmé par le chronomètre, par les chronologies positivistes politiques et culturelles, par la lecture des journaux -et non plus seulement par l'invocation au sacré, par la prière ou l'office religieux- ? Dans ce temps de rive nord, nous avons "Marignan 1515". Le renseignement factuel datable est invoqué pour construire la mémoire dans les sociétés nationales où la mémoire se raccroche à la date, comme chez le vieil instituteur piémontais pensionné, ne reconnaissant plus son ancien élève, de Edmundo de Amicis: "Quando, mio scolaro? Mi scusi" (Quand donc futes-vous mon élève? Excusez moi). Ces temps différents, il faut aussi les metttre en parallèle problématique. On ne peut plus se contenter de seulement faire de l'histoire coloniale ou de produire des récits de relations interétatiques. J'ai aussi la conviction -ce sera là ma troisième idée- que les histoires des colonisations et des relations interétatiques n'existent pas en soi, pas plus que n'existent des histoires qui seraient purement nationales. Il y a besoin urgent de faire l'histoire des échanges -culturels, des représentationsentre les humains, au-delà des histoires dites internationales traditionnelles ou des histoires des aventures coloniales respectives, même si celles-ci peuvent garder leur validité. Il faut appréhender l'histoire de ces relations dans un ensemble où les relations entre les imaginaires ne soient plus traitées en parents pauvres: l'une des communications évoque avec bonheur la diplomatie culturelle. Le temps long de la Méditerranée ne se relie-t-il pas à des mouvements de fond qui sont rythmés par l'échange des représentations

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humaines? Sur un autre registre, Jean-Pierre Faye a finement montré (Langages totalitaires) comment la circulation sociale du récit était productrice de cheminements historiques. Les représentations, ce peut être pour le sud l'image de l'infidèle du nord, du malpropre qui ne lave pas ses oeufs avant de les consommer; ce peut être pour le nord l'image du diable du sud, comme l'indique le dicton du Massif Central Méridional: "si tu te penches sur le puits, tu verras le diable d'Outre-Mer" : de part et d'autre de la Méditerranée, l'image de l'autre peut être aussi une image miroir, ce qui contribuer à éclairer le racisme anti-arabe des Marseillais. Ce peut être, en contexte colonial ou de pénétration européenne, l'image de la suffisance bouffonne nordique vue par le sud. La Méditerranée, ne serait-ce pas aussi, comme y invite une communication, pour le nord, un espace ouvert et un temps immuable? En réalité, coexistent, se complètent, se confrontent, les deux temps ci-dessus écnoncés: un temps synthétique et un temps analytique. Existent aussi, dans la conscience des Méditerranéens, d'une part, l'ouverture maritime, le "vide créateur" (Braudel), et d'autre part, le cloisonnement terrestre, générateur de confinements et de scléroses, qui joue dialectiquement avec l'ouverture. Les rives méditerranéennes ne sontelles pas des lieux auxquels on adhère par les tripes et le coeur, mais aussi des lieux insupportables que la dureté de la société étouffante incite impitoyablement à quitter? En terre méditerranéenne, il y a beaucoup de Eboli où le Christ s'est arrêté. Pas de jugement dans ces constatations, bien sûr: l'étouffement et l'ouverture sont des catégories de l'explication, non des catégories morales. Enfin, et ce sera notre quatrième idée, nous avons voulu ce colloque également éloigné d'une part du philocoloniaIisme idéologique, d'autre part de l'anticolonialisme idéologique. Existent en effet deux types de glissements et de délires qu'il s'agit de fuir comme la peste: -le colonialisme bon en soi (qui tiendrait son excellence, pour les philocolonialistes italiens, de son caractère "diverso" (différent), le colonialisme de sens commun, qui justifie ou exonère l'entreprise Coloniale. Or, quelque précautions oratoires qu'on prenne, toute dialectique étant épuisée, on ne peut pas ignorer que l'entreprise coloniale fut une saloperie. Certes, elle ne fut pas que cela, mais elle le fut.

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Il

- la bonne conscience anticoloniale qui tend à dédouaner d'abominables enfermements méditerranéens, à dédouaner la violence des pouvoirs locaux de ces sociétés, ou leur violence d'Etat actuelle en faisant reposer toute responsabilité sur le méchant colonialisme. Cela aussi est inadmissible. Il faut savoir que les problèmes sont encore à fleur de peau; que la parole sereine est difficile, par exemple sur ce qui touche au long conflit algéro-français. On ne peut encore tout dire à ce sujet au nord et il est difficile de dire quelque chose au sud. En bref, traquer le stéréotype et le délire dans tous les cas doit être un impératif pour la recherche historique, si l'on veut qu'elle offre autre chose que de l'idéologie aux analystes du monde contemporain, tant il est vrai qu'il faut, aussi, percevoir le contemporain pour appréhender l'histoire.
Gilbert MEYNIER Université Nancy 2

"Come scrisse Ernest Renan un secolo fa: "Fraintendere la storia è una parte essenziale dell'essere nazione". E' compito professionale degli storici smantellare tali mitologie, a meno che essi non si accontentino - e temo che gli storici nazionali spesso si siano accontentati - di fare i servi degli ideologi. Questo è il modo importante, benchè negativo, in cui la storia contribuisce a dirci qualcosa della società contemporanea. ln genere i politici non ringraziano gli storici per questo loro contributo".

Eric J. Hobsbawnl L'idée de ce colloque est née de l'étonnant constat que le débat historiographique sur la "questione coloniale" en Italie progresse très lentement. Aujourd'hui, à plus de cinquante ans de la fin de l'aventure coloniale qui a arraché à lEmpire ottoman "la quarta sponda libica" (1911) et qui a permis la proclamation de l'anachronique "Impero fascista" (1936), Angelo DeI Boca affirme que "la majorité des Italiens

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n'a pas encore pris conscience de ce qui est réellement advenu,,2 dans cette période de l'histoire italienne. Il semblerait y avoir là une sorte de syndrome de l'oubli qui a frappé une partie de l'historiographie italienne, mais quelle est la possible explication qu'on pourrait donner de cet étrange phénomène? Pourquoi l'école historiographique itali~nne, qui compte d'excellents historiens et chercheurs néglige un aspect si important de l'histoire nationale? La communication (et l'expérience) de Angelo DeI Boca nous fournit de précieuses perspectives interprétatives. En 1976, dans un livre qui a désormais la valeur d'un document historique3, Jean Chesnaux s'interrogeait à propos de "la place qu'occupe le savoir historique dans la vie sociale". Cette question reste encore fondamentale. En effet, après une analyse superficielle, on pourrait être tenté d'affirmer que l'absence de reflexion sur ces arguments sensibles de l'histoire italienne comporte simplement un manque d'idées à ce propos. Mais la réalité est bien différente. En histoire, l'absence de débat ne produit pas le vide historiographique mais plutôt des mythes et des stéréotypes historiographiques. Ainsi le mythe italien d'un colonialisme pauvre s'accompagne du mythe du colonialiste gentil. Cette idée, qui semble être profondément enracinée dans l'imaginaire culturel italien, se perpétue encore dans les médias italiens qui cultivent soigneusement le mythe du bon soldat italien: enfant de la mamma, nostalgique de safidanzata et de ses pates, très sociable vis-à-vis des populations lors des missions de paix de l'O.N.U. C'est cette lecture médiatique de l'armée italienne (représentant l'image de l'Italie sur le plan international), quasi unanimme, qui a commencé lors de la mission des militaires italiens au Liban, a continué pendant la mission en Bosnie et la mission en Somalie. Ce cadre idyllique a été brusquement interrompu l'année dernière par un scandale concernant des épisodes de viols et tortures perpetrés par des militaires du contingent italien en Somalie. Si une commission parlementaire d'enquête a été instituée, elle ne semble pas avoir poussé trop loin son travail, car aucun déplacement n'a été effectué là où on pouvait rencontrer le plus de témoins: en Somalié Fallait-il que les Somaliens viennent jusqu'à Rome pour se faire entendre? Ça aurait été plus facile à réaliser? Ou il manquait la volonté et la curiosité politique nécessaire pour faire lumière sur l'affare Somalia?

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Alessandro Curzi ex directeur du TG35, affinne que plusieurs zones d'ombre caractérisent la mission italienne en Somalie, et que la mort de IIaria Alpi6 a été causée par son envie d'aller trop loin dans ses enquétes: notamment en direction des intérêts italiens concernant le trafic d'armes.7 Certes, le lien entre l'absence d'intérêt pour l'histoire coloniale italienne et l'attitude internationale de l'Italie n'est pas si mécanique, mais la réalité historique et politique est extrêmement complexe et le pouvoir interprétatif de l'historien qui en résulte est, en comparaison, assez limité. Il faut donc se contenter de suggérer des pistes de recherche, des possibilités d'interprétation, des perspectives de lectures. Il faut aussi essayer d'encourager le débat sur les arguments oubliés ou négligés. En 1984, Eric J. Hobsbawm intitulait une conférence à la University of California of Davis "Que peut nous dire l'histoire sur la société contemporainne ?"8 Question inquiétante qui rejoint celle de Chesnaux citée plus haut. Le problème est bien sûr quel type d'histoire nous voulons faire et quel doit être le rôle de l'historien dans la société. Quelques jours avant le déroulement de ce colloque, un des journaux les plus importants d'Italie, le Corriere della Sera, a lancé une initiative éditoriale qui concerne l'histoire et son rôle dans le débat social. Ce journal a comencé la publication hebdomadaire (in fascicoli settimanali) d'une Histoire d'Italie. Cette initiative s'inscrit dans un phénomène caractéristique de la presse italienne qui n'arrive plus, depuis un certain temps, à vendre un journal sans l'accompagner d'un petit cadeau: une cassette video, une poupé d'homme politique, un portrait d'un joueur de foot de l'équipe nationale. Après l'histoire immediate, après l'histoire quantitative on assisterait donc à l'invention de l'histoire gadget. Nous ne sommes pas a priori contre ce type d'initiatives. Loin de là, car une conception élitiste de l'histoire serait la négation de tout débat et de tout travail critique. Mais il faut dire qu'on se trouve de plus en plus déconcertés devant une floraison de publications, en vente chez les marchands de jouI1)aux, concernants l'histoire contemporaine (très copieuse la production de cassettes-video: "Le guerre deI duce", "Combat films", "Il nazismo esoterico", etc..) dont la scientificité est souvent assez douteuse. En même temps, nous assistons à la parution chez les bouquinistes ambulants (ainsi que chez les libraires à mi-prix) de publications dont

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l'orientation politique ne fait aucun doute: Mein Kampf, Manuale de la guardia nera, Storia del fascismo, etc... Une petite maison d'édition de Catanzaro, a ainsi commencé la publication de livres pseudo-célébratifs du passé colonial-fasciste: La decima MAS, La guerra di Spagna, La guerra di Grecia, La Somalia italiana, etc.. Où pouvez-vous trouver ces livres? Dans les lieux les plus inattendus et insoupçonables: nous en avons trouvés dans un supermarché à Turin (février 1998), chez un bouquiniste ambulant de Roma Termini (juin 1997), mais aussi à la Festa dell'Unità de Modéne (septembre 1996). Il nous semble qu'il s'agit là d'un véritable phénomène culturel symptomatique d'une tendance idéologique sournoise qui profite du vide historiographique provoqué par l'absence de débat historique scientifique. Ainsi très récemment l'ex-ambassadeur Sergio Romano a essayé de réhabiliter la dictature de Franco, qui aurait été très utile dans sa fonction de barrage au danger communiste. Il s'agit d'une réédition italienne des thèses d'Ernest Nolte qui interprète le nazisme comme réponse au bo1chévisme. Mais si Nolte s'efforce de fournir un appareil explicatif et des argumentations à ses thèses, Sergio Romano n'en voit pas la nécessité. Il procède par juxtapositions plutôt que par argumentations démonstratives. En septembre 1997, en commentant à la radio les fascicules hebdomadaires du Corriere de la Sera, Indro MontaneIIi affirma que cette initiative était très importante, car un peuple qui ne connaît pas sonpassé ne peut pas affronter son présent. Il est question de mémoire historique donc, mais il semblerait que cette mémoire peut parfois être sélective. Il faut alors voir ce qu'écrit Angelo Dei Boca sur la mémoire sélective de MontanelIi en ce qui concerne l'utilisation des gaz de combat en Ethiopie9. C'est toujours cette mémoire sélective qui parfois classe le colonialisme comme un simple aspect de l'impérialisme fasciste. Ainsi, comme a écrit Benedetto Croce, "croIlato il funesto regime che è stato una triste parentesi nella sua storia"lO, l'Italie semble oublier le colonialisme: une parenthèse impérialiste dans la parenthèse fasciste. Mais cet impérialisme a plutôt le goût d'un héritage de l'Etat libéral que d'une parenthèsell. Nous arrivons à la fin de cette préface qui ne prétend ni classer ni introduire les communications fournies; cela nous serait impossible

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compte tenu de la richesse du travail et de la qualité des communicants. Le seul objectif de cette introduction était de fournir quelques points de réflection sur la nécessité de débattre des arguments oubliés ou négligés dans nos sociétés. Cette nécessité de débattre est encore plus forte dans une période où les idéologies dominantes s'imposent par la force même de l'affirmation; une période où le stéréotype est souvent choisi comme catégorie interprétative de la réalité complexe (voir l'image de la Lybie dans la presse italienne et internationale) et la démarche par juxtapositions (à la façon de Sergio Romano) prend la place de l'analyse historique sérieuse. Maurizio Russo Université Nancy 2

Notes:
lEric J. HOBSBAWM, De historia, Milano, Rizzoli, 1997, p. 41. 2Yoir la communication de Angelo Dei Boca "Le refoulement des fautes coloniales et le mythe de l'Italien "différent"". 3Jean CHESNEAUX, Du passé faisons table rase? A propos de l'histoire et de.f historiens, Paris, Maspero, 1976, Il existe aussi une traduction italienne; celle qui nous avons utilisée: "Che posto occupa il sapere storico nella vita sociale? Opera a favore dell'ordine costituito 0 contro di esso? E' un prodotto gerarchizzato che dagli "specialisti" cala verso i "consumatori di storia" tramite i libri, la televisione 0 il turismo? 0 è innanzitutto radicato in un bisogno collettivo, in un rapporto-col-passato che opera in tutto il corpo sociale, un sapere le cui ricerche specializzate sarebbero solo un aspetto tra altri? Tutti questi problemi sono poIWei." Jean CHESNEAUX, Che cos'è la storia?, Milano, Marzotta, 1977, p. 7. 4 On peut comparer avec l'attitude des gouvernements français (de droit et de gauche) qui se sont montrés très peu collaboratifs vis-à-vis des enquêttes internationales concernant les militaires français en Bosnie. 5 Journal télévisé de RAI 3. 6 Journaliste du TG3 tuée dans des circonstances peu claires pendant un affrontement entre bandes armées somaliennes. 7 Entretien privé avec Alessandro Curzi. 8 Le texte de la conférence a été publié en Italie par Rizzoli: Eric J. HOBSBA WM, De historia, Milano, Rizzoli, 1997, p 39-52. 9 Angelo DEL BOCA, I gas di Mu.f.wlini. ilfaseismo e la guerra d'Etiopia, Editori Riuniti, Roma, 1996. 10Benedetto CROCE: "avvertenza" à l'édition de 1947 de Storia d'Italia dal 1871 al 1915, Bari, Laterza, 1984, 11 Yoir à ce propos Marta PETRICCIOLI, L'ltalia in Asia Minore, Firenze, Sansoni, 1983.

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LE REFOULEMENT

DES FAUTES COLONIALES "DIFFÉRENT"

ET LE MIT HE DE L'ITAliEN

Angelo DEL BOCA (Instituto per la Resistenza, Piacenza) (traduction Gilbert Meynier)

1. Le non-débat sur le colonialisme

Encore aujourd'hui, à plus de cinquante ans de la signature du traité de paix de Paris, qui nous a privés pour toujours des colonies, la majorité des Italiens n'a pas pris conscience de ce qui est réellement advenu, entre 1885 et 1943, dans les quatre régions africaines que nous avons conquises par la force. Le refoulement, dans la culture de notre pays, du phénomène du colonialisme et des actes arbitraires, injustices, crimes et génocides liés à ce dernier, a été (et continue à être) quasiment total. 113 ans après le débarquement à Massaua du colonel Tancredi Saletta, 87 ans après l'assaut donné aux ports de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque, 63 ans après l'agression fasciste contre l'Ethiopie, l'Italie républicaine et démocratique n'a pas encore su se débarrasser des mythes et des légendes qui se sont formés au siècle passé et dans les trois premières décennies du XXe siècle, cependant qu'une minorité nullement négligeable de nostalgiques et de révisionnistes les cultive amoureusement et les défend avec jactance. Il se trouve, quasiment chaque jour, dans les lettres aux journaux, des gens pour exalter la mission civilisatrice de l'Italie en Afrique et pour s'indigner si quelque historien sérieux et scrupuleux révèle des pages qui ne soient pas édifiantes. La survivance de ces mythes et de ces légendes, qui tendent essentiellement à fournir une image hautement positive de la présence italienne en Afrique, est due au fait que, en Italie, à la différence d'autres pays à passé colonial (que l'on voie, à titre d'exemple, la France après la "sale guerre d'Algérie"), ne fut jamais promu un débat sérieux, organisé et définitif sur le phénomène du colonialisme. On a plutôt cherché, dans chacune des institutions de l'Etat, à semer le trouble avec le clair dessein d'empêcher que la vérité n'émerge. Le plus colossal et le plus coûteux effort de mystification est figuré, en effet, par la publication en cinquante volumes, publiés par le ministère des Affaires Etrangères, de l'ouvrage L'Italia in Africal, qui aurait dû dresser, selon les intentions des

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promoteurs de l'initiative, un tableau et un bilan concluants de la présence italienne dans les colonies de l'Afrique Orientale et Septentrionale. Au lieu de cela, il s'agit d'un bilan truqué, et qui plus est, avec grossièreté et impudence, avec pour seul objectif de mettre en évidence les mérites de la colonisation italienne, et aussi sa "différence" et son "caractère exceptionnel" si on la confronte avec les colonialismes contemporains. Du reste, qu'eût-on pu attendre d'autre du Comité qui a eu la maîtrise de l'ouvrage? Quinze membres sur vingt-quatre étaient d'ex gouverneurs de colonies ou de hauts fonctionnaires de l'administration coloniale, alors que les neuf autres membres étaient des africanistes dont la foi colonialiste était de notoriété publique. Comme l'a souligné à juste titre Giorgio Rochat, une bonne partie des cinquante volumes est dénuée "de la moindre des qualités requises de sérieux et de scientificité. Nous nous référons, à titre d'exemple, aux volumes de Vitale sur les aspects militaires de la conquête italienne, qui se caractérisent par une dépendance totale par rapport aux thèses outrancières de l'époque fasciste, par le caractère superticiel et flottant de la reconstruction des événements, par l'ignorance des sources non italiennes, et par le parti pris de renoncer à utiliser les archives de l'ex-ministère de l'Afrique Italienne, dont pourtant le Comité s'arrogeait l'exclusivité"2. Nul n'entend nier que la présence italienne en Afrique a eu, aussi, des aspects positifs pour le développement des populations par nous administrées, de même qu'il serait injustifié de sous-estimer la contribution des Italiens, chacun individuellement, sur le plan du travail, des sacrifices, de la fertilité de l'imagination. Mais il est injuste et il est historiquement faux de ne mettre en évidence que ces aspects positifs et de mettre sous le boisseau, ou de carrément méconnaître, la somme des erreurs et des crimes commis durant les guerre de conquête, le coût très élevé de l'opération pour les populations assujetties, la tentative de les priver de leur identité nationale et culturelle, ou tout bonnement, comme en Cyrénaïque, de lès anéantir physiquement par la déportation et par leur internement dans les treize camps de la région syrtique et sudbenghasinienne, qui se révélèrent mortels pour plus de la moitié des reclus3. Quand, le 24 janvier 1932, le gouverneur général de la Libye, le maréchal Pietro Badoglio, annonça, triomphant, que "la rébellion avait été complètement et définitivement brisée"4, au moins cent mille Libyens, d'entre les combattants et les civils, avaient perdu la vie dans la

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des fautes coloniales et le mythe de l'Italien "différent"

tenace mais vaine défense de leur pays. Il faut en outre avoir à l'esprit, pour pouvoir évaluer pleinement le très lourd tribut de sang payé par le peuple libyen, que, dans l'ensemble, la population de la Libye n'atteignait pas, dans les années 20, les 800 000 habitants. Ce qui signifie que l'extermination a concerné un huitième de la population5. Le non-débat sur le colonialisme et la non-condamnation de ses aspects les plus brutaux et répugnants ont à l'évidence empêché de parvenir à une révision critique du phénomène, de sorte que, aujourd'hui encore, à la fin des années 90, à plus de soixante années de la dernière et plus immotivée des entreprises coloniales, un élève de lycée ne dispose pas de textes mis à jour et passés au crible de la critique, et c'est seulement quand il aborde l'université qu'il peut disposer de quelques oeuvres scientifiquement valables, en admettant qu'il rencontre l'enseignant disposé à les lui faire adopter. La non condamnation du colonialisme a aussi eu pour effet d'acquitter ces milliers d'Italiens qui se sont salis de crimes dans les campagnes pour la reconquête de la Libye (1822-1932), dans les opérations contre les guérilleros somalis de la Migiurtinia (1926-1928), dans la guerre contre l'empire d'Ethiopie (1935-1936) et dans la tentative -manquée- d'anéantir le mouvement de résistance des partisans éthiopiens (1936-1941). De Mussolini à Badoglio, de Graziani à De Bono, de Lessona à Pirzio Biroli, de Geloso à Gallina, de Tracchia à Cortese, tous les responsables majeurs des génocides africains sont restés impunis, quand ils n'ont pas obtenu d'autres honneurs de l'Italie républicaine, tandis qu'est à l'oeuvre depuis des années, pour quelques uns d'entre eux, un processus de réhabilitation du fait de biographes sectaires ou complaisants.
2. Qui a peur de Omar?

Parfois, les autorités gouvernementales elles-mêmes sont là pour prêter main forte à l'historiographie de facture modérée ou revancharde dans l'entreprise de refoulement des fautes coloniales, Le cas le plus connu et le plus emblématique est celui de la non-distribution en Italie du film du metteur en scène syro-américain Mustapha Akkad, Le Lion du désert. Le film, on le sait, narre la geste de Omar al-Mukhtar, le chef de la résistance en Cyrénaïque, pendu dans le camp de concentration de Soluch le 16 septembre 1931 après un simulacre de procès. Produit avec des capitaux libyens, le film n'est pas un chef d'oeuvre du point de vue

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artistique, mais il respecte la vérité historique et surtout il rend justice au vieil Omar al-Mukhtar, qui a consacré son existence entière à la défense de sa terre. Réalisé en 1979 et programmé dans toutes les salles du monde l'année suivante, il rencontra en Italie le veto du sous-secrétaire aux Affaires Extérieures de l'époque Raffaele Costa, qui jugea la pellicule "attentatoire à l'honneur de l'armée italienne"6. Pendant quelques années, le film a été projeté en cachette dans quelques petites salles de ciné-club, et il ne fut présenté que le 17 septembre I988 à Rimini dans le cadre du Festival Rimini-Cinema, précisément consacré au cinéma colonial7. Toutefois, les vétos ne sont pas à notre connaissance tombés, la pellicule n'est pas librement projetée dans toutes les salles de la péninsule. Le Lion du désert continue de cette façon à être interdit, sans que soit fournie à l'opinion publique italienne une explication plausible. Le motif du véto n'est du reste pas difficile à deviner. On craint de donner en pâture au public italien une des pages les plus honteuses de notre colonialisme: l'assassinat d'un authentique patriote, la mise à mort par la corde d'un vieil "ikhuân" de 74 ans. Même la France, qui n'a certes pas usé du gant de velours pour résoudre les différends coloniaux, n'a pas osé envoyer à la mort le Marocain Abd El Krim et l'Algérien Abd el Kader. La défense de projeter le film est donc tout à fait injustifiée. Toutefois, le fait ne nous surprend pas. Il s'insère dans une vaste et sournoise campagne de mystification et de désinformation, qui tend à conserver de notre histoire coloniale récente une vision romantique, mythique, radieuse8. Pas même les historiens démocrates et de gauche, qui sont attirés par d'autres points nodaux de l'histoire nationale, et ont tout à fait délaissé, comme objet d'enquête, le colonialisme italien, ne sont dégagés de la responsabilité d'avoir participé, ne serait-ce qu'indirectement et inconsciemment, à la campagne de refoulement des fautes coloniales. Si

l'on fait exceptionde La prima guerra d'Africa,de RobertoBattaglia, qui
date de 1958, il faut arriver au début des années 70 pour pouvoir lire quelque livre scientifiquement valable. Si l'on innocente partiellement l'historiographie progressiste, disons que, pendant, encore toutes les années 60, les instruments de recherche les plus importants du secteur sont utilisés, en quasi monopole, par les milieux du vieux lobby colonialiste, qui n'ont sans doute guère intérêt à affronter les problèmes les plus brûlants et les plus gênants de l'expansion italienne en Afrique,

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Le refoulement des fautes coloniales et le mythe de l'Italien "différent" mais qui sont enclins, dans la meilleure des hypothèses, à en donner une réinterprétation de caractère modéré. A partir de la seconde moitié des années 70, il devient moins difficile d'accéder aux archives du ministère des Affaires Etrangères, qui sont d'une importance capitale, puisqu'elles détiennent 80% du matériel utile pour l'étude du colonialisme italien. Le mérite de ces plus grandes libéralités, plus qu'aux ministres qui se sont succédé aux Affaires Etrangères, en revient au professeur Enrico Serra, qui dirigera le Service historique et de documentation du ministère de 1972 à 1992. A ce partisan, militant du mouvement Justice et Liberté, à cet illustre savant de l'histoire contemporaine, va la reconnaissance de tous les chercheurs qui ont travaillé aux archives de la Farnesina9. En 1984, on ressent, aux Affaires Etrangères, une inversion de tendance, au moins pour ce qui regarde les archives coloniales. La motivation officielle des graves restrictions apportées à l'utilisation d'une grande partie des archives de l'ex ministère de l'Afrique Italienne (AS MAI) est qu'il y a nécessité de reclasser les archives en question. Mais le vrai motif est autre. Il s'agit d'un motif inavouable. On craint que des savants libyens et éthiopiens ne puissent découvrir dans les papiers de l'ASMAI une vérité gênante sur les massacres, les déportations, les vols de terres, que, aujourd'hui encore, on veut tenir celéelO. Au début des années 90, encore, le travail du chercheur n'est toujours pas facilité; il est même quelquefois, aussi, entravé. Les interdictions les plus fréquentes et les plus absurdes proviennent des autorités militaires. Sur le thème de l'emploi des armes chimiques en Ethiopie, à titre d'exemple, c'est seulement en 1988 que Giorgio Rochat a pu faire un bilan quasi définitif se fondant sur les documents des archives de l'Office Historique de l'Etat Major de l'Armée, jusqu'à hier refusés jalousement et obstinément à touSII. Mais ce retard dans la publication des documents officiels, qui prouvent désormais de manière retentissante ce que nous écrivions en 1965 (La guerra d'Abissinia 1935-1941, Feltrinelli) et en 1979 (Gli Italiani in Africa Orientale. La conquista dell'impero, Laterza) a eu pour conséquence que, pendant un demi siècle, se soit perpétué le doute sur l'emploi des gaz, l'arme meurtrière prohibée par les accords internationaux de Genêve. Pour nos dénonciations de 1965 et de 1979, nous fûmes abreuvé d'insultes, montré du doigt à l'opinion publique comme imposteur, anti-

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italien, ennemi de l'armée. On alla jusqu'à soutenir, dans quelques associations d'anciens combattants et de vétérans, que nous commettions un "délit" d'outrage au soldat italien et que, pour cela, nous méritions une punition.
3. La polémique avec Indra Montanelli

Au choeur de nos diffamateurs se raIlia, à partir du milieu des années 60, Indro Montanelli, l'homme qui faisait le plus autorité parmi les journalistes italiens, et qui était l'auteur d'une Histoire d'Italie qui a réitéré le succès qu'avait connu celle de Carlo Botta. La thèse de Montanelli était du genre axiomatique. Au motif que, lui, avait entièrement suivi la campagne d'Abissynie sans voir trace d'ypérite, nos accusations n'avaient aucun sens et étaient tout simplement calomnieuses à l'égard du soldat italien, lequel, en Afrique aussi, a démontré qu'il était "différent", plus tolérant, plus humain que les autres. Montanelli, du reste, était aussi capable de reconnaître: "Je ne réussis précisément pas à être honteux d'avoir été, comme officier des troupes indigènes, un colonialiste" 12. Cette agression à notre égard dura trente années sans que les autorités militaires, qui étaient dépositaires de tous les secrets de la guerre d'Ethiopie, n'interviennent, comme c'était leur devoir, pour rétablir la vérité. Le 7 février 1996, quoiqu'avec un retard de soixante ans, l'Etat jtalien, en la personne du ministre de la Défense Domenico Corcione, admettait finalement, répondant à une question- orale-au -Parlement, que dans le cours du conflit italo-éthiopien de 1935-36, "furent employés des bombes larguées par avion et des projectiles d'artillerie chargés à l'ypérite et à l'arsine et que l'emploi de tels gaz était connu du maréchal Pietro Badoglio, qui signa de sa propre main quelques rapports et communications à ce sujet"13. Cet aveu, de la part du gouvernement, de l'emploi de l'arme chimique en Ethiopie, cet aveu, quoique tardif et encore réticent, constitua toutefois une grande nouveauté dans notre pays où le courant révisionniste semble avoir toujours davantage de fortune. Le débat sur les gaz et sur les crimes du fascisme en Afrique qui s'est déroulé entre août 1995 et février 1996 dans la presse nationale, quotidienne et périodique, n'a certainement pas atteint la dimension, l'intensité et la scientificité que nous avions souhaitées, mais il constitua indubitablement un bon départ pour

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des fautes coloniales et le mythe de l'Italien "différent"

contrecarrer ce refoulement, quasiment total dans la conscience des Italiens, du phénomène du colonialisme. Une entreprise décidée à fouiller notre passé colonial est une entreprise qui n'est ni facile ni agréable. A chaque fois que s'écroule un mythe parce qu'en est révélée la fausseté, il faut régler ses comptes avec ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, y ont cru, ne veulent pas se rendre à l'évidence, se rebellent et refusent de se résigner. Montanelli, par exemple, a finalement admis l'emploi des gaz en Ethiopie; mais quand renoncera-t-il aussi à sa vision mythifiée du colonialisme italien? Il écrira le 29 octobre 1995, en réponse à un lecteur qui lui demandait un jugement global sur la conquête de l'Ethiopie: "Je suis convaincu que notre colonialisme a été, de tous, le plus humain, ou le moins inhumain"14. Malgré les interdictions, les documents qui disparaissentl5, le peu d'encouragement de ceux qui auraient dû promouvoir une révision critique de notre conduite en Afrique, dans les vingt dernières années, les études sur le colonialisme ont fait quelques substantiels progrès, grâce aux recherches menées par Giorgio Rachat, Enrico Serra, Francesco Malgeri, Enzo Santarelli, Giuliano Procacci, Eric Salerno, Carlo Zaghi, Renato Mori, Gianluigi Rossi, Romain Rainero, Francesco Surdich, Fabio Grassi, Nicola Labanca. Leurs oeuvres inaugurent, finalement, de nouvelles méthodes de recherche et offrent de nouvelles clefs de lecture des événements dominants du colonialisme. Elles constituent, en outre, un premier et bénéfique antidote à ce refoulement diffus du phénomène colonialiste que nous venons d'examiner. Cependant, il est nécessaire de souligner le fait que, dans le même.temps, est en train de s'affermir une historiographie opposée, modérée et conservatrice. Bien que n'étant généralement pas de matrice fasciste, celle-ci a toutefois tendance à justifier, si ce n'est totalement, du moins en partie, les violences du colonialisme, à en réhabiliter faits et personnages, favorisant donc ce refoulement des fautes coloniales que l'historiographie progressiste s'efforce de combattrel6.

Notes:
I La publication de l'ouvrage, dont d'autres volumes, encore, étaient prévus, fut suspendue au début des années 80.

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2 ROCHAT Giorgio, "Colonialismo", in Storia d'/talia, vol. I, La Nuova Italia, Firenze, 1978, p. 109 3 Pour une histoire de l'occupation italienne de la Libye, se reporter à DEL BOCA Angelo, Gli Italiani in Libia. Tripoli bel suol d'amore, Laterza, Roma-Bari, 1986; DEL BOCA Angelo, Gli /taliani in Libia. Dai fasCÎsmo a Gheddafi, Laterza, Roma-Bari, 1988. Ce dernier volume a été traduit en arabe par Mahmud Ali Tayeb et publié à Tripoli par Ie Libyan Studies Center. 4 Cf. GRAZIANI Rodolfo, Cirenaica pacificata, Mondadori, Milano, 1932, p. 307 5 Cf. DEL BOCA Angelo, Gli /taliani in Libia. DalfasCÎsmo a Gheddafi, op. cil., pp. 174232 6 Panorama, 18 septembre 1988 7 Cf les échos de la projection dans les articles suivants: MAGRELLI Enrico, "Ce uno scheletro nel deserto", Panorama, 18 septembre 1988; SANGUlNETI Tatti, "Faccette nere", Europeo, 23 settembre 1988; AGOSTINI, Paolo d', "Noi colonialisti diventati censori", La Repubblica, 20 septembre 1988 8 Sur l'interdiction du film de Akkad en Italie, voir les articles suivants: DEL BOCA Angelo, "Chi ha paura di Omar?", /l Messaggero, 14 mars 1983; MAGRI Enzo, "II Garibaldi della Libia", Oggi, 10 août 1979; ROMEI Alvaro (dir.), "II Leone dei deserto", Napoleone, Roma, 1985; SILVESTRI Roberto, "II Leone del deserto come La battaglia di Algeri ", Quaderni /ntemazionali, N° I, 1987, pp. 113-118. 9 Parmi les très nombreux livres de Enrico Serra, rappelons les plus récents: La diplomazia in /talia, Angeli, Milano, 1983; Alberti Pisani Dossi diplomatiC(}, Angeli, Milano, 1988; L'/talia e Ie grandi alleanze al tempo dell'imperialismo, Angeli, Milano, 1990; Tempi duri, Il Mulino, Bologna, 1996. 10 Dans le courant de 1988, une embellie étant intervenue dans les rapports italo-libyens après le gel causé par le lancement des deux missiles Scud-B sur Lampedusa, la Farnesine annonçait avoir ouvert ses archives à quelques savants libyens parce qu'ils pourraient ainsi se documenter sur le sort des Libyens déportés en Italie entre 1911 et 1932. Il ROCHAT Giorgio, "L'impiego dei gas nella guerra d'Etiopia" 1935-36, Rivista di storia contemporanea, 1988, N° l, pp. 74-109 12/l Giornale, 14 septembre 1992 13 La Repubblica, 8 février 1996 14 Corriere della Sera, 29 octobre 1995 ]5 Les responsables de l'ouvrage L'/talia in Africa, pour se faciliter la tâche, emportèrent chez eux des montagnes de documents. Une partie de ceux-ci ont été récupérés, mais on n'a plus pu les réinsérer dans les cartons selon leur ordonnancement archivistique original. 16 Pour la polémique avec Montanelli et pour une synthèse sur la guerre chimique en Ethiopie, voir DEL BOCA Angelo, / ga.ç di Mussolini. /l fasCÎsmo e la guerra d'Etiopia, Editori Riuniti, Roma, 1996.

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QUESTIONS DE MÉTHODES
L'ACCÈS

DANS L'HISTOIRE EUROPÉENNE

DE L'EXPANSION DE L'HISTOIRE

AUX ARCH/VES ET L'ÉCRITURE COWNIALF/DÉCOWNISATION

Sonia COMBE B.D.I.C. Université de Paris-X L'histoire coloniale, et plus encore l'histoire de la décolonisation, appartiennent à cette discipline relativement nouvelle qu'est l'" histoire du temps présent" dont le véritable essor date de la fin de la Seconde guerre mondiale. Acceptant de se brûler le doigts au contact du passé récent, selon l'expression de Marc Bloch, " la chaste Clio" s'aventure désormais sur un terrain jusque-là jugé comme éminemment dangereux pour la neutralité scientifique en raison de sa proximité avec le politique. On connmÎ la célèbre mise en garde d'un professeur de l'Ecole des Chartes - à moins que ce ne fût de la Sorbonne - dont se moqua le fondateur des Annales: "au-delà de 1815, ce n'est plus de l'histoire mais de la politique" . II Yavait du vrai dans cette formule péremptoire. Elle ne traduisait pas seulement la frilosité mais aussi une prudente sagesse. Car, il nous faut l'admettre et en prendre surtout la mesure, l'histoire du temps présent est une histoire chargée d'enjeux idéologiques et politiques encore" en activité". L'actualité nous en fournit régulièrement des exemples. Contentons-nous d'évoquer les troubles et les lapsus qu'engendrent chaque commémoration de l'Affaire Dreyfus ou de la rafle du Vel d' hiv ou encore le moindre rappel du comportement de l'Armée française en Algérie. A partir de quand quitterait-on les eaux calmes de l'histoire contemporaine entamée avec la Révolution, pour entrer dans les remous de l'histoire du temps présent? A partir de quand" les cendres du passé" seraient-elles enfin froides pour que l'historien puisse les remuer avec la fameuse distance et l'obligatoire sérénité que requiert sa fonction? La réponse n'est pas simple, elle varie précisément selon la vivacité des enjeux. Mais bien que l'on arrive encore à s'empoigner sur Clovis et Jeanne d'Arc, un point de repère nous paraît infaillible: dès lors que les archives publiques ne sont pas communicables, ou qu'elles ne le sont qu'avec l'obtention d'une" autorisation exceptionnelle de commu-nication ", on se trouve sur le terrain de l'histoire du temps

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présent. Car si ces traces de l'activité de l'Etat à travers ses administrations ne sont pas communicables, c'est parce qu'elles révèlent un passé sur lequel il semblerait qu'il ne serait pas encore temps de s'interroger. Ainsi la loi sur les archives de 1979 en a-t-elle décidé. En ce qui concerne les historiens de la décolonisation, aucun doute n'est possible: ils naviguent toujours en zone rouge puisque l'accès aux archives leur est encore largement interdit et c'est avec, somme toute, une certaine franchise que les archives militaires dissuadent les historiens potentiels d'explorer leurs fonds I. En témoigne cet" avertissement" apposé sur l'inventaire des fonds de la guerre d'Algérie, établi le 1er juillet 1992, par les services du SHAT2. " Les renseignements sur la situation en Algérie, et notamment sur la situation politique, les mouvements nationalistes, la subversion, l'organisation, l'activité et l'état d'esprit du FLN et de l'ALN, l'aide qu'ils reçoivent de l'étranger, les trafics d'armes, ainsi que les dossiers de l'OAS se trouvent dans les archives des cabinets militaires de la délégation générale du gouvernement et du commandant en chef et des 2èmes bureaux.. Or les documents qui proviennent pour l'essentiel des services du renseignement ne sont communicables, selon les dispositions du décret de 1979, que soixante ans après leur production. Le chercheur qui souhaiterait étudier ces questions devra différer son projet, faute de pouvoir consulter une partie importante de sa documentation "3. Comme on le voit, ce sont là les gardiens d'archives qui orientent les sujets de recherche. C'est, à travers eux, l'Etat qui détermine la frontière entre histoire contemporaine et histoire du temps présent en décidant à partir de quand les archives tomberont dans le domaine public, à partir de quand elles deviendront sources pour l'histoire. Cette rétention de l'archive publique pendant des périodes qui, en France, varient de 60 à 150 ans4, s'opère au nom de la raison d'Etat, une notion à géométrie variable selon la latitude sous laquelle elle opère. " Le mouvement d'accélération de l'histoire ", à l'origine des célèbres Lieux de mémoire de P. Nora, ne serait pas un phénomène homogène. Le rythme de l'histoire s'accélère au point que, du côté américain, la crise de Cuba est passée depuis 1992, date d'ouverture des archives de la CIA, dans le registre de l'histoire tandis qu'à l'inverse, pour la France, la période de Vichy serait encore trop récente pour pouvoir être analysée à la lumière de la totalité des archives de l'Occupation et, plus encore, celles

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L'accès aux archives et l'écriture de l'histoire coloniale/décoloniale de la Résistance. Enfin, si les archives de l'ex-RDA ont été mises presque immédiatement à la disposition des chercheurs et sont aussi accessibles qu'en France le Trésor des Chartes, en Turquie, il n'est toujours pas permis de travailler sur la tragédie arménienne de 1915 à partir des archives de l'empire ottoman. Précisons toutefois que la tendance à la rétention d'archives est commune à tous les Etats et gouvernements et que le degré d'accessibilité aux fonds publics est fonction de l'attitude de l'opinion publique et de la sensibilité de la société à cette question. Aux Etats-Unis, par exemple, les associations d'historiens font preuve d'une grande vigilance pour que la règle des 30 ans soit respectée. Mais en France, ce n'est que récemment que la question a été publiquement posée, conduisant le gouvernement de Lionel Jospin à la promesse d'une ouverture plus grande des archives de l'Occupation. C'était à la veille de l'ouverture du procès de Maurice Papon, procès qui n'a pu se tenir que grâce à une" fuite ": les archives qui ont permis l'inculpation du secrétaire général de la préfecture de la Gironde pendant la guerre n'étaient pas accessibles lorsqu'eUes ont été rendues publiques par le Canard Enchaîné, en 1981; eUes ne le seraient toujours pas aujourd'hui s'il n'y avait eu une instruction judiciaire. Mais avant d'en venir à ce qui m'importe ici, à savoir les répercussions sur l'écriture de l'histoire et l'historio-graphie de cet entrave à l'exercice démocratique de la consultation des archives publiques, je voudrais énoncer quelques précautions d'ordre méthodologique. L'archive, on le sait, a longtemps été et reste pour nombre d'historiens, la source privilégiée. Cette attitude, parfois dévote vis-à-vis de l'archive, remonte aux débuts de la professionnalisation de l'histoire, lorsque cette dernière s'est constituée en discipline scientifique, prenant ses distances avec les historiens-amateurs, comme on désigne en France ceux que l'on nomme outre-Atlantique du terme moins péjoratif d'historiens" indépendants ". Comparer, mettre en perspective, croiser les sources, les passer au crible de la critique, autant de phases qui fondent le travail de l'historien. Tels sont les grands principes tant il est vrai que l'archive ne contient pas la vérité révélée, qu'eUe ne livre qu'un savoir limité, celui qui intéresse l'institution qui l'a produite, qu'eUe peut être aussi, notamment dans le cas des archives policières, un lieu de désinformation et, qu'enfin, ses silences ou son absence dégagent aussi du sens. Comme nous disait le conservateur du SHAT chargé de l'inventaire des archives militaires de la guerre d'Algérie, " Ce n'est pas en consultant ces documents interdits à

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la consultation que vous pourrez réellement travailler sur le comportement de l'armée française durant le conflit. Nos militaires consignaient les exactions du FLN mais pas les leurs". Sans aucun doute, ce conservateur savait de quoi il parlait puisqu'il avait lui-même traité ces archives mais, ces non-dits des archives, a-t-on le droit de ne pas les porter à la connaissance du chercheur? Le document d'archive, il est vrai, a perdu un peu de son aura et de son prestige lorsque l'histoire sociale s'est imposée à l'histoire évenementielle et qu'i! a été abandonné aux historiens" positivistes", usagers traditionnels des centres publics d'archives. A tel point que l'on est sans doute allé trop loin et qu'il fallut qu'un sociologue comme E. Morin, de même qu'un historien comme R. Koselleck, donnent le signal du "retour de l'événement "dans l'histoire sociale. L'archive, donc, aurait aujourd'hui le statut de source parmi d'autres pour l'écriture de l'histoire, aux côtés de la mémoire, avec laquelle, malheureusement, l'histoire" savante" ne fait guère bon ménage, aux côtés des autres sources écrites ou sonores traditionnelles. Mais depuis la fin des régimes communistes à l'Est, l'archive a connu un regain d'intérêt et même un engouement car on lui attribue volontiers la possibilité de détenir le dernier mot. L'exemple des accusations portées contre Arthur London, par exemple, sur la base d'archives de la police politique tchécoslovaque, devrait enseigner la prudence puisque il s'est avéré que d'autres interprétations, à partir des mêmes documents, étaient également recevables. Et l'on est étonné devant le fait que des historiens qui justifient l'accès sélectif aux archives de Vichy, documents beaucoup trop complexes à leurs yeux pour être consultés par le profane, n'aient pas les mêmes scrupules méthodologiques vis-à-vis de l'exploitation des archives des régimes communistes. L'histoire nous démontre donc que l'archive peut être interprétée différemment. J'avais été personnellement très étonnée par les différences de jl1gement d'un même phénomène, celui des mutineries de 17 dans l'armée française, par deux historiens. Le premier, Guy Pédroncini, était un historien militaire, attaché à une institution militaire de recherche; le second était un historien universitaire ici présent, Gilbert Meynier. Le premier avait bénéficié d'une autorisation exceptionnelle de consultation de documents d'archives, autorisation qui fut refusée au second. Ce qui était frappant, et pour moi constituait presque un cas d'école, est que Guy Pédroncini, qui avait bénéficié de cet extraordinaire privilège, nous livrait

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L'accès aux archives et l'écriture de l'histoire coloniale/décoloniale somme toute une version indulgente du comportement du hautcommandement de l'Armée, tandis que G. Meynier, en recoupant d'autres sources, parvenait à d'autres conclusions. Je dis qu'il s'agit là d'un cas d'école car on pouvait bien sûr s'interroger et se demander si le prix du privilège d'accèder aux archives n'était pas, précisément, cette version " minimaliste " qui entendait mettre un terme aux" spéculations" sur les mutineries de 1917. (Remar-quons au passage que c'est précisément l'impossibilité d'accèder aux sources qui autorise les" spéculations" dénoncées par ceux-là mêmes qui imposent la fermeture des archives !) Et je me demande si ce n'est pas ce même mécanisme qui serait à l'œuvre aujourd'hui et permettrait de comprendre les tendances de la recomposition actuelle du récit historique dominant sur Vichy avec, comme pour dédouaner l'administration de Vichy et ses acteurs, cet inlassable rappel à la nécessité de " replacer les faits dans leur contexte" -ce qu'au demeurant ne manqueront pas de faire les avocats de M. Papon. Un don est toujours destiné à être payé de retour: pour pouvoir bénéficier d'autorisations exceptionnelles de consultation d'archives " sensibles" (archives de la police sous Vichy, dossiers personnels des fonctionnaires de Vichy, archives économiques et financières etc.), il faut réaliser trois conditions: avoir des titres, de l'entregent et de la notoriété. (Ajoutons en une dernière, non négligeable: l'obstination.) Mais il faut encore assurer l'administration des archives, en signant un engagement par écrit, de sa discrétion - au nom, dit-on du respect de la vie privée. (Autrefois, peu après que les lois d'amnistie aient été suivies de décrets de fermeture des archive~, on disait" au nom du maintien de la paix sociale "). Etrangement, l'activité des fonctionnaires de l'Etat français se retrouvait ainsi protégée pareillement du regard public. Le rôle de Maurice Papon, dans la déportation des Juifs bordelais, relevait-il de la vie privée de l'ancien ministre? Paradoxa-lement le Parlement français avait voté, en 1964, une loi sur l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité tandis que l'accès aux preuves éventuelles demeurait interdit... Assurant l'administration de sa discrétion, l'historien gagne l'accès à des fonds mais perd en indépendance. Lié par ses engagements, il en situation objective de dépendance -via l'archive - de l'Etat et menacé par le risque de s'auto-censurer. En le faisant, il devient ce que j'ai appelé " un historien raisonnable" puisque respectueux de la raison d'Etat. Des propos modérés, édulcorant quelque peu la vérité historique par une

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L'Europe et la Méditerranée

lecture" indulgente" des documents d'archives ont vraisemblablement pour origine ce " deal" tacite entre le chercheur et l'administration des archives qui nous surprennent parfois. A l'occasion du cinquantenaire de la Libération, convoqués sur les antennes, des historiens n'hésitaient pas à assurer le grand public que l'épuration avait été menée de façon rigoureuse alors qu'au même moment le livre d'un journaliste exhumait la figure singulièrement banale du fonctionnaire de Vichy tardivement passé à la Résistance représentée par le président de la République5 et que se profilait à l'horizon (non sans mal) le procès de cet autre personnage emblématique de l'administration française, Maurice Papon. L'histoire ne nous dit d'ailleurs pas si ces historiens" raisonnables" s'appuyaient, pour justifier leurs propos, sur l'indispensable étude globalisante et systématique des dossiers des fonctionnaires de Vichy de tous les ministères, archives que la loi de 1979, toujours au nom du respect de la vie privée !, protège pendant 120 ans6. En tout état de cause, ils avaient, à mon sens, agi en historiens se sentant responsables de l'image de la France que dévoilaient leurs propos. Métier à risque que celui de l'historien du temps présent. Pour l'heure, les historiens de la décolonisation ont toutefois quelque bonne raison de ne pas trop se sentir concernés. Ils sont en effet plus au moins (mal)logés à la même enseigne face aux archives de la décolonisation. Les fonds leur sont fermés, quels que soient leurs titres. Sans doute passent-ils pour trop "déraisonnables" à avoir choisi ce champ de recherche. Rien n'indique que les dernières traces de l'Etat colonial empêtré dans des "sales guerres" seront plus faciles d'accès que celles de Vichy. La France de Pétain avait l'alibi d'être occupée. La guerre d'Algérie fut, quant à elle, une guerre franco-française. La raison d'Etat qui a imposé la " protection" des archives d'un gouvernement de Vichy unanimement condamné, faiblirait-elle en nous laissant prendre connaissance des actes de la République en Algérie? En revanche, il n'est pas exclu que, dans un avenir proche, on ait aussi besoin d'historiens auxquels confier l'écriture de ce chapitre-là de l'histoire nationale. L'historien de la décolonisation ne courra-t-il pas alors lui aussi le risque d'être mis dans la posture de l'historien" prêtre et soldat au service d'une nation sacralisée" ? Après Jürgen Habermas, au cours de la "querelle des historiens" allemands dans les années 1980, le philosophe Paul Ricoeur s'interrogeait récemment sur la possibilité d'écrire une histoire " cosmopolite ", détachée du lien au national, dégagée de la tentation de

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L'accès aux archives et l'écriture de l'histoire coloniale/décoloniale fabriquer de l'identité nationale, de produire du consensus. Ce sont là, assurément, les conditions optimales d'écriture de l'histoire. Mais le premier pas dans cette direction, celui qui d'ores et déjà éviterait le piège d'une histoire" raisonnable" de la décolonisation, reste la revendication collective et publique de l'ouverture des archives, ce bien public, fondée sur l'égalité des droits entre tous les citoyens et non sur le privilège du titre académique ou l'appartenance institutionnelle.

Notes:
I Une autre manière consiste à ne pas inscrire les documents non communicables dans les inventaires destinés au public. 2 Le Service Historique de l'Armée de Terre, situé dans l'enceinte du château de Vincennes. 3 C'est nous qui soulignons. 4 La loi de 1979 a formellement adopté le délai de 30 ans, s'alignant de la sorte sur la législation américaine. Pour des raisons que j'ai expliquées dans mon livre" Archives interdites. Les peurs françaises face à l'histoire contemporaine" (Albin Michel, 1994), ce délai me semble fictif: soit les archives sont immédiatement accessibles en tant que document administratif selon la loi sur la transparence de l'administration votée en 1978 dont la Commission d'acces aux documents administratifs (CADA) veille à l'application, soit elles sont soumises à des délais de 60, 100, 120 et 150 ans. 5 Pierre Péan, "François Mitterrand. Une jeunesse française". Fayard, 1994 6 A ce jour nous ne disposons d'aucune étude pour J'ensemble des administrations mais seulement, selon le bon vouloir des ministères, d'études fragmentaires et parcellaires. Cette recherche serait pourtant la seule de nature à pouvoir, éventuellement, réfuter la thèse de la continuité de l'administration de Vichy à la IV e et V e République.

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EXPANSIONNISME FRANÇAIS ET ITALIEN AU XIXe ET )(Xe SIECLES. COLONIALISME ET GENESE DU NATIONALISME EN TUNISIE ET EN LIBYE. ELÉMENTS POUR UNE ANALYSE COMPARATIVE DES CONFIGURATIONS COLONIALES

Moncef DJAZIRI Institut d'études politiques et internationales Université de Lausanne

Introduction

L'analyse comparative des dynamiques d'expansion en Méditerranée au XIXe et au début du XXe siècles et leur impact sur la genèse des nationalismes en Tunisie et en Libye met en évidence des différences si importantes qu'elle nous oblige à effectuer une double rupture, à la fois avec la notion de «pacte colonial» qui suppose un accord délibéré, ainsi qu'avec les théories mono-causales comme l'explication «économiste» de la stratégie impérialistel. En effet, la variable économique ne peut à elle seule expliquer les dynamiques expansionnistes, lesquelles obéissent à une conjonction de facteurs qui sont à la fois économique, politique, idéologique, géographique et historique. Ces facteurs doivent être également insérés dans des configurations historiques2 qui permettent d'expliquer les différentes formes d'expan-sionnisme colonial et de relations d'interdépendances entre élites coloniales et élites colonisées et leurs effets sur la genèse du nationalisme. L'analyse comparative permet également de rompre avec une fausse conception de la stratégie expansionniste des puissances coloniales qui met trop l'accent sur une supposée rationalité des acteurs étatiques. En effet, on ne peut comprendre l'échec de l'Italie de s'implanter en Tunisie à la fin du XIXe siècle, alors que sa présence y était réelle et à différents niveaux (Grange, 1994, Vol. I: 413), et inversement la réussite de la France à s'installer dans ce pays alors que sa présence économique et humaine y était comparativement très réduite, si l'on se base sur une conception réifiée de la stratégie. Il faut donc repenser ce concept pour rendre compte des relations entre les objectifs des acteurs et les

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