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L'ÉVOLUTION TECHNIQUE DES HOUILLÈRES FRANÇAISES ET BELGES 1800-1880

De
288 pages
De Saint-Étienne à Mons, de Blanzy à Anzin, l'auteur analyse les modalités techniques de l'exploitation du charbon, dont la production décuple dans l'ensemble franco-belge entre 1800 et 1880 devenant peu à peu le pain de l'industrie.
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Essai sur l'évolution technique des houillères françaises et belges 1800-1880

@L'Hannattan, 1999

Thierry VEYRON

Essai sur l'évolution technique des houillères françaises et belges 1800-1880

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AVANT-PROPOS

Au cours de la première période industrielle, les houillères franco-belges ont pratiquement décuplé leur production, sextuplé leur effectif ouvrier, renforcé considérablement le potentiel de leurs vieilles régions minières et débuté l'exploitation de bassins nouveaux, inconnus sous l'ancien régime économique. En un mot, elles se sont engagées, après les charbonnages britanniques, dans le grand mouvement d'industrialisation qui suppose, pour cette industrie en passe de devenir lourde, notamment du fait de l'épuisement des gisements superficiels, la concentration des capitaux, de la main-d'œuvre et l'usage de techniques d'exploitation intensives, bien différentes de celles mises en pratique durant la période précédente. La définition et l'analyse de la mise en œuvre de ces techniques constituent l'essentiel de ce texte, dont l'ambition est de dégager les problèmes posés par l'augmentation de la production puis d'examiner les solutions qui leur sont apportées, entre la Monarchie de Juillet et le Second Empire, sur le continent européen. Ces solutions constituent une rupture importante, qui fait passer l'extraction du charbon du stade pré-industriel au stade industriel. Si, comme on l'a écrit, le grand siècle du charbon est le XXe, avec l'apparition de pays producteurs géants -les ÉtatsUnis extraient plus de 600 millions de t en 1944 -, l'impulsion décisive est donnée au milieu du XIXe, dans l'espace qui nous occupe. Il a été délibérément choisi de privilégier l'analyse et l'interprétation techniques. L'économie, même si chacun est conscient de son rôle moteur, a dû s'effacer devant des faits moins connus, moins explicités, relevant de la logique de l'ingénieur et constituant sa réponse aux exigences des administrateurs des entreprises.

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L'organisation de l'ouvrage est induite par cet impératif premier d'analyse et de description; elle obéit d'abord à la chronologie: à un état des lieux, qui synthétise les grands traits de l'exploitation ancienne, succède un long texte, le temps de l'innovation, où sont analysées les mutations. Ce chapitre est lui même prolongé par l'évocation d'un premier mouvement de mécanisation, dont la logique est encore sous-tendue par les acquis de la période précédente. Ces parties, après une brève analyse des modalités de la révolution industrielle, sont elles-mêmes subdivisées en fonction des opérations minières, dont les plus mouvantes sont, pendant la phase 1840-1860, les méthodes d'exploitation, le transport intérieur, l'extraction. Seules des sources imprimées, conservées par l'École Nationale Supérieure des Mines de Saint-Étienne, ont été consultées. Au nombre de ces sources, on notera le « Journal des Mines », les « Annales des Mines », organes d'expression du Corps des Mines, et le « Bulletin de la Société de l'Industrie Minérale », revue des ingénieurs civils, la presque totalité des cours d'exploitation belges ou français parus durant la période, des traités spécialisés, des notes historiques. L'emploi exclusif de telles sources appelle leur critique. S'il est clair que leur consultation - copieux travail pour un chercheur, même frotté d'ingénierie minière - permet de saisir assez rapidement l'évolution sur une longue période et d'être «. efficace », on peut s'interroger sur l'aspect quantitatif, exigence essentielle de l'historien d'aujourd'hui, des mutations décrites ainsi que sur les motivations des auteurs: certains textes sont sans doute le reflet des préoccupations de leurs milieux. Les articles des revues envisagent bien souvent des évolutions de pointe, concernant des exploitations techniquement avancées mais pouvant être marginales par rapport à la réalité de l'industrie; les Annales françaises, particulièrement, communiquent une vision de l'exploitation des mines qui peut ne pas être celle des exploitants, mais celle des agents de l'État 10

chargés de les encadrer, sinon de les surveiller. Les cours n'enseignent que la bonne exploitation. Ils mettent en exergue la mine. idéale de leur temps et celle-ci peut se révéler éloignée de la pratique quotidienne des travaux souterrains, qui laisse une place au fortuit et qui est naturellement conditionnée par les circonstances locales, d'ordre géologique, économique ou social. Surtout, il existe évidemment un décalage entre l'invention d'un procédé ou d'un type de machine et l'innovation, c'est-à-dire sa mise en œuvre pratique dans l'industrie; sa diffusion et afortiori sa généralisation soulèvent d'autres problèmes, géologiques, économiques, de management. Ces documents, rédigés de plus par des hommes imprégnés par la tradition saint-simonienne et par l'idéologie positiviste, peuvent entraîner l'historien à établir un catalogue de faits décalé de la réalité. Où est l'exploitation moyenne? Qu'en est-il du rapport entre le réel et le décrit? Amédée Burat, secrétaire général du Comité des Houillères et chantre de la concentration avoue en 1861, dans « le Matériel des houillères» que:
« Ce que nous appelons un siège de 1825 existe encore... Dans les localités ou la houille est à petite profondeur, et en couches puissantes, la facilité du travail exclut toute installation coûteuse; on fonce un puits de petit diamètre qui doit exploiter un champ restreint, on installe un petit chevalet à molettes desservi par une machine de 10 à 30 ch. Cet appareil élémentaire suffit à extraire 600 à 1200 hl... Dans ce cas point de machine spéciale pour l'épuisement: c'est la machine d'extraction qui tire l'eau avec les bennes, point d'appareil d'aérage... ».

Burat considère, à l'instar des autres auteurs, comme vouées à la disparition de telles mines, maintenues en activité par des rentes de situation. Pour lui, le développement normal, qui trouve son cadre dans une économie ouverte par les canaux, les chemins de fer, la libre circulation des hommes et de l'argent, est le suivant: 11

« Les méthodes de travail actuellement en usage dans les mines se rapportent à un principe que l'on cherche à étendre le plus possible: réduire le nombre des puits d'extraction et faire produire le maximum à chacun d'eux... Une fosse complètement organisée doit en général extraire plus de 1000 hl par jour... Or si l'on peut arriver à doubler ou tripler cette production par une même fosse au lieu de l'obtenir au moyen de deux ou trois, n'est il pas évident qu'on aura réduit les frais de l'exploitation d'une manière considérable?... Tel est le principe qui a déterminé de grandes modifications dans le matériel. Ainsi, l'exploitation devant s'étendre sous de plus vastes surfaces, il a fallu perfectionner les transports souterrains... On a dû pour accélérer le service supprimer l'emploi des bennes aux accrochages et extraire les chariots de roulage eux-mêmes dans des cages guidées. Enfin, il a fallu avoir des machines d'extraction capables d'enlever de gros poids à une grande vitesse... L'extension d'un même champ d'exploitation sous de vastes surfaces augmente nécessairement la proportion des eaux d'infiltration; de là la nécessité d'avoir des machines d'épuisement plus puissantes. La ventilation est devenue plus difficile a exigé des appareils énergiques. Toutes les houillères ne sont pas encore mises à ce régime, mais toutes celles qui ont une richesse suffisante y tendent ».

Telle est la tendance qui se dégage de la littérature technique et cette tendance prend le caractère d'une structure. Si elle n'est pas seule à occuper le terrain, la grande entreprise apte à opérer financièrement la mutation technique est le modèle dominant. Ceci étant écrit, il reste certain que seule la multiplication de. monographies de compagnies et d'exploitations permettra de quantifier la mutation de l'industrie minière, d'en dresser la carte, en bref d'accéder à sa connaissance intime. Il n'est possible, à travers ce travail, que de la reconnaître et de la qualifier. Pourquoi enfin avoir choisi l'espace franco-belge? Il n'existait pas, à ma connaissance, d'ouvrage d'histoire des techniques synthétisant l'évolution des pratiques minières dans 12

ces deux pays, partis les seconds dans la révolution industrielle et devant découvrir des solutions originales à leurs problèmes spécifiques comme l'exploitation des couches puissantes dans la Loire ou le passage des niveaux dans le Nord français et le Centre belge. Bien que les sources utilisées, les revues notamment, soient essentiellement françaises, elles laissent apparaître des éléments qui ne permettent pas, sans être artificiel, de dissocier les espaces nationaux. La Belgique indépendante ne renie pas le cadre légal mis en place en 1810 dans l'Empire français; l'existence de Corps des mines puissants exerçant une tutelle active sur les exploitants rapproche les deux pays. Géologiquement, le Valenciennois et le Pas-de-Calais constituent la continuité des bassins belges de Mons, de Charleroi, du Centre et de Liège: les conditions naturelles et techniques de l'exploitation y sont proches, la frontière artificielle, les contacts permanents. Ce domaine de la couche mince est en rapport étroit avec le Centre-Midi, domaine de la couche épaisse où se posent des problèmes différents. Cette confrontation entraînera de nombreux apports mutuels dans diverses parties de l'art des mines. La Compagnie des Mines de la Loire tire partiellement son inspiration technique d'Anzin et du Grand Hornu. Enfin, les ingénieurs, encore très peu nombreux, se connaissent et communiquent dans la même langue française. La notoriété d'un Guibal, d'un Glépin, d'un de Bracquemont dépasse aisément, et dans les deux sens, la frontière du pays wallon, qui n'est guère culturelle. Je tiens à remercier tout particulièrement Mme Renée Pradel, responsable du centre de documentation de l'École des Mines de Saint-Étienne, le SCIDEM, et le personnel qui l'entoure: sans leur gentillesse et leur compréhension, la recherche que supposait la rédaction de ce livre n'aurait pu être aussi facile et aussi rapide. Grand merci à mes correcteurs, amis ingénieurs et historiens, dont les conseils ont été si précieux et qui trouveront sans doute dans ces lignes leur aimable influence. 13

1 L'ÉTAT DES LIEUX AU XVIIIe SIECLE ET DANS LE PREMIER TIERS DU XIxe SIÈCLE
,

1. 1. Notions générales

Comment définir une mine de charbon française ou belge à la fin du XVIIIe ou pendant le premier tiers du XIXe siècle? La réalité décrite par la littérature de l'époque est bien différente de ce que nous connaissons aujourd'hui de l'industrie minière (planche I). En premier lieu, les houillères sont surtout placées sur les affleurements des couches ou à leur immédiate proximité: les bassins les plus importants, comme celui de Liège ou celui de Mons en Belgique, ceux de la Loire, de l'Allier, de Blanzy, de la Sarthe sont situés directement sur le terrain houiller. Ces mines sont extensivement exploitées pour la plupart depuis le MoyenÂge, à Liège, à Saint Genis Terrenoire ou encore à Carmaux. Là, les puits sont peu profonds, étroits et très nombreux. Beaunier en dénombre 64 pour Rive de Gier, serrés sur un territoire de 5 km2. A St-Étienne, on exploite encore souvent à flanc de coteau, par de simples « fendues ». Dans le Valenciennois, les mines d'Anzin sont l'exception: elles exploitent en territoire français les couches qui se montrent au jour près de Mons. Les petites houillères du Borinage, situées entre la frontière et Mons sont dans le même cas; les mineurs doivent y traverser des morts terrains dont l'épaisseur peut atteindre 80 m et qui contiennent de redoutables roches aquifères. Le bassin du Pas-de-Calais, les riches champs du Nord de la Ruhr, la Campine ou le bassin lorrain n'existent pas: il faut, pour accéder à leur richesse minérale, foncer des puits profonds et traverser des centaines de mètres de roches stériles. Ensuite, la grande entreprise est rare: l'essentiel de la production française est assuré par des unités de faible ou de très faible importance. Le petit bassin de Rive de Gier, qui est en France le principal producteur de houille est exploité par une vingtaine d'entreprises en 1816. En moyenne, chacune d'elles extrait un peu moins de 10 000 t par an et les plus modestes ne sortent que 17

3000 1. Pour établir une comparaison, considérons que vers ] 860, un puits « moderne» produit 100 000 t, à la Libération un million et demi de tonnes. Les effectifs ouvriers sont très faibles: le bassin de Saint-Étienne n'emploie dans chacune de ses mines qu'une moyenne de 12 ouvriers au fond et au jourl ; cet ordre de valeur doit pouvoir être appliqué à la plupart des houillères du Centre-Midi français et à de nombreuses mines belges. Dans ce pays, le bassin de Liège renferme près de cent exploitations. Les trois quarts, au milieu du XVIIIe siècle, tirent le charbon avec des treuils mûs à bras d'homme, ce qui laisse supposer leur gestion par des entreprises de très petite taille2. Les mines du département de Jemmapes, qui rassemble sous la Révolution et l'Empire, les bassins de Mons, du Centre et de Charleroi ne produisent qu'une moyenne de 7000 t chacune en 1802, année qui suit de peu, il est vrai, une période troublée3. La minutieuse évaluation des houillères angevines de Saint Georges en Chatelaison, réalisée par l'ingénieur du Corps des Mines Cordier en 1815 révèle que le capital investi dans cette mine s'élève à la somme de 106 000 F. C'est le prix, 20 ans plus tard d'une machine d'épuisement de Cornouailles. Beaunier, dans son mémoire de 1816, fournit des éléments qui permettent d'appliquer à la plupart des houillères de la Loire des chiffres qui sont du même ordre de grandeur. Vers 1830 Michel Chevalier estime à 400 000 F, ce qui lui semble important, le capital investi dans une forte exploitation du Borinage, composée de 3 à 5 fosses cuvelées et de leur équipement qui comprend notamment

1. Annales, ] 8] 6, Beaunier, topographie extérieure et souterraine du territoire houiller de Saint Étienne et de Rive de Gier. 2. Morand ]e Médecin, L'art d'exploiter les mines de charbon de terre, Lyon ] 768, Tl, p. 77 et sq. 3. Journal des mines, ]802, Lefebvre, aperçu général des mines de houille exploitées en France, de leurs produits et des moyens de circulation de ces produits.

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une pompe à feu4. C'est évidemment très peu en comparaison des millions investis dans les houillères durant le Second Empire. En France, à la fin du XVIIIe siècle, la grande entreprise n'existe qu'à Anzin et dans une moindre mesure au Molay-Littry, dans le Calvados. La compagnie d'Anzin, fondée en 1717 par Désandrouin débute son expansion en 1734 et emploie dès 1756 1500 ouvriers; en 1780, elle produirait à elle seule 175000 t de charbons. Les champs d'exploitation des puits ou des galeries à flanc de coteau sont très restreints, même aux alentours de 1850 : l'ingénieur belge Ponson évalue indirectement le rayon d'action des puits ne disposant pas d'une traction souterraine par chevaux à moins de 300 m; Harmet, ingénieur à Blanzy propose la même valeur<!. La faible étendue des champs d'exploitation doit être mise en relation avec le grand nombre des puits de petit diamètre (à Rive de Gier, Beaunier l'établit à 2 m) et bien sûr, avec le caractère rudimentaire des techniques de transport intérieur. Nous y reviendrons.

1. 2. Moyens techniques
Un outillage sommaire

L'outillage des entreprises est extrêmement rudimentaire et se rapproche étrangement des descriptions données par

4. Journal des mines, 1815, Cordier, description technique et économique des mines de houille de St Georges en Chatelaison; Annales, 1832, Chevalier, observations sur les mines de Mons et sur les autres mines de charbon qui approvisionnent Paris. 5. Morand le Médecin, L 'art d'exploiter les mines de charbon de terre, op. cit., Tl, p. 835 et BSIM 1878, Congrès de Douai, description des houillères du Nord et du Pas-de-Calais visitées par le Congrès. 6. A.T. Ponson, Traité de l'exploitation des mines de houille, 1852, T 3, p. 65; Annales, 1843, Harmet, notice sur le roulage dans les mines de Blanzy.

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Agricola dès 1556. Aux mines d'Anzin, visitées par Morand, on trouve pour le fond des tari ères de sondeur, des pioches, des pics pour le charbon et pour le rocher, des pointerolles, des masses, des aiguilles et des coins, des fleurets, des traîneaux pour le transport intérieur, des porte-lumières, des cuffats dans lequel le charbon est élevé dans le puits, des pompes aspirantes mises en mouvement par le manège à chevaux qui sert aussi à l'extraction7. Plus tard, en ] 829, Brard décrit dans ces termes l'outillage d'un chantier de 20 mineurs travaillant à la poudre (planche 2, fig. 2) :
« Il faut 150 burins ou fleurets... 50 pointes, épinglettes et bourroirs... Il faut 40 gros pics, palfers (leviers, NDLA), 5 grosses masses ou coins assortis et 40 masses à main. Chaque manœuvre doit avoir sa lampe et son briquet »8. 25 curettes, 40 pelles, 4 battrans, 50 mineur ou

Si l'on excepte l'usage de la poudre (souvent assez récent), tout le travail est réalisé par la gravité, les hommes, les anImaux. En règle générale, l'extraction est assurée jusque vers 1825 par des manèges à chevaux, les « vargues » du bassin stéphanois, les « hernaz » liégeois et quelquefois encore, par des treuils à bras (planches 3 et 4). Le vargue de la Loire est décrit dans ces termes par Beaunier :
« Les machines d'extraction sont des machines à molettes à un ou deux chevaux, construites avec assez peu de soin... Le tambour cylindrique de ces machines a I m à 1,3 m de diamètre. Le diamètre du manège est de 7 à 10m La barre n'est point assez élevée pour que les chevaux passent dessous: il suit de cette construction vicieuse qu'il faut les dételer pour faire changer le sens du mouvement de la machine... La

7. Morand le Médecin, L'art d'exploiter les mines de charbon de terre, op. cit., TI, p. 464. 8. c.P. Brard, Éléments pratiques d'exploitation, Paris 1829, Levrault, p. 112.

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houille est élevée dans des tonnes qu'on appelle bennes, de la contenance de 2 à 3 hl (soit en moyenne 300 kg de charbon, NDLA). Quelquefois les machines à molettes ont été destinées à faire monter des chariots chargés de houille suivant un plan incliné disposé au sol de la fendue })9.

Ces installations sont capables d'extraire quotidiennement une trentaine de tonnes, à Rive de Gier comme à Charleroi: les chiffres de 1844 publiés par Ponson confirment presque exactement ceux de BeaunierlO. L'épuisement est confié, dans les mines dont l'entretien d'eau est faible, à la même machine, armée pour la circonstance d'une benne spéciale à clapets ouà des jeux de pompes aspirantes à pistons, étagés et obéissant à une maîtresse-tige (planche 5) mue par un manège à chevaux spécial, installé sur le puits réservé à l'exhaure. Le puits d'extraction, comme c'est souvent le cas à Rive de Gier, peut assurer pendant la nuit le pompage des eaux: le vargue est alors lié à la maîtresse-tige par un varlet (planche 6). Ces machines simples, qui peuvent être construites par un charpentier de village, sont assez peu coûteuses: Cordier, Beaunier et Ponson évaluent à 2000 F le prix d'un manège d'extractionll. L'usage des machines à vapeur, venues de Grande-Bretagne, se diffuse très lentement: la première pompe de Newcomen française paraît avoir été installée à Anzin en 1732 (planche 7), la seconde en 1749 à Littry; le bassin de Rive de Gier ne reçoit . sa première machine, construite à Chaillot par les frères Périer,

9. Annales, 1816, Beaunier, topographie extérieure et souterraine du territoire houiller de Saint Étienne et de Rive de Gier. 10. A.T. Ponson, Traité de l'exploitation des mines de houille, op. cit., T4, p.352. 11. Annales, 1816, Beaunier, topographie extérieure et souterraine du territoire houiller... op. cit.; Journal des mines, 1815, Cordier, description technique et économique des mines de houille de Saint Georges en Chatelaison.

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qu'en 178912; en Belgique, c'est en 1725 que l'on installe la première pompe à feu à Lodelinsart, près de Charleroi13. Les machines à vapeur d'extraction, du système de Watt à double effet (1780), sont désignées dans les textes sous le nom de machines à vapeur de rotationl4. La première machine d'extraction française de ce type est installée en 1801 au MolayLittry. La compagnie d'Anzin suit le mouvement de très peul5. En 1812, Beaunier compte 4 machines de rotation dans la Loire et 3 en cours d'établissement. Elles équipent les puits des compagnies les plus importantes, aux Verchères, au Sardon, au Gourd-Marin. Ces machines coûtent de 30 à 36 000 F et induisent un entretien annuel de 10 000 F.
Les techniques d'abattage et de transport

Elles doivent tout, ou presque tout, à la force et au savoir-faire des seuls ouvriers mineurs. Dans la taille, l'arrachement de la houille est essentiellement réalisé à la main, armée du pic, de leviers et de coins (planche 2, figure 1); l'emploi de la poudre peut être considéré comme

12. E. Brossard, Études historiques sur la propriété, l'exploitation et l'établissement des concessions des mines de houille du département de la Loire, Saint-Étienne, 1887, imprimerie Urbain Balay, p. 90. 13. E. Grar, Histoire de la recherche, de la découverte et de l'exploitation de la houille dans le Hainautfrançais... 17/6-1791, Valenciennes, 1848, 3T. 14. La machine à simple effet de Watt est mise au point en 1763; la machine à double effet en 1780; « Les avantages que la machine à simple effet de Watt présentaient... furent considérablement augmentés par l'invention des machines à double effet. lei la vapeur pousse le piston à la fois par-dessous et par-dessus... la machine à double effet offre la facilité d'établir un mouvement circulaire, d'où la dénomination qu'elle a reçu de machine de rotation ». Héron de Villefosse, Richesse minérale, 1819, T3, p. 50 et sq. 15. Journal des mines, 1802, Lefebvre, aperçu général des mines de houille exploitées en France, de leurs produits et des moyens de circulation de ces produits.

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marginal. L'outillage est celui d'Agricola et les modes opératoires ne changent guère d'un bassin à l'autre ou d'une décennie à l'autreI6. La description qu'en donne Héron de Villefosse en 1819 vaut pour toute la période et au delà:
« Le pic est composé de l'outil proprement dit qui est en fer et du manche... L'outil doit présenter une certaine courbure, se terminer d'un côté en forme de coin pointu et porter de l'autre une ouverture propre à recevoir le manche. Quelquefois, l'outil n'a que 24 cm de long, comme par exemple dans les mines de houille, où le pic est fréquemment employé pour dépouiller les couches à leur mur, ce qu'on appelle haver... Dans certains cas on substitue au pic des outils analogues mais de diverses dimensions, tels qu'un marteau pointu par un bout ou par les deux bouts, dans ce dernier cas on lui donne aux mines d'Anzin le nom de rive]aine... Il est usité pour abattre la houille; ce qui s'exécute au moyen de coins ou aiguilles, que l'on chasse à coups de maillet après avoir havé dans la couche... Le mineur expérimenté ne procède à l'arrachement du combustible qu'après avoir cherché la situation la plus favorable pour diriger les entailles... C'est ce qu'on appelle haver. On have tantôt au toit, tantôt au milieu, tantôt au mur de la couche; ce dernier mode est le plus fréquent... L'entaille s'opère parallèlement au front de taille... aux mines d'Anzin, l'entaille aIm de profondeur. C'est de cette quantité que le mineur avance chaque jour dans la couche. Quand le dépouillement est terminé, il faut encore pratiquer dans la houille des entailles verticales, de manière qu'elle soit dégagée sur 4 faces... »]7.

On obtient alors la chute du bloc de charbon, que l'on cherche à diviser le moins possible, à l'aide de coins chassés à la masse ou de leviers. En 1844, Combes mentionne le travail à la

16. G. Jars, Voyages métallurgiques, Lyon 1774, Régnault, TI, p. 192. 17. Héron de ViIlefosse, Richesse minérale, 1819, T 2, p. 94 et 478.

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poudre au chantier: l'action de l'explosif sert à provoquer la tombée, le havage manuel subsistel8. Malgré cet outillage sommaire et ces techniques traditionnelles, le rendement du piqueur dans la taille est relativement important. Beaunier, dans la Loire en 1816 l'estime à 4,5 t au minimum, le maximum atteignant près de 6 t à Rive de Gier! Plus sagement, la plupart des autres auteurs citent des chiffres compris entre 2 500 kg et 4 t, ce qui reste impressionnant mais laisse penser que seuls sont déhouillés les panneaux les plus faciles. Le creusement des galeries et des puits est souvent réalisé à l'aide de la poudre, dont le premier emploi dans l'art des mines remonte à 1613, aux mines métalliques de Freybergl9. Des exceptions de taille existent néanmoins: à Rive de Gier, l'explosif n'est utilisé qu'à partir de 180020et régulièrement, les cours d'exploitation mentionnent l'existence de la pointerolle, ciseau d'acier utilisé traditionnellement pour dépecer intégralement la roche dure. Le travail du mineur - au sens propre du terme - est abondamment décrit par tous les auteurs, de Monnet à Haton de la Goupillière. La description qu'en donne Héron de Villefosse vaut elle aussi pour une longue période. Il s'agit d'abord de forer dans la roche le trou dans lequel sera placé l'explosif:
« Pour pratiquer le trou de mine, on emploie le fleuret,barreau de fer aciéré, le maillet ou marteau, destiné à frapper sur la tête du fleuret, la curette, tringle de fer qui présente à l'une de ses extrémités un crochet propre à retirer du trou de mine les matières réduites en poudre et à l'extrémité opposée une ouverture dans laquelle on peut faire passer un chiffon pour assécher le trou de mine ».

18. C. Combes, Traité de l'exploitation des mines, Paris, 1844, Tl, p. 230. 19. M. Monnet, Traité de l'exploitation des mines, trad. Paris, 1773, Didot, . p.71. 20.E. Leseure, Historique des mines de houille du département de la Loire, Saint-Étienne 1901, p. 80.

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Pour charger le trou, on emploie:
« L'épinglette qui doit être une verge de cuivre, avec le bourroir, qu'on applique dans le trou de mine contre l'épinglette et par dessus la charge de poudre, après quoi l'on tasse ordinairement, avec le marteau, une bourre d'argile qui recouvre la cartouche. Par cette disposition... l'épinglette ménage une communication depuis l'orifice du trou jusqu'à la cartouche, communication qui se retrouve ouverte lorsqu'après avoir achevé de charger le trou, on retire l'épinglette pour mettre à sa place une amorce, ou un boutefeu surmonté d'une mèche ».

Enfin, il faut mettre à feu:
« Dans toutes les méthodes de tirage, on emploie un boutefeu pour faire parvenir l'inflammation jusqu'à la cartouche. Tantôt le boutefeu est composé de brins de roseau, ou de paille, ou d'aubier de tilleul... imprégnés de pulvérin... tantôt c'est de la poudre très fine enfermée dans une baguette creuse de coudrier ou de sureau dont on a retiré la moelle. Dans le premier cas, le boutefeu prend la place de l' épinglette... Il ne s'agit plus, pour faire partir le coup de mine que de poser audessus du boutefeu une mèche soufrée... Dans le cas où le boutefeu est de la poudre très fine enfermée dans une baguette creuse, cette baguette, attachée à la cartouche est déposée dans le trou en même temps que celle-ci... On pose une mèche soufrée comme il a été dit plus haut »21.

La combustion lente de cette mèche permet à l'ouvrier de s'éloigner du théâtre de l'explosion. Ce travail est lent et coûteux: le creusement de 6 à 10m de terrain houiller dure un mois22. Il est également dangereux, du fait des longs feux, des étincelles qui peuvent résulter de

21. Héron de VilIefosse, Richesse minérale, 1819, T 2, p. 94 et sq. 22. Haton de la GoupilIiere, Cours d'exploitation des mines, Paris 1883, Dunod, Tl p. 212.

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l'emploi d'outils de fer ou de la pratique ouvrière qui consiste à verser directement la poudre dans le trou sans former de cartouche23. Les charbons ou les déblais de roche abattus sont évacués par portage ou surtout par traînage. Le portage, en dépit d'un effet utile dérisoire (200 à 300 kg transportés à 1 000 m par journée effective de 8 heures dans des sacs contenant 50 kg) est encore bien vivant en France. Bien que cette technique soit considérée à juste titre comme inefficace, les ingénieurs Gervoy et Combes l'attestent à SaintÉtienne dans les années 1830. Leseure, pour sa part, estime que sa disparition ne date que de 1850 dans ce bassin24; Blavier la décrit dans les mines du Maine25 et Brard l'évoque d'une manière particulièrement poignante dans les lignites de Provence (planche 8, figure 1) :
« Le transport à dos d'homme a quelque chose de dégradant et de pénible à voir pour l'espèce humaine; c'est un triste spectacle que de voir des hommes absolument nus marchant à 4 pattes sur des degrés couverts de boue et portant sur leur échine d'énormes paniers ou de grands sacs de charbon à la manière des bêtes de somme. Qui n'éprouverait pas un mouvement de pitié en voyant ces jeunes enfants tout nus monter sur leurs têtes ou sur leurs dos dans les mines de lignite des Bouches-du-Rhône des couffes ou de gros morceaux de ce combustible? »26.

23. C. Combes, Traité de l'exploitation des mines, Paris 1844, Tl p. 234 et sq. 24. Annales, 1836, Gervoy, mémoire sur le transport intérieur dans les mines de Saint-Étienne et de Rive de Gier; C. Combes, Traité de l'exploitation des mines, Paris, 1844, T 3, Pl ; E. Leseure, Historique des mines de houille du département de la Loire, Saint-Étienne 1901, p. 172. 25. Annales, 1834, Blavier, notice statistique et géologique sur les mines du Maine. 26. C.P. Brard, Éléments pratiques d'exploitation, Paris 1829, Levrault, p. 219.

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Il paraît en revanche exclu des mines du Nord et de la Belgique et ce dès le XVIIIe siècle. Ce travail harassant dont les résultats sont très faibles vient confirmer l'hypothèse formulée plus haut sur l'étendue des champs d'exploitation, nécessairement très réduits dans le cas du maintien du portage. Liège, Anzin, Rive de Gier, Blanzy, utilisent le brouettage et surtout le traînage sur la sole des galeries. Les vases de traînage sont très divers: Anzin et Bessèges emploient des paniers; les « vays » ou les « baches » du pays de Liège sont des coffres montés sur patins, la « benne» de la Loire est un cuveau elliptique sur patins ferrés (planche 8, figures 1 et 2). L'ouvrier s'attelle aux traîneaux au moyen d'une bricole, les retient à la descente et, vides, les remonte sur son dos vers les chantiers. On tente d'améliorer le rendement des traîneurs en aménageant les chemins souterrains, en posant des buttes de bois en travers de la galerie, comme à Anzin. Le poids transporté par un de ces vases atteint généralement 100 kg27 et l'effet utile est évalué, en fonction de l'état du chemin, à 500 kg transportés à 1 km par journée de travaiI28. Cette valeur doit être rapprochée du chiffre de la production des ouvriers abatteurs : le fort tonnage du piqueur ripagérien suppose le service de 3 traîneurs ou de 6 porteurs! Ce calcul simple implique l'emploi de 18 ouvriers au fond pour sortir 30 t, c'est-à-dire la production moyenne d'un puits d'extraction de Rive de Gier, comme nous l'avons vu plus haut. Quelques mines ont bien sûr adopté les railways de fer mais

27. C. Pajot Descharmes, Guide du mineur, Paris 1826, Fortic, p. 70; BSIM, 185960, Marsaut, notice sur J'exploitation et le roulage de la houille aux mines de Robiac et de Bessèges; Morand le Médecin, L'art d'exploiter les mines de charbon de terre, Lyon 1768, Tl, p. 212; A.T. Ponson, Traité de l'exploitation des mines de houille, 1852, T 4, p. 290. 28. Annales, 1836, Gervoy, mémoire sur le transport intérieur dans les mines de Saint-Étienne et de Rive de Gier.

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surtout de fonte, que l'on doit à l'Anglais John Curr29, qui décuplent le rendement du roulage, ou plus modestement le traînage par des chevaux qui tirent des bennes de grandes dimensions3o. Mais Brard, qui publie en 1829 ses « Éléments d'exploitation », connaît à peine les chemins à l'anglaise et estime que l'emploi des animaux est tout à fait marginal:
« Si la solidité de la roche et la pente des travaux souterrains permettaient d'introduire des animaux dans toutes les mines on s'en trouverait fort bien... Je n'ai jamais été à même d'en apprécier les inconvénients... Je sais qu'on l'emploie avec succès depuis des siècles dans les grandes salines de Galicie... Qu'en Angleterre et tout particulièrement dans quelques mines de Newcastle et dans les salines de Northwich, on se sert de chevaux pour traîner dans des galeries garnies d'ornières de fonte »31. Les méthodes d'exploitation

L'organisation du dépilage des couches relève encore souvent du principe de l'abandon de massifs; on ne pratique dans le gîte que le degré de vide nécessaire pour que sa solidité ne soit pas affectée (planche 9, figure 1). Les frais de soutènement sont évités ou très réduits mais les piliers et les planches de charbon laissés au toit de la couche constituent une perte pure et simple, constamment dénoncée par les ingénieurs de l'État comme un gaspillage de la richesse publique. L'abandon de massifs était appliqué au XVIIIe siècle à Liège, même en couche mince, comme l'atteste Morand, tandis que

29. N. Wood, Traité pratique des chemins de jèr, Paris 1834, Carilian Goeury, p. 7 et sq. 30. Annales, 1836, Gervoy, mémoire sur le transport intérieur dans les mines de Saint-Étienne et de Rive de Gier. 31. c.P. Brard, Éléments pratiques d'exploitation, Paris 1829, Levrault, p. 219.

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