L'EXPRESSION ET LA REPRESENTATION

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Le langage n'est pas un code mais un ensemble de comportements sonores inscrits dans des formes de vie sociale. La parole ne traduit pas des contenus psychiques, elle construit des objets sociaux et nos pensées les plus intimes, les plus secrètes, n'en restent pas moins des intentions de parole à l'adresse de partenaires potentiels. Une théorie de l'esprit renvoie donc nécessairement à une théorie sociale de la communication. Ainsi cet ouvrage apparaît-il comme une sorte de manifeste anti-cognitiviste.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296414471
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L'EXPRESSION ET LA REPRÉSENTATION

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

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C. CLAIRIS, D. COSTAOUEC, J.B. COYOS (coord.), Langues
régionales de France, 1999. Bertrand MASQUELIER, Pour une anthropologie de l'interlocution, 1999. Guy TAPIE, Les architectes: mutations d'une profession, 1999. A. GIRÉ, A. BÉRAUD, P. DÉCHAMPS, Les ingénieurs. Identités en questions,2000. Philippe ALONZO, Femmes et salariat, 2000. Jean-Luc METZGER, Entre utopie et résignation: la réforme permanente d'un service public, 2000. Pierre V. ZIMA, Pour une sociologie du texte littéraire, 2000. Lihua ZHENG et Dominique DESJEUX (eds), Chine-France, Approches interculturelles en économie, littérature, pédagogie, philosophie et sciences humaines, 2000. Guy CAIRE et Andrée KARTCHEVSKY, Les agences privées de placement et le marché du travail, 2000.

Alain ERAL Y

L'EXPRESSION ET LA REPRÉSENTATION
Une théorie sociale de la communication

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISB1V:2-7384-9280-0

INTRODUCTION

Les sciences humaines offrent l'image d'un tel éparpillement de théories qu'il est impossible aujourd'hui d'en dresser même un tableau sommaire. Les perspectives diffèrent infiniment selon la place qu'elles accordent à l'action, la liberté, le langage, la causalité, la rationalité, l' inconcient, l'histoire, la structure,... Dans ce paysage chaotique et fragmenté, une ligne de fracture traverse toutefois l'entièreté du champ. Tantôt elle demeure discrète et presque inaperçue, tantôt elle prend l'allure d'un gouffre infranchissable entre des manières de penser profondément dissemblables. D'un côté, on trouve cette conception largement dominante qui remonte à Descartes, peut-être à Platon, et qui s'exprime dans l'une ou l'autre version de ce que Norbert Elias a joliment appelé l' homo clausus, c'est-àdire l'image d'un sujet séparé des autres, plongé dans l'intériorité de sa vie
mentale et qui
part

de ses représentations

du monde pour produire ses pen-

sées et ses actions1. La représentation, dans cette perspective, précède la communication, elle est l'accomplissement d'une personne initialement solitaire qui s'adresse à ses p~tenaires afin de leur transmettre des contenus mentaux préalablement formés. Paul Watzlawick parle d'une conception monadique de l'être humain2, évoquant cette idée qui nous est si familière que la personne existe dans les limites de sa peau, à distance du monde extérieur, et que toutes ses actions résultent de mécanismes psychiques:

pulsions, désirs, besoins, valeurs, buts, calculs d'intérêt. Ainsi, le sujet cartésien fait face à la réalité dont il construit des représentations mentales. Son esprit contient des idées, des pensées, des sentiments, des représentations. Toute connaissance est une représentation adéquate de la réalité extérieure ou du moi intérieur et toute vérité une question de correspondance entre des représentation et des faits. Ces faits sont soit physiques et donc spatialement situés, soit mentaux et donc dénués de toute existence spatiale. Le langage sert fondamentalement à décrire des faits extérieurs ou intérieurs, il est un médium, un intermédiaire entre l'esprit et le monde, entre la conscienc~ du locuteur et celle de l'auditeur. Communiquer veut dire alors: échanger des informations susceptibles de compléter, de confirmer ou d'infirmer les représentations mentales des partenaires. L'image du cerveau enclos dans la boîte crânienne, contenant des représentations mentales, et relié au monde extérieur par des échanges d'informations vient légaliser l'ancienne séparation de l'intériorité mentale et de l'extériorité matérielle et sociale, elle sous-tend un paradigme vers lequel convergent aujourd'hui de larges pans de la linguistique, de la philosophie du langage, de la sémiotique et de la psychologie pour former ce qu'on a coutume d'appeler les sciences cognitives3. De l'autre côté de cette ligne de fracture, on ne trouve pas une conception unique et cohérente mais une palette de contributions provenant d' horizons théoriques souvent éloignés mais qui se rejoignent dans un même rejet de la conception représentationnelle de la connaissance et du langage. Parmi les auteurs qui composent ce qu'il n'est pas même permis d'appeler un «courant», on peut citer des sociologues comme George Herbert Mead et Norbert Elias, des philosophes pragmatistes comme William James, John Dewey et Richard Rorty, des philosophes du langage ordinaire comme Ludwig Wittgenstein et John Langshaw Austin, d'autres penseurs comme Gilbert Ryle, Maurice Merleau-Ponty, Michel Foucault et Francis Jacques, ou encore Karl Marx et la lignée des psychologues et linguistes soviétiques qui, autour de Vygotski d'une part, de Bakhtine et Voloshinov d'autre part, ont prolongé la tradition marxiste dans les années vingt et trente avant d'être étouffés par le régime communiste. Si différents soient-ils, ces auteurs convergent dans leur refus de réduire l'esprit à un réservoir de représentations, le langage à un instrument de codage et de transmission de ces représentations, la parole à la performance d'un sujet conscient de soi, possesseur de ses pensées et de ses émotions. Les mêmes auteurs prétendent chasser le «fantôme d'un langage pur», comme disait Merleau-Ponty, d'un système abstrait qui imposerait à l'individu ses catégories et ses perceptions du monde, un système auquel les mots, suivant la place qu'ils occupent, devraient leur

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signification et dont toute parole ne serait qu'une actualisation contingente. La réalité du langage, croient-ils, est tout entière comprise dans les interactions verbales, indissociable des formes de vie qu'elles (re)constituent. Le langage ne sert pas seulement - et pour les pragmatistes pas du touti - à reproduire plus ou moins fidèlement la réalité, c'est-à-dire à nommer des objets et faire des assertions sur ces objets, il constitue les objets qu'il décrit dans la perspective d'un rapport à autrui. Chez le sujet parlant, l'activité mentale ne précède pas son expression sociale mais se réalise à travers elle. «L'orateur, écrit Merleau-Ponty, ne pense pas avant de parler, ni même pendant qu'il parle; sa parole est sa pensées». Quant au penseur solitaire, il ne précède ni logiquement ni historiquement le locuteur, il est un locuteur qui persiste à s'exprimer en l'absence d'autrui; ses pensées ne sont pas les antécédents nécessaires de ses paroles, elles sont une expression sociale inhibée, les fragments d'un dialogue implicite avec un autre absent. Nombre d'auteurs de ce côté de la fracture déplorent la réification de termes comme la représentation, la signification ou le sens: la représentation conçue comme un tableau dans l'esprit, la signification comme une propriété immatérielle qui viendrait s'ajouter au message concret, le sens comme un processus psychique accompagnant l'action. Ils aperçoivent mal la nécessité d'encombrer la vie des hommes de ces petits objets abstraits susceptibles de circuler entre eux, de s'incruster dans leurs yeux, de rayonner dans leurs âmes ou dans leurs textes. Ils inclinent à n'y voir que des métaphores qu'on a laissé geler, comme disait Robert Musil, et comprennent mal la raison d'interposer constamment une construction abstraite dans le rapport de l'être humain à son monde naturel et social. Comme si l'être humain ne voyait pas seulement cet arbre devant lui mais également sa «représentation», comme s'il ne comprenait pas seulement l'ordre qu'on lui donne de le couper mais aussi sa «signification», comme si, en saisissant sa hache, il n'avait pas seulement pour but d'abattre un arbre mais visait en même temps le «sens» de son action. Finalement, ces penseurs refusent de faire de l'intériorité mentale un asylum ignorantiae, comme dit Bakhtine6, un dépotoir pour tous les problèmes non résolus, par exemple celui de la nature de la connaissance ou celui de la formation de la pensée et de la conscience de soi. Il leur semble intenable de concevoir la Raison, la pensée, la rationalité ou la conscience de soi comme des qualités originelles de l'homme et non comme des élaborations linguistiques et sociales. Pour eux, la relation humaine est première et fondatrice, l'esprit émerge du monde social et il n'est de conscience de soi que de rapport à l'autre. Cet ouvrage est consacré à la communication et au langage. Il n'est

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pas celui d'un philosophe ou d'un linguiste mais celui d'un sociologue attentif à la pragmatique et la philosophie du langage et que frappe le fait de voir ces disciplines déboucher progressivement sur une théorie de l' interaction verbale, voire même, à l'exemple d'un livre récent de John Searle, sur une théorie de la construction de la réalité sociale'. Les chemins qui mènent à cette destination sont connus: inclusion de la théorie du langage dans une théorie de l',action; prise en compte d'unités de plus en plus larges: de la phrase à l'énoncé, à l'énonciation, au discours, à la conversation; passage d'une perspective monologique, centrée sur l'étude d'énoncés isolés, à la perspective dialogique de l'interlocution, c'est-à-dire de la coopération et la réciprocité dans la formation et l'échange des messages; reconnaissance du rôle du contexte et des connaissances partagées dans toute intercompréhension; inscription de l'énonciation dans un acte conventionnel (l'illocution) et dans une action sur autrui (la perlocution). Sitôt qu'on délaisse l' abstraction de la phrase isolée pour s'intéresser aux énonciations effectives, on fait route vers une théorie sociale. Par-delà les barrières entre disciplines, la théorie du langage fait donc irruption dans le champ de la sociologie en l'incitant à repenser son objet le plus fondamental, celui qui fonde toute théorie de la société: l'interaction sociale. De cette iITUption,il importe assurément de prendre la mesure. J'y vois quant à moi une réelle opportunité en même temps qu'un risque de réductionnisme. Une opportunité, d'abord. C'est un fait remarquable que le linguistic turn qui a tant marqué la pensée du vingtième siècle n'a pas seulement poussé les philosophes à reformuler la question du langage. Dans la foulée, il les a conduits à entreprendre la critique systématique des conceptions traditionnelles de l'esprit et de l'action, par exemple celles qui comprennent la représentation comme une image mentale, la pensée comme une opération préalable à toute expression linguistique, la communication comme simple transmission d'information, la rationalité comme une évaluation mentale antérieure à l'action, le rapport à soi comme la conscience immédiate de sa vie intérieure. En mettant en lumière leur nature linguistique, la philosophie a contribué à sociologiser des phénomènes qui, dans nombre d'écrits sociologiques, demeurent paradoxalement enchâssés dans l'ancienne tradition individualiste de l' homo clausus, même s'il est vrai que des théoriciens de la vie sociale comme Marx, Mead, Elias ou Goffman ont à certains égards tracé la voie. C'est ainsi que nombre de sociologues - pour ne
pas parler des économistes

-

persistent à déduire le comportement

des ac-

teurs de l'exercice d'une rationalité comprise comme une mystérieuse propriété mentale étrangère aux constructions de la réalité qui s'opèrent au

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travers de la communication et l' àrgumentation. Ou continuent d'étudier les représentations sociales comme la simple expression verbale de représentations mentales préalables aux interviews ou aux questionnaires. La philosophie contemporaine offre ainsi à la sociologie l'opportunité de dépasser cette conception naïvement naturaliste de l'acteur libre, rationnel et conscient de lui-même qui continue souvent de l'encombrer pour mieux concevoir la sociogenèse du sujet, de sa rationalité, sa liberté, son rapport à soi. En quelque sorte, elle l'invite à repenser ses fondements en excluant une bonne fois l'idée d'une vie intérieure étrangère à la parole et à la relation,
d'un rapport à soi -même purement privé, sans la médiation d'aucun interlo-

cuteur, fût-il imaginaire. A présent, cette irruption recèle aussi un risque de réductionnisme.'La conception de l'interaction verbale qui émerge par exemple des études de pragmatique du langageS - cette discipline qui étudie l'usage des énoncés en situation - n'est pas dénuée d'ambiguïtés. Il ne s'agit pas ici de reconduire la critique un peu facile de certains sociologues qui reprochent aux spécialistes du langage de postuler une situation de parole abstraite en négligeant la variété des déterminations sociales qui font de toute énonciation un événement situé, fabriqué non par des locuteurs indéfinis mais par des agents sociaux, lesquels importent leurs positions, statuts, rôles, pouvoirs, légitimités dans le moindre de leurs échanges en sorte que se révèle et s'exprime leur être social jusque dans leur lexique, leur syntaxe, leur prononciation, les tournures qu'ils adoptent, le contenu de leurs discours. Cette critique paraît souvent injuste car elle revient à reprocher aux linguistes ou aux
philosophes de ne pas être sociologues

- comme

si, réciproquement,

le lin-

guiste reprochait au sociologue qui étudie un discours idéologique de négliger l'analyse phonologique. En règle générale, les théoriciens du langage ne dénient aucunement ces déterminations sociales, ils préfèrent simplement, hormis les sociolinguistes, se consacrer à d'autres problèmes. Mes réserves portent plutôt sur la conception de l'interaction. La pragmatique du langage reste centrée sur son objet premier, elle tend par conséquent à reconstruire l'interaction à partir du langage, et donc à n'introduire dans sa conception de l'interaction que les seuls éléments qui lui sont nécessaires pour répondre à sa question emblématique: d'où vient la signification des énoncés, comment les locuteurs parviennent-ils à comprendre
ce qu'ils se disent? De son côté, la sociologie
part

d'une question plus géné-

raie: comment les êtres humains, dans le cours de leurs activités, agissentils les uns sur les autres, notamment au moyen du langage? Le point de vue linguistique commande de partir du langage pour reconstruire l'interaction lorsque le point de vue sociologique requiert de partir de l'interaction pour

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y inscrire le langage. Il ne s'agit pas d'une question de poule et d' œuf: le langage est inconcevable sans l'interaction mais l'interaction est parfaitement concevable sans le langage. Concevoir trop exclusivement la vie sociale à partir du langage présente certains dangers que je voudrais brièvement évoquer. 1. Le premier danger est assurément celui du logocentrisme. Du fait que le langage sert à communiquer et à représenter la réalité, on déduit indûment qu'il est la condition de tout échange social et de toute connaissance du monde. Autrui n'est plus accessible qu'au travers des mots et le monde n'est construit mentalement qu'autant qu'il est nommé, décrit, asserté. Le syllogisme est bien connu: toute connaissance est représentation, toute représentation dépend du langage, il suit que toute connaissance dépend du langage. S'il trouve sa source dans les travaux de certains linguistes du dixneuvième siècle9, le déterminisme linguistique doit surtout son influence aux travaux d'Edward Sapir10et Benjamin Whorfll pour lesquels nos façons de percevoir et de penser le monde sont déterminées par les catégories de notre langue, laquelle circonscrit donc le champ du connaissable et de l'inconnaissable. Suivant cette perspective, donc, les Dani, un peuple de Nouvelle-Guinée dont le langage ne comporte que deux noms de couleur, ne percevraient qu'un monde bicolore. Bien sOr,cela est fauxl2. Un semblable logocentrisme s'observe aujourd'hui très paradoxalement - chez un philosophe comme Richard Rorty pour qui «nous ne serons jamais capables de saisir la réalité sans qu'elle soit médiatisée par une description linguistiquel3» et «nous ne connaissons rien d'un sujet tant que nous ne savons pas quelles sont les phrases que l'on peut en direI4».Al'évidence, pareille position est fort peu charitable à l'endroit des animaux dont la totalité des apprentissages s'effectuent sans le secours d'aucune parole et des petits enfants qui explorent activement leur monde, imitent leurs parents, se débrouillent pour se faire comprendre et apprennent quantité de choses bien avant de savoir leurs premiers mots. Il ne s'applique pas plus aux locuteurs confirmés dont les compétences tacites débordent très largement le champ de ce qu'ils sont capables d'expliciter. Le logocentrisme interdit de reconnaître le rôle de la vie tacite dans l'existence humaine, je veux dire de toutes les perceptions, actions et interactions familières qui s'effectuent totalement ou partiellement sans la médiation du langage et de la représentation. Il interdit de concevoir ce milieu social parfois finement structuré, traversé d'inclusions et d'exclusions, de préférences et de rejets, de dominations et de dépendances dont les mammifères sociaux, en particulier les chimpanzés, nous offrent l'image et au sein duquel, historiquement, le langage articulé s'est développé. Il faut être cohérent: si, comme le

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disent Rorty et Davidson, le langage se réduit fondamentalement à l'émission de certains sons dans des circonstances données, alors il n'est pas possible de lui conférer cette autorité tyrannique sur la connaissance de la réalité - à moins de jouer sur les mots en faisant de la «réalité» la seule portion du monde vécu sur laquelle nQus sommes capables d'émettre des propositions tout en réservant d'autres tennes, par exemple celui d' «environnement», au milieu dans lequel évoluent les animaux et les jeunes enfants. En plaçant le langage à l'origine de l'homme tout entier, à la source de son rapport aux autres et aux choses, le logocentrisme rend finalement au langage un mauvais service: il empêche d'imaginer une vie humaine pré- ou infra-linguistique et de concevoir du même coup les conditions de l'émergence du langage pour mesurer l'incroyable discontinuité qu'il introduit dans la vie sociale. 2. Marquée par sa double origine - la linguistique de la phrase et la logique -, la théorie du langage tend à négliger à la fois la matérialité et la subjectivité de l'interaction verbale. Centrée sur les énoncés, elle renvoit dans ce fourre-tout trop commode qu'est le «contexte» la matérialité fondamentale de l'interaction: le milieu d'activités communes et d'interdépendances concrètes où prend naissance toute énonciation, la spatialité des corps, les postures, les mouvements, les gestes, les expressions faciales et parfois jusqu'aux intonations, tous éléments tenus pour des adjonctions au langage. Par une abstraction arbitraire, on dissocie du langage les contributions corporelles qui, tout au long de son histoire, lui furent consubstantielles et que le jeune enfant apprend en même temps que l'usage des mots. Le chemin est donc ouvert pour une dématérialisation de l'interaction verbale, conçue comme un simple échange de phrases ou de représentations. Encore plus remarquable est la mise à l'écart de la subjectivité de l'interaction qui s'observe typiquement dans les sciences cognitives. Chacun en conviendra: tout en parlant, nous exprimons, nous ne pouvons faire sans exprimer une affection déterminée: bienveillance, tendresse, joie, dégoût, inquiétude, froideur, etc. Cette expressivité affective propre à toute communication est étrangement négligée dans la théorie du langage, fascinée qu'elle est par la phrase ou l'énoncé. Même la théorie des actes de parole d'Austin et Searle néglige ce fait pourtant élémentaire qu'il est possible de réaliser la même illocution, par exemple donner un ordre ou faire un reproche, en exprimant de l'ironie, de la tristesse, de la colère, etc. En écartant l'affectivité de son champ d'analyse, l'approche linguistique témoigne ici - à l'instar, il est vrai, de larges pans de la sociologie et de l'économie - de ce rationalisme réducteur qui se figure regarder le monde lorsqu'il ne contemple que le verre de ses lunettes. Que l'être humain soit Il

un animal doué de langage, selon le mot d'Aristote, ne revient pas à dire qu'il est un animal rationnel. En s'obligeant lui-même -légitimement - à adopter une démarche rationnelle, le théoricien se croit obligé de postuler illégitimement - la même rationalité chez les énonciateurs et interprètes qu'il étudie. Il construit son objet comme l'incarnation de son propre idéal, se figurant un sujet connaissant dont les raisonnements sont régis par la logique plutôt que par les passions et qui part d'une théorie de la vérité comme correspondance aux faits pour forger des représentations plus ou moins fidèles de cette réalité. Ainsi sépare-t-il abstraitement la cognition de l'affection pour ranger cette dernière au rayon des accessoires. Comme si, pour étudier le désert, il fallait assécher les oasis. Partir de l'interaction plutôt que du langage, c'est nécessairement partir de la matérialité et de la subjectivité de la relation, deux dimensions indissociables qui caractérisaient déjà l'interaction bien avant qu'apparaisse le langage. De fait, c'est nécessairement au sein d'une communauté à la fois matérielle et affective que le langage a pris naissance et s'est développé. Une théorie de l'interaction verbale ne saurait à mon sens se satisfaire de distinguer les énoncés èonstatifs et performatifs, les locutions et les illocutions, sans faire leur place aux expressions affectives inhérentes à tout discours, voire même, si l'on en croit Bakhtine, à toute activité mentale. 3. La pragmatique du langage accepte ordinairement pour limite naturelle de son champ la question de la signification, non pas celle de l' interaction. Je veux dire qu'elle se satisfait de répondre à cette question, certes fascinante: comment les gens font-ils pour se comprendre et se faire comprendre? A son estime, l'analyse s'arrête à bon droit sitôt qu'elle a rendu compte du processus par lequel un locuteur amène son vis-à-vis à s' exclamer mentalement : «Ah oui,je vois ce qu'il veut dire!» Or, une signification n'est jamais qu'une médiation dans l'exercice plus général d'une influence sociale. La question de l'interprète: «Que cherche-t-il à me faire comprendre?» s'accompagne nécessairement d'une autre interrogation: «Dans quel but me dit-il ça? Comment s'attend-il à ce que je réagisse? Que veut-il obtenir de moi?». Nul ne parle simplement pour parler, pour le seul plaisir d'échanger des infonnations. A l'instant de s'élancer dans son discours, le
locuteur ne peut faire sans viser et anticiper une certaine réaction d'autrui ce que Jean-Louis Austin a dénommé, non sans ambiguïté, l' «acte perlocutoire». Le langage, de ce point de vue, ne se réduit pas à un instrument pour produire des significations, il recouvre un ensemble hétérogène d'actions sur les actions d'autrui.

-

Dan Sperberet DeirdreWilsonIS, inspiréspar Paul Grice, distinguent

l'intention informative: l'intention qu'a le locuteur de faire savoir quelque

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chose à son vis-à-vis; et l'intention communicative: l'intention qu'il a de lui faire connaître son intention informative. Selon ces auteurs, donc, la communication n'est possible que si le locuteur fait savoir quelque chose à son interlocuteur, par exemple par un énoncé, en même temps qu'il lui fait savoir qu'il est en train de lui faire savoir quelque chose 'au moyen de cet énoncé. L'argument s'entend bien mais il néglige la question: faire savoir dans quel but? Si un inconnu m'arrête en rue et entreprend de me convaincre de la pertinence des thèses de Leibnitz, sur quoi portera mon attention? Sur son intention informative? Sur son intention communicative? Vraisemblablement ni sur l'une ni sur l'autre. Je me demanderai avant tout: «Où veut-il en venir? Qu'espère-t-il de moi en me parlant de la sorte? Comment dois-je réagir?». Un message se formule ou s'interprète toujours sur le fond primitif d'une inter-action. Il importe donc d'inscrire toute intention communicative dans une intention interactive. De même que le dessein d'abattre un arbre entraîne le maniement de la hache, de même l'intention d'agir sur autrui conditionne toute énonciation. Et l'on ne saurait conclure du fait que cette seconde intention n'a rien de spécifiquement linguistique qu'on peut par suite la mettre entre parenthèses - comme si l'on disait que ce à quoi sert une hache ne regarde pas la nature profonde de la hache. Il est exact que l'intention interactive n'est pas spécifiquement linguistique; ceci ne doit pas nous conduire à l'exclure du champ d'analyse mais nous inciter plutôt à enraciner le linguistique dans le social non linguistique. Limiter l'analyse à l'intention communicative reviendrait premièrement à s'interdire tout accès à l'interaction verbale; deuxièmement à concevoir l'instrument linguistique indépendamment de son usage; troisièmement à risquer de prêter à l'instrument des propriétés qui sont propres à ceux qui en font usage - comme si l'on attribuait à la hache elle-même le pouvoir d'abattre les arbres. 4. Pour l'essentiel, la théorie du langage reste imprégnée de l'ancienne conception de la représentation. Malgré l'entreprise dévastatrice de Wittgenstein, le langage reste fondamentalement conçu comme un instrument de représentation et de transmission d'information. Le langage, écrit Michel Foucault, finit par n'avoir «plus d'autre lieu que la représentation, ni d'autre valeur qu'en elle16»,il désigne la réalité mais il n'y habite pas, il n'est pas action concrète mais signe conventionnel. Chez Dan Sperber et Deirdre Wilson17ou Anne Reboul et Jacques Moeschler18, on voit même la théorie succomber à des sirènes cognitivistes héritières d'un idéalisme qu'on croyait démodé. Selon ces auteurs, en effet, les êtres humains sont avant tout des systèmes cognitifs dont le but est de se construire une représentation du monde19et ils se parlent pour augmenter leur stock de connaissan13

ces20.Dans un ouvrage récent21,Dan Sperber invite les sciences sociales à reconcevoir le monde humain comme un univers de représentations mentales - idées, croyances, intentions, préférences -, certaines se transformant en représentations publiques et passant d'un individu à l'autre, subissant des mutations et contaminant des populations entières. La théorie de la culture devient une «épidémiologie des représentations» et le monde social finit par se réduire à l'univers éthéré des échanges symboliques. La dématérialisation de l'interaction sociale est ici à son comble, elle consiste d'une
part

à séparerla pensée du langageet d'autre part à réduire le langage à la

représentation en le séparant de l'action concrète. Ces deux séparations, Karl Marx, dans ses meilleurs textes, les dénonçait déjà. Le langage est la réalité immédiate de la pensée, afflrme-t-il ainsi dans l'Idéologie allemande22:«Dès l'origine, l' «esprit» est frappé par la malédiction d'être «entaché» de la matière, qui emprunte ici la forme de couches d'air agitées, de sons, bref la forme du langage23».Ni les idées, ni le langage ne forment un royaume indépendant. Dans le précepte célèbre: l'être social détermine la conscience, il est hors de doute que le langage se place du côté de l'être social, qu'il est immergé dans la vie concrète et qu'il émane du commerce des hommes. C'est pure illusion de «magister professoral» que de croire que les rapports de l'homme à la nature sont d'abord théoriques avant d'être pratiques24.L'homme, comme tout animal, commence par chasser, cueillir, se nourrir, etc., c'est-à-dire par se comporter activement dans son environnement avant de chercher à le représenter. Le langage, pas plus que les autres modes de communication, ne sert à représenter les «faits psychiques» ou les «faits réels», il sert à les construire dans la perspective d'une coopération sociale. En me démarquant nettement de la pragmatique du langage ou de la psychologie lorsqu'elles inscrivent leurs travaux dans le courant cognitiviste,je n'entends nullement nier l'indéniable: que toute action, toute pensée, toute émotion est un événement neurobiologique. Ce que je conteste, c'est la triple réduction qui préside à cette conception de l'esprit: réduction du langage à sa fonction représentationnelle; réduction de la cognition à des repr6sentations et des opérations sur les représentations; réduction de l'interaction verbale à un échange de représentations par la médiation d'un code. On voit aujourd'hui des neurobiologistes introduire sans précaution ce concept de représentation pourtant si lourd d'une épistémologie implicite dans une théorie de l'esprit/cerveau qu'ils supposent purement naturaliste25.De Descartes à Kant en passant par l'empirisme anglais, c'est toujours la même idée d'un tableau dans l'esprit, d'une réplique mentale des réalités extérieures. On se délivre malaisément d'un tel héritage: si prompts à rejeter -légitimement-

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le dualisme cartésien du cerveau et de l'esprit, les neurobiologistes le réintroduisent subrepticement dans le champ neuronal sous la forme de représentations cérébrales. Il est vrai, certains cherchent à se prémunir contre la fiction de l' œil intérieur qui contemple les images du monde à la manière dont l' œil réel contemple le monde réel en proposant par exemple le concept de représentation neuronale «a-modale», c'est-à-dire étrangère à l'un quelconque des cinq sens. Mais à quoi bon parler de «représentation» dans ce cas? E~qu'apporte ce concept par rapport à celui de «connaissance», de «savoir», de «capacité» ou de «compétence»? Ce qui fait problème ici, c'est la tendance à postuler un œil intérieur avant la vision, un langage privé avant le langage public, une représentation de l'action avant l'action, c'est l'anthropomorphisme qui consiste à loger dans l'esprit de l'homme, pour expliquer ses perceptions, ses paroles et ses actions, l'une ou l'autre version de «cet homuncule si souvent supposé, comme disait Valéry, dans la grossière imagination que nous nous faisons de la connaissance26». On s'imagine que toute action, toute production humaine résulte forcément d'une représentation mentale de cette action, cette production, tout juste comme le poisson que le pêcheur vient de sortir de l'eau existait déjà sous cette même forme alors qu'il nageait, invisible et silencieux, sous la surface opaque de l'eau. L'expression est ici conçue comme «traduction», «objectivation» ou «extériorisation» de contenus mentaux et non comme formation des paroles, des pensées et des émotions. En substance, l'erreur est toujours la même, elle consiste à concevoir la vie mentale par analogie à la vie concrète. La carte géographique, par exemple, devient le prototype des représentations mentales de l' espa~e. De même que la construction d'une maison est précédée de la réalisation d'un plan qui représente la maison à construire, de même on imagine que toute action est forcément précédée d'une représentation mentale de l'action. Mais cette analogie est inappropriée : le plan de la maison est ni plus ni moins concret et fabriqué que la maison elle-même. Les êtres humains fabriquent des plans de maisons comme ils fabriquent des maisons, je veux dire que la
représentation est ici

- et je

prétends

qu'elle

est toujours

- une

action

à part

entière, une action qui vise à orienter d'autres actions par l'évocation d'une situation encore virtuelle. Une théorie de la représentation fait partie intégrante d'une théorie de l'action sociale. Pierre Bourdieu l'a bien montré: on agit sur le réel en agissant sur la représentation du réel, il suit que nous devons inclure la réalité de la représentation dans notre représentation de la réalité. La représentation mentale est fréquemment conçue par analogie aux
représentations picturales ou topologiques

- et dans

ce cas, plutôt

aux pho-

15

tographies, aux tableaux réalistes ou aux cartes routières qu'à la peinture non figurative. Le concept est alors imprégné de cette métaphore oculaire dont Rorty a retracé les manifestations dans L'homme spéculaire27.Elle est aussi parfois conçue par analogie aux représentations langagières, et dans ce cas, plutôt aux discours scientifiques ou aux récits véridiques plutôt qu'aux poèmes surréalistes. Le concept incorpore alors des normes sociales qui sont propres à certaines catégories de discours: la forme propositionneIle, la vérité comme correspondance aux faits, la logique. Des normes que l'être humain, au cours de son histoire récente, a développé péniblement et dont l'usage demeure spécifique à certaines formes de vie sont absolutisées et mentalisées pour devenir les principes naturels de toute cognition. Comme si notre civilisation, dans ses institutions les plus emblématiques - l'art, la logique, la science -, avait fini par révéler la vraie nature de l'homme. Telle serait la fin véritable de l'Histoire: la transmutation du social contingent en nature immuable. Voyez à cet égard l'invraisemblable discussion sur le «mentalais» et l'innéisme des concepts28.Puisqu'à l'évidence, plusieurs individus peuvent exprimer la même idée dans des langues différentes, on devrait donc suivre Jerry Fodor dans l'assomption d'un langage mental universel: le langage de la pensée, le «mentalais»29.Et puisqu'il Ya davantage dans les concepts que ce que nous pouvons acquérir par l'expérience, on doit supposer que les concepts sont innés, «pré-câblés» dans le cerveau en sorte que nous n'en faisons pas l'acquisition en apprenant notre langue maternelle: le temps, l'espace, la force, le nombre, la beauté, l'altruisme, le moi,... tout semble aujourd'hui près d'être arraché à la culture et replanté dans les neurones sous la forme d'une programmation naturelle, d'un ensemble de concepts abstraits, de représentations cérébrales qui nous permettent par exemple de structurer l'information qui nous vient du monde. Dans ce cul-de-sac viennent s'enfermer des théoriciens prisonniers de leurs déductions et qui répugnent à remettre en cause l'épistémologie de la représentation à laquelle ils puisent l'essentiel de leurs prémisses... 5. Pour finir, la théorie du langage reste marquée par la tentation d'aller chercher dans les énoncés ce qui appartient à la situation de communication, de leur prêter une force qui provient des rapports sociaux et donc «de séparer, comme dit Bourdieu, l'instrument linguistique de ses conditions sociales de production et d'utilisation30». La croyance reste ancrée que la signification d'un message appartient au champ linguistique31, qu'elle est une propriété des énoncés eux-mêmes. Les êtres humains, dans cette perspective, se comprennent pour autant qu'ils comprennent les énoncés qu'ils profèrent; ce qu'ils expriment se réduit à ce que veulent dire ces énoncés.

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George Lakoff et Mark Johnson32qualifient d' «objectiviste» cette conception suivant laquelle ce que signifient les phrases dépend des phrases ellesmêmes, non de l'usage qu'en font les agents sociaux. Même prononcée par un perroquet ou débitée par un ordinateur, la phrase «le chat est sur le paillasson» possèderait ainsi une signification objective. En-deçà des intentions qui motivent son émission et de l'interaction à laquelle elle contribue, il existerait quelque chose comme un noyau dur, une signification pure qui tiendrait à son contenu de vérité, à ce à quoi la phrase fait référence. A l'extrême de l'illusion, la signification est réifiée. Littérale ou métaphorique, elle habite l'énoncé même, comme une lumière prête à jaillir, un fantôme abstrait qui palpite au cœur des mots, tantôt s'offrant, tantôt se dérobant au lecteur ou l'auditeur. Elle est déposée, contenue dans le texte, portée, transportée par lui, quelquefois sur des millénaires, attendant son Champollion comme l'Amérique son Colomb. Elle est cet objet invisible et familier, susceptible de circuler dans l'espace et le temps, et qu'on peut «saisir», «découvrir», «viser» à la manière d'un objet réel. Comme si ce n'était pas assez de vivre parmi les hommes, les animaux, les arbres, les automobiles, comme s'il nous fallait un supplément d'ontologie. Pour de nombreux courants, il est vrai, ce genre de conceptions semble aujourd'hui bel et bien dépassée: Wittgenstein et Austin sont passés par là. L'illusion demeure pourtant tenace d'une sémantique distincte de la pragmatique, d'une signification objective, propre à la phrase, et indépendante de l'usage qu'en font les hommes dans leur commerce, d'un pouvoir des mots distinct du pouvoir de celui qui les prononce. La mystique du texte vivant, dépositaire du sens, ressurgit sans cesse comme la tournure spontanée de notre esprit. On semble ne pouvoir se résoudre à admettre une bonne fois que la suite des mots: «le chat est sur le paillasson» ou «le roi de France est chauve» ne veut rien dire hors de l'interlocution; que la phrase ne contient pas plus sa signification qu'un marteau ne contient son usage; que même la signification la plus littérale s'obtient en replaçant tacitement, inconsciemment, la phrase dans un contexte interlocutif. Notre esprit est simplement incapable de considérer de tels énoncés sans évoquer

- ou

moins

que ça : sans se disposer à évoquer -l'usage potentiel de ces énoncés. L'illusion du pouvoir des mots me paraît trouver sa source dans l'erreur suivante: lorsque nous disons quelque chose à quelqu'un, nous nous avisons mal, ordinairement, de tout ce que nous accomplissons tacitement tout en parlant et des conditions sociales qui déterminent et rendent possible cet échange. La construction des phrases et l'effet qu'à travers elles nous recherchons constituent les principales incertitudes qui focalisent notre attention. Tout le reste, les circonstances et les positions, l'ensemble des 17

opérations de phonation, d'intonation, d'expression physionomique et gestuelle, de perception et de catégorisation d'autrui, d'attribution de connaissances partagées, de définition de la situation, de contrôle de soi s'opèrent de façon essentiellement irréfléchie, en sorte que nous avons tendance à attribuer au seul élément linguistique les propriétés qui trouvent en fait leur source dans l'interaction sociale. Le juridisme offre une bonne illustration de cette erreur fréquente. Il consiste à doter en propre la règle formelle d'une force contraignante, comme si des phrases sur du papier, même rassemblées dans un livre intitulé «code civil», pouvaient, par elles-mêmes, commander qui que ce soit. Un peu plus et l'on finit par s'extasier devant le pouvoir des mots en passant sous silence les rapports de domination, le rôle des appareils administratifs et judiciaires, les processus éducatifs et finalement les normes, les habitudes et les sanctions sociales qui font que la majorité des gens respectent spontanément ou délibérément les principes du code civil le plus souvent sans même s'y référer. Le juridisme commet - au moins - deux erreurs fondamentales. La première consiste à passer sans médiation de la règle écrite à ce qu'elle prescrit ou interdit, en négligeant son interprétation. Comme le rappelle Wittgenstein, «il y a un abîme entre l'ordre donné et son exécution. Il doit être comblé par la compréhension33». La deuxième consiste à tenir pour évidente, automatique, la force contraignante de la loi, en ignorant les

-

rapports

sociaux

au sein desquels

et par lesquels,

les références

à la loi

-

non la loi elle-même -légitiment l'obligation et la sanction34et les processus par lesquels opère cette légitimation. Au stade, des supporters en viennent parfois aux mains parce que l'un d'eux a «profané» le drapeau brandi par les supporters de l'équipe adverse. Que dirait-on d'un sociologue qui, cherchant les causes de ces débordements, négligerait les protagonistes pour se consacrer à l'examen minutieux du seul drapeau? C'est d'une méprise analogue que procède la réduction du message à l'énoncé. Pour une part essentielle, la théorie du langage est fondée sur l'étude de l'énoncé. Les détracteurs d'une telle perspective3Sont raison de s'exclamer: où a-t-on vu un énoncé isolé? Un énoncé, disent-ils, n'est jamais que le segment d'un discours, un maillon dans une chaîne parlée, dialogique ou monologique. Il me semble qu'on peut être plus incisif encore: où a-t-on vu un énoncé distinct de son énonciation? Comment justifier pareil objet? Suivant l'acception classique, une phrase - ou «proposition» - est une entité
linguistique abstraite et isolée, indépendante des locuteurs, identique à ellemême à travers ses diverses occurrences. Abstraite de l'énonciation, la phrase semble exister indépendamment de son énonciation comme un outil de l'usage de cet outil. L'énoncé est alors la phrase prononcée par un locuteur,

18

à laquelle est rendue la matérialité sonore, le caractère d'événement empirique, il est «l'occurrence particulière, unique, produite par la réalisation concrète de la phrase dans une énonciation36».L'énoncé est produit par le locuteur. Quant à l'énonciation, elle est l'acte de production de cet énoncé, dans son contexte propre. L'énoncé est le résultat de l'énonciation, il s'oppose à celle-ci comme le produit à l'acte de production. Or, dans le cas de la parole, comment distinguer production et produit? Partons d'un message non verbal, un sourire par exemple. L'acte de sourire, chacun en conviendra, est le sourire. Nulle distinction n'est possible ici entre l'acte de production et le produit: le message est le comportement. Et pour quelle raison cette distinction serait-elle plus légitime dans le cas d'une émission sonore? Un énoncé est une énonciation, c'est-à-dire un comportement dans une interaction. La distinction de l'énoncé et de l' énonciation ne poursuit, semble-t-il, qu'un seul but: sauver la phrase comme être doué de signification. Et qu'est-ce, décidément, qu'une phrase? Comment construit-on pareil objet? Par une confusion de l'énonciation et de sa trace écrite. De fait, cet élément linguistique pur qu'est la phrase dotée de signification n'est clairement reconnaissable, n'est même pensable que lorsqu'elle est écrite. En l'absence d'écriture, l'homme n'efttjamais pu forger pareille représentation du langage, les mots ne se fussent aussi clairement dissociés de leur usage. C'est l'écriture qui ouvre à la matérialisation et la transmission des messages par-delà les limites spatiales et temporelles de la co-présence37. C'est l'écriture qui pousse à dépouiller les énonciateurs de la signification pour la loger dans la phrase elle-même, inspirant donc l'illusion mystique de l'extériorité de la signification38.C'est l'écriture, en d'autres termes, qui permet de distinguer l'acte de production et le produit dans la mesure où la trace écrite survit à l'acte qui l'a produit et se fige dans une matérialité contraignante. De cette trace, il est possible, pour qui maîtrise la lecture, de remonter à l'énonciation originaire comme il est possible de remonter des traces de pas dans le sable au promeneur qui les a imprimées. Mais on ne saurait pas plus réduire l'énonciation à sa forme écrite que la marche à la trace des pas. Partir de la phrase - ou de l'énoncé qui en dérive logiquement -, c'est partir de l'écriture pour analyserl'interaction verbale, c'est-à-dire partir d'une technique qui lui fut étrangère pendant l'essentiel de son histoire. Cela revient à supposer que l'écriture, loin d'en être le symbole contingent, révèle la nature profonde du langage. La diversité des systèmes d'écriture me paraît exclure cette hypothèse. Une phrase, dit John Searle39 n'est autre qu'une possibilité permanente d'accomplir l'acte correspondant à son énonciation. Dans cet ouvrage, je me propose de suivre le fil rouge d'une thèse 19

générale sur la communication et le langage. Cette thèse s'énonce très simplement : tout message, et notamment toute énonciation, est un comportement social, et en tant que tel, un fragment d'interaction. Je me propose d'explorer les conséquences d'une telle position et de montrer qu'il est possible de penser systématiquement la communication et le langage en termes de comportements sociaux sans proscrire la subjectivité, l'intentionnalité, l'émotion et la pensée, donc en évitant les écueils du behaviorisme. C'est par notre corps que nous communiquons avec les autres et c'est par notre corps que les autres nous affectent. Une société est un ensemble de corps communicatifs, pour reprendre une expression de John O'Nei1l40. La communication est la matière même de l'interaction, par suite le principe de la vie sociale. Plus complexes les formes de vie sociale, plus élaborés les modes de communication. Dès sa naissance, le nounisson entre dans des échanges avec sa mère d'abord, avec son entourage, son groupe social, ensuite, qui vont le construire progressivement comme être humain socialisé, doté d'un langage articulé et de moyens de représentation symbolique, d'une capacité de pensée et de raisonnement, d'une individualité propre, d'une autonomie, d'une conscience de soi. Dans toute théorie de la communication et du langage, c'est ni plus ni moins l'être de l'homme qui se trouve, explicitement ou non, mis en question et par exemple sa différence d'avec l'animal, l'interaction du biologique et du social, le rôle de l'intentionnalité dans l'activité mentale,l'aptitude à former des représentations,... A mon sens, une théorie de la communication doit satisfaire deux conditions fondamentales. Premièrement, il importe de reconnaître que tout n'est pas langage dans la communication. En réduisant celle-ci à la seule interaction verbale, on se prive de comprendre comment communiquent les animaux, les jeunes enfants et souvent leurs aînés. On se prive aussi de comprendre comment le langage, par un long processus de conventionnalisation des comportements expressifs, a pu émerger des échanges pré-linguistiques, dans lesquels il conserve d'ailleurs un nécessaire ancrage. Le langage, je le répète, ne recouvre pas un ensemble de signes mais un ensemble de comportements expressifs: des comportements qui incluent l'émission de certains sons en réaction à des situations vécues et qui visent à exercer une influence sur les partenaires de l'interaction, notamment en suscitant chez ces derniers l' évocation d'objets étrangers à l'actualité du champ perceptif. Deuxièmement, si, comme le soutiennent des auteurs comme Charles Sanders Peirce, George Herbert Mead, Mikhail Bakhtine ou Norbert Elias, le langage et l'interaction président au développement de la pensée, de l'imagination, de la conscience de soi, il ne saurait être question de placer au

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départ de la communication ce qui est son aboutissement et d'imaginer un sujet-émetteur déjà constitué, conscient de lui-même, enfermé dans ses émotions et ses pensées, et qui, choisissant d'entrouvrir un instant la porte de son intériorité, traduit la pensée qu'il veut transmettre suivant un certain code (par exemple la langue française), pour en faire un message (une lettre) qu'il adresse à son récepteur au travers d'un canal (la poste), le récepteur «décodant» le message pour reconstituer l'idée qu'il contient. Il faut déjà le langage pour former une pensée! La pensée ne précède pas le signe, elle est langage et dialogue intérieur, donc rapport à l'autre. L'enfant apprend à penser lorsqu'il apprend à parler. Privé de tout langage, il n'atteindrait pas fOt-ce un niveau élémentaire de pensée. L'interaction verbale est au fondement de l'activité mentale. La tradition de l' homo clausus tend à situer l'essentiel du poids causal au niveau des individus plutôt qu'au niveau des relations humaines et du contexte41. Elle porte à se représenter la vie humaine comme si elle était composée de deux univers séparés: la vie intérieure, mentale, psychique, subjecti ve; et la vie extérieure: les êtres et les choses, les contraintes matérielles, la vie sociale. Et en posant que le social est extérieur et contraignant, elle nie ce fait élémentaire que tout être humain existe fondamentalement, jusqu'au tréfonds de son intimité, dans son rapport à autrui et sa position dans le champ social. Marx qualifiait ironiquement de «robinsonnades» ces conceptions qui partent de l'individu isolé pour expliquer la formation des gro.upes sociaux. Il n'y a pas l'être humain d'un côté et la société de l'autre, l'être humain est social de part en part. Le très jeune enfant participe déjà à des formes de vie sociale complexes avant même de se reconnaître comme un être doué de conscience, possesseur d'une individualité. Et c'est dans la vie sociale, par la médiation du langage, qu'il accède à la conscience de soi. Dans la suite, je cherche à montrer en quoi une telle perspective conduit nécessairement à reformuler certaines conceptions traditionnelles, notamment celle du sens et de la signification, celle de l'expression et de la représentation, celle du code et du signe. Pour ce faire, je distingue divers types d'interaction sociale en partant de coordinations élémentaires fondées sur la seule compréhension des actions d'autrui, en l'absence de toute communication. Je propose alors une conception de l'action, du sens et de l' empathie préalables au langage et à la représentation. Je montre en particulier comment les messages expressifs non verbaux surgissent spontanément des activités tacites par la mobilisation intentionnelle des ressources de sens dans l'interaction. J'aborde ensuite la question difficile de la sociogenèse du langage, la
décrivant non comme l'invention d'un code spécifique

-

à mon sens, le

21

langage n'est pas un code - mais comme l'apparition d'éléments sonores conventionnels accompagnant les interactions expressives non verbales. Ce détour par le problème de l'origine du langage m'expose, j'en suis conscient, à des malentendus: certains y chercheront les éléments d'une théorie substantielle de l'origine, ce qui n'est pas l'objectif de cet ouvrage. J'utilise cette voie d'entrée comme une stratégie heuristique et un procédé d'exposition des arguments afin de mettre en évidence la nature pratico-sociale du langage, de marquer la frontière entre la communication non verbale et la communication verbale et de montrer la dépendance profonde de la seconde à la première. Dans un premier temps, le langage reste pure expression: il ne sert qu'à manifester des intentions à autrui par des expressions affectives associées à des illocutions. Des injonctions comme «va-t-en!» «recule!» ou «alerte!» ne représentent rien, elles se bornent à provoquer des réactions sociales. En accédant à la représentation verbale, l'être humain développe cette faculté simplement prodigieuse d'intégrer des objets absents dans la vie sociale. C'est le langage, en effet, qui nous permet de susciter volontairement chez nos partenaires l'évocation d'êtres et de choses étrangers à notre champ perceptif - étrangers parce que passés, futurs, possibles, fictifs, etc. Cette propriété fondamentale du langage, on la mentionne trop souvent comme une évidence sans toujours s'aviser qu'elle est au fondement même de notre condition humaine. J'en fais quant à moi le problème central à résoudre, la grande bifurcation dans l'histoire de l'humanité, d'où découlent par exemple l'individualisation des êtres et des choses, l'apparition de la syntaxe, de la narration et de l' iconicité. On devine alors le renversement conceptuel: la représentation verbale précède et conditionne la représentation mentale, loin d'en résulter. La pensée tout entière est un dialogue intériorisé, elle se déploie dans un horizon social comme dit Bakhtine. C'est donc une autre thèse au fondement de cet ouvrage: la sphère de la pensée ne se distingue pas de la sphère de la communication comme un espace abstrait d'un espace concret mais comme une intention d'agir de l'action effective. En un mot, nos pensées sont des intentions d'énoncer à l'adresse d'interlocuteurs potentiels; une théorie de la pensée fait partie d'une théorie des intentions expressives. Dans un dernier chapitre, j'applique ces raisonnements à cet objet socialement construit et profondément langagier, instable mais vital, étranger au champ perceptif et pourtant si familier, qu'est le moi. Je montre qu'il est possible de concevoir la rétlexivité - le rapport à soi - selon deux modes fondamentaux: le fait de parler à soi et le fait de parler de soi, ces deux modes se comprenant comme des formes mentalisées, respectivement, de
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l'adresse à autrui et de l'évocation avec autrui d'un tiers absent. On le voit, le parcours est vaste même si les thèses qui l'orientent sont finalement peu nombreuses; il croise en tout cas nombre de théories - théories du sujet, de la représentation, du message, du signe,... Ecartant toute prétention encyclopédique, je choisis de ne présenter de ces conceptions que le minimum nécessaire à l'explicitation de mon propre point de vue. Ce faisant, j'ai conscience de commettre une double injustice. Une injustice vis-à-vis de théories trop rapidement expédiées et qui sont plus pches et plus fécondes que je ne le laisse entendre. Mon propos n'est pas de soumettre à la critique des auteurs, seulement des points de vue, et uniquement dans la mesure où cette critique me permet de clarifier ma propre argumentation. C'est sur la cohérence de cette argumentation que je demande au lecteur de me juger. Une seconde injustice en raison des dettes intellectuelles que j' omettrai d'acquitter. Vient un temps où le chercheur se trouve incapable de démêler, dans la théorie qu'il a laborieusement bricolée, son apport propre et la somme des influences qui ont fini par façonner ses raisonnements familiers au point de lui faire croire qu'il innove lorsqu'il ne fait que reformuler. D'avance, j'implore la compréhension du lecteur s'il vient à surprendre de tels défauts de vigilance.

Notes
Voir notamment: N. ELIAS, Qu'est-ce que la sociologie? Pandora, 1981 (trad. fr.); La société des individus, Paris, Fayard, 1991 (trad. fr.); Engagement et distanciation, Paris, Fayard, 1993 (trad. fr.); Norbert Elias par lui-meme, Paris, Fayard, 1991 (trad. fr.). 2 Les «monades», dans la philosophie de Leibnitz, sont des substances simples, unitaires, extérieures les unes aux autres, et qui sont les atomes, les éléments véritables de toute composition. Voir par exemple : P. WATZLAWICK,J. HELMICKBEAVIN &D.D. JACKSON, Une logique de la communication, Paris, Ed. du Seuil, Paris, 1972 (trad. fr.); P. WATZLAWICK, Les cheveux du baron de MUnchhausen, Paris, Ed. du Seuil, 1991 (trad.

fr.).
Pour une introduction aux sciences cognitives, voir H. GARDNER, Science. A History of the Cognitive Revolution, BasicBooks, 1987. 4 Cf. R. RORTY, L'Homme spéculaire, The Minds New

Paris, Ed. du Seuil, 1990 (trad. fr.); Contingence,

23

ironie et solidarité, Paris, Armand Colin, 1993 (trad. fr.); L'espoir au lieu du savoir, Paris, Albin Michel, 1995 (trad. fr.). M. MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p.

209.
M. BAKHTINE, (trad. fr.), p. 30. Le marxisme et la philosophie du langage, Paris, Ed. de Minuit, 1977

J.R. SEARLE, La construction

de la réalité sociale, Paris, Gallimard,

1998 (trad. fr.). La prag-

Pour une introduction à la pragmatique, voir: A. REBOUL matique aujourd'hui, Paris, Ed. du Seuil, 1998. Cf. M. BEAKEN, The Making oflAnguage, 10 E. SAPIR, Linguistique, Paris, Gallimard,

& J. MOESCHLER,

Edinburgh, Edinburgh University Press, 1996. 1968 (trad. fr.). Paris, Ed. Deno~l, 1969 (trad. fr.). n04, 1973, pp. 328-350.

11 B.L. WHORF, Linguistique 12

et anthropologie,

Cf. E. ROSCH, «Natural Categories»,

Cognitive Psychology,

13 R. RORTY, L'espoir au lieu du savoir, op. cit., p. 59. 14 IS Ibid., p. 75. D. SPERBER & D. WILSON, Minuit, 1989 (trad. fr.). M. FOUCAULT, D. SPERBER A. REBOUL Ibid, p. 82. Ibid., p. 69. D. SPERBER, lA contagion des idées, Paris, Ed. Odile Jacob, 1996. in : Œuvres, t. III, Paris, Gallimard, 1982 (trad. fr.), p. lA pertinence. Communication et cognition, Paris, Ed. de

16 17 18 19 20 21 22

Les mots et les choses, Paris, Gallimard, op. cit. op. cir.

1966, p. 93.

& D. WILSON,

& 1. MOESCHLER,

K. MARX, Idéologie 1324. Ibid., p. 1061.

allemande,

23 24

Voir les Notes marginales sur le «Traité d'Economie politique d'Adolph Wagner» reprises dans le deuxième livre du Capital, Paris, Ed. Sociales, 1977 (trad. fr.). Illustratifs sont à cet égard les entretiens auxquels Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur se sont récemment livrés (Cf. Ce qui nous fait penser. LA nature et la règle, Paris, Ed. Odile Jacob, 1998). Malgré les mises en question répétées de Paul Ricœur, on voit Jean-Pierre Changeux revenir encore et toujours sur l'idée de «représentations», d' «images» ou d' «inscriptions» neuronales dans un dialogue de sourds révélateur d'une forte tension paradigmatique. P. VALERY, Monsieur R. RORTY, op. cÎt. Cf. A. REBOUL & 1. MOESCHLER, op. cif. Teste, Paris, Gallimard, 1946, p. 78.

2S

26 27 28

24

29

J.A. FODOR, The lAnguage ofThought, New York, Thomas Y. Crowell, 1975; Concepts.
When Cognitive Science Went Wrong, Oxford, Clarendon Press, 1998; St. PINKER, tinct du langage, Paris, Ed. Odile Jacob, 1999 (trad. fr.). L'ins-

30

P. BOURDIEU, Ce que parler veut dire. L'économie Fayard, 1982, p.9.

des échanges

linguistiques,

Paris,

31

Ou, plus généralement, au champ sémiotique, lequel englobe traditionnellement, outre la langue, les autres systèmes de signes: signes mathématiques, alphabet Morse, langage informatique, code de la circulation automobile, etc. G. LAKOFF & M. JOHNSON, Minuit, 1985 (trad. fr.). L. WITTGENSTEIN, 431. Les métaphores dans la vie quotidienne, Paris, Ed. de

32

33

Investigations

philosophiques,

Paris, Gallimard,

1961 (trad. fr.), ~ Choses

34

Le point est souligné avec force par P. BOURDIEU, dites, Paris, Ed. de Minuit, 1987, p.94. Voir par exemple France, 1992. R. ELUERD, M. MEYER, lAngage

notamment

dans l'ouvrage:

35

et littérature,

Paris, Presses Universitaires

de

36 37

lA pragmatique

linguistique,

Paris, Ed. Fernand Nathan,

1985, p. 97.

Sur les effets cognitifs et sociaux de l'écriture, voir en particulier les travaux de Jack GOODY: La raison graphique, Paris, Ed. de Minuit, 1979 (trad. fr.); La logique de l'écriture, Paris, Armand Colin, 1986 (trad. fr.). La même dépendance à l'écriture s'observe dans la plupart des théories évoquant un soidisant «langage de la pensée». Comme l'écrit Daniel Dennett: «L'essentiel de ce qui a été écrit sur les possibilités d'un <<langage de la pensée» comme un médium des opérations cognitives présuppose que nous pensons à un langage écrit de la pensée» (D. DENNETT, Kinds ofMinds. Towards an Understanding ofConsciousness, Londres, Phoenix, 1996, p.

38

194). 39 J.R. SEARLE, Pour réitérer
1991 (trad. fr.). les différences. Réponse

à Derrida, Combas, Ed. de l'éclat,
politique et sociologie com-

40 J. O'NEILL, Le corps communicatif.
municatives, 41

Etudes en philosophie,

Paris,MéridiensKlincksieck,1995(trad.fr.).

De nombreux travaux de psychologie sociale analysent cette tendance. Voir par exemple: J.-L. BEAUVOIS, Traité de la servitude libérale. Analyse de la soumission, Paris, Dunod, 1994.

25

CHAPITRE
Le champ

I

de la communication

IntroductIon
Une théorie construit l'objet dont elle rend compte, elle n'est pas un discours à propos d'un donné empirique mais une certaine façon de concevoir ce qu'on observe et d'observer ce qu'on conçoit. En ce sens, définir l'objet, circonscrire son champ, c'est déjà théoriser, prendre position, adopter ou rejeter. Les définitions sont l'aboutissement d'une recherche autant qu'un point de départ. Reste qu'il faut s'entendre pour parler, se fonder sur un minimum de positions partagées, et cette condition est particulièrement exigeante dans un domaine aussi foisonnant, désordonné, que celui de la communication. Information et communication, médium et message, compréhension et décodage, signe et symbole, sens et signification: les termes sont usuels et cependant nulle convention d'usage n'autorise à les intégrer sans préalable dans un discours théorique. A peine d'ajouter à la confusion, il nous faut définir les termes. Le domaine regorge de propositions qu'on répète presque machinalement sans nécessairement bien les comprendre: qu'il est impossible de ne pas communiquer, que le langage est un code, qu'un message est porteur de sens, que toute interaction humaine est symbolique, etc. L'évidence d'une proposition n'est souvent que la familiarité où nous sommes de certains jeux de langage; elle ne prouve pas que nous sachions avec précision à quoi cette proposition fait référence.

S'il faut s'entendre pour parler, il faut aussi parler pour s'entendre, c'est-à-dire puiser d'entrée de jeu dans l'étonnant réservoir lexical, sans cesse augmenté, des trouvailles de la philosophie, la linguistique, la sémiotique, la pragmatique, l' interactionnisme symbolique, l' ethnométhodologie, l'analyse dramaturgique, l'école de Palo Alto,... Chaque terme qu'on est tenté d'utiliser est lourd, inévitablement, des usages propres à plusieurs systèmes de pensée et les malentendus sont difficiles à éviter. Je prie donc mon lecteur de prêter moins d'attention aux emprunts lexicaux qu'aux raisonnements qui les intègrent et je sollicite sa patience dans la mesure où ce chapitre introductif mobilise d'emblée, sans bien les expliciter, des concepts aussi épineux que ceux de «message», d'»expressivité» ou 'de «représentation».

Seul m'importe ici de circonscrire un champ et d'esquisser les grandes lignes d'un modèle. Les choses, je l'espère, s'éclairciront au fil des chapitres.
Qu'est-ce

'

que communiquer?

Toute communication est une interaction; il en résulte qu'une théorie de la communication s'inscrit nécessairement dans une théorie de l' interaction sociale. Tel est le fil conducteur de cet ouvrage. Suivant cette perspective, la communication, qu'elle soit verbale ou non verbale, recouvre les divers usages de l'intercompréhension intentionnelle dans les échanges sociaux. L'adjectif «intentionnel» n'est pas synonyme de volontaire ou de rationnel, il indique seulement que la communication co~mence, non point sitôt que des agents sociaux se comprennent les uns les autres, mais lorsqu'ils se mettent à agir pour se faire comprendre dans la perspective d'une activité commune. Non seulement les agents sociaux, en s'échangeant des messages, agissent les uns sur les autres, mais ces messages eux-mêmes sont des comportements d'un genre particulier: des comportements expressifs ou des expressions G'utiliserai les deux termes indifféremment). Un comportement expressif est la manifestation à autrui d'une disposition affective et pratique; ainsi l'adoption d'une posture ouvertement menaçante exprime-t-illa colère de l'émetteur et sa disposition à agresser son vis-àvis. Ce comportement expressif s'inscrit lui-même dans une interaction sociale, où il sert à provoquer une réaction déterminée du partenaire, par exemple sa fuite ou sa soumission. On peut distinguer à cet égard l'action directe sur la réaction d'autrui, lorsque l'émetteur tente explicitement d' obtenir une réaction déterminée du récepteur, par exemple par une menace ou un ordre; et l'action indirecte lorsqu'il se contente d'influencer ses dispositions cognitives et affectives en sorte d'accroître les chances que le récepteur, dans la suite, agisse conformément aux attentes de l'émetteur (par exem-

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