L'HOMME PREHISTORIQUE

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A travers des exemples - pris à des époques variées comme à des domaines différents -, ce sont quatorze auteurs venant d'horizons divers qui nous apprennent comment les idées préconçues, les querelles d'écoles, la situation socio-politique, les revendications identitaires ou nationalistes, les convictions philosophiques, l'inspiration artistique, comme l'évolutionnisme ou le sexisme, interviennent dans la reconstitution de la préhistoire de l'humanité.
Publié le : samedi 1 avril 2000
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EAN13 : 9782296409644
Nombre de pages : 296
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Sur la couverture: illustration de A. Calbet pour Nomaï. Amours lacustres de J.H. Rosny (1897) : «. . et il leur vint, obscure mais profonde, l'intuition de la future caresse de l'Amour, le pressentiment du baiser ».

~ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9026-3

L'HOMME PRÉHISTORIQUE

Images et imaginaire

Collection «Histoire des Sciences Humaines»
dirigée par Claude BLANCKAERT Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés postindustrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine expansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, ses animateurs feront prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique.

Dans la même collection L. Mucchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, 1994. J. Schlanger, Les métaphores de l'organisme, 1995. A.-M. Drouin-Hans, La communication non-verbale avant la lettre, 1995. S.-A. Leterrier, L'institution des sciences morales, 1795-1850, 1995. M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.), La sociologie et sa méthode, 1995. C. Blanckaert (dir.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVllle-XXes.), 1996. L. Marco (dir.), Les revues d'économie politique en France. Genèse et actualité (1751-1994), 1996. P. Riviale, Un siècle d'archéologie française au Pérou (1821-1914),1996. M.-C. Robie et alii, Géographes face au monde. L'union géographique internationale et les congrès internationaux de géographie, 1996. P. Pedder, La géographie de Michelet. Territoire et modèles naturels dans leJ'premières œuvres de Michelet, 1997. O. Martin, La mesure de l'esprit. Origines et développements de la psychométrie 1900-1950, 1997. N. Coye, La préhistoire en parole et en acte. Méthodes et enjeux de la pratique archéologique (1830-1950),1997. J. Carroy, N. Richard (dir.), La découverte et ses récits en sciences humaine,f, 1998. P. Rauchs, Louis II de Bavière et ses psychiatres. Les garde-fous du roi, 1998. L. Baridon, M. Guédron, COIpSet arts. Physionomies et physiologie,I' dans les arts visuels, 1999. C. Blanckaert, L. Blondiaux, L. Lot y, M. Renneville, N. Richard (dir.), L'histoire des sciences de l'homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, 1999,

Sous la direction de Albert et Jaqueline DU CROS

L'HOMME

PRÉHISTORIQUE

Images et imaginaire

Préface d'Yves COPPENS

Publié avec le concours du Groupement de Recherche du CNRS Biologie, Société et Culture

L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AV ANT

- PROPOS

L'histoire des sciences, qui permet d'analyser le corps de doctrine qui fonde les disciplines et oriente les discussions actuelles, sait combien les découvertes s'inscrivent dans un contexte temporel qui conditionne leur interprétation. nest peu de domaines de notre interrogation sur le monde qui ait suscité plus de discussions passionnées que celui des origines mêmes de l'homme. Suivant les époques, les acteurs et leurs convictions, le contexte scientifique ou sociologique, ce sont des débats passionnés autour de «l'antiquité» de l'homme, ses ancêtres, l'évolutionnisme, le polygénisme, l'acquisition des comportements humains qui animent tous les milieux de la société, du savant au profane. Les discussions ne sont pas seulement scientifiques, et l'image de l'humanité fossile a envahi tous les moyens d'expression Suscité par le Groupe de recherche du CNRS Biologie, Société et Culture, avec le soutien du Laboratoire de paléoanthropologie et de préhistoire du Collège de France, s'était précédemment tenu un colloque intitulé Images de l'homme fossile. n avait été remarquablement organisé par Pierre-Yves Demars et Jean-Jacques Hublin qu'on doit remercier et de leur efficacité et d'avoir amorcé la réalisation de cet ouvrage. En effet, ce colloque et les discussions qu'il a entraînées ont montré l'intérêt continu pour un domaine que l'historiographie actuelle ne cesse d'explorer. Nos remerciements vont aussi aux bibliothèques qui nous ont donné un accès aisé à des ouvrages peu répandus: la Bibliothèque universitaire des Lettres de Limoges et la Davis Library de l'Université de Caroline du Nord, à Chapel Hil1. Enfin, on doit à l'amabilité et à la compétence en numérisation et traitement de l'image de Danièle Fouchier - de l'équipe« Dynamique de l'évolution humaine» du CNRS -la reproduction dans ce volume de plusieurs illustrations.

PRÉFACE
Yves COPPENS

Au terme de la lecture de toutes ces extraordinaires images - une préface pour un préfacier vient toujours en dernier! - on se prend à rêver d'un musée ou d'un cédé ou d'un dévédé qui offrirait ainsi au public l'album complet des reconstitutions de chacun des hommes fossiles et de tous, réflexion sur la relativité de la Science et les limites de l'objectivité des esprits qui la font, réflexion aussi sur la puissance de l'imaginaire et les limites de l'inventivité des fictions qu'elle propose. La batterie de filtres qui se place ainsi entre l'exubérance (relative) d'une imagination et la sagesse (relative) de sa production est évidemment la cause de cette réduction en cascade de la richesse d'une pensée, canalisée par les idées du moment, de l'endroit, du créateur et de tout ce qui l'a fait. Même si le néandertal de la revue L'Illustration des premières années du siècle et celui des ouvrages d'Augusta des années 50 sont, par exemple, de purs produits de leurs auteurs, respectivement Kupka et Burian, dont on pourrait par suite retrouver sans peine les styles et les idées, ils n'en représentent pas moins des conceptions typiques de leurs époques (qu'un demi-siècle sépare) et de leur continent (et même d'une partie de celui ci, l'Europe centrale). On est en présence de la classique influence qui inconsciemment imprègne chacun. Cet ouvrage comme sa préface en sont déjà un exemple pour ceux d'il y a vingt ans, et ils le deviendront pour ceux pour lesquels dans vingt ans ils auront vingt ans. Mais quand il est question d'homme, et à plus forte raison de son origine, de son évolution, de ses racines, un prestige particulier vient s'attacher aux images. Il s'agit du prestige qui se dégage de l'histoire de l'humanité et de celui plus modeste, mais non moins réel, qui s'attache à l'histoire d'un peuple, d'un pays, d'une nation, d'une région -la notoriété en est d'ailleurs d'autant plus grande que cette histoire s'enfonce plus profondément dans un passé lointain qui ne peut être que glorieux, la gloire étant une fonction du temps. L'Éthiopie est par exemple très fière, et c'est facile à comprendre, d'être «entrée» dans le berceau de l'humanité, référence désormais très fréquemment utilisée dans les discours officiels, solennels, destinés à la promotion du pays; elle est devenue par suite très attachée aux symboles qui ont accompagné cette admission et aux images qu'on

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leur a données. Le Tchad, dont les frontières n'ont pas beaucoup d'années, a inscrit le tchadanthrope qu'Alain Froment et Yambo Onologuem font éternuer, dans sa Constitution, preuve s'il en est besoin de l'ancienneté du pays - quelle que soit l'ancienneté du fossile qui, elle, pose problème - et de la légitimité de la nation. Arrivé à une certaine taille, le mythe ne peut plus être atteint par les arguments scientifiques, écrit à juste raison Marc-Antoine Kaeser. Mais l'image peut aussi, de manière un petit peu plus provocante, voire délibérément tendancieuse. s'habiller des vêtements d'une philosophie. d'une idéologie, d'un dogme, pour la promotion, la diffusion, l'influence. Il importe st1rement peu de rencontrer au Cameroun ou au Zaïre des Vierge Marie noires, en France plus récemment, des Marianne noires; il n'est sans doute pas très grave non plus de trouver en Angleterre des zinjanthropes aux yeux bleus ou en Italie des Lucy aux tailles pincées et aux fesses rondes. Mais chacun sait que ce n'est plus la même chanson lorsque les traits de certains dérapent vers la mauvaise caricature. Analyses critiques d'œuvres de sculpteurs, de dessinateurs, de peintres, d'écrivains ou de metteurs en scène, analyses aussi d'œuvres de préhistoriens et d'historiens, ce très bel ensemble d'articles donne à la fois l'idée de la richesse du sujet et de la difficulté qu'ont eue et qu'ont encore ceux qui se sont adonnés à représenter les hommes d'avant et leurs comportements, dans l'honnêteté même s'ils surestimaient leur objectivité, comme dit Wiktor Stoczkowski - ou dans le grossissement du trait - avec la parole du savant comme caution, comme dit Noël Coye - ; des balayages diachroniques, se saisissant d'une période ou d'un homme fossile particulier. viennent compléter les réflexions de tous sur la force du passé, mais aussi son éloignement. Finalement, notre manière machinale et si horripilante de dire automatiquement en parlant des hommes fossiles, avec un air entendu et compassé, «nos lointains ancêtres », a peut être quelque chose d'intuitif! Merci à Albert et Jaqueline Ducros de m'avoir invité à ouvrir ce volume; tous ses lecteurs auront st1rement à cœur, et c'est bien ainsi, de mieux lire les préhistoriens pour mieux imaginer les préhistoriques.

INTRODUCTION

L 'homme fossile, cet inconnu
Albert et Jaqueline DUCROS

Au cours de la dernière année du XIXe siècle, des milliers de visiteurs défilent devant la statue grandeur nature de l'homme-singe, le pithécanthrope. En 1900 en effet Paris déploie l'Exposition universelle aux bords de Seine. A cette occasion - alors qu'amphithéâtres et salons retentissent des débats sur les origines de l'homme et l'évolutionnisme - est présentée cette reconstitution de l'ancêtre qui ferait la transition entre l'homme moderne et ses précurseurs simiens, ce chaînon manquant des thèses darwiniennes (fig. 1). Le fossile a été découvert

quelques années plus tôt à Java et la statue est censée le représenter « en chair et en os ». Cette représentation n'est pas l'œuvre de la seule imagination d'un sculpteur. Elle contribue, sous l'autorité de la science, à renvoyer une image du fossile plus parlante pour les spectateurs profanes que les quelques ossements sur lesquels elle est fondée. Eugène Dubois - l'inventeur du fossile - a dirigé le travail du créateur. Or de quels éléments dispose l'anatomiste hollandais pour imager 1ce prédécesseur? De la voûte d'un crâne, d'un fémur et de quelques dents. Ainsi, la face, les mains et les pieds, la peau, la statute et les proportions des membres, l'attitude bipède, l'andouiller qu'il tient sont dus à l'imagination raisonnée et du savant et de l'artiste. Mais le squelette eût-il été complet, aurait-il permis une reconstitution correspondant à la réalité inconnue de cet ancêtre lointain? Bien d'autres exemples nous montrent que, en dépit de témoignages matériels plus abondants, l'image de l'homme fossile reste prisonnière des contextes d'une époque, de la situation des acteurs, de leurs convictions philosophiques ou religieuses, quand ce n'est pas de leur position personnelle, de leurs rivalités, de leur sexe, voire de leur nationalité, puisque les vestiges du passé n'ont pas été à l'abri de récupérations

1. L'emploi du verbe transitif « imager» n'est pas un de ces emprunts trop fréquents à l'anglais

(to image), mais une réactualisationdu mot français ancien (<<faire le portrait ») adopté par l'anglais médiéval, et conservé outre-Manche.

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nationalistes et d'interprétations ad hoc. L'image des sociétés préhistoriques est souvent apparue comme une projection dans le passé d'une situation moderne, quand elle n'a pas été créée pour la justifier. À ceci s'ajoutent les biais éventuels des techniques d'analyse et des moyens d'exposition par le verbe ou l'iconographie dans les travaux savants comme dans la diffusion des connaissances, la vulgarisation.

Figure 1. Reconstitution du pithécanthrope présentée à l'Exposition universelle de Paris, en 1900. Elle est déduite de l'hypothèse sur le chaînon manquant de l'auteur qui ne disposait que d'un fémur et d'une calotte cranienne [cliché Musée national d'Histoire naturelle, Leyde]

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De l'homme-singe L'image du pithécanthrope selon Dubois vient à point pour confotter l'application à l'homme de la théorie darwinienne de l'évolution graduelle de l'homme à panir d'un singe. Il constitue un idéal anneau intermédiaire dans la chaîne du primate ancestral à l'homme moderne. TIest mi-humain, mi-simien, mais adopte une station érigée parfaite. Cependant, cette conception d'un ancêtre intermédiaire est loin d'être panagée à l'époque du grand débat sur l'évolutionnisme introduit précédemment par les ouvrages de Darwin: Origin of species..., puis The descent of man... À l'inverse, pour certains - au nom d'une idée préconçue de l'évolution humaine, sous l'influence de convictions spiritualistes ou par refus du graduaIisme évolutif -, les ancêtres ne peuvent ressembler à des brutes. Plusieurs fossiles sont ainsi, tout au long de l'histoire de la paléontologie humaine, écattés de l'ascendance de l'homme et placés sur des branches latérales sans descendance de l'arbre généalogique, tels des chaînons manqués. Les représentations de ces parents soulignent alors les traits qui permettent de les écarter, et les ancêtres directs de l'homme moderne restent des hommes fantômes, des fossiles introuvables dont la théorie des présapiens donna l'illustration. Pour ne prendre qu'un seul exemple, le néandertalien de La Chapelle-auxSaints est emblématique de la façon dont un fossile s'inscrit dans un enjeu autant philosophique que scientifique. Marcellin Boule - professeur au Muséum d'Histoire Naturelle et excellent paléontologiste au demeurant - se voit confier en 1908 ce précieux squelette par les trois abbés découvreurs, sur les conseils de l'abbé Breuil. Boule (1921) décrit une obliquité de l'orientation du tibia par rapport à celle du fémur « De sotte que, sans être mécaniquement impossible, l'extension totale du genou ne devait pas être normale et que l'attitude habituelle devait être celle de la demi-flexion », et il donne au néandettalien une attitude semi-fléchie simiesque (fig. 2). Le savant paléontologue, sur la base de caractères prétendument pithécoïdes du squelette de la Chapelle-aux-Saints, évince Néandettal de l'ascendance de l'homme moderne. Entre autres raisons conjoncturelles (Hammond, 1982) figure son engagement contre le schéma d'une évolution humaine linéaire - culturelle et physique -, comme le défendent le préhistorien matérialiste Mortillet et ses collègues anthropologistes, tel Manouvrier. Quoique ce dernier se fût accommodé, comme il l'écrit, d'un ancêtre direct possédant des caractères simiens, il avait néanmoins démontré l'amplitude de variation de la rétroversion des plateaux tibiaux chez l'homme moderne même, caractère qui ne signait pas une attitude semi-fléchie (Manouvrier, 1893). Boule ignore superbement les conclusions de Manouvrier qu'il cite même à contresens! (<< Manouvrier rapproche les tibias de Néanderthal des tibias de singes »). L'image de La Chapelle-aux-Saints laissée à la postérité eût été tout autre si les abbés inventeurs avaient confié leur trouvaille à Léonce Manouvrier, excellent anatomiste mais matérialiste adepte de l'ascendant simiesque, plutôt qu'à Marcellin Boule. Relève de la même opposition entre libres-penseurs et croyants (Richard, 1998), le refus continu de Gabriel de MortiIIet d'accorder toute trace de religiosité à l'homme quaternaire en ne reconnaissant pas les sépultures paléolithiques. À l'inverse, et pour lui répondre, Mainage professeur d'histoire des re-

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ligions à l'Institut Catholique de Paris, « démontre» , plus tard, dans un savant ouvrage truffé de comparaisons ethnographiques, que l'homme primitif est non

seulementreligieux mais encore monothéiste,ce qui « porte un coup très grave
à l'évolutionnisme» (Mainage, 1921). De la vulgarisation La vulgarisation - c'est-à-dire, selon les termes actuels, la diffusion des connaissances que les scientifiques sont maintenant incités à développer -, qui apporte ce «halo médiatique qui donne davantage de chair à l'histoire» (Jacques Le Goff), a joué un grand rôle pour fixer et diffuser une image du préhistorique. L'intérêt de tout un chacun pour le mystère des origines ne pouvant que pousser littérateurs, artistes, vulgarisateurs à remonter le temps. Louis Figuier est un des maîtres du genre de la fin du XIX e siècle et dont tous les ouvrages, des best-sellers maintes fois réédités et traduits, continuent d'interpeller les épistémologistes aujourd'hui 1. Après La terre avant le déluge (1863) - qui connut trois éditions en moins d'un an -, L'homme primitif (1870) a l'ambition explicite de faire une synthèse de «tous les faits qui concernent l'homme aux premiers temps et de son apparition sur la terre ». Selon l'auteur, toutes ses démonstrations s'appuient sur « [...] des faits et des témoignages matériels irrécusables». Pourtant, l'image qu'il répand des ancêtres préhistoriques n'est pas indépendante de ses convictions religieuses. Dans la préface, puis l'introduction, de L'homme primitif, il admet certes la grande antiquité de l'ancêtre de l'homme du moment que de doctes religieux, tel l'abbé Lambert, ont montré qu'elle n'est nullement opposée à la Révélation et au Livre de Moïse. Mais il se propose aussi de « démontrer le peu de fondement de la théorie qui fait dériver l'homme du singe ». En foi de quoi les scènes préhistoriques dessinées par Émile Bayard montrent un homme d'emblée moderne, tel que la création divine lui a donné vie. En dépit des modifications de leur physionomie dans les éditions suivantes, selon l'actualité de la science du moment, aucun de ses préhistoriques n'aura le moindre trait simien: et quand il s'agit de commenter la calotte crânienne de Néandertal, il choisit, dans la troisième édition, et contre l'interprétation de Schaaffhausen ou Lyell, la thèse marginale de Pruner-Bey qui en fait un représentant singulier d'une «race celtique» et dont il cite in extenso l'argumentation (Figuier, 1873). Quand les oppositions à la théorie évolutionniste se seront affaiblies, les croyants eux-mêmes admettront dans l'arbre généalogique de l'homme des an-

1. Il n'y a pas toujours de stricte adéquation entre une illus\ration et son commentaire. Déjà, en\re deux éditions, Figuier pouvait changer d'époque une planche ou modifier sa légende. Ses figures restent encore at\ractives pour orner des livres actuels, mais détournées parfois de leur sens originel. Ainsi, Les premiers hommes (Gallimard, 1994) en réemploie une quinzaine, dont «Une famille à l'âge du renne» aux \raits vaguement mongoloïdes (Figuier, 1873), mais avec cette légende surprenante: «Les Inuit ont une longue tradition de gravure. Celui-ci décore un morceau d'ivoire de phoque avec un couteau ». Ce en dépit de détails incogrus : arcs et flèches, coquillage, pique de pierre et roche de Solutré en arrière-plan... ! Et alors que Figuier écrivait « Au premier plan est un homme qui aiguise une lame de silex... ».

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cêtres partageant quelques caractères avec leurs cousins les grands singes, témoignages de leur ancestralité commune. Cependant, le refus de tels ancêtres persiste encore de nos jours. Il est très vif dans le mouvement créationniste aux États-Unis qui milite pour que le Créationnisme soit enseigné au même titre que l'Évolutionnisme comme théorie scientifique. Iconiser l'homme fossile « Without drawing or designing the study of Antiquities or any other Science is lame and imperfect» soulignait déjà en 1717 le premier secrétaire de la Society of Antiquaries de Londres (Piggott, 1978). De fait, les illustrations graphiques des publications savantes viennent non seulement soutenir l'argumentation des longues descriptions, mais encore synthétiser une conception des auteurs en palliant les manques de l'information archéologique. Prolongeant celles-ci, et destinées à un autre public, les scènes de genre des illustrateurs profanes contribuent à diffuser largement les conclusions de la science. Les premières seraient-elles plus incontestables que les secondes parce que scientifiquement correctes? Rien n'est moins sûr; les dessins de néandertaliens encore en sont un exemple. L'icône -l'image visuelle - a l'avantage de pouvoir circuler aisément et de se substituer ainsi aux vestiges archéologiques qui ne voyagent pas. Ce fllt le cas des représentations du crâne éponyme de Néandertal trouvé en 1856 : « Regardant un dessin de Néandertal, un naturaliste de Londres ou un anthropologue à Paris pouvait croire qu'il observait le véritable crâne que Fuhlrott gardait caché dans sa maison de campagne rhénane» (Van Reybrouck, 1998). Or l'illustration, même scientifique, n'est pas totalement objective quand elle dépend des techniques employées. La chambre claire - dispositif qui permet d'apercevoir simultanément une image optique et un écran support sur lequel on dessine l'image - présente a priori toute garantie, la main du dessinateur ne faisant que suivre les contours de l'image. Dans le cas du crâne de Néandertal, suivant l'inclinaison donnée au crâne projeté en vue de face, le torus sus-orbitaire apparaît plus ou moins développé et donne un aspect plus ou moins pithéco1'de qui ne pouvait qu'influencer les observateurs, dans un sens ou dans un autre (Van Reybrouck, 1998). Marcellin Boule s'était élevé contre les tentatives d'artistes ou de savants de

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retrouver les « portraits en chair et en poil» des hommes fossiles « dont les débris sont si fragmentaires».
Ce sont là des productions pouvant, à la rigueur, trouver place dans des ouvrages de basse vulgarisation, mais qui déparent singulièrement les livres, d'ailleurs parfois estimables à d'autres égards, où elles ont été introduites» (Boule, 1921 ; Boule et Vallois, 1952).
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Figure 2. Marcellin Boule, qui critiquait les reconstitutions imagées, a pourtant fait passer à la postérité la bipédie simiesque semi-fléchie des néandertaliens avec cette figuration du squelette de l'homme de La-Chapelle-aux-Saints.

Pourtant, la figure qu'il publie du « Squelette reconstitué de l'Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints, vu de profil, 1/15 environ de la grandeur naturelle» (fig.2) a fait plus pour répandre l'image du néandertalien incomplètement redressé que sa description de la rétroversion des plateaux tibiaux et du non-alignement du fémur et du tibia, ou de la direction des apophyses épineuses des vertèbres cervicales. Ce squelette à dos rond, dans une attitude semi-fléchie de grand singe, sera maintes fois reproduit dans d'autres ouvrages de science et sera la caution de nombreux illustrateurs jusqu'à nos jours. Remarquons que dans les tableaux récents et bien connus de feu Zdenek Burian (Lagardère, 1990), les néandertaliens n'ont toujours pas les jambes bien droites. Ainsi il apparaît qu'à l'image verbale s'ajoute le pouvoir propre de l'illustration. L'icône, qui permet de synthétiser un ensemble de conclusions en remplissant les blancs de l'information archéologique et anthropologique, devient ainsi un document scientifique autonome. En analysant l'impact des portraits contrastés de l'homme de La Chapelle-aux-Saints parus dans L'Illustration d'une part et L'/llustrated London News d'autre part, et qui expriment les conceptions à l'époque opposées de Boule et de Keith, Stephanie Moser observe que

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« la différence marquée entre la version du Néandertal de Keith et celle de la brute de Boule reflète non seulement les vues divergentes de ces auteurs sur l'évolution humaine, mais elle montre dans quelle mesure leurs vues étaient renforcées par l'utilisation d'un langage visuel ». Ainsi, ces images ne sont pas que des sous-produits populaires du débat académique, elles jouent un rôle essentiel dans l'élaboration d'arguments anthropologiques (Moser, 1992). «Une image est plus qu'une image et parfois plus que la chose même dont elle est l'image» est l'aphorisme idoine de Valéry choisi pour exergue d'un colloque sur l'image et la science (CTHS, 1992).

La parité préhistorique:

cherchez la femme

Les biais d'interprétation n'appartiennent pas qu'à des temps révolus. Notre propre époque n'est pas exempte de conclusions entachées de stéréotypes socioculturels persistants. TIn'y a pas d'exemple plus frappant que celui donné par les critiques récentes qui - dans l'élan de l'analyse féministe de la science - ont dénoncé une vision de l'histoire de l'humanité qui fait la part belle à l'élément masculin. Les critiques ne s'adressent pas seulement au XIXesiècle, au moment où un Figuier, à travers les illustrations d'Émile Bayard, attribuait au «mâle» toutes les inventions, du feu à la poterie ou au tissage. Les scènes de la vie préhistorique, construites autour des vestiges de la vie matérielle, feraient peu de place à la femme. Elle y apparaît plus rarement que l'homme, le plus souvent au deuxième plan, dans des attitudes statiques, en position assise ou accroupie, occupée à des tâches peu valorisantes de cendrillon préhistorique (GiffordGonzalez, 1993). Elle ne participe qu'aux occupations liées à la vie dans le campement alors que les activités de l'homme, telle la chasse, le font évoluer dans un univers plus large: c'est la femme au foyer, l'homme qui rappone le bacon à la maison de la société américaine de l'après-guerre qui servent de modèles aux scientifiques et aux artistes (Hager, 1997). Et que dire du domaine de l'art? Inconcevable qu'une femme ait pu y participer. Aussi récemment qu'en 1988, pour un numéro spécial de National Geographic, l'artiste avait représenté un personnage qui aurait pu être une femme dessinant Le sorcier de la grotte des Trois Frères. Avant la mise sous presse, un des rédacteurs de la publication jugea l'image « inacceptable» et demanda à un préhistorien s'il existait des preuves que les femmes aient pu occuper des fonctions de statut aussi élevé qu'artiste ou chamane. La réponse fut que c'était « peu plausible» et la scène fut redessinée. (Conkey, 1997). Toutes ces représentations qui tendraient à ancrer dans le lointain passé, et de là à justifier dans le présent, la place subalterne de la femme dans la société occidentale actuelle ont suscité une réaction d'anthropologues américaines. De leur réflexion est née, dans les années soixante-dix, une nouvelle image de la femme préhistorique. Tout en se défendant d'apporter une réponse féministe aux tenants du modèle Man the Hunter privilégiant le mâle chasseur dans l'hominisation (Lee et DeVore, 1968), elles s'appuient sur des exemples de sociétés non occidentales contemporaines et avancent que la femme a eu un rôle essentiel dans les changements évolutifs. De figurante, elle se transforme en interprète

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active: Woman the gatherer (Dahlberg, 1981) devient la pourvoyeuse de nourriture sur laque11etoute la troupe peut compter. E11equitte la position accroupie ou assise qu'on lui attribuait généralement pour paraître debout, un bras soutenant un enfant, l'autre co11ectant baies ou petit gibier, parcourant de longues distances loin du camp de base (Zihlman et Tanner, 1978 ; Tanner, 1981). Et last not least - la bipédie, ce marqueur de l'humanité, la femme pourrait bien être la première à l'avoir adoptée, par nécessité. Ainsi, les comportements d'aujourd'hui seraient écrits sur le palimpseste de la préhistoire, et les sociétés préhistoriques reflèteraient la société pha110cratique actue11e1. Alors que l'archéologie moderne a multiplié les moyens de recueil et d'analyse de témoignages matériels, constatons que l'interprétation finale reste entachée de la double vision « seximorphiste » de notre époque 2. Certes, en histoire, l'appréhension du passé s'inscrit souvent dans une appréhension du présent. Rupke (1993) par exemple - à travers les représentations qu'en donne l'Angleterre victorienne - assimile la plongée dans le temps, à la recherche des peuples primitifs originels, à une métonymie de l'Empire voyageant dans l'espace à la rencontre de peuples sauvages à soumettre aux règles civilisées de la colonisation britannique. Imager et imaginer la préhistoire Il y aurait bien d'autres exemples de l'importance du contexte socioculturel dans l'appréhension des sociétés préhistoriques, dans l'image que nous nous en faisons et la représentation que nous en donnons. On sait déjà que préconceptions et idées reçues ne sont pas absentes de la démarche scientifique. La science contemporaine a réemployé aussi bien la figure de l'homme primitif selon les Anciens que l' homo ferus médiéval, l'anthropologie savante n'ayant souvent fait que reprendre la vision d'une anthropologie naïve fort ancienne: les livres de vulgarisation, comme les recherches scientifiques qui les suscitent, «perpétuent encore aujourd'hui la trame de croyances séculaires» (Stoczkowski, 1994). De l'australopithèque à Néandertal, en passant par le sinanthrope et d'autres, le détournement de fossiles au bénéfice d'apriorismes jalonne aussi l'histoire de la paléontologie. En outre, les acteurs de ce domaine peuvent d'autant plus facilement imposer leurs vues qu'ils jouissent d'une position institutionne11eéminente. Ce11ede Boule donne du poids à ses conclusions; à l'inverse, en 1924, quand Raymond Dart baptise Australopithecus «l'enfant de Taung »et en fait un miss;ng)ink, il ne fait pas partie du cénacle des anatomistes anglais comme Elliott Smith. Ce dernier entraîne sans peine l'adhésion quand il édicte que cet australopithèque n'est qu'un chimpanzé (Moser, 1996).

1 Nous encourons aussi les critiques des dénonciateurs (trices) du discours machiste en continuant ici d'utiliser l'expression consacrée « homme fossile» pour désigner l'humanité préhistorique, tout en plaidant que, dans un ouvrage de vulgarisation, nous avions fait dessiner le deuxième sexe en position active ou offensive de premier plan. 2. Lori Hager souligne, dans l'introduction du livre qu'elle a dirigé, qu'aucun auteur masculin sollicité pour y contribuer ne fut disponible, pour diverses raisons.

INTRODUCTION

. ~ HOMME FOSSILE,

CET INCONNU

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Il n'est pas jusqu'aux rivalités nationales qui n'utilisent l'homme fossile comme porte-drapeau. En 1912, l'homme de Piltdown - association frauduleuse d'une mandibule maquillée d'orang avec un calvarium humain - venait à point nommé non seulement pour conforter l'hypothèse donnant la primauté à l'accroissement du cerveau dans l'hominisation, mais encore pour satisfaire l'orgueil frustré de la paléontologie anglaise dépourvue de ces fossiles vénérables trouvés sur le continent, en AUemagne, Belgique ou France. Les chapitres qui suivent, avec d'autres exemples, éclairent les conditions dans lesquelles l'homme fossile est imagé et imaginé suivant les moments, les idées, les hommes. Ils montrent comment la préhistoire s'inscrit dans l'histoire; pourquoi la figure de l'ancêtre a pu osciller entre brutalité et modernité, et quelles sont, au-delà du discours scientifique même, les modalités des représentations de l'humanité préhistorique que transmettent vulgarisateurs, illustrateurs, ou romanciers. En cela, ils relèvent d'une historiographie très actuelle et, explorant notre imaginaire, ils invitent aussi à réfléchir sur la façon dont nous devons aujourd'hui déchiffrer la préhistoire et ceux qui la restituent.

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INTRODUCTION.

L' HOMME FOSSILE,

CET INCONNU

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La préhistoire

dans l'histoire

AVANT ADAM

Les représentations analogiques de l'homme fossile

dans la première moitié du XIX siècle e
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Le fond et la forme: l'entre-deux iconographique Les illustrations de scènes « préhistoriques» ou « antédiluviennes» peuplées d'animaux éteints sont apparues au début des années 1830, empruntant à la triple tradition stylistique des vignettes d'histoire naturelle, des tableaux bibliques et de l'art paysager. Quoique présentées comme des traductions des patientes inductions des paléontologistes, elles restèrent marginales à l'univers scientifique et, dès l'origine du genre, plutôt dirigées vers le grand public (Rudwick, 1992: 57-58, 68, 228-229, 233-237). Assurément, leur force d'expression en fait, aujourd'hui comme hier, des outils de communication exemplaires, un support privilégié pour la pédagogie de masse. Ces images cultivent pourtant le paradoxe de mettre en forme visible et presque vivante une réalité abolie. Leur « grand effet» n'enlève rien à la liberté d'expression des artistes qui interprètent et déforment le message empirique selon leur imagination, leurs affects, ou selon des normes idéologiques conventionnelles. Le caractère conjectural voire fantaisiste des portraits en pied du pithécanthrope ou du néandertalien de la Chapelle-aux-Saints motivait déjà au début de ce siècle la réprobation scientifique et morale de Marcellin Boule. Il ne voyait dans toutes ces reconstitutions qu'un «passe-temps récréatif» digne des ouvrages de « basse vulgarisa-

tion » et en tous points indigne des « homme de science - et de conscience»
(Boule, 1921 : 227). À l'occasion d'une présentation du pithécanthrope réalisée pour l'exposition des Indes néerlandaises au Trocadéro, Léonce Manouvrier et Ernest Hamy regrettaient pareillement que le paléontologue Eugène Dubois eût lui aussi sacrifié à l'engouement public: « Modeler une figure d'ensemble du Pithecanthropus,c'est une tentative un peu hardie. Mais cette figure eût été fort instructiveet édifiantepour le public qui se presse autour d'elle, si une étiquette suffisamment explicite eût exposé aux visiteurs la découverte des ossements fossiles de Trinil,

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leur significationet la part d'hypothèse entrant dans la reconstitutionprésentée» (Manouvrier, 1901 : 103-104). Ce serait peu dire cependant que la statuaire ou, plus généralement, 1'iconograplùe ne soit depuis un siècle et demi qu'un sous-produit abusif, commercial ou ludique, de l'activité de prudents géologues. En assurant une connexion naturelle entre la matière et le sens, entre les restes fossiles et la représentation, l'image joue un rôle certain dans la structuration des débats scientifiques euxmêmes. La reconstitution prélùstorique la mieux informée soit-elle substitue toujours à quelques fragments fossiles arrachés à la terre une totalité organique inscrite dans un paysage. La suite de symboles visuels qu'on peut y lire décide largement de l'interprétation. Aussi l'image a-t-elle vocation à appuyer une construction argumentative. Elle ajoute à la charge « réaliste» du vestige sa propre valeur référentielle et sans doute, dans le cas de l'homme fossile, émotionnelle en ce qu'elle touche à l'idée même de « nature humaine ». Il faut prendre à la lettre l'hypothèse de Stephanie Moser: «l'image est plus qu'un résumé de données, c'est un document qui contient une théorie» (Moser, 1992 : 837). On a tendance aujourd'hui à « esthétiser » les fresques prélùstoriques d'Émile Bayard, Paul Jamin ou Zdenek Burian 1. Preuve sans doute, au-delà de la nostalgie des assurances premières, que ces œuvres jugées dorénavant «romantiques» ont perdu, pour partie, leur message idéologique. On les sait fausses d'un point de vue factuel et toutes rendues à leur expression picturale autonome. Cet effet de distance permet de mieux mesurer les «erreurs» des artistes. Il peut être, à son tour, mis en scène de façon didactique ou critique lors d'expositions comme ce fut le cas à Leyde lors de la célébration du centenaire de la découverte du pithécanthrope en 1993 (Bouquet, 1993: chap. 6). N'oublions pas pourtant que le néandertalien abruti, au pied préhensile et à la démarche éreintée, popularisé par Burian, a contribué à cristalliser des convictions qui n'étaient pas toutes « vulgaires », puis des vocations de paléoanthropologues. L'image a donc un contenu actif, non seulement en contribuant dans l'immédiat au succès théorique de telle ou telle doctrine, mais en anticipant aussi sur son devenir cognitif de plus longue durée 2.

1. Voir le catalogue de l'exposition Peintres d'un monde disparu. La préhistoire vue par des artistes de lafin du XIXesiècle à nos jours. Musée départemental de Préhistoire de Solutré, 1990. 2. Ce pouvoir d'attraction est bien illustré par le souvenir du paléontologue Eric Buffetaut : « quand j'avais cinq ou six ans, se rappelle-t-il, mes parents m'avaient offert un gros livre: Les merveilles de la nature. Avec un grand chapitre sur les dinosaures; je ne me souviens plus du texte, mais je revois encore les images », Le Figaro Magazine, 4 sept. 1993: 64. Une enquête de motivation faite auprès d'une population représentative de préhistoriens montrerait certainement que leur vocation est née de la fréquentation d'un de ces ouvrages populaires qui se multiplièrent à la suite du succès des romans préhistoriques de J.H. Rosny Ainé. Cf. le témoignage de Geneviève Guichard (1988 : 7) se remémorant ses premières lectures du livre d'Edmond Haraucourt Daâh le premier homme: « je l'ai lu et relu, jamais rebutée par les colonnes noires et serrées de cette édition populaire. Les images se construisaient toutes seules, différentes à chaque lecture. [...] pour une part, ma vocation de palethnologue y était contenue ».

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Pour toutes ces raisons, il demeure instructif d'interroger le rôle des «représentations» de l'homme fossile proposées au cours des années 18301850. Cette période coïncide avec la levée des interdits que Georges Cuvier avait, jusqu'à sa mort en 1832, opposés aux pionniers de la préhistoire. Les phases de ce combat, dont Boucher de Perthes fut tour à tour la victime et le bénéficiaire, comme ses protagonistes, en bref la composante sociologique de la controverse qui précéda la reconnaissance officielle de l'antiquité de l'homme, ont été bien étudiées. Leur versant épistémologique demeure obscur. Or la question paléontologique, telle du moins qu'elle concerne la figuration visuelle ou textuelle de l'humanité des origines, revêt, dans ces dates, un intérêt double. Si d'une part, on commence à construire et revendiquer des schèmes généalogiques appelés à un avenir certain, l'époque présente d'autre part la singularité d'évoquer les premiers âges de l'homme sans aucune de ces références phylogénétiques et chronologiques qui nous sont devenues familières et, somme toute, nécessaires. Elle n'en est pourtant pas démunie. Cette préhistoire incipiente, largement extrapolée, affiche d'autres ressources, maintenant irrecevables. Vers 1840, les partisans de l'homme fossile ignorent que la grotte d'Engis abritait, dans des temps révolus, un spécimen de la «race de Néanderthal ». Le mot manque, comme le concept. TIsignorent que la plupart des gisements déjà découverts recèlent des hommes « anatomiquement modernes », pour cette raison qu'ils n'admettent pas que tous les hommes actuels le soient au même titre. Par contre, certains d'entre eux sont persuadés, d'un savoir anatomique et paléontologique, que notre espèce « a toujours été en dégénérant» et que, par là même, on doit trouver, on a trouvé des «ossements humains fossiles d'une grandeur colossale» antérieurs à l'époque diluvienne: «Faut-il donc croire à l'existence des géants? Nous nous prononçons personnellement pour l'affirmative» (Chesnel, 1849: 201-204). L'univers mental de cette première moitié du XIXe siècle nous est devenu passablement étranger, incompréhensible. Admettons que l'évocation des tribus de géants, qui bénéficiait d'une longue tradition religieuse (Schnapper, 1988 : 97-103 ; Cohen, 1994, chap. II ; Duvernay-Bolens, 1995) puis naturaliste (cf. Buffon, 1954: 183 et 213-215 ; Delamétherie, cité dans Stoczkowski, 1996 : 184; Geoffroy Saint-Hilaire, 1837 : 58), soit pure anecdote, ce qu'elle n'est pas 1. Surgiront alors des temps antédiluviens d'autres corps de nations sans nom, des hommes d'avant Adam à la tête écrasée et au museau simiesque, des Éthiopiens d'Europe et des « Péruviens» apatrides. Les images ont dès ce temps accompagné des combats d'avant-garde contre le silence des académies officielles. En témoignent a contrario Alexandre Bertrand (1824: Lettre XIII) ou Thiebaut de Berneaud (1836: 16): «on parle toujours d'hommes fossiles; chaque pays en cite plusieurs exemples. C'est une erreur que quelques naturalistes, d'ailleurs fort habiles, ont accréditée par les figures qu'ils en ont publiées.

1. J'en veux pour preuve les réfutations, publiées encore après 1850, de ces traditions « fabuleuses» : « à aucun âge du monde, il n'y a eu à la surface de la terre des races de géants [...]. TIY a une sorte de paléontologie humaine (Serres) qui remonte fort loin et démontre que la grandeur moyenne de l'homme n'a point varié» (Gratiolet, 1857: 263-264).

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Il n'y a point d'ANTHROPOLITHES proprement dits ». L'auteur a sans doute en vue les multiples rééditions des gravures de l'Homo diluvii testis de Johann Scheuchzer, l'Oryctologie de d'Argenville ou le squelette de la Guadeloupe décrit et figuré par Charles Konig en 1814, tous récusés par Cuvier (cf. , 1969 ; Grayson, 1983 : chap. 6 et Cuvier, 1885 : 154 et suiv.). Mais la réclamation prouve que les images ont une force probatoire égale, sinon supérieure, aux plus subtiles diagnoses. Il appartenait à la littérature de vulgarisation de braver les censures académiques que suscitèrent les premières découvertes d'ossements « antédiluviens» dans les cavernes, pour donner un visage à « des races qui diffèrent complètement de celles qui vivent aujourd'hui en Europe» (Boitard, 1838 : 240). La première représentation attestée, signée du dessinateur et sculpteur Susemihl, illustrait un article de Pierre Boitard publié en 1838 dans le Magasin universel sous le titre« L'homme fossile. Étude paléontologique» (fig. 1). Polygraphe connu par ailleurs pour de nombreux ouvrages de botanique populaire, Pierre Boitard (1789-1859) collaborait régulièrement au Magasin universel dont il tenait la rubrique naturaliste. La revue elle-même se donnait pour objectif de « populariser l'étude de l'histoire, des sciences, de former le goût d'une génération avide de savoir ». Elle se distinguait pourtant, dans l'univers homogène de la presse pittoresque (Colin, 1990), par un ton sensiblement agressif. « La mission du MAGASIN UNIVERSEL est assez noble pour pouvoir sortir de l'esprit étroit de spéculation et de ce système mensonger qu'on chercherait en vain à faire prévaloir: dans notre pays le charlatanisme n'a qu'un temps» (Magasin universel, 1.V, 1838 : 208). Boitard prit sans doute à la lettre cette profession de foi. En vertu de la « mission» d'instruction et de dévoilement critique assignée à la publication, l'étude et l'image de l'homme fossile simiesque qui l'accompagne sont expressément destinées à inscrire l'ordre de l'histoire humaine dans une séquence géologique scandée par les développements des êtres vivants depuis les générations spontanées primitives. Boitard dirige ses attaques contre Georges Cuvier et les naturalistes adversaires de l'homme fossile. A la fin de l'article, exposant les «faits positifs» qui concluent à son existence, Boitard évoque le retus de l'Académie des Sciences, mêlant dans son réquisitoire les idées religieuses et philosophiques traditionnelles, la politique conservatrice et 1'«opinion du maître George [sic] ». Dès le début de son «Étude », il rend explicite cette exigence de naturalisation intégrale du phénomène humain. Sa démarche est donc polémique, plus qu'on ne l'attendrait d'une vulgarisation: «En suivant la matière dans ses métamorphosesdepuis la plus simple organisation jusqu'à la plus compliquée, nous trouverons sans doute le point

où l'homme,brut et sauvage comme il devait l'être aux premiersjours de sa naissance, a dû nécessairement prendre rang dans la création de l'univers. Alors, vous pourrez décider un peu moins au hasard qu'on ne l'a fait, s'il peut ou ne peut pas y avoir d'hommefossile» (Boitard, 1838: 211). Mais malgré son titre trompeur, l'article de Boitard est destiné à familiariser

la « classe nombreusequi veut s'instruireet s'amusertout à la fois» avecles découvertes, alors récentes, des grands animaux disparus, sauriens ou mammi-

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Figure 1. « TIétait comme cela... » (dessin de Susemihl) L'homme fossile selon Pierre Boitard (1838)

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