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L'honneur d'un général

De
368 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 330
EAN13 : 9782296278592
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Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

Joseph

Katz

L'HONNEUR

D'UN GÉNÉRAL
Oran. 1962

Préface de Charles-Robert AGERON

Editions L'Hannattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Note de l'éditeur: L'éditeur a souhaité publier un témoignage: en accord avec l'auteur, le manuscrit est publié sans modification, note ou appareil critique autre que la préface de Charles Robert Ageron et l'introduction de Jacques Delarue.

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1961-5

Ce livre est dédié: aux Fonctionnaires, aux CRS,
aux Gendam1..es,

aux soldats, aux aux marins, et à leurs Chefs,

aviateurs,

A ceux, qui, tous, ont rempli la pénible mission de faire respecter la volonté de la Nation.

SERVITUDE MILITAIRE Il faut donner des gages aux Réfonnés. Quel plus beau gage que la peau de ce vieux Capitaine qui les a si durement étrillés. Ils en ont eu peur, qu'ils en rient. C'est politiquement parfait. Préface des "Commentaires" de Blaise de MONLUC par Jean GIONO. En réponse aux accusations du RP de LAPARRE, du Général JOUHAUD, de Pierre LAFOND, d'Henri MARTINEZ. La vérité sur le drame d'Oran. 5

PRÉFACE

Le nom du général d'armée Joseph Katz ne dit sans doute rien à ceux qui n'ont pas vécu la guerre d'Algérie. Pour ceux qui se souviennent, ce général fut le courageux défenseur de la République face à la rébeIlion de l'OAS à Oran. Pour les anciens membres de l'Organisation Armée Secrète ou leurs zélateurs, il fut le "Gauleiter Katz, le chef de la Gestapo gaulliste". Bien que le Conseil des ministres lui ait rendu hommage le 4 août 1962 pour la mission de salut public qu'il avait remplie à la tête du secteur d'Oran, la haine et la calomnie n'ont cessé de le poursuivre. S'il écrit ce livre trente ans après, c'est pour rétablir la vérité et 'Thonneur d'un général" qui ne peut ignorer qu'il demeure pour certains Pieds Noirs abusés, "le boucher d'Oran". :rauteur de ce récit dramatique, consacré aux derniers mois de l'Algérie française à Oran, n'a aucune peine à montrer, par les ordres qu'il donna, qu'il se comporta seulement en défenseur de la légalité, face à la rébellion des Européens d'Oran. Ce "boucher" prétendu et ses "gardes rouges" (ainsi les Oranais avaient-ils surnommé les gendarmes mobiles métropolitains) se montrèrent plus soucieux d'épargner leurs compatriotes égarés, que de les écraser. Contrairement aux accusations 7

proférées à l'époque, le général Katz ne fit jamais attaquer à l'arme lourde les immeubles tenus par les commandos de l'OAS. Quant au survol de la ville par l'aviation militaire qui n'ouvrit le feu que sur la mer et loin du port, quant au défilé des véhicules blindés dans les rues de la ville insurgée. ce furent de simples opérations psychologiques, non des massacres. Les historiens le savaient, mais une partie du grand public fut et reste abusée par les accusations mensongères de la propagande OAS. Au-delà de ce nouveau témoignage personnel que l'Histoire enregistrera, le livre du général Katz apporte un récit circonstancié des mois de folie criminelle que l'OAS imposa aux populations européenne et musulmane d'Oran. La tâche de l'Armée française consistait moins à rétablir l'ordre qu'à éviter que les deux communautés n'en viennent à se jeter l'une contre l'autre. ~OAS au contraire multipliait chaque jour les attentats dans le but opposé. En provoquant des heurts sanglants, elle espérait essentiellement obliger la Légion, cantonnée à Sidi-Bel Abbès, à sortir de sa réserve et à se prononcer contre 'Tusurpateur de Gaulle". Or, le général Katz ne disposait que de 5 000 hommes, dont 2 000 gendarmes ou CRS métropolitains pouvaient seuls être chargés des opérations dissuasives: fouilles et contrôles des véhicules et des immeubles. Face à une ville insurgée, où toute la population européenne, environ 200 000 habitants, était ralliée à l'OAS par foi, peur ou désespoir, c'était a priori une mission impossible. Pourtant, elle fut en grande partie réussie: les massacres prévisibles entre les communautés furent évités malgré les fusillades et les bombardements au mortier des quartiers musulmans, malgré les "ratonnades", les assassinats individuels ou collectifs. Il fut impossible toutefois d'éviter les lourds bilans de victimes. Les rapports quotidiens des forces de l'ordre en font foi: ainsi le 22 février 1962, 29 victimes de l'OAS (11 morts et 18 blessés), le 23 février: 11 morts et 13 blessés, le 28 février: 37 morts et 47 blessés. Encore, le général Katz convient-il, qu'après les accords d'Evian, il n'osait plus transmettre les chiffres de victimes de peur de provoquer la rupture du cessez-le-feu. Et ce n'est pas lui, mais le préfet de police qui communiqua plus tard le 8

bilan total. Du 19 mars au lor juillet 1962 on dénombra à Oran comme victimes de l'OAS : 32 membres des forces de l'ordre tués et 143 blessés; 66 Européens civils tués et 36 blessés; 410 Algériens tués et 487 blessés. On comprend dès lors pourquoi le jour de l'indépendance fut ressenti par la population européenne avec terreur. Abandonnée par les commandos de l'OAS, elle redouta à tort un massacre général. Pourtant le 5 juillet fut un "jour maudit" selon l'expression du général Katz: 2S Européens et plus de 80 Algériens s'entretuèrent ; des Européens furent enlevés et la plupart d'entre eux disparurent à jamais. Ce livre apportera enfin des informations inédites à ceux qui veulent savoir ce que fut précisément cette OAS III, qui fonctionna très indépendamment d'Alger. On y apprend que l'OAS d'Oran fut en majorité composée de civils et dirigée par des civÎls. Les véritables chefs ne furent ni Jouhaud, ni Gardy, ni Dufour, comme on le croyait, mais des hommes du petit peuple oranais : Micheletti, Georgeopoulos Athanase Tassous, "le Gitan" Pancho Gonzalès, ou le responsable des "commandos israélites", Benichou Yaya. Ainsi s'expliquent peut-être la folle popularité de ces hommes parmi les petites gens et l'insouciance de ces chefs frustes quant aux conséquences de leurs actes pour l'avenir de leur communauté. Il est vrai que les projets des militaires n'étaient pas moins irréalistes. Que penser des plans dérisoires d'un général Gardy, rêvant en juin 1962 de reconstituer des presidios comme dans l'Algérie du 18" siècle, sous le nom de plates-formes territoriales? Alors même qu'à Alger l'OAS avait conclu le 17 juin avec le FLN des accords verbaux de cessez-le-feu, l'OAS d'Oran continua à détruire, à incendier, au nom d'une stratégie de la terre brûlée. Avec le recul, l'aveuglement de ces chefs irresponsables confond, mais on le sait: Quos vult perdere,Jupiterprius dementat (ceux que Jupiter veut perdre il commence d'abord par les rendre fous). Le général Katz, qui a par son action, bien mérité de la République, a droit aussi pour ce témoignage capital à la reconnaissance des historiens.
Charles-Robert AGERON

9

---

Zone

sous

emprise

Points

for~s O.A.S.

O.A.5. -

PRÉSENTATION
Joseph KiLtz : un Général de l'Empire sous la République

Quand, en décembre 1966, le Général de Gaulle signa le décret qui donnait au général Joseph Katz sa cinquième étoile, faisant de lui un général d'Armée, il prononça cette phrase lapidaire: "Katz a sauvé la République". C'était constater en peu de mots une vérité historique. Le 15 février 1962, un coup de téléphone bref du Général Le Pulloch, chef d'Etat-major de l'Armée de Terre, avise Katz qui commande alors la région de Perpignan, qu'il doit prendre le. commandement du secteur d'Oran et qu'il a vingt-quatre heures pour donner sa réponse. Après l'échec des premiers pourparlers d'Evian de maijuin 1961, de nouvelles rencontres avec les représentants du G.P.R.A. ont commencé dans une totale discrétion aux Rousses, près de la frontière suisse, quatre jours plus tôt, le Il février. Pendant ce long "entracte" l'O.A.S. a déchaîné une violence extrême en Algérie, les chasses à l'Arabe sont permanentes et meurtrières, on comptera 256 tués en deux semaines. Bien décidé cette fois à aboutir et à mettre fin à la guerre d'Algérie, de plus en 13

plus impopulaire dans la population française de métropole, le gouvernement a besoin d'un homme absolument sûr, dont le courage, le sang-froid et le républicanisme soient assurés. Le 13 mai 1958, Katz était à Laghouat, commandant le territoire de Ghardaia. Considérant que les militaires n'ont pas à se mêler de politique, il a interdit à ses officiers d'entrer dans les comités de salut public qui se formaient partout sous la houlette de militaires alliés aux activistes qui allaient trois ans plus tard créer l'O.A.S.. Son attitude de neutralité lui valut alors de sérieuses avanies et son renvoi en Métropole. Mais on s'est souvenu, le moment venu, qu'il y avait un général sur lequel on pouvait compter pour faire appliquer la politique décidée par le pouvoir civil et qui ne perdrait pas son calme, quels que fussent les périls qu'il devrait affronter. Sans hésiter, pressentant les difficultés qui l'attendent, Katz accepte. Il arrive à Oran le 19 février dans la soirée, au moment même où les rencontres des Rousses se terminent sur un accord pour reprendre les pourparlers de paix qui seront la seconde Conférence d'Evian, clôturée par les accords de cessez-le-feu signés le 18 mars et approuvés massivement par 90,7 % des Français au référendum du 8 avril. Ce n'est pas faire de l'histoire-fiction d'imaginer que l'O.A.S. aurait pu parvenir, par sa politique de la terre brûlée, ses assassinats quotidiens, les mille provocations faites aux Arabes, à déclencher une riposte sanglante de ceux-ci. obligeant les troupes françaises à intervenir pour protéger les Européens, et empêchant la mise en application sur le terrain du cessez-le-feu. La situation ainsi créée aurait jeté à bas des mois d'efforts diplomatiques et politiques, la crédibilité du régime, et surtout celle, personnelle, du Général de Gaulle, situation que l'O.A.S. et ses sympathisants, affirmés ou discrets cherchaient à créer depuis des mois pour renverser le régime et substituer à la République un "Directoire Militaire" ou mixte, "provisoire". Combien de temps ce provisoire aurait-il pu durer, alors qu'aucune force politique réelle n'existait en France pour assurer la succession? Pour mener à bien un tel plan, Oran était l'endroit rêvé, une ville de 420 000 habitants dans laquelle les communau14

tés Arabe et Européenne (celle-ci comportant une importante colonie espagnole) étaient à égalité numérique. C'est devant ce problème que Joseph Katz se trouvait placé, le jour-même où la paix semblait se dessiner. Le jugement de de Gaulle était exact: si Katz avait échoué à Oran dans sa mission de maintien d'un ordre constamment menacé, la République pouvait chanceler, et peutêtre disparaître. C'est à Oran que l'O.A.S. a joué sa dernière carte. Qui est cet homme, modeste, inconnu de la plupart des Français qui lui doivent beaucoup? Son histoire personnelle mérite d'être contée, il est même indispensable de connaître ses origines car son destin est exceptionnel. Une vie telle que celle de Joseph Katz est l'honneur de la République, la preuve que chaque être qui naît dans une France démocratique, si modeste que soit son origine, peut prétendre aux plus hautes destinées.
* * *

C'est le leTjanvier 1907 que commence officiellement sa vie, sans que l'on sache s'il est né au cours de la nuit précédente ou un peu plus tôt. La seule chose certaine c'est que ce matin-là, aux petites heures du jour, le concierge de l'Assistance Publique découvrit devant la porte un nouveau-né de sexe masculin, vigoureux et assez chaudement vêtu, portant au cou une chaînette d'or. Quelle était l'origine sociale de la mère? Mystère. La chaînette donne à penser qu'il ne s'agissait pas d'une pauvresse, mais ce n'est là que supposition. A cette époque les abandons d'enfants étaient encore courants. Né de père et de mère inconnus l'enfant devait recevoir un nom. Le fonctionnaire de l'Assistance Publique qui en décidait choisissait en général le nom du saint du jour, ou le nom du mois, mais peut-être était-ce le leTjanvier, jour de la Circoncision, ou le 3, Ste Geneviève, ou le saint du jour était-il déjà pris par un enfant découvert avant lui, toujours est-il que, faisant montre d'une fantaisie étrange, le préposé, peut-être alsacien, le nomma Joseph Katz. En allemand: chat. Dans le froid, le nouveau-né avait peut-être l'aspect d'un petit chat fri15

leux. Par une autre fantaisie du hasard, un oubli inexplicable, l'enfant ne fut déclaré ni inscrit dans aucune des mairies de Paris. A sa majorité il voulut avoir un acte de naissance, il fut incapable de l'obtenir: inconnu partout, sans état -civil, un simple certificat d'origine délivré par l'Assistance Publique fut le seul document qui lui en tint lieu. TI avait à peine trois mois quand il fut confié à d'humbles paysans d'un hameau du sud de l'Allier, au lieu-dit "Le Guéret" commune de Nades. Seules les familles les plus pauvres prenaient alors en "pension" les enfants confiés par l'Assistance Publique, en échange d'une indemnité mensuelle dérisoire. Les "parents nourriciers", telle était l'appellation officielle, du petit Joseph n'échappaient pas à la règle. Arriérés et illettrés, ils vivaient à l'écart du village, dans une maison construite de leurs mains avec des matériaux hétéroclites, vivotant des produits d'une petite et maigre terre et de deux vaches. I;hiver, le mari partait travailler comme maçon à Saint-Etienne, revenant aux beaux jours pour cultiver sa terre. A six ans, le petit Joseph fut amené à l'école, comme le voulçlÏt le réglement. TI se montra tout de suite d'une intelligence et d'une vivacité d'esprit qui surprit l'institutrice, Mademoiselle Maussang; elle s'intéressa à lui. Chaque matin et chaque soir il lui fallait faire trois kilomètres à pied, en sabots, qu'il pleuve ou qu'il neige; un bidon de soupe réchauffé par l'institutrice, un morceau de pain et de fromage, étaient son invariable repas. On passait le certificat d'études primaires à douze ans; Joseph l'obtint brillamment à dix ans, mais le diplôme ne lui fut remis qu'à l'âge légal, deux ans plus tard. Malgré les démarches de l'institutrice près de l'inspecteur de l'Assistance pour que l'on permît à un enfant si doué de poursuivre des études pour obtenir son brevet élémentaire, l'Administration refusa. TI n'était pas prévu qu'un enfant trouvé reçût une instruction qui dépassât sa condition. A onze ans il lui fallut assumer la plupart des travaux de la ferme car ses parents nourriciers étaient devenus impotents. TI soignait les bêtes, labourait, moissonnait, tout en jouant au chef de guerre à la tête des gamins du village qui combattaient avec acharnement 16

ceux du village voisin. Très fort physiquement, Joseph rentrait couvert d'ecchymoses, parfois ensanglanté, mais ayant conduit ses troupes à la victoire. Dès qu'il eut treize ans, en janvier 1920, il fut placé comme domestique de ferme chez le baron Cadier de Veauce. TI y découvrit un monde et des usages insoupçonnés et rêva de demeurer toute sa vie domestique dans un château. TI se prit de passion pour l'équitation, montant sans selle ni bride les pur-sang du baron. Ce bonheur ne dura que quinze mois après lesquels l'Assistance l'envoya dans une école d'horticulture, à Villepreux, dans la banlieue parisienne. Rapidement le chef de la section d'arboriculture en fit son moniteur. Très sportif, il consacrait tous ses loisirs à la course à pied, sport gratuit, gagnant régulièrement les épreuves organisées aux fêtes des communes voisines. Bientôt, il organisa des compétitions, se heurtant à l'opposition du directeur de l'école, ce qui fut sans doute la raison de son départ à l'automne 1923. Commença alors pour l'adolescent une série d'expériences professionnelles variées: aide-jardinier à Rueil, il s'enfuit au bout de quinze jours car son patron l'utilisait aussi comme valet de chambre. Il débarque à Paris, où il ne connaît personne, avec vingt francs pour toute fortune. Conseillé par un compagnon maçon il se fait embaucher comme aide-maçon. Ignorant tout du métier, il observe et imite ce que font les autres. Le chantier achevé, il trouve un emploi de garçon-stucateur, métier difficile où l'on fabrique des moulages en faux marbres avec du plâtre et de la colle. Très vite il sut lire les plans. Sur un chantier il remarqua que le patron commettait une erreur en faisant faire en saillie un motif qui aurait dû être en creux. Lui signalant son erreur il se fit vertement rabrouer, mais le lendemain l'architecte étant venu sur le chantier, découvrit l'erreur et réprimanda le patron. Celuici nomma séance tenante Joseph chef de chantier. Il avait dix-neuf ans! Pendant ses heures de liberté il continuait à courir et fut finaliste du mille mètres au Grand Prix des Jeunes en 1925. I.:âge de la conscription arrivait, il aurait pu échapper au service militaire puisque, ne figurant sur aucune liste en raison de son absence des registres d'état-civil, il 17

n'était pas convoqué au conseil de révision. Il s'y présenta spontanément, fut déclaré "Bon pour le Service", et incorporé en mai 1927 au 153< Régiment d'Infanterie à Sarrebruck. Admis au peloton des élèves caporaux, il constata qu'il avait totalement oublié l'orthographe pendant les années où il n'avait eu aucune occasion d'écrire et n'avait eu pour lecture que les journaux sportifs. Très vite il réapprit à écrire et sortit premier du peloton des caporaux, devançant des bacheliers. Nommé caporalinstructeur il continuait à pratiquer la course à pied et organisa des compétitions avec les soldats anglais et belges en garnison à Sarrebruck. La libération approchait, son ancien patron lui offrait de le prendre comme associé dans son entreprise de stuc, mais il comprit qu'il y avait pour lui un avenir dans l'armée et décida d'y rester et de reprendre des études pour devenir officier. Il fallait pour cela être admis à l'école de Saint-Maixent, dont le concours d'entrée était difficile. Pendant deux ans il s'astreignit à une vie monacale, travaillant chaque soir après le service jusqu'à une heure avancée de la nuit, aidé par son lieutenant, par l'aumônier du régiment et par un appelé, médecin à Strasbourg. Reçu dans un bon rang dès sa première tèntative au concours de 1931, il comprit dès son entrée à l'école que les lacunes de son instruction générale allaient être pour lui un handicap sérieux. Sa chance fut sa rencontre avec un officier-élève, Jean Beaufret, qui donnait des cours aux candidats bacheliers. Né à Auzance, un village de la Creuse peu éloigné du hameau de l'Allier où Joseph Katz avait été élevé, Beaufret, élève de Léon Brunschwig, allait devenir élève à l'Ecole Normale Supérieure en 1928, puis précepteur des enfants de l'Ambassadeur de France à Berlin de Novembre 1930 à 1931. En 1940, il enseignera avec Merleau-Ponty à l'Ecole d'Etat-major de Compiègne. En Allemagne il découvrit la pensée de Heidegger et introduisit les prémices de la philosophie de l'existence qui influença Sartre. Spécialiste de Parménide, de Hôlderlin, il enseigna en khâgne, rue d'Ulm, après la guerre au cours de laquelle il avait pris une part active dans la résistance à Lyon. En 1932 il n'était encore qu'un jeune professeur, né la 18

même année que son élève, Joseph Katz. Il se prit de sympathie pour cet élève singulier, intelligent et terriblement décidé à réussir. Il l'aida, et dans une certaine mesure on peut dire qu'il fut son Pygmalion. Lui prodiguant ses conseils, il lui fit passer en quelques mois ses deux baccalauréats avec la mention Très bien, puis préparer et réussir une licence d'allemand. Bûchant comme un forcené, Katz ne trouvait un peu de détente que dans le sport qu'il continuait à pratiquer, organisant des épreuves au sein de l'école. Sorti dans un très bon rang il désirait opter pour la Légion Etrangère. Beaufret l'en dissuada, l'incitant à choisir Paris, où il pourrait parfaire ses connaissances. Sagement, il suivit ses conseils et décida de préparer l'Ecole Supérieure de Guerre. Pour réussir le concours il recommença à travailler sans relâche, surprenant ses camarades incrédules. Admissible dès le premier concours, en 1937, il eut l'imprudence, ou l'audace, de prendre à l'oral une position contraire à la doctrine du grand Etat-major sur l'emploi des blindés, préconisant les théories nouvelles de de Gaulle et de Guderian. Il fut donc recalé. Le sport, toujours la course à pied, demeurant sa passion, convainquant ses chefs de corps de la faire pratiquer, créant des équipes, organisant des compétitions et s'offrant le luxe de battre celle des pompiers de Paris, de rudes adversaires, à l'étonnement général. Intrigué par ce qu'il lit dans la presse sur ce qui se passe en Allemagne, Joseph Katz décide d'y aller voir luimême. Profitant d'une permission il va assister au grand congrès nazi de 1934 à Nuremberg. Très impressionné, il fait à son retour un rapport sur ce qu'il a vu, la militarisation de tout un peuple et le danger qui se prépare. Son chef de corps au 24. Régiment d'Infanterie où il est lieutenant, le colonel Lucien, le prend au sérieux et le fait suivre par la voie hiérarchique. Son rapport ne suscitera jamais le moindre écho. Il retourne en Allemagne en 1935 et 1936 et suit la progression de ce qu'il avait annoncé. Septembre 1939. C'est la drôle de guerre, Katz part avec le 104. Régiment d'Infanterie, refusant de suivre un cours d'Etat-major qui lui aurait permis de revenir du 19

front. Le 10 mai 1940, c'est l'attaque allemande dans les Ardennes où son régiment se trouve. TI repousse un coup de main mais il faut se replier sur la Marne. Pendant quarante huit heures, il tient avec sa compagnie un régiment ennemi motorisé en échec, devant le village de Veuilly-Ia-Poterie, ne se repliant que sur l'ordre de son chef de bataillon. Son unité a eu 26 tués, plus du double de blessés, et lui-même a eu la poitrine transpercée par une balle. Grièvement blessé il faut l'évacuer sous les obus. Promu capitaine, il est décoré de la Légion d'Honneur, cité à l'ordre de l'Armée ainsi que sa compagnie. Après plusieurs mois d'hôpital, il est affecté au 8e Régiment d'Infanterie à Sète. C'est là que se fait la dissolution de l'Armée qui suit l'invasion de la zone "non occupée" par les troupes allemandes en novembre 1942. Sa blessure n'est pas encore totalement guérie, il se retire à Ebreuil, dans l'Allier; c'est là qu'il fera la connaissance de sa femme. TI participe à la résistance et, à la libération, il rejoint la 1reArmée. Après la campagne d'Allemagne il est commandant, poursuit sa carrière dans les Etats-majors, et entre à l'Ecole Supérieure de Guerre dès que le concours est rétabli. Colonel en 1951, Jacques Chaban-Delmas, ministre de la Défense Nationale dans le cabinet Gaillard, lui donne les étoiles de Général de Brigade au début de 1958, malgré l'opposition de l'Etat-major, scandalisé qu'un enfant de l'Assistance Publique puisse atteindre un tel grade. Sa carrière se poursuivra et en 1964 il sera élevé par de Gaulle à la dignité de Grand Officier de la Légion d'Honneur avant d'être promu au grade de Général d'Armée, inscrivant l'enfant trouvé parmi la douzaine d'officiers généraux titulaires du plus haut grade de l'Armée française, après celui de Maréchal. Cette dignité n'a plus aucun titulaire depuis la mort du Maréchal Juin, en 1967. Destin et carrière exceptionnels, dignes d'un homme qui ne l'est pas moins. Ce demi-autodidacte a acquis une immense culture, sa boulimie intellectuelle ne s'est pas limitée aux écrivains français et étrangers, à la peinture qui est l'un de ses trois "hobbies", avec le sport et la connaissance des grands vins. Tous ses amis saluent en lui l'un des œnologues les plus distingués et il n'est pas 20

un grand château du bordelais qui ne s'enorgueillisse de l'avoir reçu. Tel est l'homme, cultivé, courageux et simple qui allait affronter les moments les plus dramatiques de l'affaire algérienne. TI a porté un regard objectif et souvent critique sur les faits et les hommes, il n'a pas ménagé les "grands", son expérience est passionnante et s'inscrit dans notre histoire récente. On n'oubliera pas facilement son témoignage.
Jacques DELARUE.

21

POURQUOI

CE LIVRE ?

Pourquoi ce livre? Pour apporter un témoignage véridique sur le drame qui s'est déroulé en Algérie en 1962 et spécialement sur les événements d'Oran vers lesquels ont convergé, pendant des mois, avec quelle acuité, mais aussi quelle partialité, les feux de l'actualité. Depuis plus de vingt ans, il m'a été maintes fois demandé une relation de ces événements. J'ai voulu attendre pour la fournir que les plaies se soient cicatrisées - pour certains elles ne le seront jamais - et que les passions se soient apaisées. Il a fallu des années... Tant de contre vérités ont été dites et écrites que le moment me semble enfin venu de faire la lumière sur la mission que j'ai eu à remplir. C'est, naturellement, rappeler des jours pénibles, aussi bien pour ceux qui ont été les acteurs de ce qui fut un véritable soulèvement, que pour ceux qui assumèrent la charge de faire respecter la volonté de la Nation. Je ne prétends pas avoir joué un rôle historique. Cependant, je me suis trouvé dans une situation similaire à celle de deux de mes prédécesseurs face à une insurrection populaire: le Général Cavaignac et le Général de Gallifet. Devançant toujours l'événement, j'ai pu éviter de 23

faire tirer sur la foule, comme le fit le premier en juin 1848 contre les insurgés et le second en 1871 contre les Fédérés. Cette relation des événements, je ne l'aurais peut-être jamais portée à la connaissance du public si je n'avais voulu réfuter les accusations infamantes, formulées par différents auteurs, sur ceux que je commandais: unités de l'Armée, Escadrons de gendarmes mobiles et Compagnies Républicaines de Sécurité.
* * *

Je veux maintenant parler de sept ouvrages parus en 1964, 1968, 1969, 1972, 1977, 1980 et 1984 (il Y en a d'autres !). Du premier, parce qu'il est l'œuvre d'un clerc de l'église catholique, le R.P. de Laparre, "Journal d'un prêtre en Algérie" qui, se faisant l'écho des potins les plus vils, des ragots les plus abjects, des nouvelles les plus invraisemblables, accrédite les plus noires calomnies. D'un tel homme, n'aurait-on pas plutôt pu attendre mansuétude, conciliation, apaisement, et surtout objectivité et recherche de la vérité? Le deuxième est "LExpiation" de Pierre Laffont. Ce dernier, sans doute déçu, parce que désireux de jouer le rôle de "Monsieur Bons Offices" entre l'O.A.S. et le
EL.N. dans le drame oranais

-

rôle

qui

n'aboutit

à

rien - me met lui aussi en cause dans les pénibles évènements du 5 juillet. Ecarté du Comité de Réconciliation mis sur pied le 28 juin, peut-être croit-il qu'il aurait pu y jouer un rôle changeant la face des choses? Mortifié, sa rancœur lui fait écrire "Que fait Katz? - Rien". Or il sait mieux que quiconque que le maintien de l'ordre m'a été enlevé, puisqu'il est resté en relation étroite avec nous jusqu'après l'indépendance. Pourquoi une telle mauvaise foi? Du troisième et du cinquième 1, parce qu'ils ont été

1.

«

0 mon pays perdu»

-

« Ce que je n'ai pas dit. 24

écrits par le Général Jouhaud qui, dominé par une passion aveugle, formule des accusations indignes de son état, entachant même son honneur. N'a-t-il pas écrit que j'avais fait tirer l'aviation sur la ville, que je faisais déposer des Français d'Oran dans les quartiers musulmans pour qu'ils y soient assassinés, que j'étais responsable de milliers de morts le 5 juillet! J'aurais pu l'attaquer en diffamation, comme aussi bien l'hebdomadaire "Minute" qui a rapporté ces propos. Je ne l'ai pas fait par mépris des menteurs. Du quatrième, "Le Dernier jour de l'Algérie française", non parce qu'il émane de Gérard Israël, abusé par de faux témoignages, mais parce qu'il traite d'une question qui me tient à cœur: la tragique journée du 5 juillet. Non, les unités de la garnison ne sont pas restées dans leur cantonnement, comme il l'assure, pendant que les Français d'Oran étaient abattus dans la rue. Le maintien de l'ordre hélas! m'avait été retiré depuis le lor juillet, la surveillance des rues ne nous incombait plus, nos unités étaient consignées dans leurs casernements. Au premier coup de feu, elles en sont sorties, conformément à mes instructions, pour arrêter ce qui, sans leur action, eût pu dégénérer en un véritable pogrom. Des victimes certes il y en eut, tant chez les Français (20 furent amenés à la morgue) et beaucoup plus, au moins une centaine parmi les Musulmans. Il y eut aussi des enlèvements sur lesquels la lumière n'a jamais été faite. Je les déplore, mais j'insiste sur le fait que, si le calme est instantanément revenu, c'est grâce à l'intervention de nos gendarmes, de nos soldats et de nos C.R.S. Le sixième est l'ouvrage d'Henri Martinez "Et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine" où sont reprises et même aggravées, les accusations portées sur moi. J'aurais fait tirer le 21 mars, par l'aviation, des roquettes sur la ville, ensuite j'aurais fait abattre des centaines d'Oranais qui se montraient à leur fenêtre ou sur leur balcon... Et je porte, bien sûr, l'entière responsabilité des morts du 5 juillet!!! Le dernier est un livre du Général Jouhaud paru en décembre 1983 "Serons-nous enfin compris ?". Il rapporte des propos me rendant responsable de la mort de milliers de Français d'Oran le 5 juillet, prétendant que 25

mes unités n'étaient sorties que cinq heures après le drame. Or, ce drame ne dura guère plus d'un quart d'heure, suffisant hélas, pour faire trop de victimes! Je tiens à ne faire aucun commentaire sur cette infamie. Le Général Jouhaud ne mérite même pas que j'en appelle au témoignage de mes chefs d'unité pour me justifier 2. Que n'a-t-on dit et écrit sur ce qui s'est passé à Oran! De quels crimes n'ai-je été accusé? L'affabulation fut grande, le mensonge, arme de guerre, les fausses nouvelles, légion. Les envoyés des journaux français ont fait certes consciencieusement leur métier, mais en temps de guerre révolutionnaire, comment saisir l'événement? Ils ne pouvaient rien voir car, apparemment, il ne se passait rien. Ils ne pouvaient rapporter que des nouvelles tendancieuses, recueillies ici et là auprès de gens peut-être sincères mais en général abùsés, entretenus sciemment dans l'erreur. Ils les exploitaient suivant leur optique personnelle ou la couleur politique de leur journal. Si j'avais fait ou laissé faire ce qui m'a été reproché par une certaine presse qu'aveuglaient la haine et la passion, les émissions pirates, qu'un poste clandestin, dont les speakers étaient au courant de tout, émettait chaque jour à Oran, n'auraient pas manqué de faire connaître et de commenter chaque soir mes prétendus crimes. Ces émissions, je les ai heureusement toutes conservées et pourrais les publier in extenso si leur volume n'en était trop important. Je me contenterai d'en joindre quelques-unes en annexe de cet ouvrage. S'il y est question de tirs d'avions sur Oran et de déposition d'Européens en quartier musulman, c'est pure affabulation et aucune exploitation n'en est faite. Et pourtant, quelle belle occasion de nous reprocher des dizaines de maisons détruites ici ou là, des centaines de morts et de blessés! Mais sur quoi étayer de telles allégations ? Et pour cause, sur rien! Ce récit est volontairement austère, il ne pouvait être autre. Je l'ai voulu sobre. J'ai voulu qu'il soit un compte

2. On trouvera en annexe mon rapport au sujet des évènements du 5 juillet. 26

rendu scrupuleusement exact de ce qui a été un drame pour tous ceux qui l'ont vécu. Je me suis constamment référé à trois sources de documents de valeur irréfutable: le Journal de marche du secteur autonome d'Oran sur lequel a été consigné nuit et jour, minute par minute, tout ce qui s'est passé entre le 19 février et le 5 juillet 1962, les émissions pirates quotidiennes, souvent bi-quotidiennes, les instructions que j'ai données de ma propre initiative car, hormis celle de maintenir l'ordre par tous les moyens à ma disposition, je n'en ai jamais reçue aucune autre. Je souhaite que la relation de cette affaire, qui tint la scène nationale durant près de 6 mois, soit un enseignement pour l'Armée et qu'elle apporte une contribution à l'étude de la guerre révolutionnaire en ville, restriction faite de ce que, ayant en face de nous des frères égarés et non des adversaires, il n'ait jamais été question d'employer contre eux l'ultÙna ratio. Si elle avait paru plus tôt, nous n'aurions peut-être pas eu à déplorer la mort de 56 parachutistes à Beyrouth. Il faut que ceux qui ont maintenant la charge de la défense de la Nation apprennent à ceux qui choisissent le métier des armes, les règles tombées dans l'oubli de la guérilla et de la contre-guédlla. C'est la méconnaissance de ces règles qui rendit notre résistance de 1940 si coûteuse en vies humaines, qui fut la cause de nos déboires en Indochine autour des années 1950 et ensuite de ceux que nous éprouvâmes en Algérie de 1954 à 1962. Ille faut d'autant plus, qu'à l'heure actuelle, la guerre révolutionnaire est le conflit le plus prévisible. La guerre nucléaire, avec comme conséquence l'apocalypse, semble exclue, à moins qu'un fou n'en possède un jour la clé. Quant à la guerre conventionnelle, qui déboucherait nécessairement par escalade dans le combat atomique, elle a également peu de chances d'éclater en Occident. Ce récit n'a aucune prétention, si ce n'est celle d'être un document pour l'histoire. Je me bornerai à traiter de la lutte entre les forces de l'ordre et les éléments qui se sont opposés à elles. Que l'on n'attende pas de moi des considérations politiques. Je fais partie d'une génération pour laquelle l'Armée avait la mission sacrée de servir la Nation sous les ordres du Gouvernement légal et ne 27

devait en aucun cas se dresser contre la Loi de l'Etat tant que celui-ci pouvait librement émaner de la souveraineté populaire. Que l'on relise à ce propos l'article du décret 75-675 portant règlement de discipline générale dans les Armées, relatif à la prise de commandement:
"Le nouveau chef de corps est présenté par l'autorité supérieure au personnel qu'il est appelé à commander. Cette autorité ayant fait présenter les armes et ouvrir le ban, prononce à haute voix la formule suivante: "Officiers, gradés et gendarmes, de par le Président de la République, vous reconnaîtrez désormais pour votre chef le (indiquer le grade et le nom) ici présent et vous lui obéirez en tout ce qu'il vous commandera pour le bien du service, l'exécution des règlements militaires, l'observation des lois et le succès des armes de la France". Le ban est fermé et les troupes reposent les armes. La cérémonie se termine normalement par le défilé de l'unité devant son nouveau chef."

Cela dit, certains officiers français d'Algérie, eux, ont l'excuse de s'être associés à leurs frères pour qui l'O.A.S. était la dernière chance de rester chez eux. Si j'avais été à leur place, j'aurais été bien embarrassé sur la décision que j'aurais dû prendre. Que les accords d'Evian n'aient pas été respectés en ce qui concerne les Français d'Algérie, que ces derniers n'aient pas été traités après juillet 1962, alors qu'ils avaient tout perdu, comme les populations du Nord et de l'Est de la métropole après la Première Guerre mondiale, je ne peux que le déplorer. Ce n'est pas à l'honneur des gouvernants qui ont eu la charge du pays, dans les années qui se sont écoulées entre 1962 et 1981. Que les promesses du ministre Pierre Messmer faites aux Algériens servant dans nos rangs comme militaires, harkis, groupes militaires de Sécurité, ou moghazni n'aient pas été tenues, alors que le chiffre de notre maind'œuvre étrangère montre à l'évidence que nous pouvions tous les accueillir, je ne peux aussi que le déplorer. Je m'abstiendrai de toutes autres considérations concernant ce douloureux problème.

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PROLOGUE

Avant de commencer mon récit, je crois bon de relater les vicissitudes qui ont été les miennes depuis août 1956, époque où j'atterris à Bou Saâda pour être adjoint au Colonel Commandant le Commandement Opérationnel du Sud-Algérois. Elles montrent que tout ne fut pas fait alors pour juguler la rébellion algérienne. C'est une explication du drame que nous avons vécu en 1962. Ce drame, qui va marquer toute une génération, aurait pu être évité en réduisant la rébellion et en consentant des réformes opportunes qui annoncées en 1945 et en 1947 n'avaient jamais eu de suite et qui auraient peut-être permis aux Français d'Algérie de rester chez eux. Tout au moins, l'indépendance algérienne ne serait pas venue dans le sang et les larmes. Malgré les incontestables succès que, comme Colonel, j'avais remportés sur les bandes de l'A.L.N., de l'automne 1956 au printemps 1958, dans l'Atlas saharien, je me vois relégué après le 13 mai à la tête du Groupe de subdivisions de Perpignan. Pourtant ces succès, je les avais obtenus avec des moyens infimes: - un bataillon d'appelés et de rappelés du Train, 29

commandé par le Chef d'Escadron Jean Pouget, héros de Diên Biên Phu, officier de classe exceptionnelle parti de l'Armée en 1964 pour être journaliste au Figaro et devenir écrivain de talent; - un bataillon de tirailleurs aux ordres d'un officier remarquable, le Commandant Oudot de Dainville, civil à présent; - une compagnie saharienne portée de Légion Etrangère de haute valeur; la 2e C.S.P.L. ; - un groupe mobile spécial d'Algériens acquis à notre cause. Ces moyens, plus que réduits, et qui ne représentaient en tout guère plus de 1 000 combattants, bénéficiaient il faut le dire, de l'appui sans pareil d'une extraordinaire aviation légère aux ordres d'un héros tombé au combat, le Capitaine Valette et de celui des hélicoptères de l'aviation, de la marine et de l'Armée de teITe, ces derniers sous les ordres du Colonel Crespin. Tous étaient volontaires pour Bou Saâda, ayant l'assurance de participer au combat. Le pilote de mon propre hélicoptère était un officier couvert de décorations, le Lieutenant Gueugnon, capable, autant que le Capitaine Valette, des actions les plus audacieuses et les plus avisées. Fin limier; il n'avait pas son pareil pour détecter et repérer au moindre indice les bandes rebelles les mieux camouflées. Une escadrille d'avions de chasse, les Sipas, plus que démodés mais d'une efficacité sans pareille grâce à leur chef, le Lieutenant Marchandise, casse-cou d'une audace inouïe, s'y ajoutait. J'avais, pour employer ces moyens, un état-major assurément suffisant en nombre, mais, comme la presque totalité de l'Armée française, ignorant tout de la gueITe révolutionnaire. Je trouvais heureusement à Djelfa un officier de réserve personnifiant la guerilla, le Capitaine Serge Groussard, bien qu'une de ses œuvres "Un officier de tradition" ait pu faire présager le contraire. Il me fut d'un grand secours dans la lutte que j'allais mener contre les katibas pendant presque deux ans. C'est dans ces conditions, et avec ces éléments, que j'ai pacifié, en trois ou quatre mois, dès que j'ai eu le commandement du C.O.S.A. en octobre 1956, la plus grande partie de l'Atlas saharien de Biskra à Geryville. Les suc30

cès que j'obtins ne manquèrent pas de provoquer l'envie et aussi la jalousie des chefs des troupes d'Algérie qui, dans le même temps, même avec les légionnaires, les parachutistes de Massu, de Bigeard et d'autres, connais~ saient plus d'échecs que de succès. Ma réussite me valut alors trois citations à l'ordre de l'Armée, la cravate de Commandeur de la Légion d'Honneur à titre exceptionnel et, en avril 1958, mon accession aux étoiles. Elle m'a valu également une certaine estime des fellaghas car j'ai toujours exigé le plus grand respect pour les prisonniers et je mettais dans le même avion pour être conduits à l'hôpital Maillot, mes blessés et les leurs. Mais elle m'a valu aussi, cette réussite, la suppression de mon commandement au printemps 1957 par le Général Salan qui, j'en suis sûr, désirait me le laisser, mais qui finit par céder aux pressions de ceux qui l'entouraient. Installés dans une bonne petite guerre où, en 1956, les accidents automobiles faisaient plus de victimes que les combats, ils souhaitaient qu'elle durât jusqu'à l'an 2000, préférant tenir garnison en Algérie plutôt qu'à Cambrai ou à Romorantin. Sans doute, nombreux seront les lecteurs qui seront heurtés par cette affirmation. Hélas! elle est pourtant bien réelle et nombreux sont mes anciens camarades d'Algérie qui, comme moi, l'ont constatée et déplorée. Je suis alors relégué dans les sables du désert, comme Commandant du territoire de Ghardaia où je continue de mon mieux à lutter contre la rébellion, mais dans des conditions aussi difficiles qu'absurdes. Ne fallait-il pas que je borne - ô stratégie! - mon action à des limites administratives t Comment imaginer pareille sottise et faire aussi bêtement le jeu de nos adversaires? Ainsi, un petit djebel long d'environ 2 kilomètres, le Méharga, appartenait à 3 zones différentes et il fallait l'accord des chefs de secteur de Setif et d'Aumale pour monter une opération qui, ébruitée, ne pouvait tomber que dans le vide.
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Le 13 mai 1958 me trouve à Laghouat. Je déclare le lendemain, à 11 heures, qu'à la crise qui vient d'éclater, il n'y a d'autre recours que le Général de Gaulle, mais je demande à mes officiers de ne pas entrer dans les Comités de Salut Public. Comme le Général de Gaulle dans son livre "Le Fil de l'Epée", j'estimais - et la suite des événements montrera que j'avais raison - "que tout ce qui vient de la politique finit par corrompre le corps militaire." Les activistes, les ultras de tout bord, veulent m'arrêter. Je ne cède point. Résultat: mon commandement m'est enlevé. Par qui? Je ne l'ai jamais su ! Le Général Salan m'a assuré que ce n'était pas lui. Personne n'a jamais eu le courage de m'en aviser et, c'est à Paris où j'étais de passage, que j'appris par le Général Lorillot, alors Chef d'Etat-major de l'Armée de Terre, que je ne faisais plus partie des troupes d'Algérie. J'ai tout lieu de croire que je dois mon rappel à Max Lejeune qui, nommé ministre du Sahara par le Général de Gaulle, a pensé que ma présence à Laghouat risquait de le desservir, l'activisme étant alors à la mode. Les chefs activistes, qui faisaient à ce moment-là la loi rue St-Dominique et même à l'Elysée, demandent que je sois renvoyé de l'Armée. Finalement, je suis muté non à Limoges, mais à Rennes. Je ne rejoins pas ce poste. Mes états de service, mon passage à l'Ecole Supérieure de Guerre, où maintes fois mes travaux avaient été remarqués et retenus comme thèmes des exercices aux échelons les plus élevés, me désigne tout naturellement pour le Centre des Hautes Etudes Militaires et l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale où je passe une année. Je dois cette désignation à mon ami de toujours le Général Ducourneau, Chef remarquable et héros de la campagne de la Libération, qu'un stupide accident d'hélicoptère a empêché de devenir un des chefs de l'Armée et à qui l'on doit toujours la grand-croix de la Légion d'Honneur. Je la dois aussi au Général Martin qui devait terminer sa carrière comme Chef d'Etat-major de l'Armée de l'Air. Ensuite, mon désir est, bien sûr, de retourner en Algérie à la tête d'une zone, mais mon attitude du 13 mai 32

1958 et peut-être davantage mes succès antérieurs, qu'exploitera pour son compte le Général Challe, y font de moi un indésirable. ~appui d'Edmond Michelet, de Jacques Chaban-Delmas et de Léon Delbecque qui m'estiment et me font confiance est inopérant. Jacques Chaban-Delmas, alors qu'il était ministre de la Défense nationale, était venu passer Noël 1957 à Laghouat avec mes unités. C'est lui qui m'avait nommé Général, malgré l'opposition de l'Etat-major de l'Armée, pour que je puisse poursuivre à un échelon plus élevé la lutte contre la rébellion. TI avait le désir d'étendre à toute l'Algérie la tactique de contre-guerilla que j'avais employée et mise au point dans l'Atlas saharien pour en finir avec la rébellion. Une seule voie maintenant s'offre à moi. A défaut de mieux, je "subdivisionnerai". Où ? Exil pour exil, l'intérêt du moment étant uniquement en Algérie, je demande la Corse ou Perpignan.
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l'obtiens Perpignan que je rejoins à l'automne 1959. Je fais, dans ce pays rude mais attachant, avec les Catalans dont je gagne la confiance et même l'amitié, tout ce qui est en mon pouvoir pour que le binôme Armée-Nation, dont il était fortement question à l'époque, devienne une réalité. Cette action, que je poursuivrai, parce que j'y crois fermement, jusqu'à la fin de ma carrière, à Bordeaux, et qui sera un succès, je ne la verrai jamais s'étendre à toute l'Armée. Elle est demeurée pendant deux décennies, sinon dans le domaine des vœux pieux, du moins dans celui des bonnes intentions. C'est son absence qui a été la cause du malaise qui a régné longtemps dans nos casernes. Je ne compte donc plus revenir en Algérie où la rébellion, malgré les coups qui lui ont été portés, est toujours active. Ce que j'avais dit au printemps 1957 à Robert Lacoste, alors ministre de l'Algérie se justifie: il faut en finir dans les six mois à venir car à attendre, comme ce fut le cas en Indochine, la rébellion fera tache d'huile, s'imprègnera et ne pourra plus être réduite. Diên Biên 33

Phu n'a que trop été l'illustration de ce que j'avançais. Plus tard, il en sera de même, malgré la puissance écrasante des Américains au Viêt-nam. Beaucoup de choses se sont passées depuis 1958, choses encore présentes dans la mémoire de tous les Français aujourd'hui: le discours sur l'autodétermination, les barricades, le putsch des Généraux. Pourquoi? Peut-être et même sûrement parce que lorsque le Général de Gaulle disait blanc, Michel Debré disait gris et Paul Delouvrier noir. Le résultat, c'est qu'en février 1962, les Français d'Algérie, et notamment ceux d'Alger et d'Oran, sont anivés à leur tour au bord de la rébellion contre de Gaulle et son gouvernement et, par là-même, se sont dressés contre la métropole. Mettons-nous à leur place. Pour ces Français, l'Algérie était leur province comme l'Auvergne est celle des Auvergnats. Ils pensaient, et personne ne peut leur en faire grief, que le Général de Gaulle parlait pour l'extérieur, mais qu'en son for intérieur il était toujours pour l'Algérie française comme le laissaient si clairement entendre Michel Debré et Paul Delouvrier. Le résultat, et il ne faut pas s'en étonner, a été la venue de l'O.A.S. ; il ne pouvait en être autrement. Il était normal qu'elle voie le jour par suite des équivoques savamment entretenues. Le 15 février 1962, un jeudi, alors que je passe la soirée chez des amis catalans à Coustouges, le Général Le Pulloch, Chef d'Etat-major de l'Armée de Terre, m'appelle au téléphone pour me demander sans autre préambule, avec sa brutalité coutumière, de prendre le commandement du Secteur d'Oran, réponse devant lui être donnée dans les 24 heures. Je m'interroge. Pourquoi cette offre si imprévue alors que je n'ai pu jusque-là obtenir le commandement auquel je pouvais prétendre? Pourquoi ne fait-on pas appel au Général Massu, alors divisionnaire ou à Bigeard qui, j'en suis sûr, étaient parfaitement capables de tenir le poste qui m'était offert? Pourquoi n'appelait-on pas aussi un de ceux - et ils étaient nombreux - qui, il faut bien le dire, s'étaient plus distingués dans les événements du 13 mai que dans la lutte contre les katibas dans les djebels? Peut-être faisait-on appel à moi parce que, triste et 34

malheureuse revanche, j'étais resté dans la légalité républicaine le 13 mai 1958, ou parce que j'avais déclaré publiquement le 29 mai 1961 à l'issue d'une manœuvre dans les Corbières, après le putsh des Généraux, que l'Armée ne peut être qu'aux ordres du Gouvernement de la République? Peut-être aussi que le Gouvernement n'était sûr d'aucun des Généraux qu'il avait comblés d'honneurs? Un membre important du cabinet du Général de Gaulle ne m'avait-il pas déclaré que la presque totalité des officiers généraux servant en Algérie avaient été plus ou moins compromise dans les malheureuses affaires des barricades en 1960 et du putsh en 1961 ? Il est regrettable que ces Généraux et aussi beaucoup de leurs chefs de corps ne se soient pas souvenus de la lettre de Louvois au Comte d'Auvergne, Colonel-Général de la Cavalerie, disant que lien un siècle qui se veut grand, il convient d'abord que les officiers obéissent, car cette obéissance n'est pas une qualité de leur état, mais leur état même. Sans elle, ils n'existent plus". Alexis de Tocqueville n'avait-il pas écrit aussi dans ses souvenirs: "Les hommes qui perdent le plus aisément la tête et qui se montrent d'ordinaire les plus faibles dans les jours de révolution sont les gens de gueITe". Bien sûr, on pouvait objecter que de Gaulle, avait désobéi en 1940, mais la France était alors, ne l'oublions pas, sous la botte nazie et n'exerçait plus sa souveraineté. Si trop d'officiers, et non des moindres, avaient, en Algérie, oublié les devoirs de leur charge, c'est parce que la politique menée par le Gouvernement manquait à la fois de netteté et de rigueur. Les relever de leur commandement n'aurait fait qu'ajouter à une confusion qui n'avait déjà que trop crû. Il est regrettable aussi que ces généraux, ces chefs de corps, aient entraîné avec eux de jeunes officiers qui ont été, à mon avis, injustement sanctionnés. N'était-il pas normal qu'un Lieutenant ou un Capitaine, prenne exemple sur son Colonel ou sur son Général, homme d'âge et d'expérience qu'il respectait et ce, en un moment confus où le cœur et la raison ne parlaient pas la même langue et où il fallait faire un choix difficile? Quoi de plus naturel que de suivre le chef auquel on a l'habitude 35

d'obéir; en qui on a confiance? Ces jeunes officiers, qui comptaient souvent parmi les meilleurs, ont manqué à l'armée des années passées, et leur absence a contribué au malaise qu'elle n'a pas encore surmonté. Revenus à la vie civile, ils gardent sûrement au cœur une amertume justifiée et sans doute un profond regret d'avoir quitté le métier des armes, pour eux une vocation. j,
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En fait - il m'en a été donné l'assurance par la suite - c'est le Général Ailleret, alors Commandant supérieur interarmées à Alger, qui me réclame pour remplir cette difficile mission. Elle deviendra la plus dramatique de toutes celles qui seront remplies en Algérie en 1962. Cette mission, devais-je l'accepter? Jusqu'en 1958, comme toute l'Armée, j'avais cru à l'Algérie française. Ensuite, de la Métropole, j'avais suivi de près ce difficile, ce douloureux problème et je savais bien qu'il ne pouvait plus, en 1962, être question d'Algérie française. Lindépendance serait sans doute l'issue du drame où nous étions engagés depuis 1954. La participation, à laquelle songeaient certains comme Alain Peyrefitte, paraissant plus que douteuse. Je n'avais, hélas, aucune peine à imaginer ce que seraient les derniers jours de notre présence en Afrique du Nord. Je demande conseil à deux amis, Edmond Michelet et Serge Groussard ainsi qu'au Général Malaguti, chef d'une noblesse de caractère insigne, sous les ordres de qui j'avais eu l'honneur de servir à Lille et en qui j'avais une absolue confiance. Le Général Malaguti, chef et soldat prestigieux des deux guelTes mondiales, ne m'incite pas à refuser, mais connaissant bien les arcanes du métier des armes, me prévient que si je veux recevoir tous les affronts, je n'ai qu'à accepter. . Dieu sait si, comme Monluc, auquel je devais succéder à Bordeaux, quatre siècles plus tard, des affronts j'en ai reçus et de gens qu'au fond, je plains plus que je ne blâme! Edmond Michelet, héros de la Résistance, qui maintint la foi au camp de la mort de Dachau, me conjure de prendre le commandement qui m'est proposé: "Il faut là-bas un homme de devoir et de caractère; vous êtes cet homme-là, sans hésitation, partez." me dit-il. 36

Quant à mon ami Serge Groussard, toujours d'une folle témérité, resté volontairement près de deux ans avec moi à lutter contre la rébellion algérienne au Sahara, lutte qu'il a relatée avec tout son talent d'écrivain dans "La Guerre oubliée", il m'assure avec un humour bien à lui, que lorsqu'une occasion de vivre une révolution vous est donnée, il ne faut pas la manquer. Ce ne sera pas une révolution que je vivrai, mais un drame combien plus déchirant! J'accepte donc. J'accepte car je crois, peut-être ingénument, que tout est encore possible en Algérie dans le sens d'une solution franco-algérienne. J'accepte parce que si j'avais renoncé à accomplir cette mission, on n'aurait pas manqué de dire que c'était par peur, par sentiment d'incapacité et peut-être même par lâcheté. N'entrent en jeu, ni l'orgueil de jouer un rôle, ni l'espoir secondaire à mes yeux d'une troisième étoile qui m'a en effet été accordée fin 1961, mais qu'on ne m'aurait sans doute pas donnée si j'avais refusé de partir. N'entre pas non plus en ligne de compte la crainte de mon renvoi de l'Armée, renvoi qui avait failli avoir lieu en mai 1958 et qui aurait bien pu devenir alors réalité. Je téléphone donc au Général Le Pulloch, le vendredi 16 ou samedi 17 que je rejoindrai Oran par avion le lundi 19. Je quitte Perpignan à midi le 19 février pour prendre à Marseille la Caravelle qui me pose à l'aérodrome de la Senia à la nuit tombante. Quoi de mieux que prendre une "Caravelle" pour se retrouver dans la galère d'Oran?

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