L'identité tchadienne

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296291232
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L'IDENTITÉ TCHADIENNE L'héritage des peuples et les apports extérieurs

Publié avec le concours du CN R.S. de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales et de la Mission Française de Coopération au Tchad

cc

POUR

MIEUX

CONNAITRE

LE TCHAD»

Le but de cette nouvelle collection est de contribuer à l'édification du Tchad moderne en permettant aux Tchadiens de mieux connaître leur pays dans toute sa diversité et sa richesse. Nous comptons publier des travaux inédits, des documents d'archives, des traductions françaises d'ouvrages étrangers et réimprimer des textes devenus introuvables. Nous resterons ouverts à toute suggestion émanant de nos lecteurs.

Parus en 1993

:

Paul Créac'h. Se nourrir au Sahel. L'altmentation au Tchad (1937-1939). Sadinaly Kraton. La chefferie chez les Ngama. Jean Malva!. Maprattque médicale au Tchad (1926-1928).

A paraître: Daoud Gaddoum. Le culte des margay chez les Dangaléat du Guéra. Claude Durand. Les redevances coutumières et les ressources des chefs traditionnels dans la Colonie française du Tchad (1904-1907). Peter Fuchs. La reltgion des Hadjeray (traduit de l'allemand par Hille Fuchs). Marie-José Tubiana. Femmes du Sahel.

POUR

MIEUX

CONNAITRE

LE TCHAD

L'IDENTITÉ TCHADIENNE
L'héritage des peuples et les apports extérieurs

Actes du colloque international célébrant le 30e anniversaire de la fondation de l'Institut National des Sciences Humaines de l'Université du Tchad Ndjaména (25 -27 novembre 1991)

Édités par Joseph Tubiana avec l'assistance de Claude Arditi et Claude Pairault

Editions L'Harmattan 5 -7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Vignettes de Samir Zoghby Cartes de Catherine Zacharopoulou Saisie et mise en pages d'Anne Marie Skye Maquette de couverture de Sylvie Tubiana

@ L 'Harmattan et les auteurs, ISBN: 2-7384-2622-0

1994

PRÉFACE

Créé au moment où l'Afrique, indépendante dans sa majorité, avait pour objectif la recherche de ses racines lointaines afin de s'affirmer sur l'échiquier planétaire, le Centre Tchadien de Recherche en Science Humaines, devenu Institut National des Sciences Humaines, a reçu la mission de promouvoir la recherche pluridisciplinaire en archéologie, paléontologie, préhistoire et histoire, psychologie, géographie, ethnologie, linguistique, sociologie. Après les événements des années 80,une nouvelle orientation s'est imposée: l'Institut devait aussi et d'abord s'occuper du développement économique et socio-culturel du pays. Il a dès lors poursuivi une recherche en sciences humaines et sociales, en vue de la promotion du développement économique et socio-culturel pouvant conduire la société tchadienne vers un bien-être meilleur.
L'Institut est également censé - mettre des chercheurs à la disposition des institutions publiques et privées et apprécier les résultats des investigations entreprises. De plus, l'INSH publie les résultats de ses travaux ainsi que les documents des Archives Nationales Tchadiennes susceptibles d'être utilisés par les chercheurs, les administrations ou les décideurs;

L'identité tchadienne.

Paris, L'Hannattan, 1994.

TOM ERDIMl

- réunir et mettre à la disposition des chercheurs, des institutions nationales ou étrangères et des décideurs, les documents et ouvrages du domaine de sa compétence; - assurer la formation continue des chercheurs de l'Institut par des stages, ateliers, séminaires, conférences, colloques; - contribuer à la formation universitaire et postuniversitaire des chercheurs débutants et des étudiants de l'enseignement supérieur; - entretenir des rapports de coopération scientifique avec les institutions étrangères poursuivant les mêmes objectifs que lui. L'INSH travaille sur des programmes à court et moyen termes. Bien que la recherche fondamentale ne soit pas exclue de ses préoccupations, aujourd'hui ses activités sont orientées vers les domaines ciaprès: - environnement et développement rural; - société, population et santé (humaine et animale); - société, formation et éducation de base. A l'intérieur de chacun de ces domaines sont tracés des axes de recherche comportant un certain nombre de thèmes et programmes. C'est dans le souci de renforcer le contact avec d'autres chercheurs en vue d'une réflexion commune que l'INSH avait choisi pour commémorer son trentième anniversaire, d'organiser un Colloque sur un thème susceptible d'obtenir l'adhésion de ses partenaires et de chercheurs, notamment français et africains. Ce Colloque, qui s'est déroulé du 25 au 29 novembre 1991, a été un lieu privilégié de rencontre 6

PRÉFACE

de chercheurs de différents continents, de connaissance mutuelle, d'échange d'idées et d'enrichissement intellectuel réciproque. Je remercie donc tous ceux qui ont répondu à l'invitation de l'Université du Tchad et de. son Institut National des Sciences Humaines et ont accepté de venir à Ndjaména nous faire part de leurs expériences. Mais cette rencontre scientifique, qui a pour nous une valeur historique, ne pouvait disparaître sans laisser de traces. C'est pourquoi j'ai tenu à ce que les travaux essentiels ayant fait l'objet d'une communication soient publiés comme il convient. Ce faisant, nous aurons d'ailleurs répondu à l'une des préoccupations de notre Institut: la publication et la diffusion des travaux de recherche. Ce volume a paru grâce au soutien du Centre National de la Recherche Scientifique (Paris), de la Mission de Coopération Française (Ndjaména) et de notre partenaire français, l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Paris), auxquels nous renouvelons en cette occasion les vifs remerciements de l'Université du Tchad. Nous remercions également l'équipe de chercheurs qui a pris en charge cette publication. En espérant que les Actes du Colloque deviennent un facteur de promotion de la recherche scientifique et un encouragement aux Tchadiens à réfléchir et à agir, au nom de l'Université du Tchad je souhaite bonne route à l'INSH dont nous attendons davantage de recherches et de découvertes. Tom Erdimi Recteur de l'Unîversîté du Tchad 7

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NIGER

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CENTRAFRIQUE o 500 1000 1500 m

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LA RÉPUBLIQUE DU TCHAD

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POUR UNE REFLEXION CRITIQUE

Dans l'invitation adressée au mois de novembre 1990 aux personnalités pressenties, le Directeur de l'INSH formulait ainsi les termes de référence qui
avaient été retenus pour le Colloque de Ndjaména
:

La définition de l'identité tchadienne pose de nombreux problèmes tenant à la fois aux difficultés de synthèse des éléments socio~culturels qui lient les différents peuples vivant sur le territoire de la République du Tchad et au tracé des frontières à l'intérieur desquelles sont appelés à vivre divers groupes ethniques. Ces problèmes sont aussi liés à la situation post-coloniale. On est en droit de se demander comment est perçue l'identité tchadienne à travers les changements intervenus depuis les origines et notamment les mutations survenues depuis la fin du XIxe siècle (partage de l'Afrique entre les puissances coloniales européennes et début de l'expansion coloniale française au Tchad). Par ailleurs, l'on s'accorde à reconnaître que le Tchad, pendant des millénaires, a été et est encore un carrefour de civilisations africaines; l'examen des apports extérieurs pourrait alors expliquer davantage 9

les dimensions socio-culturelle et économique de ce melting pot au cœur de l'Afrique. La dimension historique permettra de s'interroger sur le passé et sur les sollicitations de la société en mouvement: le miroir du passé reflète à chaque génération les préoccupations de la société face aux exigences de son développement et de son devenir. L'interrogation systématique du passé et du présent, fondement de l'unité nationale, peut servir de cadre de réflexion critique conduisant sans doute à la résolution de certains problèmes de développement. Peut-on aujourd'hui parler de l'existence de la nation tchadienne? Les organisateurs du colloque vous invitent à accorder votre attention à l'un des thèmes suivants:

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-

Eléments historiques constitutifs de l'identité tchadienne dans la période pré-coloniale et post -coloniale. Diversité des civilisations et complémentarité des cultures dans la formation de la nation tchadienne. Rôle des crises politiques et économiques dans la constitution progressive de l'identité du Tchad. Économie régionale et économie nationale: problèmes d'intégration et objectifs d'identité. La nouvelle constitution tchadienne: perspectives d'unité nationale.

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NOTRE IDENTITÉ TCHADIENNE Antoine Bangui

D'emblée, jè tiens à préciser que je ne suis pas sociologue et encore moins ethnologue. Mais, comme la majorité d'entre vous ici, je suis tchadien et c'est la raison pour laquelle le sujet qui nous est soumis me paraît essentiel. Il est en effet primordial que, pour notre devenir à tous, nous sachions nous délimiter, nous reconnaître en tant que "Tchadiens", savoir quel héritage commun nous devons assumer et finalement ce que l'on peut entendre par "Identité Culturelle Tchadienne" . Je parlerai donc avec mon expérience et ma sensibilité d'homme tchadien plutôt qu'avec érudition. Aussi, je vous demande toute votre compréhension et votre indulgence. D'autant que c'est une sorte de gageure de traiter en un laps de temps aussi court un sujet aussi touffu, aussi complexe. C'est la première fois qu'un colloque de ce genre est organisé au Tchad. Je m'en réjouis puisqu'il va nous permettre, je l'espère, de faire le point sur ce

L'identité tchadienne.

Paris, L'Harmattan, 1994.

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que nous avons en commun de plus profond: notre identité culturelle. Nous rechercherons ensemble les moyens de la définir, de lui donner ses dimensions et son espace, d'entrevoir son avenir en tant que telle mais également face aux autres cultures et à la modernité. Revenons à la première question de mon préambule, celle que tout néophyte se pose dans l'immédiat: qu'entend-on par "Identité Culturelle" ? Les deux termes de cette expression, analysés séparément, sont déjà riches de signification. Associés, ils se renforcent mutuellement. Paradoxalement "identité" implique à la fois une ressemblance avec autrui (nous somme identiques, pareils), un accord, et surtout un ensemble de caractères qui nous est propre et nous différencie des autres. Il est intéressant de relever que le raisonnement logique la définit comme "le caractère de ce qui est un, tout en présentant plusieurs aspects" . Le mot "culture", dans notre expression, est essentiellement pris, non pas au sens humaniste (l'accès à l'universalité du Vrai, du Beau, du Bien, considérés comme des valeurs absolues, transcendantes) mais au sens anthropologique, à savoir l'ensemble des comportements quotidiens, rituels et festifs, des images et des représentations que l'on se fait de la nation, de la société, de la femme, de l'enfant, de la vieillesse, etc... des modes de pensée et des modèles explicatifs, bref un ensemble caractérisant un certain nombre d'individus se regroupant en une communauté spécifique avec "son Identité Culturelle". 12

NOTRE

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TCHADIENNE

L'identité fonctionne ici en un double courant: chaque individu se reconnaît dans le groupe auquel il appartient et puise son propre sentiment d'existence dans cette appartenance au groupe et dans l'adhésion aux normes et valeurs qui le sous-tendent, implicitement et/ou explicitement. Dans cet ensemble de comportements et de représentations, tous se reconnaissent "identiques" les uns aux autres. Mais dès lors, cette identité les distingue des autres groupes, eux aussi composés d'individus, et leur procure le sentiment de différence, d'une part avec ces autres groupes pris dans leur globalité, et par ailleurs avec chacun des individus qui les constituent. C'est un jeu de miroirs qui les renvoie à leur image. On le voit, l'identité et la différence ne s'expriment pas seulement dans les réalités, elles sont initialement ressenties au plus profond de chacun avant d'être vécues et, lorsqu'elles ont conservé leur vitalité, revendiquées. N'est-ce pas l'une des raisons qui expliquent le comportement des éléments d'un groupe lorsqu'ils se retrouvent loin de chez eux, dans un milieu étranger? Ils éprouvent le besoin de se "reconnaître" comme appartenant à la même communauté et, pour ce, utilisent spontanément leur langue d'origine, se congratulent avec force manifestations, se rappellent mutuellement la nécessité qu'ils éprouvent à partager ensemble les mêmes nourritures, spirituelles et matérielles, avec lesquelles ils ont grandi. Je voudrais également souligner que ce comportement, souvent bruyant et extériorisé, s'il a d'abord pour cause la joie des retrouvailles, traduit aussi le soulagement de n'être plus seul pour vaincre la peur confuse et le 13

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sentiment de rejet perçus face à ce groupe majoritaire de gens différents et à ce nouvel environnement. Nous comprenons alors un peu mieux pourquoi le processus d'intégration est si difficile à réaliser dans les faits et quels efforts il implique de part et d'autre en compréhension, connaissance et en reconnaissance. Enfin, pour écarter toute objection préalable, tout malentendu initial, avant d'en venir aux questions soulevées par notre "Identité Culturelle Tchadienne", ajoutons que nous n'ignorons pas l'importance de la Culture avec un grand C et pas davantage les relations entre la "Culture" et les cultures nationales, régionales, en l'occurrence la culture tchadienne. Mais cette problématique générale sera d'autant mieux comprise que nous aurons su d'abord cerner notre sujet et y apporter quelques réponses. Après avoir tenté de donner une définition globale de la notion d'Identité Culturelle, il nous est nécessaire maintenant de piocher plus avant, plus profondément, afin de retrouver notre histoire, laquelle devrait nous permettre, à nous Tchadiens, dans un premier temps, de nous identifier à travers elle. Au Tchad, comme dans la plupart des pays africains au sud du Sahara, la recherche historique a d'abord pour objectif de situer le pays, non seulement dans l'espace géographique mais également dans le temps, celui des générations qui se sont succédé et dont chacune est la fille et l'héritière de la précédente. En remontant la filiation on 14

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découvre ce qui a fait notre histoire. Car l'identité culturelle et la perception qu'on en a ne dépendent pas exclusivement d'une commune et actuelle appartenance à une aire culturelle donnée mais surtout, et aussi, à l'existence d'une mémoire collective, à la conscience qu'ont les individus d'un groupe d'être les héritiers d'une même histoire avec ses nombreux embranchements, d'en être les descendants, d'appartenir en somme à une même lignée, en dépit des mouvements de populations (guerres, migrations par exemple) qui y ont interféré. Le temps marie les origines, les absorbe et redistribue les "cartes d'identité" dans une donne unique. Ce qui compte, c'est cette culture qui nous imprègne, qui fait que nous nous sentons proches les uns des autres. On objectera, non sans raison, que les pays de tradition orale ont une histoire dont il est difficile de remonter les traces pour mieux la pérenniser dans l'écriture. j'y opposerai deux arguments. Premièrement, preuve a été faite depuis longtemps que "difficile" ne signifie pas "impossible". L'accès à l'histoire doit alors emprunter d'autres voies et exige érudition et savoir-faire dans des domaines extrêmement variés tels que les sciences ethnographiques, anthropologiques, linguistiques, sociales, voire géographiques, etc... Deuxièmement, ils s'agit moins d'une histoire événementielle que culturelle dont on sait que le cours est lent et les changements dans le temps très progressifs et qu'en raison même de cela les révélateurs de cette culture perdurent à travers des objets symboliques, les modes d'existence et d'habitat, dans les traditions culinaires, les vêtements, les cérémonies, grâce encore aux 15

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témoignages des "anciens" sur les mœurs, les représentations, les modèles explicatifs (contes, mythes, etc.). C'est cette histoire culturelle, issue des recherches ethno-historiques, qui est susceptible de nous éclairer sur notre présent, de nous aider à trouver les réponses à nos interrogations et à la volonté que nous avons de définir notre identité. Au Tchad, quelles études spécifiques ont-elles été entreprises? Où en est globalement la recherche de notre histoire?
.

Bon nombre de chercheurs étrangers se sont

penchés sur notre "corps social" et l'ont disséqué par petits bouts, si je puis m'exprimer ainsi. Et, nous l'avons vu, ces recherches sont essentielles si l'on veut comprendre nos structures, nos fondements et origines, nos comportements. Il fallait bien commencer par une ou plusieurs parties de ce grand territoire où nous vivons. L'ennui, et je demande pardon à nos amis ethnologues dont je veux souligner ici le sérieux, le travail et la pugnacité, c'est que d'être décortiqués de la sorte par des savants étrangers nous a parfois donné l'impression d'être devenus "insectes", posés sous la lentille d'un microscope. Cette impression, nous devons nous l'avouer, dérive également du statut "d'anciens colonisés", nous laissant le goût amer de dépendance que nous voudrions rejeter à tout prix. Nous verrons plus loin que rencontres et chocs culturels sont absolument nécessaires pour nous faire prendre conscience de nos valeurs propres et qu'il faut dépasser certains sentiments primaires qui nous enfermeraient dans nos contradictions et risqueraient 16

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d'abaisser d'imperméables rideaux devant notre avenir. Les nombreuses études qui ont été faites, rarement sur le peuple tchadien dans son ensemble, mais sur différents types de populations, d'ethnies, de mythes, pourraient tendre à démontrer - et cela a été dit - que nous ne sommes qu'une mosaïque de populations mal assorties par la colonisation et non un peuple homogène avec son héritage socioculturel et son "Identité" d'emblée bien définie et reconnue. A cela, une réponse s'impose: l'histoire des hommes est complexe et l'on n'a encore jamais recensé de "peuple" monolithique, posé par bonheur sur un territoire de cette planète et bénéficiant, comme sorti tout droit de ses entrailles, de structures bien composées et solides, d'un mode de vie et de comportements parfaitement unifiés, harmonieux, composé d'êtres humains "identiques" regardant en même temps les mêmes horizons! Utopie que personnellement je déplorerais s'il s'en trouvait une! Georges Balandier, dans L'Afrique ambiguë n'affirmet-il pas: "C'est par elle [l'Afrique] que j'acquis la certitude que toute richesse humaine se dit toujours au pluriel et que le singulier nourrit le dogmatisme qui porte en lui la violence totalitaire". Voilà pourquoi je me réjouis de ces caractères originaux mis en évidence par les études des sociologues et ethnologues. Toutefois, je me demande combien de Tchadiens en ont pris connaissance et quels sont les moyens dont ils disposent pour cela? Beaucoup d'entre elles sont restées confidentielles (les thèses par exemple) ou sont actuellement introuvables parce qu'épuisées et 17

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non rééditées. Il serait bien regrettable qu'elles se perdent car une partie de notre histoire, donc de nous-mêmes, tomberait ainsi dans les oubliettes. Aussi, je crois qu'il serait bon et urgent d'en dresser l'inventaire, d'en faire le bilan et la synthèse afin de les faire connaître au grand public par le truchement de l'école, de l'Université et des mass media. Et si en outre nous avons conscience que parfois ces recherches sont incomplètes parce que trop parcellaires ou peu approfondies, ne faudrait-il pas les reprendre selon un programme établi? Voilà, je pense, un grand et nécessaire travail qui pourrait revenir de droit à l'Université, notamment à l'Institut National des Sciences Humaines, et à nos chercheurs. Car je demeure persuadé qu'une meilleure connaissance de la pluralité de nos cultures renforcerait le sentiment et la prise de conscience que nous avons de notre Identité Culturelle. Certains d'entre vous ne vont pas manquer de m'objecter: " N'y a-t-il pas danger, en révélant au grand jour 'nos différences', d'élargir les fossés et d'aboutir à des effets pervers ?" Je leur opposerai plusieurs questions sur lesquelles il appartient à chacun d'entre nous de réfléchir. La première est simpliste: la politique de l'autruche qui se refuse à voir les réalités doit-elle être la nôtre? Est-elle concevable? Les autres touchent au cœur du sujet: ces différences nous apparaissent-elles donc si graves qu'elles doivent être considérées plus comme des antagonismes difficilement réductibles que des caractères originaux, inhérents à chaque groupe humain? Ou, au contraire, sont-elles suffisamment 18

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contingentes pour ne pas déchirer le tissu de notre unité culturelle et une coexistence faite de compréhension et de compromis? J'ajouterai enfin que la recherche comparative doit s'employer à dégager cette unité culturelle transcendant les différences. On voit bien que l'enjeu ici est considérable, rien de moins que celui de l'unité nationale. Loin de compromettre notre unité, la prise de conscience des différences, la lucidité qui l'accompagne doit au contraire prévenir les risques de conflit grâce aux retombées de la connaissance, à savoir la tolérance, le respect de l'autre, et finalement l'entente sur des bases assainies. D'ailleurs, au fur et à mesure que nous irons plus loin dans la connaissance des hommes de ce pays qui est le nôtre, nous aurons des surprises, des révélations. Ce qui apparaissait de l'extérieur "étranger et lointain" retrouvera des parentés ici et là. Pour illustrer mon propos, je vais vous raconter deux de ces rencontres inattendues. En 1978, j'ai fait la connaissance en Roumanie d'un Chef de mission diplomatique zaïrois qui, à ma grande surprise, m'a affirmé être de la tribu Baya, d'une région de l'Equateur au Zaïre. Or, moi aussi j'ai vécu quelques années en pays Baya mais pas au Zaïre, en République Centrafricaine dans la région de l'Ouham. Peut-être n'y avait-il qu'une similitude de noms? Eh bien non! les deux tribus s'expriment également avec les mêmes mots dans la même langue! Cela n'aurait rien d'extraordinaire si l'on ne savait que les deux régions concernées sont séparées par plus de 1000 kilomètres de grands fleuves et de forêts équatoriales, impénétrables à l'époque où nos deux communautés Baya se sont installées. 19

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Autre exemple de même ordre, M. Charlot Bakouré, ancien député du Tchad, en voyage en Ouganda dans les années 60, s'était alors rendu compte qu'une des ethnies de ce pays pratiquait la même langue que les Sara Kaba de Kyabé. Ces deux cas, que le hasard seul a porté à notre information, nous rappellent l'étendue de ce que nous avons encore à apprendre sur notre passé, les migrations des populations anciennes et leurs apparentements. D'autant que si nous n'ignorons pas ce que les langues peuvent nous offrir comme renseignements et indices précieux sur notre histoire, elles ne sont cependant que la partie visible de l'iceberg. Il apparaît encore plus malaisé de reconstituer les cousinages ethniques et culturels à travers les traditions, les coutumes, les comportements et les mythes. En corollaire, cet approfondissement de notre passé permettrait de nous révéler par la permanence de ses composantes ce qui est authentiquement vrai, dans son essence et ses fondements. CA ne pas confondre avec l'authenticité tchado-zaïroise des années 70 dont le sens avait été dévoyé pour être récupéré à des fins politiques et qui n'était qu'un repli sur soi avec rejet de l'étranger). Ainsi, l'histoire projetée sur notre actualité permet-elle d'éclairer autrement nos différences et ce qui nous unit. On y découvre que des communautés dont les comportements apparents nous induisent à croire qu'ils s'opposent à ceux d'autres groupes au point d'être antinomiques, potentiellement conflictuels, sont pourtant par leurs fondements et/ou leurs lignages, plus proches qu'on était en droit de le 20

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supposer de l'extérieur et superficiellement. On peut en conclure que d'une meilleure analyse des cultures et traditions respectives naîtrait une volonté de considération, d'entente, de dialogue. En outre et inversement, cette ethno-histoire qui tente de remonter à nos racines, révèle les changement intervenus dans le temps malgré la lenteur signalée plus haut de ce courant de l'histoire. Ainsi, contrairement à ce qu'affirment les adeptes d'une tradition "statufiée", c'est-à-dire érigée en un monument monolithique et imperméable, une culture vraie, en ce qu'elle a d'authentique, est une culture vivante, une culture qui bouge, s'enrichit, chante et se remodèle. Si nous admettons que tout principe de vie entre dans le cycle de l'évolution, en vouant une culture donnée à l'immobilisme, on aboutit non pas à son renforcement initialement souhaité, mais à un affaiblissement mortifère. "Les cultures, nous affirme Ralph Linton (De ['Homme, Ed. de Minuit, 1968) comme les personnalités, sont parfaitement capables d'intégrer des éléments contradictoires et dominer des incompatibilités logiques". Il me faut également insister sur la situation géographique du Tchad, au centre de notre continent africain et passage obligé du nord au sud, de l'est vers l'ouest. Creuset donc de vies et de civilisations diverses, gardons-nous de l'enfermer dans des contradictions événementielles. Son avenir et sa vocation doivent au contraire être ouverts à des courants enrichissants et salutaires. Comprenons bien que cette "Identité Culturelle" dans laquelle nous baignons sans en avoir toujours l'entière perception, qui nous permet de nous comprendre, de 21

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communiquer, d'avoir une certaine communauté de vues sur un ensemble de questions, de revendiquer nos langues, nos traditions, notre façon d'être, nos rythmes et rites de vies, cette identité et cette culture dans lesquelles nous nous reconnaissons, s'est construite, comme celles des autres peuples, dans le temps, par des strates accumulées, superposées, assimilées de génération en génération. Elles ont été soit générées de l'intérieur, soit apportées par de nouvelles sources et peu à peu transformées selon un lent processus. Aujourd'hui, l'intégration de tous les éléments n'apparaît visiblement plus. Il nous faudrait une ethnographie (enquête dans l'espace et dans l'actuel) ou si vous préférez un "ethno-scanner" parce qu'elle est un corps vivant, pour déceler quelques uns de ces apports et de ces composantes venus d'ailleurs, et sans doute uniquement les plus récents. Ainsi, des cellules se sont greffées les unes aux autres, unies, consolidées, nourries de leur complémentarité et de leur variété. Certaines d'entre elles se sont même détachées pour s'agglutiner ailleurs, on peut imaginer très loin du groupe humain initial. C'est pourquoi, je crois notre identité culturelle suffisamment forte et vivante pour être capable de digérer nos différences, afin de pouvoir pleinement répondre au défi et à l'enjeu de la modernité ainsi qu'à l'exigence de l'universalité. Car, après avoir essayé de comprendre comment on pouvait cerner et définir ce qu'on appelle "Identité culturelle", il est nécessaire maintenant de l'aborder en fonction du monde qui nous entoure, de la planète Terre sur laquelle nous 22

NOTRE IOENTIfÉ TCHADIENNE

sommes tous embarqués. Nous nous proposons donc de l'envisager sous trois angles: - Nous et les autres - Tradition et modernité - Différence et universalité. Pourquoi nous et les autres? Parce que tout pays est actuellement tenu d'entrer dans le concert des nations et, par voie de conséquence de prendre contact avec leurs cultures. Toutefois, nous devons être suffisamment préparés, avoir pleinement conscience de ce que nous sommes pour que ces rencontres et les inévitables chocs les accompagnant soient moins un risque de dangers et de conflits qu'une chance d'échanges et d'enrichissements réciproques. Il nous faut bien admettre, toujours avec Ralph Linton, que "la croissance relativement rapide de la culture humaine dans son ensemble tient à l'aptitude des sociétés à emprunter des éléments à d'autres cultures et à les incorporer à la leur." Cette confrontation nécessaire de notre culture avec celles des autres se fait naturellement selon plusieurs cercles, du plus proche, celui de notre voisinage, à ceux plus lointains débordant même les limites de notre continent pour atteindre les pays développés du nord. Ces recherches comparatives présentent un triple intérêt: a) A l'exemple de ce que nous avons constaté pour les individus, elles confirment et renforcent notre identité nationale par la prise de conscience de nos différences par rapport à ceux qui nous font face. b) Inversement, en dépit de nos diversités 23

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nationales, elles mettent en évidence une identité culturelle, sinon africaine, du moins propre à la région du sud du Sahara. c) Enfin, elles contribuent à mettre au jour nos différences internes en jouant un rôle de catalyseur et de provocateur. Mais, nous l'avons vu, ces différences nous amènent à une meilleure connaissance de nous-mêmes et à un enrichissement. Abordons maintenant notre deuxième volet: tradition et modernité. A première vue, les deux termes s'opposent et le mélange paraît incompatible. Nous devons alors nous poser la question de savoir si la culture qui est la nôtre se prête avec ses composantes et ses contradictions à une exigence de modernité et sous quelles conditions. Rappelons, que sans cette volonté de "modernité", (dans le maintien et la cohérence de notre identité culturelle car nous ne voulons pas nous perdre) nous avons peu d'espoir de développement et que nous risquons cet immobilisme et ce long dépérissement cùlturel mortifère que j'ai évoqué quand nous tentions de comprendre ensemble combien une culture est vivante et évolutive. En effet, l'un des moteurs fondamentaux du développement réside dans la possibilité de changement et d'innovation. Il arrive que cela se fasse presque inconsciemment. Ainsi, oublions-nous volontairement certains aspects contraignants de notre héritage culturel, c'est-à-dire qui sont devenus "contraintes" à l'heure où nous vivons. Nous nous en débarrassons "naturellement" comme ont fait nos ascendants avant nous. Ce "tri", que nous faisons, et 24

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TCHADIENNE

nos communautés avec nous, concerne en général des entraves susceptibles de gêner notre marche dans ce monde actuel où nous sommes obligés d'avancer. Nous procédons à cet "élagage" de notre héritage sans toucher au cœur de notre personnalité culturelle. Si nous allions plus loin, nous atteindrions une "dépossession", ce qui reviendrait à une "déculturation". Mais nous ne faisons que nous adapter aux nouvelles exigences de notre survie. Enfin, le souci moral, celui de l'Humanité, n'exige~t-il pas que l'on se pose en troisième lieu, tout en se refusant au chauvinisme et à l'ethnocentrisme, la question de savoir si nos normes et nos valeurs, et avec elles les comportements qu'elles déterminent, sont toutes en accord, en harmonie préétablie avec le respect des droits universels, ceux que nous devons impérativement reconnaître à tout membre de l'espèce humaine? En d'autres termes, peut-on admettre la possibilité d'un deuxième tri dans ce qui nous est légué par la tradition culturelle? Un attachement inconditionnel à nos valeurs peuHl nous conduire, sinon à défendre, du moins à conserver en les tolérant, des comportements réprouvés par la conscience morale universelle? En fait, je ne pense pas que ce soit là un vrai problème si nous considérons que chaque Etat moderne adhère à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et possède des lois auxquelles tout individu doit se soumettre. Admettons toutefois que les périodes de conflits et de troubles durables, pendant lesquelles il y a inefficacité de ces lois et déchirure du tissu social, provoquent un repli sur soi 25

BANGUI

et réveillent des traditions "dures" que l'on croyait perdues. A travers elles, s'expriment alors le désarroi du groupe et un besoin impérieux de se ressourcer, quel qu'en soit le prix, en s'armant de structures anciennes éprouvées. Après avoir essayé tant bien que mal de faire une approche sommaire de ce trop vaste sujet, il me faut revenir à ma première interrogation: "Qu'en est-il aujourd'hui de notre identité culturelle tchadienne ?" pour qu'ensemble nous lui apportions des réponses plus immédiates et concrètes. Celles-ci seront fragmentaires, je le crains, et désaccordées, à cause justement de toutes nos différences que nous ne nions pas. Mais si je demande: "Qu'avons-nous de commun, nous qui sommes réunis ici ?", je crois que tous spontanément nous allons nous écrier: "Nous sommes Tchadiens!" C'est avouer notre même appartenance à cet espace géographique appelé Tchad. Pareillement, à l'étranger, nous ne nous présentons pas en tant que Hadjaraï, Massa, Arabes, Kanembou, Baguirmiens, Moundang, Toubbou, Sara... Nous disons: "Nous sommes Tchadiens". C'est entre nous que nous revendiquons des origines plus spécifiques et ethniques. Et personnellement j'en suis heureux dès l'instant où par ailleurs nous avons conscience d'appartenir à une même nation et de partager le même pays. Est-ce suffisant pour affirmer notre identité, notre identité culturelle tchadienne? 26

N01RE

IDENTITÉ

TCHADIENNE

Le fait que nous en discutions, que nous mettions à plat notre variété de tempéraments et de conceptions est un "début de preuve", ainsi que l'on dirait en langage juridique. Ne sommes-nous pas arrivés dans cette phase délicate de fusion où chacun d'entre nous veut réaffirmer avec force ce qu'il est, mais d'où sortira bientôt renforcé le sentiment de notre cohésion? L'expérience en effet nous apprend que des groupes humains partageant le même territoire communiquent nécessairement entre eux, sont placés sous la même administration, bénéficient des même lois, possèdent en commun un .ensemble de biens. Les communautés sont donc loin d'être cloisonnées. Toutes, elles appartiennent également à d'autres groupes: professionnels, religieux, syndicaux, politiques, spirituels ou philosophiques pour n'en citer que quelques uns. Elles font mieux que cohabiter, elles se mélangent, commercent entre elles, leurs enfants fréquentent les mêmes écoles, tissent des amitiés durables. Des mariages renforcent les liens. Finalement, ces communautés s'imbriquent les unes dans les autres comme les morceaux d'un puzzle reconstitué. C'est cette "Identité Culturelle" et Nationale que nous sommes en train de forger qui en fera le ciment, unira solidement tous les morceaux pour éviter leur éparpillement et notre appauvrissement. Alors, que nous soyons ici ou à l'étranger, à chaque rencontre, nous affirmerons avec vigueur et enthousiasme: "Je te reconnais, toi, mon frère, parce que nous avons grandi ensemble, été nourris aux 27

BANGUI

mêmes sources, que nous avons souffert des mêmes drames et que, face à d'autres groupes, nous sommes prêts à défendre nos valeurs tchadiennes, notre héritage complexe de rites et de traditions." Ce sera donc ma conclusion mais avant de nous quitter, permettez-moi d'évoquer le problème de la recherche dont j'ai souligné l'importance. Pour permettre aux chercheurs de l'Institut National des Sciences Humaines d'entreprendre un travail qui se traduise ensuite par des résultats concrets, il est nécessaire qu'ils bénéficient de moyens matériels et financiers. Le Tchad, qui compte parmi les pays les plus pauvres du monde, est miné depuis plus d'un quart de siècle par des troubles socio-politiques auxquels s'ajoute un état latent de famine. Dans ces conditions, le développement des secteurs productifs apparaît primordial. Mais ne voir que cet aspect serait méconnaître les causes sous-jacentes de nos problèmes que les analyses et recherches pourront déterminer. Une société doit aussi transmettre, faire vivre, remanier, animer et enrichir son patrimoine

culturel,.

l'éducation

est une occasion

privilégiée d'acquisition d'une culture et de réflexion sur ses produits. Beaucoup de pays considèrent d'ailleurs que c'est là une manière d'acquérir et d'affirmer une unité nationale qui se cherche. J'ai cité en dernier cet extrait du manuel pédagogique sur lequel je travaille à l'UNESCO et qui m'a paru particulièrement adapté à notre réflexion. 28

L'IDENTITE COMMUNAUTAIRE DANS LES ETATS TCHADIENS PRECOLONIAUX

J. P. Magnant

La pensée politique du xxe siècle finissant définit l'Etat, selon le modèle weberien, comme le groupement politique qui dispose du monopole de l'usage de la violence légitime. Cette définition n'est pas acceptable car toute forme de société, de la horde de chasseurs pygmées aux USA modernes, en passant par le village sara le clan tubu ou l'Empire du Kanem y répond. En effet: 1) chaque société est un groupement politique, c'est à dire un ensemble d'hommes et de femmes organisé autour d'institutions disposant du pouvoir de commandement sur les hommes et les groupes qui forment la dite société; 2) toute institution sociale qui a un rôle d'organisation (donc de commandement) au sein de la société dispose d'un pouvoir de contrainte; 3) seules, les institutions sociales chargées d'une fonction d'organisation au sein de la société disposent d'un pouvoir de contrainte légitime, c'est à dire accepté par les membres de la société parce que

L'identité tchadienne.

PariS, L'Harmattan, 1994.

MAGNANf

justifié, à leurs yeux, s'ils adhèrent à l'idéologie dominante; 4) les institutions qui ne participent pas à l'organisation de la société n'ont pas de pouvoir légitime de contrainte. Réfléchir sur l'Etat implique donc que l'on en donne une autre définition qui permette de le différencier des formes non étatiques qui peuvent structurer certaines sociétés. Par conséquent, on définira l'Etat comme l'une des formes de domination d'un groupe social sur les autres groupes sociaux qui constituent, avec lui, la société considérée. Cette forme de domination se distingue des autres par l'existence d'un appareil administratif et répressif constitué d'individus retirés de la production et qui vivent du surproduit social prélevé sous forme d'impôt. Dès lors, on constate que les pays du Tchad ont connu deux formes d'Etat avant la colonisation, si l'on s'en tient aux rapports de domination des populations mis en place. Dans une première phase, l'Etat apparaît comme fédérant, autour de ses symboles sacrés, des populations hétérogènes. Puis, dans un deuxième temps, l'Etat apparaît comme essentiellement prédateur, afin d'assurer sa mission d'intermédiaire dans les transactions du commerce transsaharien.
L'ÉTAT FÉDÉRATEUR

Dans une première phase de leur histoire, les Etats tchadiens précoloniaux unissent en leur sein des ensembles sociaux et politiques très disparates. 30

ÉTATS PImCOLONIAUX

Souvent,

les hommes
.

.unis au sein des institutions

étatiques derrière le chef de l'Etat ne. parlent pas la
même langue, n'obéissent pas à la même coutume et ont des systèmes économiques d'autant plus complémentaires qu'ils sont différents entre eux. Comment l'unité et la cohésion sociale peuvent-elles, alors, être réalisées? Quelles formes les institutions prennent-elles dans ces conditions ?

Disparités

culturelles

et alliance

On a longtemps considéré les systèmes politiques africains comme établis au sein de populations homogènes, en particulier sur le plan ethnique. Les études de terrain remettent en cause ce schéma, et, par là même, la notion d'ethnie. En effet, tout observateur attentif remarque rapidement que, par delà l'unité de façade affichée par les membres des sociétés qu'il fréquente, la réalité du peuplement s'avère être le résultat d'une superposition de vagues de colonisation agraire, chaque groupe migrant s'installant, au cours de l'histoire locale, en apportant avec lui ses traditions culturelles, sa religion, son droit. Chaque composante de la société constitue donc un ordre juridique particulier qui s'intègre à la société politique détentrice du sol, à laquelle il adhère en s'installant. Dès lors, comme le dit R. Verdier 0969 : 196), "le groupement territorial... (est) constitué par une fédération de familles".

31

MAGNANT

Lesfondements de l'identité des composantes des systèmes politiques anciens Chaque société s'organise en vue d'assurer d'une part la production des biens qui sont nécessaires à la vie des hommes et, d'autre part, sa reproduction. De cette organisation, naissent des structures qui se cristallisent au sein d'institutions, donnant ainsi naissance à un système politique. Mais, la société ainsi organisée est souvent composite et chacune de ses composantes apparaît à son tour comme une micro-société, comme un sous-système politique, qu'il s'agisse d'un lignage ou d'un clan, d'un groupe marginalisé par ses activités de forge ou de pêche, ou d'un groupe d'origine étrangère. Chaque composante de la société a conscience de son identité communautaire, même si celle-ci est rarement affirmée en présence d'un étranger afin de préserver la cohésion de l'ensemble social. Cette identité apparaît pourtant dans les récits historiques ou dans les mythes que nous livrent les anciens: tel groupe habitait la montagne avant l'arrivée des gens du chef, tel groupe vient de tel endroit et tel autre vient d'ailleurs... en un mot, chaque composante de la société a une histoire et cette histoire, transmise aux enfants du groupe, est rappelée par des rites spécifiques (culte des ancêtres, culte de la margay du clan.. .). Ce genre de société composite est observable dans de très nombreuses régions du Tchad, en particulier le long des fleuves et des rivières, au pied des montagnes, mais aussi dan~ les oasis du Sahara. 32

ÉTATS

PRÉCOLONIAUX

Mise en place des populations et fédération Les récits d'histoire locale tels qu'ils nous sont transmis nous expliquent l'origine de ces sociétés composites. En général, les traditions reconnaissent toutes que le site sur lequel se développe la société a été découvert, puis habité par un premier groupe d'hommes qui ont conclu d'emblée une alliance avec les dieux du pays. Le leader des premiers occupants, celui qui a effectué les rites de fondation du village originel, c'est à lui que les dieux ont donné le pouvoir sur la terre et les eaux: il est garant que les hommes ne feront rien qui soit contraire aux commandements des dieux, à l'alliance conclue, à la coutume qui en découle. En échange, les dieux accordent que l'ordre naturel ne sera pas perturbé, que la pluie viendra, que la maladie et la guerre fuiront le village. Dans ces conditions, seul les gens de l'alliance originelle ont reçu le pouvoir de faire fructifier la terre qui appartient aux dieux et, seuls, ils ont le pouvoir de s'adresser aux dieux pour obtenir d'eux que la coutume soit modifiée. Dès lors, tout individu ou tout groupe qui veut s'installer au village et avoir accès à la terre ou au fleuve doit être intégré à la communauté locale par les premiers occupants. Les immigrés peuvent garder leurs cultes particuliers, ils peuvent continuer à célébrer le culte de leurs ancêtres, mais ils doivent communier aux rites de la terre et des récoltes, aux rites du prêtre de la terre, celui qu'on appelle souvent "le chef de terre", 33

MAGNANT

Ainsi, les villages apparaissent-ils comme fondés par différents groupes humains venus des quatre horizons et qui se rassemblent autour d'un ensemble de familles installées auparavant dont le chef est chargé des cultes agraires. Chaque composante de la société conserve une très grande indépendance, en particulier dans tous les aspects de la vie culturelle, mais ne peut remettre en question la cohésion communautaire et doit se plier à la coutume des premiers occupants sous peine de fâcher les dieux. C'est donc un véritable système fédéral que l'on voit le plus souvent fonctionner dans les villages tchadiens. Chaque composante de la société (lignage, clan...) garde son identité propre, en particulier en continuant à pratiquer le culte de ses ancêtres, mais, en même temps, elle s'intègre dans une identité plus vaste par la communion aux rites du prêtre de la terre. Pourtant, il est rare que les premiers occupants gardent le pouvoir sur les hommes au sein du village.

Emergence du sentiment d'identité autour des symboles sacrés du pouvoir Dans la plupart des sociétés qui ont connu une forme de centralisation du pouvoir avant la colonisation, on constate que les premiers occupants, détenteurs des pouvoirs sur la terre, sur l'eau et sur le feu, sont dépossédés du pouvoir de commandement suprême par des nouveaux venus, détenteurs d'une force magique ou spirituelle qui s'impose à tous les hommes. Ce schéma se retrouverait aussi bien au Baguirmi qu'en pays mundang, à Mataya qu'à 34

ÉTATS PRÉCOLONIAUX

'2'

1(1'

200km LA RÉGION AU SUD ET À L'EST DU LAC TCHAD

Bédaya. Dans tous ces cas et, sans doute, dans beaucoup d'autres, les descendants des fondateurs sont marginalisés, voire chassés par les immigrants : seuls, quelques prêtres de leur sang sont conservés auprès des nouvelles autorités afin que celles-ci soient acceptées par les forces de la terre et que leurs rites soient agréés par les dieux. C'est autour des objets symboles du pouvoir des autorités des nouveaux venus que vont apparaître les premières manifestations du sentiment communautaire, d'une identité supra-lignagère ou supravillageoise. Il sera alors possible aux autorités de structurer la société, mais les nouvelles institutions n'étant pas toujours acceptées par les communautés locales, le pouvoir devra se doter de forces de l'ordre. 35

MAGNANT

Emergence

des grands prêtres

L'arrivée d'immigrants sur une terre amène souvent les nouveaux venus à faire acte d'allégeance auprès des autorités locales, en particulier du prêtre de la terre. Pourtant, dans de nombreux cas, il arrive que les premiers occupants s'inclinent devant le pouvoir du chef des nouveaux venus. Les récits de fondation de Bédaya, de Mataya ou de Massénya décrivent le même phénomène: à l'arrivée des gens du Mbang Day, du Gar Marga ou des Kenga, les prêtres locaux se soumettent au détenteur du Grand Couteau de Jet ou des Lances de Ra-Tcheng. Les prêtres de la terre des premiers occupants continueront à officier, non plus comme chefs de terre mais comme intercesseurs auprès des dieux pour que les rites du Mbang ou du Gar Marga aient toute leur efficacité et pour que la force du Grand Couteau de Jet ou des Lances puisse s'installer et protéger le pays. Comment cette prise de pouvoir fut-elle réalisée? On a lu ailleurs notre hypothèse sur ce que nous avons appelé les "combats de prêtres" (Magnant, 1987 : 156). Ce que l'on peut affirmer, c'est que cette domination des nouveaux venus ne se fit pas sans heurts, certains prêtres autochtones essayant de résister à la main mise des immigrants sur leur terre. Pourtant, les hommes du Mbang ou du Gar Marga surent imposer leur chef et la population se soumit au pouvoir du Grand Couteau de Jet ou des Lances. Il est important de constater que les communautés unies par les rites autour des dieux 36

ÉTATS PRÉCOLONIAUX

NIGER
WH

BOR NO
12'

PEUL NIGERIA
100 km

nouveaux ne sont pas obligatoirement de même langue, de même coutume, de même culture. Il est, de même, remarquable que les groupes ainsi fédérés soient souvent complémentaires sur le plan économique :gens de l'eau et des fleuves, gens de la forge et de la poterie, gens de la vache, gens des terres sèches et des cultures sous pluie s'unissent autour d'un dieu supérieur, de son prêtre et de son sanctuaire. Ceci s'observerait dans les cités du Logol1e et du Chari aussi bien qu'à Bédaya, à Mataya ou à Massénya. Dès lors, les dieux des immigrants étant reconnus. comme garants du bonheur des hommes, les offrandes seront apportées par toutes les communautés protégées par ces dieux au prêtre qui effectue les rites en leur honneur. Ce prêtre devient le pôle autour duquel gravite toute la vie de la société qui fédère les différentes communautés. 37

MAGNANT

Il convient alors de préciser comment se pose le problème de l'identité pour les hommes qui s'associent au culte des dieux des immigrants. En effet, l'existence d'une société, unie autour des objets symboles du pouvoir divin du prêtre supérieur, n'implique pas que les communautés fédérées perdent leur identité. Au contraire, unies autour de leurs prêtres locaux, en particulier de leurs prêtres de la terre, elles continuent à exister comme telles, elles conservent leur langue, leurs techniques et leur religion: les Léo ne cessent pas d'être Léo lorsqu'ils sacrifient au dieu de Djoumane, les gens de la Montagne ne perdent pas plus leur identité à Mataya que les Noy à Bédaya...d'ailleurs, les nouveaux venus la leur rappellent régulièrement! Pourtant, le fait de célébrer le même culte unit les différentes communautés. Si un conflit éclate entre gens d'un même culte, le prêtre supérieur ou ses émissaires ramèneront l'ordre, et toutes les communautés feront front si des ennemis extérieurs menacent les sanctuaires, comme le montrent les guerres entre Kim et Djoumane ou entre les Baguirmiens et Bédaya. Prêtres locaux et administration territoriale

Le pouvoir des prêtres supérieurs s'étendit rapidement à des communautés parfois fort éloignées des sanctuaires centraux. A son apogée, le Mbang Day apportait la bénédiction de son Grand Couteau de Jet à Bédiondo et, de nos jours, le Gar Mataya, s'il n'intronise plus, comme autrefois, le mbang de Massénya, intronise encore, en concurrence avec ses homologues de Bubu et d'Ab Touyour, des prêtres 38

~TATS PIŒCOLONlAUX

de la terre des pays Jongor ou Dangaléat. Un pouvoir territorial aussi étendu implique qu'il soit relayé par un embryon d'administration, surtout lorsque, comme ce fut souvent le cas, certaines communautés locales n'acceptèrent qu'à contre-coeur de se soumettre au prêtre supérieur. Souvent, les prêtres des communautés locales s'inclinèrent devant les dieux des immigrants, contribuèrent aux offrandes demandées par le prêtre supérieur et, en échange, reçurent de celui-ci la bénédiction et la protection divines, en particulier lors de leur intronisation. Mais, avec l'accroissement des exigences du prêtre supérieur, accroissement des exigences lié au développement du commerce international, les prêtres locaux montrèrent quelque réticence à exiger plus de redevances des paysans de leur communauté. On voit alors se développer une pratique qui consiste à déléguer, auprès des villages soumis, des prêtres des sanctuaires centraux qui ont pour mission d'apporter la bénédiction des dieux des immigrants et, plus prosaïquement, de veiller à ce que les communautés locales versent régulièrement et en abondance les redevances au prêtre supérieur. Les récits d'histoire de Bédaya rapportés par le R.P. Fortier 0976, t. 2 : 55) sont clairs:
"Le Mbang désigne son fils et lui dit: "Le village de Békow, c'est un village très anden". Alors, il dit à son fils d'aller rester là-bas parce que les gens de Békow sont très riches, qu'ils ont beaucoup de gibier, beaucoup de poisson, beaucoup d'autres choses. S'il y a quelque chose que les gens de Békow lui refusent, qu'il vienne le lui dire pour qu'il avise. Que tant de richesses soient pour le Ngakow ké mana, ce n'est pas bien. Comment se fait-il qu'il y ait un homme têtu qui le dépasse, lui, le Mbang? 39

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