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L'IMPOLITIQUEMENT CORRECT

De
208 pages
L'ouvrage rappelle à notre économie qu'elle possède tous les ingrédients pour réussir, à condition de s'engager résolument sur le chemin de l'invention : celui de la vraie liberté. Il est grand temps de mettre en place les conditions de la réussite. Une Politique qui réponde aux " pourquoi " de demain et une Stratégie qui permette au sociétaire d'exprimer ses devoirs.
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L'impolitiquement correct Collection Questions Contemporaines
dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller,
B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions
contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. le pari de la collection «Questions contemporaines» est
d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
parus Déjà
1998. Henri-Géry HERS, Science, non-science et fausse science,
Jean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998.
Jean-Paul GOUTEUX, La foi : une histoire culturelle du mal, 1998.
Jean TERRIER, La dispersion de l'information, 1998.
1998. Charles DURIN, L'émergence de l'humanisme démocratique,
Lise DIDIER MOULONGUET, L'acte culturel, 1998.
Jean LECERF, Chômage, croissance : Comment gagner ? 1998.
Pierre FROIS, Développement durable dans l'Union Européenne, 1998.
1998. Yann FORESTIER, La gauche a-t-elle gagné trop tôt ?,
1998. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israelo-arabe,
O L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-7544-2 Romain JACOUD
L'impolitiquement correct
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H21K9
Du même auteur :
- Diriger autrement, les cinq réflexes du dirigeant
(Romain Jacoud & Manuel METSCH)
- Editions d'Organisation, Paris 1991
- "Humeurs stratégiques",
lettre mensuelle, servie par abonnement - depuis juillet 1986
(chez l'auteur) AVANT-PROPOS
Que se passe-t-il dans la tête d'un golfeur amateur quand il pose sa
balle sur le tee du premier trou ? Que se passe-t-il dans cette tête quand
son porteur est conseil en politique et en stratégie d'entreprise ? Que se
passe-t-il, enfin, quand après avoir vécu au Japon, ce golfeur découvre
un substitut au Zen dont la pratique lui est interdite par ses habitudes
culturelles ?
Il se passe que le monde défile à mesure que les "drive" se succèdent.
Il se passe que le regard intérieur s'éclaire. Il se passe que les choses les
plus évidentes prennent une autre couleur.
Il se passe que l'harmonie s'installe dans un climat de sérénité fait de
l'union étroite entre un geste et une pensée délivrés du paraître et de la
recherche de l'exploit.
Tout est simple,... en apparence,... Le geste parfait ne s'atteint que
dans l'unité trouvée et à chaque instant réaffirmée.
Alors tout s'enchaîne, le parcours se déroule et les Japonais cohabi-
tent avec l'essence du pouvoir, la culpabilité, l'énergie, l'Etre et l'Avoir,
le regard et la vue, l'écoute et l'entendement, et ces mille choses qui font
la différence entre ceux qui luttent et ceux qui subissent.
Bref, un voyage, un double, un triple, un multiple voyage, sur le
parcours, dans la vie, dans la pensée, dans tout ce qui fait notre huma-
nité et dans la recherche d'une harmonie définitive patiemment cons-
truite le long de ce parcours qui n'est, au fond, que le symbole d'une vie.
5 Le premier trou :
où le Japon, les Japonais,
le souhaitable et le possible
font irruption sur le parcours
J'ai posé le tee et la balle. Je me suis relevé et j'ai regardé devant moi.
Les arbres à droite, l'eau à gauche et, loin, juste face à moi, le petit
drapeau flottant au vent du matin qui indique le premier trou.
J'ai pris position pour frapper le premier coup et je me suis enroulé
comme un ressort. Ma canne est montée, naturellement, et...
Je suis seul comme j'ai toujours aimé être seul. Tandis que tout autour
de moi prend les couleurs du jour, je me fonds lentement dans la nature.
Il y a près de trente ans bientôt que ma plaie s'est ouverte. Je regardais
alors le jardin de pierre du Temple au Pavillon d'Or à Kyoto. Je n'avais
pas voulu voir que ce dépouillement me renvoyait à mon cristal fonda-
teur. Pourtant, la journée de labo terminée, chaque jour me ramenait là
sans que je me rende compte que je venais chercher la connaissance de
mon âme. Chaque jour et tous les jours, au Pavillon d'Or ou au Pavillon
d'Argent, lieux symétriques dans ce monde comme dans l'autre, ou
ailleurs autour de la ville, assis pendant des heures sans savoir qu'une
graine s'était insérée au plus profond de moi. Sans même le sentiment le
plus fugitif, le plus évanescent, de la profondeur du voyage que j'entre-
prenais de manière tout à fait inconsciente.
7 Mon coup est parti. Chaque fois que je suis complètement abstrait
dans les profondeurs de mon présent, mon corps prend ma vie en charge.
Chaque fois, quand je reviens à la réalité, je constate avec un émer-
veillement sans cesse renouvelé qu'en mon absence ma permanence a
géré au mieux le problème qui m'était posé. Ma balle est là, à cent cin-
quante mètres environ, posée au beau milieu du parcours. Je range ma
canne et, en traînant mon chariot, je vais vers elle.
Le Japon ! L'idée saugrenue m'était venue de demander à l'OTAN,
pour la troisième fois, de m'accorder une bourse pour aller travailler à
l'étranger. Deux fois déjà j'avais séjourné au Canada mais, cette fois, un
professeur de Kyoto, directeur d'un laboratoire qui traitait de sujets voi-
sins du mien, m'avait vivement encouragé à tenter l'aventure. A ma grande
surprise - il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre...- la com-
mission compétente m'avait accordé ce que je sollicitais. C'est ainsi que
je me suis retrouvé, assis dans la solitude, à considérer sans fin ces
cailloux, rochers plutôt, si évidemment posés sur le sable finement ra-
tissé qu'il me paraissait impossible d'imaginer qu'ils puissent n'avoir pas
été là un jour.
Le Japon ! Mon aveuglement d'alors, ma surdité affective, ne m'ont
permis que l'enregistrement intellectuel des "réalités objectives". Le Ja-
pon ? Une réalité ou une collection de fantasmes exotiques ? Un alibi ou
une menace objective ? Et tandis que je vais à la rencontre de ma balle,
je me souviens...
Le Japon, coqueluche occidentale ! Y aller à ce moment-là, au début
des années soixante-dix, ce n'était plus un voyage d'études mais un pèle-
rinage obligé. Tokyo, Kobe, Osaka, Hiroshima, Nagasaki étaient autant
de Mecques où nos entrepreneurs, nos conseils et nos exégètes allaient
admirer et analyser le "miracle Japonais", la "nouvelle industrie" et la
"production d'avant-garde". Il n'était pas de grand patron nippon dont
chaque parole ne soit maxime et la vie quotidienne, exemple. Il n'était
pas d'ouvrier, fut-il des plus humbles, qui ne soit devenu l'artisan cons-
cient et organisé de ce "tsunami" productif qui déferlait sur l'Occident.
Travailleurs infatigables, organisateurs inégalés, planificateurs émé-
rites, les Japonais entraient dans une légende. Celle-ci était un pot-pourri
8 d'images de gymnastique collective et matinale, de réunions de tra-
vailleurs sages imaginant des solutions productives nouvelles, de cer-
cles de qualité en action et couronnant le tout, un MITI mythique et tout
puissant.
Tout cela était très beau, trop beau même.
Le Japon est si présent à ma pensée que j'ai failli marcher sur ma
balle. Un retour à la réalité physique. Un effort, quasiment un atterris-
sage... La bonne canne, la litanie des gestes... Et la balle, mal frappée,
s'en va n'importe où. Désolant. Quand parviendrai-je, parviendrai-je
même un jour, à faire cette somme de moi, l'intégrale de "la tête et des
jambes" sur fond de coeur ?
Aussi les uns démontaient ce miracle en stigmatisant l'organisation
sociale. Les autres en donnaient des explications basées sur l'ardeur au
travail, le sens du groupe et le nationalisme. Peut-être...
C'est pourquoi, il semble intéressant de se poser quelques questions
sur la manière dont les Japonais interviennent sur le marché internatio-
nal. De s'interroger, aussi, sur ce qu'ils viennent chercher en Occident,
sur ce qu'ils y apportent. Sommes-nous confrontés à des formes nouvel-
les de production, de commercialisation, bref aux stratégies de demain
déjà mises en oeuvre aujourd'hui ? Observons-nous ceux qui demain nous
remplaceront sur tous les marchés du monde ?
Et si dans tout cela, il n'y avait que le reflet de notre impuissance, de
notre paresse créative, de notre ennui sinon de notre fatigue? Ou bien
est-ce que nous ne serions pas tout simplement les producteurs d'une
matière première très particulière : le prototype de tous les développe-
ments technologiques ?
Alors, les Japonais : réalité ou fantasme, mythe ou menace objec-
tive ?
En examinant le passé et le présent des progrès technologiques, nous
constatons qu'il semble que l'on ne puisse inventer que dans le cadre de
sa propre culture. Ce qui n'empêche nullement d'autres groupes humains
9 de se saisir des nouveautés introduites ailleurs. Cependant, leur utilisa-
tion même par ceux-ci suppose un minimum de démarches sociales com-
munes.
Le comportement japonais est une extraordinaire illustration de ce
propos. Dans un premier temps, les Japonais viennent étudier le marché
occidental. Ils l'interrogent, l'écoutent et essayent de discerner ses be-
soins implicites. Dans un second temps, ils collectionnent toutes les ré-
ponses partielles, fragmentaires et pas toujours adaptées aux besoins
qu'ils ont répertoriés. Dans un troisième temps, rentrés chez eux, ils
mettent au point une réponse souvent globale et parfaitement adaptée.
Celle-ci est souvent le résultat d'une synthèse adroite des solutions frag-
mentaires qu'ils nous ont empruntées.
Il ne leur reste plus qu'à fabriquer aux meilleurs coûts (et la diffé-
rence de ceux-ci avec les nôtres n'est pas toujours affaire de salaires...)
et à jeter la production sur le marché occidental.
Me voilà au pied de ce "n'importe où" et ma balle s'offre à moi de
nouveau. Cette fois, je m'efforce de ne plus penser qu'à elle. De l'ignorer
cependant tout en recherchant ce geste que j'imagine et que j'arrive par-
fois à créer. Dans son déroulement harmonieux, il rencontre la balle et la
jette vers l'avenir. Mais elle ne serait pas là que le mouvement serait
quand même inscrit dans l'équilibre du monde. Miracle, j'ai éteint mon
désir et j'ai dansé. La balle m'attend à quelques dizaines de mètres du
trou, au bord même de l'aire d'arrivée.
Notons au passage que, préalablement à cette démarche sur le plan
des objets ou systèmes, le comportement qui vient d'être décrit a été
appliqué au processus même de production. Pour satisfaire le marché
étranger, il faut opérer dans le cadre de sa culture. C'est donc dans son
domaine-même qu'il faut aller chercher les ébauches des réponses in-
dustrielles nécessaires. (C'est en Occident que Yukawa et Tonegawa ont
respectivement reçu les prix Nobel de Physique 1949 et de médecine
1987. A prix occidental, mode de travail et environnement occidentaux.)
En effet, l'analyse du travail, de l'amélioration des fabrications, du mé-
canisme de recherche de la fiabilité et de la minimisation des coûts sont
autant d'applications de cette règle d'or.
10 Le système productif japonais n'est pas intrinsèquement différent du
nôtre. Dans l'état actuel des choses et selon des méthodes qui leurs sont
propres, les Japonais ont réintroduit toutes les qualités qui ont caracté-
risé l'acte artisanal : travail bien fait, peu de "loups" de fabrication, fiabi-
lité des objets, écoute des utilisateurs, etc. Bref, ils ont commencé par
"serrer les boulons" d'un système industriel occidental qui n'avait pas su
ou pas voulu se réviser. Cela a suffi pour leur assurer cette réussite que
nous leur envions tellement. Celle-ci se traduit, aujourd'hui, par l'extra-
ordinaire "bas de laine" que constitue l'excédent de leur balance com-
merciale.
Pourtant, et c'est sans aucun doute ce qui fait que l'Occident n'est
nullement battu, les Japonais n'ont pas inventé une stratégie nouvelle.
C'est pourquoi, à leur tour, ils se font tailler des croupières par leurs
voisins, les Coréens du Sud d'abord, par les "dragons" ensuite.
Des machines un peu plus modernes, des brevets américains, euro-
péens ou j aponais, achetés d'abord, copiés et améliorés ensuite, une main
d'oeuvre un peu moins chère, une semaine de travail un peu plus lon-
gue... et le tour est joué. Hier les constructions navales, aujourd'hui l'auto-
mobile, l'électronique grand public, demain les fusées, etc.
A ce jeu-là, les maîtres du monde commercial seront peut-être un
jour les Eskimos....
La survie du Japon, au sens littéral du terme, est donc fondée sur sa
capacité à répondre aux besoins explicites ou implicites du marché mon-
dial. Mondial ou occidental dans la mesure où le modèle technologique
qui est le nôtre a été imposé quasiment à la planète entière.
Certes dans les premiers temps, les choses étaient plus faciles. La
surdité et l'aveuglement, fruits de l'arrogance des producteurs, étaient
tels qu'il suffisait d'être un peu attentif aux balbutiements du marché
pour "faire un malheur". Des grosses motos (dont le marché au Japon
est inexistant) à la hi-fi, un intelligent travail d'adaptation a conduit aux
succès que l'on sait. Dans une certaine mesure, tout ce qui était directe-
ment accessible a été saisi.
11 Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'exploitation du capital technologi-
que amassé par l'Occident depuis la fin de la seconde guerre mondiale
est pratiquement épuisé. Il ne s'agit plus de miniaturiser le magnétos-
cope professionnel, mis au point par les Américains, pour en faire le
magnétoscope de salon. Les améliorations, fussent-elles créatrices, at-
teignent un point où elles ne sont plus que des versions de plus en plus
complexes d'objets déjà existants. Au point d'ailleurs que le marché lui-
même résiste à des innovations dont l'intérêt ne lui apparaît plus évi-
dent.
Bref, les créateurs Japonais ont besoin de matière première, c'est-à-
dire d'inventions nouvelles. Ils pourront, alors, continuer de suivre cette
démarche délibérée de l'exploitation rationnelle de notre créativité.
C'est là qu'intervient l'aspect le plus intelligent de leur comportement
qui traduit bien la stratégie suivie.
Dans la mesure où la suprématie productive des États-Unis (ne par-
lons plus de l'Europe quasiment conquise) est fortement menacée, les
Américains sont très attentifs aux investissements japonais. Aussi, à partir
d'opérations à grand spectacle, il est relativement facile d'éveiller leur
crainte. Les scientifiques, toujours en alerte, lancent alors des cris
d'alarme, agissent auprès des plus hautes autorités politiques et adminis-
tratives et développent rapidement un certain nombre de recherches fon-
damentales sur les sujets concernés.
La puissance américaine est considérable. Elle est d'autant plus authen-
tique que son réveil se traduit toujours très rapidement par des avancées
technologiques. De brevets en licences, d'idées exposées en développe-
ments, la machine nippone trouve, dans ces conditions, l'aliment naturel
de son progrès. L'une des illustrations les plus éclairantes qu'il a été
possible d'observer ces dernières années est l'opération "cinquième gé-
nération" des ordinateurs de grande puissance.
Sans entrer dans les détails techniques, disons qu'à l'occasion d'une
réunion internationale, les représentants autorisés de l'administration
scientifique japonaise ont présenté à grand fracas un extraordinaire pro-
jet de recherche relatif à la conception et à la réalisation d'ordinateurs
12 "intelligents". Dans son livre "The firth generation", le professeur E. A.
Feigenbaum, un des fondateurs du domaine de l'intelligence artificielle,
décrivait en termes apocalyptiques ce qui attendait le monde occidental.
A le lire, le MITI avait débloqué des fonds virtuellement illimités, les
systèmes experts étaient prêts et les développements technologiques pla-
nifiés.
L'émotion soulevée fut considérable et la réaction pratiquement im-
médiate: programmes de recherches, fonds, recrutement des équipes,
etc.
Quant aux résultats obtenus par les Japonais...?
Un "bide" monumental suivi d'une mise en sommeil discrète de l'ap-
pareil scientifique et technologique présenté quelques dix-huit mois pré-
cédemment avec tant de soin publicitaire. Peu importe, il avait rempli le
rôle qui lui avait été assigné. Tout ce que le monde occidental comptait
de compétences dans le domaine de l'intelligence artificielle s'était mo-
bilisé. Les premiers systèmes experts apparaissaient sur le marché. Il n'y
avait plus qu'à cueillir.
L'exemple n'est pas unique.
Une fois que la matière première (idées, brevets, accords de licen-
ces) est acquise, que font les Japonais que nous ne sachions faire? Ils
écoutent les marchés potentiels. Ils se saisissent de nos solutions frag-
mentaires. Ils traduisent, enfin, les besoins explicites ou implicites en
objets qui sont, au départ, autant de globalisations de nos apports. L'in-
troduction de ces objets cristallise des marchés qui se reconnaissent dans
les propositions qui sont faites.
Ils travaillent pour nous satisfaire, ils nous installent dans la dépen-
dance. Mais quel que soit le domaine qu'ils abordent, ils sont tributaires
de notre créativité. Nos problèmes n'appartiennent pas à leur univers
conceptuel. Ils ne peuvent se passer ni de la manière dont nous les for-
mulons, ni du type de solution que nous imaginons. C'est à partir de là,
et de là seulement, qu'ils peuvent intervenir. Forts, consacrés au progrès
technique, Frégolis de l'astuce technologique, nous étions prédateurs dans
13 la conquête. Nous avons rencontré aujourd'hui, le prédateur moderne,
celui qui a dépassé l'exercice de la puissance pour tondre la laine sur le
dos de sa victime sans qu'elle s'en aperçoive même avant qu'il soit trop
tard.
D'où leur force... mais aussi leur faiblesse. Leur faiblesse ? N'est-ce
pas dans un contexte différent, l'expression même de notre faiblesse, de
toutes les faiblesses humaines, qu'elles soient individuellement ou col-
lectivement ressenties.
Autrefois, l'éthique du guerrier japonais (le samouraï) le conduisait à
répondre sur sa vie de l'accomplissement d'un ordre qui lui était donné
par son seigneur (le daïmyo). L'échec, perte de face, ne se rachetait que
par le "seppuku" (ce que nous appelons improprement "hara-kiri"). Quand
les ordres d'un daïmyo conduisaient à trop de "seppuku", il perdait la
face à son tour. Incapable d'ajuster ses ordres aux hommes qui devaient
les exécuter, il subissait à son tour les conséquences de son incompé-
tence à distinguer son souhait de la réalité des choses. C'est ainsi que la
distinction entre le souhaitable et le possible est devenue l'élément cen-
tral de tout le processus social japonais.
Le souhaitable et le possible. Seuls des individus démunis, et parmi
eux ceux qui ont atteint leur autonomie affective, sont capables de per-
cevoir cette distance fondamentale qui sépare le rêve de la réalité, l'effa-
cement passif, de la lutte pour la vie.
Le souhaitable et le possible ! Au moment où je lève ma canne pour
frapper le deuxième coup dans l'espoir de mettre ma balle sur le green,
le doute me saisit et mon lâcher-prise se dissout dans un océan d'incerti-
tudes. Je sais, je ne sais pas, je ne sais plus. Au secours ! Je respire, je
gonfle mes poumons et, brusquement, l'odeur des peupliers me pénètre.
Comme au bord du Lot, enfant, ce parfum si puissant dans la chaleur
étouffante d'août me promettait le rafraîchissement du bain, la renais-
sance quasiment. Et me revient une parole, volée sans doute à quelque
anachorète indien, tamoul ou tibétain : "Quand tu auras mal à la tête,
allume ton coeur et tu rejoindras ta Voie." Ma canne se relève, redes-
cend, frappe et la balle vole... plus loin que je voulais, plus loin que je
rêvais, me ramenant au possible. Mais ma liberté spirituelle a laissé mon
14 corps maître du geste. Le possible ne s'est pas tout à fait libéré du sou-
haitable et la balle est posée sur le chemin du green même si je ne l'ai
dépassé.
Le souhaitable et le possible ! Tandis que je poursuis mon chemin, il
m'apparaît que cette opposition, cette juxtaposition plutôt, entre le sou-
haitable et le possible ne peut se réduire à cet utilitarisme apparent. Le
souhaitable est affaire d'imagination, le possible, de matérialité. Le sou-
haitable est l'enfant d'une pensée inductive, le possible, d'une pensée
déductive. Le souhaitable est à l'Etre ce que le possible est à l'Avoir. De
l'un à l'autre, il y a toute la distance qu'introduit l'intervention de la me-
sure, c'est-à-dire de la comparaison. Avec la comparaison le jugement
s'installe, qui traîne avec lui le conformisme, l'intolérance, l'étroitesse
de l'esprit et, en fin de compte, l'immobilisme. Cet immobilisme qui ne
peut voir de la Mort que son pâle reflet et qui laisse échapper sans même
s'en apercevoir, tout ce qu'il y a de positif, de vivant et d'exaltant dans sa
présence permanente à nos côtés. Tiens, je suis sur le green, je ne sais
même pas combien de fois j'ai frappé. Ah oui, mon coup précédent n'était
pas bon, même mon lâcher-prise s'est dévoyé. Il ne faut pas se mettre à
parler, à penser et à vivre la Mort sans s'y préparer, affaire de rituel, sans
doute. L'unité, ce Graal dont la quête inspire tous mes chemins...
La balle a enfin roulé dans le trou avec ce bruit inimitable que tous
les amateurs du monde attendent. Un bruit qui résonne comme une porte
qui se ferme en même temps qu'il est la promesse exprimée d'un autre
début. Une autre partie de parcours, différente, nouvelle, souvent inat-
tendue même si, un autre jour, une autre fois, elle a déjà été abordée.
15 Le deuxième trou :
où la judéo-chrétienté vaticine
sur le pouvoir, la culpabilité...
et l'huile de foie de morue
Un par 3, un parcours de 175 mètres. Le départ est sur un petit pla-
teau, l'arrivée sur un autre. Entre les deux, un creux avec une petite mare
(un obstacle d'eau, en "hexagonal" du golf) et juste devant le green, une
sablière. L'expression même du désespérant manque d'imagination des
"architectes" de parcours. "Architecte", un de ces mots utilisés, sans doute,
pour exalter des métiers, sinon des professions. Du "grand Architecte"
des sectes maçonniques aux "architectes d'intérieur", avatars des autre-
fois-décorateurs, en passant par le Général de Gaulle, Adenauer et Spaak,
ces architectes de l'Europe, un terme devenu générique, anoblissant.
La transformation des éboueurs et autres balayeurs de rue en "techni-
ciens de surface" constitue un excellent exemple de cette utilisation so-
cialement réhabilitatrice d'un substantif intelligemment choisi. Mais je
m'égare : le tee, la balle, le stance (encore cette manie de la langue de
bois, du jargon "singularisateur" et du charabia protecteur), la prépara-
tion à la frappe en fait, et le coup part. Ferme et harmonieux, accompa-
gné de ce son si particulier de la frappe réussie de la tête de canne sur la
balle, et, bien évidemment, droit sur la sablière. Du départ, je devine ma
balle, malicieusement posée là où il sera le plus difficile de l'en sortir.
En route...
17 Mais au fond, pourquoi faut-il qu'un éboueur devienne un technicien
de surface pour que son métier, sa fonction sociale, soient reconnus ?
Comment se fait-il, par ailleurs, que malgré son uniforme, le policier est
honni ? L'éboueur ramasse nos ordures, c'est-à-dire les reliefs incon-
sommables de nos activités quotidiennes, le policier ramasse l'ordure
sociale, c'est-à-dire ceux qui transgressent les règles traditionnelles de
la vie en groupe. Le premier nous débarrasse des peaux de banane sur
lesquelles nous pourrions glisser, l'autre tente d'éviter qu'elles soient
délibérément jetées sous nos pas.
Sommes-nous donc si conditionnés par l'angélique description de ce
que l'Homme devrait être que nous ne puissions faire face à ce qu'il est ?
Oui, sans doute, puisque nous laissons à d'autres le soin de "nettoyer" ce
que nous considérons comme des saletés insupportables. Mais nous sem-
blons rejeter l'idée que ces "saletés" sont inhérentes à notre situation au
point que nous avons inventé toute une "éthique de l'égarement", forma-
lisée dans cette si commode notion de péché. Avec le péché, fruit d'une
malédiction dont le Diable est la formalisation, sinon la matérialisation,
naît aussitôt l'idée de la "faute" accompagnée de celle de la Rédemption.
De l'abstraction à la réalité quotidienne... et nous voilà munis de codes,
de règlements, de peines... Leurs objets, moins dissuasifs qu'il n'y pa-
raît, ressemblent beaucoup aux réactions vexées de groupes de sociétai-
res envieux de comportements asociaux qu'ils n'ont pas le courage d'as-
sumer. Bref, un aspect de la loi auquel nous n'avons jamais porté atten-
tion : la sanction du transgresseur considérée comme un élément de l'équi-
libre social...
Miracle ! La considération attristée de l'ostracisme attaché à la con-
dition policière a laissé libre cours au "génie de mon corps". Ma canne
de sortie de sablière, habilement maniée, sans que je m'interroge sur la
conformité de mon geste aux canons gouvernant la "sortie de bunker", a
posé ma balle à quelques centimètres du trou. Ratissage et effaçage des
traces constituant l'abc de l'étiquette, me voilà renvoyé à ma réflexion
précédente : de l'action de golf, valorisante s'il en fut, à celle de techni-
cien de surface réhabilitée par intégration à une si noble activité !
Intériorisation totale de la qualité de membre d'un groupe, seul sur le
parcours à cette heure matinale, j'ai réparé le fruit de mes inconséquen-
18 ces sablonnières. Le sens de l'appartenance à un Tout. Partie du Tout, je
suis le Tout partout. Conscience permanente de l'existence du groupe et
de ma participation volontaire, choisie et assumée. C'est à partir de là
que s'inscrit la civilisation de l'Etre, si étrangère à la civilisation de l'Avoir.
L'assomption triomphante d'un contrôle personnel et réfléchi de mon
humanité. Une attitude involontaire, si lointaine que je l'ai vécue comme
un handicap, une disgrâce même. L'étrange perception d'un refus viscé-
ral d'une éthique de la culpabilité.
Tiens, une éthique de la culpabilité ? Pourquoi ? Ai-je effacé mes
traces parce qu'il n'aurait pas été convenable que je ne les efface point ?
Ai-je effacé mes traces parce qu'élément du Tout, je suis le Tout partout?
Suis-je soumis de manière totale bien que le plus souvent implicite à
une autorité qui nie manipule ? Et si je suis soumis, pourquoi l'accepte-
rais-je ? Comment ai-je été conquis, alors que la mécanique du groupe-
ment, mon instinct grégaire, auraient dû emporter une adhésion enthou-
siaste ? Le Pouvoir ? Pouvoir de... ? Pouvoir sur... ?
A regarder un peu vite, le Pouvoir apparaît comme celui de dire OUI.
Mais si c'est de dire OUI, la seule manière de le manifester est de dire
NON. Du coup, l'opposition consiste à obtenir du Pouvoir qu'il dise OUI.
Mais celui-ci ne peut manifester son autorité qu'en perpétuant le NON.
Dans ces conditions, le OUI ne peut être atteint que par la dépossession
du Pouvoir. En effet, ou l'instance dirigeante passe du NON au OUI et
perd, par conséquent, la face donc sa crédibilité, c'est-à-dire le pouvoir
ou bien, accrochée à ce NON fondateur, elle court à sa perte. Les condi-
tions de celle-ci étant variables, élections, coups d'État, révolutions, etc..
Ainsi, la perte du Pouvoir est constamment programmée. Sa trans-
mission, pourtant ne change rien à l'affaire puisque les contestataires,
une fois... au Pouvoir..., s'expriment au travers du NON fondamental.
Anatole France déjà, dans "La révolte des anges", avait magistralement
décrit cette extraordinaire identité qui réunissait Dieu et le Diable dans
un délicieux ballet dialectique où s'affrontaient le OUI et le NON.
Bref, il semblerait que le pouvoir ne s'exerce jamais. Quand nous ne
le possédons pas, nous luttons pour le saisir... et quand nous l'avons
saisi, nous luttons pour le conserver. Bizarre ! Pourtant, nous avons cons-
19 trait les Pyramides, Notre-Dame, nous avons inventé la pénicilline et le
vaccin antitétanique, nous avons été Mozart, Bach et Beethoven,
Einsenstein et Woody Allen, nous avons brûlé à Auschwitz, à Dora et à
Mathausen. Tout ça, c'est nous et cette curieuse éthique de la culpabilité.
Oui, vraiment c'est bizarre.
Mais comment, par quel artifice, au moyen de quel mécanisme, des
hommes, des femmes, des groupes exercent un Pouvoir dont la manifes-
tation première -l'affirmation d'un NON- engendre la frustration du plus
grand nombre ? Comment ? En s'inspirant de la traditionnelle adminis-
tration de la dose quotidienne d'huile de foie de morue dont les généra-
tions antérieures à la seconde guerre mondiale ont été abondamment
nourries à une époque qui ignorait l'usage roboratif des vitamines de
synthèse.
Ce rite formateur, à présent un peu désuet, mettait en oeuvre tous les
ingrédients qui constituent, aujourd'hui encore, une manifestation exem-
plaire de l'exercice du pouvoir. D'abord, le produit à ingérer est infect.
Ensuite, bien que l'utilité de son ingestion par le sujet auquel il est admi-
nistré n'est pas démontrée, elle est néanmoins évidente aux yeux du
prescripteur et, par voie de conséquence, à ceux de l'administrateur. En
outre, l'opération peut nécessiter des mesures de coercition dont la justi-
fication est fondée en droit comme en morale par la proposition précé-
dente.
Finalement, quellei qu'en soient les modalités, le fait que l'interven-
tion soit menée à son terme sans faiblesse exprime la sollicitude de la
puissance exécutrice. Elle témoigne notamment de l'intérêt porté au su-
jet par l'institution et surtout, pourrions-nous dire, si ce dernier se vit
plutôt victime que bénéficiaire.
Mais tout cela ne serait rien, si ce n'étaient les conséquences.
D'une part, "l'heureux objet" réalise soudainement qu'il est soumis à
une opération menée "pour son bien". Nous en percevrons le bénéfice
"plus tard", quoi qu'il nous en coûte au moment précis. Voilà d'ailleurs,
une notion importante à ne jamais négliger : le passage de l'état de sujet
à l'état d'objet est le premier élément qui caractérise l'exercice du pou-
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