//img.uscri.be/pth/96804ebaf45d1b239e740f7007b7eed947beacb9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,73 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'INTELLIGIBILITE DU SOCIAL

De
232 pages
Ses travaux sur les organisations publiques ont conduit Claude Giraud à s'interroger sur les grilles de lecture de la sociologie. Peut-on rendre compte des transformations contemporaines à partir des mêmes catégories de pensée qui servaient à rendre compte de la société industrielle ? Faut-il construire de nouveaux systèmes de pensée ?
Voir plus Voir moins

L'INTELLIGIBILITÉ DU SOCIAL
Chemins sociologiques

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Howard S. BECKER, Propos sur ['art, 1999. Jacques GUlLLOU, Louis MOREAU de BELLAING, Misère et pauvreté, 1999. Sabine JARROT, Le vampire dans la littérature du XIX' siècle, 1999.

1999 ISBN: 2-7384-8581-2

@ L'Harmattan,

Claude GIRAUD

L'INTELLIGIBILITÉ DU SOCIAL
Chemins sociologiques

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur:

Bureaucratie et changement, L'Harmattan, Paris, 1987 L'action commune, L'Harmattan, Paris, 1993 Les concepts d'une sociologie de l'action, l'Harmattan, Paris, 1994
Histoire de la sociologie, P.D.F, Que sais-je ?, Paris, 1997

SOMMAIRE
Introduction: Avant propos I - La transaction, le communautaire le collectif et le commun II - Du dédain et de l'attrait ou de la domesticité et de l' exploit
III : La figure du fonctionnaire __mn n

Une sociologie du commun

9 15

17

57
61

II2 : La figure de l'artiste III - De quelques aspects de l'agir commun: la question morale
n

74

83

IIIl : L'usage des patrimoines publics non mobilisateurs 1112: Du sentiment du droit égalitaire et du statut de l'envie
1113 : De la confiance
n

85

88
94

et de la défiance

1114 : Du risque et de la relation entre novation
et routine n n 98

7

IV - De l'impuissance et de l'a-puissance d'agir IV 1 : De quelques lectures de l'impuissance, de l'irrésolution et de la vacuité IV2 : De l'impuissance structurelle d'agir
n__

105

112 115

IV3 : L'a-puissance ou la tentation de l'inaction --- 131 V - De la coordination et de l'ajustement: entre moralité et scripturalité VI - Des temporalités VII - De l'action et de ses formes Transition Épilogue: l'acteur et le commettant Bibliographie abrégée 138 193 206 218 221 227

8

"Je suis tombé dans le monde, en vrai cadet, en vrai cosmopolite et je ne suis lié ni à la terre, ni au commerce, ni à la maison ou à l'office" (Howell, Lettres, 1645)

Introduction
Le social serait terne, livide et proprement urbain. Il ne serait en rien l'objet d'un investissement de désir. On l'identifierait davantage à travers la littérature noire américaine comme les romans de Chester Himes ou dans l'univers glauque de Céline que dans des oeuvres plus policées comme peuvent l'être celles de Proust ou encore celles de Mauriac. La simple évocation de ce terme ne laisse jamais de produire chez ceux qui l'entendent une foule de réactions allant de la sympathie à la condescendance pour les "pauvres", de la crainte de bouleversements à leur souhait, en passant par l'évocation de la morne figure des assistantes sociales en des lieux délavés. On conçoit alors que seul un investissement militant puisse donner du lustre à cette terre aride. "Écartons les faits" selon la belle formule de J. J. Rousseau et donnons libre cours à notre fantaisie. Imaginons un instant que c'est une des raisons qui aurait pu conduire des sociologues à privilégier dans leur construction du social la dimension collective. En identifiant le social au collectif ils l'auraient rendu, en effet, quelque peu désirable car il serait alors devenu un lieu d'investissement politique pour un monde supposé meilleur. La figure du militant se serait alors imposée comme étant la figure emblématique du collectif et donc du social. Cette fantaisie n'est pas aussi infondée qu'on pourrait le croire. Il n'est pas, en effet, jusqu'à E. Durkheim qui n'ait considéré que le savoir sociologique devait servir à transformer la société. Pour autant, nous ne prétendons pas ici rendre compte de l'histoire de la sociologie et la fantaisie nous convient car elle permet d'entrer autrement dans les propos arides de la sociologie. Imaginons ainsi que le sociologue se serait pensé comme un savant attaché à la "chose publique", c'est-à-dire, comme étant celui qui pourrait orienter des choix politiques en connaissance de causes. Dans le même mouvement, le collectif aurait été consacré comme la forme légitime du social. Cette conception 9

du savoir sociologique et du rôle du sociologue aurait débordé très largement les clivages existant entre l'option positiviste et l'option compréhensive de la connaissance du social. Elle aurait progressivement inauguré une forme d'expertise sur le monde au profit des sociologues dans la mesure où seul le savoir sociologique acquis dans les formes aurait pu conférer à leurs détenteurs cette utilité sociale sans commune mesure avec celle d'autres savoirs. Tout à leur conquête du monde, les sociologues auraient alors eu tendance à ignorer ou méconnaître d'autres qualités du social. Cette tendance serait à ce point constitutive du savoir sociologique que lorsque des sociologues interrogent le travail, l'entreprise ou les administrations, c'est encore à partir d'une même adéquation entre le social et le collectif qu'ils le font. On parlera ainsi de "construit problématique d'action collective" ou encore de "communauté pertinente d'action collective" ou de "culture collective" laissant dans l'ombre l'éclatement des représentations du social allant du collectif comme agrégat au collectif comme mystique, du collectif comme effet au collectif comme matrice. Les sociologues auraient ainsi eu tendance à rassembler sous un même vocable des qualités différentes de social et à ignorer la distinction que J. J. Rousseau opérait à propos de la définition de la volonté générale entre le commun et le collectif 1. C'est un même fil d'Ariane qui conduirait alors du social au collectif à travers le nombre et la mobilisation. Le nombre ferait loi et le dénombrement serait la règle. La mobilisation serait, quant à elle, pensée comme étant riche d'avenir et de projets. C'est semble-t-il cette même règle et ces mêmes présupposés qui unifieraient encore sous le vocable de social des objets aussi différents que des entreprises et des oeuvres sociales, des quartiers urbains ou des groupes socioprofessionnels... Pourtant un tel regroupement n'est pas sans inconvénients. Il conduit à admettre comme une évidence que le social s'entend de toute formes collectives et partant, bien que cette proposition soit plus implicite qu'explicite, que le désirable se confond avec ce même collectif. Ce faisant, la formule selon laquelle "le social
1"11Y a bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt commun, l'autre regarde à l'intérêt privé et n'est qu'une somme de volontés particulières". J.J. Rousseau, Le contrat social, II, 3 10

égale le collectif égale le désirable" induit la double diffusion, contraire mais indissociable, d'une conception militante du savoir sociologique assise sur une lecture univoque du social et d'une conception de l'expert, assise sur un ascèse méthodologique, l'amenant à s'abstraire du monde dans l'acte de connaissance en objectivant l'objet étudié. Comment pourrait-on du reste ne pas être tenté d'adopter par moments une posture militante et comment pourrait-on se détacher des souffrances des hommes et des femmes dès lors qu'on y serait confronté si ce n'est en créant un espoir autour de l'action collective? Comment, par ailleurs, ne pas reconnaître que seule la neutralité du sociologue peut le conduire à "comprendre, interpréter et expliquer" selon l'articulation méthodologique proposée par M. Weber? Une telle neutralité n'est pas celle des effets produits sur autrui par la démarche du sociologue mais bien celle de la posture du sociologue, c'est-à-dire, de ce qu'il s'interdit d'être dans la relation d'enquête. Cette tension conduirait alors à construire un monde de cognitions où se mêleraient confusément le réel et le désirable au point que le désirable et/ou le souhaitable conduiraient à ignorer la part inqualifiable du réel. Les sociologues auraient ainsi fait basculer le social du non désirable au souhaitable et au désirable retrouvant ainsi la chaussure de vair de "Cendrillon". Admettons comme préalable l'idée banale, en-dehors de ce monde de cognitions établies, d'une pluralité de qualités du social. Le collectif ne serait en ce sens qu'une qualité du social, à la fois moment et mode d'activation de ressources. En identifiant le social au seul collectif, les sociologues pourraient bien être conduits à gommer certaines autres formes du social et partant, de ne voir que ce qu'ils désirent voir. Délaissons alors pour un temps cette fantaisie bâtie sur une double assimilation du social au désirable et à son contraire et du social au collectif pour cheminer sous d'autres cieux. Acceptons également l'idée élémentaire selon laquelle le social ne présente pas ce seul visage fatigué et ce corps plein de souffrance, ni même ces lieux lépreux peu propices à des vies heureuses. Le social ne se résume ni à la pauvreté ni au labeur ni à la laideur. Il y a là un double héritage chrétien et marxiste de l'action sociale qui perturbe considérablement la représentation que nous pouvons en avoir. Il n'est pas également réductible au

11

mouvement social, à la grève et aux différentes formes de protestation. Il n'est guère plus cette chape de plomb ou cette domination sociale qui pèserait d'autant plus sûrement sur nous que nous n'en serions pas convaincu comme si un complot social se tramait toujours dans les parties plus reculées de la vie sociale. Cette double conception héritée du marxisme et du structuralisme jette également un voile d'ignorance sur les autres qualités du social. Le social ne peut également être réduit à incarner la troisième quotité de la société, après le politique et l'économique. Cette option qui peut se comprendre lorsqu'on prétend rendre compte de l'émergence de la question sociale en France eu égard à l'histoire de la Nation française et à l'importance qu'a pu avoir la révolution de 1848, ne saurait être explicative du social car elle naturalise cette partition sociale. Il existe bien une différence entre la question sociale et le social même si les deux sont intimement mêlés. Cette différence procède d'une construction intellectuelle réalisée par les sociologues sur une base de questions sociales. Le parallèle s'impose ici avec l'économie et le marché. Le marché ne résume pas l'économie et les questions économiques ne contiennent pas l'ensemble de l'économie. De façon générale, le social s'entend des risques, des besoins et des politiques associées. Les sociologues parlent quant à eux de formes, de dynamiques, de logiques d'action, d'effets de système et/ou de composition... Ce sont des objets sociaux ou des segments du social qu'ils mettent à nu. C'est le cas des organisations, des processus de socialisation, du travail, des quartiers, de l'école... Le social est alors appréhendé comme un ensemble de mises en ordre temporelles potentiellement conflictuelles donnant parfois naissance à des mouvements sociaux, à des protestations, des révoltes. Le social est ainsi la matière même de nos sociétés et l'économique, tout comme le politique sont, des dimensions différenciées de cette même matière (sans que le réel ne se limite pour autant à cette matière). Le social ne peut donc être conçu sous la seule forme d'une matière élastique que l'on pourrait modeler à sa guise. Il n'est pas cette pâte sur laquelle l'économique et le politique laisseraient des traces car il est luimême une mise en ordre des choses et des êtres et influe sur ces deux dimensions. C'est donc d'une interpénétration de formes d'action portées par des rationalités dominantes différenciées (les besoins et l'équité pour le social, la volonté et l'''organisation

12

raisonnable" (Ricoeur) pour le politique, les risques et les rétributions pour l'économique) qu'il convient de parler à propos du social, du politique et de l'économique. Cette interprétation des formes d'action fait que le social, l'économique et le politique se s'opposent pas plus que le privé ne s'oppose au public, mais se composent différemment au quotidien et selon des moments historiques dans une dialectique du particulier et de l'universel par exemple (E. Weil, 2). Le sociologue n'invente pas le social qui est constitutif de la société. Seule la politique sociale est fondamentalement une création récente rejoignant la sphère du politique. Le social existe a minima dès lors que des événements lient des individus entre eux par le sens qu'ils leur donnent et par l'impossibilité de ne pas partager et confronter ce sens pour exister (Luhmann). Si l'on agrée cette conception du social qui met 1'homme et les situations d'interaction, les règles et les systèmes d'action, la rationalité et le sens, les formes et les effets de composition, au centre de l'analyse des différents objets et/ou segments sociologiques, il convient alors d'admettre que le social ne se résume pas à une seule et même qualité. Ce qui qualifie le social et lui donne forme mérite un examen particulier, comme l'avait déjà souligné G. Simmel. Le commun est, par convention, une des qualités du social. Il est au collectif, ce que la participation est à l'engagement, ce que l'usage est aux valeurs. Il est diffus dans toutes les formes de la vie sociale et dans les usages de patrimoines n'impliquant que peu de loyauté ou de prise de risque. Faire une sociologie de cette qualité de social c'est s'engager dans un chemin non balisé faisant des "formes en creux" des révélateurs des changements sociaux. C'est également récuser toute grille de lecture univoque prétendant rendre compte à elle seule d'un ordre social. C'est donc, en fin de compte, adopter une démarche hypothético-inductive construisant son objet mais le soumettant à des vérifications croisées. C'est également accepter le réel pour ce qu'il est et le traiter à la manière du peintre Poumerol qui lisse ses tableaux comme le faisaient les peintres flamands du XVlème siècle mais qui laisse voir sa technique de composition et laisse exister le trivial dans le mélange subtil qu'il nous offre des objets les plus communs et de la
2 E. Weil, Logique de la philosophie, politique, Vrin, paris, 1956) 13 Vrin, Paris, 1950 et Philosophie

somptuosité des ambiances intérieures procédant de l'agencement de la banalité du réel. Cet ouvrage ne sera ici qu'une esquisse de voyage sur les terres du social. Nous serons patfois confrontés à des paysages riants et lumineux, patfois à des situations difficiles, d'autres fois à des lieux et à des temps empreints de lourdeur, de froideur et de description clinique. C'est un voyage qui se décline sur un registre comparable à celui auquel nous convie le musicien Moussorgsky "Autour de tableaux d'une exposition" dont les composantes évoquent des moments fort différents de confrontation aux visages du commun mais qui composent néanmoins une seule et même réalité. Un mot encore avant de mettre fin à ce préalable. Requalifier pour partie le social n'est certainement pas une façon commode de se dégager des travaux sociologiques pour côtoyer patfois des perspectives philosophiques. Nous pensons simplement que la conception d'un conflit structurel entre d'une part les tenants d'une logique du marché fondant le lien social sur la transaction et d'autre part les tenants d'une logique des institutions fondant ce lien sur la permanence des institutions et sur une formalisation du collectif n'est pas la seule clef de compréhension des dynamiques sociales. Il y a lieu de penser une autre dynamique du social, celle que nous abordons sous le vocable du "commun". Cette conception fait écho à des perspectives ouvertes d'abord par Simmel puis, de façon différente, par A. Giddens, Beck et R. Sennett. Elle se propose de lire les transformations contemporaines de nos sociétés occidentales comme des recompositions de formes> plfitôtque comme des oppositions structurelles.

14

Avant-propos
La diversité des qualités primaires du social et la multiplicité des compositions possibles qui en découle nous conduisent à envisager un parcours d'initiation mêlant formes et matières, styles et objets divers. Nous nous proposons donc de cheminer à la manière d'un néophyte dans le cadre d'une exposition d'initiation à la peinture en passant d'un tableau à un autre, d'une salle à une autre. La première salle est la clef de compréhension des autres salles. Elle est celle de l'abstraction. Elle est noire sur fond blanc. La seconde salle est composée de figures sociales qui sont mises en perspective les unes par rapport aux autres afin de déceler comment les qualités de social sont investies de désir et de dédain. Les couleurs sont ici violentes et la matière est brute. La troisième salle nous fait pénétrer plus avant les dimensions du commun sous l'angle de l'agir. Elle est composée de plusieurs petites salles reliées les unes aux autres. On trouve par exemple la salle des patrimoines à mobilisation faible. Cette salle est uniformément grise et la matière est à peine présente. On trouve également la salle du désir d'égalité. Cette salle donne à comprendre l'alchimie existant entre les formes, les couleurs et la matière. Elle donne à voir le fil d'Ariane des qualités du social. D'autres petites salles donnent un aperçu de cette dimension du commun à travers des formes et des jeux de lumière. La quatrième salle est celle de la pesanteur de la matière lorsque le peintre n'arrive pas à lui donner forme. Elle porte sur l'impuissance d'agir et le sentiment de vacuité. De cette salle nous passons sans transition à la cinquième salle qui est celle qui donne à voir comment se délie la matière et comment les règles formelles ne sont qu'un aspect de la composition sociale dont les formes orales et scripturales donnent la profondeur, le sens et le relief tout comme la lumière peut naître de la matière chez les impressionnistes ou chez les peintres comme Soulages qui ont fait de la couleur noire l'occasion d'une mise en évidence de la lumière. La sixième salle est celle qui nous amène à comprendre que la peinture ne se satisfait pas d'un cadre délimitant un espace. Elle est traversée de temporalités donnant sens à ces espaces. La septième salle correspond à la première salle si ce n'est l'éclairage nouveau qui lui est donné. L'éclairage correspond ici à la fluidité comme nous le suggère le peintre Zao Wou Ki qui 15

se réapproprie la tradition chinoise de l'absence de cadre ainsi que de la fluidité de la matière et du temps pour rendre compte du réel. Le commun devient ici action commune tout comme le collectif devient lui-même action. L'unité de ces salles et des tableaux présentés est celle de l'exposition. Elle est contenue dans le projet de l'exposant/auteur et dans la rencontre entre ce projet et le regard analytique du spectateurllecteur. C'est du social dans sa forme contemporaine dont il est question ici. L'analogie suggérée entre le déroulement de l'analyse sociologique et la composition picturale tient davantage à l'utilisation du travail réalisé par des spectateurs/lecteurs qu'à la façon de travailler. C'est l'exposition qui donne ici son sens à cette progression intellectuelle. Mais ne nous y trompons pas, l'analogie est un "dépassement" qui respecte les proportions. Elle permet ici de tisser les liens entre l'univoque et l'équivoque, entre la partie et le tout. Le fil conducteur de l'exposition est également celui du temps et des oeuvres" celui de la distance à l'objet, 3celui de J'abolition de la distinction entre le sujet et l'objet, 4, celui de la peinture comme composition à la peinture comme objet.

3H. Arendt, "The crisis of culture ", 1961 4H. Rosenberg, "The tradition of the New", 1959

16

I

-

La transaction
collectif

le communautaire,
et le commun

le

Les modèles cognitifs que nous utilisons pour comprendre une réalité sociale sont ici pensés comme étant inscrits dans des contextes historiques. Ils ne se limitent pas pour autant à ces contextes. Ils les débordent par leur abstraction et gagnent alors en généralité. Si tel n'était pas le cas on comprendrait mal l'utilisation qui est faite en sociologie de modèles d'interprétation dont les contextes de production ont changé. Il est toutefois toujours utile de rappeler le cadre historique de référence car cette démarche nous permet de renouer avec les questions sous-jacentes à l'émergence d'un modèle cognitif. C'est le cas des modèles de transaction et de collectif. Le contexte d'émergence de ces modèles est celui de la modernité et du développement des échanges économiques liés aux capacités de production d'objets standardisés. Cette dimension de la modernité fut souvent appréhendée sous l'angle du développement sans précédent de la rationalité instrumentale et du modèle d'autorité associée. La légitimité de ce que le sociologue M. Weber appelait alors "l'Autorité rationnelle-légale" procédait des lois et des règlements votés en la forme par des instances politiques accréditées. Ces textes de lois étaient opposables à des tiers car leur mise en forme était celle de l'écriture. La rationalité instrumentale et ses applications organisationnelles se sont progressivement étendues à toutes les sphères de la vie publique. A ce vaste mouvement de rationalisation de l'action dont M. Weber a rendu compte (1923, 1991) fut associée, comme condition de faisabilité, l'émergence autour du XVIIème siècle d'une pensée du sujet dans un contexte de reconnaissance du politique et de l'Etat comme mode d'action spécifique. La philosophie du sujet fut un des piliers de la construction de la modernité car elle ouvrit la voie à un dépassement de la conception du monde centré sur le divinS et autorisa une perspective scientifique6 faisant de l'homme le "maître et le
S A Koyré, "Du monde clos à l'univers infini", 1957, PUF, Paris, 1962 6 Cette perspective est contenue dans l'idée même de connaissance de l'Homme et de ses comportements telle que la présente Galilée sous l'appelation de méthode "résolutive-composite". Sur ce point, E . Cassirer, La philosophie des Lumières, Fayard, Paris, 1966, chapitre 1. 17

possesseur de la nature" (R. Descartes). Cette dimension de l'histoire de la modernité occidentale inaugura un ensemble de tensions sociales centrales que des sociologues comme A. Giddens et A. Touraine ont interprété, chacun à sa façon à la suite d~s oeuvres fondatrices de K. Marx, de M. Weber et E. Durkheim. Parmi ces travaux contemporains ceux conduits par A. Touraine sont plus instructifs encore pour notre propos que ceux d'A. Giddens. TIsmontrent, en effet, comment à leur corps défendant des sociologues ont pu être conduits à rechercher dans "le sujet" le principe même du collectif. La fin déclarée de la modernité, son dépassement supposé seraientt alors propices au "retour du sujet" et conduiraient à redonner au "collectif' une dimension d'investissement subjectif. Ii est fort instructif de remarquer que lorsque A. Touraine retrouve l'intérêt d'une réflexion sur le sujet, elle ne le mène nullement à redécouvrir les vertus d'une philosophie idéaliste. Elle le conduit simplement à composer sa réflexion de telle sorte que le "sujet" dont il pense entrevoir la manifestation dans nos sociétés contemporaines, devienne l'expression même de ce qui est pensé comme étant le processus social dominant: la constitution de la société. 7 Le parallèle s'impose avec la conception de l'acteur stratégique qu'a développée en France M. Crozier après les travaux fondateurs de la théorie des jeux et de l'école américaine des dysfonctions. M. Crozier considérait en effet, autour des années soixante, que les organisations étaient le "lieu contemporain des dynamiques sociales" et qu'à ce titre les comportements d'acteurs stratégiques que l'on voyait s'y développer étaient un symptôme social majeur. Mais, alors qu'A. Touraine composait sa sociologie autour d'une qualité du social, le mouvement social, M. Crozier lui la construit autour d'une autre qualité, la transaction. L'emploi
7 "Le sujet ne devient présent à l'individu qu'en se dégageant des rôles sociaux, mais aussi des fragments éclatés de la modernité qui, chacun à sa manière, le détruisent.." (A. Touraine, "Critique de la modernité", Fayard, Paris, 1992, p. 326) Et encore, "Le sujet n'existe que comme mouvement social, que comme contestation de la logique de l'ordre, que celle-ci prenne une forme utilitariste ou soit simplement la recherche de l'intégration sociale" (A. Touraine, op. cit. p. 273) 18

par M. Crozier du terme de collectif lorsqu'il parle des organisations8 ne peut nous tromper. Il n'y a guère de "c~llectif" dans cette sociologie si ce n'est sous la forme d'une mise en évidence de facteurs psychosociaux. Il nous renseigne cependant sur l'imaginaire du sociologue qui ne peut envisager le social de façon confuse que sous une seule qualité, le collectif, même si de fait, il parle d'autre chose. De quelles réalités est-il alors question lorsque des sociologues parlent de collectif? Ne peut-on traduire de façon différente les différents sens de cette notion de collectif? Avant d'aborder ces quelques éléments de réflexion, interrogeons-nous simplement sur les raisons nous amenant à reformuler ainsi des qualités de social. Il y a vraisemblablement deux écueils à éviter. Le premier est celui qui consisterait à penser en terme de novation et à considérer alors que ce dont nous parlons est manifestement nouveau. Le second écueil est celui qui consisterait, a contrario, à penser que "tout a déjà été dit". Dans les deux cas, on s'interdirait de facto de penser. Reformuler, requalifier procède d'une nécessité inhérente à toute démarche de recherche. C'est donner forme à une intuition sans laquelle la recherche ne peut aboutir. C'est également tisser les liens d'une tradition intellectuelle, éventuellement en sortir en la débordant, c'est, in fine, argumenter des choix. La sociologie est confrontée à une réflexion sur des catégories de pensée car elle vise un type de savoir qui déborde et dépasse la seule narration. La vision de l'histoire que nous propose P. Veyne correspond assez bien à cette conception de la sociologie. " [llui faut faire comme le droit romain ou le droit anglais par opposition à la méthode déductive de nos civilistes : ne pas déduire ses jugements à partir d'un code, ne pas partir d'une "grande théorie" mais procéder par voie de différenciation plutôt que de déduction, confronter des cas concrets qui paraissent voisins pour élaborer une jurisprudence et une topique; en visant dans un horizon qui recule toujours un savoir systématique jamais atteint." (P. Veyne9) Cet essai de requalification auquel nous nous adonnons ici, n'est que ce qu'il est, un essai de qualification devant être remis en
8 Il appelle les organisations des "construits problématiques coUective". 9 P. Veyne, "Le pain etle cirque, Seuil, Paris, 1976, p.46 19

d'action

question par les différenciations et les rapprochements de terrains et/ou d'objets. Il n'est pas un "étalon" mais un regard privilégiant certaines dimensions au détriment d'autres dimensions comme le sont des théories sociologiques et des types-idéaux. Cheminons maintenant à travers ces qualités de social. Observons d'abord que le collectif semble relever pour chacun d'entre ceux qui ont été instruits dans des sociétés occidentales -et qui ont été sensibilisés aux analyses sociologiques- d'une évidence. Le collectif existe car il est identifiable et il peut-être même "dénombré". On peut, en ce sens, admettre sans difficulté majeure que le collectif évoque pour tout un chacun, un ensemble d'hommes et de femmes auquel correspondent des images comme celles d'une foule, d'une manifestation, d'un défilé, d'un groupement, d'une communauté. Il tend ainsi à évoquer une collection d'individus aussi bien qu'un mouvement social. Le collectif ne se limite pourtant pas à ces quelques images. Il est également un référentiel idéologique et un concept dont le sens contemporain a été profondément marqué par les expériences totalitaires du XXème siècle et par les options communistes prises de par le monde. C'est le sens des travaux d'H. Arendt mais également de F. Von Hayek. Le collectif et le communautaire se sont imposés aux sociologues à travers les grandes questions sociales qui depuis la révolution française de 1848 et les grandes révoltes paysannes et ouvrières jusqu'à ce qu'il est convenu d'appeler la "consommation de masse" ont fait du "nombre", de la mobilisation sociale et de l'identité l'enjeu et le risque des sociétés.lO Le collectif est dès lors associé à des formes de
10D'autres concepts comme ceux de communauté et de société par exemple rendaient compte de la dimension plurieIle contenue dans le concept de collectif. Mais celui-ci évoque à la fois cette dimension plurielle et une capacité d'action propre correspondant à un intérêt de classe qui échappait aux précédents concepts philosophiques. On notera par ailleurs que l'évocation du coIlectif se fait souvent sur le seul registre des classes "populaires", du prolétariat ou encore d'un "collectif d'action" censé être à "l'avant-garde". Il n'est dès lors pas absurde d'opposer dans le premier sens du terme "le collectif" et "les élites" dans le même sens que l'on peut opposer des groupes d'intérêt à d'autres ou une classe à une autre. Le nombre d'individus composant le "collectif" n'est alors un critère discriminant que si l'on veut montrer l'ampleur d'une protestation ou l'importance d'un rassemblement. Dans tous les cas, le collectif est indissociable d'une perspective de mobilisation que ceIle-ci soit le 20

protestation, des révoltes, des organisations politiques populaires, des modes de construction sociale. Le communautaire quant à lui apparaît plus proche d'une réponse sociale en ce qu'il propose un mode d'organisation des ressources et un rapport à l'autorité dont la faisabilité apparente n'a d'équivalent" que, paradoxalement, l'organisation scientifique du travail, c'est-àdire, le modèle de l'action instrumentale. C'est pourquoi d'ailleurs le paternalisme a, en son temps, été une réponse sociale et un mode de gestion des ressources d'action structurée autour d'une autorité centrale. C'est d'ailleurs le rapport à l'autorité qui est un des points les plus importants de la différence existant entre le collectif et le communautaire. Entre le collectif et le communautaire, il existe plus qu'une simple différence de degré dans l'intégration de leurs "membres". Il y a une transformation radicale de la conception même de la dynamique sociale entre ces deux qualités. Dans le communautaire, la domination passe par l'affectif et la compassion, la soumission à des règles ritualisées et la loyauté (la "loi tacite de J'ombre" selon Hegel) alors que dans le collectif la domination reste externe aux membres en ce sens qu'elle est désincarnée et emprunte le canal de la normalisation des argumentaires. acceptables. Le communautaire est la forme prise par un ensemble social qui se structure autour d'une autorité charismatique dans une logique d'autosubsistance et de clôture sur soi renforcée par des règles rituelles visant le sacré quel qu'il soit comme dans l'Antigone de Sophocle pour qui la réalisation suprême est celle du "ventre" et du "tombeau". Ce n'est que par un abus de langage ou par une volonté politique masquant les faits que la communauté est associée à une action politique qui interpelle ses membres en tant que citoyens. Le collectif quant à lui prend forme autour d'une action organisée visant à faire aboutir ses représentations et valeurs à travers une organisation de ressources diverses non stabilisées. Le collectif est, en outre, articulé d'une part sur une partition de la société en classes en ce qu'elles supposent d'inégalités et de rapports de domination et d'autre part sur le vaste processus de rationalisation qui a caractérisé la modernité et la société industrielle. Au fil du développement de la modernité et de l'instauration de la sociologie comme discipline de pensée, le
fait d'un "collectif d'action" visant à dynamiser le "collectif' ou qu'elle procède d'une dynamique propre au collectif et échappant à une logique d'organisation. 21

collectif est devenu une qualité du social valorisée d'abord par les philosophes de l'époque des Lumières mais reprise, renforcée et thématisée par les sociologues en ce qu'elle semblerait contenir un ensemble de caractéristiques opposables à ce qui serait de l'ordre de l'individuel, et par extension idéologique, de l'égoïsme et du conservatisme. L'histoire de la sociologie, telle que l'envisage R. Nisbet par exemple, Il rend compte de cette tendance manifeste à chercher dans le collectif et ses manifestations comme l'autorité", le "sacré", la "loi" ou "les valeurs" la clef de la compréhension des sociétés contemporainès . Nisbet soutient la thèse selon laquelle la sociologie se serait construite sur une conception "romantique" et "réactionnaire" du collectif fort en retrait par rapport à la conception d'un collectif comme contrat et adhésion à un projet politique des "philosophes des Lumières", Le collectif serait alors le creuset de toutes les références des sociologues,I2 quelles que soient les options choisies par les uns et les autres. Il représenterait également une inclination idéologique amenant parfois à un surinvestissement du collectif tout comme la raison aurait été la référence des philosophes au point de considérer que son "développement" était nécessairement source de progrès (c'est le cas du thème hégélien de la "ruse de la raison"). Par opposition, la transaction13 serait soit ignorée soit supposée participer d'une conception individualiste de la société dont les
11 Nisbet R "lA tradition sociologique", PUF, Paris,1984 12 F. Chazel parle même d'"âge du comportement collectif' en signifiant ainsi "un cadre de référence dominant, vers lequel se tournent non seulement les élèves de Park et les tenants de l'interactionnisme symbolique (tels que Blumer) mais aussi des sociologues puisant leur inspiration à d'autres sources, comme Smelser, le brillant disciple de Parsons." F. Chazel, article "Mouvements sociaux"p. 277, in "Traité de sociologie" sous la direction de R Boudon, PUF, Paris, 1992 13 Le terme de transaction est au moins aussi polysémique que peut l'être celui de collectif. Il est aussi bien en usage parmi les sociologues, les économistes que parmi certains psychologues se reconnaissant dans l"'analyse transactionnelle", c'est-à-dire, dans l'analyse des formes de relations induites par la projection de rôles sociaux dont l'origine serait d'ordre familiaL Nous entendrons ici par transaction la perspective adoptée par les économistes de l'école des "cofits de transaction" pour qui "les coüts de transaction" sont des "cofits de fonctionnement". Les transactions sont donc des modes de "fonctionnement du système d'échange. économique" (c. Ménard, "L'économie

22

économistes seraient les prosélytes. La transaction serait alors une grille de lecture "concurrente" de celle du "collectif" en ce qu'elle prétendrait être une forme de relation sociale que l'on supposerait généralisée et généralisable à l'ensemble des comportements humains. Une telle opposition est bien évidemment excessive. Le fait que des sociologues portent un même regard que des économistes sur l'importance des interactions souligne l'accentuation de ces oppositions entre le collectif et le transactionnel, entre sociologues et économistes. Pour autant, ces grilles de lecture sont trop souv~nt utilisées de façon antinomiques au point que le social serait de l'ordre du collectif et que l'économique serait de l'ordre de la transaction pour bon nombre d'économistes et de sociologues. Proposons nous simplement de considérer ici que la transaction et le collectif seraient des qualités 14du social dont le contenu et la mise en oeuvre différeraient mais qui ne seraient guère opposables si ce n'est en tant qu'idéaux de relations sociales. Interrogeons nous sur ces qualités de social. Mais auparavant, demandons nous si ces deux qualités ont un spectre tel qu'il puisse sans difficulté comprendre l'ensemble des relations sociales? Nous considérons qu'il n'en est rien et nous proposons de rendre compte d'une autre qualité du social dont le sens nous est donné par comparaison avec les deux qualités précédentes. Il s'agit ici du commun. Cette qualité du social n'est pas nouvelle si l'on suppose par là qu'elle n'existait pas auparavant.15 Cette qualité
des organisations", La découverte, Paris, 1990). La perspective sociologique des transactions ressort, quant à elle, d'une conception dramaturgique qui participe davantage du commun que du transactionnel dans notre propos. 14 Parler de qualité pourrait laisser supposer que nous nous proposons d'adopter une perspective "essentialiste" coïncidant de facto avec une conception statique du social. Il n'en est rien. Nous voulons ici suggérer simplement que les dynamiques sociales sont source et conséquence des compositions multiples existant entre ces qualités de social construites par le sociologue. 15 Le rapprochement avec le concept de "public" pourrait ainsi être fait.Mais le concept de public nous semble aujourd'hui fort difficile à cerner car il renvoie à des acceptions éclatées. Parmi celles-ci, la référence au logos et à l'intérêt général sont dominantes. Elles ne sont pas constitutives du sens donné au "commun" si ce n'est sous la forme du "lieu public" comme lieu de déclinaisons multiples des qualités du social ou encore sous la forme que lui donne H. Arendt quand elle considère que "le public" "désigne le monde lui23

n'était tout sim~lement pas perçue ou sa théorisation ne semblait pas pertinente. 6 Mais si cette qualité nous semble aujourd'hui plus accessible ou si on juge opportun de la théoriser c'est bien également parce qu'elle résulte de transformations radicales dans la manière d'envisager le social et plus largement encore d'envisager les relations aux autres. Ces transformations sont celles qui se donnent à comprendre aussi bien au travail que dans les formes d'usage et d'animation de l'espace public. Le commun apparaît alors comme une qualité du social qui avait été masquée par le collectif et par le transactionneLl?

même en ce qu'il est commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement" in "Condition de l'Homme moderne", p. 92. L'usage de la notion d'espace public dans la perspective d'Habermas, espace de représentation entre l'Etat et la société civile, ne correspond pas davantage à notre perspective de déclinaison du social à partir de qualités et des compositions induites. 16 Tout au moins dans le sens que nous lui donnons car E. Goffman traite quant à lui d'interactions communes et d'actes quotidiens. Nous ne récusons nullement cette approche. Nous prétendons simplement ici parler du "commun" comme d'une qualité de social qui peut prendre des formes différentes au titre desquelles celles des actes du quotidien étudiés par Goffman. 17 M. Crozier n'échappe pas à cette confusion alors même qu'il identifierait ce que nous nommons ici un "commun" dans le fonctionnement bureaucratique à la suite de Tocqueville et de Taine. Il est vrai cependant que sa conception des dynamiques sociales sur fond de relations de pouvoir et donc d'"intéressement" au jeu n'est pas, à proprement parler, celle du commun mais bien celle du transactionnel. 24

1. Le collectif et le transactionnel: des qualités de social correspondant à des investissements Le collectif est une qualité de social qui est chargée d'émotions. Il n'est pas rare d'entendre des hommes et des femmes ayant participé à une action collective évoquer la joie, la tristesse, la fête ou le sentiment de fusion que le collectif aurait fait naître en eux.18 Pour d'autres, le collectif évoquera l'oppression, la haine, la peur.19 Le lyrisme et les dithyrambes ou les vitupérations et les anathèmes semblent alors convenir à l'évocation du collectif. Dans les deux cas l'évocation du collectif est marquée par l'affectif et par une difficulté à s'en abstraire.20 S'il en est ainsi c'est parce que le collectif est une forme élémentaire d'identification aux autres et partant d'exclusion à travers ce qui est jugé comme étant des "prises de risque" ou des "expositions de soi". C'est une des raisons qui font que l'on confond bien souvent le collectif et le groupe alors que celui-ci n'est qu'une forme du collectif.21 Lorsque le collectif est analysé -et non plus seulement loué- il l'est le plus souvent sur les registres de l'engagement et de l'investissement dont les fruits sont nécessairement différés.22 L'engagement du prolétariat dans la lutte de classes par exemple, est chez Marx analysé en termes de sacrifices et de bénéfices différés. Le collectif est, en outre, également analysé sous l'angle de l'effet ou du résultat des interactions et/ou des interdépendances. Dans cette perspective, le collectif est une donnée et un construit social qui s'impose à nous ou que nous contribuons à construire de façon involontaire ou non.
18 Ce point est fort bien rendu dans l'ouvrage de D. Kergoat, "Bulledor ou l'histoire d'une mobilisation ouvrière", Seuil, Paris, 1973 19 F. Von Hayek explicite fort bien ce point dans son ouvrage "La route de la servitude", PUF, Paris, 1988. Des auteurs comme L.F. Céline en parlent avec ironie et violence. 20 La thèse du "Collective Behavior" de Turner et Killiam (1957) représente un progrès notable à ce propos dans la mesure où elle met l'accent sur l'importance des normes et l'émergence d'une conformité à des normes nouvelles au détriment de la contagion des émotions théorisée par Le Bon. 21 A moins d'assimiler un mouvement ponctuel de protestation avec un groupe social latent ou un mouvement social avec une organisation. 22 C'est ce que font des auteurs comme Granovetter, McPhail, Lofland, Gamson, Axelrod, Olson... 25