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L'introuvable démocratie autoritaire

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214 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 224
EAN13 : 9782296330559
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L'INTROUVABLE DÉMOCRATIE
AUTORITAIRE
LES DICTATURES DU CÔNE SUD:
URUGUAY, CHILI, ARGENTINE
(1973-1982)Collection Recherches et Documents -Amériques latines
dirigée par Joëlle Chassin,Pierre Ragon et Denis Rolland
Dernières parutions:
EBELOT A., La guerre dans laPampa. Souvenirs et récits de lafrontière
argentine, 1876-1879, 1995.
ENTIOPE G., Nègres, danse et résistance. La Caraïbe du XVIIe au X/Xe
siècle, 1996.
GRUNBERG B., La conquête du Mexique, 1995.
GUICHARNAUD-TOLLIS M., Regards sur Cuba au 19ème siècle,
1996.
MERIENNE-SIERRA M., Violence et tendresse. Les enfants des rues à
Bogota, 1995.
ROUX J.-C., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par laforêt,
1821-1910,1994.
SARGET M.-N., Système politique et parti socialiste au Chili, 1994.
SIGAL S., Le rôle politique des intellectuels en Amérique latine, 1995
SILVA-CACERES R., L'arbre aux figures, Etude des motifs fantasti-
ques dans l'oeuvre de Julio Cortazar, 1996.
TARDIEU J.-P.,L'inquisition de Lima et les hérétiques étrangers, XV/e-
XVIIe siècles, 1995.
TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995.
TERRAMORSI B., Le fantastique dans les nouvelles de Julio Corta-
zar, 1995.
VASCONCELLOS E., La femme dans le langage du peuple au Bré-
sil,1994.
YEPEZ DEL CASTILLO L, Les syndicats à l'heure de la précarisation
de l'emploi. Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994.
CONDORI P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un pay-
sandes Andes boliviennes recueilli par F. Estival.
BASTIDE R , Les amériques noires. 3e édition, 1996.
FREROT C. Echanges artistiques contemporains. La France et le Mexi-
que, 1996.
HÉBRARD V., Le Venezuela indépendant. Une nation par le discours.
1808-1830, 1996.
ALBALA DEJa C. et TULET J.-c., coord. Les fronts pionniers de
l'Amazonie brésilienne, 1996.
@ L'Harmattan, 1996
ISBN: 2-7384-4685-XJean-Marc COICAUD
,
L'INTROUVABLE DEMOCRATIE
AUTORITAIRE
LES DICTATURES DU CÔNE SUD:
URUGUAY, CHILI, ARGENTINE
(1973-1982)
Editions L'Harmattan L'Harmattan INC
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint Jacques
75005Paris Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9Du même auteur :
Légitimité et politique. Contribution à l'étude du droit et de la responsabilité
politiques, PUF, 1996.pour Fia, Didier et SusieREMERCIEMENTS
Pour mener à bien la thèse qui est à l'origine de ce livre, j'ai bénéficié à
l'Université de Paris I Sorbonne, il y a de cela bien des années, des conseils de
Maurice Duverger, Nicole Bourdillat, Jacques Lagroye et, plus que tout autre,
Annando Uribe. Qu'ils en soient remerciés.
Pierre Force et Charles Kupchan ont su me convaincre qu'il valait la peine de
reprendre un travail de jeunesse et d'en faire un petit livre. Je leur en sais gré.
Muriel et Franck Debié, Pierre Force, Patricia Georget, Susie Pang et Cristina
Parzenczewski ont eu l'amitié de m'aider à rendre ce texte plus lisible.INTRODUCTION
Durant les armées soixante-dix les dictatures se multiplient en Amérique latine,
et plus particulièrement dans les pays du Cône sud. En l'espace de trois ans, de
1973 à 1976, l'Uruguay, le Chili et l'Argentine passent du statut de régime
démocratique plus ou moins établi à celui de dictature. De manière classique, les
militaires parvenus au pouvoir dans ees pays à la faveur d'un coup d'Etat vont
avoir recours à la violence pour péréniser leur présence au sommet de l'Etat. Cela
n'a d'ailleurs rien d'étonnant dans la mesure où la dictature se comprend d'abord
dans l'écart qu'elle entretient avec les sociétés où l'exercice du pouvoir se fait par
consentement. Dans cette perspective, la dictature, c'est le rejet de la conduite des
affaires de l'Etat selon les fonnes classiques de la représentation politique. La mise
en place du régime dictatorial s'accompagne de la suppression des partis
politiques, des élections, des libertés publiques et du recours systématique aux
instanees répressives. La violence dictatoriale est tout aussi bien institutionnelle,
conduite au grand jour, que terroriste et conduite de manière secrète. Cette dernière
méthode n'est pas la moins utilisée panni celles employées par les forees armées. A
cet égard, les régimes militaires uruguayen, chilien et argentin ont notamment en
commun d'avoir innové dans le domaine de la répression, en pratiquant à grande
échelle la politique des disparus. Ce faisant, les forees armées pouvaient espérer,
durant un temps au moins, nier la réalité de la répression et décliner toute
responsabilité dans les atrocités commises.
9L'introuvable démocratie autoritaire
Pour avoir un caractère violent et répressif: les dictatures qui investissent la
scène politique en Uruguayen juin 1973, au Chili en septembre 1973 et en
Argentine en mars 1976 ne se limitent cependant pas à ce type d'action. Penser
qu'un régime dictatorial se limite à l'usage de la répression, c'est méconnaître que
toutes les dominations cherchent à éveiller et à entretenir la croyance en leur
légitimité! . La dictature n'échappe pas à cette loi. La force pure et simple ne peut
à elle seule créer une légitimité. Certes, son efficacité est redoutable. Et elle peut
inciter, parfois durant fort longtemps, à la prudence du silence et de la soumission.
Mais elle demeure fragile si elle ne s'accompagne pas d'initiatives visant à la
justifier et, d'une certaine manière, à la faire oublier, à l'effacer. D'où le recours à
tout un ensemble de procédures de légitimation pour se péréniser au pouvoir. Les
régimes militaires qui se mettent en placent dans le Cône sud dans le courant des
années soixante-dix n'échappent pas à la règle. Ils cherchent à se construire une
légitimité, une légitimité susceptible de leur apporter la stabilité et la durée sur le
plan interne, la respectabilité et la reconnaissance sur le plan international. Ils
visent à se faire passer pour inévitables, mais aussi souhaitables.
Pour rendre compte de cette entreprise de légitimation des régimes
militaires des Cônes sud, nous nous attacherons à mettre en œuvre une
approche d'histoire politique comparée qui implique la combinaison de trois
points de vue.
En premier lieu, examiner comment les dictatures uruguayenne, chilienne
et argentine cherchent à justifier leur établissement et les politiques qu'elles
déploient suppose d'analyser la trame historique dans laquelle elles
s'inscrivent. A cet égard, c'est à la fois leur passé et leur présent qu'il faut
prendre en compte. C'est largement de la période qui les précèdent que les
dictatures sont le produit et c'est en grande partie par rapport à elle qu'elles
réagissent et se définissent. L'amont des régimes autoritaires ne saurait donc
être ignoré. Partant, l'analyse du présent des dictatures, qui couvre dans le
cadre de notre travail les années 1973-1982, bénéficiera d'une perspective
temporelle et sera mieux à même de décrire les pratiques et les discours des
dictatures et d'éclairer leurs significations culturelles et politiques.
Dans le cours de ce livre, nous aurons assurément à évoquer un certain
nombre de données ayant trait aux mesures répressives, économiques,
sociales, etc... des régimes militaires. Mais ce sera toujours en liaison avec
1 Voir Max Weber, Economie et société, tome I, éd. Plon, 1971p. 220.
10Introduction
leur dimension politique. La prise en compte de la dimension politique des
dictatures est en effet le deuxième élément que nous entendons privilégier dans
ce travail. Elle est au centre de notre analyse. A cet égard, c'est
essentiellement le point de vue politique des militaires et de leurs alliés qui
retiendra notre attention. L'attitude des différents acteurs de l'opposition ne
fera pas partie de notre étude. Non qu'elle ne soit pas importante. Mais elle
n'entre pas directement en ligne de compte dans l'examen des modes de
légitimation déployés par ceux qui sont, à un moment ou à un autre, les
partisans plus ou moins actifs des régimes autoritaires du Cône sud.
En troisième lieu, nous aurons recours autant que possible à une approche
comparée. Certes, chaque régime militaire sera traité comme un cas
particulier. C'est d'autant plus nécessaire que l'existence de certaines
similitudes ne saurait effacer le poids de la singularité de chaque société. Mais
nous les analyserons également d'une manière comparative. L'analyse de
thèmes au cœur du fonctionnement des dictatures permettra de dégager des
différences signifiantes ou des convergences explicatives.
Bien évidemment, présenter le travail qui suit comme une approche
d'histoire politique comparée des dictatures du Cône sud n'implique pas qu'il
s'y limite entièrement. En réalité, nous la complèterons par des considérations
empruntés à la science politique, à la sociologie, voire à l'économie.
L'objectif principal de ce livre est de décrire comment les militaires et
leurs alliés cherchent à légitimiter l'établissement des dictatures, les modalités
de l'exercice du pouvoir et la gestion de la temporalité dictatoriale. Il appelle
deux remarques, toutes deux ayant trait au problème de la théorie.
Tout d'abord, compte tenu de la dimension essentiellement descriptive de
ce travail, quiconque espère trouver dans les pages qui suivent une théorie, ou
même une ébauche de théorie des régimes autoritaires du Cône sud, voire des
régimes autoritaires contemporains en général, sera pour le moins déçu. Ce
n'est pas là notre intention. Nous n'ignorons pas qu'il existe une littérature
importante sur la question. Nous pensons en France aux travaux déjà anciens
mais toujours stimulants de Nicos Poulantzas sur les dictaturesl, et à ceux de
1 Voir Nicos Poulantzas, Fascisme et dictature, éd. du Seuil/Maspero, 1974 et La crise des
dictatures: Portugal, Grèce, Espagne, éd. du Seuil/Maspero, 1976.
11L'introuvable démocratie autoritaire
Guy Hennet et d'Alain Rouquié sur les régimes militaires d'Amérique latinel .
Dans le monde anglo-saxon, ce sont avant tout les recherches effectuées par
Guillenno A. O'Donnell sur les régimes bureaucratiques-autoritaires2 et celles
menées par Philippe C. Schmitte2, David Collier4, Juan Linz et Alfred
Stepan5 sur l'évolution des régimes autoritaires qui retiennent l'attention. En
Amérique latine, il faut souligner les analyses. réalisées par Manuel Antonio
Garret6n6 sur la dictature chilienne et les efforts de théorisation mis en œuvre
par Torcuato S. Di Tella7.
Une voie possible de travail aurait été d'articuler notre recherche à cette
littérature. Nous aurions pu tester les hypothèses qu'elle développe à la
lumière des questions de légitimation, les valider ou les invalider et,
éventuellement, ajouter notre propre contribution théorique. Mais en l'absence
de travaux décrivant et analysant de manière concrète - sur la base des
textes eux-mêmes -la rhétorique et les mécanismes institutionnels envisagés
par les forces années et leurs alliés pour justifier l'instauration d'une nouvelle
donne politique, nous avons voulu porter l'enquête sur ce terrain. Cette
enquête nous a paru d'autant plus importante que nul part ailleurs que dans les
discours et les mécanismes de légitimation déployés on ne voit mieux les
hésitations et les contradictions qui habitent les régimes autoritaires du Cône
sud. L'idéologie qui y est à l'œuvre ne parvient pas à se débarrasser totalement
de la référence démocratique. Tout en renversant des gouvernements plus ou
moins démocratiques, les forces armées et leurs alliés n'osent pas rompre
entièrement avec la légitimité démocratique.
Qu'une intention théorique générale soit absente de ce livre n'implique pas
qu'il soit sans présupposés théoriques. Notre parti pris descriptif, ou
empirique, et le domaine d'analyse auquel il s'applique expriment et véhiculent
1 Cf. par exemple Guy Hermet, "Dictature bourgeoise et modernisation conservatrice; problèmes
méthodologiques des situations autoritaires", Revue francaise de science politique, 6, décembre 1975, etn°
Alain Rouquié,Amérique latine. Introduction à l'Extrême-Occident, éd. du Seuil, 1987.
2 Guillermo A O'Donnell, Modernization and Bureaucratic-Authoritarianism. Studies in South
American Politics, University ofCaliforma Press, 1979.
3 Voir par exemple Philippe C. Schmitter, Military Rule in Latin America, Sage, 1973.
4 David Collier (éd.), The New Authoritarianism in Latin America, Princeton University Press, 1979.
5 Juan Linz et A1fTed Stepan (éds.), The Breakdown of Democratic Regimes, Jolms Hopkins
University Press, 1978. Voir également Juan Linz, "Totalitarian and Authoritarian Regimes", dans Fred
Greenstein et Nelson Polsby (éds.), Handbook ofPolitical Science, vol. 3, Addison Wesley, 1975.
y6 Manuel Antonio Garreton, Dictaduras democratizaci6n, éd. F.L.AC.S.O., 1984.
7 Torcuato S. Di Tella, Latin American Politics. A Theoretical Framework, University of Texas Press,
1990.
12Introduction
en réalité une problématisation des régimes militaires du Cône sud. Pour la
dégager, il faut souligner trois idées importantes.
Contrairement au point de vue largement répandu selon lequel ce n'est pas
sur le plan de la légitimation que se situent, et la spécificité, et l'efficacité des
régimes militaires, nous considérons que c'est notamment à ce niveau que se
joue leur destin. Les mécanismes de légitimation ne sont pas à la périphérie du
pouvoir dictatorial. Ils en sont, ou tentent d'en être un des moteurs.
C'est d'autant plus le cas que l'Uruguay, le Chili et l'Argentine ont un
niveau d'homogénéité sociale et culturelle et un degré d'intégration politique
relativement élevés. L'idéologie institutionnelle - les institutions, les lois, les
récits du pouvoir - n'y est donc pas aussi schizophrénique, coupée de la
réalité, que dans la plupart des autres pays d'Amérique latine. Son lien et son
emprise sur la société ne cessent pas avec l'établissement des dictatures. A
leur manière, les discours et les projets institutionnels des forces armées et de
leurs alliés parlent de la réalite et à la réalité. Cette réalité exclut qu'ils
puissent faire l'économie de l'idéologie démocratique.
Il n'est pas surprenant dans ces conditions que les récits et mécanismes de
légitimation se fassent autant l'écho, à travers leur cohérence problématique,
des tensions et des contradictions auxquelles sont soumises les dictatures.
Leur ancrage dans la réalité leur interdit d'être une fiction pure de tout
désaccord. Ils sont l'expression et le produit des luttes qui existent au sein des
équipes dirigeantes. Ils sont aussi la résultante des pressions exercées par les
rivaux politiques, les acteurs économiques, les groupes sociaux et, finalement,
tel ou tel membre de la communauté internationale.
C'est en gardant à l'esprit ces considérations qu'il faut lire ce livre.
La première partie examine ce que l'on peut appeler la généalogie des
dictatures. Celles-ci sont le produit d'histoires nationales orageuses, dans le cadre
desquelles les institutions démocratiques ne parviennent pas, ou ne parviennent
plus, à assumer de manière satisfaisante un rôle de représentation et d'intégration
des différentes composantes de la société. Dans cette perspective, le chapitre 1
retrace l'histoire politique, économique et sociale de l'Uruguay, le chapitre 2 celle
du Chili et le chapitre 3 celle de l'Argentine, telles qu'elles conduisent à
l'effondrementde l'édificedémocratiquedans ces pays.
13L'introuvable démocratie autoritaire
Le seconde partie de l'ouvrage analyse les discours et les mécanismes
institutionnels mis en place par les forces armées pour justifier le coup d'Etat et les
modalités qui caractérisent leur exercice du pouvoir. Le chapitre 4 décrit les récits
de légitimation déployés avant, durant et juste après le coup d'Etat. Le chapitre 5
analyse la manière dont les militaires s'attachent à légitimer les grands axes de leur
politique en ce qui concerne la lutte contre la subversion, les mesures économiques
et le coût social de ces dernières. Le chapitre 6, quant à lui, pose le problème de
l'institutionnalisation des régimes militaires. TIdécrit les mécanismes institutionnels
imaginés pour adapter les institutions à la gestion militaire de la société et donner
le plus de temps possible, à travers le thème de l'hypothétique retour à la nonnalité
politique, aux dictatures. A cet égard, on assiste à la tentative de mise en place de
ce que les idéologues des régimes militaires appellent la "démocratie autoritaire".
La troisième partie analyse la contribution que les alliés des forces armées
apportent à la stabilisation et à la légitimation des régimes autoritaires. Le chapitre
7 examine la position des médias de droite vis-à-vis des dictatures. Le chapitre 8
évoque l'attitude des partis politique conservateurs. Enfin, le chapitre 9 rend
brièvement compte du rôle joué par l'Église sous les dictatures. On verra que d'une
manière générale, si ces acteurs soutiennent les militaires au pouvoir, ce soutien
n'est pas inconditionnel. En réalité, leur position, en partie animée par la prudence
et le calcul, tend évoluer en fonction de leurs intérêts propres et des chances de
pérénisation qu'ils attribuent aux régimes militaires. Lorsque le retour au jeu
démocratique s'amorce au début des années 80, la plupart de ces acteurs ont
rejoint, par conviction, tardive il est vrai, ou par opportunisme le camp des
critiques des dictatures.I
GÉNÉALOGIE
DES
DICTATURES1
L'Uruguay, de l'État-providence à l'État-garnison
Les années soixante-dix marquent dans le Cône sud le temps fort des
dictatures. En Uruguay, au Chili et en Argentine, les militaires s'emparent du
pouvoir. Cette prise de pouvoir est le point d'aboutissement d'une histoire dans le
cadre de laquelle les structures sociales, politiques et économiques de ces trois
pays se dégradent peu à peu.
Le 27 juin 1973 a lieu le coup d'Etat qui met fin à la démocratie uruguayenne.
On annonce par décret la dissolution des deux chambres du parlement - la
chambre des représentants et la chambre des sénateurs - la création d'un conseil
d'Etat nommé, qui hérite de leurs anciennes attributions législatives, et la
suppression des conseils départementauxl. Mais à la fin du mois de juin 1973,
l'Uruguay, modeste Etat-tampon entre le Brésil et l'Argentine, ne mérite plus,
depuis quelques années déjà, le titre flatteur de "Suisse de l'Amérique latine". En
effet, à cette date, le régime uruguayen, jadis vanté pour sa stabilité politique
exemplaire, pour la soumission traditionnelle de son année à l'autorité du pouvoir
civil, a perdu peu à peu, au cours d'une lente dégradation dont le coup d'Etat de
juin 1973 ne constitue que la dernière étape, les caractéristiques qui faisaient de lui
1 Elus au suffiage universel, les conseils départementaux disposaient de compétences de contrôle et de
législation sur le territoire de la circonscription.
17Généalogie des dictatures
un phénomène pour le moins atypique dans le Cône sud. Au commencement de
cette lente dégradation de la situation de l'Uruguay, il y a la crise économique qui
rompt avec une longue période de prospérité.
L'ETAT-PROVIDENCE
L'Uruguay bénéficie d'avantages naturels remarquables. TI possède en
particulier un sol exceptionnellement riche qui comprend 88% de terres
productives, contre 24% environ pour la moyennelatino-américainel. Grâce à ces
avantages naturels, l'Uruguay a pu fonder sa prospérité au début de ce siècle, dans
le cadre d'un système latifundiste aux coûts de production très fuibles2, sur la
richesse de l'élevageet des exportations en directionde l'Europe.
Divers éléments sont venus renforcer ces avantages naturels. TIy a tout d'abord
l'augmentation de la production et de l'exploitation de la laine et de la viande grâce
à des améliorations technologiques, au premier rang desquelles la sélection des
cheptels ovins et bovins et la mise en place de l'industrie frigorifique. TIy a ensuite
une conjoncture internationale fuvorable: à cette époque, en effet, le prix des
produits exportables est en hausse constante sur le marché international, comme le
montre le tableau suivanf :
Croissance de la valeur des exportations (en millionsde pesos)
Moyennes annuelles et %
1901-1905 1906-1910 1911-1915 1916-1920
6,8-20,31 6,3-16,05 14,5-23,6 34,4-33,36
9,7-28,96 9,9-25,31 II,5-20,25 22-21,43
e... 11-32,71 15,7-40,17 23,2-41,91 38,5-36,24
otal de
'exportation
es 5 années... 168 194,7 291,3 521,3
1 ChifIies donnés par Alain Rouquié, "L'Uruguay de M. Pacheco à M. Bordaberry", dans Problèmes
d'Amérique latine, n° 3973-3974,23 mars 1973, éd. La Documentation ftançaise, p. 7.
2 Gérard Prost estime que les coûts de production ne dépassent pas 10% du capital total de "l'estancia".
Voir "Ganados sin hombres ou : le latifundium en Uruguay résiste au temps", Cahier du monde hispanique
28, 1977, p. 114.et luso-brésilien, n°
3 Chiffi-es donnés par Maria Petit De Prego, "Etapes d'un processus économique: de l'expansion à la
crise", Problèmes d'Amérique latine, n° 4485-4486, 6 novembre 1978, éd La Documentation ftançaise,
p.110.
18L'Uruguay, de l'Etat-providence à l'Etat-garnison
Dans le même temps, le prix des biens et des services importés ne varie pas,
voire baisse. Ces éléments rendent possible la progression équilibrée du commerce
extérieur de l'Uruguay entre 1900 et 1930. Les chiffres ci-dessous pennettent d'en
mesurer toute l'importancel :
Commerce extérieur de la période 1900-1930 (en millions de pesos)
importations exportations total
292,31901-1905 124,3 168
1927-1931 449,1 469,4 918,5
L'Uruguay reçoit donc dans les trente premières années du siècle de
confortables bénéfices de son commerce extérieur. Cette période d'expansion
économique se traduit sur le plan politique par un système où l'Etat joue un rôle
prépondérant dans les domaines administrati£ économique et social. Sous
l'impulsion de José Battle y Ordonez, fondateur de l'aile progressiste du parti
colorado2 - l'undes deuxgrandspartis traditionnelsuruguayens- et président
de l'Uruguay à deux reprises, l'autorité de l'Etat s'impose définitivement au
détriment du pouvoir des caudillos, qui disparaissent peu à peu, tandis que les
institutionspolitiques se structurent en un Etat-Providence.
Le fait que les institutions politiques en viennent à assumer un rôle
d'Etat-providence apparaît comme une nécessité de l'ensemble du système et des
secteurs prédominants de la classe dirigeante3. En effet, grâce à une politique
sociale très avancée4, à l'expansion de la fonction publique et à une intervention
active de l'Etat dans la vie économique et financière5, le "modèle battliste"
redistribue une partie des bénéfices substantiels du commerce extérieur - en
1 Ibid., p. 112.
2 Jusqu'en 1930, l'influence du parti colorado dépasse largement le cadre des deux présidences de José
Battle y Ordonez (1903-1907 et 1911-1915). L'autre grande formation politique est le parti blanco, ou
national.
y crisis del "capitalismo democrâtico" en Uruguay", dans3 Geronimo De SieITa, "Consolidacion
América latina: historia de medio Siglo. América del Sur, Siglo Veintiuno, editores, 1977, p. 427.
4 Pour ne citer que quelques exemples de cette politique sociale très avancée, on mentionnera ici une
législation du travail qui instaure la journée de huit heures, le repos hebdomadaire, un système étendu de
sécurité sociale, ou encore une politique éducative généralisée.
5 A cet égard, il faut souligner la nationalisation de la Banque de la République, la prise de contrôle de
l'Etat dans de nombreux secteurs de la production industrielle et des services: eau, électricité, chernin de fer,
etc...
19Généalogie des dictatures
particulier dûs à la taxe aux exportations - vers le milieu urbainl et ses activités.
Cela pennet à la fois le développement de ce milieu urbain et l'intégration sociale
d'une main-d'œuvre d'autant plus importante que les structures latifundistes, qui
emploient très peu de personnel, ne peuvent l'accueillir. Ainsi, ce mécanisme de
redistribution préserve le secteur productif de dangeureuses tensions sociales et
rend possible, dans le même temps, le maintien du statu quo agraire.
Au cours des années 30, après la crise de 1929 et les difficultés économiques et
politiques qu'elle entraJne, la mise en place d'industries nouvelles, essentiellement
productrices de biens de consommation2 et destinées à assurer la substitution des
importations et à approvisionner le marché national autant qu'à le susciter,
s'accélère considérablement. Dans le même temps, la part des industries
traditionnelles fondées sur les matières premières nationales que sont la viande et la
laine décroît fortement.
Evolutiondu P.I.B. dans l'industrie manufacturière de 1930 à 1955 (en %)3
1930 1938 19471943 1955
dustries 71,3 65,864 59 59,4
.tionnelles
28,7dustries 36 34,2 41 40,6
ouvelles
C'est donc une véritable structure agro-industrielle qui se constitue en Uruguay
durant cette période. Ce phénomène s'accompagne d'une croissance économique
renouvelée qui culmine dans les années 1950 avec la relance à l'exportation de
l'immédiat après~guerre et qui est prolongée par le boom de la guerre de Corée.
Mais cette prospérité de la première moitié du siècle, produite par la richesse des
exportations liées à l'élevage et par sa redistribution par une structure industrielle à
vocation nationale, est fi:agile. La crise économique va remettre en cause la
viabilité du modèle uruguayen jusqu'alors tant vanté.
1 C'est-à-dire avant tout Montevideo.
2 Il faut cependant noter que la mise en place d'industries nouvelles a commencé bien avant les années
trente et qu'elle a été égaIement financée par des capitaux provenant des exportations.
3 Chiffi'es donnés par Maria Petit de Frego, "Etapes d'un processus économique: de l'expansion à la
crise", article cité, p. 118.
20L'Uruguay, de l'Etat-providence à l'Etat-garnison
UNE ÉCONOMIE EN CRISE
La stagnation du produit intérieur brut est l'une des meilleures illustrations de
la crise économique qui commence à affecter l'Uruguay à la fin des années 50. La
première série de chiffres présentés ci-dessous montre l'évolution du produit
intérieur brut par année1 ; le tableau suivant souligne le taux de croissance négatif
Produit intérieur brut au coût constant des facteurs de 1961
année P.I.B. P.I.B.
per capita et en pesosen millions de pesos
1948 Il 422 5347
1949 11 844 5477
1950 12 208 5568
1951 13 214 5934
1952 13 161 5821
1953 14011 6104
1954 14813 6359
1955 15 045 6367
1956 15 306 6386
1957 15 454 6359
1958 14909 6051
1959 14493 5798
1960 15 005 5918
1961 15 460 6006
1962 15 124 5790
1963 14 969 5652
1964 15 442 5759
1965 15 604 5747
I Chiffres donnés par Henry Finch, Historia economica deI Uruguay contemporémeo, 00. de la Banda
cnienUù,1980,p.235.
2 Ibid., p. 235.
21Généalogie des dictatures
Taux de croissance du P .LB., total et per capita, au coût constant de 1961 (%)
5,4% 4,0%1945-50
1950-55 4,2% 2,7%
0,0% -1,5%1955-60
1960-65 0,8% -0,6%
1965-70 2,2% 0,9%
1945-55 4,8% 3,4%
0,9%1955-70 -0,3%
Phénomène tout à fait nouveau pour l'Uruguay, ce taux de croissance négatif le
classe au bas de l'échelle de l'Amérique latine! .
Evolution du produit intérieur brut
taux moyen de croissance annuelle
global par habitant
1960-70 1950-60 1960-701950-60
5,1% 5,5% 2,2% 2,5%
2,1% 1,3% 0,7% -0,1%
C'est dire qu'en l'espace de quelques années, l'Uruguay passe par une
extraordinaire expérience de décadence économique2. Diverses explications
rendent compte d'une telle décadence, au premier rang desquelles l'enlisement
progressif de l'économieexportatrice. En effet, une des caractéristiques majeures
de ces années de crise est l'importante détérioration du volume des exportations
liées à l'élevage. Or, nous l'avons vu, ces exportations constituent la base de
l'édifice économique uruguayen3 .
1 Chiffies donnés par Alain Rouquié, "L'Uruguay de H. Pacheco Arco à M. Bordabeny", article cité,
p.10.
2 Voir Henry Finch, Historia economica del Uruguay contemporaneo, op.cit., p. 30.
3 Ibid., p. 30.
22L'Uruguay, de l'Etat-providence à l'Etat-garnison
Proportion exportée de la production agricole et de l'élevage (1935-40/1959-61)
volume en pourcentage
agriculture élevage total
1935-40 23,9% 54,0% 46,4%
1947-49 28,1% 35,4% 33,6%
1950-52 23,3% 40,0% 35,7%
1953-55 28,0% 37,5% 34,4%
1956-58 25,4% 30,7% 29,0%
1959-61 12,5% 30,9% 26,4%
Cette régression des exportations est en partie la conséquence du marasme des
marchés internationaux. On assiste en effet dans les années 1957-1960 à une
rétraction de la demande de laine et à une chute des cours de ce produit, qui
comptait pour près de 50% de la valeur totale des exportations uruguayennes. n en
résulte que la production agro-pastorale ne progresse pratiquement pas. Dans ce
contexte de demande réduite, la productivité du secteur agraire est condamnée à
être très faible. En tout état de cause, cette réduction des exportations influence de
manière considérable l'évolution de la balance commerciale1 :
Balance commerciale (en million de dollars U.S. courants)
importationsannée exportations
210,61950 254,2
1951 310,7 236,3
1952 238,4 208,8
204,7 269,51953
1954 272,4 248,8
1959 214,1 108,3
244,41960 129,4
1964 198,3 178,9
1965 150,7 191,1
1966 164,2 185,8
1967 171,4 158,6
1968 159,3 179,1
1 ChiflTes donnés par Alain Rouquié dans "L'Uruguay de M. Pacheco Arco à M. Bordabeny", article
cité, p. 8.
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