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L'ONUDI

De
264 pages
L'Organisation des Nations Unies pour le développement industriel est crée en 1966. L'objectif de l'ONUDI est la recherche d'un plus grand développement de l'économie mondiale à travers la croissance des économies dominées et la reconduction de leur insertion dans l'économie mondiale. Une réflexion sur l'histoire et l'avenir de cette institution.
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L'ONVDI
L'organisation des Nations Unies pour le développement industriel
( 1967

- 1995

)

<0L'Harmattan,

1999

ISBN:

2-7384-7802-6

Daniel A. HOLL y

L'ONUDI
L'organisation des Nations Unies pour le développement industriel ( 1967 - 1995 )

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Pour Hélène

Liste des sigles utilisés AlEA BIRD Agence internationale de l'énergie atomique Banque internationale pour la reconstruction développement Comité administratif de coordination Comité consultatif pour les questions administratives et budgétaires Commission économique pour l'Europe Connnission économique pour l'Amérique latine Comité élargi du progranune et de la coordination Conférence des Nations Unies sur le conunerce et le développement Comité du progranune et de la coordination Division internationale du travail United Nations Food and Agriculture Organization/Organisation des Nations Unies pour l'agriculture et l'alimentation Fonds de développement industriel Fonds monétaire international Fonds des Nations Unies de développement industriel Fonds spécial International Labor Organization Nouvel ordre économique international Organisation internationale du travail Organisation mondiale du commerce Organisation intergouvernementale consultative de la navigation maritime Organisation mondiale de la santé Organisation des Nations Unies et le

CAC CCQAB CEE CEPAL CEPC CNUCED CPC DIT FAO

FDI FMI FNUDI FS ILO NOEl OIT OMC OMCI OMS ONU

ONUDI PABA PEAT PMA PNUD PNUE PVD SIS UNESCO UNIDO

Organisation des Nations développement industriel Plan d'action de Buenos Aires

Unies

pour

le

Programme élargi d'assistance technique Pays les moins avancés Programme des Nations Unies pour le développement Programme des Nations Unies pour l'environnement Pays en voie de développement développement Services industriels spéciaux Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture United Nations Industrial Development Organization ou pays en

INTRODUCTION
Les transfonnations récentes du système mondial ont propulsé l'Organisation des Nations Unies à l'avant-plan de la scène mondiale, suscitant beaucoup d'espoirs quant au renouvellement de sa fonction politique. Les déconvenues n'ont pas tardé à se manifester, portant plus d'un observateur de la vie internationale à poser la question de l'adéquation du système onusien au monde de l'après-guerre froide et relançant les projets de réforme de l'ensemble onusien. Du coup, l'existence de certains organismes des Nations Unies, dont l'ONUDI, est brutalement mise en question par les pays membres du G7, qui en appellent ainsi à leur dissolution. Compte tenu des enjeux, il n'est pas sans intérêt de faire le point sur ce que, en des lieux divers de cet immense appareil, on a tenté de faire. Cela ne pcut, idéalement, qu'éclairer les débats sur les réformes et faciliter la prise de décision. Mais, plus fondamentalement, c'est la question du sens profond des activités de cette organisation internationale qui est au centre de nos préoccupations. La question que nous nous posons et à laquelle nous essayons d'apporter une réponse est la suivante: quels rapports existe-il entre les activités de l'ONUDI et la production du système mondial? Cette question est générique, en ce sens qu'elle concerne toutes les organisations internationales; pas seulement l'ONUDI. La réponse qu'on y apportera contribuera ainsi à clarifier le statut et le rôle des organisations internationales dans les relations Urtemationales. L'ONUDI est posée comme un élément d'un mécanisme politico-institutionnel de régulation du système mondial, régulation

I

imposée par le resserrement de l'articulation des différentes régions du monde dans un système mondial et la nécessité de la renforcer. La mise en place de ce mode de régulation politico-institutionncl est liéc à l'obligation d'assurer la reproduction et l'intégration du système mondial. Des considérations théoriques sous-tendent cette conception générale des organisations internationales qui méritent d'être explicitées. La réponse à la question au centre de nos préoccupations, à savoir si les organisations internationales sont des instruments de régulation du système mondial, passe par la mise en forme du concept de système et des concepts secondaires de régulation et de reproduction. Il s'agit, sans plus, de préciser si la reproduction des systèmes est une nécessité et d'indiquer la manière dont cette reproduction est assurée. Nous verrons que ces questions sont de plus en plus au centre des développements théoriques récents de la discipline des relations internationales, même si tout ce qui est dit sur ce sujet est loin d'être satisfaisant.

Système, régulation et reproduction
Edgar Morin définit un système comme «une unité globale organisée d'interrelations entre éléments, actions ou individus»\. Cette définition a le mérite d'attirer l'attention sur le processus de formation des systèmes et sur la dynamique qui s'ensuit. Et, en ceci, elle éclaire considérablement notre objet d'analyse. En gros, E. Morin affirme que ce sont les interrelations entre éléments qui produisent le système. Mais, il en est ainsi surtout parce que, une fois stabilisées, les interrelations deviennent organisationnelles. «Toute interrelation dotée de quelque stabilité ou régularité prend caractère organisationnel et produit un système»2. Nous avons alors un concept trinitaire formé à partir de la réciprocité circulaire entre [lesJ trois termes: «interrelation, organisation, système»3.

\ Edgar Morin, La méthode 1. La nature de la nature, Paris, Seuil, 1977, p. 102.
2 3 Ibid., p. 104. Idem.

2

L'idée de réciprocité circulaire est importante. Elle met l'accent sur un aspect central du processus de formation et de fonctionnement des systèmes, à savoir le bouclage rétroactif C'est par le bouclage rétroactif que sont articulés «de façon ininterrompue, des éléments/événements, qui, livrés à eux-mêmes, se désintégreraient», La boucle «devient générative en permanence, liant et associant ce qui sinon serait divergent et dispersif»4. Elle maintient le système, le reproduit. Le bouclage, selon E. Morin, est aussi récursif, en ce sens qu'il est «un processus par lequel une organisation produit les éléments et effets nécessaires à son existence, à sa propre génératiOID>5, à sa reproduction. Travaillé constamment par la désorganisation et la dégradation, un système s'aufoproduit (production~e-soi), se régénère et se réorganise. <<Le processus rétroactif/récursif (...) produit le système (, ..) le produit sans discontinuem6. C'est ainsi qu'est assurée la régulation et que sont refoulés et contrôlés les antagonismes que tout système comporte en tout temps en son sein7, Ces antagonismes, il faut le noter, produits de la relation organisationnelleS, ne sont jamais éliminés et, comme tels, constituent une menace constante à l'existence du système. Annonçant la mort de ce dernier, ils finiront par l'emporter>. Mais, pendant un temps, variable selon les situations, la régulation assure la survie du système. Il ressort de ce qui précède que l'on ne saurait discuter de système sans évoquer du même coup la régulation et la reproduction. Régulation et reproduction sont indissociablement liées à l'idée de système. Et, c'est dans la prise en compte simultanée des trois termes qu'on peut et doit saisir la réalité des systèmes. D'où notre proposition quant au sens à donner à l'action des organisations internationales dans les relations internationales.

4

Ibid., p. 185.

5

Ibid., p. 186.

6
7

Ibid., p. 187.
«Le bouclage effectue de lui-même régulation, en résorbant sous forme
et fluctuations les déviances que provoquent perturbations et aléas»,

d'oscillations Ibid.,p.185.
8 9 Ibid., p. 119.

Ibid., pp. 122-123.

3

Un processus complexe La reproduction, est-il besoin de le mentionner, est un processus complexe. Elle est d'abord reproduction d'un invariant. Un système, en effet, doit être maintenu dans sa forme, son existence, son identitélO. Cette permanence, note E. Morin,

«apparait à deux niveaux (...) le niveau structural (règles organisationnelles) et générateur (producteur de la forme et de l'être phénoménal); le niveau phénoménal, où le tout maintient la constance de ses formes et de ses qualités en dépit des aléas, agressions et perturbations, à travers éventuellement des
fluctuations (corrigées par régulation)>>11 .

La reproduction, cependant, ne signifie pas reproduction à l'identique.La promotion du changement en est également une dimension importante. Et cela se fait à travers la promotion d'états nouveaux du système, par incorporation du changement. «La société [écrit Alain Touraine], n'est pas seulement reproduction, adaptation; elle est aussi création, production d'elle-même»l2. La dialectique entre invariant et changement fait du changement, de son incorporation et de sa promotion, une condition du maintien de l'invariant, donc de la permanence du système. La promotion du changement relève de la rétroaction négative, condition essentiellede la permanence.
Il s'ensuit que l'analyse des institutions politiques internationales doit être attentive à ces deux aspects de la reproduction. Il s'agira, à partir de la prise en considération de leurs activités, d'en dégager le sens, la portée et la signification, bref de tenter d'établir leur contribution au maintien du système mondial. Une double interrogation s'impose donc. D'une part, leurs initiatives et leurs activités dans les relations internationales ont -elles un rapport avec la reproduction des structures
10

Il Idem. \2 Alain Touraine, Production 1993, p. 30.

E., Morin, op. cit., p. 131.
de la société, Paris, Librairie Générale Française,

4

fondamentales du système mondial et des interrelations qui le fondent, interrelations qui lui donnent un sens et en détenninent la nature profonde? D'autre part, étant donné leur domaine d'intervention propre, la promotion de certains changements est -elle une condition de réalisation de leur mission? Quelle part lui est-elle fuite dans les progranunes des organisations en question? Mais, comme les interventions d'une organisation internationale sont, en général, limitées à son champ de compétence, il est impératif, une fois celui-ci détenniné, de le penser dans ses rapports complexes avec la réalité plus large du système mondial. Des raisons spécifiques sont à l'origine de la création d'une organisation internationale qui renseignent sur les intentions des fondateurs et éclairent l'action de l'organisation. Cette conception est-elle partagée par d'autres spécialistes? Des développements théoriques intéressants

Ces dernières années, des développements théoriques, mettent, à leur fuçon, la régulation au centre de leurs préoccupations. C'est notamment le cas de l'approche dite des régimes internationaux (international regimes), d'une part, et de l'école de la gouvemance sans gouvernement (governance without government), d'autre part. Toutefois, la plupart de leurs auteurs ne relient pas la régulation à la reproduction. Et ceux qui le font n'explicitent pas en' général la nature de ce qui doit être reproduit. Ainsi, pour les théoriciens des régimes internationaux, un régime international est un «ensemble de règles implicites ou explicites, de normes, de principes et de procédures décisionnelles sur lesquelles s'entendent un certain nombre d'acteurs dans un domaine précis»l3. Oran Young, un des représentants les plus éminents de ce courant de pensée, sans jamais utiliser expressément le concept de régulation, précise qu'un régime est une <<institution sociale qui gouverne les actions d'États
13

R., Keohane, After Hegemony: Cooperation and Discord in the World Economy,

Princeton, Princeton University Press, 1984, p, 59,

5

concernés par les mêmes activités spécifiques. Le régime conditionne le comportement et les pratiques des États»14. C'est bien de régulation qu'il s'agit chez ces auteurs, même si le concept n'est pas utilisé. Car, comme le dit O. Young, les régimes sont «des réponses aux problèmes de coordination ou au.x situations dans lesquelles la poursuite d'intérêts en tennes étroits mène à des résultats indésirables»15. La production de certains états du système mondial appara.1'tbien comme une fonction des régimes internationaux et comme le résultat des contraintes découlant de l'articulation de plus en plus étroite des régions du monde. Et le contrôle du comportement des États est le moyen d'y arriver. Un des premiers auteurs à avoir abordé la question en ces tennes est autrement plus explicite. Pour lui, les régimes internationaux sont d'emblée des régimes internationaux de régulation (regulatory international regimes). «Ces régimes, [écrit-il], fonnulent, adoptent et appliquent des règles et des recommandations, appelés <<instruments de régulation», dans le but de réglementer (govern) et/ou guider l'activité des États»16, dans des domaines spécifiques. Toutefois, dans ce courant de pensée, la régulation n'a pas de rapports avec la régulation d'ensemble du système mondial. C'est plutôt de régulation de situations particulières (issue-areas) qu'il s'agit11, dont les relations complexes avec la reproduction d'ensemble ne sont jamais posées. Le problème des liens de la régulation avec la reproduction du système mondial est absent de la discussion.

14

O. Young, «Regime Dynamics: the Rise and Fall of International Regimes», dans
Organization, Vol. 36, no 2, Spring 1982, p. 277.

International
15

Ibid., p. 281. 16 Cf, David M. Leiwe, International Regulatory Regimes, Toronto, Lexington Books,
1976, p. XXIII. 17 Sur ce point, voir le commentaire Emst-Otto Politics, C7.empiel, Cambridge, Governance Cambridge

de James N. Rosenau dans James N. Rosenau et
without Government: Press, Order and change in World 1992, pp.s..9.

University

6

Par contre, il en est autrement avec l'école de la gouvernance sans gouvernement, où, pour certains auteurs, la finalité de la régulation cst bien la reproduction. Leur position s'articule autour de quatre propositions: a) tout système, COnITontéà des menaces tant internes qu'externes, doit remplir certaines fonctions pour assurer sa survie; b) certains systèmes, notamment le système international, sont caractérisés par l'absence d'une autorité gouvernementale suprême; c) ils sont, malgré tout, soumis à la nécessité d'organiser leur survie; et, d) cela se fait généralement par la mise en place d'un «système de direction» (system of rule) ou de mécanismes de régulation (regulatory mechanisms) non dotés d'autorité formelle, au nombre desquels se retrouvent les organisations internationales: <des institutions et régimes mis en place par les acteurs du système, [écrit, par exemple, J.N. Rosenau], tels que Bretton Woods, le COMECON et les Nations Unies, sont autant d'éléments des arrangements qui rendent possible la reproduction de l'ordre global»18. Voilà certainement une conccptualisation beaucoup plus intéressante que la précédente. À l'analyse, pourtant, elle n'est pas sans soulever certains problèmes.
En effet, la principale critique qu'on puisse adresser à ce courant théorique, c'est de ne pas préciser la nature du système mondial à partir de la logique profonde qui sous-tend ses structures, leur articulation et les relations entre les éléments du système. Au lieu de cela, les auteurs dont il est ici question, se contentent d'une définition classique où les notions de système international, d'ordre global et de politique mondiale (world politics) sont synonymes, définition qui se résume à une simple énumération de caractéristiques19.

Ces apports théoriques montrent qu'il n'est pas sans intérêt de poser la question du rapport des activités des organisations internationales à la reproduction du système mondial dans les termes exposés plus haut. La mise en place progressive d'un ensemble
Ibid., p. 15. Traduit par nous. 19 Par exemple, pour James N. Rosenau, <d'ordre global [ou système international], aussi COIUlU sous le nom de politique mondiale, comprend toutes les régions, tous les pays, toutes les relations internationales, tous les mouvements sociaux et organisations privées qui ont des activités transfTontières», Ibid., p. 12. Traduit par nous.
18

7

d'organisations internationales relève bien d'un processus d'institutionnalisationpolitique. Elle fournit un indice des préoccupations de leurs fondateurs. Une question, cependant, se présente à l'esprit et qui sollicite notre attention: le monde peut-il être pensé comme système mondial? Et l'ONUD!, comme un mécanisme de régulation? Les organisations internationales mondial et la régulation du système

La création de l'ONUD! relève de cette démarche qui, à partir du milieu du XIXe siècle, a conduit à la mise en place de toute une série d'organisations internationales. Le fait capital, pour la période qui s'ouvre alors, c'est l'émergence du système mondial sur la base de la mise en relation pennanente des différentes populations et régions du monde et la structuration des rapports ainsi établis autour d'une logique de domination. L'essentiel dans ces développements, c'est que ces relations, dès l'origine, prennent la fonne de configurations relativement rigides. La mise en rapport des sociétés non européennes et européennes bouleverse l'ordre interne des sociétés conquises et le restructure. Ce qui les intègre à un ordre mondial en façonnement. Dans la gestion des espaces conquis, les puissances coloniales s'évertueront à établir des liens transnationau.x avec ces régions du monde. On assiste ainsi, dès la fin du XV e siècle, à l'émergence progressive d'un système mondial, sur la base de l'extraversion des économies dominées, de la division internationale du travail, de la domination politique exercée sur les territoires non européens et, surtout, de la position dominante de l'Europe et, plus tard, des pays développés à économie de marché dans la direction des aftà.ires du monde.

Le développement du capitalisme en Europe accentuera le processus. Michel Beaud décrit bien le phénomène quand il écrit:

8

«Un capitalisme national ne peut rester à l'intérieur de ses uontières. Très tôt, il cherche à vendre à l'extérieur les marchandises, à s'approvisionner au meilleur coût (...). Ce développement à l'échelle mondiale, loin de gommer

les réalités nationales, les accentue : renforçant à un pôle les capitalismes nationaux dominants, utilisant à l'autre l'existence d'États-nations plus ou moins fimtomatiques, et jouant entre les deux sur les disparités, les différences, les compétitions et les oppositions entre États-nations. Capitalismes nationaux dominants suscitant des polarisations structurantes à l'échelle du monde: là réside le point nodal du système nationaVmondial
hiérarchisé>~o .

Ces développements ne trompent pas. Nous sommes bien en présence d'un système mondial caractérisé par une multitude de rapports . .
SOCIaux qUi,

«mettant en acte des pratiques sociales signifiantes, [participent] d'une certaine manière d'un <<tout» possédant une consistance ontologique propre, et [sont] organisés d'une quelconque fuçon en structure d'ensen1blepossédant, relativementà chaque pratique et à chaque rapport concret, particulier, une valeur ou une force «déterminante»ou «structurante)~l.
Notons que les décalages entre les différentes zones du système mondial (ou de l'économie-monde) créent inévitablement des tensions,
20 Michel Beaud, Le svstème national mondial hiérarchisé, Paris, La Découverte, 1987, pp. 61-62. 21 Michel Freitag, Dialectique et société. Tome II. Culture, pouvoir, contrôle. Les modes f0111lel.~e reproduction de la société, Montréal, FAlitionsSaint-Martin, 1986, d p.27.

9

des contradictions menaçantes, potentiellement déstabilisatrices et destructrices. Tout système, scIon E. Morin, n'est-il pas une combinaison de complémentarités et d'antagonismes condamné à l'effondrement sous l'action de ces derniers ? La création des organisations internationales répond justement à cette situation. Leur misc en place est le produit des contraintes de fonctionnement du système mondial. Une fois celui~i constitué, il était impératif de voir à sa consolidation et à son développement. C'est le propre de tout système, COnITontéà la nécessité de maintenir son unité, de sc doter des instruments susceptibles d'y contribuer. L'institutionnalisation politique devrait permettre d'imposer aux acteurs sociaux «d'en haut, de l'extérieur (...) des règles qui sont établies d'une manière formelle»22, et auxquelles ils seront tenus, idéalement, de sc conformer, sous peine d'encourir des sanctions. Toutefois, si la reproduction du système mondial est bien ce qui est visé par la création d'institutions politiques, il importe, pour la pleine compréhension du phénomène, de prendre acte d'un fuit fondamental, à savoir que tout système social est caractérisé par l'existence d'un rapport de forces inégal entre les groupes sociaux qui le composent, les groupes les plus forts occupant une position dominante. Il s'ensuit que l'institutionnalisation politique est toujours institutionnalisation des rapports de domination. Ce n'est jamais un processus neutre. Et si les intérêts de toutes les parties y trouvent leur compte, ce sont surtout ceux des groupes dominants qui sont servis:

«[Le] rapport de domination est (...) institutionnalisé, institutionnellementconstitué, [écrit Michel Freitag). Il est le produit de l'institutionnalisation d'un rapport de force dans une situation de contradiction structurelle>~3.
22

23

Ibid., p. 211.

Cf, MichelFreitag,Dialectiqueet société.TomeIl. Culture,pouvoir,contrôle(...),

op. cit., p. 222. Un reproche qu'on peut adresser à certains des tenants de l'approche dite des régimes internationaux, c'est de ne pas suffisamment faire cas des rapports de domination caractéristiques de toute réalité sociale et de ne pas voir les institutions

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L'objectif n'est pas l'élimination de la contradiction. L'objectif plutôt, c'est de préserver l'unité du système, d'en promouvoir l'intégration. Et nous sommes d'accord avec M. Freitag lorsqu'il affinne que: «on peut représenter le procès politique de l'institutionnalisation des régulations sociales comme un détour par lequel l'unité du procès de la reproduction structurelle se trouve reconstituée par-delà la «rupture» que la «contradiction» introduit»24.
Au sein de la société mondiale. le mouvement d'institutionnalisation politique est repérable dès la deuxième moitié du xIX" siècle avec la création des premières organisations internationales: les Unions Administratives. Leur mandat, certes restreint, illustre le fuit que «l'activité politico-institutionnelle porte par définition sur l'activité sociale de base, et [que] son effet n'est pas de transfonncr directement celle-ci (...) mais de lui imposcr le cadre d'un système de règles générales et extérieures»25. À travcrs les règles qui seront édictées, le procès de reproduction, on l'espère, sera pris en main. Cependant, l'exacerbation des contradictions entre les grandes puissances, l'intensification des relations internationales et les contraintes de fonctionnement du système mondial rendent plus pressant l'approfondissement de l'institutionnalisation politique. Les Unions Administratives avaient fuit la preuve de leur efficacité. Il fallait passer à un autre stade de développement institutionnel. La création de la Société des Nations puis de l'Organisation des Nations Unies répond à un tel souci. De nombreuses autres organisations internationales à vocation plus restreinte verront aussi le jour.

politiques comme des moyens de la reproduction de cet état de choses. Et lorsqu'ils le font, ce n'est jamais généralement posé en tenues de contribution à la reproduction d'ensemble de la société mondiale. 24 Ibid., p. 223. 25 Ibid., p. 217.

Il

Il est intéressant de constater l'extraordinaire complexité des appareils mis en place. Alors qu'au début du processus les domaines d'action couverts étaient limités, c'est toute une gamme de champs d'intervention et de compétence qui est aujourd'hui définie. Les Nations Unies en sont l'exemple type. Concernées par l'économie, le social, le politique, elles disposent pour ce faire d'organes très diversifiés et, advenant le cas, peuvent en créer de nouveaux, étant dotées de la capacité légitimed'établir et de sanctionner des institutions26. Ce mouvement d'institutionnalisation politique, dans les fuits, convertit le rapport de force entre pays dominants et pays dominés en un rapport de domination institutionnalisé27.Ainsi, si l'on considère les attributions du Conseil de Sécurité des Nations Unies et de certaines institutions onusiennes, comme la Banque mondiale et le Fonds Monétaire International, il est évident que nous avons bien affuire à une structure qui institutionnalise le rapport de domination sociale dans le monde et qui, en même temps, tente de reconstituer l'unité du procès de la reproduction structurelle, à travers un fonctionnement qui associe les pays en développement aux décisions et fuit droit, partiellement, à leurs revendications.
L'institutionnalisation des rapports de domination, en ce qui a trait au.x autres instances du système des Nations Unies, n'est pas moins réelle. Toutefois, elle se présente sous des formes différentes, comme il apparaîtra dans la suite de ce travail.

Le champ industriel, un objet de préoccupation internationale
Bien que la régulation du champ industriel au niveau mondial ne soit pas un mandat explicite de l'ONU, il faut noter que celle-ci s'est intéressée très tôt au problème de l'industrialisation dans le monde. Des organes impliqués dans ce domaine sont créés à partir des dispositions de la charte, notamment l'article L paragraphe 3 et l'article 22. C'est ainsi que des Commissions économiques régionales, le Centre du
26 27

Ibid., p. 232. Ibid., p. 219.

12

développement industriel, le Comité du développement industriel, etc. sont mis sur pied. L'ONUDI sera créée en 1966. D'autres institutions du système des Nations Unies ne sont pas Lïdifférentes aux questions d'industrialisation. Leur mandat les y conduit naturellement. C'est le cas de la Banque mondiale et de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), par exemple. L'émergence de ce champ d'intervention est le résultat de développements économiques et politiques dans le systèmc mondial. Au plan économique, le fait important, c'est, à partir de 1945, l'intensification de l'internationalisation de la production, caractérisée par la segmentation des processus productifs et leur étalement international. Les contraintes de valorisation du capital accélèrent ce mouvement qui tend à embrasser toute la planète. Le fait industriel s'implante au niveau mondial, faisant de pays, jusque-là cantonnés massivement dans la production de produits primaires, des pays producteurs et de plus en plus exportateurs de produits manufacturiers. Or, ces développements sont le fait d'agents économiques des pays dominants qui ont énormément de pouvoirs et jouissent d'une très grande influence. Leurs décisions, centrées sur l'intérêt des firmes et sur la quête d'un profit maximum, ont des conséquences importantes pour les économies nationales concernées. Fermetures et créations de filiales, transfert de prix, circulation internationale de teclmologies, etc. sont en effet autant de pratiques susceptibles de faire échec aux politiques nationales. La dynamique économique mondiale, dans un monde compartimentalisé en États, suscite très vite une réaction politique, surtout de la part des pays en voie de développement (PVD).

Ces derniers désirent essentiellementcontrôler le processus. Le contrôle doit être entendu dans le double sens d'infléchissement du mouvement d'internationalisation et de limitation de l'influence et de la liberté des firmes transnationales, ces principaux vecteurs de l'internationalisation. D'un côté, convaincus de la contribution certaine de l'industrialisation au développement de leur pays et manquant des ressources financières nécessaires, les gouvernements de ces pays adoptent des politiques très libérales d'encouragement aux

13

investissements étrangers, dans le cadre d'une planification de leur développement écononùque qui donne la priorité à l'industrialisation. Ils contribuent par là à l'accélération de l'internationalisation du capital. D'un autre côté, quelque peu effrayés par la très grande marge de manoeuvre et l'immense pouvoir des transnationales, ces gouvernements veulent restreindre cette liberté en leur imposant des règles de conduite. Ce souci, bien que dans une moindre mesure, trouvera des échos auprès des gouvernements des pays donùnants, désireux eux aussi, à l'époque, de linùter l'impact des stratégies des transnationales sur leurs politiques écononùques. De ces deux préoccupations, c'est le désir d'industrialisation qui l'emporte. Et de loin. Et ceci exprime l'impatience des pays du Tiers monde et le nùlitantisme qu'affichent leurs représentants sur la scène internationale. Pour les PVD, l'action de l'organisation mondiale en matière de développement industriel doit prioritairement être menée à leur profit. Ils proclament ainsi leur insatisfaction de l'action menée jusque-là par d'autres organismes des Nations Unies, comme la Banque mondiale et le Comité du Développementindustriel.
Ainsi, sur la toile de fond de la diversité des activités visées, de leur dimension mondiale, et de l'incapacité pour un gouvernement. ou toute alliance de gouvernements d'en prendre en charge la «gestion», se développe la conscience de la nécessité de mettre en place des mécanismes additionnels de régulation de l'écononùe mondiale. Certes, l'unanimité est loin d'être faite sur ce point. Certaines grandes puissances s'y opposent, préférant s'en remettre à l'action d'autres instances onusiennes et aux forces du marché. Les mécanismes décisionnels en vigueur à l'ONU, cependant, aboutiront à l'adoption par l'Assemblée Générale de l'ONU, le 17 novembre 1966, de la Résolution 2152 (XXI) établissant l'Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel comme un organe de l'Assemblée Générale. Que veut-on régler? Précisons que ce qui est recherché fondamentalement, c'est le plus grand développement de l'économie mondiale à travers la croissance des économies dominées et la reconduction de leur insertion dans l'économie mondiale. Et puisque ces pays ne disposent pas des ressources financières requises, le rôle des pays donùnants dans le procès d'industrialisation n'est pas fondamentalement nùs en cause.

14

Leur participation à l'industrialisation des pays pauvres sera le moyen par excellence de réalisation de cet objectif, contribuant ainsi, en même temps, à la reproduction du rapport de domination mondiale. L'ONUDI dans la régulation du champ industriel
Jusqu'à la création de l'ONUDI, les interventions des Nations Unies dans le domaine du développement industriel se faisaient sans concertation et sans plan d'ensemble, selon la logique et suivant les propres finalités de chaque intervenant. La création de l'ONUDI vise à corriger cet état de fait et à permettre idéalement l'élaboration d'une approche globale intégrant l'activité de tous les intervenants. Aussi, l'ONUDI se voit confier la coordination de l'ensemble des interventions du système. Les articles 27 à 36 des Règles de procédure du Conseil du développement industriel sont explicites à ce sujet, particulièrement les articles 27 et 28, qui stipulent :

«27 - L'organisation devra jouer le rôle central et être responsable d'examiner et de promouvoir la coordination de toutes les activités menées dans le domaine du développement industriel.
28

-

Dans ses relations avec les organes et les

institutions du système des Nations Unies, le Conseil agira conformément aux attributions que la Charte des Nations Unies confère au Conseil économique et social, ainsi qu'aux accords applicables en matière de
relations» 28.

Le souci de réguler un domaine important pour l'essor de l'économie mondiale est on ne peut plus évident. Il faut éviter la dispersion. L'intention est clairement exprimée. Ce qui, bien sûr, ne garantit pas la réussite, comme nous le verrons par la suite.

28United Nations Industrial Development Organization, Rules of Procedure of the Industrial Development Board, New York, United Nations, 1978, pp. 26-27.

15

L'article 1 de la Résolution 2152 (XXI) fournit une autre indication précieuse quant au rapport que l'on tente d'instaurer entre cette superstructure et la régulation de l'économiemondiale. On y lit que:
« 1 - L'organisation a pour objectif de promouvoir le développement industriel et d'aider, de promouvoir et d'accélérer l'industrialisation des pays en développement, spécialement du secteur manufacturier, en encourageant la mobilisation des capitaux domestiques et étrangers )1-9. Il est clair que, si l'industrialisation des pays dominés est au coeur de l'action envisagée, c'est surtout le développement industriel en général qui est visé. Les deux objectifs sont distincts et l'on peut à bon droit se demander si l'industrialisation des pays en voie de développement n'est pas considérée ici comme un moyen de promotion de l'objectif plus global du développement industriel. Avec des nuances, certes importantes, c'est le même projet qui est énoncé en 1979, lorsque la Conférence des Nations Unies sur l'établissement de l'ONUDI en tant qu'Institution spécialisée adopte le texte de la Constitution de la future organisation. L'article 1 stipule que: «L'organisation a pour principal objectif de promouvoir et d'accélérer le développement industriel dans les pays en développement en vue de contribuer à l'instauration d'un nouvel ordre économique international. Elle prône aussi le développement et la coopération au.x niveau.x global, régional et national de même qu'au niveau sectoriel>~o. La référence au Nouvel Ordre Économique International et aux niveaux d'intervention (global, régional et national) est

différents

29

30 Cf, ONUD!, Acte constitutif de l'Organisation des Nations Unies pour le développement industriel, Vienne,ONUDL 1979, p. 3.

Ibid., p. 22. Traduit par nous.

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révélatrice de l'intérêt porté à l'économie mondiale considérée dans son ensemble, et à son évolution. En obligeant l'organisation à prendre en compte le mondial! global, le régional et le national, ne lui impose-t-on pas une forme d'intervention qui, prenant appui sur les interrelations entre ces niveaux, renforce la cohésion de l'ensemble en évitant tout bouleversement majeur de l'ordre mondial? En somme, il s'agit de tenter de produire des changements ordonnés de la société mondiale. La promotion prioritaire du développement industriel des pays dominés ne devrait pas être un facteur d'instabilité dans les relations internationales. Ceci ressort très nettement du paragraphe 3 de l'article 2 de la Constitution de l'ONUDI, qui déclare que l'organisation devra : «(créerJ de nouveaux concepts et approches, et (développer lIes concepts et approches existants, applicables au développement industriel aux niveaux global, régional et national, et [exécuter] des études et des enquêtes tendant à formuler de nouvelles lignes d'action en vue d'un développement industriel hannonieux et
équilibré»3!.

L'ONUDI, institution spécialisée des Nations Unies, est habilitée à prendre une série de mesures dans l'accomplissement de sa mission. Ces mesures vont de l'assistance à la création d'entreprises industrielles, la formation de la main-d'oeuvre, la mise en place d'usines pilotes, la promotion du transfert de technologie à des interventions destinées à promouvoir la coopération en matière industrielle, entre pays en développement et pays développés et à aider les pays dominés à trouver le financement externe requis par leurs projets industriels32.
Dès lors, il n'est pas exagéré d'affirmer que les interventions de dans l'économie mondiale contribuent à la reproduction

l'ONUDI
31

United Nations Industrial Development Organi7,ation, Constitution of The United
p. 3.

Nations Im/uvtrial Development Organimti(m, 32Cf, Ibid., pp. 3-5.

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d'ensemble de la société mondiale. L'organisation doit à la /ài.\' promouvoir le changement en encourageant le développement industriel des pays dominés etpermettre en même temps le maintien du rapport de domination dontjouissent les pays dominants.

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