La Bande Dessinée Fantastique à la Lumière de l'anthropologie Religieuse

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Le présent ouvrage propose une recherche à partir de quatre séries de BD dont le succès commercial ne se dément pas. L'analyse conduit à reconnaître dans le Fantastique une expression à part entière du Religieux qui présente des analogies avec le mythe dans les cultures archaïques. L'auteur apporte, grâce à cette analyse, un élément de réponse au défi lancé dans le domaine de l'éducation par ces récits fantastiques.
Publié le : dimanche 1 février 1998
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EAN13 : 9782296358232
Nombre de pages : 352
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LA BANDE DESSINÉE FANTASTIQUE À LA LUMIÈRE DE L'ANTHROPOLOGIE RELIGIEUSE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Philippe TROUVÉ, Les agents de maîtrise à l'épreuve de la modernisation industrielle. Essai de sociologie d'un groupe professionnel, 1997. Gilbert VINCENT (rassemblés par), La place des oeuvres et des acteurs religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997. Paul BOUFFARTIGUE, Henri HECKERT (dir.), Le travail à l'épreuve du salariat, 1997. Jean- Yves MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GA UDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique, 1997. Marie Claire MARSAN, Les galeries d'art en France aujourd'hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à l'élaboration d'une identité professionnelle, 1997. Jean-François GUILLAUME, L'âge de tous les possibles, 1997. Yannick LE QUENTREC, Employés de bureau et syndicalisme, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6329-0

Collection

Logiques

sociales

Karin HELLER

LA }JANDE DESSINÉE FANTASTIQUE À LA LUMIERE DE L'ANTHROPOLOGIE RELIGIEUSE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur Pour une Pastorale dans l'Enseignement catholique. ColI. Les Cahiers de l'ISP. No 26. Institut Supérieur de Pédagogie. 3, rue de l'Abbaye 75006 Paris. Institut Catholique de Paris. 1995. Ton Créateur est ton Époux, ton Rédempteur. Contribution à la Théologie de l'Alliance à partir des écrits du R,P.Louis Bouyer, de l'Oratoire. ColI. Croire et Savoir. No 23. Ed. Téqui. Paris. 1996. Et couple il les créa. ColI. Lire la Bible. No 112. Éd. du Cerf. Paris. 1997.

A V ANT-PROPOS
Beaucoup de jeunes puisent aujourd'hui leur vision du monde, de l'homme, de l'espace et du temps, du sens de l'existence, bref leurs conceptions de la vie et de la mort dans les productions de télévision et de littérature dites de Science-Fiction. En d'autres termes: la réalité anthropologique est aujourd'hui en grande partie appréhendée par les jeunes générations grâce à de vastes complexes constitués d'images et de paroles que ni la famille, ni les adultes enseignants et éducateurs ne connaissent ni a fortiori ne contrôlent vraiment. 1 Bien des adultes avouent leur désarroi devant les nouvelles formes de communication proposées à la jeunesse. Décriées par les uns, adulées par les autres, ces productions font encore trop rarement l'objet d'une étude scientifique permettant aux spécialistes, voire à un large public, de les évaluer et de mesurer leur impact sur la socialisation des enfants et adolescents. Toutefois une donnée nous semble aujourd'hui indiscutable: la large diffusion de ces produits témoigne d'une influence considérable de ce type de littérature chez les préadolescents, adolescents et aussi les adultes.2
1 cf. L'enfant, la télévision, les dessins animés. Étude réalisée auprès de 20 familles et 270 enfants. Centre d'Études et de Communication. Paris. 1989. 2 Citons à titre d'exemple quelques chiffres concernant la série intitulée Thorgal : cette série a été créée en 1977 et comporte jusqu'à ce jour 23 volumes. Son succès ne s'est pas amenuisé en 20 ans; les auteurs continuent à produire tous les ans un nouveau tome. Chaque tome est tiré à 200 000 exemplaires et distribué à 80% en France et à 20 % en Belgique, en Suisse et au Canada. A cela il faut ajouter 40 000 exemplaires publiés en néerlandais distribués dans la partie flamande de la Belgique et en Hollande. Enfin 50008000 exemplaires sont publiés et distribués en langue allemande. Chaque tome est réimprimé au cours de la même année à 25 000 à 30 000 exemplaires. Puis la réimpression se poursuit à ce même rythme tous les deux ans. Il y a donc un tirage initial global entre 245 000 et 248 000 exemplaires auxquels il convient d'ajouter de 25 000 ou 30 000 exemplaires, ce qui fait un chiffre total de 280000 à 300 000 exemplaires par tome dans la même année. Le prix du volume étant de 53, 50, cela fait un chiffre d'affaires en moyenne de 16 millions de FF. Les séries ne sont pas seulement vendues 5

Ces nouveaux moyens de communication traitent de manière "ludique" les problèmes de l'existence contemporaine (SIDA, chômage, déshumanisation de la vie sociale, professionnelle ou privée, pauvreté, désunion des familles, guerre, injustice, mort); ils donnent une explication aux grandes interrogations et aspirations de l'homme contemporain et dégagent une ou des visions exemplaires de l'homme et du monde. Il n'estplus possible aujourd'hui de les ignorer ou de les considérer comme une "littérature de seconde classe" n'ayant peu ou carrément aucun intérêt pour des gens d'un certain niveau culturel. Pour répondre au défi lancé dans le domaine de l'éducation par ce type de production visuelle, il convient d'abord de l'appréhender sous divers angles. Bien des recherches ont déjà été entreprises, dans le cadre universitaire, du point de vue de la Sociologie, de la Linguistique, de l'Histoire, de la Littérature comparée et de la Psychologie3. Quant à nous, nous avons choisi d'examiner ce type de récit graphique dans le cadre d'un doctorat en Histoire des Religions et Anthropolqgie religieuse, présenté à l'Université de la Sorbonne - Paris IV. A notre connaissance, ce type d'étude n'a pas encore été mené jusqu'ici. Aussi, par le présent ouvrage, nous espérons ouvrir une voie dans un domaine de recherche peu exploré, voire inexploré, jusqu'à aujourd'hui. Nous avons conscience que notre contribution, qui se limite à quatre séries de BD dite fantastique, est très modeste par rapport aux possibilités d'exploration qu'offre ce genre de récit graphique. Notre souhait serait que des équipes interdisciplinaires élaborent un travail en commun à propos de ces nouveaux moyens de communication. 1. Origine et perspective de notre recherche Ce qui nous a conduit à nous intéresser à ce type de création tient essentiellement à deux facteurs:
dans des librairies spécialisées ou des grands magasins du genre FNAC, mais on peut les acquérir dans n'importe quel supermarché. Nous tenons toutes ces informations des Éditions du Lombard, éditeurs de l'épopée de Thorgal . 3 Nous avons relevé une soixantaine de thèses de doctorat entre 1973 et 1993.

6

particulièrement de la théologie biblique. Celles-ci se sont très tôt orientées vers la problé~atique de la relation homme-femme, de ses fondements bibliques et de ses implications théologiques. Ceci nous a conduit à nous intéresser au mythe en général et à étudier en particulier les mythes du Proche Orient ancien relatifs à la hiérogamie et à leur appropriation-transformation par les auteurs bibliques4. Nous avons découvert dans le mythe une capacité de toucher, de constituer et de transformer tout être humain, quelle que l'époque ou la région du globe où il est né. Nous avons donc été constamment renvoyé à cette unité entre parole et constitution d'un être humain, voire d'un corps social, d'une communauté, d'une nation. Cette réflexion nous a fait poser la question de la présence du mythe dans le monde contemporain. Durant plus de vingt ans, nous avons pu observer à l'intérieur de l'Ecole catholique une évolution qui reflétait la fip d'!lne époque et présageait la naissance d'une ère nouvelle. A I~Ecoledes "prêtres, des religieuses et des frères" succédait une Ecole dont les divers rouages - de la direction à l'intendance n'étaient plus assurés par des personnes consacrées, mais par des laïcs. Progressivement les différents acteurs étaient passés d'un modèle de société à un autre. Ceci valait bien sûr aussi pour l'éducation religieuse, puisque la population scolaire était devenue fortement hétérogène du point de vue de l'appartenance raciale, des traditions religieuses et du niveau d'adhésion à ces mêmes traditions religieuses. Face à des jeunes ou des adultes éloignés d'une tradition chrétienne ou de toute autre tradition religieuse, il n'était, pour la plupart du temps, pas possible de partir d'un récit biblique: les interlocuteurs auraient ressenti cet effort comme une manipulation
4 cf. HELLER (Karin), Ton Créateur est ton Époux, ton Rédempteur. Contribution à la Théologie de l'Alliance à partir des écrits du R.? Louis Bouyer, de l'Oratoire. Paris. 1996. 7

- notre présence pendant plus de vingt ans auprès de jeunes de culture européenne, la plupart du temps dans un cadre scolaire, - nos recherches dans le domaine de la théologie et plus

pour les "convertir", en leur imposant la doctrine chrétienne comme l'unique, seule et vraie, et en leur démontrant qu'en dehors de cette doctrine tout n'était que fausseté et erreur. Donc, notre point de départ, a souvent été un événement, une lecture, une émission de télévision qui passionnait sur le moment notre auditoire tout en leur en faisant découvrir le sens ou plusieurs sens possibles de ce genre de création, dont la dimension religieuse. C'est cela qui nous a conduit à étudier des feuilletons télévisés, des dessins animés, des bandes dessinées, aussi bien que des formes de littérature considérées comme classiques. La difficulté rencontrée alors était d'abord de faire admettre que la religion est, selon l'expression de Joachim Wach, "l'attitude permanente de l'homme face à la vie", que la vie constitue une puissance supérieure à l'homme, un défi qui exige de la part de l'homme une réponse. Puis, en maintenant cet effort nous sommes passé à l'affirmation que cette réalité est à l'origine d'une littérature mondiale vaste et complexe (dans laquelle nous avons inclu la Bible, Ancien et Nouveau Testament) permettant à l'homme d'appréhender différentes situations réelles de la vie dans des récits divers: diversité indiquant que toute action de l'homme peut se jouer comme le mythe la présente, mais aussi autrement. Ce trésor littéraire témoignait de ce que l'humanité n'a jamais renoncé à réfléchir aux questions du sens ou des sens des différentes situations de la vie humaine. Ceux qui se penchent sur les bandes dessinées dites fantastiques sont probablement peu conscients du fait qu'ils se trouvent en contact avec une expression de la littérature mythique. Même pour un lecteur averti, le lien entre le mythe et la Bande dessinée fantastique n'est pas évident.5 Trop d'hypothèques
5 Nous signalons ici l'effort d'étude et de recherche entrepris depuis quelques dizaines d'années en Allemagne au sujet du lien entre "religion et bande dessinée". Un certain nombre de ces recherches ont été publiées par Jutta WERMKE sous le titre Comics und Religion. Eine interdisziplinare Diskussion. München. 1976. L'ouvrage a pour but de fournir un certain nombre de raisons pour lesquelles les bandes dessinées peuvent être désignées à juste titre comme des mythes modernes. 8

pèsent en effet sur le terme "mythe", du moins en France, où le mythe est généralement considéré comme une légende, une fable.6 Comme tel, dans l'esprit de l'homme de la rue, le terme a une connotation négative dans la mesure où il s'oppose à la rigueur de la recherche dans une science exacte. Dans le monde de la réflexion philosophique, l'attitude envers le mythe a connu une certaine évolution; aujourd'hui les spécialistes de diverses disciplines des sciences humaines, définissent le mythe comme, un type particulier de récit7, un récit transmis oralement8, un corps de récits9, un récit sacrélO, une histoire vraiell. Notre objectif est d'examiner le lien entre mythe et bande dessinée fantastique. Pour ce faire, il nous paraît d'abord et avant tout fondamental de savoir écouter le récit mythique. Ceci requiert d'éviter deux dangers que Jean-Jacques Wunenberger énonce de la façon suivante: pour le philosophe cette démarche exige qu'il accepte "de prendre au sérieux les images, d'en reconnaître la consistance mentale, l'autonomie noétique, l'efficace psychique
6 Le terme français mythe vient du grec muthos. Le Dictionnaire grecfrançais de BAILLY donne comme signification de base de ce mot: parole, discours. Dans ce cadre il peut s'agir d'un discours public, d'un récit, d'une rumeur, d'une nouvelle ou d'un message, d'un dialogue, d'une conversation, d'un entretien, d'un conseil, d'un ordre ou d'une prescription, et de l'objet du discours ou de la conversation. Dans un deuxième temps, BAILL Y donne la signification de fable, sens qui apparaît dans Homère, qui oppose le muthos au logos. Le sens de récit fabuleux, conte, dire des mensonges, est postérieur et doit être étudié dans le contexte très précis de l'évolution de la pensée religieuse chez les grecs qui passe d'une croyance en des divinités fortement anthropomorphes à un système d'ordre philosophique qui identifie le divin aux pensées, au Bien, à l'Un, au Beau etc. 7 cf. SMITH (Pierre), Mythe. Approche ethnosociologique. ln: Encyclopedia universalis. Paris. 1985. p. 879. 8 cf. DOURNES (Jacques), Entre histoire et rêve: le mythe épique. ln: Le Mythe et le Mythique. p.llI. 9 cf. SANSOT (Pierre), La parole habitante et la pensée mythique. ln: Le Mythe et le Mythique. p.lOS. 10 cf. RAMNOUX (Clémence), Mythos et Logos. ln: Enyclopedia Universalis. p.88I. Il cf. ELIADE (Mircea), Mythes, rêves et mystères. Paris. 1957. p.22. 9

dans un sens instaurateur, et pas seulement perturbateur". Et pour l'esthète iconophile elle exige qu'il renonce à une "dommageable précipitation, qui lui fait trop souvent croire qu'il pourrait maîtriser le champ pluridimensionnel des activités symboliques en faisant l'économie d'une philosophie de la connaissance, d'une théorie des facultés". Seule une attitude qui évite l'un et l'autre danger, pourra permettre une investigation fructueuse de l'imagination mythique, de sa nature et de sa destination et vérifier l'hypothèse qu'il existe, pour certaines images au moins, "un emplacement irréductible dans l'édifice mental de l'Anthropos, une logique propre aussi rigoureuse que celle des fonctions perceptive ou spéculative, une fonction noétique spécifique, apte à produire du sens, voire à révéler originairement le sens". 12 En d'autres termes, face au mythe il convient d'éviter essentiellement deux écueils: celui de le réduire à un jeu logiquel3, ou de le sacraliser à tel point qu'il n'est plus possible de le soumettre à une enquête scientifique. La difficulté de l'approche du mythe réside en ce qu'il témoigne d'une unité de l'homme et du monde, comme cela a été particulièrement bien mis en relief par Maurice Leenhardt.14 Le mythe manifeste qu'il y a
12 cf. WUNENBERGER (Jean-Jacques), Les fondements de la "fantastique transcendantale". ln: Le Mythe et le Mythique. pAl. 13 Ce serait la position de Claude LEVY-STRAUSS pour lequel l'objet du mythe est de fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction; pour lui, les mythes ne disent rien sur l'ordre du monde, sur la nature du réel, sur l'origine de l'homme, sur sa destinée. Mais l'étude des mythes permet de dégager certains modes d'opérations de l'esprit humain. cf. LEVI-STRAUSS (Claude), La pensée sauvage. Paris. 1962. p. 123 sv. et p. 303-305. 14 cf. LEENHARDT (M.), Do Kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien. Paris. 1947. Réédité en 1971. Dans cet ouvrage, l'auteur montre qu'il n'y a pas de passage de la pensée mythique à la pensée rationnelle comme il n'y a pas de succession d'une période mythique et d'une ère nouvelle rationnelle, pas plus qu'il n'y a de succession d'un état de personnage à celui de personne. Tous ces aspects, tous ces états, sont d'abord enchevêtrés, fondus, mêlés, indifférents et virtuels" (cf. op.cit. p. 222.). Il présente l'exemples des jeunes Canaques qui "acceptent avec docilité ce qu'on leur enseigne sur les microbes, les bactéries et les exigences de l'asepsie. 10

des vérités autres que celles qui sont démontrables en laboratoire moderne ou grâce aux sciences spéculatives. Il manifeste ce que l'on appelle des vérités de vie, qui, elles aussi, sont vérifiables, non pas en laboratoire, mais du fait d'une expérience vécue. Du coup, le mythe se présente selon l'expression de Michel Meslin comme "porteur d'une sorte de vitalité, d'un dynamisme qui lui est propre", ce qui fait qu' "on ne peut l'analyser qu'en termes d'action"15. Ceci dit, il Y a pour nous un lien évident entre mythe et bande dessinée fantastique. Ce lien, c'est au minimum l'image. Là aussi les réflexions de Michel Meslin faisant référence à la pensée d'Ernst Cassirer viennent en appui de ce que nous avançons. Pour Cassirer cité par Michel Meslin, le mythe n'est pas d'ordre intellectuel, mais "les produits de l'expression mythique sont des images chargées de signification"; "le sens de ces images mythiques", poursuit notre auteur, "demeure implicite de telle sorte que les émotions qu'elles déterminent semblent être polarisées sur l'image même ... Ainsi un grand nombre de significations se trouvent donc concentrées dans le mythe, un grand nombre d'idées se trouvent rassemblées, presque télescopées, qui sont interchangeables et animatrices d'émotions qu'elles éveillent."16. Du même coup, le mythe peut assumer plusieurs fonctions. Nous pensons avec Michel Meslin que le mythe "peut être à la fois l'expression de réalités supérieures à l'homme, et tenues par lui pour sacrées, et en même temps un moyen de justifier un ordre social, de transgresser, en les
C'est que, dans leur esprit, il n'y a pas de différence intrinsèque entre le microbe, invisible et fauteur de maladie, et le totem qui se venge en possédant le coupable et lui infligeant des maladies ou de la folie" (cf. op.cil. p. 224.) L'éducation et l'étude scientifique ne provoquent donc pas un passage de la pensée mythique à la pensée rationnelle et scientifique, et il n'y a pas de rupture avec le passé. Ce qui vaut pour les jeunes Canaques peut également valoir pour les occidentaux. Ce n'est pas "le progrès de la science" qui menace les diverses expressions religieuses. Mais les découvertes scientifiques sont intégrées dans un discours mythique présent en permanence dans l'humanité. 15 cf. MESLIN (Michel),Pour une science des religions. Paris. 1973. p. 232. 16 cf. ibid. 11

sublimant à travers un personnage héroïque, des interdits sociologiques, d'expliquer des situations-types que tout homme, peu ou prou, rencontrera au long du chemin de sa vie"17. Nous le verrons encore mieux en cours d'analyse: le mythe tout comme le conte possède quatre fonctions: ludique, psychologique, éducative et initiatiquel8.

2. Pourquoi avoir choisi des séries de Bande dessinée dite fantastique?
Notre recherche a pour objet quatre séries de bandes dessinées dites fantastiques des années 1980-1990 parues en langue française. Nous avons pris soin de choisir des auteurs venant d'horizons culturels divers. Parmi les quatre séries, deux sont d'origine européenne. Il s'agit de Thorgal et de la série intitulée Le Monde d'Arkadi. Leurs auteurs vivent et travaillent dans l'espace européen. Une troisième série est d'origine américaine; elle a rapidement conquis le vieux continent moyennant surtout des dessins animés diffusés largement sur les chaînes de télévision européenne. Il s'agit des Tortues Ninja. Enfin une quatrième série a été conçue par deux auteurs qui vivent et travaillent tour à tour sur le continent européen, américain et asiatique. Leur série est intitulée Une aventure de John Difool. Ces quatre séries, comme nous le verrons, sont profondément différentes du point de vue du récit et du graphisme; toutefois, elles entretiennent des liaisons internes profondes, lorsqu'on les examine du point de vue des grands thèmes mythiques, désignés par Jung sous le terme d'archétypes de l'inconscient collectifl9. C'est la présence constante de ces
17 cf. ibid. 18 cf. à ce sujet: SAUCIN (Joël), Le conte au milieu des images. Essai d'interprétation symbolique par la méthode d'amplification de Carl Gustav Jung de quelques bandes dessinées francophones. Pont-à-Celles. 1995. p.8. 19 cf. JUNG (C.G.), Métamorphoses de l'âme et ses symboles. Buchet/Chastel. Paris. 1967. cf. aussi du même: Essai d'exploration de l'inconscient. ln: L'homme et ses symboles. Conçu et réalisé par C.G. Jung. 12

thèmes qui contère à nos récits graphiques un caractère mythique, repéré souvent dans le monde contemporain sous la désignation de "fantastique". Précisions davantage le lien entre mythe et fantastique. Dans des séries de bandes dessinées, disons conventionnelles, le récit graphique peut dire et suggérer quelque chose sur les croyances ou les phénomènes religieux passés ou contemporains.20 Bien des chercheurs examinent les diverses expressions de la croyance religieuse, en analysant par exemple l'évolution de la Bande dessinée chrétienne ou encore le christianisme dans la Bande dessinée. En général, ces recherches s'attachent aux caractéristiques littéraires, donnant lieu à des analyses d'expressions et d'idées dans un cadre littéraire; elles ne posent pas de questions relevant de l'anthropologie religieuse. Or, à partir des années 1980, beaucoup de bandes dessinées "conventionnelles" se réfèrent de moins en moins à telle ou telle expression religieuse connue et admise. Cette "disparition progressive" de la référence religieuse est-elle liée au fait que les religions traditionnelles subissent apparemment une véritable crise dans les pays industrialisés lesquels sont aussi les grands producteurs de ce genre de récit graphique? Cette hypothèse n'est pas à exclure. Quoi qu'il en soit, à partir des années 1980 apparaissent peu à peu des bandes dessinées qui se situent dans la ligne de la littérature dite de science-fiction. Celle-ci se présente comme

"l'expression multiple de ce rêve de l'homme qui peut tout" .21
Pour Louis-Vincent Thomas, ce genre de littérature s'abrite "sous la rigueur de la rationalité", elle "en prend à son aise avec la
Robert Laffont. 1964. Voir en particulier: L'archétype dans le symbolisme du rêve. p. 67 sv. 20 cf. RENARD-CHEINISSE (Christine), Les problèmes religieux dans la littérature dite de Science-Fiction. cf. aussi: Comics und Religion. München. 1976. cf. également: RENARD (Jean-Bruno), Bandes dessinées et croyances du siècle. Paris. 1986. 21 cf. THOMAS (Louis-Vincent), Civilisation et divagations. Mort, fantasmes, science-fiction. Paris. 1979. p. 12. 13

prévision scientifique et s'en écarte avec désinvolture pour verser dans le fantastique". C'est là qu'elle va croiser l'expression mythique, ce qui pennet à notre auteur d'affinner que "la sciencefiction développe une mythologie moderne où se dessine un destin qui ressemble fort à l'apocalypse"22. La recherche de Louis- Vincent Thomas se limite à des ouvrages de ScienceFiction au sens classique du terme, et il regrette "de n'avoir pu prendre en compte également cet autre genre mineur fort décrié: la bande dessinée - dont le contenu interfère souvent avec celui de la Science-Fiction".23 Les bandes que nous analyserons sont généralement connues du grand public sous les appellations de "fantastique" ou "heroic fantasy". Mais le terme "fantastique" ressemble à une auberge espagnole: chacun y met ce qui lui plaît. Pour plus de clarté, nous avons préféré parler dans le titre de notre ouvrage de "bandes dessinées dites fantastiques". Le terme allemand Phantasie et le tenne anglais fantasy expriment en général toute production de rimaginaire ayant pour but de divertir ou d'illustrer un message. Pris dans ce sens le terme fantastique, nous paraît trop restrictif. Certes, la BD dite fantastique peut parfaitement distraire ou illustrer un message. Mais ne fait-elle que cela? Sa fonction n'est-elle pas bien plus étendue? N'est-elle pas une expression du mythe qui fonde un monde, le justifie, lui donne un sens ou des sens? Telle a été notre hypothèse de travail. Il ne s'agissait pas pour nous de discuter la dénomination donnée par le grand public à ce genre de récit graphique, mais d'en étudier le contenu pour en tirer des conséquences. Le mot "fantastique" même vient du grec "phantasein" qui signifie "faire voir en apparence", "donner l'illusion de", "dénoncer" mais aussi "se montrer", "apparaître", "faire de l'étalage", "se glorifier", "se montrer sous les traits de", "se figurer", "s'imaginer". Quant à "phantasia", il signifie: "action de se montrer, apparition, spectacle, coup d'oeil, aspect, action de se figurer par l'imagination, image qui s'offre à l'esprit, idée". Enfin,
22 cf. ibid. p. 12 sv. 23 cf. ibid. p. Il. 14

"phantasma" peut être traduit par: "apparition, vision, songe, image offerte à l'esprit par un objet, spectre, fantôme, phénomène dans le ciel, chose extraordinaire, prodige".24 Tous les termes qui se réfèrent au fantastique ont donc, du point de vue philosophique, une connotation à la fois négative et positive. Or, dans l'esprit de beaucoup de personnes, le fantastique est seulement "ce qui n'existe que par l'imagination, qui n'a que l'apparence d'un être corporel, qui est sans réalité" (Littré 1863); aujourd'hui encore le Dictionnaire Robert en donne la définition suivante: "dont le contenu est hors du possible et du réel. Histoire, conte fantastique où domine le surnaturel". Vu sous cet angle, le terme continue à avoir une connotation péjorative qui assimile ce genre de littérature à la "fausseté" au "pas sérieux", à l' "illusion", à la "tromperie", au "sans valeur". Par ailleurs, le terme "fantastique" est associé à ce qui est "opposé à la logique", à l' "affranchissement de toute règle", au fait de "laisser libre cours à son imagination", et de "s'abandonner à ses caprices". Il est vrai que dans certains milieux, ce genre de connotation est aussi attribué au terme "mythe"; le mythe est perçu comme une création de l'imagination, une illusion, un récit qui n'est pas vrai. Toutefois, en milieu universitaire, le mythe a désormais retrouvé ses lettres de noblesse et il fait l'objet de multiples recherches scientifiques. C'est la raison pour laquelle nous parlerons plutôt d' "une expression contemporaine du mythe". A la manière du mythe antique, les séries que nous analysons présentent des personnages typiques, et énoncent des activités qui mettent le héros en relation avec des forces hors du commun, comme cela est aussi le cas pour la littérature fantastique. La question est alors seulement de savoir si tout ce qui est dit "hors du commun" peut être assimilé à la catégorie de ce que nous entendons par "le divin" . Ici il conviendra de distinguer entre un fantastique qui se révèle être une expression du divin, c'est-à-dire, ce qui est inaccessible à l'homme ou interdit à l'homme et qui devient
24 cf. BAILLY. Dictionnaire grec-français. p.2053. 15

accessible, possible à l'homme, et un fantastique qui, en fin de compte, peut trouver une explication. Il y a un fantastique qui met l'homme en présence d'un merveilleux qui le dépasse profondément; et il y a aussi un fantastique qui, comme la technique, reste à notre mesure (le merveilleux technique/sciencefiction) et ne fait pas référence à un au-delà.25 On peut bien évidemment trouver des dénominateurs communs dans toutes les créations qui sont dites fantastiques. Jean-Luc Steinmetz, professeur à l'Université de Nantes, en donne les suivants: pour ce qu'il appelle les êtres et les formes, il énumère le fantôme, le vampire, le double, les automates, androïdes et mannequins, le monstre; pour ce qui est du type d'activité, il cite l'apparition, la possession, la destruction, la métamorphose26. Mais il ne suffit pas de donner ces dénominateurs communs pour définir le fantastique. Le fantastique est -plus complexe et les différents auteurs que nous avons consultés le disent eux-mêmes.27 Pour cette raison il nous semble difficile de donner une définition globale du fantastique; il convient plutôt d'examiner cas par cas le genre de fantastique véhiculé par telle création graphique et littéraire ou telle autre. Cela nous conduit à poser la question suivante: la BD dite fantastique est-elle une expression religieuse à part entière ou un autre genre littéraire qui reste à déterminer? Lorsqu'elle met en scène le merveilleux, s'agit-il d'un "merveilleux qui reste à notre mesure et se révèle ainsi différent du sacré", comme l'écrit ElieGeorges Humbert, ou n'est-ce pas plutôt un merveilleux qui "est, comme est le mythe dans les cultures archaïques" ainsi que le pense Michel Meslin?28 Dans ce genre de récit graphique, la
25 cf. à ce sujet: Frankenstein et Le cas étrange de Dr. Jeykill et Mister Hyde. 26 cf. STEINMETZ (Jean-Luc), La littérature fantastique. Paris. 1990. p.2334. 27 cf. aussi à ce sujet: RENARD (Jean-Bruno), Bandes dessinées et croyances du siècle. Voir en particulier: p. 10. 19-30. 28 cf. pour les deux citations: Le merveilleux, l'imaginaire et les croyances en Occident. Paris. 1984. p. 7. 16

présence d'éléments bien connus des historiens des religions confirme la pertinence d'une telle question. Il restait à choisir quelques séries "exemplaires" pour vérifier nos hypothèses de travail. D'emblée nous avons choisi des séries dont le succès commercial ne se dément pas. La profusion de cette production littéraire et le succès qu'elle rencontre auprès des jeunes générations, mais aussi auprès des adultes, sont un signe que ces récits graphiques ne touchent pas seulement un milieu restreint, des spécialistes, des amateurs d'art ou quelques farfelus. Ils touchent des populations de tout milieu culturel, géographique, racial, et des personnes de tous âges. Pour s'en convaincre, il suffit de passer quelques heures en observ'!:teur aux points de vente réservés à Paris à ce genre d'ouvrages. A travers cette large diffusion on touche à nouveau l'aspect social et universel qui caractérise aussi le mythe. Ce choix nous a permis de prendre en compte le phénomène religieux des grands espaces culturels du monde, à l'exception de l'Afrique. Il semble en effet, que ce continent ne soit pas encore beaucoup touché par le phénomène de la BD dite fantastique. En tous cas, nous n'avons pas relevé dans le Dictionnaire Mondial de la Bande dessinée un nom d'auteur d'origine africaine. À cela il doit certainement y avoir une raison, mais vouloir apporter une réponse fondée à ce genre d'interrogation étendrait trop notre champ de recherche.29 Nous
29 Nous signalons ici l'existence d'un ouvrage contenant une enquête internationale, enquête qui tente de définir de manière sociologique "où en est la bande dessinée" dans les différents pays du monde. Des experts internationaux ont cherché à donner une vue d'ensemble de la production, de la distribution, des contenus et de la consommation des bandes dessinées dans leurs pays, et à prendre position sur leur impact. C'est à l'initiative de l'International Social Science Council de l'UNESCO que l'Institut de Cologne pour la Communication de Masse a été chargé de coordonner cette enquête qui couvre l'Allemagne fédérale, la France, la Grande Bretagne, l'Italie, l'Inde, le Japon, le Kenya, le Mexique, l'Union Soviétique et les USA. Le Kenya, comme tous les autres pays, est un grand importateur de Bande dessinée en provenance de l'Occident. L'auteur de l'article signale 17

avons toutefois tenu à intégrer à cette étude des références à certaines expressions religieuses africaines. 3. Remarques méthodologiques

Dans la présente recherche, nous souhaitons aller au-delà d'un travail purement structuraliste, car les bandes que nous analysons ne véhiculent pas seulement des récits et des images pratiques et utilitaires30. Par conséquent, le lecteur qui ne connaît pas ces bandes dessinées doit disposer d'un certain nombre d'informations sur la structure, les moments-clés et la particularité du langage de chacune de nos séries. C'est ce que nous nous efforcerons de présenter dans les parties intitulées: Recherche sur le langage. Ce travail nous permettra par ailleurs de relever des convergences et des divergences par rapport à d'autres expressions et représentations religieuses repérées par les historiens des religions. Puis, dans un deuxième temps, nous nous attacherons à démontrer que ces récits graphiques non seulement ne sont pas étrangers à une "logique", mais sont une expression particulière de divers concepts propres à la vie, au langage et à la parole des humains. Face à ce type de récit graphique et de production visuelle la tentation est souvent de déclarer que tous ces récits sont purement imaginaires et qu'ils n'ont aucun lien avec l'existence vécue tous les jours. Cette dévaluation de l'image et de l'imaginaire a été vivement dénoncée par les travaux de Gilbert
toutefois l'existence d'une bande dessinée réalisée dans le pays même. Celle-ci ne semble pas dépasser les traditionnels "cartoons" et "cartoon strips" utilisés dans le cadre d'une politique de développement. cf. Comics and visual culture. Research Studies from ten countries. La Bande Dessinée et la Culture Visuelle. Travaux de recherche réalisés dans dix pays. Comics und visuelle Kultur. Forschungsbeitrage aus zehn Iiindern. 1986. Pour l'article concernant Ie Kenya. cf. Waithira Gikonyo. Comics and Comic Strips in the Mass Media in Kenya. p. 185-195. 30 La Bande dessinée est déjà l'objet de nombreuses études du point de vue structuraliste. Signalons à ce sujet: Bande dessinée, récit et modernité. Colloque de Cérisy-Ia-Salle. Éd. Futuropolis. 1988. 18

Durand31. IlIa relève chez Sartre, pour lequel l'imagination est une conscience, donc une transcendance, qui pose son objet comme un néant32. Au contraire chez e.G. Jung, comme Gilbert Durand le relève, toute pensée repose sur des images générales, les archétypes, qui façonnent inconsciemment la pensée33. Gilbert Durand en vient alors à cette double conclusion: l'imagination est un dynamisme organisateur et ce dynamisme organisateur est facteur d'homogénéité dans la représentation34. L'imaginaire est ainsi désigné comme créateur de structures et du même coup de concepts. Pour notre auteur, le plan primitif de l'expression est le lien affectivo-représentatif qui relie un locuteur et un allocutaire; c'est lui qui est à la base de l'expression centrée sur les perceptions et les choses35. Ces conclusions de Durand nous ont confirmé dans la voie que nous nous sommes tracée pour conduire cette recherche. Pour cet auteur, l'image a valeur de symbole, et l'imagination est le résultat d'un accord entre les désirs et les objets de l'ambiance sociale et naturelle. L'étude du symbolisme imaginaire passe donc inévitablement par la voie de l'anthropologie, c'est-à-dire

par l'ensemble des sciences qui étudient l'homosapiens 36. Notre
ambition sera de contribuer à cette étude du point de vue de l'Anthropologie religieuse dans les parties intitulées: Recherche sur la parole.

31 cf. DURAND (Gilbert), Les structures anthropologiques de l'imaginaire. Paris. 1992 (llème éd.). p. 15 sv. 32 cf. op. cit. p. 17. .. 33 c f . op. cH. p. 25 . 34 cf. op. cit. p. 26. 35 cf. op. cit. p. 27. 36 cf. op. cit. p. 37. 19

PREMIÈRE PARTIE THORGAL
Grzegorz ROSINSKI

- Jean

VAN HAMME

RECHERCHE SUR LE LANGAGE 1. Présentation générale de la série

a. Les auteurs
Thorgal est une série parue pour la première fois en 1980, et comporte actuellement 23 tomes, le dernier tome ayant été publié en novembre 1997. La série est le fruit de la collaboration de deux hommes: Grzegorz Rosinski et Jean Van Hamme. Les auteurs produisent en moyenne un volume par an; l'histoire rebondit jusqu'à ce jour; il n'est pas possible de dire quand et comment elle prendra fin. G. Rosinski est né en 1941 en Pologne et vit aujourd'hui en Suisse. Diplômé de l'Académie des Beaux-Arts de Varsovie, il a contribué à lancer la Bande dessinée dans son pays avant de venir s'installer à l'Ouest où, en marge de la Bande dessinée, il poursuit une brillante carrière d'illustrateur et de graphiste. Dès 1979, il reçoit .le prix Saint Michel du meilleur dessin réaliste pour le tome 2 de Thorgal.37 Quant à l'auteur du scénario, Jean Van Hamme, il vit à Bruxelles, sa ville natale, où il est né en 1939. Ingénieur commercial, fondé de pouvoirs général de Philips-Belgique, il abandonne ce poste pour se consacrer entièrement à l'écriture depuis 1976. Auteur de romans, de scripts de cinéma et de télévision, il reçoit en 1984 le Prix Hermann Closson de littérature dramatique attribué par la Société des Auteurs. En Bande dessinée, il reçoit le Grand Prix du scénario du festival de Sierre 86 pour l'ensemble de son oeuvre. Jean Van Hamme enseigne l'écriture du cinéma à l'Institut des Arts de Diffusion de Louvain-Ia-Neuve.38

37 cf. GAUMER (Patrick) - MOLITERNI (Claude), Dictionnaire mondial de la Bande dessinée. Paris. 1994. p. 549. 38 cf. ibid. p. 650. 23

b. Les personnages Thor~al

principaux

Il s'agit du héros principal de l'épopée. Fils de Varth et de Haynée, l'enfant survit à un naufrage et il est adopté par un chef des Vikings. Aaricia C'est une jeune fille issue du milieu viking. Elle est fille de chef et épouse de Thorgal. Elle donne deux enfants à Thorgal: Jolan et Louve. Xar~os Ce personnage est un descendant du peuple des étoiles. Il est le grand-père de Thorgal. La série le désigne aussi sous le nom de Tanatloc, c'est-à-dire "celui qui veut la paix". Varth Varth est, lui aussi, un descendant du peuple des étoiles. Il est le gendre de Xargos. A un moment de l'histoire, il prend le nom de Ogotaï et devient un tyran sanguinaire régnant sur le pays de Qâ. Haynée Ce personnage est la femme de Varth et mère de Thorgal. Elle périt dans un naufrage. Son mari Varth la fait vénérer sous l'appellation de "la déesse sans nom".
Kriss de Valnor

Il s'agit d'une aventurière sans scrupules. Elle tombe amoureuse de Thorgal, finit par le détacher de sa femme Aaricia, et devient sa seconde épouse.

24

2. L'univers viking selon Thorgal La série que nous allons analyser raconte la vie d'un héros nommé Thorgal dans le pays du Nord au temps des Vikings. Les personnages principaux, Thorgal et Aaricia, apparaissent d'abord à l'intérieur de l'univers viking tel qu'il est imaginé par les auteurs de la série. Le village où grandissent Thorgal et Aaricia, se situe dans le Northland dominé par la neige, la glace et le froid. La survie rude et pénible dans des conditions météorologiques difficiles demande à tous un surcroît de courage et de foree. Cet univers est décrit en termes tirés de la mythologie germanique; comme dans d'autres mythologies, il se présente en trois étages:

a. Le monde des dieux
La série parle du royaume céleste du grand Odin, dieu suprême. Celùi-ci est entouré par les divinités majeures, à commencer par la femme d'Odin, la déesse Frigg. Viennent ensuite Thor, le dieu de la foudre et seigneur des orages dont la femme est Sif. La série mentionne également Aegir, grand dieu des océans et maître de la mer39. Puis, sont nommés Hiemdal, Loki, Balder, Tyr, Idun et Vigrid, ce dernier étant un des dieux les plus ignorés des hommes, un dieu poète, doux rêveur, n'ayant jamais touché un arc ou une épée et n'en aspirant pas moins" à accomplir un exploit qui établirait sa renommée dans la mémoire du monde"40. La plupart de ces dieux sont connus de la mythologie nordique. Toutefois, l'épopée de Thorgal ne s'attache pas particulièrement à ee panthéon. Elle ne fait pas une distinction particulière entre les Ases et les Vanes, les dieux et les géants, et certaines affirmations semblent manquer de fondement. Ainsi nous avons bel et bien trouvé dans la mythologie nordique un dieu de la poésie du nom de Bragi, mari d'Idunn41, mais nous
39 cf. Tome 7, p.7. 40 cf. Tome 14, p.33. 41 cf. BOYER (Régis), Yggdrasill. La religion des anciens scandinaves. Paris. 1992 (2ème éd.)., p.146. 25

n'avons relevé aucune divinité de la poésie du nom de Vigrid comme le laisse entendre la série. L'épopée de Thorgal parle également de la montagne d'Odin, le Walhalla, la demeure du grand Odin aux 540 portes où sont transportés les vaillants guerriers morts l'épée à la main42. Notons ici que le Valholl ou Walhalla constitue un élément important de la vision du monde des anciens scandinaves. Il est le lieu dont Odin est le maître, et pourvu non pas de 540, mais de 640 portes. Son existence est étroitement associée aux Walkyries, créatures ailées, femmes-cygnes, guerrières et magiciennes fatidiques, comparables aux Parques grecques. Ce sont elles qui désignent les combattants qui doivent tomber sur le champ de bataille pour gagner ainsi le Walhalla.43 L'épopée de Thorgal fera référence à une de ces Walkyries dans le tome 19. Nous y reviendrons en cours d'exposé, mais elles ne constituent pas un élément central de l'ensemble du récit. Insistons encore sur une donnée importante: pour les auteurs de l'épopée de Thorgal, les dieux vivent éloignés à jamais de la terre des hommes; ils sont en exil à Asgard; le série se situe donc après le crépuscule des dieux. Dans le tome 19, le lecteur apprend en effet que les dieux se sont réunis une dernière fois dans le palais du grand Odin lorsqu'ils ont su que leur crépuscul~ était proche en raison de l'ultime combat contre les géants. A l'issue de celui-ci, il n'y a que des vaincus: les géants ont disparu et les dieux se sont à jamais éloignés des hommes44.

b. Le monde des hommes
Dans l'univers viking, la terre où vivent les humains est désignée par le terme de Mitgard, la terre du milieu45. Elle a une frontière commune avec Asgard, le monde des dieux. Il s'agit
42 cf. 43 cf. 44 cf. 45 cf. 26 Tome 7, p.7 et Tome 14, p. 3-12. BOYER, op.cit. p.141 sv. Tome 19, p.13-14. Tome 19, p.14.

d'un espace "entre deux mondes" signifié par "la porte de l'horizon", là où le ciel et la mer se rejoignent. Cette zone frontalière est tenue par le géant Hrun, le redoutable maître des banquises, exilé dans cette contrée désolée par une décision d'Odin46. Mais la terre, Mitgard, a aussi une frontière avec le territoire des nains: là également, le territoire est tenu par un géant, Hjalmgunnar, qui se nourrit de nains. Dans la vision des anciens scandinaves, le nom de Midgard correspond à "enclos intermédiaire", c'est-à-dire à l'idée d'une enceinte bien délimitée. Cette enceinte pourrait bien être un grand serpent, image de la mer qui entoure la terre. On arrive ainsi à une vision concentrique de l'univers, au centre duquel se trouve Asgard, l'enclos des Ases, lesquels sont des divinités célestes ou solaires (god, gud )47 associées aux forces de l'ordre et du désordre toujours à maintenir en équilibre grâce à un pacte. Puis, au-delà de la mer s'étend Utgardr, l'enclos-du-dehors, qui est le domaine des démons, géants et autres créatures monstrueuses. L'épopée de Thorgal ignore cette vision très organique, puisqu'elle connaît un univers de mondes "parallèles" les uns aux autres.

c. Le Niflhell
C'est par ce terme que la série désigne le séjour des morts. Les vikings en invoquent les démons pendant leurs combats. Pour l'épopée de Thorgal, le Niflhell est un lieu fait de cavernes sans végétation, sans nul être vivant. Il est traversé par des papillons blancs, qui sont les âmes des morts se rendant au tribunal des dieux, selon l'explication qu'en donne Thorgal48. Mais nulle part dans la série n'est représenté ce tribunal. Il semble qu'il y ait ici décalage entre ce que disent, pensent, croient les
46 cf. Tome 14, p.33-34. 47 Ces termes sont à l'origine de l'expression allemande Gott ou de l'expression anglaise god. Sa signification exacte n'a toujours pas été éclaircie. Cf. à ce sujet: CAHEN (Maurice), Le mot "dieu" en vieuxscandinave. Paris. 1921. cf. aussi: BOYER, op.cit. p. 86 sv. 48 cf. Tome 2, p.16 et Tome S, p.42-43. 27

vikings et la "réalité" présentée par la série. Quant à la mythologie des anciens scandinaves, elle constitue encore une autre version par rapport à ce qui a été relevé jusqu'ici. Nous y reviendrons. 3. L'univers du peuple des étoiles Pour les vikings, Thorgal est un étranger, un bâtard, celui qui n'est pas vraiment des leurs. Il est "l'inconnu venu de nulle part"49. L'origine mystérieuse de Thorgal trouve son explication dans le tome 7. Le lecteur apprend qu'au temps du grand cataclysme de la terre, des humains se sont lancés dans l'espace moyennant un vaisseau spatial. Un jour, les descendants de ces lointains survivants reviennent vers leur planète d'origine en raison des sources d'énergie dont regorge à nouveau la terre et qui font défaut à leur planète d'adoption. Avant l'atterrissage, il y a un affrontement entre Xargos, le commandant, et Varth. Le premier veut éviter à tout prix d'entrer en conflit avec les terriens, qui ont repeuplé la terre après le cataclysme; Varth, au contraire, veut reprendre la terre à ces groupements d'humain,s parvenus au stade de la civilisation représentée par les Vikings. A cet effet, Varth propose qu'ils se fassent passer pour des dieux auprès des terriens en raison de leurs milliers d'années d'avance technologique. Ils passeraient pour des idoles, supérieures à celles auxquelles les habitants de la terre se soumettent.50Varth et Xargos s'affrontent dans un combat singulier; Varth en sort vainqueur. Pour l'amour de sa femme Haynée, qui est la fille de Xargos, il épargne la vie de son beau-père et l'exile dans l'espace, lui concédant une navette de sauvetage. Mais avant d'être séparé définitivement des siens, Xargos remet à sa fille un mnémodisque. Celui-ci est destiné à l'enfant qu'elle aurait un jour de Varth; ce disque lui permettrait d'apprendre "qui nous étions" et "ce que nous étions"51. Xargos réussit avec sa navette de sauvetage à se poser sur la terre.
49 cf. Tome 1, p.7. 50 cf. la reproduction de la page 40 du tome 7. 51 cf. Tome 7, p. 44. 28

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Varth, lui aussi, a atterri sur la terre. Mais, à la suite d'une erreur de navigation, le vaisseau spatial s'est posé sur une terre désolée du nord entourée de glace. L'équipage ne peut réparer le vaisseau endommagé pendant l'atterrissage, et se trouve décimé en raison d'une maladie inconnue. Les survivants ont construit un bateau afin d'échapper à leur prison glacée. Et c'est au milieu d'une tempête que Thorgal est né, fils de Varth et de Haynée; Thorgal a été déposé par sa mère dans une bouée de sauvetage avant le naufrage général. C'est ainsi, au cours d'une expédition en mer, que les Vikings découvrent un enfant mâle dans une capsule flottant sur la mer et émettant une lumière clignotante. Cet épisode explique le nom donné à l'enfant: est-il le fils Aegir, le géant qui règne sous la mer? Est-il l'envoyé de Thor, le dieu des orages et des éclairs? Il s'appellera par conséquent: Thorgal Aegirson, c'est-à-dire Thorgal fils d'Aegir52. La caractéristique du peuple des étoiles est de se faire passer pour des dieux auprès des autres habitants de la terre en raison de leur haute technologie, même si celle-ci accuse de
52 Ici il convient de relever l'utilisation d'un schéma classique de la représentation religieuse. Pour affirmer l'origine divine d'un être humain exceptionnel, on présente l'enfant comme né "de père inconnu" et on le fait "apporter" par les eaux. Tel est notamment le cas de Sargon, roi d'Akkad. Cf. à ce sujet le texte suivant (c'est nous qui mettons en relief): "Je suis Sargon, le roi puissant, le roi d'Akkad. Ma mère était Enitum (la grande-prêtresse). Mon père je ne le connais pas. ... Ma mère Enitum me conçut et me mit au monde en secret. Elle me déposa dans une corbeille de jonc, dont elle ferma l'ouverture avec du bitume. Elle me jeta dans le fleuve, sans que j'en puisse sortir. Le fleuve m'emporta; il m'emporta jusque chez Aqqi, le puiseur d'eau. Aqqi, le puiseur d'eau, en plongeant son seau, me retira (du fleuve). Aqqi, le puiseur d'eau, m'adopta comme son fils et m'éleva. ln: Les religions du Proche-Orient asiatique. 1970. p. 308. Pour nous, le cas de Thorgal s'apparente plutôt à celui de Moïse: dans ces deux cas le père et la mère sont donnés comme connus pour le lecteur; aux seuls yeux des Égyptiens pour Moïse, et à ceux des Vikings pour Thorgal, ces deux personnages apparaissent comme ayant une "origine divine", ce qui signifie qu'ils sont doués d'un pouvoir exceptionnel bénéfique pour les uns et représentant un danger pour les autres. Cf. la reproduction de la page 12 du tome 7. 30

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graves déficits. Au niveau du langage, cette supériorité se traduit en termes d'objets ayant une connotation technique; ces objets sont perçus par les humains autres que les membres du peuple des étoiles comme des objets magiques conférant une connaissance et une puissance supérieures. Il s'agit du mnémodisque remis par le père de Haynée, mère de Thorgal, à sa fille et du psycho-transmetteur remis également par le père de Haynée à son petit-fils Thorgal. Le psycho-transmetteur permet aux pensées de l'enfant Thorgal de lire le mnémodisque et de connaître ainsi ses véritables origines. Pour Thorgallui-même, le psycho-transmetteur est un "coffret magique" et le mnémodisque un talisman 53. Il en est de même d'un amplificateur d'ondes d'énergies. Dissimulé sous un casque, il permet à Varth, le père de Thorgal, après le naufrage de son bateau, de se faire passer pour un dieu auprès d'une population de genre "aztèque", où il a échoué. Grâce à cet amplificateur il soumet un peuple, se fait construire une ville et un temple où sont offerts en son honneur des sacrifices humains54. Malgré çette supériorité technique, le peuple des étoiles est incontestablement dominé par la mort. L'épopée de Thorgal s'ouvre sur l'histoire d'une tentative pour sauver l'existence même de ce peuple. Elle débute par la rencontre de Thorgal avec une mystérieuse femme rousse. Thorgal est destiné par le chef de son village à être sacrifié par noyade en raison de l'amour qu'il porte à la fille de ce dernier. La femme rousse le sauve de cette mort et se révèle être la reine du peuple des étoiles échoué sur l'île des mers glacées. Elle projette de donner sa fille unique en mariage à Thorgal, pour donner une chance au peuple des étoiles de se perpétuer. Mais sa tentative échoue. L'espérance de donner au peuple des étoiles une descendance est annihilée. Thorgal se découvre à ce moment comme le dernier représentant sur terre du peuple des étoiles; son destin a voulu qu'il ne soit plus qu'un homme parmi les hommes55. Cette constatation trouve son
53 cf. Tome 7, p. 45-46. 48. 54 cf. Tome 10 et 12. 55 cf. Tome 1, p.31 et Tome 2, p.15 et 47. 32

épilogue dans le tome 12 où le père de Thorgal meurt, lui aussi, sans laisser de descendance. Thorgal retrouve Aaricia, sa compagne viking, et par son mariage il semble rentrer définitivement dans le monde dont Aaricia est originaire.

4. Le deuxième monde
Avec le deuxième monde nous abordons une partie complexe de la série. Celle-ci ne se présente pas comme un récit continu combinant les deux univers des vikings et celui du peuple des étoiles. Mais elle présente à partir du tome 3 ce que Thorgal appelle "le deuxième monde". Ce monde "est formé en réalité d'une infinité d'univers qui coexistent à travers le temps et l'espace. Une infinité d'univers dans une infinité de dimensions"56. Ces univers, dont l'origine est inconnue, sont régis par une règle absolue: "la loi des mondes qui interdit à ces univers de se rencontrer." Toutefois, entre ces divers univers il y a "certains passages dont on peut trouver les clés". Celles-ci se trouvent accrochées à la ceinture d'un personnage qui ignore son origine: la gardienne des clés57. Le deuxième monde se situe "au-delà des ombres", pour reprendre le titre du tome 5; c'est un monde au-delà de la mort des humains. Du coup, la série présente plusieurs visions de la mort, du passage de la vie à la mort et du retour de la mort à la vie. Pour les vikings, la mort est un voyage sans possibilité de retour58. Pour le peuple des étoiles, la mort est l'incapacité de repartir de la terre vers le monde des étoiles. Elle peut donc être caractérisée comme un non-voyage. Quant au deuxième monde, c'est le monde où la mort est un voyage avec possibilité de retour. Il suffit d'être en possession d'une des
56 cf. Tome 17, p.14. 57 cf. Tome 3, p.30-34. 58 Pour les vikings, la mort est considérée comme un voyage. Lors de l'enterrement de Leif Haraldson, père adoptif de Thorgal, le corps de celui-ci est couché avec son épée à la main sur un bateau. Le navire est incendié et c'est ainsi qu'il part "sans retour vers les combats glorieux qui l'attendent au Valhalla du grand Odin". cf. Tome 14, p. 13 sv. 33

fameuses clés détenues par la gardienne des clés pour être renvoyé dans le monde des vikings. 5. L'univers viking selon Thorgal des anciens scandinaves et la cosmogonie

Dans l'univers viking, tel qu'il est présenté par les auteurs de Thorgal, il y a une référence incontestable à des éléments présentés par la cosmogonie conçue par les peuples de l'Europe du Nord.59 Cette cosmogonie nous est accessible grâce à la Valupsa, oeuvre qui a été élaborée en Islande vers l'an mille sous la forme que nous lui connaissons aujourd'hui60. Le titre de l'oeuvre est à mettre en rapport avec le terme de "valva", qui désigne une prophétesse, une voyante appelée à redire l'histoire mythique du monde, du chaos initial à la régénération universelle, en passant par le Destin-des-Puissances ou Ragnarok. Pour voir de quelle manière les auteurs de Thorgal puisent dans ce trésor religieux ancien de l'humanité, et prennent aussi leurs distances par rapport à cette cosmogonie, ou encore introduisent des éléments tout à fait nouveaux, dégageons les grands traits de ce chef d'oeuvre de la littérature mythique. Pour cette oeuvre poétique, au commencement n'existaient ni ciel, ni terre, ni mer, ni soleil; elle fait mention d'un Vide-Béant situé entre le monde du froid et de l'humide au nord, et le monde du chaud et du sec au sud. Le premier évoque
59 Nous avons pris contact avec M. Jean Van Hamme, scénariste de la série, dans le but d'en savoir davantage sur ses sources d'inspiration. À notre grand regret, Monsieur Van Hamme n'a pas voulu s'expliquer à ce sujet en nous écrivant en ces termes: "Au risque, cependant, de vous décevoir, je n'ai aucune envie d'expliquer comment je conçois mes histoires. Pour la simple et bonne raison que je n'en sais rien. Des dizaines de journalistes me posent régulièrement la question et ma réponse est toujours la même: je ne sais pas et, surtout, je ne veux pas le savoir. Seriez-vous capable d'expliquer comment vous marchez? Si on veut conserver intacte la magie que vous procure un film, il ne faut jamais aller sur le plateau assister au tournage." Lettre à l'auteur du 7 juillet 1997. 60 cf. BaYER, op.cil. p. 186 sv. 34

l'idée de glace et de nuit, le second l'idée de feu,et de flammes qui, une fois fixées dans le ciel, seront les étoiles. A cette manière de concevoir le commencement à partir d'un principe des contraires, s'ajoute un autre principe, celui de l'ordre et du désordre. En effet, celui qui a voyagé dans les pays de l'Europe du Nord peut, au printemps, aisément se rendre compte de la débâcle des glaces sous l'effet gu soleil, et du désordre qu'elle crée dans un ordre bien établi. A cela s'ajoutent les fantastiques éruptions volcaniques, notamment en Islande, qui offrent une saisissante illustration d'une éventuelle naissance ou fin du monde. Là aussi, l'observation minutieuse de la nature peut être considérée comme point de départ de la réflexion mythique. Intervient alors un phénomène d'union: des glaces tombées du nord et du feu jailli du sud naît un géant hennaphrodite, associé à l'argile blanche. Mais les gouttes de sel tombées du nord ont également donné naissance à une vache dont le lait nourrit le géant hennaphrodite. La vache lèche les pierres salées et fait ainsi apparaître un certain nombre de géants dont le géant Burr, qui donnera le jour à Bor, l'époux de la géante Bestla. Bor et Bestla engendrent la triade des dieux Odinn, ViIi et Vé. Les géants, qui sont associés aux trois éléments fondamentaux de la religion de l'Europe du Nord: soleil-eautetre61, sont à l'origine des dieux. Ils sont conçus comme gigantesques, monstrueux et laids, ce qui ne les empêche pas d'avoir de très belles filles qui séduisent les dieux. Ainsi, il y a mariage entre 'Freyr (soleil) et Gerdr (terre), Njordr (mer) et Skadi (montagne), etc. Cet univers, une fois constitué, entre dans une période de crise: la triade des dieux entreprend une guerre contre le géant hennaphrodite; ils le tuent pour fonner des débris de son corps le cosmos. Les mythes ne nous renseignent pas sur l'origine de la crise, c'est-à-dire sur la raison du meurtre du géant hermaphrodite. Toutefois, il est certain que les géants et les
61 Voir à ce sujet les noms qui leur sont attribués: Aegir=mer, Logi=f1amme, Hymir/Gymir=humus, Jord=terre . Cf. BOYER, op.cit. p. 50 sv.

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