LA CAUSE DU SUD

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Le livre débute dans les ratissages, les tortures et les exécutions de prisonniers. Il se poursuit par des actes de refus, - refus de la sale guerre d'Algérie, relus des lâchetés françaises de l'époque. Viennent ensuite des réflexions sur la mémoire et l'histoire de la guerre, et sur les dérives islamistes algériennes. Réhabiliter le tiers-mondisme, un tiers mondisme hautement critique, solidement ancré dans une vision universaliste de l'histoire : le sens d'une vie, le sens de ce livre.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296161771
Nombre de pages : 207
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LA CAUSE DU SUD

L'Algérie d'hier et d'aujourd'hui, la Palestine, les

nations...

Écrits politiques 1956-2000

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0200-7

Robert BONNAUD

LA CAUSE DU SUD
L'Algérie d'hier et d'aujourd'hui, la Palestine, les

nations...

Écrits politiques

1956-2000

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur
Itinéraire, Préface de Pierre Vidal-Naquet, Éditions de Minuit, 1962. Le système de l'histoire, Fayard, 1989. y a-t-il des tournants historiques mondiaux? Éditions Kimé, 1992. Les alternances du progrès, Éditions Kimé, 1992. Les tournants du XXe siècle, L'Harmattan, 1992. Les succès de l'échec. Où va I 'histoire? Arcantère, 1993. La Morale et la Raison. Une histoire universelle, Éditions Kimé, 1994. Et pourtant elle tourne! L 'histoire et ses revirements, Éditions Kimé, 1995. Histoire et historiens depuis 68. Le triomphe et les impasses, Éditions Kimé, 1997. L 'histoire, le progrès, le communisme. Théories et confidences, Éditions Kimé, 1998. Notrefin de siècle. Le tournant de 1998-1999, Éditions Kimé, 1998. Tournants et périodes, Éditions Kimé, 2000. Préface à Joseph Ferrari, Histoire de la raison d'État, nouvelle édition, Éditions Kimé, 1992. Participation à l'Atlas historique, Hachette, sous la direction de Pierre Vidal-Naquet, 1986. Participation à La guerre d'Algérie et les intellectuels français, sous la direction de Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, Complexe, 1991.

INTRODUCTION
Retours sur des traces
Ce volume d'Écrits politiques (il y en aura un autre, consacré aux problèmes du socialisme, et intitulé Le Socialisme premier) porte principalement sur l'Algérie, le judéocide et le Tiers-Monde. Ce ne sont pas mes seuls écrits sur ces questions. Je dois mentionner, pour le moins, Itinéraire (Éditions de Minuit, 1962), dont certains morceaux seulement sont repris ici, mes articles des Cahiers d'études révolutionnaires (1963-1965), qui me semblent encore partiellement défendables, ma contribution au volume dirigé par JeanPierre Rioux et Jean-François Sirinelli, La Guerre d'Algérie et les intellectuels français (Complexe, 1991), le texte que j'ai écrit pour le volume d'hommage à Pierre Vidal-Naquet, Pierre Vidal-Naquet. Un historien dans la Cité (Découverte, 1998), et tel ou tel de mes recueils récents, en particulier Les Succès de l'échec (Arcantère, 1993), L 'Histoire, le progrès, le communisme (Kimé, 1998), Tournants et périodes (Kimé, 2000). Les textes reproduits ici sont des fragments, des morceaux choisis. Un des critères du choix est la rareté. Cela fait plusieurs décennies que le petit volume intitulé Itinéraire, publié par Pierre Vidal-Naquet et Jérôme Lindon alors que j'étais emprisonné aux Baumettes, a disparu des catalogues, qu'il est épuisé, introuvable. Il fut, - me dit un chercheur qui travaille sur le sujet, - un des vingt-six ouvrages saisis par les autorités françaises pendant la guerre d'Algérie. . . D'une façon générale, rares sont les témoignages disponibles sur les avant-gardes anticolonialistes, leurs idées et leur action, avant, pendant et après l'insurrection algérienne et la «pacification ». Mon témoignage, livré par bribes, ici et ailleurs, peut contribuer à combler ce manque.

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Ces textes ont été revus et corrigés, débarrassés de quelques fautes d'impression, et de deux ou trois passages qui me paraissent superfétatoires ou par trop elliptiques ou franchement douteux. Dans ce dernier cas ma rétractation est signalée et expliquée par les commentaires en italiques qui précèdent chaque texte, et aussi par cette introduction. Ceci ne signifie pas que j'approuve tout ce qui est imprimé ici, et que si j'avais à récrire ces textes, je les récrirais à l'identique. Ce sont des textes d'époque, qui conservent, surtout les plus anciens, leur caractère de témoins et de traces. Des matériaux pour servir à I'histoire d'un demi-siècle, et à l'histoire d'un engagement, d'un trajet intellectuel et politique. . . Trajet, dis-je. Je n'ai donc fait aucun effort pour gommer de ces textes ce qui me déplaît ou me gêne, par exemple, dans les débuts, le style, une certaine emphase. Et une certaine intransigeance, l'anticommunisme d'extrêmegauche, si présent dans les textes datés de 1956-1962, dans les phrases ou les paragraphes consacrés aux erreurs chauvines du PCF ou aux excès répressifs dans la Hongrie de Rakosi (erreurs et excès tout à fait réels, mal analysés, mal évalués). Ou encore l'optimisme révolutionnaire et tiers-mondiste dont certains passages de mes écrits dénotent l'influence, - optimisme démenti par les événements algériens d'après l'Indépendance, mais largement justifié par l'évolution du monde dans ces mêmes années. Le déclin de l'innovation politique et culturelle, des réformes et des révolutions, la régression antisocialiste et antimatérialiste viendront plus tard, après 1968, depuis les dernières années 1970 surtout, et dans les années 1980 et 1990. Beaucoup de comparaisons historiques dans mes textes anciens, beaucoup de comparatisme sauvage. Que faut-il en penser? La problématique des analogies entre le communisme et le fascisme est au

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Introduction

centre des débats actuels. Les rapprochements tions abusives règnent.

forcés et les identifica-

Les analogies que l'on trouve dans mes écrits de l'époque de la guerre d'Algérie valent mieux. Quand j'évoquais, à la fin d'Itinéraire (1962), - pages non reproduites ici, - la politique du PC allemand d'avant Hitler, proche parfois du consensus chauvin hostile au traité de Versailles et tendu vers la Revanche, et la politique du PCF de 1956, le vote des «pouvoirs spéciaux» à Guy Mollet, c'est la SFIO de l'époque qui était l'accusé numéro 1, c'étaient ses compromissions avec le fascisme algérois et militaire qui étaient dénoncées. J'ai tendance aujourd'hui à penser que la politique du PC allemand d'avant 1933, réticente ou hostile à l'égard des sociauxdémocrates qui, dix ou quinze ans plus tôt, jouaient les « socialistes d'état-major », les « chiens sanglants », les massacreurs de spartakistes, mérite des circonstances atténuantes. L'union entre la SD et le PC contre le péril nazi était bien difficile. Le vote équivoque du PCF en faveur de la poursuite de la guerre coloniale (les pouvoirs spéciaux, 1956) était une monumentale erreur, qui a abîmé l'image du communisme. Mais l'appui accordé à Guy Mollet était plein de réserves et de conditions, il était partiel et provisoire, contredit souvent par l'action des militants communistes à la base, voire par les sursauts anticolonialistes de certains dirigeants. Dans les deux cas (le PC allemand devant le nazisme, le PC français devant le colonialisme), mes opinions se sont modifiées depuis 1962. L'anticommunisme intégral, intégriste, dont les succès ont accompagné la chute du monde communiste et qui a servi merveilleusement la renaissance capitaliste dont nous voyons les résultats, m'a aidé à mieux distinguer l'adversaire capital, qui n'est pas le « protosocialisme », le « socialisme premier», expérimenté à l'est. Celui-ci, depuis le tournant axé sur 1967-1968, et pour les trente années qui suivent, a contre lui les valeurs dominantes. Quelles sont ces valeurs, ces tendances, ces forces nouvelles, ces nouvelles domi-

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nances? La dominance technico-économique a remplacé la dominance politique, les revendications libérales-libertaires ont remplacé les revendications égalitaires, la quête des spécificités ethniques et le cosmopolitisme ont remplacé l'unité nationale, la circulationcommunication a remplacé le productionnisme, l'effort productif, l'éthique a remplacé la science. .. Valeurs authentiques, certes, que ces valeurs soixante-huitardes, mais susceptibles, comme toutes les valeurs, de promouvoir progrès et régression. Depuis 1945, le progrès l'emportait. Depuis 1976-1978, la régression l'emporte. Depuis 1984-1987-1989, elle l'emporte encore plus.. . Puissent les traces ici reproduites, images d'un combat victorieux, puis d'un combat en retraite, aider au redressement quantitatif qui viendra, aux réorientations qualitatives qui s'annoncent.

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CHAPITRE I Des Djébels au Refus: un itinéraire

1. Quatre

lettres d'Algérie. 1956.

Lettres écrites en septembre, octobre et novembre 1956,. publiées dans Itinéraire (1962, pp. 18-31). Elles témoignent sur les événements de l'extraordinaire année 1956, et notamment sur le« mouvement des rappelés », dont certains historiens nient l'importance ou même
l'existence.

. Guentis, le 1er septembre 1956. Chers Amis, Vous m'embarrassez fort en me demandant où j'en suis exactement au point de vue doctrinal et politique. Je fmirais par croire que je ne crois plus à rien sinon à la nécessité de tout repenser, si (il y a un si) toutes mes méditations et toutes mes expériences ne me conduisaient à des conclusions absolument constantes: l'indispensable et intransigeante lutte contre l'oppression capitaliste, colonialiste, militariste, policière et cléricale. Qu'on n'ait pu jusqu'à présent lutter contre certains aspects de cette oppression multiforme qu'en provoquant le développement des autres fait tout le drame de la Révolution. J'ai toujours cru, même Stalino regnante, à la réalité du problème de la fm et des moyens: je ne fais pas de découvertes. Mais avouez que les événements récents donnent une actualité particulière à un certain nombre de vieilles lunes politico-philosophico-littéraires dont nous ne pouvons plus nous moquer, mais qu'il conviendrait de ramener dans nos filets, pour les examiner avec les yeux de la bonne foi et le microscope d'un

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authentique rationalisme. Tâche fondamentale de la deuxième moitié du siècle. Quelle belle époque, tout de même, que la nôtre! Les bruits concernant «la quille» sont évidemment fort nombreux. Mais la semaine dernière, Max Lejeune s'est rendu à Chéria (au nord de Guentis), il a parlé de décembre. Ça promet, la saison des pluies va commencer dans trois semaines et novembre est rigoureux à 1 100 m, dans l'Atlas saharien. . Guentis, le 2 septembre 1956 Cher vieux, J'ai reçu hier ta lettre de Rome. J'y réponds sans délai parce que le courrier part tout à 1'heure et ne repartira plus d'ici dix, douze jours. Tu me vois bureaucrate dans un gourbi de Guentis-City. Hélas ou plutôt heureusement (car je n'ai aucun goût pour ce métier), l'utilisation des compétences emprunte dans l'armée des voies bien mystérieuses. Cette vérité générale ne vaut rien, d'ailleurs, dans mon cas. Ce n'est pas la stupidité bureaucratique mais la lucidité policière qui m'a fait accéder aux fonctions «flatteuses» successivement de grenadier-voltigeur de pointe à la 1re compagnie du 1/3e R.I.A., puis de pourvoyeur de mortier de 60 à la 4e compagnie du même bataillon. Ma mutation d'une compagnie à l'autre est elle-même une mesure disciplinaire qui fait suite à certaine discussion-meeting sous un hangar de Carpiagne et aux manifestations de l'embarquement où je dirigeais si visiblement les mots d'ordre et huées, scandés par les gars, qu'un sous-lieutenant fayotteur et borné crut devoir, après prise de bec où il me traita de meneur, me moucharder auprès du capiston. Celuici, que la Sainte Frousse possède 24 heures sur 24, était d'ailleurs une vieille connaissance à moi puisqu'il se trouvait à l'École militaire préparatoire d'Aix où je fis mon temps. Et mon affectation à sa compagnie, où il devait me tenir « à l'œil », n'était pas non plus un hasard, puisque nous ne nous y retrouvâmes que quatre, sur une promotion de quarante-cinq, et très bizarrement sélectionnés: un ouvrier de Pertuis

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d'origine républicaine espagnole, un Lozérien, professeur de cours complémentaire et anarchisant-progressiste en diable; un instituteur marseillais, ex-membre du P.C. et plus ou moins vidé pour « indiscipline» ; moi-même enfin. Ce « soviet» renforcé en fit voir de si belles aux « cadres » (comme on dit) qu'ils saisirent unanimement la première occasion de le décapiter en me vidant de la compagnie au mépris des dispositions de la police militaire (qui préfère fixer les abcès en évitant la contagion). Manque de pot! La 4e compagnie comme la 1re échoua finalement à Guentis où je me trouve depuis deux mois, et la situation actuelle présente à mon point de vue le double avantage de me permettre de voir tous les jours les membres du réseau primitif et d'en étendre l'influence à une autre compagnie. Bien entendu, cette vie de château (fort) qui est la nôtre n'est pas paradisiaque et je ne crois pas te l'avoir caché. Porter sur son dos 20 kg d'obus à travers les djébels caillouteux sur une distance de dix kilomètres par exemple, n'est pas un plaisir recherché, d'autant moins qu'il faut porter aussi son fusil (4 kg), sa cartouchière garnie et l'indispensable bidon. Notre dernière opération a duré onze jours. Elle a mis en œuvre 1 400 soldats et cinq escadrilles de « Mistral» à réaction. Résultat: le « bouclage» de cinquante fellaghas qui ont tenu en respect toute une journée notre gigantesque armada et ont déguerpi le soir venu à travers nos lignes en laissant sur le terrain dix malheureux cadavres et quelques stocks carbonisés. Il faut te dire que 68 bonshommes avaient quitté leurs positions pour aller chercher de l'eau à huit kilomètres de là, qu'une section au moins a carrément refusé d'aller au feu, que deux sergents de la compagnie sont promis à une cassation rapide et qu'il y a des menaces de tribunal militaire dans l'air. Voilà qui en dit long sur le moral respectif des rappelés et des résistants algériens, sur le coût et la rentabilité de cette guerre, etc. Pour nous, l'essentiel est de sauver notre peau et de revenir en France pour demander des comptes à quelques-uns (y compris aux votants de certains pouvoirs spéciaux). Énorme supériorité matérielle et prudence aidant, les pertes sont minimes: deux blessés dans cette opération par exemple (une dizaine

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d'avions par contre ont été touchés par les quatre mitrailleuses de 12 mm dont disposaient les fellaghas). Malgré les camps de concentration que tu invoques1 je n'ai pas vu le numéro d'Esprit en question), malgré le pédantisme de la Philosophie de la Révolution (mais il sera beaucoup pardonné aux autodidactes des pays colonisés) et la culture de colonel dont témoigne cet opuscule, je persiste dans ma nassérophilie (sans culte de la personnalité). Il faut beaucoup de mauvaise foi pour transformer en impérialisme le mot d'ordre de Bandoeng (<< Nations opprimées du monde entier, unissez-vous! ») qui est le leitmotiv de Nasser; et très peu d'esprit critique pour prendre au sérieux les «citations» tronquées que l'Express met en gros caractères. Il n'y a rien dans le ton de Nasser qu'indignation ou peine légitimes. Et si on parle de «coup de force », il faut d'abord évoquer le coup de force u.s. (refus brutal des crédits au moment précis où Nasser acceptait les conditions posées) avant de condamner la parade imprévue mais magistrale de la nation égyptienne. Aurais-tu préféré voir un petit pays de plus passer sous les fourches caudines de la diplomatie du dollar ou sous la « protection» des anciens disciples de Djougachvili? Crois-tu que c'est sans réticences et sans calculs impurs que Chepilov appuie aujourd'hui les aspirations des peuples arabes? Si Nasser tombe ou cède (ce que je ne crois pas), un milliard et demi d'êtres humains connaîtront la défaite, provisoirement bien sûr, mais c'est déjà trop; leur cause est juste, morale au plus haut degré, qui tend à la liberté, à la dignité et au mieux-être des deux tiers de l'humanité. Cette affaire de Suez, j'y vois le trébuchet de la gauche et du socialisme, le «réactif» révélateur des complexes droitiers de nos opportunismes de gauche.

1

Esprit avait publié dans son numéro de juillet-août 1956 un récit accablant sur la persécution policière en Égypte (note de l'éditeur).

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. Chéria, le 23 octobre

ChersAmis,
Je réponds avec bien du retard à vos sympathiques missives. La relève des postes, qui m'a conduit de Guentis à Chéri a, et quelques opérations récentes me serviront peut-être d'excuses. Chéri a est un village de 2000 habitants, mais très commerçant et assez animé, sis sur la lisière nord des monts Némentchas. La moitié de la rue principale a d'ailleurs été « marquée» par un ratissage printanier un tantinet brutal, suite d'un attentat, et n'offre guère aux regards que les orbites vides de ses maisonnettes dévastées. L'horloger du village, dont j'ai fait la connaissance au « Bar des Amis» (il y répare les montres sur un coin de table), a perdu plus d'un million dans l'affaire (deux cent cinquante montres, matériel.. .). Il avait fait le débarquement de Sicile et libéré Marseille. Vive la Pacification! ... Le petit monde de Chéria, dans la mesure où on arrive à le pénétrer, représente une sorte de microcosme de la colonisation française en Algérie. Il y a la mère Casse-B..., venue directement des « maisons» de Constantine et qui tient ici le seul bistrot européen; le « maire », vieux colon d'origine espagnole, chef cantonnier, pépiniériste, directeur de la S.I.P. (Société indigène de prévoyance), et j'en passe, « grand caouel » (grand salaud) dans son jeune âge, aujourd'hui réduit aux vols d'essence, de bétail et de matériel; le garde champêtre, qui a reçu dernièrement dans la fesse droite une balle de 22 long rifle pour avoir refusé de délivrer une carte d'identité sans bakchich (bien entendu, il n'a pas vu l'agresseur); le caïd pourri (responsable notamment d'une superbe station de lavage des moutons qui n'a jamais fonctionné, le puits chargé de l'alimenter s'étant révélé à sec et ayant dû être rempli, la veille de l'inauguration par Naegelen, par des corvées pharaoniques de fellahs porteurs d'outres); le capitaine de la S.A.S. (Section administrative spéciale), énergique et éclairé (il vient d'assurer une brillante rentrée scolaire, - cent cinquante inscriptions, - en menaçant de prison les parents récalcitrants) ; le lieutenant du G.M.P.R. (Groupe mobile de protection rurale), surnommé « le Go-

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rille» ; les deux instituteurs (l'un s'adonne à la musique, l'autre à la
boisson). ..

La population est entièrement acquise aux idées fellaghas, d'où les harcèlements nocturnes, attentats, réunions à peine clandestines, propos très libres et regards dépourvus d'aménité. Les trois quarts des soldats ne sortent pas du bordj ; les autres le font P.M. au poing et grenades dans les poches. Bref, la confiance règne. Comme les lignes téléphoniques et la route de Tébessa sont fréquemment coupées, les douars des alentours se voient frappés de lourdes amendes: 2 millions par-ci, 3 millions par-là. Et comme les malheureux n'ont pas d'argent pour payer, le G.M.P.R. saisit à tour de bras troupeaux et sacs de grains! Dernièrement, 1 500 moutons raflés; nous en avons mangé notre part. Autre calamité pour les populations pacifiées: les zones interdites qui couvrent des dizaines de milliers d'hectares et rompent le fragile équilibre pâturages-cheptel; déjà dramatique dans ce pays de steppes arides, le problème de l'alimentation du bétail devient insoluble (les rafles du G.M.P.R., il est vrai...) Côté opérations, l'inefficacité habituelle persiste (Dieu soit loué). La dernière démonstration, en direction du djébel Abiod et de l'oued Hallaïl (dont les grottes sont un des Q.G. fellaghas) se solde par le bilan suivant (je vous jure que je n'exagère pas) : 7 000 soldats engagés, un général (général Dulac, récemment promu), canons de 105, 75 sans recul, escadrilles de chasse; trois fellaghas tués, du matériel récupéré (deux carabines Statti, un fusil Mauser, une bombe d'avion de 250 kg, quelques bombes de fabrication locale), un G.M.C. emporté par les eaux d'un oued grossi, un sergent mis K.O. par la grêle. L'opération a duré huit jours. La bande fellagha signalée était de 700 hommes. Le temps épouvantable et le relief nous ont donné bien du mal. J'ai appris ce matin le dernier exploit du gang Lacoste, l'enlèvement mussolinien des dirigeants F.L.N. Les méthodes du banditisme appliquées à la politique internationale! Si j'ai bien compris, Mollet n'avait pas été mis au courant mais a couvert l'opération après

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un moment d'hésitation. J'ai passé ma journée à expliquer aux gars ce qu'est une victoire à la Pyrrhus et à leur rappeler la déportation du Sultan, la résidence surveillée de Bourguiba et l'assassinat de Ferhat Hached. N'empêche que le visage de la France a rarement été déformé par tant d'ignominie. Et les bonzes néo-staliniens qui ont voté les pouvoirs spéciaux de Lacoste et l'ont laissé mobiliser 200 000 hommes sous prétexte de maintenir l'unité d'action! Heureusement, le retour de Gomulka, la retraite de Rakosi, la bonne entente de Tito et des Chinois, la mauvaise humeur des Russes, l'évolution plus ou moins souterraine des P.C. occidentaux, tout laisse à penser que l'effacement du groupe Thorez n'est qu'une question de temps. La France sera d'ailleurs la dernière à tirer les conséquences des événements ! L'entêtement dogmatique et l'irréalisme vaniteux sont décidément des traits du tempérament national. Vous avez sans doute appris que mon retour est fixé début décembre. L'Express semble persuadé que les rappelés «demanderont des comptes ». Je m'avoue, sur ce plan, moins optimiste qu'il y a quelques mois. Ni très fiers d'eux-mêmes, ni très contents des autres, abrutis par sept mois de viande parachutée et de dysenterie chronique, obsédés par « la quille» et y ramenant toute 1'histoire contemporaine, pauvres bougres !... Et quel manque total d'éducation politique et morale! Quelle inculture effarante! Quel simplisme de jugement et de comportement! Ce paysan de Pélissane qui vole deux poules à de misérables fellahs lors d'un ratissage nocturne (j'ai vu la feuille d'impôt de l'un d'eux: revenu annuel: 2 000 francs; somme à payer: 70 francs), ce routier de l'Hérault qui emporte «comme souvenir» l'émouvant collier de pièces de monnaie d'une pauvre fille arrêtée à des fins obscures (et violée sur l'half-track, au retour, par un sergent rempilé des «cuirs »)... Il ne manquait plus que cela à la jeunesse française, la dégradation d'une guerre coloniale. X... me gêne beaucoup en me demandant ce que je voudrais recevoir. Je ne veux point abuser de sa gentillesse. Mais enfm, s'il insiste..., envoyez-moi donc ces Taxis de la Marne dont on parle tant. Je pourrai soigner mon complexe de décadence.

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Bien amicalement. P.-s. Je vous raconterai au retour mes démêlés avec la hiérarchie militaire. Après quinze jours passés en Afiique, j'ai été muté de la 1re compagnie à la 4e. Raison officieuse, lâchée par un officier au cours d'une prise de bec: « Souvenez-vous de la façon dont vous avez traversé Marseille. » Le voyage en G.M.C. de Carpiagne à la Joliette fut en effet assez bruyant. Et on n'attendait que l'occasion pour m'envoyer dans les paras coloniaux de Bigeard (régiment partiellement parachutiste, mais parfois disciplinaire). J'ai filé doux pendant six mois. Que faire? . Chéria, le 27 novembre

Chers amis, Je vous remercie mille fois pour les nouvelles d'Europe et les Taxis de la Marne que vous m'envoyez, soucieux que vous êtes du moral de l'armée ftançaise. Je me demande si Jean Dutourd, qui a de la verve mais peu de profondeur, s'est reconnu dans la politique musclée de Guy Mollet; et s'il est sensible au comique grandiose de cette expédition d'Égypte entreprise pour faire tomber Nasser et qui se termine par la retraite d'Eden. Moins comiques assurément les événements de Hongrie et autres lieux. Le «national» que le marxisme subordonne aux phénomènes de «classe» se venge cruellement ces jours-ci. Et aussi le politique, que, malgré toutes les interactions, nous (?) ne mettons pas sur le même plan que l'économique. Je vois dans la bouleversante conjoncture actuelle une nouvelle démonstration des insuffisances du marxisme par-delà la révélation continuée des monstruosités de la pratique stalinienne.

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2. La paix des Némentchas.

1957

Texte publié, grâce à Pierre Vidal-Naquet et à Jean-Marie Domenach, dans Esprit d'avril 1957. Repris dans Itinéraire (pp. 36-60). Au sommaire du même numéro, il y a Kateb Yacine (<< Nomades en France ») et Alexandre Bennigsen (<< Sultan Galiev, l'URSS et la révolution coloniale»).

Dans le courant de l'été 56, l'opinion publique française découvrit les tortures quotidiennement dispensées en Algérie. Pendant quatre ou cinq jours, elle s'intéressa aux «coups de téléphone» et aux hydrogonflages, aux tabassages et aux baignoires électrifiées, aux bains de soleil à 65° et à l'arrachage des ongles. C'était que les Européens, des militants communistes arrêtés alors en Oranie, venaient d'être victimes de quelques-uns de ces procédés. Du coup, l'opinion publique française, qui ne s'indigne qu'à bon escient, donna des signes d'émotion. Le Figaro même parla. On réclama une enquête. Les avocats fIrent des déclarations solennelles. Des certificats furent brandis par des mains doctes. Et Robert Lacoste (<< N'avouez jamais ») stigmatisa ceux qui voulaient salir l'honneur de la France. Si I'honneur de la France ne peut aller avec ces tortures, alors la France est un pays sans honneur. Un quarteron de Français à été torturé ignoblement en Oranie, et des centaines d'Algériens le sont partout chaque jour. Et l'habitude de torturer, sinon les méthodes de torture, ne date pas de l'été 56 ni même de novembre 1954. Elle date du moment où il y a eu en Algérie des indigènes et des forces de l'ordre, des bicots et des flics.

Mon camarade J.-M., Martiniquais sensible, maladif, et même un peu névrosé, nous expliqua un jour, dans un gourbi de Guentis, pourquoi il haïssait son père: son père était gendarme et l'avait été longtemps en Arnque du Nord. Les premiers souvenirs de M.l'évoquaient torturant des hommes, au fond de quelque arrière-cour chaude de

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gendarmerie algérienne. Le visage de son père, le malheureux garçon le voyait détaché sur un décor de lèvres tuméfiées, de nez sanglants et d'orbites violettes. Sa voix, ilIa distinguait mal dans les hurlements des suppliciés. De tels souvenirs marquent une vie. Les bons yeux douloureux de J.-M., ses complexes sentimentaux et son invincible mauvaise volonté de pacificateur malgré lui témoignaient de la dégradation que le tortionnaire s'inflige à lui-même et du dégoût qu'il inspire à ses propres enfants. J'ai souvent souhaité, là-bas, que notre génération fût une génération de J.-M. J'ai souvent souhaité que le spectacle affreux que nos aînés nous donnent d'une France tortionnaire nous inculquât enfin, par traumatisme, la fraternité oubliée, la liberté mal apprise, l'égalité bafouée. Serait-il possible que six mois de tortures vues, entendues, acceptées, voire exercées, serait-il possible que ces visions d'Afrique d'un jour nouveau n'alimentent pas les cauchemars de nos nuits de France? À Chéria, dans les postes du G.M.P.R. (Groupe mobile de protection rurale), un suspect, ligoté, couché dans la poussière, en plein midi, au soleil de juillet. Il est nu, enduit de confiture. Les mouches bourdonnent, jettent des éclairs verts et dorés, s'agitent voracement sur la chair offerte. Les yeux fous disent la souffrance. Le sous-officier européen en a marre: « S'il n'a pas parlé dans une heure, je vais chercher un essaim d'abeilles. » À Guentis, quatre gendarmes tiennent garnison avec nous. Ils occupent un gourbi de l'ancien hameau et y interrogent les suspects cueillis dans la montagne. Peu de temps après notre arrivée, un gendarme rend visite à l'électricien de la compagnie, lui demande deux morceaux de fil téléphonique. Le camarade propose de faire la réparation lui-même et, intrigué par le refus du gendarme, le suit, assiste à l'interrogatoire, revient horrifié. Le suspect est ligoté sur une table avec des chaînes, garnies de chiffons mouillés, auxquelles on fixe les électrodes. Un gendarme tourne la manivelle du téléphone de campa-

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