LA CENTRAFRIQUE ET BOKASSA 1965-1979

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Le 31 décembre 1965, le colonel Bokassa s'empare du pouvoir en Centrafrique, y instaure une dictature personnelle et élimine sauvagement tous ses opposants. Dénoncé par les médias occidentaux comme un massacreur d'enfants, il est renversé en 1979. Comment a-t-il pu rester aussi longtemps au pouvoir ? Pourquoi a-t-il eu des obsèques nationales ? Pourquoi fait-il maintenant officiellement partie des grands hommes de son pays ? Ces contradictions apparentes peuvent être comprises à travers l'étude des rapports de pouvoir et de sujétion en Centrafrique.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296427679
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La Centrafrique et Bokassa 1965 - 1979

Collection Études Africaines

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Emmanuel GERMAIN

La Centrafrique et Bokassa 1965 - 1979

Force et déclin d'un pouvoir personnel

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

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<Q L'Hannattan,

2000

ISBN: 2-7384-9994-5

INTRODUCTION

Le 4 décembre 1977, l'opinion publique française découvre avec stupeur que le chef d'Etat de la République Centrafricaine se fait couronner Empereur au cours d'une cérémonie anachronique, calquée sur celle du sacre de Napoléon 1er.La réalité ressemble à une farce tant les différents acteurs semblent déguisés et le luxe clinquant. Le cliché prête d'ailleurs plutôt à sourire lorsque les médias présentent Bokassa sur son trône doré avec ses lauriers et sa traîne d'hermine sans oublier son sceptre. La presse occidentale affirme pourtant que le 18 avril 1979, Bokassa participe persOlmellement à un massacre d'enfants lors de la répression par sa garde impériale de manifestations étudiantes. Le 21 septembre, il est renversé par une action militaire française, l'opération "Barracuda". Le nom de Bokassa évoque donc de prime abord des images cocasses voire grotesques d'une part, sanglantes et révoltantes d'autre part. Les journalistes en ont fait une sorte de pitre psychopathe. D'autres anecdotes moins connues viennent d'ailleurs agrémenter cette idée. Tout d'abord, il entre sur la scène politique centrafricaine par un putsch le 31 décembre 1965 à la suite duquel il s'attribue tous les pouvoirs. Plus tard, en 1972, il traite le secrétaire général des Nations Unies, Kurt Waldheim, de "maquereau, colon et impérialiste"l. On se souvient aussi des liens personnels qui unissaient le Président français Valéry Giscard d'Estaing à l'Empereur de
1 PieITe PEAN, Bokassa r, Paris, Alain Moreau, 1977, p. 80.

Centrafrique. Des diamants offerts par Bokassa à Giscard ont déclenché une polémique publique après la découverte des horreurs du régime centrafricain en 1979. Giscard aurait eu des liens d'amitié avec un tyran qu'il connaissait bien avant la mise à jour de ses excès et de ses atteintes aux Droits de l'Homme. Ces relations lui ont probablement coûté sa réélection à la Présidencc de la République Française en 1981. Les ouvrages à grand tirage, qui furent écrits sur le sujet, apportent de nombreuses précisions sur la vie du régime centrafricain et de son maître. Cependant, l'idée maîtresse est toujours la même, celle d'un Bokassa mégalomane et scandaleux, ayant maintenu son peuple en esclavage par la violence et la peur. Cette vision des événements et du régime de Bokassa suscite toutefois des interrogations. Tout d'abord, comment Bokassa a-t-il régné sans partage pendant 14 ans de 1965 à 1979 ? Cela n'a-t-il pas pu se faire sans un ccrtain sens politique ni une certaine relation d'acceptation du pouvoir en place par le peuple? D'autre part, comment le pouvoir fut-il réellement exercé? Quelle place y tenait la violence tant décriée? Et finalement comment est-il tombé? Didier Bigo écrit, s'interrogeant sur la nature de l'exercice du pouvoir par Bokassa: "La croyance solidement enracinée de trouver une réponse simple à cette question, en assimilant Bokassa à un malade mental, occulte la dimension politique du problème. Le courOlmement dans les oripeaux et les défroques napoléoniennes, ne peut être ramené à un délire mégalomaniaque où Bokassa n'est rien d'autre qu'un de ces empereurs de pacotille qui hantent les asiles d'aliénés"2. En effet, les systèmes politiques africains, regardés à travers les grilles de valeur de la société occidentale moderne, présentent de nombreux critères d'instabilité, d'inefficacité, de violence et de dépendance des pays industrialisés. Ils arrivent

2

Didier BIGO, "Approche pour une théorie du pouvoir persolUlel, un exemple privilégié: le Centrafrique" in Etudes polémologiques, 4èmetrimestre 1985, p. 68.

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toutefois à survivre, car ils ont leur rationalité de fonctio1ll1ement propre fondée sur des bases culturelles totalement étrangères à celles de l'occident moderne. Le régime de Bokassa est de ceux-là. Les rapports de pouvoir doivent y être lus au filtre des valeurs culturelles des Centrafricains eux-mêmes pour être approchés sans préjugés. La difficulté d'une telle analyse provient du fait qu'il est très difficile dans une réflexion aussi restreinte de saisir les niveaux de signification des différents groupes sociaux et leurs rapports avec le pouvoir. Toutefois, le discernement des structures fondamentales du pouvoir et de ses racines permet déjà d'esquisser des éléments de compréhension du phénomène Bokassa. Il montre la légitimité d'un système incarné par un homme original. L'analyse des faiblesses du régime et des remèdes qu'il y apporte permet d'aider à comprendre sa longévité dans le temps. De plus, l'analyse du rôle et du fonctionnement des mythes imprégnant profondément la conscience collective des Centrafricains ainsi que l'observation des relations extérieures du régime permettent de tenter d'expliquer les raisons de son déclin puis de sa chute brutale.

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CHRONOLOGIE
L De la colonisation XVIIIème siècle: au putsch de Bokassa.

A la fin de ce siècle, le commerce des esclaves

jusque-là cantonné aux pays côtiers, s'étend au Centrafrique. Les fleuves Congo et Oubangui servent de voies de communication et de

transport vers les comptoirs de la côte Ouest. . 26 juin 1889 : Fondation de Bangui. 1929-1931 : Guerre des houes, soulèvement général contre l'administration française derrière le sorcier Karinou. Répression militaire. 1940 : L'Oubangui-chari se joint à la France Libre. Félix Eboué devient gouverneur de L'Afrique Equatoriale Française (AEF). 1946 : Création de l'Union Française. Barthélémy Boganda est élu député de l'Oubangui-Chari. 1950 : Création du Mouvement d'Evolution Sociale de l'Afrique noire (MES AN) par Boganda.
1954 : Neuf Oubanguiens sont reçus au baccalauréat.

1er décembre 1958 : Proclamation de la République Centrafricaine 29 mars 1959 : Mort de Boganda dans un accident d'avion. Abel Goumba exerce la présidence par intérim. Juin 1960 : Création du Mouvement d'Evolution Démocratique d'Afrique Centrale (MEDAC) d'Abel Goumba avec des dissidents du MES AN.
13 août 1960 : Indépendance de la RCA, Dacko président.

23 décembre 1960: Dissolution du MEDAC et fin de l'opposition à Dacko, neutralisée par la force. 4 janvier 1964 : Election présidentielle à un seul candidat. Dacko est élu.
31 décembre 1965 : Putsch du Colonel Bokassa.

IL La république. 1966 : Lancement de l'Opération Bokassa destinée à engager le pays sur la voie de la modernisation. Programme économique ambitieux mais utopique.

4 et 8 janvier 1966 : Promulgation des aetes constitutionnels I et II donnant provisoirement les pleins pouvoirs au nouveau chef de l'Etat et abrogeant la constitution de 1964. 10 avril 1969 : Putsch raté du lieutenant-colonel BANZA, compagnon de la première heure de Bokassa. Exécution le 12 avril. 19 août 1970 : Réforme agraire après l'échec de l'Opération Bokassa. Abandon des provinces au seul profit de Bangui et de la Lobaye, territoire de l'ethnie Mbaka à laquelle appartient le chef de la Centrafrique. 22 février 1972 : Bokassa se fait promouvoir Président à vie par le MESAN.
15 mai 1974 : Bokassa se fait nommer Maréchal.

17 octobre 1976 : - Attentat raté de Fidèle Obrou, gendre de Bokassa. - Conversion de Bokassa à l'islam.

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III. L'empire. 4 décembre 1976 : - Reniement de l'islam - La république Centrafricaine devient un empire. Une nouvelle constitution voit le jour. 4 décembre 1977 : Couronnement de Bokassa rr, Empereur de Centrafrique. Cérémonie inspirée de celle du sacre de Napoléon rr. L'impératrice Catherine est aussi couronnée à cette occasion. Janvier 1979 : Emeutes de lycéens et d'étudiants à Bangui. Le pouvoir inaugure la répression systématique des opposants. Troubles intermittents jusqu'en avril. Avril 1979 : Nouvelles émeutes. Répression sanglante et massacre d'enfants par les soldats de Bokassa. Participation personnelle possible de Bokassa aux massacres. Avril à septembre: Réaction internationale très vive à l'encontre du régime de Bokassa. 20 septembre 1979 : Renversement du régime par une opération militaire française baptisée "barracuda". Mise en place de David Dacko pour assurer la constitution d'une nouvelle république.
IV. Après Bokassa.

19 décembre 1979 : Bokassa est condamné à mort par contumace. Il est réfugié en Côte d'Ivoire. Février-mars 1981 : Nouvelle constitution et élection de David Dacko à la présidence de la nouvelle république.

13

Septembre 1981 : Le général Kolingba chasse Dacko du pouvoir, suspend la constitution et met en place un comité militaire de redressement national (CMRN). Mars 1982 : Tentative de putsch de partisans d'Ange Patassé, ancien ministre de Bokassa. Octobre 1986 : Bokassa déjoue sa surveillance en France et réussit à débarquer à Bangui par avion. Il est mis en prison. 26 novembre 1986 - 12 juin 1987 : Procès et condamnation à mort de Bokassa. 29 février 1988 : Bokassa est gracié par décret du président Kolingba. Il est interné au camp Deroux dans une petite cellule. 1er septembre 1993 : Bokassa est libéré par Kolingba juste avant
les élections présidentielles pour déstabiliser Patassé, ancien ministre du dictateur déchu. son concurrent Ange

Octobre 1993 : Patassé est cependant élu président de la République. Bokassa s'installe en résidence surveillée à la villa "Nasser" dans Bangui. Patassé reconstitue la Garde Présidentielle (GP) avec des membres de son ethnie (Mbaya). Les Yakoma de la GP de Kolingba sont mutés dans l'armée.
Mai 1996 : Crise politique et mutinerie de l'armée à cause d'arriérés de solde (en particulier des anciens de la GP de Kolingba). Crise majeure et intervention de l'armée française pour protéger ses ressortissants et rétablir le calme. Bokassa se propose en médiateur.

3 novembre 1996 : Décès de Bokassa des suites d'une crise cardiaque. Funérailles nationales et hommages officiels du gouvernement et de l'assemblée nationale.

I. STRUCTURES BOKASSA

ET LEGITIMITE

DU POUVOIR DE

A. LA PERCEPTION

DU POUVOIR EN CENTRAFRIQUE.

Comment le pouvoir est-il ressenti? Comment ses excès sont-ils reçus et interprétés par la population? Quel est le rapport entre le pouvoir et l'obéissance? Les réponses à ces questions trouvent leurs fondements dans l'analyse des lignes historiques de tension sociale et dans la constatation de la double allégeance de la population, à la tradition d'une part et au colonisateur ou à ses successeurs d'autre part.

A.I. La fracture de la colonisation. Avant toute approche de la société centrafricaine moderne et de ses contradictions, il semble indispensable de rechercher ses différentes figures dans l'espace centrafricain précolonial pour apprécier la fracture qu'a constituée l'arrivée des valeurs et des modes de production occidentaux dans le pays, puis celle, multiple, qui en découle avec l'apparition d'une nouvelle stratification sociale entrelacée avec l'ancienne toujours partiellement présente aujourd'hui.

A.1.1. Mode d'exercice du pouvoir dans la société précoloniale.

A.l.l.a.

Une société lignagère.

Alphonse BLAGUE3 distingue les différents types de sociétés traditionnelles précoloniales centrafricaines par leurs deux modes de production: "lignager" ou "aristocratico-tributaire"4. Le deuxième, caractérisé par le cas de l'Etat senoussien, correspond à une organisation socio-politique fortement centralisée à vocation de conquête militaire au service d'un sultan. De 1890 à 1891, l'Etat senoussien s'étend, à cette époque, au nord du pays dans toute la région de NDELE, il est un vecteur de la pénétration musulmane en Afrique centrale avec un ensemble de traditions d'intégration à l'islam. Il a d'autre part une dimension esclavagiste dont il tire parti commercialement. Cependant les animistes restent pour la plupart réfractaires à cette domination. Les colonisateurs les dégageront de cette tutelle et ce mode de production disparaîtra en même temps que l'esclavage. Le mode de production lignager, plus ancien, et qui s'était trouvé confronté à l'émergence des tribus5 de type senoussien, subsistera. C'est celui-ci qui constitue la trame de la société dans les deux tiers sud du pays avant le bouleversement colonial.

3. Alphonse BLAGUE, proviseur du lycée Boganda de Bangui, opposant à Bokassa, fut aITêté lors des événements de 1979. 4Alphonse BLAGUE, Identité et démocratie dans les pays du tiers-monde: le cas de la Centrafrique, Thèse, p.136. 5Tribu : Unité la plus grande composée de groupes plus petits tels que le clan. Organisée généalogiquement selon le système de parenté, sous l'autorité d'un chef. Les membres parlent généralement la même langue. (Madeleine GRAWITZ, Lexique des sciences sociales, 6èmeédition, Dalloz, Paris, 1994). 16

On a beaucoup insisté autrefois sur le morcellement ethnique de la population centrafricaine, en faisant état du nombre élevé de tribus et de sous-tribus fonnées au cours des migrations précoloniales. En simplifiant beaucoup, on peut néanmoins distinguer dans la population centrafricaine (2.450.000 habitants en 1989) trois grands regroupements parlant chacun un nombre restreint de langues vernaculaires: Les populations de la savane, celles du fleuve et celles de la forêt. Les populations de la savane sont constituées de cinq grandes ethnies6 : les Baya? (684.000), les banda8 (573.000), les Sara9 (196.000), les Mandja (182.000), les Mboum (181.000). Les populations du fleuve comprennent les ethnies dites oubanguiennes (Yakoma, Banziri, Sango, Bouraka) qui comptent 40.000 personnes. Les Mbaka (128.000, ethnie de Bokassa), les Nzakara (37.000), les Zande (7.000) et les pygmées (15.000) fonnent les populations de la forêtlO Bien que différentes, elles possèdent des traits communs qui pennettent de caractériser leur société comme "lignagère ou segmentaire, acéphale ou non étatique, où les fonctions et les institutions politiques sont peu différenciées" 11.
Les lignages sont fondés sur les hommes qui se situent dans le même cadre généalogique et se relient "unilinéairement" à une unique souche commune.
6Ethnie : GToupement naturel caractérisé par des traits communs somatiques, linguistiques ou culturels et le sentiment d'appartenance de ses membres. (Madeleine GRAWITZ, Lexique des sciences sociales, 6ème édition, Dalloz, Paris, 1994). 7G. GOSSELIN, Travail et changement social en pays gbaya, thèse, Paris, Sorbonne, 1964. 8Eric de DAMPIERRE, Un ancien royaume banda du Haut-Oubangui, Plon, Paris, 1960. 9J. P. MAGNANT, Terre et pouvoir dans les populations dites sara au sud du Tchad, thèse, 1983, Paris I. lÛJ)ans les différentes sources écrites, l'orthographe des noms d'ethnies, de tradition essentiellement orale, est phonétique et varie en fonction des auteurs. On lit ainsi: Mbaka, Ngbaka ou Ngbeka ; M'baya, Ngbaya ou Ngbeya, etc. llGeorges BALANDIER, Anthropologie politique, Quadrige/puf, Paris, 1991, p. 60. 17

Didier BIGO les qualifie de "patrilinéaires à résidence patrilocale"12. Selon le nombre des générations en cause (la profondeur généalogique), leur extension varie, de même que le nombre des éléments (segments) qui la composent. Du point de vue structurel ces groupes lignagers sont alors dits segmentaires. Du point de vue fonctionnel ils détiennent des symboles communs à tous leurs membres, prescrivent des pratiques distinctives et s'opposent les uns aux autres. Leur rôle politique est plus détenniné à partir de leurs relations mutuelles qu'à partir des rapports internes qui les constituent. "Ces patrilignages constituent véritablement le squelette de la structure sociale"13. Sur le plan économique, la production est fondée essentiellement sur l'agriculture, la chasse, la pêche et la cueillette réparties à des degrés divers selon le groupe ethnique. La division du travail attribue à tous des activités spécifiques: l'abattage des arbres, le dessouchage et la guerre reviennent aux hommes; les cultures et les travaux domestiques aux femmes. Un système de pouvoir politique non centralisé organise l'ensemble de la vie sociale. Sur le plan juridico-politique, l'autorité et le pouvoir reviennent de droit au chef de lignage. En tant que représentant par excellence des ancêtres, il tire d'eux son autorité. Il est assisté d'un conseil des anciens, organe structuré par les aînés de la communauté villageoise lignagère. Le chef a juridiction sur l'ensemble du village et arbitre les litiges qui surviennent au sein de la communauté. Il décide par ailleurs, avec l'accord du conseil des anciens, des alliances avec d'autres lignages. L'unité géographique qu'est le lignage-village est bâtie selon les préceptes laissés par les ancêtres. Le territoire ainsi occupé est propriété inaliénable de la communauté. Le dépositaire en est le chef de lignage qui distribue les parcelles aux différentes familles. Le territoire revêt une telle importance que tout ressortissant d'une autre ethnie s'y hasardant est en général appréhendé.
12DidierBIoo, Pouvoir et obéissance en Centrafrique, Karthala, 1988, p. 16. 13GeorgesBALANDIER, Le pouvoir sur scènes, Balland, 1980, p. 39. 18

Les différends de ce genre donnent parfois lieu à de véritables guerres inter-ethniques. Il existe à l'époque précoloniale une réelle conscience, qui se retrouve en partie de nos jours, d'appartenir à une nation-ethnie. La différentiation sociale y est faible, la solidarité lignagère, c1aniquel4 et ethnique est l'élément fondamental du modèle d'identification et de comportement social. Les alliances matrimoniales et les pactes de sang viennent renforcer cette solidarité et sont les principaux vecteurs de la cohésion sociale globale. Les liens de parenté constituent une donnée primordiale de l'exercice de la souveraineté. Chacun est tenu d'exercer sa mémoire généalogique, domaine où les aînés excellent pour se différencier de leurs cadets et protéger leur pouvoir. La parenté fournit au politique un modèle et un langage. Dans la reproduction sociale de la tribu, femmes et lignages se confondent pour assurer un seul et même destin: la perpétuation du sang des ancêtres. C'est, ainsi donc, ce sang, à l'œuvre dans toutes les relations, qui fonde la vie communautaire. La vision du monde créée par les différents groupes ethniques, à travers les contes, les proverbes et les devinettes constitue la base idéologique de l'identité. De fait à travers les mythes d'origine, tous les membres du lignage, du clan et du groupe ethnique descendent d'un même ancêtre, réel ou mythique. Dans la majorité des tribus, il existe un Dieu unique, présentant toujours les mêmes caractéristiques, qui coexiste avec une multitude de génies. Les différentes ethnies vivent leur identité territoriale, sociale et culturelle grâce à tous ces éléments qui leur permettent

14Clan : Unité sociologique désignant un ensemble d'individus descendant d'un ancêtre commun.

consanguins

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de se situer les unes par rapport aux autres. Dans tous ces cas les modes de conciliation des différends, les types d'affrontement et de conflit, les systèmes d'alliance et l'organisation territoriale sont en corrélation avec l'agencement général des segments lignagers et des lignages. "Le niveau généalogique où se trouve l'ancêtre de référence détermine l'envergure du groupe lignager. Les segments homologues, issus d'une même souche s'opposent entre eux mais se trouvent associés au niveau supérieur qui est lui-même en opposition avec ses homologues"15. De là découle toute une dynamique lignagère où chaque chef de segment cherchera à se réclamer d'un ancêtre le plus prestigieux possible au risque de mentir pour renforcer sa position. Une procédure éprouvée consiste à se créer un entourage de parents et de dépendants, puis à provoquer une sécession qui est défmitivement reconnue lorsque le groupe séparé reçoit un nom distinctif. Il s'agit d'une véritable entreprise politique. Les mentalités centrafricaines contemporaines de la période bokassienne étaient encore pleinement réceptives à ce genre de pratiques. Au sein même des lignages d'autres facteurs d'ordre religieux ou économiques peuvent créer des incidences politiques. La position économique apporte en effet un surplus d'influence, par exemple avec la possession d'un lieu de marché. D'autre part, des pouvoirs magiques sont conférés à certaines personnes, souvent des femmes, et des pouvoirs de puissance guerrière attribuent d'office, mais toujours sous le contrôle du conseil des anciens, une autorité incontestable en période de conflit. Les sources de tension inter-segments sont les plus importantes mais l'éducation des jeunes et l'organisation par classes d'âge créent, au sein même des unités villageoises correspondantes, une stratification sociale horizontale qui développe des solidarités contrebalançant les effets de la hiérarchisation lignagère. La
15Georges BALANDIER défmit ainsi le concept "d'articulation par oppositions solidarités alternées", Op. cit. : Anthropologie politique, p. 63. et

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position du lignage, en l'absence d'Etae6 dans la société centrafricaine précoloniale, n'en reste pas moins dominante et déterminante des positions individuelles dans la hiérarchie sociale. Elle se trouve en outre "harmonieusement équilibrée"!7 à des degrés divers, selon les ethnies et sous-ethnies. L'équilibre est dynamique par le jeu des échanges et des oppositions permanentes. La répartition des fonctions sociales au sein des structures villageoises et claniques indépendantes peut en fournir l'illustration.

A.l.l.b. L'équilibre socio-politique des structures claniques. Les
contre-pouvoirs.

Tout d'abord, la prédominance masculine sur les femmes et sur les enfants est incontestable. Partout, le chef de famille a autorité sur l'ensemble de la famille, au sens large; il prend les principales décisions, même si, selon les groupes ethniques, son pouvoir est contrebalancé soit directement par les femmes soit par l'oncle maternel ou l'ancien de la famille. Ces trois éléments sont en général toujours présents à des degrés divers suivant les ethnies. "C'est à travers la sorcellerie que la femme garde certains pouvoirs qui la font craindre de tous lcs hommcs. Ainsi, le mari doit donncr à sa première femme ses véritables secrets (fétichcs ) et ne ricn lui cachcr de sa pcrsonnalité, ce qui le rend particulièrcment susceptible d' attaquc de sorcelleric si sa fcmme est indiscrète ou si elle veut les utiliser. La femme est à la fois dans une position d'infériorité, mais elle est en même temps respectée, car elle détient le pouvoir dc donner la vie par la maternité et celui de la retirer par

16Ausens d'Etat moderne de type rationnel. 17Entretien avec un chef de village. L'auteur a pu s'entretenir, au sujet des modes d'organisation sociale traditionnelle, avec 21 chefs de village et responsables régionaux en Lobaye et au nord de Bangui. 21

la sorcellerie. Ainsi, jamais le pouvoir du chef de famille ne peut se hisser dans une situation d'invulnérabilité"18. Au niveau du village et du clan, l'organisation duale du pouvoir permet d'éviter les excès d'autorité. En effet les sociétés précoloniales centrafricaines ne connaissent pas un seul chef mais deux: Le chef de paix et le chef de guerre. Le chef de paix a des activités rituelles19dans lesquelles il est secondé par un ou plusieurs chefs religieux, mais il a surtout des activités plus profanes en tant que faiseur de paix. Dans cette seconde attribution qui caractérise véritablement son rôle, on lui demande d'être habile à apaiser les querelles20 et d'être bon et généreux21.Il est associé à la quiétude, à la paix, à la vie villageoise, aux bonnes récoltes, au sacré bénéfique, à la vie quotidienne, au profit de la collectivité, au bon usage de la parole. Mais le chef de paix n'a pas de pouvoir coercitif, la société se méfie de lui et circonscrit très exactement ses attributions. Elle prend même un luxe de précautions en rappelant à travers les mythes, que celui qui use de la parole pour tromper la communauté échoue toujours, que ses qualités oratoires ne doivent servir qu'à l'intérêt du groupe. Tout est fait pour que le chef de paix, différent des membres de la communauté, ne puisse user de cette différence pour imposer sa loi.

18Didier BIGO, Forme d'exercice du pouvoir et obéissance au Centrafrique (1966-1979) : Eléments pour une théorie du pouvoir personnel. Thèse, 1985, Paris I, p. 44. l~e chef de paix préside aux rituels des semailles et aux sacrifices propitiatoires pour la chasse ou lors des calamités naturelles. 2<ie chef de paix est amené à être un des médiateurs possibles dans les conflits entre lignages. 21Lechef de paix doit donner autant qu'il possède. 22

A côté du pouvoir du chef de paix, il existe d'autres pouvoirs qui, eux, sont directement coercitifs: ceux du chef de guerre. Le chef de guerre n'exerce pas un pouvoir permanent, il intervient uniquement à certains moments, mais lorsqu'il entre en action, l'obéissance la plus totale est réclamée. Il est par conséquent à la fois objet d'admiration et de méfiance, car il représente la négation des valeurs de la vie quotidienne. Il est associé aux situations exceptionnelles, au tumulte, à la mort, à la vengeance, à la forêt, au nocturne, à tout ce qui est étranger, au sacré maléfique. Le chef de guerre n'est pas le seul à détenir un pouvoir coercitif. Les attaques extérieures peuvent provenir non de groupes ennemis, mais de forces maléfiques envoyées par des sorciers étrangers. Chaque clan, pour y répondre, aura ses propres sorciers et anti-sorciers. Ceux-ci se réuniront dans des sociétés secrètes. Chez les Mbaka (ethnie de Bokassa), il existe différents types de sociétés secrètes. Tout d'abord les sociétés secrètes de femmes: les femmes les plus âgées du clan et possédant des qualités particulières ou héréditaires, se réunissent et ont des activités magiques que les hommes ne doivent pas connaître. Si, par hasard, ils venaient à surprendre les secrets des femmes, ils seraient atteints d'une maladie où un esprit pénétrerait leur personnalité et les mangerait de l'intérieur. Cette croyance dans le pouvoir de ces femmes qui peuvent donner la mort, tempère beaucoup les tensions entre le mari et la femme, car celui-ci ne peut jamais savoir quels sont les pouvoirs de sa femme. De plus, on demandera des protections particulières à ces femmes pour aller dans la brousse, car elles peuvent garantir le succès de la chasse. Il existe aussi une autre forme de société secrète: celle des guerriers initiés à un culte particulier. Les hommes-panthères en sont un exemple. Chaque ethnie a aussi ses propres rites initiatiques permettant, à la suite d'une formation et d'épreuves variées, d'intégrer par classes d'âge les adolescents à la société. C'est par l'intermédiaire de ces sociétés secrètes que se règlent, dans la violence, les antagonismes non apaisés par le chef de paix. Ce sont elles qui assurent l'existence de rapports de 23

pouvoir coercitif permanents, qui expriment les luttes intestines, même si tout doit être considéré comme étranger et extérieur à la société. Contre-pouvoir très efficace, ces sociétés secrètes veillent aussi à ee que les mandats des chefs de guerre soient strictement limités aux périodes de troubles en leur opposant leur propre pouvoir. Elles sont des soutiens aux chefs de guerre dans leur lutte contre l'extérieur mais les surveillent pour s'y opposer en cas d'excès. L'intervention violente de ces forees d'équilibre n'intervient cependant qu'en cas de crise grave. Le principal et premier instrument d'expression de ces contre-pouvoirs est la palabre, qui permet de réguler, par la confrontation des opinions, les différentes tensions avant qu'elles ne dégénèrent en affrontements directs et violents. La palabre est un rituel verbal propre à dédramatiser le quotidien en cas de crise.22

A.l.l.c.

La palabre:

uneforme

de démocratie.

Dans chaque petit village ou petite unité de population, la discussion est possible à cause du faible nombre de participants et les problèmes se règlent par la palabre. Chacun défend son idée et cherche à évoquer tous les aspects vrais du problème en reconnaissant les points forts de l'adversaire. La direction des affaires appartient donc dans ce cas au peuple qui peut toujours participer aux palabres. Dès que la taille réduite du village, où tous se connaissent, est dépassée, le conseil des anciens intervient en tant qu'intermédiaire. Cette représentativité de tous par les anciens s'apparente un peu à une gérontocratie mais le mécanisme de la palabre, sousjacent, permet quand même au peuple d'orienter les débats.

22Claude RIVIERE, "Rites de la démocratie et de l'autocratie en Afrique" in Cultures et développement, Vol. XVII-3, ] 985, p. 453. 24

Dans cette civilisation d'oralité, les mots ont une très grande importance. Ils font la grandeur de I'homme et exercent sur les choses sociales un pouvoir de changement et de création. Les silencieux n'encourent aucun reproche mais le parleur se responsabilise car il s'engage. Ses mots remettent en cause l'ordre social; le débat est ouvert, contradictoire et public sur tous les problèmes juridiques, politiques et familiaux engageant la collectivité. Il permet la réduction d'un conflit par le langage. Les occasions de palabre sont nombreuses et révèlent une vie sociale riche et animée. Elles touchent des sujets aussi variés que les échanges matrimoniaux et les dots, les transactions foncières, les accusations d'adultère, les répudiations ou autres conflits familiaux, les accusations de sorcellerie, les vols, mensonges, atteintes à I'honneur, mais aussi la libération des rancœurs et le pardon de tous les griefs accumulés pendant l'année. La palabre restaure l'ordre social de par la tradition. Le style des plaidoiries et les protocoles des interventions réglementent celle-ci et la codifie de manière théâtrale. Les sentiments et les passions s'évacuent à travers cette théâtralisation qui constitue une sorte de rituel expiatoire. La palabre est donc un phénomène politique. Les discussions dépassent souvent les enjeux initiaux et mettent en cause les clans et les lignages. De plus, les décisions valorisent le chef, son statut de faiseur de paix et permettent de contribuer à une meilleure intégration du pouvoir. Cette fonction légitimatrice de la palabre restaure l'harmonie perdue sans pour autant exclure les coupables. En effet, son but est la recherche d'un point d'entente. Les différentes parties y arrivent progressivement au fil des concessions respectives, parfois au bout de plusieurs douzaines d'heures. Tout est basé sur le langage et les émotions, il n'y a pas d'accusé direct mis au ban du village ou de la communauté durant les débats même si des sanctions peuvent finalement être prises. En revanche, l'absent à la palabre peut être exclu de la communauté pour avoir refusé la conciliation.

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L'unité du groupe est ainsi protégée en même temps qu'est maintenue l'autorité du chef et entérinée la hiérarchie. La colonisation ne changera pas réellement cette organisation du politique précolonial. C'est même l'élément qui résistera le mieux à l'acculturation, car il se réfugiera dans les mythes et dans les structures des sociétés secrètes. Cependant l'équilibre sera rompu avec l'apparition des modes de production et des contraintes imposés par une administration centralisatrice et étatique.

A.1.2. Le bouleversement de la colonisation et la rupture l'équilibre traditionnel.

de

De 1820 à 1870, une série d'explorations menées par des chercheurs allemands, anglais et français, permet la découverte du futur territoire centrafricain mais ne donne lieu à aucune prise de possession. Le départ de la course vers l'intérieur est donné par deux européens passionnés: Léopold n23 et Brazza24. Stanley qui avait découvert le fleuve Congo encore inconnu des européens, se mit au service du roi des belges dont l'ambition était de former un grand Etat noir unifié. Brazza atteint lui le Congo par l'Ogoué et négocie sans instructions de la France un traité avec un représentant du pool.

23Roi des belges (1865-1909). Léopold II (1835- I909) eut une action détenninante dans la politique coloniale de l'Europe. II fonda l'Association internationale africaine, chargea Stanley d'explorer le Congo et y créa un Etat indépendant. 24Pierre SAVORGNAN de BRAZZA( 1852-1905). Explorateur et colonisateur français d'origine italienne. Il fit ses études à l'école navale et obtint la nationalité française en 1874. A partir de 1875 il entreprit plusieurs expéditions au cours desquels il explora le cours de l'Ogoué et parvint jusqu'au Congo qu'il fit placer sous protectorat français( 1879-1882) .Son sens de l'égalité entre les hommes lui gagna l'estime des populations. De 1887 à 1897, il fut commissaire général au Congo français. 26

En 1882, la France et la Belgique se partagent le bassin du Congo. Ce fleuve devient une frontière. La conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885) définit le partage des influences. Puis, la conquête reprend, mettant en compétition anglais, allemands, français et belges pour la vaste région comprise entre Niger, Tchad, Nil et Congo. Brazza et Léopold se livrent alors à une course de vitesse pour le contrôle du bassin de l'Oubangui. Brazza gagne. Dans les années 1889-1891, un large mouvement d'opinion se dessine en France en faveur des entreprises coloniales. Le "comité pour l'Afrique française", créé en 1890 à l'initiative d'un journaliste Harry Alis, a pour but d'aider à la reconnaissance des régions ouvertes par notre installation au Congo. Trois voies de pénétration s'offrent alors en partant du fleuve: - celle du Nord~Ouest par la vallée de la Sangha. - celle du Nord-Est par l'Oubangui en dircction du Nil. - celle du Nord en direction du Tchad. Elles déboucheront sur l'occupation progressive du territoire de la RCA actuelle et sur la mise en place d'une administration coloniale (1912-1946). Le bilan en sera lourd pour l'ancien équilibre traditionnel. L'émancipation qui suivra, prélude à l'indépendance, ne fera qu'aggraver la fracture sociale ainsi créée.

A.l.2.a.

Conquête et mise en place de l'administration

coloniale.

La conquête:

Perturbée par la politique d'octroi massif de concessions et la dépendance du Tchad, cette phase de l'histoire centrafricaine sera marquée par des révoltes et la nécessité d'une énergique intervention militaire française qui conduira à la chute des sultans esclavagistes hostiles à la présence coloniale. Mais avant même l'achèvement de la pénétration, de fortes mesures administratives et économiques sont prises. 27

Les décrets "Guylain" (1898), considèrent le sol centrafricain comme français et en confient l'exploitation à vingtsepe5 grandes sociétés "concessionnaires" qui se partagent d'immenses territoires. La plupart d'entre elles sont mal financées et leurs dirigeants ignorent tout de la Centrafrique. Espérant bénéficier des taxes prévues par les décrets de concession, le gouvernement leur concède des droits quasi régaliens et d'immenses surfaces à exploiter. En effet tous les produits naturels de la concession appartiennent de droit au concessionnaire. Les récolteurs ne sont rétribués qu'en marchandise de traite sur la base d'un temps forfaitaire établi pour chaque cueillette. Les agents des sociétés, sont souvent des aventuriers de toutes nationalités, véritables hommes de main des concessionnaires. Ils sont chargés de faire fonctionner le système ainsi mis en place. Ils regroupent en général les récolteurs dans des camps déplacés au fur et à mesure de l'épuisement des lianes de caoutchouc des peuplements. Le transport conduit au recrutement de milliers de porteurs ou de piroguiers exploités physiquement pour une rémunération dérisoire. Les exactions se multiplient. Le 13janvier 1898, Brazza est mis à la retraite d'office. Il avait prévu et dénoncé cette situation qui rappelait les malheurs de la traite tout juste disparue de la région. L'exploitation intensive du caoutchouc, aussi bien en savane qu'en forêt, provoque la destruction de l'agriculture ancienne, fondée sur une grande variété de produits vivriers. L'équilibre des villages et les partages de tâches sont complètement remis en question et une certaine dépendance économique se crée puisque la plupart des communautés, fournissant de la main d'œuvre aux concessionnaires, ne sont plus autonomes sur le plan alimentaire. La création du Tchad bouleverse aussi l'organisation de l'Oubangui-chari qui devient une zone de transit de biens.

25Cr.PieITe KALCK, "La république centrafricaine" in Encyclopédie politique et constitutionnelle, série Afrique, Institut international d'administration publique, Editions Berger-Levrault, p. 19. 28

Des milliers de porteurs, en particulier d'ethnie mandja, sont réquisitionnés pour permettre le passage de ce flux de ravitaiUement vers le nord. Pour empêcher les révoltes ou les désertions, les femmes et les enfants sont retenus dans des camps comme otages. La situation de ces populations est encore aggravée par la perception d'un impôt de capitation, perçu en nature. De nombreux clans numériquement et économiquement affaiblis perdent alors de leur vitalité. Des régions entières se dépeuplent ainsi, en générant des mouvements de révolte. En 1903, des tribus se soulèvent préférant la mort au partage en même temps que les exactions de certains agents de sociétés concessionnaires se multiplient. Les régions de Haute-Sangha et de Lobaye (région de Bokassa) sont particulièrement touchées. En 1905, la situation a tellement dégénérée que Brazza est rappelé en activité pour une mission d'inspection. Il dénonce avec objectivité les excès et contribue ainsi à la mise en place d'un contrôle administratif des compagnies qui avaient reçu des privilèges exorbitants. Le débat de février 1906 au parlement met en évidence les lourdes erreurs commises par les sociétés concessiOlli1aires ainsi que le manque de moyens de l'administration de terrain. La suppression des concessions n'est pourtant pas décidée et la poursuite des abus déclenche un soulèvement général des populations centrafricaines. Les troupes coloniales doivent reconquérir tout le pays, village par village. Cette conquête permet finalement la réalisation de grandes entités administratives mais en 1912 le contrôle de l'ensemble du pays reste imparfait en dehors des grands axes de pénétration. L'arrivée des européens et l'installation de leur système ont constitué, durant cette période, un puissant facteur de désorganisation des structures anciennes même si les révoltes attestent de la volonté des Oubanguiens de conserver leurs traditions sociales. Les chefs nommés par l'administration, pour le ramassage des impôts ou pour faciliter les réquisitions, se distinguent d'ailleurs très vite des vrais responsables entrés en clandestinité.

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C'est une société affranchie des traditions que l'autorité coloniale va mettre en place grâce à ses postes, ses écoles, ses missions et ses boutiques.
La mise en place de l'administration.

Jalonnant l'extension militaire française, l'administration s'implante progressivement. La chute des sultans senoussiens et des chefs de guerre esclavagistes permet un maillage du territoire avec des postes administratifs. En1896, la France est déjà bien installée en Oubangui. Un décret du 13 juillet 1894 crée le territoire de l'Oubangui. En 1897, les territoires de l'ouest-Oubangui (à l'exception de la Lobaye et de la Haute-Sangha, rattachées au Moyen-Congo) sont réunis pour constituer l'Oubangui-chari. La capitale en sera finalement Bangui dont le développement commercial a déjà commencé grâce au fleuve. L'Afrique Equatoriale Française (AEF) est créée le 15 janvier 1910 avec le Tchad, l'Oubangui-chari, le Gabon et le Moyen-Congo. La chute des senoussiens permet les contacts avec les banda. Dans les pays Nzakara et Zande26, les sultans dont les armées n'existent plus ne disposent plus de la force de coercition nécessaire à l'exercice du commerce d'esclaves. Dépouillés au profit des compagnies de leur monopole, de celui de l'ivoire et des marchandises importées, ils perdent très vite toute autorité et leur système s'éteint avec eux. De 1912 à 1946, la colonie oubanguienne est mise en valeur par la France bien que cet effort soit retardé, d'une part par les deux guerres mondiales et d'autre part par la priorité donnée aux territoires de l'Afrique occidentale et de Madagascar, plus riches démographiquement et économiquement. En 1914-1918, les tirailleurs Oubanguiens et tchadiens, improprement appelés "tirailleurs sénégalais", s'illustrent sur le front européen.

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On trouve aussi l'orthographe

de Zandé.

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