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La citoyenneté sociale des femmes au Brésil

190 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296321960
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La citoyenneté sociale des femmes au Brésil
Action collective, reproduction, informalité et domesticité

CELA-IS/1996
44, avo Jeanne / CP 124 105O Bl11xelles / Belgique Tél.:02/65O.34.27 - Fax.:02/65O.35.21

Edité avec le soutien de l'UNESCO Co-édition CELA-IS / L'Harmattan ISBN 2-7384-4418-0

La citoyenneté sociale des femmes au Brésil
Action collective, reproduction, informalité et domesticité
Contributions de

Rosario Aguirre, Mostafa Amin, Danielle Ardaillon, Lourdes Bandeira, Alain Carrier, Angela Filgueiras Jorge, Christiane Girard, Bérengère Marques-Pereira, Alice Rangel de Paiva Abreu, Deis Siqueira et Bila Sorj
Textes rassemblés par

Bérengère Marques-Pereira Alain Carrier
Traductions

Alain Carrier
Edition
CELA-IS Université Libre de Bruxelles
L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

- FRANCE

Vient de paraître

La citoyenneté

sociale en Amérique

latine

Coord.: Bérengère Marques-Pereira CELA-IS et L'Harmattan, Paris,

et Ban Bizberg 1995, 279 pages.

Aujourd'hui, l'ensemble du discours politique latino-américain parle le langage de la citoyenneté. Le thème fait assurément partie de l'agenda politique, en cette période de démocratisation qui est aussi celle des ajustements structurels et de l'ouverture des marchés. Les conséquences sociales de ces phénomènes et leur prise en considération paraissent donner sens à la citoyenneté politique. En effet, la citoyenneté sociale semble devoir être satisfaite pour que la citoyenneté politique soit perçue comme une réalité effective, même si les politiques publiques viennent infirmer cela. L'hypothèse de départ de cet ouvrage est que les moments de recomposition des rapports de forces économiques, sociaux, politiques et culturels brisent les compromis dont dépendaient les modèles antérieurs de citoyenneté. Les débats autour de la citoyenneté deviennent un élément majeur de la politique. En effet, les mouvements sociaux, les partis politiques et les groupes luttent et négocient pour voir inscrite dans cet agenda politique leur propre définition de la citoyenneté et pour l'institutionnaliser dans diverses politiques publiques. A cet égard, ce sont donc également les questions de l'inclusion et de l'exclusion qui sont en jeu.

Trois axes majeurs de réflexion vont dès lors être abordés dans cet
ouvrage. Le premier porte sur les dimensions de la citoyenneté, le second traite des acteurs traditionnels et des organisations collectives impliqués dans ce processus, le troisième s'intéressant quant à lui aux identités ethniques et identités de genre. BÉRENGÈRE MARQUES-PEREIRA, Docteur en Sciences Politiques, enseigne à l'Université Libre de Bruxelles et dirige le Centre d'Etudes Latino-Américaines (CELA-IS) de l'Institut de Sociologie. ILANBIZBERG, Docteur en Sciences Politiques, enseigne au Collège de Mexico et y dirige le Centre d'Etudes Internationales.

SOMMAIRE
Introduction
Diversité des sens et perspectives de la citoyenneté sociale des femmes en Amérique latine et au Brésil par Bérengère Marques-Pereira ...9

Action collective, reproduction,

informalité et domesticité

Les femmes en Amérique latine: actions collectives et quête d'une représentation politique par Rosario Aguirre
Les droits reproductifs: par Bérengère vers une quatrième génération de droits? Marques-Pereira et Alain Carrier

.3
49

L'avortement dans la presse brésilienne 1968 - 1994 par Danielle Ardaillon
Santé, reproduction et citoyenneté des travailleuses rurales au Brésil par Lourdes Bandeira, Deis Siqueira et Mostafa Amin

63
93

Informalité et précarité du marché du travail des femmes au Brésil par Alice Rangel de Paiva Abreu, Angela Figueiras Jorge et Bila Sorj

117

Citoyenneté et culture de la domesticité des femmes noires au Brésil par Christiane Girard .147

Conclusion
D'une limite reproductive à l'autre: revendications de citoyenneté et structure des représentations des femmes au Brésil par Alain Carrier

165

Introduction
Diversité des sens et perspectives de la citoyenneté sociale des femmes en Amérique latine et au Brésil

Bérengère Marques-Pereira

*

La situation économique et sociale de l'Amérique latine des années 90 porte le poids de la crise économique et des politiques d' ajustement de la décennie précédente. Celles-ci ont conduit, à des degrés divers, à une détérioration de la distribution des revenus, une augmentation de la pauvreté et une chute des dépenses publiques et sociales. Les années 90 sont celles d'un nouveau modèle économique tourné vers l'extérieur, puisque les différents pays se sont ouverts au commerce international, ont libéralisé les prix, étendu l'économie de marché, privatisé certaines entreprises publiques et, dans certains cas, les prestations et services sociaux. Par ailleurs, la modernisation de l'Etat est devenue un sujet de débats où sont discutées la réduction de sa taille, sa réorganisation administrative, fonctionnelle et financière, en ce compris la déconcentration et la décentralisation territoriales. Dans le champ des politiques sociales, les programmes sociaux privilégient les paramètres suivants: l'idée de programmes compensatoires à court terme pour les situations de pauvreté (subsides alimentaires, plans temporaires d'emploi, création de fonds sociaux, etc.), l'idée de sélectivité (politiques sectorielles tels que l'éducation, la santé ou le logement, ciblées sur les besoins de groupes spécifiques comme les enfants, les mères, etc. et, à l'intérieur de ces groupes, vers les plus pauvres) et le transfert de l'exécution de ces programmes au privé (par exemple, aux ONGs
* Professeur à l'Université Libre de Bruxelles et directrice du Centre d'Etudes Latino-Américaines de l'Institut de Sociologie (CELA-IS).

10 et aux organisations de base de la communauté) ou aux gouvernements locaux (sous l'impulsion de processus de déconcentration et de décentralisation)!. Aujourd' hui, les politiques sociales ont un caractère de plus en plus marginal et résiduel. Elles n'en demeurent pas moins un élément fondamental pour la restauration de la légitimité de l'Etat. En effet, les questions de politiques sociales constituent une pierre d' achoppement de la consolidation démocratique. Les différentes voies de la démocratisation sociale mettent l'accent sur la citoyenneté. Aujourd' hui, l'ensemble du discours politique brésilien, notamment, parle le langage de la citoyenneté et le thème fait assurément partie de l'agenda politique: la revendication de droits sociaux paraît donner tout son sens à la citoyenneté politique. La citoyenneté sociale semble en outre également devoir être satisfaite pour que la citoyenneté politique soit perçue comme une réalité effective, même si les politiques sociales viennent infirmer cela. Démocratie politique, démocratie sociale et libéralisation économique sont sans aucun doute les clefs d'un moment de recomposition des rapports sociaux et des rapports de forces. Les débats autour de la citoyenneté deviennent un élément majeur de la politique. En effet, les mouvements sociaux, les partis politiques et les groupes luttent et négocient pour voir inscrite dans l'agenda politique leur propre définition de la citoyenneté et pour l'institutionnaliser dans diverses politiques publiques et structures. Tel est le contexte dans lequel s'inscrit aujourd'hui la citoyenneté sociale des femmes2. Celle-ci est de plus en plus reconnue par les organisations internationales comme l'un des moteurs essentiels d'un développement durable en Amérique latine. En effet, les politiques néo-libérales d'ajustement structurel et l'exigence d'ouverture des marchés ont doublement pesé sur les femmes: alors que les activités traditionnelles exercées par celles-ci sont de plus en plus dévalorisées du fait de la priorité accordée aux produits d'exportation, les zones franches se développent et utilisent une main-d'oeuvre féminine sous-payée et non organisée; par ailleurs, la recomposition du rôle social de l'Etat réaffirme le
LAURELL, A.C., "Avanzar al pasado. La politica social del neo-liberalismo" in LAURELL, A.C., Estado y politicas sociales en el neo-liberalismo, Mexico, Fondation F.Erbert, 1994. .2 Pour plus de détails à propos de ce contexte, voir MARQUES-PEREIRA, B., BIZBERG, I., (ed), La citoyenneté sociale en Amérique latine, Paris, CELA-IS/ L'Harmattan, 1996. 1

11 poids de plus en plus important du travail reproductif, tant les programmes sociaux actuels, plus proches de l'assistance que de l'assurance, se limitent, dans le meilleur des cas, à la régulation de l'exclusion sociale ou traduisent une instrumentalisation des femmes au profit de l'intégration au développemoot. Cependant, la crise de la décennie 80 a permis de souligner ce qui était auparavant occulté: la présence des femmes sur le marché du travail, en particulier dans le "secteur informel"3, comme stratégie de survie de la famille, et l'extension de leur journée de travail domestique comme compensation au manque de services sociaux et à la réduction des dépenses sociales, sont désormais devenues visibles4. Ainsi, certaines organisations internationales, telle que l'UNI CEP, commencent à prendre en compte l'ajustement invisible que représente le travail productif et reproductif des fèmmes et à considérer que la contribution des femmes au développement de leur région est gaspillée, tant les discriminations ouvertes ou déguisées dont elles sont l'objet restreignent leurs opportunités aux niveaux politique, social et économique. Dans cette même perspective, le PNUD a établi un indicateur sexo spécifique du développement humain qui permet d'évaluer les disparités entre hommes et femmes en termes de potentialités humaines 6. Désormais la maximisation de l'apport féminin à la croissance passe par des réponses institutionnelles qui loin d'ignorer les rapports de genre, les appréhendent comme réalité non contournable d'un développement en termes d'équité, de participation et de citoyenneté7. Dans cette optique, les femmes ne sont plus vues comme une simple catégorie de population propre à être intégrée au développement mais en tant qu'actrices. Une telle perspective a permis de souligner le caractère relationnel et politique du développement tout en mettant en exergue le fait que
3 Pour une critique de la notion de secteur informel, voir LAUTIER, B., L'écooomie informelle dans le tiers-monde, Paris, La Découverte, 1994. 4 AGUIAR, N., Mujer y crisis. Respuestas ante la recesion, Rio de Janeiro/Caracas, DA WN/MUDAR-Nueva Sociedad, 1990; BUSTOS, B., PALACIO, G., (ed), El trabajo feminino en América latina, Universidad de Guadalajara, 1994. 5 UNICEF, The Invisible Adjustement, Poor Women and the Economic crisis, Santiago, Alfabeta Impresores, 1987. 6 PNUD, Rapport mondial sur le développement humain, Paris, Economica, 1995. 7 CEPAL, Programa de accion para las mujeres de América latina y el Caribe, 1995-200], Santiago, 1995.

12 la redistribution des ressources de pouvoir pèse autant sinon plus dans la construction du sujet politique féminin8. Cette conception du développement prend donc appui sur la notion de genre. Celle-ci est autre chose qu'un simple intérêt à représenter parmi d'autres. C'est Christine Delphy9 qui, à mon sens, définit le plus clairement la portée de la notion de genre. Selon elle, le genre repose sur trois principes: la division entre le masculin et le féminin, la hiérarchie, c'est-à-dire la relation stratégique de pouvoir entre les deux parties, et la variabilité dans le temps et dans l'espace de la division sexuelle du travail. Cette approche rejoint celle de Teresita De Barbieri qui distingue également trois perspectives: un système hiérarchisé de statut et de prestige social, un ensemble de rapports sociaux de sexe fondé sur la division sexuelle du travail et un système stratégique de pouvoirlO. Enfin; Isabelle Jacquetll souligne le fait que le concept de genre est à la fois interactif et transversal. Il est interactif dans la mesure où il comprend que les activités de l'un des deux genre se définissent et s'analysent au regard des activités de l'autre. D'autre part, le genre traverse toutes les sphères de la société, productive et reproductive, économique, sociale, culturelle et politique. A cet égard, il faut sans doute noter l'importance du quotidien. Les rapports de genre se vivent au quotidien et permettent la reproduction du quotidien. Dans cette perspective, Paola

Cappellin12 a montré que le quotidien permet de surmonter la

dichotomie entre production et reproduction et de mettre en avant les interactions culturelles dans ses rapports aux médiations sociales et politiques qui sont au coeur de la construction de la citoyenneté des femmes à travers la constitution d'un sujet politique féminin.
8 RAZA VI, S., MILLER, C, From Wid to Gad Conceptual Shifts in the Women and Development Discourse, Genève, UNRISD, 1995. 9 DELPHY, C., Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles ", Nouvelles " Questions Féministes, n02, octobre 1984. 10 DE BARBIERI, T., teôrico" Sabre la categoria génera. Una introducciôn metodolôgica ", in AZAREDO, S., STOCKLE, V., (coord.), Direitos reproductivos, Sâo Paulo, Fondation Carlos Chagas, 1991. llJACQUET, I., Développement au masculin/féminin, Le genre Outil d'un nouveau concept, Paris, L'Harmattan, 1995. 12 CAPPELLIN, P., Nouvelles formes de conf1ictualité sociale et démocratie au " Brésil" in MARQUES-PEREIRA, B. coord., L'Amérique latine: vers la démocratie?, BruxeJJes, Ed. Complexe, 1993.

13 Il ne s'agit dès lors plus seulement d'améliorer les conditions de vie des femmes. Il s'agit aussi et surtout de valoriser leur travail et leur prise de responsabilités. Se trouve dès lors en jeu la modification de la division sexuelle du travail tant dans ses implications économiques productives et reproductives que dans ses dimensions communautaires, sociétales et politiques. Il est aujourd' hui avéré que les femmes jouent un rôle central dans la qualité de vie des familles pauvres13. Cette position stratégique des femmes a permis de les concevoir comme destinataire final de programmes sociaux et surtout de les appréhender comme l'acteur social par excellence intermédiaire entre la famille et l'action publique. C'est dire que la relation des femmes à l'Etat et aux pouvoirs publics est essentielle Il importe dès lors de rappeler que l'on ne peut pas considérer les femmes sous le seul angle de clientes de services et programmes sociaux ou objets de politiques sociales, comme si elles n'avaient jamais agi comme acteurs sociaux faisant pression sur l'Etat pour obtenir des réponses institutionnelles et jamais rien obtenu. Elles ont au moins acquis la création de conseils à l'intérieur des appareils d'Etat. A ce propos, on peut distinguer deux périodes: d'une part, les conseils mis sur pied durant la décennie internationale de la femme (1976-1985) sous les auspices des Nations Unies à la suite de l'Année internationale de la Femme en 1975, et d'autre part, les conseils créés à partir de 198514.Les premiers se caractérisaient par plusieurs traits: absence de pouvoir de décision, faiblesse technique pour émettre les avis, activités menées par les pionnières ou les héritières des luttes pour les droits civils et politiqueS, activités centrées sur l'obtention de l'égalité juridique en droit de la famille, en droit civil, etc. Les seconds obéissent à une logique différente: ce sont des femmes qui participent aux processus de démocratisation à partir de la société civile (en particulier, Argentine, Brésil, Chili) qui se positionnent comme interlocutrices de l'Etat et proposent des stratégies visant l'indépendance et
13 HARDOY, J., AGUIRRE, R., ECCHER, c., Las familias, las mujeres y los ninos Estrategias de superaci6n de la pobreza en América latina y Caribe, Montevideo, Ciedur, Ficong, 1993; JEUN, E., (ed), Family, Household and Gender Relations in Latin America, Londres, Kegan Paul International, UNESCO, 1991. 14 LEaN, M., "Avances y limitaciones de la relacion entre Estado y mujer en América latina" in La mujer latinoamericana ante el siglo XXI, Ed. Universidad Autonoma de Madrid, 1993.

14 l'autonomie des femmes. Par ailleurs, il faut remarquer que cette dynamique va de pair avec une production de connaissances construite par les mouvements de femmes, comme l'a mis en évidence Teresa Valdès15. En ce sens, la citoyenneté constitue un des moteurs du développement. En effet, celui-ci ne se limite pas à la seule croissance économique. Et il n'est pas concevable sans un développement qui s'appuie tant sur la construction d'un sujet politique féminin que sur la représentation de soi comme acteur cherchant à rendre visible des rapports de genre auparavant invisibles. En ce sens, la représentation du genre comme identité collective suppose la capacité des femmes à se nommer et à se faire reconnaître comme sujets parmi d'autres acteurs; ce processus s'effectue à travers une dynamique de luttes qui tendent à rendre visibles les rapports sociaux de sexe dans lesquels hommes et femmes se trouvent inscrits. A cet égard, la trajectoire politique des femmes latino-américaines est remarquable. En effet, leur action est tri-dimensionnelle: un mouvement féministe aux revendications largement semblables à celles des fammes européennes, canadiennes et américaines; un mouvement de femmes qui s'est mobilisé contre les dictatures et l'autoritarisme en protestant notamment contre la violation des. droits de l' homme; un mouvement populaire qui traduit des stratégies de survie en revendications socio-politiques16. Comme le souligne Elisabeth Jelin17, plusieurs jalons furent ainsi posés par les femmes latino-américaines. Le premier d'entre eux fut la découverte de l'invisibilité sociale des femmes. Les mouvements de femmes furent orientés durant la décennie 70 par cette volonté de rendre visible ce qui avait été jusqu'alors masqué. Car reconnaître et nommer des rapports sociaux permet d'acquérir une existence sociale, et cette existence constitue un prérequis de toute auto-valorisation et de toute revendication. Il s'agissait donc de valoriser le quotidien, qUQtidien qui permet la reproduction du tissu socÜ\l. Durant la décennie 70, le débat théorique chez les féministes latino-américaines fut centré sur le travail domestique. Ensuite, les luttes s'axèrent sur la nécessité qu'il y a, pour les
15 VALDES, T., El movimiento social de mujeres y la produccion de conocimientos sobre la condicion de la mujer, Santiago, R..ACSO, 1984. 16 JACQUETTE, J., (ed), The Women's Movement in Latin America Feminism . and the Transition to Democracy, Londres, Unwin Hyman, 1989. 17 JEUN, E., Ante, de, en, y? Mujeres, derechos humanos, Lima, Entre Mujeres Dialogo Sur-Norte, 1993.

15 femmes, à sortir du privé pour aller vers le public jusqu'alors essentiellement masculin. Dans ce cadre, il est intéressant de remarquer l'augmentation des niveaux d'éducation des femmes18 et leur plus grande participation au marché du travaip9. Mais dès lors qu'elles pénètrent de plus en plus dans ce monde public, les femmes se sont vues confrontées à toutes sortes de discriminations, telles que les discriminations salariales ou la ségrégation du marché du travail.2° Ce deuxième aspect de la visibilité des rapports de

18 Le taux de scolarisation de la population féminine dans le primaire et le secondaire s'approche du niveau des pays industrialisés (97%), puisqu'il atteint 87%. Dans le supérieur, le taux de scolarisation des femmes est passé de 9% à 26% entre 1970 et 1990. 19 La participation à l'activité rémunérée a augmenté moins vite que la scolarisation.
Ta bl eau 1. Taux d actlv1té

1m
AL Ièrnns 22%

des Jersonnes 1~ lèmm; lbrum;

1m

a ées de 1 5 ans et plUS, 1970-1990 1~ l'ID l'ID lèmm; lhmm; lhmm;

m 82% 31-% 8.'J't, Orah:s 38% 81% 42% TP!o <P'h Source:lAs je mmes dans le monde 1995, New York, NatlOllSUrnes, 1995, p.1l5.

82% 7lPh

A vec l'augmentation du nombre de ménages dirigés par des femmes, il est de plus en plus indispensable pour celles-ci d'avoir accès à une activité rémunérée afin de subvenir aux besoins de leur famille. La proportion moyenne de femmes chefs de ménage atteint 35% dans les Caraïbes et 21 % en Amérique latine. Les taux moyens dans les autres régions du monde oscillent entre 20 et 24%. On compte davantage de femmes que d'hommes dans l'emploi salarié: en Amérique latine et aux Caraïbes il ya environ 65% de femmes salariées pour 60% d'hommes. . 20 Parallèlement à la crise et aux politiques d'ajustement structurel qui ont eu pour effet de raréfier d'emploi salarié, J'informalisation des relations de travail s'accroît de plus en plus depuis 1980. Dans les pays d'Amérique latine, le "secteur informel" représente une part de plus en plus importante de la population active. Il offre des possibilités d'emploi à 34% des femmes, qui y sont plus nombreuses que les hommes. En Bolivie, le secteur informel comptait, en 1988, 50% de femmes contre seulement 25% dans le secteur formel. Les femmes se tournent vers le secteur informel en raison de la discrimination, du chômage et du sous-emploi qui règne dans le secteur formel. Dans l'informel, on les retrouve presque toujours dans les services domestiques, le petit commerce et les micro-entreprises travaillant dans la confection et dans la transformation alimentaire. Notons encore, parmi les discriminations dans le secteur formel, les écarts de salaires entre hommes et femmes.

16 genre renvoie à la lutte en faveur de l'égalité avec les hommes. Il s'agit de transformer la division sexuelle du travail qui jusqu'à ce jour implique la subordination et le manque d'autonomie. Dans cette perspective, les analyses de la famille furent posées en termes de rapports de pouvoir: l'enjeu de l'émancipation impliquait de s'attaquer au patriarcat comme système social. De tels débats eurent également lieu en Europe, aux Etats-Unis ou au Canada. Mais l'Amérique latine a ceci de particulier par rapport aux pays industrialisés: les femmes des classes populaires se sont fortement impliquées dans une participation active dans l'espace public local et dans les organisations de quartiers qui réclamaient à l'Etat les services collectifs de manière à pouvoir assumer les tâches reproductives21. Lorsque cet Etat s'est avéré inefficient, une organisation autogestionnaire et communautaire de tels services se sont alors développés. Une telle pratique impliquait aussi de socialiser le travail domestique. Néanmoins, elle restait largement invisible et non valorisée socialement. Ce sont les mouvements de femmes qui ont entrepris de mettre en évidence l'aspect socialement nécessaire du travail domestique et de montrer que la participation à des associations de quartier représentait un apprentissage de l'action dans et sur l'espace public22. Toutefois cette sortie de la sphère privée vers le public n'a pas été nécessairement émancipatrice. Les expériences communautaires dans les cuisines populaires par exemple, pouvaient être une reproduction de la subordination et augmentaient la charge de travail des femmes (une troisième
Ta bleau 2. Salaire ma en Inf'eneur pour Ies femmes Pays Salaires féminins non agricoles en % de ceux des hommes Costa Rica 83% 76% Brésil Paraguay 76% Mexique 75% Uruguay 74,5% 64,5% Arl!;entine 63,7% Equateur 62,3% Bolivie 60,5% Chili Source: PNUD, Rapport Mondial sur le Developpement humazn 1995, Paris, Economica, 1995, p.40. 21 RACZYNSKI, D., SERRANO, CI., (ed), Politicas sociales, mujeres y gobierno local, Santiago, Cieplan, 1992; Participaci6n ciudadana y relaciones de gobierno, Montevideo, Ed.Trilce, 1993. 22 LUNA, L., Feminismo: Encuentro y diversidad en organizaciones de mujeres " latinoamericanas, 1985-1990", Homines, nOl1, 1994.
. .

17

journée, non payée). En outre, la journée payée est tellement précaire qu'elle ne donne même pas accès à des prestations sociales ni à des droits sociaux. A partir des années 80, les luttes en faveur de l'égalité des chances se sont inscrites dans un cadre d'inégalité sociale croissante, comme l'attestent notamment la polarisation des revenus et les effets non équitables de la crise sur les hommes et les femmes. Par ailleurs, depuis la décennie 80, une série de luttes se sont développées qui battent en brèche des tabous tels que la violence domestique, le harcèlement sexuel, la coercition en matière reproductive (pénalisation de l'avortement, manque d'accès à la contraception moderne ou stérilisation forcée). De telles luttes sont cependant loin d'être le seul fait de femmes privilégiées. En effet, des revendications au niveau du planning familial apparaissent dans les secteurs populaires, notamment au Brésil. Sans relater les expériences de mobilisation et de participation durant les années 70-90, il faut souligner ici le sens de telles expériences: elles ont pu développer une citoyenneté articulée à la fois autour de la défense du bien-être des individus et de l'intérêt pour la gestion collective des biens publics. Ce qui importe, ce sont les processus qui permettent aux femmes des différents secteurs sociaux de se transformer en acteurs sociaux, les dynamiques qui ont politisé certaines situations quotidiennes propres aux usagers de services sociaux lors de moments de mobilisation politique et sociale, les processus qui ont mis en oeuvre des réseaux de solidarité favorisant la visibilité et l'émergence de personnes médiatrices qui ont appuyé, aidé ou participé directement ou non à la construction des jalons de la citoyenneté. Cette demande de citoyenneté se traduit en revendications qui cherchent à positionner les femmes en tant que protagonistes de la société civile et de l'Etat. Cette action publique des mouvements de femmes se manifeste, d'une part, par des luttes en faveur d'un contrôle public et démocratique des politiques sociales et, d'autre part, par un engagement dans la reconnaissance des femmes comme porte-paroles privilégiés des besoins et donc comme interlocutrices effectives dans l'élaboration, le choix et la planification des programmes sociaux, tels que par exemple les services de santé, que ce soit au niveau national, régional ou local. Parmi les jalons les plus actuels de l'apprentissage d'une telle participation citoyenne, cette fois à un niveau global, on peut également souligner la participation croissante des femmes à des

18

conférences internationales et forums, à travers les ONG

23.

A

Mexico, en 1975,6.000 femmes se sont réunies, 8.000 en 1980 à Copenhague, 15.000 à Nairobi et 30.000 à Pékin, en 1996. Il s'agit là d'espaces de débat public qui offrent aux mouvements de femmes des possibilités de s'organiser internationalement à travers une professionnalisation qui prend la forme d'ONG, de centres d'études, etc. Cette dimension institutionnalisante des mouvements se traduit par leur participation aux processus préparatoires des conférences mondiales24. Ainsi, la plateforme d'action de la Conférence fut le résultat de décisions étatiques mais aussi de l'impact croissant d' ONG. Les experts des Nations Unies évaluent l'apport de ces dernières à la plateforme d'action à 25%, ce qui n'est pas dérisoire lorsqu'on sait que la majeure partie des décisions est acquise au moment des réunions préparatoires25. Cependant, contrairement à une vision largement répandue, on ne peut assimiler automatiquement ONG et société civile. D'une part, les ONG ne sont qu'un acteur parmi d'autres de la société civile; d'autre part, les ONG accréditées aux conférences des Nations Unies ne représentent pas la totalité des associations de femmes dans les pays membres26. Enfin, la difficulté des déléguées d' ONG à faire entendre leur voix aux réunions préparatoires et à la Conférence laisse présupposer des obstacles que les associations de femmes doivent surmonter pour s'imposer comme protagonistes légitimes de revendications reconnues comme légitimes27. Il est vrai, par ailleurs, que la plate-forme d'action adoptée à Pékin reflètent largement des revendications et des analyses féministes. Ainsi, l'idée du partage du pouvoir et des responsabilités entre hommes et femmes sur les lieux de travail, dans les foyers, dans les instances de décisions publiques fait référence à un féminisme de l'égalité des chances et d'augmentation du pouvoir des femmes (ce que les anflophones nomment empowerment). Un autre acquis de Pékin fut la réaffirmation du principe fondamental énoncé dans la Déclaration et dans le Programme d'action de Vienne, adopté par la Conférence
23 Y ARGAS YALIENTE, Y., Disputando el espacio global El movimiento de " mujeres y la Conferencia Mundial de Beijng "in Nueva Sociedad, n0141, janvierfévrier 1996, 48-51. 24 "Pequim 95", in Fêmea, n022, décembre 1994. 25 PLATEAU N., "Pékin: Féminisme et patriarcat", Chronique Féministe, n057, janvier 1996, p.7. 26 Ibidem. 27 "Pequim 95", in Fêmea, n026, avril 1995 et n030, juillet 1995.

19 mondiale sur les droits de l'homme (1993), selon lequel les droits des femmes font "inaliénablement, intégralement et indissolublement partie des droits universels de la personne". Dans cette perspective universaliste, les gouvernements sont donc invités à garantir la non-discrimination et l'égalité devant la loi. La tentative de pays islamistes de remplacer le terme égalité par équité s'est soldée par un échec. Cette modification aurait permis d'entériner des inégalités de traitement envers les femmes et le législateur aurait eu toute liberté pour définir ce qui est équitable. Le "Programme d'action régional pour les femmes d'Amérique latine et des Caraïbes, 1995-2001" qui fut approuvé à Santiago en novembre 1995 et présenté à Pékin en septembre 1996, avance la notion d'équité de genre et de participation équitable28. Mais cette fois la notion d'équité va de pair avec une lutte contre les inégalités. L'équité ne se réduit pas à la seule égalité des chances dans le cadre d'une justice distributive; elle concerne également une égalité des chances centrée sur l'accès à la sphère publique, au débat public et donc à la construction d'un discours et d'une pratique politiques ancrés dans la culture quotidienne. La participation ne se restreint pas au seul accès collectif à la prise collective de décision; elle a aussi trait au contrôle que l'acteur social peut déployer sur sa situation et son projet de vie propres. Ainsi, l'enjeu n'est-il pas la seule distribution des ressources. Il s'agit en même temps de la distribution du pouvoir de décision sur les ressources. Quoiqu'il en soit, la perspective de participation citoyenne est fondamentale, tant en ce qui concerne les politiques sectorielles qui ont pris les femmes comme objets de politique sociale (par exemple, le secteur de la santé) qu'en ce qui concerne les projets plus ponctuels spécifiquement ciblés sur les femmes (par exemple, les projets favorisant l'obtention de revenus ou la survie). Sans aucun doute, de telles politiques et de tels projets peuvent prendre en compte les intérêts immédiats, concrets et pratiques des femmes. Et cela est important. Mais ces actions comportent deux risques majeurs: l'instrumentalisation des femmes et la reproduction de leur rôle domestique29. En effet, ces actions abordent souvent les femmes comme l'instrument d'un objectif plus large que la simple amélioration des leurs conditions de vie ou les appréhendent à
28 CEPAL, Programa de acci6n regional para las mujeres de America latina y el Caribe, 1995-2001, Santiago, 1995 29 BIRGIN, H, La reformulaci6n deI orden mundial: el lugar de las mujeres en " las estrategias de desarrollo sustentable " in La mujer latinoamericana, op.cit.

20 partir de leur rôle de reproduction, entérinant ainsi la division sexuelle du travaiPo. C'est dire que la question de l'instrumentalisation/reproduction suppose une recomposition de la figure du bénéficaire social: il s'agit bien de donner la primauté à une logique non plus de clients, mais d'acteurs sociaux31. Aussi, est-il utile de mettre en relief l'importance du local, en tant qu'espace où s'effectuent pour les femmes les sorties de la sphère domestique et les passages entre le productif, le reproductif et les associations communautaires32. Cependant, l'ancrage local des programmes sociaux ne garantit pas à lui seul une transformation des rapports de genre ou une rupture des relations clientélistes. Certes, il faut souligner la capacité des femmes à se mobiliser sur le plan communautaire pour satisfaire les nécessités de base des familles. Mais il faut également noter leur difficulté à se voir comme personne indépendante du noyau familial, tant que les nécessités primaires de ce dernier ne sont pas remplies33. Cette capacité de mobilisation peut amener certaines d'entre elles à assumer des positions de leaders dans certaines organisations de base et à se transformer en interlocuteurs des gouvernements locaux. Mais la valorisation sociale que représente cette participation peut demeurer une projection du rôle domestique dès lors qu'elle reste associée à une instrumentalisation. Il ya donc lieu de tenir compte de ce que Maxime Molyneux appelle les besoins stratégiques par opposition aux besoins matériels. Les besoins stratégiques sont d'ordre politique34. "C'est en effet du fait de leur position politique de subordination, voire de domination à l'intérieur des sociétés, que certains groupes sociaux dont les femmes, ont des besoins stratégiques à combler. En d'autres termes, pour les groupes sociaux défavorisés ou dominés, une amélioration réelle de la situation passe par un changement dans leur condition sociale "35. Il s'agit donc d'acquérir une visibilité et un droit à la parole suffisants, de manière à peser sur les rapports de force actuellement en défaveur des femmes.
30 LEON, M, op.cit. 31 AGUIRRE, R., Politicas sociales, descentralizaci6n y acciones colectivas de " . mujeres "in RACZYNSKI, D., SERRANO, CI., op.cit. 32 BIRGIN, H., op.cit. 33 ERRAZUIZ, M., El gobierno local como espacio para la acci6n con mujeres ", " in RACZYNSKI, D., SERRANO, CI., op.cit. 34 MOLYNEUX, M, "Mobilisation without Emancipation ", Feminism Studies, nOl, 1985. 35 JACQUET, I., op.cit., p.48.

21 Cependant, les intérêts stratégiques et matériels ne sont pas nécessairement dichotomiques. Une dialectique s'instaure entre les deux si le local devient un lieu d'apprentissage de la citoyenneté, un lieu où se jouent des pratiques à la fois consensuelles et conflictuelles autour de la représentation de soi comme sujet. En ce sens, les mouvements sociaux ont joué un rôle essentiel, même s'il sont aujourd' hui en perte de vitesse. Ancrés dans le local et organisés autour de l'articulation de besoins spécifiques et autour de la traduction de ces besoins en revendications adressées à l'Etat, ces mouvements ont permis aux femmes d'entamer un processus de construction d'une identité collective et de commencer à acquérir une visibilité dans l'espace public36.Aujourd' hui, certains de ces mouvements acquièrent une dimension institutionnalisante: en effet, ils arrivent à construire des structures qui ont une capacité à peser sur l'institutionnalisation de politiques sociales et de politiques publiques37. Ainsi, en a-t-il été par exemple à Sao Paulo, avec l'instauration de conseils sectoriels et régionaux et de programmes sociaux dans lesquels la population participe à la production des biens et des services et à la gestion des équipements collectifs38. De manière plus générale, la question ainsi posée est celle de la construction d'une sphère intermédiaire qui ouvre un espace de mobilisation et d'institutionnalisation des demandes face à l'Etat et au privé. C'est aussi et surtout la construction d'une société politique qui cesse de se prétendre neutre face aux rapports de genre et qui reconnaît que la citoyenneté est cette dynamique qui consiste à avoir "le droit d'avoir des droits", comme le souligne Elisabeth lelin39. Mais comment les femmes pourraient-elles manifester ce droit à avoir des droits si la quête de représentation politique reste insatisfaite, si la maîtrise de leur corps, de leur santé et de leur reproduction n'est pas acquise, si la précarité de leur travail et si la culture de la domesticité demeurent des horizons indépassables de
36 JARDIM PINTO, CR, mulher " Movimentos sociais: espaças privilegiadosda enquanto sujeito politico" in OLIVEIRA COSTA, A., BRUSCHINI, C, (org), Uma questao de gênero, Rio de Janeiro, Ed. Rosa dos Tempos, 1992. 37 CASTRO, E.., .. Citoyenneté, société civile et mou veaux sociaux au Brésil" in MARQUES-PEREIRA, B., BIZBERG, 1. (ed), op.cit. 38 REFINETTI MARTINS, M., Articulacion de las acciones dei gobierno local " y de las ONGs en los prograrnas destinados a las familias, las mujeres y los ninos " in HARDOY, J, AGUIRRE, R, ECCHER, C, op.cit. 39 JELIN, E., .. Como construir cidadania? Una vision desde abajo ", European

Review of Latin American and Carribean Studies, 1993.