LA COHERENCE TEXTUELLE

De
Publié par

Comment définir la cohérence textuelle ? La plupart des aspects relatifs à la perception de la cohérence d'un texte sont étroitement dépendants de la perception individuelle d'un lecteur dans une situation particulière. Cette approche permet de mieux cerner certains défauts textuels et d'arriver par ce biais à une meilleure compréhension de ce qui constitue la cohérence textuelle.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
Lecture(s) : 1 257
Tags :
EAN13 : 9782296414068
Nombre de pages : 398
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

La cohérence textuelle

Collection Langue & Parole
Recherches en Sciences du Langage dirigée par Henri Boyer

La collection Langue & Parole se donne pour objectif la publication de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine: descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles.

Déjà paru

Florence LEFEUVRE, La phrase averbale enfrançais, 1999.

Shirley Carter-Thomas

La cohérence textuelle
Pour une nouvelle pédagogie de l'écrit

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9258-4

INTRODUCTION

0.1 OBJECTIFS

ET ENJEUX

La clarté de l'organisation textuelle est une composante importante de l'interprétation de la cohérence des textes. Dans la plupart des situations de communication écrite le lecteur s'attend à lire un texte clair et bien structuré. Un texte décousu reçoit presque indubitablement un jugement négatif de la part de son lectorat. Toutefois, les critères relevant de la cohérence textuelle sont très difficiles à établir. Dans quelle mesure le rédacteur peut-il imposer une organisation textuelle? Dans quelle mesure les jugements des lecteurs dans leurs tentatives de suivre la logique d'un texte donné dépendent-ils de leur propre contribution au processus d'interprétation? Dans quelle mesure est-il possible de prévoir certains dysfonctionnements au niveau organisationnel? C'est par une réflexion sur la structuration thématique d'un texte que l'on abordera ces questions portant sur l'évaluation de la cohérence textuelle. Il sera en effet démontré qu'une meilleure appréhension de la dimension thématique de l'organisation textuelle - de sa division thème-rhème au niveau phrastique et du développement de sa progression thématique dans une section donnée du texte - permettra de mieux cerner certains aspects qui contribuent à la perception d'une clarté textuelle. 7

Cette analyse s'inspire directement de notre expérience de professeur de langue étrangère d'élèves ingénieurs. Nous avons souvent remarqué que, dans un devoir écrit, une fois corrigées les erreurs syntaxiques, lexicales et orthographiques, l'ensemble reste toujours un peu étrange. Si le texte est 'correct' d'un point de vue superficiel, la fonnulation en reste souvent maladroite et le texte difficile à suivre. L'impression globale de la qualité de l'écrit n'est pas bonne. Souvent le professeur se contente de signaler l'endroit approximatif de la maladresse au moyen d'un point d'interrogation ou bien il recourt à l'annotation marginale" style", bien trop générale et sans grand sens pour l'étudiant. Ces annotations plus que sommaires ne sont pas d'un grand secours à l'auteur francophone du devoir. De plus, dans la majorité des cas, la désignation de ces problèmes comme des problèmes de style est totalement déplacée. Le 'style', en effet, est un concept apparenté aux notions de genre et de registre, il reflète les possibilités mises par la langue à la disposition du rédacteur dans une instance spécifique1. Il n'est pas approprié d'employer ce terme pour caractériser ce qui n'est souvent qu'enchaînements illogiques dans le discours. Si l'enseignant a recours à une telle notion, c'est qu'il se sent désarmé. Les maladresses ou les erreurs constatées au niveau de l'organisation textuelle sont très difficiles à corriger, et très difficiles en conséquence à expliquer aux étudiants francophones. Dans la perspective d'une didactique de l'écrit il est important d'adopter une approche qui prenne en considération l'ensemble des problèmes inhérents à la mise en texte. Les corrections ponctuelles effectuées à la surface textuelle et les commentaires vagues sur les questions de style ne suffisent pas dans bien des cas à expliquer le dysfonctionnement d'un texte. Déjà, dans un article paru en 1978, Michel Charolles2 plaide en faveur d'une évaluation textuelle qui
1

Pour N.E Enkvist, par exemple, toute analyse stylistique sera essentiellement

fondée sur les correspondances entre un texte dOlUléet une certaine nonne: " AlI stylistic analysis is ultimately based on the matching of a text against a contextually related nonn " (1964, p. 54). 2 Charolles M., 1978 : Introduction au problème de la cohérence des textes", " Langue Française, n038, p. 7-41. 8

permettrait de traiter d'organisation textuelle.

ces questions

relatives

à la notion

Dans son étude sur les corrections en usage chez les maîtres d'école des classes primaires en France, Charolles remarque que les commentaires faits par les maîtres sont souvent imprécis et inadéquats. Si les erreurs phrastiques sont généralement localisées avec précision et accompagnées d'une appellation technique (conjugaison, orthographe, etc.); en revanche les malformations constatées à un niveau plus global ne sont pas précisément localisées et ne reçoivent aucun commentaire d'ordre 'technique'. L'efficacité didactique des commentaires des enseignants semblerait très limitée quand il s'agit d'aborder des questions relatives à l'organisation globale du texte car les interventions des maîtres à ce niveau ne semblent pas reposer sur des bases théoriques: Tout se passe donc comme s'ils ne disposaient pas, au plan du texte, d'une cOlmaissance effective du système de règles à partir duquel ils opèrent des disqualifications. (1978, p.ll) Charolles prône une réflexion sur la notion de cohérence textuelle qui permettrait aux maîtres de mieux localiser les malformations incriminées et, en conséquence, de les traiter plus efficacement. Une vingtaine d'31ll1ées plus tard, les commentaires de Michel Charolles restent toujours d'une grande actualité. La notion d'une compétence textuelle globale qui dépasse le simple souci de corriger le texte à un niveau phrastique devrait être une notion essentielle pour l'enseignant. Cependant, d'après notre expérience, les professeurs de langues étrangères3 ne sont pas suffisamment sensibilisés aux problèmes liés à l'organisation textuelle au sens large. Notre étude nous amène à suggérer, des pistes qui puissent

3 Nous nous limitons dans cette thèse à l'examen des problèmes d'organisation textuelle constatés chez des rédacteurs non anglophones. Les problèmes d'organisation textuelle, comme les remarques de Michel Charolles (1978) le confmnent, ne sont pas le fait des seuls rédacteurs étrangers. Les rédacteurs autochtones, swtout des rédacteurs novices, peuvent également connaître des problèmes dans l'organisation de leurs textes écrits. Néanmoins nous pensons que le problème est plus aigu chez les rédacteurs étrangers (cf section 3.2). 9

facilement recevoir une exploitation didactique pour l'évaluation des textes à un niveau global. L'organisation globale du texte peut être abordée à partir de perspectives diverses. On peut, par exemple, choisir de souligner l'appartenance du texte en question à un genre textuel particulier. Dans le cadre de l'anglais de spécialité, il existe maintenant nombre d'études qui ont pour objectif l'examen des 'schemata' au sein des genres textuels4 obéissant aux contraintes fortes de présentation et de contenu tels l'article scientifique primaire et les comptes rendus médicaux. Sans nier l'intérêt des études de ce type et leurs importantes retombées sur le plan didactique, nous avons choisi un autre angle d'attaque qui, bien qu'étroitement lié à des questions d'ordre générique, permet une analyse plus individuelle. Une étude de l'organisation textuelle par le biais d'une analyse de sa structure thématique fournit un cadre d'évaluation de la clarté du texte au sein d'une situation discursive particulière. L'analyse qui porte sur l'agencement des informations intra- et inter-phrastiques est liée à une réflexion sur l'efficacité de ces relations à un niveau individuel. Une telle analyse est particulièrement adaptée à une visée didactique. En effet une prise en compte de la dimension thématique permettra aux enseignants de cerner avec plus de précision certaines anomalies au niveau organisationnel couramment observées dans les travaux écrits de leurs étudiants et également d'aider ces mêmes étudiants à mieux prendre conscience de leur propre processus d'écriture afin de procéder à d'éventuelles autocorrections. Aujourd'hui, la notion de structuration thématique suscite peu d'intérêt dans le monde de la linguistique appliquée. Les raisons de l'absence d'attention accordée à cette composante textuelle tiennent sans doute en partie à une certaine subjectivité inhérente à la notion de structuration thématique. L'organisation thématique, telle que nous le concevons, relève d'une conception dynamique de la textualité. En effet, pour reconnaître la structuration thématique, il faut se fier à son intuition de récepteur. Une autre raison qui décourage les analyses de ce type réside sans doute aussi dans une certaine confusion tenninologique et conceptuelle qui existe à
4 Pour Wle présentation de ces approches voir 1. Swales (1990), T. Dudley-Evans (1994), K.N. Nwogu (1990). 10

propos des notions de thème et de rhème. En effet, si de nombreux linguistes se sont déjà intéressés à la notion de thème-rhème, la plupart de leurs travaux cherchaient à redéfinir ou à affiner les notions de base, plutôt qu'à les utiliser dans la description d'un corpus. L'étude actuelle amènera non seulement à décrire la structure thématique des textes qui constituent le nôtre mais également à cerner les motivations des choix opérés afin d'isoler à ce niveau d'organisation textuelle les difficultés majeures des scripteurs non natifs. 0.2 CHOIX DU CORPUS Une fois définis les principaux enjeux sous-tendant cette recherche, il convient de donner certaines explications sur le choix du corpus Il s'agit de travaux écrits d'étudiants réalisés dans le cadre d'un contrôle effectué dans un cours d'anglais spécialisé. Dans l'exercice en question on demande aux élèves ingénieurs de faire le point sur une technique ou un procédé utilisés dans le domaine des télécommunications, et ce d'après leurs connaissances et leurs lectures dans le domaine concerné. Dans cet exercice de synthèse scientifique, la fonne et le contenu du rapport sont l'un et l'autre évalués. L'élève joue le rôle d'expert dans la mesure où c'est lui qui doit transmettre des connaissances spécialisées à un lecteur moins informé. Il est essentiel, afin de pouvoir juger de la qualité globale d'un écrit, donc aussi de ses qualités organisationnelles, de lier évaluation de la fonne et évaluation du contenu. Si, comme c'est souvent le cas dans les cours de langue, l'importance accordée par l'enseignant au contenu du texte reste secondaire, les élèves scripteurs pour leur part ne seront aucunement désireux d'établir une véritable communication. Si, en revanche, le rédacteur possède des informations qu'il sait ignorées du récepteur, il sera davantage poussé à produire un texte organisé et cohérent, de façon à ce que son récepteur puisse suivre le développement de son argumentation. Dans le choix du. corpus l'évaluation du professeur de langue intervient dans une situation de communication authentique. Le Il

professeur joue dans la mesure du possibles le rôle d'un véritable lecteur. Son appréciation de la clarté de l'organisation textuelle est ainsi étroitement liée à sa compréhension du texte, réalisant la condition d'une véritable communication. Étant donné que les textes analysés sont produits dans un contexte bien délimité au sein d'un type de rédaction particulier, nos réflexions sur l'organisation textuelle sont associées à une réflexion sur la notion de genre. Existe-t-il des phénomènes d'organisation thématique spécifiques d'une rédaction scientifique de ce type? L'enjeu sera d'élaborer une approche qui permette de lier les questions de genre et d'organisation thématique dans une évaluation de la qualité textuelle. 0.3 ORGANISATIONGÉNÉRALE Ce travail comporte trois grandes parties: La première partie a pour objet de fixer le cadr~ théorique linguistique de cette analyse. Dans un premier chapitre est examinée la place qu'occupent au sein de la linguistique textuelle les considérations sur la qualité textuelle. Une réflexion sur les notions clés de cohérence et de cohésion pennet d'aborder la question de la structuration thématique dans une évaluation de la qualité textuelle. Dans un deuxième chapitre on abordera spécifiquement quelques aspects problématiques des nombreux débats auxquels a donné lieu la définition du thème et du rhème et de la progression thématique. Grâce à cette discussion on pourra clarifier certaines confusions en même temps que défendre certaines des positions adoptées. La deuxième partie sera consacrée à des questions théoriques liées à la didactique de l'écrit. Après une réflexion sur le débat qui oppose les défenseurs des analyses fondées sur les productions textuelles à ceux qui préconisent des analyses sur les processus de rédaction, le chapitre
5 Le rôle du professeur est toujours lIDpeu ambigu. Avec la meilleure volonté du monde il est quasiment impossible pour un enseignant de réagir devant le texte de l'un de ses élèves comme le ferait un 'vrai' lecteur devant lUl texte qu'il a choisi de lire. 12

trois portera sur certaines spécificités de la rédaction en langue étrangère avant que soient examinées certaines théories relatives à l'évaluation de l'écrit en milieu scolaire et à l'analyse d'erreurs. Étant donné que les textes qui constituent le corpus sont des extraits de rapports techniques dans un domaine scientifique précis, on s'attachera dans le chapitre quatre à l'examen des notions principales relatives au genre et à la typologie des textes. Une fois le terrain ainsi déblayé, dans la troisième partie nous passerons de la théorie à la pratique. Le chapitre cinq présentera une description du corpus et exposera la méthodologie adoptée pour l'analyse. Le chapitre six sera consacré à une réflexion sur l'analyse préliminaire qui visait à cerner les principales difficultés relevées à la surface textuelle. Dans le chapitre sept nous procéderons à l'analyse thématique propre6 des huit extraits qui constituent le corpus. À partir des ruptures et maladresses constatées au niveau de l'organisation thématique, on proposera une classification visant à résumer les difficultés relevées dans la structuration thématique des travaux de ces étudiants. Une réflexion sur les liens entre la structuration thématique et les considérations génériques sera associée à cette démarche. Nous ajouterons ensuite quelques commentaires sur le rôle des connecteurs dans la structuration thématique. La conclusion sera consacrée à une évaluation des résultats de ces analyses à la lumière des objectifs fixés au départ. On y constatera l'importance du rôle joué par la structuration thématique dans une appréciation de la qualité textuelle. Les difficultés de structuration thématique relevées dans les écrits de rédacteurs étrangers peuvent renseigner sur certaines composantes d'un texte réussi. En dernier lieu nous nous attacherons à cerner certaines limitations inhérentes à l'approche adoptée et nous proposerons des voies de recherches pour l'avenir.

6 Le détail de l'analyse préliminaire et de celle consacrée à l'étude de la structure thématique de chaque extrait corpus est présenté dans la partie intitulée Corpus. 13

PREMIÈRE

PARTIE

Le cadre théorique

CHAPITRE I

L'ANAL YSE TEXTUELLE

1.1 TEXTUALITÉ

Qu'est-ce qu'un texte? Qu'est-ce qu'un bon texte? Selon N.E. Enkvist, tout texte qui réussit à déclencher un processus d'interprétation dans une situation donnée est d'un point de vue communicatif une réussite: any text that succeeds in triggering off the desired process of interpretation in a given situation is communicatively a success in that situation. (1982, p. 22) Accepter une telle affirmation, c'est se ranger du côté de ceux qui considèrent que le texte 'existe' comme résultat d'une interaction. Un texte n'est jamais écrit dans le vide. Un texte écritl, quel qu'il soit - liste de commissions, lettre de candidature, article scientifique... -, n'est pas rédigé gratuitement. Le rédacteur cherche à produire un effet sur le lecteur potentiel. Dans le cas d'une lettre de candidature le rédacteur essaie de convaincre l'employeur éventuel de l'intérêt de sa candidature, dans le cas d'un article scientifique il s' agit peut-être pour l'auteur non seulement de faire partager ses connaissances mais de se faire
1 L'utilisation de l'expression 'texte écrit' est volontaire~ Un texte peut être 'écrit' ou 'oral' (cf. 1.3). Si au long de cette étude les remarques portent plus spécifiquement sur le texte' écrit', c'est pour délimiter le cadre de cette analyse. 17

connaître et de gagner le respect de ses pairs. Si, par exemple, le rédacteur d'un article de recherche ne destine pas son texte à un lecteur précis et désigné (comme pour une lettre personnelle), il a cependant une idée assez précise de son lectorat potentiel. Le texte est alors conçu comme une interaction. Toutefois, le paramètre interactionnel ne suffit pas à décrire tous les attributs d'un texte. Parler d'un 'texte', c'est souligner le fait qu'il s'agit d'un ensemble ou d'une unité et non pas d'une suite de phrases disparates et sans rapport aucun. Pour M.M.J. Fernandez, le texte pris comme unité de communication se définit comme: W1ensemble formé d'une ou de plusieurs phrases unies par un réseau de coréférence. (1994, p. 24) Cet ensemble, précise-t-elle, est sous-tendu par trois concepts de base, qu'elle représente comme" la grammaticalité, l'acceptabilité (communautaire) et l'adaptabilité, ou degré d'adéquation contextuelle " (ibid., p. 24). Ces trois concepts résument en quelque sorte la description plus détaillée des 'standards' ou critères définitoires établie par de Beaugrande et Dressler (1981). De Beaugrande et Dressler, tout en définissant le texte primordialement comme une 'communicative occurrence', énumèrent sept critères interdépendants auxquels tout texte doit répondre. Les sept critères comprennent les critères de cohésion et de cohérence (cf. 1.4 infra) qui sont pour eux 'text-centered notions', et trois critères qui concernent les rapports entre les participants de la communication: les critères d'intentionnalité, d'acceptabilité et d'informativité. Les deux derniers critères, le critère de situationnalité et celui d' intertextualité, reflètent essentiellement les rapports avec le monde extérieur du texte en question. Si l'un des critères n'est pas satisfait, le texte sera considéré comme 'non-communicative' ou bien comme un 'nontexte' (1981, p. 3-11). Ces critères sont extrêmement intéressants car ils mettent bien en perspective l'interrelation des éléments relevant de paramètres purement textuels et de ceux provenant de considérations

18

pragmatiques2. Par un mouvement de pendule on passe d'une approche micro-linguistique privilégiant les phénomènes phrastiques à une approche très globalisante qui aurait tendance à gommer les traces laissées par le rédacteur dans la construction du texte. Si, d'une part, une préoccupation exclusive de l'extérieur du texte et de ses régularités syntaxiques, lexicales et phoniques n'est pas suffisante en tant que telle pour expliquer son fonctionnement car, comme selon les propos de de Beaugrande et Dressler, "those artifacts are inherently incomplete when isolated from the processing operations performed upon them" (op. cit., p. 35), la tendance inverse est également à éviter. Les mêmes auteurs, en effet, mettent en garde contre une tendance à exagérer l'importance du récepteur et son rôle dans l'interprétation du texte et à dévaloriser ainsi le texte lui-même: On the other hand we must guard against allowing the text to vanish away behind mental processes. Recent debates over the role of the reader point up the dangers of assuming that text receivers can do whatever they like with a presentation. If that notion were accurate, textual communication would be quite unreliable, perhaps even solipsistic. There must be defmitive, though not absolute controls on the variations of utilising a text by different receivers. (ibid., p. 35) La nature de ces 'contrôles' ou 'prises', c'est-à-dire le détail de ces indications guidant l'interprétation du récepteur, va être au cœur de notre réflexion dans les chapitres suivants. Une appréciation de la qualité textuelle ne peut rester une simple affaire d'intuition. Elle doit également se donner les moyens d'évaluer ces 'contrôles' contenus dans le texte. Seule une analyse de texte qui pennette une mise en relation des paramètres du domaine de la micro-linguistique et des paramètres pragmatiques peut soutenir un tel objectif.

Cependant la notion de cohérence n'est pas essentiellement centrée sur le texte. Notre conception de la cohérence est plus large que celle de de Beaugrande et Dressler et pennet justement de prendre en considération divers critères pragmatiques. 19

2

Les parties suivantes ont comme propos l'examen des notions théoriques qui sous-tend cette démarche relative à la linguistique du texte. Le développement de la linguistique textuelle en tant que discipline sera d'abord étudié. L'examen des notions clés de cohésion et cohérence se fera dans un dernier temps. 1.2 LINGUISTIQUETEXTUELLE Si l'on peut faire remonter la préoccupation concernant les textes en tant qu'objets d'étude jusqu'aux travaux de rhétorique de l'antiquité grecque, c'est seulement aux temps modernes que l'étude de textes a été entreprise du point de vue de l'analyse linguistique. Cependant, au départ, la linguistique moderne limitait sa démarche à l'étude de phrases (cf. Bloomfield, Weil) car, comme le soulignent de Beaugrande et Dressler, il est plus facile de formuler des jugements d'acceptabilité à propos de phrases que de paragraphes ou de textes entiers: It is much more straightforward to decide what constitutes a grammatical or acceptable sentence than what constitutes a grammatical sentence sequence, paragraph, text, or discourse. (1981, p. 17) Il faut attendre le milieu du vingtième siècle pour que voie le jour une grammaire textuelle dont l'objet premier est le texte lui-même. La linguistique textuelle, ou la grammaire de texte comme on l'appelait dans les années 60, cherchait à établir une grammaire capable de rendre compte des compétences textuelles d'un locuteur dans sa langue maternelle. Comme l'explique Michel Charolles (1988), les linguistes à l'origine de ce mouvement - R. Harweg (1973), J.S. Petôfi (1973), T.A. van Dijk (1972), W.Kummer (1972) - s'intéressaient surtout à la notion de cohérence et à : la capacité des locuteurs natifs à distinguer une suite de phrases acceptables formant un texte d'une suite ne formant pas un texte. (Charolles, 1988, p. 46) En s'inspirant de la grammaire générative de Chomsky ces auteurs espéraient fournir une description structurale de cette compétence textuelle des locuteurs natifs qu'ils supposaient communément partagée. Leur projet reposait sur la constatation que toutes les 20

suites de phrases acceptables en tant que phrases ne sont pas forcément acceptables en tant que texte. À l'aide d'un système de règles approprié, ils cherchaient à prévoir en quelque sorte les intuitions des sujets parlants, en ce qui concerne la rédaction de leur texte. Les limites de cette approche sont vite apparues. Les exemples et contre-exemples de ce qui constitue un texte cohérent se sont succédé (van Dijk, 1972; Enkvist, 1978; T. Reinhart, 1980). La plupart des chercheurs s'accordent maintenant avec Charolles quand il déclare: Il n'existe pas au plan du texte de règles de bonne formation qui s'appliqueraient en toutes circonstances et dont les violations, comme c'est le cas en syntaxe de phrases, 'feraient l'unanimité'. (op. cil., p. 52) Partant de ceci, il devient également difficile de maintenir que certaines suites de phrases ou de morceaux de textes seraient cohérentes ou incohérentes en elles-mêmes. Dépourvus de l'un de leurs arguments de départ, les premiers grammairiens de texte se voyaient ainsi contraints d'envisager autrement les problèmes de cohérence et de s'orienter vers d'autres domaines, notamment vers les sciences cognitives et l'intelligence artificielle. La plupart des auteurs préfèrent maintenant tracer une ligne stricte entre les phénomènes relevant de la cohésion et ceux relevant de la cohérence (cf. 1.4 infra). Sous la rubrique 'cohésion' sont généralement regroupées toutes les marques de relations entre énoncés ou constituants d'énoncés, tels les connecteurs et les anaphores. En ce qui concerne la cohérence, elle est considérée non comme une propriété du texte, mais comme un concept dépendant étroitement de l'interprétant. Le récepteur est amené à construire des relations qui ne figurent pas forcément dans l'objet textuel en question. Certaines inférences sont des extrapolations à partir des connaissances du monde que l'on suppose partagées. Un certain nombre de chercheurs consacrent leurs efforts à proposer des modèles capables de représenter les processus de traitement mis en œuvre par les récepteurs dans l'interprétation d'un texte. Ces modèles (H.J. Eikmeyer, 1983; van Dijk et Kintsch, 1983) sont selon Charolles" largement surdétenninés par des considérations 21

d'ordre cognitif", qui ont amené les analyses textuelles" confins de la linguistique" (1988, p. 61).

aux

En effet, dans les années 1970 et 1980, l'analyse du texte a attiré l'intérêt de psychologues, informaticiens, stylisticiens et linguistes d'horizons très divers. Cette expansion n'était pas sans créer des problèmes. Selon Charolles, à partir de ce moment les grammairiens du texte" ne forment plus une école, ne font plus école" (1988, p. 46), écartelés qu'ils sont, selon le propos de M.M.J. Fernandez, " entre deux tendances opposées: un réductionnisme anachronique et un expansionnisme difficilement contrôlable" (1987, p. 28). L'échec, si on peut l'appeler ainsi, d'un premier projet d'une grammaire de texte était également dû en partie à la montée d'un autre mouvement, très influent en France à la même période, centré sur les faits d'énonciation. Issus des travaux de R. Jackobson et E. Benveniste, certains de ses postulats étaient diamétralement opposés à ceux d'une grammaire du texte. Pour Benveniste, par exemple, le niveau de la phrase définit un seuil, au-delà duquel on quitte le domaine de la langue comme système de signes et l'on entre dans un autre univers, celui de la langue comme instrument de communication. (T.l, 1966, p. 130) Il n'existe pas de règles combinatoires qui stipulent le bon agencement des unités de discours à ce niveau. Dans les travaux sur l'énonciation inspirés de Benveniste (D. Maingueneau, 1976 et 1987; C. Kerbrat-Orecchni, 1980), les problèmes de cohérence textuelle ne sont plus pertinents. La description linguistique entreprise ne vise pas à détailler les règles de composition mais cherche plutôt à dégager les indices de subjectivité dans les différentes situations de communication où les lecteurs sont amenés à s'exprimer. Le courant énonciatif s'est surtout préoccupé de l'insertion du discours dans un contexte de communication, d'où sa connexion avec des recherches sociologiques et avec les corpus du discours politique. Néanmoins il serait erroné de croire que la linguistique énonciative n'aurait rien de commun avec certaines perspectives de la linguistique textuelle. Selon M.M.J. Fernandez: 22

Certains théoriciens de l'énonciation pourraient néanmoins sans déroger souscrire aux principes d'une analyse textuelle justifiée ainsi: la capacité d'apprécier la cohésion d'une suite de phrases est partie intégrante de notre conscience linguistique. (1994, p. 24) La linguistique 'textalo-discursive', comme elle la nomme, (terme qui se réfère en particulier à la linguistique textuelle nordique) et la linguistique énonciative convergent sur plusieurs points. Charolles fait écho à ce point de vue en déclarant qu'aujourd'hui" les antinomies entre les différents courants sont moins évidentes" (op. cit., p. 46). Les évolutions que la linguistique textuelle a traversées ont réussi à gommer en quelque sorte les principales différences entre les deux courants. Ces apports aux notions traditionnelles de linguistique textuelle sont clairement mis en évidence par Nils Enkvist, fondateur de la Linguistique Textuelle Nordique, qui décrit sous fonne de modèles, "les ambitions croissantes de textualistes" (M.M.I. Fernandez, 1994, p. 26). Les quatre modèles isolés par Enkvist ont depuis été largement commentés dans les travaux de cette dernière (1988(b), 1994). Dans les premiers modèles, les modèles textuels à base phrastique, Enkvist fait référence aux études qui, à travers l'analyse de mécanismes tels que l'anaphore ou l'ellipse, cherchaient à examiner les liens inter-phrastiques ou la cohésion textuelle. L'exemple le plus connu est celui de Halliday et Hasan en 1976 (cf. section 1.4 infra). Comme Enkvist le signale, l'établissement d'un réseau de coréférence peut dépendre de facteurs extra-linguistiques et faire intervenir des considérations d'ordre cognitif ou interactionnel, même si le point de départ de l'analyse reste la phrase (1987, p. 2829). Dans les deuxièmes modèles, les modèles textuels à base prédicative, le texte est produit suivant une certaine stratégie textuelle qui permet d'agencer des éléments sous-jacents appelés propositions ou prédications. Différentes stratégies textuelles, à partir des mêmes prédications, produisent différents types de textes. L'exemple donné pour illustrer cette approche est l'analyse elite de 'combinaison phrastique' (D.Daiker et al. 1979). 23

Les troisièmes modèles, les modèles à base cognitive, cherchaient à générer ou à extraire un texte à partir d'une base cognitive, modelée en tennes de cadres et de schémas. Enkvist cite les travaux de Schank et Abelson (1977) menés dans cette optique. Les derniers modèles isolés par Enkvist sont les modèles dits 'interactionnels'. Ces modèles comprennent des références aux maximes de Grice (1975), à la. théorie des 'actes de langage' d'Austin (1962) et aux 'tours de parole' de l'ethnométhodologie. Enkvist insiste sur l'interrelation de ces modèles. Ils sont, expliquet-il, comme des boîtes chinoises: les modèles dits 'interactionnels' peuvent inclure des modèles' cognitifs', qui peuvent à leur tour inclure des modèles à base prédicative, et ainsi de suite. Selon Enkvist (1982), plusieurs linguistes, sans reconnaître explicitement qu'ils s'inspirent des autres modèles, ont essayé d'introduire des éléments relevant de la cognition ou de l'interaction dans les modèles qui sont essentiellement à base phrastique ou prédicative. Enkvist nous donne les exemples de champs sémantiques formalisés dans des cadres et schémas et celui du paramètre 'focus/présupposition' qui implique également la prise en compte de donnés 'interactionnels'. Il déclare qu'en agissant ainsi ces linguistes ont implicitement reconnu que la langue est partie intégrante de la vie humaine et sociale et qu'elle ne peut pas être traitée comme un simple code abstrait: By using such devices, restrictionist syntacticians have in fact proved the need for interactional parameters. They have tacitly acknowledged that we must venture from behind our desks into the world if we are to find the forces that govern interactive behaviour and thereby shape our texts. (1982, p. 21) Enkvist pour sa part prône une approche processualiste qui, tout en appuyant sur les descriptions' structuralistes', les intègre dans une approche différente: The difference is rather one of emphasis. A processualist wants to use structures to explicate processes. And a structuralist must often make use ofprocesses to explicate structures. (ibid., p. 22) 24

En opposition aux approches des structuralistes (et des transformationalistes) l'approche processualiste s'inspire de modèles empruntés, en dehors des descriptions de langues naturelles. Elle fait appel aux théories de la psychologie, aux théories de l'information et aux théories de la linguistique computationnelle afin de délimiter les procès qui sont l'objet de son étude. L'approche processualiste d'Enkvist est sensiblement similaire à l'approche 'procedural' proposée par de Beaugrande et Dressler: The study of units and structural patterns, though still a central activity of investigation, is not a goal in itself. Instead, we are concerned with the operations which manipulate patterns during the utilisation of language systems... (1984, p. 33) Les grands atouts d'une linguistique processualiste ou 'procedural', comme celle ébauchée par Enkvist ou de Beaugrande et Dressler, sont qu'ils permettent de marier des analyses formelles avec des approches interactives. Non seulement il est question d'une analyse qui dépasse le cadre phrastique en se concentrant sur les phénomènes de cohésion et de cohérence textuelles, mais les contraintes communicatives inhérentes à chaque situation communicative sont également prises en considération. L'analyse textuelle de ce type a trouvé de nombreux débouchés dans les recherches effectuées sur la didactique. En France, un groupe de chercheurs, parmi lesquels Combettes et Charolles, s'est intéressé de près à l'analyse textuelle dans le cadre de l'acquisition/apprentissage du français aux francophones. En s'inspirant directement des travaux issus de l'École de Prague (en particulier de ceux de Firbas et de Danes), ils se sont intéressés par exemple à la question des procédés utilisés par les jeunes apprenants de français pour signaler les thèmes et rhèmes et les types de progression thématique (Combettes, 1978; Slakta, 1975 ; Vigner, 1982). Dans une autre étude, Combettes et Tomassone (1988), en vue de prévenir les difficultés de compréhension parfois rencontrées par les élèves, se sont penchés sur les caractéristiques linguistiques relatives à des textes informatifs tels que les manuels scolaires et autres supports pédagogiques. 25

De même, dans les langues de spécialité, en particulier dans les études qui, en anglais spécialisé, privilégient l'importance de la recherche sur la notion de genre, l'analyse textuelle trouve aujourd'hui un riche éventail d'applications. En faisant l'état des recherches actuelles dans ce domaine, Ulla Connor (1983) souligne le fait qu'elles permettent de concilier des théories linguistiques avec des théories psychologiques, cognitjves et didactiques, en opposition aux études entreprises par les linguistes du cercle de Prague et les approches systémiques qui s'orientent surtout vers la linguistique pure. Ce qu'elle appelle" la nouvelle école d'analyse textuelle" privilégie une orientation éclectique interdisciplinaire: This new school of text analysis is characterised by an eclectic, interdisciplinary emphasis... (1983, p. 76) Des exemples d'analyse de texte dans cette perspective comprennent les analyse des introductions dans les articles scientifiques primaires de Swales (1990), les analyses comparatives des structures argumentatives dans les travaux des étudiants de Connor (1987) ou l'analyse computationnelle de Biber sur les variations textuelles et les typologies textuelles (1988). L'élargissement du domaine de la linguistique textuelle et ses retombées sur la linguistique appliquée, brièvement effleurés dans cette partie, vont sous-tendre notre réflexion et notre méthodologie pour l'ensemble de cette recherche. À la suite des travaux sur la structuration thématique entrepris par Bernard Combettes dans le domaine de la didactique en langue maternelle, nous adopterons une approche similaire pour une analyse de textes en ang.1ais langue étrangère. Dans cette analyse de la clarté de la structuration thématique des textes étudiés, des considérations essentiellement linguistiques seront étroitement liées à une approche plus intuitive, l'objectif étant précisément de mettre en relation une analyse textuelle fonnelle avec une approche textuelle plus pragmatique. L'objectif premier de la linguistique du texte doit être de mettre en relation une analyse de micro-linguistique et un niveau macrolinguistique ou discursif de l'organisation textuelle. Ce que M.M.J. Fernandez a appelé" une pragmatique intégrée raisonnablement" (1988(b), p. 144) ne peut qu'enrichir une analyse rigoureuse des 26

procédés morpho-syntaxiques qui s'y trouvent impliqués comme parties de la stratégie textuelle. Si la quête d'une grammaire de texte capable de délimiter un ensemble définitif de règles pour une réalisation textuelle de qualité a dû être abandonnée, la linguistique de texte, dans cette acception plus large, peut beaucoup apporter à une meilleure compréhension de ce qui constitue la qualité textuelle. Cependant, comme cet élargissement du champ de la linguistique textuelle reste controversé pour avoir empiété sur le terrain souvent réservé à l'analyse du discours, il semblerait approprié maintenant de faire quelques remarques sur la distinction parfois établie entre les notions de texte et de discours, afin de lever toute ambiguïté concernant l'emploi de ces termes dans l'étude actuelle.
1.3 DISTINCTION TEXTE I DISCOURS

Dans la langue courante 'texte' se réfère en premier lieu à un document écrit et 'discours' à une communication orale. Toutefois, si dans la langue courante la distinction texte/discours (comme text et discourse en anglais) est relativement claire, en linguistique l'emploi de ces tennes est une affaire plus délicate. En linguistique le tenne 'discours' n'est pas forcément relatif à la notion d'oralité. Il est néanmoins habituellement associé aux conditions de production. Comme M.M.J. Fernandez le rappelle, le discours est "une unité plus large que le texte" (1987, p. 26) mais qui reste obligatoirement en rapport avec des conditions de production détenninées. En tant que tel il relève de la notion de genre (cf. chapitre 4 infra) et de l'idée d'une appartenance à une conununauté ou institution particulière. Dans cet emploi 'discours' n'est pas susceptible du pluriel: il s'agit du discours scientifique ou du discours administratif, c'est-à-dire de l'usage de la langue dans une situation réelle (Maingueneau, 1996). En ce qui concerne l'emploi du terme 'texte' en linguistique, on constate qu'il a une portée beaucoup plus large que dans la langue courante. Il ne sert pas uniquement à qualifier un texte 'écrit', il peut également s'appliquer à la transcription/enregistrement d'un dialogue ou de toute autre situation d'oralité formant une unité (ou 27

ensemble) de communication. Pour Brown et Yule, par exemple, le texte est tout simplement" the verbal record of a communicative act " (1983, p. 5). Autrement dit, c'est la reproduction d'un acte de communication. Une telle définition soulève immédiatement la question du support. Soit l'exemple d'une transcription par un linguiste d'une conversation (avec ses silences et sa prosodie) ou de la reproduction typographique d'un document manuscrit. Le 'texte' original ne serat-il pas forcément transformé? La réponse doit toujours être affirmative car, même s'il s'agit de la reproduction fidèle d'un texte imprimé ou de l'enregistrement techniquement parfait d'un texte oral, le texte reproduit sera toujours privé de son contexte d'origine. Il dépendra également de l'interprétation du récepteur concerné. Ces deux aspects, c'est-à-dire les conditions de production au moment de la formulation du texte et la question de la subjectivité forcément présente dans l'interprétation d'un texte, sont tous les deux intégrés dans la définition du terme 'texte' tel qu'il est employé dans cette étude. Nous commencerons par quelques commentaires sur la question du contexte. La distinction texte/discours traditionnelle en linguistique s'appuie pour une grande part sur cette question de contexte. Selon J.M Adam une première distinction qu'il déclare " assez communément admise aujourd'hui" se résume de la façon suivante: DISCOURS = Texte + conditions de production TEXTE = Discours - conditions de production (1990, p. 23) Autrement dit le discours n'est pas seulement caractérisé par ses propriétés textuelles mais également par son existence dans une situation de communication particulière. En revanche, le texte est un objet plus abstrait obtenu au moyen de la soustraction du contexte du discours concret. Cette définition fait écho à la définition proposée par D. Slakta quelques années auparavant dans laquelle il distinguait le texte, "objet formel abstrait" du discours, "pratique sociale concrète" (1975, p. 31). Toutefois, d'autres linguistes soulignent le fait que, malgré son existence comme objet linguistique d'étude, le texte ne peut pas être 28

considéré seulement comme un objet formel et statique. Selon François Rastier, par exemple: Il n'existe pas de texte (ni même d'énoncé) qui puisse être produit par le seul système fonctionnel de la langue (au sens restreint de mise en linguistique). (1989, p. 37) Une approche purement linguistique de l'étude du texte où ne seraient pas prises en compte' les pratiques discursives qui l'entourent serait inutilement restrictive. Pour Michel Hoey (1991) le tenne 'text' se réfère non seulement à un document oral ou écrit qui peut être analysé linguistiquement, mais également à un niveau linguistique situé entre la syntaxe et l'interaction. ... the text level converts and combines grammatical strings into usable (parts of) interactions, whether these be conversations or the communication that takes place between writer and reader. (1991 p. 269) Le rôle du récepteur est ainsi mis en avant. Depuis plusieurs années en effet, on vient de le voir, on assiste à une expansion du terrain naguère occupé par la linguistique textuelle. Les stylisticiens, informaticiens et neuropsychologues ont contribué à transformer l'objet de la linguistique textuelle. Un lien commun sous-tendant ces approches diverses semblerait résider dans le poids croissant accordé à la fois à l'importance des données situationnelles et au rôle du récepteur dans l'interprétation d'un texte (oral ou écrit). La distinction précédemment employée en linguistique entre discours et texte a tendance à s'estomper de nos jours en fonction de l'élargissement du domaine de la linguistique textuelle. Une analyse transphrastique dans une optique processualiste ne peut pas faire abstraction des conditions de production ni même de la portée interlocutive du texte soumis à étude. 'Texte' et 'discours' en tant que 'objet forme' et 'pratique sociale' se chevauchent. Nous partageons le point de vue de M.M.J. Fernandez quand elle s'interroge sur la véritable nécessité d'une distinction rigide. En parlant du 'texte' on met l'accent sur les procédés formels de liaison phrastique tandis que le 'discours' n'exclut pas la prise en compte des manifestations fonnelles de l'organisation interphrastique, mais 29

nécessite également la prise en considération de facteurs situationnels et interpersonnels. Il s'agit pour Fernandez essentiellement d'une différence de perspective et elle prône" une utilisation des deux termes en complémentarité" (1994, p. 25). Une fois situé le cadre conceptuel de cette étude à travers cette présentation des théories et termes relatifs à la linguistique textuelle, l'attention se portera maintenant sur l'examen des deux notions clés, impliquées dans une évaluation de la textualité : la cohérence et la cohésion.
1.4 COHÉRENCE ET COHÉSION

Une question fondamentale qui sous-tend toute analyse textuelle concerne l'évaluation de l'objet textuel. Qu'est-ce qui fait qu'un texte 'est' ou 'n'est pas' réussi? Existe-t-il des moyens tangibles pour mesurer la réussite ou l'efficacité d'un texte? Il est généralement admis que la compétence textuelle d'un sujet parlant ou d'un rédacteur ne peut être confinée dans un ensemble défini de règles linguistiques qui concernent la réalisation d'un texte de qualité. Toutefois, ceci ne veut pas dire pour autant que les considérations linguistiques n'aient aucune place dans une évaluation de la qualité textuelle. L'objet de l'étude présente est précisément d'étudier l'importance de certaines indications linguistiques' scientifiques' dans l'éventuelle' réussite' d'un texte. Notre préoccupation première est ainsi de cerner l'interface entre les marques tangibles de mise en texte et l'impression d'une cohérence ou unité perçue par un récepteur donné. Cette approche repose essentiellement sur la mise en relation des caractéristiques de surface avec un jugement plus subjectif sur la qualité et la lisibilité du texte en tant qu'ensemble. Autrement dit, il s'agit de cerner les liens entre les notions habituellement classées sous les rubriques de la cohésion et de la cohérence. Les fondements de la distinction entre les notions de cohésion et de cohérence sembleraient communément admis par les linguistes textualistes d'aujourd'hui. La notion de cohésion est généralement mise en rapport avec la linéarité du texte, les enchaînements entre les propositions et les moyens formels dont dispose l'émetteur pour 30

assurer ces enchaînements. La notion de cohérence, en revanche, est généralement caractérisée par une approche plus large qui souligne l'importance du rôle du récepteur dans l'interprétation du texte. S'il reste quelques flottements terminologiques en ce qui concerne l'emploi des tennes de connexité et de cohésion3, il est habituel, comme l'explique M. Charolles, d'établir une distinction pour opposer d'un côté la cohérence qui a à voir avec l'interprétabilité des textes et, de l'autre, les marques de relation entre énoncés ou constituants d'énoncés. Concernant ces marques, depuis M.A.K Halliday et R. Hasan (1976), on tend à les regrouper sous le nom de cohésion. (1988, p. 53) Le partage entre les phénomènes relevant de la cohésion et ceux qui relèvent de la cohérence semblerait dépendre pour une grande part d'une perspective qui se borne à une dimension proprement linguistique et d'une deuxième qui prend en considération le monde en dehors du texte. Cependant, dans quelle mesure cette distinction peut-elle s'opérer dans la pratique? La frontière entre les deux perspectives reste-t-elle étanche? Nous nous proposons de regarder de plus près les phénomènes généralement regroupés sous les deux rubriques et de démontrer ainsi qu'une division stricte entre les deux perspectives n'est pas toujours opérable ni même désirable. Dans un deuxième temps on verra comment la cohésion et la cohérence peuvent selon nous être utilement mises en relation par une approche qui s'appuie sur une étude de la dimension thématique.
1.4.1 ASPECTS DE LA COHÉRENCE TEXTIJELLE

La notion de cohérence est au centre d'une discussion sur la qualité textuelle. Elle correspond à un jugement positif de la part d'un récepteur face à l'efficacité d'un texte donné. C'est un jugement qui n'est pas seulement une réflexion sur l'unité interne du texte mais
3 Certains linguistes, comme K. Hatakeyama et al. (1984), préfèrent utiliser le tenne de connexité à la place de cohésion. et réserver le tenne de cohésion pour décrire la continuité thématique. 31

qui l'est aussi sur son adéquation à la situation dans laquelle il est produit. La notion de cohérence implique un jugement intuitif, et à un certain degré idiosyncrasique, sur le fonctionnement d'un texte. Si un lecteur donné interprète un texte comme cohérent, il aura trouvé une interprétation qui correspond à sa vision du monde, car la cohérence n'est pas strictement dans le texte. mais résulte de l'interaction avec un récepteur potentiel. Comme l'explique Michel Charolles: La cohérence n'est pas une propriété des textes [...] Le besoin de cohérence est, par contre, une sorte de fonne a priori de la réception discursive. (1988, p. 55) Ce 'besoin' de cohérence auquel se réfère Charolles semble important à souligner . Tout lecteur coopératif a tendance à attribuer initialement du sens à ce qu'il lit ou entend. Même face à un texte très dense, dans un domaine très spécialisé, le lecteur hésitera à juger un texte comme 'incohérent'. Selon Charolles, : Tout se passe comme si le 'récepteur ignorant' faisait crédit de cohérence à l'émetteur, admettait qu'il a ses raisons (supérieures aux siennes) et s'efforçait précisément de les retrouver afin de reconstruire le suivi de son discours. (1978, p. 38) Toutefois, il est essentiel de souligner l'importance des paramètres contextuels. Un lecteur ne fera pas le même effort devant un texte qu'il a très envie de lire dans un domaine qui lui est familier et un texte très technique concernant un domaine obscur pour lui (sur les mouvements boursiers, par exemple) et qui contient des représentations presque imperméables pour un lecteur non spécialisé. Comme l'expliquent C. Preneron et C. Larroque, qui examinent cette notion dans le cadre d'une analyse linguistique sur un sujet ayant subi un traumatisme crânien: La notion de cohérence ou d'incohérence d'un discours est une notion relative puisque toute interprétation d'un texte s'appuie pour une part sur la connaissance de l'univers extra-linguistique partagé par les interlocuteurs. (1986, p. 113) 32

Il ne s'agit pas d'adopter le point de vue d'un lecteur 'idéal' qui connaît tout, mais d'évaluer l'efficacité du texte dans un contexte bien précis. Néanmoins; à l'intérieur d'un contexte déterminé, le lecteur cherchera à trouver une cohérence à ce que lui est transmis. Pour citer de nouveau C. Preneron et C. Larroque : Dans une communauté déterminée, face à une émission donnée, l'attitude de tout récepteur est de postuler une cohérence au discours, de le voir comme une unité de sens, comme un texte. (op. cit,. p. 113) L'interprétation d'un texte est une procédure active. Ayant présupposé une cohérence au texte en question, le lecteur va tout mettre en œuvre pour établir cette cohérence. Si le texte ne lui paraît pas immédiatement cohérent, il cherchera à lui rendre une cohérence en ajoutant des informations manquantes en se fondant sur sa propre expérience. De cette manière un texte initialement opaque peut devenir cohérent a posteriori. La cohérence d'un texte ne peut être ainsi établie de façon absolue. Sa cohérence sera relative au degré de facilité éprouvé par le lecteur à l'interpréter dans un contexte particulier. Reinhart (1980) établit une échelle de la cohérence en classant les textes sous trois grandes rubriques. Elle distingue tout d'abord les textes qui sont 'explicitement cohérents' de ceux qui ne sont qu' 'implicitement cohérents'. Enfin, il y a des textes incohérents ('non-coherent'), jugement rare employé quand le lecteur n'arrive pas à imposer une cohérence dérivée. La différence entre les textes 'explicitement cohérents' et les textes 'implicitement cohérents' n'est pas forcément en relation directe avec leur construction logique et grammaticale ('weil formedness'). Ce qui est en jeu, ce n'est pas l'intelligibilité 'finale' du texte mais les types de procédures supplémentaires nécessaires de la part du récepteur pour établir cette cohérence: The difference lies not in their comprehensibility, but in the types of operation required in the procedure of assigningmeaningtothem. (1980,p. 161) Les textes 'explicitement cohérents' sont les textes qui font le maximum pour faciliter la tâche interprétative du lecteur en respectant trois conditions que Reinhart distingue comme la 33

cohésion, la non-contradiction et la pertinence ('cohesion, consistency and relevance'). La condition de cohésion implique qu'une phrase doit être attachée à une phrase précédente. La condition de 'non-contradiction' ('consistency') est une condition sémantique qui spécifie que chaque phrase doit être dans un rapport de non-contradiction avec ce qui précède. La condition de 'pertinence' se réfère aux conditions pragmatiques d~ discours, c'est-à-dire aux rapports entre les phrases, le sujet général du texte et la situation d'énonciation. La distinction élaborée par Reinhart entre la cohérence explicite et la cohérence dérivée nous paraît importante. Dans le cas d'oo texte produit en situation d'apprentissage, comme c'est le cas des textes qui constituent notre corpus, il y a un fort impératif de cohérence explicite. À la différence de certains textes plus ludiques, les textes produits en milieu scolaire ou universitaire ont tout à gagner à être directifs. Si le rédacteur du texte sait que son écrit fait l'objet d'une évaluation, il est logique de sa part d'essayer de guider l'interprétation de son récepteur. L'intelligibilité d'un texte, le fait qu'il soit 'cohérent' a posteriori ne suffisent pas à lui garantir une bonne note. Le professeur/évaluateur va juger le texte sur sa facilité d'interprétation. Ce qui sera considéré comme un 'bon texte' sera un texte qui est 'explicitement cohérent', dans le cadre des consignes préétablies en milieu scolaire. S'il est vrai que la cohérence est essentiellement une notion intuitive, étroitement dépendante de chaque interprétant, ceci ne veut pas dire que la notion est totalement subjective. Tout comme le professeur qui suivra certaines consignes en matière d'évaluation en milieu scolaire, tout lecteur abordant un texte aura certaines attentes face au texte qui lui est proposé. Les considérations sur le contexte et le genre du discours peuvent fortement influencer l'interprétation d'un texte. Devant un texte, issu d'une situation particulière, produit pour une raison précise, les attentes des lecteurs concernés peuvent être sensiblement les mêmes. Nous faisons écho ici aux commentaires sur ce point de Hateyama, Petôfi et Sôzer quand ils déclarent: Nous ne voulons pas induire que la cohérence est une caractéristique purement subjective. Dans un 34

environnement socioculturel donné, à l'intérieur d'une communauté linguistique donnée, la convergence des attentes des différents interprétants peut être si grande que l'on est autorisé à parler linguistique. (Hateyama, Petôfi et Sôzer, 1984, p. 29) Autrement dit, dans une situation discursive précise, au sein d'un genre de texte spécifique, le lecteur aura des attentes particulières, qui vont l'influencer dans l'interprétation de la cohérence du texte. Les rapports dont nous analysons des extraits sont produits dans le cadre d'un exercice spécifique au sein d'un genre particulier qui est la rédaction scientifique. Il s'agit d'un type d'écrit qui se veut monosémique. Le rédacteur ne cherche pas à divertir son lecteur/évaluatenr ou à l'inspirer, mais à le mener point par point à la compréhension de la description d'un système ou d'une technique dans le monde des télécommunications, c'est-à-dire à un savoir solidement ancré dans le réel. Le lecteur a peu de liberté d'interprétation, sinon aucune. Les indications fournies par le texte doivent permettre à l'interprétant d'arriver à une conception mentale du texte qui soit la plus proche possible de celle du rédacteur. On peut ainsi considérer qu'un jugement sur la qualité des textes qui constituent ce corpus sera en partie détenniné par une appréciation de l'adéquation de ces textes au genre auquel ils appartiennent. À chaque genre sont associées des stratégies interprétatives spécifiques qui se manifestent par des instructions intrinsèques. Notre interprétation de la cohérence passera par la facilité que nous avons à suivre ces instructions et à arriver ainsi à une interprétation de la cohérence textuelle au sein du genre en question. Si nous arrivons d'emblée à établir une représentation cohérente d'un texte qui soit conforme à nos attentes, nous pouvons estimer ce texte réussi. Certains éléments qui contribuent à cette réussite peuvent être formellement identifiés. Les considérations en rapport avec le genre textuel, par exemple, auront des répercussions à la fois sur le fond et sur la forme du texte. Une lettre de candidature qui ne ressemble pas physiquement à une lettre de candidature (par sa présentation et sa mise en page) sera difficilement cohérente pour la plupart des lecteurs. De même, un texte produit par un locuteur non natif et qui de ce fait contient de nombreuses fautes lexico35

grammaticales ou orthographiques peut sérieusement entraver la perception de la cohérence chez tout lecteur. Il n'en reste pas moins que la cohérence est essentiellement un concept globaL La plupart des aspects relatifs à la perception de la cohérence sont étroitement dépendants de la perception individuelle d'un lecteur particulier. Ces aspects sont pour ainsi dire 'invisibles' à la surface du texte. La question fondamentale est alors de savoir comment nous pouvons rendre 'visibles' à un niveau suffisamment général certaines de ces caractéristiques de la cohérence afin qu'elles puissent s'appliquer à un éventail de situations discursives. Dans le cadre de la didactique du texte, la question est de savoir quelles consignes peuvent utilement aider le rédacteur à produire un texte susceptible d'être jugé cohérent. On a vu que les textes 'explicitement cohérents' fournissent des instructions précises quant à l'interprétation de leur logique qui permet au récepteur de les percevoir comme une unité cohérente. Il nous faut alors une approche capable d'analyser ces signaux textuels ou instructions qui influencent les jugements des lecteurs. Une façon d'aborder l'analyse de ces instructions est de passer par une analyse de la cohésion. La cohésion fournit un moyen d'étudier les relations entre les propositions constitutives d'un texte. Une analyse de la cohésion s'attache essentiellement à décrire la nature des liens fonnels perceptibles à la surface textuelle. Elle pennet une analyse de ce qui contribue à l'impression d'une certaine unité textuelle à partir de traits observables à la surface textuelle. Nous allons considérer de quelle manière ces caractéristiques locales ou superficielles visibles dans le texte vont pennettre d'approfondir notre compréhension de ce qui constitue la cohérence. Nous examinerons si une analyse de la cohésion, telle qu'elle est généralement appliquée, permet de cerner l'interface entre ces marques laissées à la surface textuelle et un jugement global de cohérence.

36

1.4.2 COHÉSION 1.4.2.1 La cohésion formelle

L'analyse de la cohésion textuelle sur laquelle repose dans une grande mesure le modèle pour la définition vue plus haut et qui reste toujours l'étude de ce type la plus connue entreprise ces dernières années est celle de Halliday et Hasan (1976). Dans leur ouvrage Cohesion in English les auteurs entreprennent une analyse approfondie des marques linguistiques de continuité textuelle en anglais. Selon Halliday et Hasan, le fait qu'un récepteur soit capable de reconnaître 'un texte' dans une suite de phrases implique l'existence dans ce texte de certains traits linguistiques qui contribuent positivement à cette unité textuelle. Les auteurs dressent un inventaire de ces traits linguistiques qui restent théoriquement à la disposition de l'émetteur pour créer cette unité. Il s'agit de montrer les liens de cohésion à la fois intra- et inter-phrastiques, et en particulier les procédures utilisées pour établir des liaisons entre les informations anciennes et nouvelles. Ils classent ces procédures qui peuvent être soit grammaticales soit lexicales sous cinq grandes rubriques: référence, substitution, ellipse, conjonctions et cohésion lexicale. La taxinomie présentée par Halliday et Hasan souligne la nature purement linguistique des liens établis: When we consider cohesion, we are investigating the linguistic means whereby a text is enabled to function as a single meaningful unit. (1976, p. 30) La cohésion semblerait résulter de la relation qui existe entre des 'formes' linguistiques. La prise en compte des donnés extralinguistiques (situationnels ou pragmatiques) n'entre pas du tout dans cette définition de la cohésion. Toutefois, c'est précisément cette insistance sur la nature linguistique des liens de cohésion qui semble problématique: une appréciation des liens de cohésion ne peut se faire uniquement à partir des traits observables à la surface des textes. 37

Dans une discussion sur la 'référence', par exemple, la première grande rubrique isolée par Halliday et Hasan regroupant les liens de cohésion, il est difficile de rester strictement au niveau des faits observables. Sous cette rubrique de 'référence' figurent les articles définis et indéfinis, les pronoms personnels, les comparatifs, les démonstratifs et tout ce qui peut jouer un rôle phorique dans le texte. Les exophoriques - dont la référence se trouve dans la situation d'énonciation - ne sont pas 'cohésifs' à proprement parler selon les auteurs, cars ils ne contribuent pas à cette cohésion interne (1976, p.52). Cependant, cette distinction n'est pas facile à opérer. En tant que récepteur, lorsque dans un texte donné nous n'arrivons pas à identifier le référent d'un élément, est-ce parce que les coréférences sont mal adaptées ou parce que notre connaissance du monde extra-linguistique ne nous permet pas de l'identifier? Devant W1texte le lecteur prend en compte tout ce qu'il connaît de la situation extra-linguistique, tout en suivant les liens de cohésion qui lui ont été fournis. La séparation des deux domaines faite par Halliday et Hasan dans leur ouvrage ne peut fonctionner que pour les énoncés pris hors situation de communication. Cependant, de toutes les procédures linguistiques passées en revue dans l'ouvrage de Halliday et Hasan ce sont celles classées sous la rubrique de la 'cohésion lexicale' qui font le plus obstacle à un traitement purement linguistique des phénomènes de cohésion. Sous cette rubrique les auteurs isolent deux sous-catégories: la réitération et l'association ('collocation'). La réitération comprend la répétition pure et l'emploi de synonymes et termes génériques, tandis que l'association correspond à un rapport sémantique habituel entre deux ou entre un et plusieurs lexèmes qui ne partagent pas le même référent. Selon les auteurs, il existe entre 'couronne' et 'roi' par exemple une association sémantique qui pourrait créer un lien de cohésion si on les trouve réunis dans un texte. Toutefois, ce qui constitue un champ associatif dépend pour une grande part des connaissances extra-linguistiques. Dans l'exemple suivant, emprunté à F. François: J'ai dormi dans un hôtel près d'une gare. Le bmit est
insupportable.

38

le lien entre 'gare' et 'bruit' fait seulement partie de l'univers de ceux qui vivent dans une civilisation à trains. Comme l'écrit F. François: La connexion linguistique n'est que le reflet de la connexion extra-linguistique. (1980, p. 263) La cohésion lexicale ne semblerait pas exister sans le secours d'une compréhension déjà établie. Les considérations linguistiques sont étroitement intégrées à celles relevant de la pragmatique. Une étude de la cohésion qui s'intéresserait seulelnent aux aspects formels semblerait impraticable. La prise en compte des paramètres situationnels, tout autant que le 'contenu' des éléments cohésifs en question, semblerait inséparable d'une approche purement linguistique. La présence d'un lien cohésif ne peut pas être continnée sans que l'on prenne en compte d'autres facteurs extérieurs à cette manifestation fonnelle. Ces interrogations sur les liens entre les indices foOllels de la cohésion et les paramètres extra-linguistiques conduisent à aborder un autre aspect du rapport cohésion/cohérence. Dans l'exemple cité ci-dessus, le rapport sémantique entre' le bruit' et 'la gare' semblerait préexister dans l'esprit du récepteur. Le lien 'formel' envisagé par Halliday et Hasan 'dépendrait' donc des connaissances extra-linguistiques déjà possédées par le récepteur en question. Devrions-nous alors considérer la cohésion plutôt comme l'effet de la cohérence que comme sa cause? 1.4.2.2 L 'œuf ou la poule? Dans l'ouvrage de Halliday et Hasan la cohésion semblerait présentée comme une cause de la cohérence. Un texte reconnu en tant que tel, qui est cohérent ou qui possède une 'texture', selon la tenninologie des auteurs, contiendra certains indices formels de cohésion: If a passage of English. .. is perceived as a text, there will be certain linguistic features present in the passage which can be identified as contributing to its total unity and giving it texture. (1976, p. 2)

39

Cependant Halliday et Hasan n'affirment pas que l'inverse est nécessairement vrai. Ils ne prétendent pas que la présence de ces liens cohésifs soit indispensable pour créer la 'textualité'. Ils ne creusent pas la nature exacte des rapports entre la cohérence et la cohésion. Pour eux la cohésion est essentiellement une notion indépendante; l'interrelation entre cohésion et cohérence n'est pas l'objectif premier de leur étude. Toutefois, si le rôle de la cohésion dans la cohérence n'est pas directement évalué dans l'ouvrage de Halliday et Hasan, la taxinomie de la cohésion qu'ils élaborent est le point de départ de nombreuses études, en particulier en didactique des langues étrangères, sur l'utilisation des procédés de cohésion dans les textes produits par les apprenants. Un grand nombre de manuels scolaires destinés aux étudiants en anglais langue étrangère comportent un chapitre sur les différents moyens d'assurer la cohésion dans un texte conformément à la classification de Halliday et Hasan4. Il existe également plusieurs travaux en linguistique appliquée dont le but spécifique est de tester empiriquement le rôle de la cohésion dans la cohérence. Selon Parsons (1990), par exemple, la cohésion joue un rôle primordial dans l'établissement de la cohérence. Après avoir demandé à douze infonnateurs d'évaluer la cohérence relative des rédactions en anglais langue maternelle et en anglais langue étrangère, Parsons procède à un examen minutieux des relations de cohésion dans ces mêmes textes. Il affirme que les textes en langue maternelle reçoivent de meilleures notes grâce à la fréquence de certains types de liens cohésifs. Autrement dit, la cohésion est pour une grande part responsable des variations qu'il constate dans les appréciations de la cohérence. Pour lui5 le rôle de la cohésion dans la cohérence est incontestable Toutefois, d'autres chercheurs présentent des résultats plus équivoques quant à l'impact de la
4

M. Hoey (1991) affmne par exemple que l'enseignement de la cohésion est

devenu une partie constante des programmes d'anglais langue étrangère: " The teaching and practice of cohesion has become a regular part of many teaching progranunes "(1991, p. 242). 5 L'étude de Parsons se situe strictement dans le cadre de la linguistique systémique et ne tient pas compte de l'importance des paramètres pragmatiques dans l'appréciation de la cohérence. 40

cohésion sur la cohérence. Selon Connor (1984) et Hartnett (1986) il n'y a qu'une faible corrélation entre les marques de cohésion et les évaluations de cohérence. Pour Hartnett, la présence de liens cohésifs n'est pas la garantie d'un texte cohérent. De plus, si les liens cohésifs ne sont pas employés de façon appropriée, le récepteur peut être induit en erreur: A cohesive device can. mislead readers if it signals a relationship that is not intended or has multiple mterpr~tions. OHartn~,p. 143) On retrouve une préoccupation similaire chez Susan Ehrlich (1988) qui, critiquant les analyses à orientation purement 'quantitative' qui visent à corréler la qualité du texte et le nombre d'éléments de cohésion, plaide pour des analyses de la cohésion qui soient aptes à évaluer l'efficacité des liens cohésifs en question. Elle démontre par exemple que la bonne utilisation d'un lien cohésif ne peut pas être évaluée sans que l'on prenne en compte la valeur informative des éléments dans les phrases qu'elle est censée lier. Un lien cohésif qui ne renvoie pas à un élément jouant un rôle majeur au niveau de la structure informationnelle6 ne sera pas cohésif. Dans l'exemple suivant : The first of the antibiotics, the Times reported, was

discovered by Sir Alexander Fleming.
error the following day. (Ehrlich, p. 114)

11

corrected its

Erhlich explique que le pronom 'it' n'est pas cohésif car il renvoie à un élément qui, en tant que partie de la proposition subordonnée ('the Times), joue un rôle secondaire sur le plan infonnationnel. Le récepteur d'un tel texte serait désorienté. La simple présence formelle d'un lien de cohésion, ici dans la forme d'ooe reprise anaphorique, ne constitue pas une preuve de cohérence. Les marques de cohésion ne suffisent pas en elles-mêmes pour rendre un texte cohérent. La marque de cohésion n'est que la partie visible d'une relation que le rédacteur souhaite signaler. Même si le rédacteur signale cette relation avec un procédé cohésif approprié

6

Cf. section 5.2.2.2 ("Le noyau thème-rhème") et 7.1.1 ("Les difficultés dans l'identification de thèmes"). 41

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.