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LA COLLINE AUX CAROUBIERS

De
226 pages
Sur la colline aux caroubiers, Leïla la petite villageoise et Zaza la parisienne gardent, pendant les grandes vacances le petit troupeau de la famille. Là s'échangent les confidences, là se dessinent les projets d'avenir. Deux jeunes filles très différentes l'une de l'autre mais toutes deux héritières du caractère indomptable de Khadidja leur grand-mère, qui a vécu au temps de la colonie. Mais, de son village reculé, Khadidja veille à ce que les coutume et les traditions ne se perdent pas. Deux cultures se côtoient et la vie va…
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Chronique d'Algérie dans les années 90

Odette-Claire BROUSSE o.p.

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Chronique

d'Algérie dans les années 90

L'Harmattan

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L'Harmattan,

2001

5-7, rue de J'École-Polyrechnique 75005 Paris France

-

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9

(Qc)

L'Harmattan, Iralia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan, Hongrie Hargira u.. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0256-2

UNE PETITE VILLAGEOISE

Avec l'agilité de la chèvre, Leila avait escaladé le talus qui surplombait la route et guettait l'arrivée du taxi collectif qui la prendrait comme chaque matin, pour la conduire à l'école de la bourgade voisine.
De là, elle voyait, entre deux collines, la mer argentée, les immenses étendues de terre ocre à cette saison de l'année, des troupeaux de moutons ça et là, mais son regard aimait s'attarder sur les fleurs d'agave, ces larges palettes, où des dizaines d'étamines se dressaient dans la beauté de leur or éclatant. Zaza, pensait-elle, Zaza qui vante tant sa région parisienne, Zaza n'avait pas de ces merveilles à contempler quand arrivait le temps des figues-fleurs. Mais le bruit du taxi brinqueballant mit un terme à ses réflexions et la fillette s'engouffra dans la voiture et se tassa sur la banquette à côté d'autres filles de son ~ge. Les salutations se firent avec la discrétion habituelle. Le rôle de la fille est de s'effacer, de se taire, de n'exister pas, jusqu'au bonheur d'être mère et surtout grand-mère. La sienne, grand-mère Khadidja, était un livre à elle seule. Elle savait tant de choses! C'était comme si elle avait eu

deux vies: celle de maintenant, et celle du temps d'avant. Le «temps d'avant », grand-mère Khadidja en parlait toujours à voix basse. C'était le temps d'avant l'Indépendance. Mais ce mot ne sortait jamais de ses lèvres. C'était un mot tellement lourd, tellement chargé de souffrances traversées et d'espoirs encore en suspens... ce mot, chacun le disait dans sa tête avec parfois, un sentiment de fierté; mais personne ne le prononçait dans la famille, ni parmi les voisins, ni parmi les amis. Seule, Zaza, la cousine émigrée, quand elle venait aux vacances, osait le dire à la

, , legere, un mot comme un autre.

Dans la famille on disait que Zaza était une impertinente. Cette façon de s'habiller, de s'exprimer, de se comporter! Elle discutait d'égal à égal avec les garçons et en cela Lei1a l'admirait. Elle l'admirait aussi pour ses robes et pour la chance qu'elle avait de pouvoir comprendre et parler le français avec les grandes personnes. Leïla, pas plus que les autres enfants du village, ne comprenait goutte à cette langue devenue étrangère. Zaza viendrait pour les grandes vacances et c'était la raison des pensées de Leïla. Le taxi libéra ses hôtes à proximité de l'école et, tout en se hâtant, Leïla remerciait Allah dans son cœur, le remerciait d'aller à l'école et d'acquérir cette chose merveilleuse que n'avaient connue ni sa mère, ni sa grandmère: le pouvoir de lire et le pouvoir d'écrire ...Leïla était bien décidée à ne perdre pas un seul mot de la maitresse. Apprendre, apprendre tout ce qu'elle pouvait comprendre, tout ce qu'elle pouvait retenir.

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Pour ce faire, elle serrait, protégé par un étui de plastique, dans le fond de son sac de classe, un cahier d'écolier sur lequel elle notait avec persévérance tout ce qui lui paraissait important de ne pas oublier. Car les grandes vacances approchaient. On ne manquerait pas de lui confier le troupeau de moutons. Elle serait bergère, soit! Mais une bergère à l'esprit en éveil, une bergère studieuse qui partirait le matin avec son morceau de galette, sa grappe de raisin et son précieux cahier. Les

livres, il faudrait les rendre à l'école ...
Ce soir, en rentrant, elle confierait son secret à grand-mère

Khadidja.

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GRAND-MERE KHADIDJA

Bien qu'il fit encore jour et qu'on n'eut rien mangé de lourd, Grand-mère Khadidja prétexta une douleur d'estomac et un fort mal de tête et se retira dans sa chambre. Sa chambre était une pièce rectangulaire, assez étroite et sans fenêtre. Sans porte non plus. Elle ouvrait sur une pièce centrale au toit troué d'un grand carré, qui laissait voir le ciel et pénétrer l'air et la lumière. Chaque chambre de la maison ainsi que la cuisine et autres dépendances avait là son unique ouverture. Seuls, des rideaux préservaient des mouches et sauvegardaient l'intimité de chacun. La porte unique protégeait la maisonnée de ses puissants verrous. Les habitations du village étaient toutes bâties sur le même modèle. Grand-mère Khadidja tira son rideau, s'étendit sur la natte et goûta la douceur de la tranquillité. Les enfants étaient à l'école et filles et belles filles s'activaient sans bruit aux multiples tâches qui incombaient aux femmes. Elle était entre veille et sommeil quand Lei1a , à pas de velours, la rejoignit sur sa couche à même le sol. Lei1a retenait sa respiration et grand-mère Khadidja qui sentait sa présence 10

n'arrivait pas à soulever ses paupières alourdies. «Fille, murmura-t-elle, que veux-tu? »
Leïla était la préférée de sa grand-mère. Celle-ci retrouvait en elle la grâce et la finesse de sa propre fille emportée par

une mauvaise fièvre.

«

Allah est grand et nous n'avons pas

à lui demander des comptes» ! La fillette n'avait pas répondu et grand-mère Khadidja réitéra sa question. Grandmère, tu es malade? - Un peu, ma fille!

- Alors, je te laisse dormir!

- Non,

ma fille, repose-toi

près de moi. Leïla s'allongea près de grand-mère Khadidja et chacune dans son for intérieur laissa courir la folle du logis. Il faisait chaud. L'été avait envoyé son ambassadeur, il s'agissait de lui faire bon accueil. Grand - mère Khadidja revoyait dans sa pensée les

joyeuses processions des Roumis. On disait les « pieds noirs
», quelle idée! Il faudrait bien qu'un jour au l'autre elle élucide le mystère de cette appellation. Oui, elle les revoyait, les dimanches d'été, partant pour la plage, grands et petits, jeunes et vieux, tous en famille, entre amis. Partir de grand matin, rentrer à la nuit, rassasiés de bain de mer, de soleil, de pastèque et de paëlla ...Quelle époque! C'était

le

«

temps d'avant ». Ah! oui, des bons vivants ces

Roumis! Elle eut un petit rire qui fit dresser l'oreille de Leïla. L'évocation des Roumis l'avait renvoyée aux dernières heures de la matinée, où dans un vacarme de cris et de rires, les gamins de la courée étaient entrés proclamant haut et fort que les Roumis mangeaient du crottin de cheval.

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Ils avaient vu une voiture s'arrêter au bord de la route et une Roumia en ramasser délicatement entre pelle et petit balai (1). - Je vais en faire une provision, disait Said, et le vendre sur l'auto route. Les Roumis sont plut&t rares, remarqua Mohamed! Eh bien, suggéra Mokhtar, on peut arranger un système d'exportation. Et tous de s'esclaffer I Walid, l'observateur, révéla qu'il les avait déjà vues, ces femmes, il avait aussi noté le numéro de la voiture. Au printemps, elles lui avaient acheté des asperges sauvages sur la route qui va d'Oran à Ghazaouet. Ils peuvent donc croire, ces nigauds, que des humains mangent du crottin, dit Lei1a? Non! ma fille, ils n'en croient rien, mais quelle belle occasion de rire I Le rire est un remède ma petite. On ne sait plus rire aujourd'hui, et ces garçons m'ont fait plaisir. Leïla, la trop sérieuse Leïla, pensait au flot des émigrés qui n'allait pas tarder à débarquer à partir de Juillet. Elle pensait à Zaza et se demandait avec une inquiétude non encore avouée quel serait le ton de leurs relations cette année. Car Zaza était une jeune fille à présent, et snob par dessus le marché. Mais Lei1a sentait la chose sans connahre le mot.

(1) C'étaient les sœurs de la communauté qui recueillaient ce précieux engrais pour leurs pots de géraniums

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LES GRANDES VACANCES, LE RETOUR DES EMIGRES

Ce qui avait chagriné Lei1a, c'était la désinvolture avec laquelle Zaza avait dit: « Grand-mère poil de carotte» . Zaza avait lu plus d'un roman. Il faut dire que grand-mère Khadidja, comme toutes les femmes ici, préférait aux shampoings modernes le bon henné qui donne foree et vigueur aux cheveux en même temps qu'un reflet acajou aux cheveux noirs. Quant à ceux qui ont blanchi, ils en ressortent orangés. C'était le cas des cheveux de grand-mère Khadidja. Cette dernière, qui était grande et forte, ne portait pas le voile à la manière des autres femmes, elle le portait en turban, agrémenté de rubans et de perles, ee qui lui donnait un air de majesté qui n'était pas pour lui déplaire. Zaza avait débarqué avec père, mère, frères et sœur et beaucoup d'émigrés qui se sentaient revivre en respirant l'air du pays. La ville d'à c6té s'était construite petit à petit pour accueillir ceux qui rentraient définitivement après avoir travaillé toute une vie outre-mer. Là-bas, ils étaient les Maghrébins qu'on regardait d'un œil plus ou moins bienveillant. Ici, ils étaient vus avec une 13

certaine méfiance. C'est ainsi que d'instinct, ils s'étaient regroupés. Pourtant, le gros de la famille qui n'avait pas bougé veillait à ce que les mœurs et les traditions demeurassent. Parmi les vacanciers qui ne repartiraient pas, il y avait Latéfa. Latéfa avait fait deux années d'études après le bac, elle était grande et belle et elle avait vingt ans. Le ciel d'ici l'avait vu nahre, mais ses premiers pas elle les avait faits à Nanterre parce que les contraintes de la vie conduisent parfois là où l'on ne voudrait pas aller ... Latéfa se marierait au village, cette année, et elle y resterait. Latéfa, Zaza et Lé11aétaient cousines. Les deux premières habitaient le même immeuble à Nanterre. Lei1a, du haut de ses dix ans, était tout yeux et tout oreilles et rien de ce qui se disait ne lui échappait. Etant otpheline, son enfance insouciante avait été brève. A observer autour d'elle, elle savait que pour les femmes la vie était dure. Surtout pour les illettrées. Toujours courbées à la tâche... Quand les hommes leur parlaient, c'était avec un accent, sinon de mépris, du moins de supériorité. Ah! les hommes! Toujours à la terrasse des cafés ou dans la rue. Ils ne rentraient que pour mettre les pieds sous la table. Certes, ils travaillaient quand ils en avaient la chance, comme son père employé au port à quinze kilomètres du village. Mais tous ces chômeurs à soutenir les murs: on avait pris la chose en riant, on les appelait les «hitistes » (hit = mur).

Dans le patio familial, on avait bu force thé à la menthe en écoutant Latéfa et Zaza raconter leur vie là-bas. Toutes assisesen tailleur, par terre sur des peaux de mouton ou des
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petits coussins, entre femmes. Et de rire, et de s'exclamer et de s'indigner ou de s'apitoyer... La bienséance exige de la femme qu'elle ne s'attarde pas dans les lieux publics. Vous la verrez toujours voilée, passant rapidement, rarement seule, souvent accompagnée de son mari ou de ses enfants. Son domaine c'est la maison. 11 est admis qu'elle aille passer l'après-midi chez l'une ou l'autre de ses voisines ou amies. Les hommes, par discrétion leur laisse le terrain. Ceci explique cela. A la tombée du jour chacun regagne ses pénates et l'on met la cuisine en train. Ce soir-là, Djelloul, le père de Zaza, rentra de mauvaise humeur. « Je suis allé au Centre, dit-il, il était fermé» A la poste j'ai rencontré la sœur et je lui ai parlé de Zaza. Cette fille ne va pas passer toutes ses vacances à ne rien faire I j'ai dit à la sœur: «Apprenez-lui un peu de tricot, un peu de couture ou la broderie, quelque chose pour l'occuper et en même temps lui apprendre à travailler ». La sœur m'a répondu: « Je peux pas, le centre est fermé. Les autres sœurs sont absentes et moi j'ai beaucoup d'occupations ce mois-ci, et le mois prochain, je vais voir ma famille ». Dans le temps, c'était pas comme ça! Les sœurs ne fermaient jamais. Toujours présentes I
Grand-mère Khadidja se redressa.

-

Dans le temps, c'était

dans le temps I Les sœurs étaient nombreuses et elles étaient presque toutes jeunes. Tu as vu celles-là? Au moins cinquante ans I Gullall Et toujours au travail pour les autres. Elles ont la famille aussi I Et encore, merci Allah, qu'elles aient le courage de rester chez nous. Zaza ne perdra 15

pas son temps! Elle accompagnera Lei1a sur la colline à garder les moutons et je lui apprendrai à rouler le couscous et à faire les pitisseries du pays.

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TA YEB -- le Taxieur

Dans le taxi jaune citron qui le ramenait chez lui, Tayeb le « taxieur » chantonnait, heureux à plus d'un titre. Il faisait
beau, la semaine avait été bonne, et surtout, il allait revoir « ses» émigrés. Zaza, la frondeuse, sa nièce qu'il aimait taquiner, son frère aîné, enfin, toute la famille. Il chantonnait et sa pensée vaquait du passé récent à l'avenir proche. « Taxieur» dans la ville d'Oran, il aimait prendre en charge des étrangers. Cela lui donnait l'occasion de parler de la France où il avait vécu plusieurs années et qu'il regrettait, mais en s'en défendant. Il rit au souvenir de ces deux dames qu'il avait conduites du centre ville jusqu'à la maison des sœurs Dominicaines. Elles étaient religieuses et si l'une résidait à Oran, l'autre venait de France. Cette dernière, fort agréable malgré ses cheveux blancs un tantinet indisciplinés, venait d'Auxerre. Elle était là pour un mois en visite chez ses sœurs. Auxerre, oui, le 89, le foot avec Guy Roux ... Elle n'en revenait pas la bonne sœur, qu'il fut si au courant des choses de là-bas. Il soupira d'aise à la pensée de sa générosité. 11n'avait rien voulu accepter pour sa course, grandement payé, avait-il dit, par le plaisir de la rencontre. Et puis, venir ici, par ces temps troublés, il fallait 17

avoir, disons, du courage. Enfin, toute vie est dans les mains d'Allah. Alors, ici ou ailleurs ... Mektoub ! Le ciel sans nuage, s'ornait déjà d'un fin croissant de lune, et de tous les minarets le Muezzin appelait à la prière. Tayeb éleva son cœur et sa pensée vers le père de toute miséricorde et il accéléra. Lei1a, ses moutons et son chien se confondaient avec le paysage à cette heure du jour tombant. Les voix des minarets montèrent de la plaine. La jeune bergère enfouit dans sa poche la feuille de cahier sur laquelle elle avait copié la table de multiplication par 7, qu'elle s'efforçait de mémoriser pour la rentrée prochaine. Depuis un moment son regard suivait le trafic de la route. Elle essayait de reconnahre le taxi de son oncle tout en sachant que c'était impossible. La chaleur n'avait pas baissé d'un degré. Tayeb songea que ses émigrés trouveraient du changement. Grâce à l'antenne parabolique dont s'ornaient presque tous les immeubles d'Oran, il pouvait voir les deux premières chafues françaises et ne manquait jamais la météo. Il amorça le tournant de Ghazaouet, celui d'où l'on voit la mer. Alors son cœur jubila: dans un quart d'heure il y serait. Tous lès enfants du douar guettaient son arrivée. C'était rituel. Du haut de l'escarpement où se serraient les quatre ou cinq maisons, ils faisaient des paris, ils chantaient, ils se chamaillaient comme chaque jeudi soir. Dès qu'ils l'aperçurent au bout du chemin caillouteux et poussiéreux, ils s'élancèrent à sa rencontre au risque de se faire écraser. Ils sont arrivés! Ils sont arrivés! !

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T ayeb s'en doutait. 11 gara sa voiture et répondit au « bonsoir» de toute cette marmaille qui lui tendait son petit nez plus ou moins morveux. Sa poche se vida des bonbons qu'il avait rapportés, comme chaque jeudi. Cela aussi était rituel. Il y en eut pour tout le monde. Zaza, magnifique, s'encadrait dans l'embrasure de la porte d'entrée. Tonton Tayeb ! Ma nièce, comment vas-tu? Comme tu as grandi ! Une tape vigoureuse le fit se retourner et les deux frères s'embrassèrent, heureux de se retrouver. A la vue de ses deux fils, plus beaux l'un que l'autre, grand-mère Khadidja donna le branle et la maison s'emplit de youyous prolongés. Leila rentrait avec son petit troupeau, mais dans l'euphorie générale, personne ne s'en avisa. Personne? Si, Walid, le jeune cousin à l'œil vigilant, qui s'empressa de l'aider à rentrer ses moutons, puis à refermer la lourde porte en troncs de caroubier.

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LA PETITE BERGERE ET SES COUSINES DE PARIS

En Blue-jean et baskets, cheveux au vent, Zaza, la parisienne, assise sur la terre chaude et desséchée, s'amusait à taquiner le chien. Lei1a, assise à ses côtés, ne disait rien. Elles étaient parties de bon matin, à l'heure où mouillées de rosée, les herbes sont plus tendres. Les agnelets se bousculaient entre les pattes de leurs mères et le chien était partout à la fois. A présent, le troupeau apaisé prenait quelque repos et les bergères itou. Lei1a se sentait mal à l'aise et ne comprenait pas pourquoi. C'est parce qu'elle est une jeune fille à présent, pensait-elle. C'est parce qu'elle est habillée comme les roumis? C'est parce qu'elle a voyagé? c'est parce qu'elle est savante? Toutes ces questions dansaient en rond dans sa pauvre petite tête au rythme des coups de badine dont elle martelait le sol sans y prendre garde. Et le chien s'échappa des mains de Zaza et bondit vers une bête qui s'éloignait du troupeau. Comme on est bien ici, dit Zaza en s'étirant. J'adore la chaleur de ces grands espaces et l'odeur des herbes sèches. Grand-mère est marrante, tu ne trouves pas? Elle avait débité tout cela en français, 20

oubliant que Leïla n'entendait pas cette langue, à part quelques mots ou expressions courantes. Alors, Lei1a comprit la cause de son malaise: elles n'étaient pas du même monde, elles ne l'étaient plus. J'ai faim, dit Zaza en arabe, et toi? Leïla ouvrit la musette et toutes deux se mirent en devoir de l'alléger. Il faisait très chaud. L'ombre éparse des caroubiers se rétrécissait à l'approche de midi. Grand-mère Khadidja se réservait le soin de garnir le panier de la bergère et ne manquait jamais d'y ajouter quelques douceurs. Le figuier de la cour donnait à plein et la treille allait prendre le relais. Zaza expliqua à sa cousine qu'en France, on trouvait de tous les fruits à n'importe quel moment de l'année, mais qu'ils étaient moins savoureux que ceux d'ici. Tu n'as pas envie de revenir? Revenir? Mon père a son travail là-bas ; on est bien installés, je suis inscrite au lycée. Là-bas, j'ai mes . . .. . copmes, ICIJe ne connais personne. Et la famille? La question resta en suspens. Latéfa était venue les rejoindre apportant une Kesra toute fraîche et quelques cornes de gazelle avec des dattes et des raisins. Elle embrassa l'une et l'autre de ses cousines et s'assit près d'elles. Latéfa, tu as pleuré dit Zaza, tu as pleuré, ça se voit! Latéfa ne répondit pas, mais de grosses larmes perlèrent de ses yeux maquillés. Elle avait couvert ses cheveux et revêtu une robe à manches longues, une robe du pays qui lui descendait aux chevilles. Son mariage approchait. Les

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formalités étaient en cours. Entre autres papiers nécessaires, il lui fallait fournir un certificat de virginité. Les femmes ici, sont moins que rien, sanglotait-elle. Nous serons morts et nos enfants et nos petits enfants avant que l'égalité n'existe entre l'homme et la femme. Latéfa n'avait rien à craindre d'un tel examen. C'était une fille droite et saine qui n'aurait même pas eu l'idée de s'éloigner tant soit peu du chemin de l'honneur, mais elle trouvait cette démarche profondément humiliante. Heureusement encore que le médecin qui la verrait était une femme. Moi, dit Zaza, je me marierai en France, ou je ne me marierai pas du tout. Zaza ne soupçonnait pas le poids de la pression familiale. Car la famille, ce n'est pas seulement le père et la mère. C'est encore les vieux. Les oncles et les tantes et toute la parenté. Latéfa était une fille douce et docile à qui l'on avait enseigné de longue date qu'une fille devait se soumettre, que là se trouvait le bonheur. Quand on lui avait dit qu'elle épouserait son cousin, elle s'était inclinée.

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SOUMIA

Fou de douleur et fou de désespoir, le cœur de Soumia battait dans sa poitrine à grands coups redoublés. On venait d'assassiner son frère aillé. On venait d'assassiner celui qui de toujours s'était montré le plus gentil, le plus patient avec elle. On l'avait assassiné alors qu'il rendait service à un camarade en le remplaçant au poste de garde. Ce frère allait se marier dans quelques semaines; il était lieutenant dans l'armée. Toute la famille se félicitait de ce jeune homme riche de tant de qualités. Beau, grand, élégant même, gai, il rayonnait de sympathie. Son parcours avait été sans reproche. Pour Soumia, il était l'appui, le consolateur, le confident. Quand il venait en permission il l'accompagnait ici ou là, ilIa préservait des chutes sur les routes encore mal asphaltées, sur les trottoirs pleins d'ornières. Un jour, il l'avait portée dans ses bras, elle et ses béquilles pour lui faire traverser une immense flaque après la pluie. Pour l'heure, Soumia n'était plus qu'une loque au fond de son lit. Qu'allait-elle devenir? Personne n'attendait plus pour elle. Infirme, elle le serait à vie. Handicapée et des pieds, elle racontait son accident survenu trois ans, alors que, remuante et turbulente, 23 de miracle des mains à l'~ge de elle était

tombée du premier étage dans la cour au sol carrelé. Faute de pouvoir la soigner ici, on l'avait amenée à Paris à trois reprises, mais si la thérapeutique n'avait pu lui rendre l'usage de ses membres, du moins ces trois séjours prolongés lui avaient permis d'apprendre le français. Toute la famille était atterrée. Ce garçon, qui la veille riait clair, serait sous terre dans moins de vingt-quatre heures. C'était la règle ici. L'assassinat n'avait pas encore été revendiqué, mais personne ne doutait d'où le coup était parti. Depuis quelques mois, les jeunes des deux camps payaient un lourd tribut à cette guerre sans nom qui minait le pays. La liste des morts s'allongeait. Soumia, la fille au doux visage, avait perdu son plus cher ami. Elle était belle, Soumia, mais elle n'aurait jamais de mari à cause de son infirmité. La mère, abîmée dans son chagrin, personne n'osait

l'approcher. Le père arpentait la campagne disant « C'est la volonté d'Allah! béni soit son nom I » Mais les griffes du
lion ne desserraient pas son cœur. Grand mère Khadidja, avertie par un gamin qui avait lancé la nouvelle en courant, prit son courage à deux mains et se mit en route pour aller consoler cette famille amie, frappée par le malheur. La consoler? Non I L'épauler, la soutenir, compatir. Viens-tu avec moi, Lei1a? Ah! Grand-mère, je n'en ai pas le courage I Léïla s'en fut dans le vent du soir, elle s'en fut par le sentier des chèvres et là donna libre cours à ses larmes et à son chagrin amer. Car elle avait un exutoire, Lei1a : elle chantait 24