Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,89 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LA CONSTELLATION POETIQUE DU NON-SENS AU MOYEN ÂGE

De
192 pages
Publiées sous la commune, étudiée dans les années 60 et surtout remise au goût du jour plus par les surréalistes que par les médiévistes, la poésie du non-sens suscite pourtant de nos jours nombre de questions auxquelles tentent de répondre Patrice Uhl à travers onze études de texte.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

L'air de Cour et ses poètes au temps d'Henri IV - article ; n°1 ; vol.41, pg 117-127

de CAHIERS_DE_L-ASSOCIATION_INTERNATIONALE_DES_ETUDES_FRANCAISES

L'art d'écrire une chanson

de editions-eyrolles

Recueil d'arts de seconde rhétorique

de les_archives_du_savoir

‘/",a constellation poétique
du non-sens au moyen âge
Onze études sur la poésie fatrasique et ses environs Ouvrage publié avec le soutien du Conseil général de La Réunion
MAQUETTE. CORRECTEURS:
EDrrH AH-PET-DELACROIX. LYDIA BOISÉDU. SOPHIE DENNEMONT,
LAURENT HOARAU. MARIE-NOÉLLE POUSSE, SABINE TANGAPRIGANIN
RÉALISATION
e BUREAU DU TROISIÈME CYCLE ET DE LA RECHERCHE
FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION, 1999
CAMPUS UNIVERSITAIRE DU MOUFTA
15. AVENUE RENÉ CASSIN
BP 7151 - 97 715 SAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9
©PHONE : 02 62 938585 ©COPIE : 02 62 938500
E-MAIL: BTCROUNIV-REUNION.FR
SITE WEB : HTTP://www.uNiv-REumoN.FR
CD ÉDITIONS L'HARMATTAN, 1999
7, RUE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE
75005 PARIS
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce
soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.
ISBN : 2-7384-8348-8 Patrice UHL
Maître de conférences
,,r,a constellation poétique
du non-sens au moyen âge
Onze études sur la poésie fatrasique et ses environs
Publications du Centre de Recherches Littéraires et Historiques
Faculté des Lettres et des Sciences humaines - Université de La Réunion
Collection « Poétiques »
Université de La Réunion
L'Harmattan REMERCIEMENTS
Mes remerciements vont :
— au Professeur jean Dufournet, qui a guidé mes premiers pas dans la recherche médiévale
et qui, au fil des années, a toujours gardé un oeil attentif et bienveillant sur les travaux de son
disciple ;
— à Bernard Terramorsi, directeur du Centre de Recherches Littéraires et Historiques de
l'Université de La Réunion, qui a d'emblée soutenu mon projet de publication dans la
collection « Poétiques » ;
— à mes collègues Alain Geoffroy et Serge Meitinger, qui ont bien voulu relire les épreuves et
se charger de « rapporter », au nom du « Comité Scientifique » ;
— à M. Stanley Hilton, qui m'a apporté une aide précieuse dans la traduction des textes en
langue allemande ;
— à Edith Ah-Pet-Delacroix, responsable du Service des Publications et du Bureau du
Troisième Cycle et de la Recherche de l'Université de La Réunion et aux membres de son
équipe qui ont pris part à l'élaboration matérielle de l'ouvrage : Lydia Boisédu, Sophie
Dennemont, Laurent Hoarau, Marie-Noëlle Pousse et Sabine Tangapriganin.
COMITÉ SCIENTIFIQUE
DE LA FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
M. Jean-Louis GUÉBOURG, Professeur (23. s.); M. Edmond MAESTRI, Professeur (22.s.);
M. Serge MEITINGER, Professeur (9. s.) ; M. Alain GEOFFROY, Professeur (11' s.) ;
M. Michel BÉNIAMINO, Professeur (9. s.) ; M. Jean-François HAMON, Maître de
Conférences, HDR (16' s.) ; M. Bernard CHERUBINI, Maître de Conférences, HDR (20» s.)
Pour Adèle, Jérémie et Naïs Qu'un pasteur anglican se trouve être par surcroît distingué professeur de
mathématiques et logicien spécialisé, il n'en faut pas davantage pour que le non-sens
fasse son apparition dans la littérature ou tout au moins y marque une réapparition
éclatante (les plus surprenants poèmes de Lewis Carroll ne laissent pas de présenter
un rapport de filiation, qui s'ignore sans doute, avec certains poèmes incohérents
du XIII" siècle français, connus sous le nom de fatrasies et auxquels ne s'est
attaché d'autre nom que Philippe de Beaumanoir).
(André Breton) 1
En effet par nonsense, il ne s'agit nullement d'entendre, comme on peut s'y
croire autorisé, absence de sens. Outre le fait que la signification évidente d'un poème
ne peut servir de critère immédiat, en ce qui concerne sa valeur d'interprétation (les
plus beaux poèmes ne sont-ils pas souvent les plus cryptiques, les plus renouvelables
dans leur expression latente ?), le nonsense ne participe en aucun cas d'un défaut de
signification. (...). En outre, dans sa démarche la plus complexe, il prend un soin
extrême à revêtir certaines apparences du bon sens, car dès l'abord, son efficacité
peut en dépendre. Dans la pratique, tout se solde par l'absence finale d'un certain
sens, attendu par le lecteur, et dont on a suggéré l'approche imminente ; l'offre
subversive, puis le retrait de ce sens, constituant le piège primordial du genre.
Ce que ne possède pas le nonsense, en définitive, c'est la Raison, ou ce
qu'on nomme le Sens Commun. (...). Aussi dans l'expression nonsense
conviendrait-il de donner à « sense la notion exclusive de direction. Le nonsense,
c'est ce qui n'a pas de direction, d'intention apparente. À moins qu'il n'en offre d'un
seul coup plusieurs contradictoires, ce qui revient au même.
(Robert Benayoun) 2
Tout comme Jakobson définit un phonème zéro qui ne possède aucune
valeur phonique déterminée, mais qui s'oppose à l'absence de pbonème et non pas
au phonème, de même le non-sens ne possède aucun sens particulier, mais s'oppose
à l'absence de sens, et non pas au sens qu'il produit en excès, sans jamais entretenir
avec son produit le rapport simple d'exclusion auquel on voudrait le ramener. Le non-
sens est à la fois ce qui n'a pas de sens, mais qui, comme tel, s'oppose à l'absence de
sens en opérant la donation de sens.
(Gilles Deleuze)3
1 BRETON, 1995, p. 140.
2 BENAvouN, 1957, p. 4-5.
3 DELEUZE, 1973, p. 97-98.
ABRÉVIATIONS
DT Dit des Traverses (anonyme)
Ms. Paris, BNF Fr. 24432.
FA Fatrasies d'Arras (anonyme)
Ms. Paris, Arsenal 3114.
FB Fatrasies de Beaumanoir (Philippe I de
Rémi, sire de Beaumanoir)
Ms. Paris, BNF Fr. 15 .
FW Fatras de Watriquet (Watriquet de Couvin
et Raim(m)ondin)
Ms. Paris, BNF Fr. 14968.
Ois. Oiseuses (Philippe I de Rémi, sire de
Beaumanoir)
Ms. Paris, BNF Fr. 15
Resv. Resverles (anonyme)
Ms. Paris, BNF Fr. 837.
SC Sottes chansons (Recueil Langfors 1945)
SC MOGI (anonyme)
Ms. Oxford, Bodléienne, Douce 308
SC XXIII-XXXII (khan Baillehaut)
Ms. Paris, BNF Fr. 24432.
« Sotes chançons du Roman de Fauve! SC
(interpolation de Chaillou de Pesstain)
Ms. Paris, BNF Fr. 146.
AVANT-PROPOS
1 es études réunies dans ce livre sont le fruit de recherches menées entre
salj 1988 et 1998.
Huit d'entre elles ont été accueillies, en leur premier état, dans les colonnes de
revues de médiévistique européennes (Archiv für das Studium der neueren
Sprachen und Literaturen, French Studies, Le Moyen Âge, Neuphilologische
Mitteilungen, Reinardus, Studia neophilologica, Zeitschrift für franzôsische
Sprache und Literatur et Zeitschrift für romanische Philologie).
Toutes ont été retouchées, tantôt localement : études 1 (1989a), 2 (1991a),
3 (1992), 4 (1989b) et 7 (1993), tantôt en profondeur : études 5 (1989c) et
6 (1989d) ; l'étude 8 fond (et augmente) la matière de deux articles (1991b ; 1996).
Comme le notait André Breton dans l'« avant-dire » de la seconde édition de
Nadja (1963) : « il n'est peut-être pas interdit de vouloir obtenir un peu plus
d'adéquation dans les termes et dè fluidité par ailleurs »... Mais le dynamisme de
la recherche médiévale contemporaine suffirait seul à justifier ces retouches (cela
vaut aussi bien pour les travaux qui m'avaient échappé que pour ceux qui ont été
publiés dans l'intervalle). C'est pourquoi tous ces textes — et je reprends cette fois
la belle formule qu'André Breton employa pour l'édition définitive d'Arcane 17
(1947) — sont « entés d'ajours ».
Les études 9, 10 et 11 sont inédites. La constellation poétique du non-sens... 10
Mon titre rappelle sans détour que la poésie médiévale du non-sens ne saurait
se réduire à un type exclusif (la fatrasie, par exemple) ni même à deux : la fatrasie
et la rêverie (pour éviter toute ambiguïté sémantique, j'écrirai plutôt « resverie ») ;
tant en son versant « absolu » qu'en son versant « relatif » (c'est ici la termino-
logie zumthorienne), le non-sens recoupe aux divers moments de sa trajectoire
historique (mil. XIIIe s. - déb. XlVe s., pour ne retenir que la période la plus faste
en langue française) une pluralité de genres et de discours.
L'idée de constellation me semble en tout cas bien correspondre à la réalité de
cet ample et mouvant phénomène poétique, dont existent, on le verra, des témoins
étrangers.
Quant au sens du non-sens médiéval — sur lequel il convient d'éviter tout
contre-sens du hype : « C'était le surréalisme du XIlle siècle » 1 — je ne crois rien
devoir retrancher à ce que j'écrivais dans la conclusion de ma thèse, en 1986 :
De Richard à Beaumanoir, de r« OULIPO » arrageois au cercle confidentiel
de Chaillou [de Pesstainj, des puys des bourgeois de Valenciennes aux
joutes poétiques de la cour de Valois, mêlant les traditions savantes et
populaires, les langues et les cultures, les registres et les modalités de
discours, les classes et les publics, c'est bien le même esprit qui circule et
ressoude les éclats dispersés des actualisations textuelles, c'est bien le
même rire festif qui se fait entendre, c'est bien la perception carnavalisée
de l'univers, la Weltanschauung du « verkehrte Welt » (monde renversé) qui
fond en une totalité retrouvée les voix éparses de poètes en apparence si
différents les uns des autres2.
Saint-Denis de La Réunion
17 décembre 1998
1 PORTER, 1959, p. 98, n. 4.
2 UHL, 1986, t. III, p. 614.
ÉTUDE 1
Le rôle de la 55' strophe dans le manuscrit
des Fatrasies d'Arras
Dans son compte rendu du livre de Lambert C. Porter, la Fatrasie et le Fatras ,
Henri Roussel observait que la définition donnée par cet auteur (« un poème d'une strophe
renfermant onze vers et qui était ordonnée d'après le schéma aabaab babab ») était
vraisemblablement trop étroite ; il proposait la rectification suivante :
Il n'est pas impossible qu'UNE fatrasie soit cela, mais il est non moins certain que
LES fatrasies nous ont été conservées en des recueils complets et que nulle part on
ne trouve à l'état isolé ce poème d'une strophe. Ne pourrait-on donc pas, en se
rangeant d'ailleurs pour une part à l'opinion de M. Porter, penser que fatrasies
serait un collectif, marquant que les poèmes qui sont à la base du genre sont
nécessairement groupés ?2
Curieusement, cette idée qui, vérifiée, eût permis d'affiner la typologie du genre, n'a
jamais été reprise par la suite. Il y avait pourtant là une intéressante direction de recherche.
Je voudrais revenir dans ces pages sur quelques particularités du ms. 3114
(anc. B.L.F.60) de la Bibliothèque de l'Arsenal', dans lequel ont été conservées les Fatrasies
d'Arras (FA) ; c'est en effet dans ce recueil que se trouvent tous les éléments de réponse à
la question que posait Henri Roussel.
Les Fatrasies de Beaumanoir (FB), composées environ cinquante ans avant FA 4 ,
comptent, on le sait, onze strophes continûment enchaînées ; d'où le nom de « seconde
fatrasie » (au singulier) donné autrefois par les éditeurs successifs des oeuvres poétiques de
I PORTER, 1960 (FA : p. 121-136 ; FB: p. 142-144).
2 ROUSSEL, 1966, p. 513.
3 Description dans MARTIN, 1887, p. 227-229.
4 Cf. infra, p. 29-38.
La constellation poétique du non-sens... 12
Philippe de Rémi, Sire de Beaumanoir ; le terme « première » s'appliquant, d'après l'ordre
des pièces dans le manuscrit (BNF Fr. 1588), aux Oiseuses5
Un certain flottement demeure en revanche en ce qui concerne le nombre réel de
strophes dans FA : cinquante-quatre ou cinquante-cinq ? Là aussi, l'enchaînement continu
est de règle, et seule une majuscule ornée signale, de lieu en lieu, un nouvel incipit.
La 55' strophe est la cause de cette indécision : à un mot près (les variantes
graphiques ne semblent pas devoir être prises en compte), elle reproduit la strophe 20 :
FA20 FA55
Anguiles de terre Anguiles de terre
Fesoient grant guerre Faisoient Brant guerre
D'eles comfesser, D'eles comfesser,
Ne mais Engleterre Ne mais Engleterre
Mengoit une pierre Mengoit Engleterre
Por s'ame sauver. Por s'ame sauver.
Uns mors hom fist porter, Uns mors homs fist porter,
Et uns huis qui se desserre Et uns huis qui se desserre
Voloit aler outremer Valoir aler outremer
Atout un chapelet d'ierre Atout un chapelet d'ierre
Le juedi aptes souper. Le juedy apres souper.
Jubinal, qui en son temps publia le recueil, ne la citait pas ; il notait à propos de
FA 20 : « Cette stance est répétée à la fin de la pièce dans le manuscrit »6 ; Porter, qui opta
pour le parti contraire, expliquait pour sa part : « Nous avons voulu donner cette pièce, qui
se trouve bien dans le ms. , bien qu'elle reproduise, presque mot pour mot, le numéro
20 » 7 . Cette dernière initiative suscita des critiques ; ainsi, dans son sévère compte rendu
de l'ouvrage de Porter, Ulrich Mblk écrivait : « Die (55) Fatrasie, zugleich die letzte in
unserer Handschrift, hâtte nicht an diese Stelle (S. 136) gesetzt werden (Jubinal nimmt sie
nicht auf), sondem als Kormktur der 20. Fatrasie herangezogen werden sollen *8 ; moins
sévère, mais tout aussi désapprobateur, Wilhelm Kellermann exprima, quelques années plus
tard, le point de vue quasi unanime des médiévistes sur la question en ces termes :
Porter hat eine Nummer mehr, weil er eine Dublette in der Hs. (Arsenal 3114) mitdruckt
(Nr. 20 ist zu streichen) °. « Correction ou doublon », peu importe en vérité, le souci
de fidélité au manuscrit qui avait animé l'éditeur anglo-saxon ne pouvait sans injustice lui
être reproché : Jubinal n'a pas toujours été un modèle de rigueur ! I °
Quoi qu'il en soit, la présence de cette strophe en cinquante-cinquième position dans
la collection est en soi trop singulière pour ne pas soupçonner quelque dessein mûrement
5 BORDIER, 1869 (Ois. : p. 307-311 ; FB: p. 311-313) ; SUMER, 1884-86 (Ois. : t. II, p. 273-284 ;
FB : t. Il, p. 305-310).
6 JUBINAL, 1839-42, t. Il, p. 215 (FA : p. 208-228).
7 PORTER, 1960, p. 136.
B Motx, 1962, p. 226.
9 KELLERMAN, 1968, p. 2, n. 7.
10 Jubinal ne reproduit pas les vers 12-13 de FA 53 ; il imprime en revanche ceux de FA 24, ce qui
est loin d'être cohérent en matière d'édition. Theodor Wright (Witicirr, 1875, p. 174), citant
FA 24 d'après Jubinal, avait pour sa part supprimé les vers 12-13 de cette pièce.
Le râle de la 55' strophe... 13
pesé. Mais lequel ? L'examen des faits nous aidera à le mieux cemer ; partant, à mieux
comprendre l'importance du problème naguère soulevé par Henri Roussel.
« KORREKTUR » / « DUBLETTE »
Une « correction » portant sur une simple unité lexicale (la rime ni le mètre ne sont en
cause) n'eût assurément pas nécessité la reprise de la strophe entière, surtout après les
vers 10-11 de la strophe précédente, dont l'aspect conclusif ne saurait échapper :
7 Qant sor un rouge olifant
Vint uns limeçons armés
Qui lor alois escriant :
Fil a putain, sa venez !
11 Je versefie en dormant.
Il peut s'agir de la clausule de b strophe, tout autant que de celle du recueil tout
entier (j'inclinerais plutôt pour cette seconde possibilité). D'un autre côté, FA 55 offre bien
une leçon divergente (une pierre vs Engleterre), ce qui, dans l'absolu, en fait une pièce
nouvelle, et non un « doublon ». Ni le premier ni le second de ces termes ne me semblent
donc appropriés au cas de FA 55.
TOTAL DES VERS SURNUMÉRAIRES DANS FA
En admettant que FA 55 ne fasse pas vraiment partie du recueil, on constate que le
nombre total des vers en surnombre dans FA équivaut à celui d'une strophe : FA 21 : +7 ;
FA 24 : +2 ; FA 53 : +2 ; d'où la bévue d'Albert Dinaux : « Ces facéties, qui contiennent
616 vers, sont ainsi disposées en 56 strophes de 11 vers » 1 r .
L'« ACTE MANQUÉ » DU SCRIBE
La majuscule ornée par laquelle débute le vers 12 de FA 53 prouve que pour le scribe,
la strophe comptait normalement onze vers, et non plus. Ce geste spontané en est la plus
éloquente démonstration.
LES VERS SURNUMÉRAIRES DANS FA 24 ET FA 53
Le caractère adventice de ces vers est souligné de multiples façons :
a) À l'exception de ces deux strophes et de FA 21 (dont le cas sera plus longuement
traité plus loin), toutes les pièces du recueil sont conformes au moule façonné par
11 DINAUX, 1843, p. 281. Dinaux n'avait pas remarqué qu'il manquait un vers rimant en —art dans
FA 33 ; le compte juste (616 vers) s'explique probablement par le fait que dans FA 23 le mot
« huillecomme » est écrit sur deux lignes au fol. 9 r.
14 La constellation poétique du non-sens...
Philippe de Rémi. Ici, le schéma rimique de la partie heptasyllabique de la strophe est à
deux reprises modifié : FA 24 : bababbb ; FA 53 : bababab (vs babab).
b) Dans FA 24, les vers 12-13 prolongent sans utilité l'intervention du « personnage »
fatrasique au-delà des limites de la strophe :
8 Je, qui omques ne me muet,
M'escriai, si ne dis mot :
« Prenez la plume d'un buef,
11 S'en vestez un sage sot.
[Dorenlot, va dorenlot ;
Tex est couz qui n'en set mot.]
la pièce s'achève indubitablement au mot « sot », et la ponctuation introduite par
Porter pour raccorder ces vers à ce qui précède (un point-virgule) est erronée. Cet
appendice maladroit trahit une improvisation du scribe : au fil de la copie, il se sera
laissé aller à enter deux vers de son cru. On reconnaît dans le premier vers un refrain
onomatopéique courant' 2 ; le second est manifestement un proverbe.
c) Dans FA 53, les vers 12-13 sont non seulement inutiles au plan sémantique Oubinal les
avait omis, concluant par un point les vers 10-11, de sens clos), mais encore
rythmiquement et rimiquement fautifs :
10 Ez vos sus une papoire,
Criant, un cortois vilain.
[Chiens, ne m'abaie ;
Mie tien de mon pain.]
Ces vers, que Porter comprend comme une citation des propos du cortois vilain »,
renferment une double hypométrie particulièrement choquante : 4 / 6 (les erreurs de
mesure sont rares dans le recueil : 6 syllabes vs 7 dans : FA 6.10, FA 10.11 et FA 43.11 ;
8 syllabes vs 7 dans FA 43.10 ; le cas de FA 25.4 : « Et une vicie », considéré comme
hypométrique par Porter (p. 128), est hors de cause : vide se lit en diérèse ; quant à celui
de FA 43.10 : « Le juedy au soupper », il ne paraît pas abusif de rectifier la leçon d'après
FA 20 et FA 55 qui présentent au onzième vers un tour fort semblable : « Le juedy apres
souper ») ; en outre, une assonance partielle est introduite, là où la rime a était partout
juste : -aie vs -oire. Sans qu'il soit toujours possible d'établir la part de responsabilité du
scribe ni la valeur phonique précise de certains graphèmes, on relève quelques rimes
approximatives communes dans les manuscrits picards, mais peu de cas francs
d'assonances : FA 11 (rime a) -in / ; FA 17 (rime a) : -oire / -oile ; FA 19 (rime a) :
-ingne / ; FA 31 (rime b) : -oc / -os ; FA 32 (rime a) : -oise / -oie ; FA 35 (rime a) :
-de 1-oise ;FA 42 (rime : -este I -estre 1 -aitre ; FA 46 (rime : -terre Here I -ieve ;
à noter que : « noient » rime en -ent ou -ant dans FA 1 (rime a) , et en -ient dans FA 51
(rime a) ;-oine rime avec -aine dans FA 15 (rime a) ; -ier(r)e rime avec -ere dans FA 10
(rime b), 20 (rime a) et 55 (rime a).
Il est patent que, ici comme là, ces vers ont été rajoutés.
12 Cf. BOOGAARD, 1969, p. 260-262.
Le râle de la 55' strophe... 15
LES VERS SURNUMÉRAIRES DANS FA 21
La pièce 21 est tout bonnement monstrueuse, lorsque l'on connaît l'habituelle rigidité
formelle de la fatrasie, aussi bien dans FB que dans le recueil d'Amas 13 ; la voici, telle que
Porter l'édite (je donne en regard le texte imprimé par Jubinal) :
Porter 1960 Jubinal 1842
1 Une palevole 1 Une pale-vole
Tomoit une mole Tomoit une mole
De marbre porfire, De marbre porfire,
4 Et une brifole 4 Et une brifole
Vendit de l'escale venait de l'escale
D'un parage lire ; D'un parage lire ;
7 Uns chapiaus de chaz en mire ; 7 Uns chapiaus de chaz en mire,
Noviax revenus d'escale, Noviax revenus d'escale,
Li prist vilonie a dire : Li prist vilonie à dire
La nuit jut avec s'ailole, La nuit jut avec s'affole,
11 S'engenra un voust de cire 11 S'engenra un voust de cire
Mout en tinrent grant consile Moult en tinrent gram consile
Tuit li gieu de la grimole, Tuit li gieu de la grimole
Se n'o reson ne parole ; Se no réson ne parole
Tuit li cors d'un cimentire Tuit li cors d'un cimetire,
Se pristrent a la karole ; Se pristrent à la karole,
Chascun set chanter et lire Chacun set chanter et lire
18 Et harper a la viole. 18 Et harper à la viole.
La première idée qui se présente à l'esprit est celle d'un collage » entre deux pièces à
l'origine distinctes. Porter, qui y avait bien sûr songé, l'écarta sans hésiter : « Nous ne
savons guère expliquer les sept vers de trop que contient cette fatrasie. Nous doutons qu'il
s'agisse de la réunion de deux fatrasies, vu l'accord de rimes entre les deux tronçons que
sont les vers 1-11 et 12-18. 14 . Pourtant l'hypothèse est recevable, une fois admis les
considérants suivants : 1°) que les vers 12-18 constituent non les vers initiaux, mais les vers
finals de la strophe subséquente, incomplète en son début donc ; 2°) que les rimes a et b
de la strophe 21 ont été réutilisées, mais dans un ordre inverse (-ore I -ile vs -de I -ore) ; 3°)
que deux vers, 5 et 6 (=-. FA 21. 12-13), sont, dans cette strophe conjecturale,
hypermétriques (sept syllabes vs cinq).
Cela fait, j'en conviens, beaucoup de conditions, beaucoup de dérogations surtout
aux principes qui se dégagent de l'examen du recueil : les rimes a et b, par exemple, ne sont
jamais réemployées dans deux strophes contiguës (la rime b l'est cependant dans FA 14 et
15, avec de surcroît trois mots-rimes en commun), de même qu'en continuité, la rime a ne
reprend jamais la rime b de la strophe précédente ; de plus, aucune pièce rie présénte
d'erreurs métriques dans les pentasyllabes. Mais la formule rimique qu'adopterait cette
strophe théorique : [aabaJabbabab, serait tout de même plus conforme au type
canonique » que celle d'une strophe de dix-huit vers ! Le moule strophique (onzain) et
13 Cf. ZuroTtioa, 1972, p. 141.
14 PORTER, 1960, p. 126.
16 La constellation poétique du non-sens...
l'agencement rimique sont les deux traits constitutifs du genre auxquels les héritiers directs
des fatrassiers n'ont pas attenté : même réduite à l'isométrie, la glose du « fastras » est
toujours, chez Raimondin et Watriquet, scrupuleusement en accord avec ces traits". Ce
n'est qu'au XVe siècle que la strophe de base s'hypertrophiera et prendra à l'occasion
l'aspect qu'elle possède dans la fatrasie aberrante des éditions Jubinal et Porter ; ainsi dans
les fatras doubles des rhétoriqueurs (Baudet Herenc, Molinet, l'Infortuné) ou dans les
« fatras » du poète bourguignon Jean Régnier : AB AabaabbaabbaaB 16 . Mais il s'agit de
tout autre chose que de la poétique des fatrassiers, la seule par rapport à laquelle la
monstruosité foncière de FA 21 peut s'apprécier. La métrique ne plaide pas isolément
contre une telle strophe. On sait que dans le cadre du onzain, la fatrasie enchâsse une sorte
de récit (d'anti-récit ou de récit de « dreit nien » plutôt, puisqu'il ne s'y raconte rien :
l'apparence de solidarité entre les narrèmes est purement grammaticale), reposant sur des
règles d'écriture extrêmement précises.
Structurellement, la strophe est caractérisée par une double rupture des articulations
sémico-discursives : la première, parallèle à la rupture métrique, entre le 6` et le vers, la
seconde, moins marquée, entre le 3e et le 4' vers ; le tout constituant, selon la formule de
Per Nykrog, « une belle période à débiter en trois temps, le troisième plus long que les
premiers » 17 .
Narratologiquement, le récit fatrasique présente des traits stylistiques très
particuliers :
Gli undici versi di ogni strofa — écrit Giovanna Angeli — fanno conispondere alla
differente misura una differente modalità di messaggio : in alite parole, i quinari
racchiudono i preliminari dell'azione che si sviluppa e termina nei settenari e,
analogamente, la prima parte segue un andamento paratattico lasciando il porto, nella
seconda, a quello iporattico ls.
Ces « préliminaires » se développent en deux temps, comme l'induit le dispositif des
tercets en écho, et forment alors deux espèces de « monades » narratives, sémantique-
ment, voire grammaticalement, indépendantes l'une de l'autre. Dans le quintil, le troisième
« moment » de la « période », où une syntaxe plus élaborée que dans la partie
pentasyllabique de la strophe est mise en oeuvre (les constructions irréelles et les
constructions consécutives y sont parmi les plus productives), la cohésion entre les
narrèmes semble plus grande. Mais cette impression est fallacieuse : elle tient à l'impeccable
logicité des accrochages syntagmatiques, indépendamment du caractère « impossible » des
énoncés et de l'absence totale d'intentionnalité communicationnelle du langage employé. Il
peut cependant arriver que dans cette partie de la strophe également, la soudure entre les
15 Cf. PORTER, 1960, p. 149-159.
16 Cf. DROZ, 1923, p. 26-27, 41-42, 159-160 et 172 ; Ute, 1998b. Le second et le dernier fatras
présentent des variantes : [AAB] AabaabbaabbaAB et [ABJAabaabbabbaaB.
17 NYKROG, 1962, p. 537.
18 ANGELI, 1976, p. 50: « Les onze vers de chaque strophe font correspondre aux mesures
différentes des modalités de discours différentes : en d'autres termes, les pentasyllabes
recueillent les prélimainaires de l'action qui se développe et se termine dans les heptasyllabes et,
de même façon, la première partie, de tour paratactique, laisse la place à I'hypotaxe dans la
seconde ».
Le rôle de la 55` strophe-. 17
deux ou trois actions présentées s'opère, comme dans le sizain, par coordination ou par
juxtaposition. Très rares sont les cas où le parallélisme entre les articulations strophiques
et les articulations syntactico-sémantiques n'est pas respecté ; et quand cela se produit, il
ne s'agit le plus souvent que d'un léger décalage du lieu d'application des ruptures (FA 26,
28, 38 ; dans FA 11, l'anaphore si vi (ou la conjonction et) paraît sous-entendue au vers 4
(voir FA 9 et 10) : dans FA 14 le sizain comporte quatre syntagmes nominaux coordonnés
par et, mais la rupture entre le sizain et le quintil est néanmoins observée) ; jamais la
strophe ne se développe d'un seul tenant (FA 33 pourrait contrarier cette loi, toutefois la
pièce est lacunaire d'un vers rimant en -art) ni ne s'organise autour d'un seul centre
prédicatif, comme ce serait grosso modo le cas pour les deux derniers tiers de FA 21.
Si l'on y regarde de plus près, on constate que les onze premiers vers de FA 21
forment une strophe des plus « classiques » du point de vue fatrasique : coordination au
4` vers des actions 1 et 2 du sizain ; ruptures métrique et syntactico-sémantique après le
g vers ; juxtaposition des actions 3 et 4 du quintil, avec citation des paroles d'une
« fatrasischen Peson » (Kellermann) ; soit, ponctuée différemment, la strophe suivante :
1 Une palevole
Tornoit une mole
De marbre porfire,
4 Et une brifole
Venoit de l'escole
D'un parage lire ;
7 Uns chapiaus de chai en mire
Noviax revenus d'escole ;
U ptist vilonie a dire :
« La nuit lut avec s'aide,
11 S'engenra un vous[ de cire
Ou, en prenant « la nuit » comme complément de temps, et non comme sujet du
verbe « gésir » : « la nuit, jut avec s'aiole ».
Quant aux sept derniers vers, compte tenu des « considérants » énumérés plus haut,
ils peuvent eux aussi s'insérer dans un « pattern » fatrasique précis, cinq fois actualisé
dans FA (strophes 34, 35, 36, 45, 51) : celui où les actions 1 et 2 du sizain sont reliées à l'aide
de l'adverbe mous (avec le léger décalage du lieu d'application de la rupture que je signalais
dans d'autres pièces) ; soit la strophe suivante (ce qu'il resterait en fait de la véritable
strophe 22) :
1 a
a
b
4 a
a Mout en tinrent grant consile
Tuit li gieu de la grimole ;
Se n'o raison ne parole,
Tuit li cors d'un cimentire a
Se pristrent a la karole ;
a Chascun set chanter et lire
11 Et harper a la viole
18 La constellation poétique du non-sens...
Reste, bien sûr, la double anomalie métrique des vers 5-6 (=12-13). Elle pourrait très
simplement s'expliquer par l'embarras dans lequel dut se trouver le scribe face à une pièce
fragmentaire : comment en effet l'insérer dans la collection sans qu'elle fasse saillie ? La
recopier telle quelle eût détonné dans l'économie générale du recueil (aucun scribe ne se fût
résolu à intégrer dans son manuscrit une strophe de quelques vers dépourvue d'incipit) ;
la souder directement à la pièce précédente en conservant l'hétérométrie 5 / 7 était à peu de
chose près aussi heurtant. Il aura donc opté pour l'expédient consistant à aligner les
pentasyllabes sur les heptasyllabes ; de cette façon, la jointure entre la strophe complète
(FA 21) et le tronçon subséquent (à considérer comme la véritable strophe 22 du recueil)
pouvait paraître moins abrupte, même si le compas de la pièce hybride ainsi créée était, au
sens propre, un « non-sens ». Les vers 5-6 (=12-13), « vers de transition », risquent fort,
dans cette optique, de n'être qu'un nfacimento » scribal (voir l'assonance -ile /-ire, et la
reprise, au y. 13, du v. 9 de FA 3 : « Por le gieu de la grimole », avec une petite
modification). Uniformisant le mètre, le scribe a aussi, semble-t-il, cherché à uniformiser la
narration au sein des heptasyllabes. La logique de l'enchaînement des actions est en tout
cas, entre le vers 12 et le vers 18, sans faille. Du début à la fin, les actions successives sont
toujours étroitement unies sous l'angle de la causalité, au point qu'il est difficile de ne pas y
reconnaître un effort d'organisation assez platement « rationnel », sans commune mesure
avec l'aisance habituelle de l'invention « impossible ».
Un dernier argument plaide contre l'hypertrophie communément admise de FA 21.
On s'aperçoit en lisant cette pièce que les douze heptasyllabes offrent, en plus du caractère
attendu de l'enchaînement des narrèmes, une exceptionnelle homogénéité thématique :
tout semble s'organiser autour du sème « sorcellerie ». Il n'est pour s'en convaincre qu'à
relever les unités lexicales s'y rapportant de près ou de loin : « chat » (auxiliaire ou
substitut du diable dans la plupart des folklores d'Occident), « voust de cire » 19 , « nuit »,
« cors d'un cimentire » (que dire quand ceux-ci font la ronde 9, sans écarter la possibilité
d'une équivoque sur « gieu » : « jeux » / « Juifs » (les Juifs étaient couramment accusés de
nécromancie au moyen âge) ; quant à « grimole », de sens obscur, il n'est pas totalement
téméraire de le rattacher à la racine GRIM- (francique *grima : « masque », « spectre ») ;
bref, la densité du réseau thématique est telle, qu'en guise de récit impossible », c'est une
scène de sabbat nocturne fort suggestive (oserais-je dire, à la limite du « réalisme »...) qui
nous est proposée, ce qui, naturellement, est aux antipodes de l'alchimie poétique des
fatrassiers, reposant, pour paraphraser Rimbaud, sur un « raisonné dérèglement » de
toutes les compatibilités sémiques et discursives, en vue d'obtenir un bel effet de surprise.
C'est le tour linéaire de la narration et cette homogénéité thématique qui ont probablement
incité Marie Ungureanu à subodorer, dans cette pièce tout spécialement, diverses
« allusions satiriques » ou « malignités absconses » derrière l'« absurdité apparente » du
poème ; FA 21 renfermerait ainsi tout un scénario satirico-politique dans lequel
interviennent pêle-mêle l'allégorie du moulin (« commune dans la littérature arrageoise, et
qui représente d'habitude la fourberie »), les « brifoles » (ou religieux de l'ordre des
19 Voust est une graphie (avec un « s » inorganique) pour volt ou vout « Sortilège d'envoûtement,
figure de cire qui représentait celui qu'on désirait blesser ou tuer en le piquant » (God., VIII,
298 c).
19 Le rôle de la 55' strophe...
« Frères Chapeaux ), Jeanne d'Artois, soeur de Philippe de Valois, et les faux sceaux (les
« voust ou « voults de cire) qu'elle aurait fabriqués avec la complicité de son fils (« le
jeune clerc revenu d'école ) pour faire valoir les droits de son époux, Robert III, sur le
Comté d'Artois au détriment de sa tante Mahaut, etc. 2° La lecture de Marie Ungureanu
Rien n'empêche effectivement que ne se dissimulent de-ci de-là n'est pas à rejeter a priori :
quelques traits satiriques dans les Fatrasies d'Arras ; là où il est cependant impossible de
suivre l'historienne de la société et de la littérature arrageoises au mir siècle, c'est lorsque,
s'appuyant sur cette strophe, elle pense pouvoir conclure à l'inscription satirique du genre
proprement dit (ses observations hasardeuses sur le « limeçon fatrasique, n'étayent en
rien la thèse) 2 . Car il est clair que FA 21, quelle que soit l'instance considérée, ne présente
aucune valeur exemplaire, pas même celle qu'on serait enclin à concéder à toute exception
confirmant, selon l'adage bien connu, la règle générale : il eût fallu pour cela que la
responsabilité d'un fatrassier fût établie. L'hypertrophie strophique, les anomalies
métriques, la linéarité de la narration, l'homogénéité thématique, tout dénonce dans la
pièce, telle qu'elle se configure dans le manuscrit et que l'ont restituée les éditeurs, la
réélaboration, la rationalisation a posteriori, l'intervention organisatrice d'un tiers, assez
peu conscient ou assez peu respectueux des contraintes ordinaires du genre.
Quel pourrait bien être ce « tiers , sinon le scribe grâce à qui nous est parvenue la
collection arrageoise ?
C'est bien, en effet, à lui qu'il paraît le plus logique d'attribuer toutes les particularités
du ms. 3114 de la Bibliothèque de l'Arsenal : les vers surnuméraires des strophes 21, 23 et
53, et aussi, la 55' strophe, dont la présence n'a été comprise par personne, et dont
l'autonomie n'a jamais été reconnue, malgré la variante qui interdisait qu'on la confondît
avec la strophe 20, et malgré la rubrique du manuscrit : « Cy fenissent les Fatrasies
d'Arras (fol. 11 r°), qui, sans conteste, l'intégrait à part entière dans b collection. Car
tous ces faits sont interdépendants et sont même explicables de la manière la plus simple
qui soit : en reconstituant la chronologie du travail de copie : 1°) Le scribe se résout à
22 inclure, plutôt qu'à écarter, la strophe fragmentaire dans FA ; il réalise l'opération,
suturant sans trop de délicatesse l'ensemble formé de la pièce complète et du tronçon
subséquent à l'aide de deux vers de transition de sa façon. 2°) À deux reprises, il ente à
distance relative (21 ... 23 ... 53) des greffons de son cru, dans le but de rétablir dans son
manuscrit les quatre vers qui lui faisaient défaut (7+2+2) ; la double greffe s'effectue sans
plus de finesse que lors de l'opération précédente, ce qui laisse penser qu'il tenait en faible
estime les pièces qu'il était en train de recopier ou, du moins, qu'il n'en comprenait pas
vraiment l'esprit. 3°) À la relecture, il prend conscience de l'échec de son entreprise de
maquillage : le caractère excessivement voyant de ses initiatives, d'une part, ses erreurs de
copie (vers omis : FA 33 ; acte manqué : FA 53), d'autre part, trahissaient la hâte, le
peu de soin, voire l'inintérêt avec lesquels le travail avait été réalisé 23. En outre,
20 Cf. UNGUREANU, 1955, p. 268-269.
21 Cf. supra, p. 73-79.
22 On peut supposer que I'exemplar comportait déjà la lacune.
23 Le scribe du ms. Arsenal 3114 malmène de la même façon les Congés de Jean Bodel, transcrits
aux fol. I r°-3 v° (=ms. B): hypométrie (III, 25 ; XIV, 165) ou hypermétrie (VIII, 90) ; vers
oubliés (XI, 127 et 129-130 ; XVI, 182-184 ; XXXI, 369 ; XXXIV, 403). La strophe XXXIII

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin