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La déchirure

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
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EAN13 : 9782296336476
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LA DÉCHIRURE

Illu.stration de couverture:

Frédéric Galland

@ Éditions l'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5208-6

Bertrand DUBREUIL

LA DÉCHIRURE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y ) K9

Du même auteur:

Pierre, Fils de rien

Roman

L'Harmattan 1996 - collection Ecritures

Je remercie Régine Couderette pour les précieux éléments qu'elle m'a fournis sur la Langue des Signes. Je remercie également Didier Le Tessier et Brigitte Huygue pour les conseils qu'ils m'ont apportés dans la rédaction de l'annexe documentaire.

PREFACE

Le roman qu'on va lire n'est pas autobiographique. Mais on transmet toujours quelque chose de soi lorsqu'on met en scène des événements proches de ceux qu'on a vécus. J'ai au fond d'un tiroir un manuscrit dans lequel un enfant sourd est tué par sa mère... Dés lors que nous nous autorisons à jeter sur le papier les traces de nos combats avec nous-mêmes, la catharsis nous réserve des surprises. Rien d'aussi dramatique ici. L'histoire qui nous est contée pourra surprendre en ce qu'elle mêle à la fiction des aspects documentaires. Comment l'éviter, alors que les ressorts mêmes de l'action se trouvent dans les comportements et les décisions d'une famille toute entière tendue vers un même but: sauver son enfant handicapé d'un avenir d'exclusion sociale? Le monde des sourds, depuis quelques années, retient ici ou là les projecteurs de l'actualité. Une Marche du siècle, un défilé de sourds en colère, des actrices 7

médiatisées par un Oscar ou un Molière: il n'en faut pas plus pour créer l'opinion. Mais, en réalité, qui, dans la
société française -mis à part les spécialistes

-

a la plus

petite idée de ce que signifie éduquer, s'agissant d'un bébé à qui le mot maman ne viendra spontanément aux lèvres qu'à la faveur d'un environnement constamment attentif à ses besoins particuliers? Vouloir introduire le lecteur profane dans les subtilités des moyens de communication proposés aux enfants sourds était une véritable gageure. L'auteur y est-il parvenu? Là n'est pas l'essentiel de cet ouvrage mais bien, sous le ton volontairement retenu, dans la violence des sentiments. Il y a désormais dans ces vies fracturées, un avant et un après: avant, après le diagnostic de surdité. Le père et la mère s'engagent dans des voies différentes. Ils ne le savent pas encore car la racine de leurs réactions est enfouie dans leur nature profonde. C'est l'histoire de leurs attentes passionnées et contradictoires, de leurs silences et de leurs cris, de leurs erreurs et de leurs certitudes, que raconte ce roman peu ordinaire. Que valent les conseils de pédagogues ou les raisonnements philosophiques sur le droit à la différence quand un espoir fou nous soulève au-dessus de nousmêmes ou que la culpabilité nous ravage? " Sarah, l'objet de ma douleur! " clame la mère, mais elle s'interdit de penser, tendue vers un but: que son enfant parle. Bien décidée à suivre le conseil "d'agir avec son enfant sourd comme avec un enfant ordinaire", Laure souffre de ne pouvoir partager son projet et son désarroi. Etre de silence et d'indécision, Pascal, lui, s'est résigné à l'idée que sa fille ne pourrait s'exprimer oralement. Bien que séduit par la Langue des Signes, il se résout au choix de sa femme. Un choix qui conduit Laure à abandonner son 8

emploi, un choix que va renforcer l'irruption, dans la communication mère-enfant, d'un système de signaux codés grâce auquel la parole, à défaut d'être entendue, sera vue. Un choix enfin qui, bientôt, va poser l'angoissante question: quelle école pour l'accueillir? Oui, bien sûr, le XIXo siècle a pu interdire la Langue des Signes dans les instituts spécialisés. Appliquée à la lettre en France, l'intention était bonne, l'idée absurde. Mais réhabiliter cette langue implique-t-il de bannir de l'éducation des enfants sourds les chances d'un avenir meilleur que promettent les progrès scientifiques et techniques? En cela, le roman nous fait toucher du doigt un fait récent, dont on est encore loin d'imaginer toutes les conséquences: c'est dans les toutes premières années de l'enfant que se joue son avenir. L'efficacité de la famille -l'histoire de Sarah le démontre bien - est donc un facteur décisif. C'est là qu'il faut chercher la véritable inconnue dans l'équation éducative de chaque enfant. Au moins autant que dans sa courbe audiométrique ou son hypothétique Quotient Intellectuel. Le temps d'une génération, la Langue des Signes, peu à peu restaurée, a fait la preuve des dimensions de confort psychologique et de participation sociale qu'elle apporte à tous ceux qui ont la malchance d'une malaudition précoce. Autrefois stigmate d'une surdi-mutité longtemps assimilée à une déficience mentale, elle est désormais crânement affichée dans les lieux publics. Durant le même temps, l'ingéniosité d'un médecin américain - Le Dr Cornett - a doté parents et pédagogues d'un outil d'apprentissage de la langue orale, sous forme d'un système de codes visuels. Un système dont la maman de Sarah, engagée dans une communication verbale laborieuse, a fait un plus. 9

Pour quelle raison, dés lors, l'auteur m'a-t-il demandé de préfacer son ouvrage, moi qui n'ai connu ni l'une ni l'autre de ces méthodes et qui, pour introduire mon enfant sourdmuet dans le monde sonore, n'ai disposé que... d'un cornet acoustique? Il me semble qu'au travers d'un récit romanesque l'auteur a mis en scène un personnage anonyme; qui m'apparaît depuis toujours comme l'ennemi à abattre. Ce deus ex machina sans visage, c'est le hasard. Il n'y a guère plus de 5% des parents d'enfants sourds qui soient sourds eux-mêmes. Ils ne savent pratiquement rien de ce qui se cache derrière la mot surdité. A peine ont-ils digéré le choc du diagnostic qu'ils sont confrontés à cette responsabilité inouïe: " La communication avec votre enfant, c'est votre affaire." Dés lors commence un jeu de piste supposé les conduire dans la voie la meilleure. Amour-haine, culture-ignorance, connivencesjalousies, défaites-victoires, rationalité-sentimentalisme, les cartes sont distribuées et on ne sait pas même au départ - le roman le montre fort bien - si on va faire un bridge ou un poker. Cette histoire, pourtant, ne met pas en scène que des grandes personnes. C'est aussi celle d'une petite fille qui a, dans son malheur, beaucoup de chance. Son silence des premiers mois, qu'il ait pu, dans le souvenir des parents, être "celui du bonheur", n'est-ce pas le signe d'un climat familial chaleureux? Les premiers mois d'un enfant le dotent d'un capital irremplaçable. Mais à mesure que le récit se déploie, décrivant l'influence dans l'évolution des adultes des amitiés, des rivalités amoureuses, des discussions d'intellectuels, Sarah, dans l'oeil du cyclone, fait son miel de tout ce qui passe à sa portée. L'intelligence, n'est-ce pas la fonction qui permet de prendre des repères de sens dans son environnement? 10

Sa mère l'a aidée à y mettre des mots, mais son père, trés vite, y joint des gestes. Autour d'elle, il n'y a ni contrainte ni interdit. Sarah a toute liberté pour mesurer son pouvoir sur son entourage, pour se faire aimer, apprécier ou tout simplement accepter par les autres. Oui, Sarah a de la chance. Son grand frère est un merveilleux compagnon des jeux, des échanges et des rires. Papa est bien décidé à suivre son intuition et, sans même s'en apercevoir, l'enfant se dote de moyens de dire et de se faire comprendre. Maman, elle, persiste à suivre ses raisonnements. Et, tandis que lui veut ignorer la ténacité, la créativité dont sa femme doit faire preuve, au long des jours, pour aider Sarah à "penser en français", elle rejette ce qu'il tente de faire: " Des promenades et des signes, ça ne la fait pas grandir." Ainsi, Sarah n'est privée que d'une chose: la cohérence des adultes. Mais les enfants, quand ils démarrent sur des bases cimentées d'amour, ont des ressources incroyables. La petite fille sourde est certes plongée dans des réalités fuyantes et incertaines, mais par chance les acteurs de ses apprentissages ont en commun d'être attentifs à ses performances et de répondre à son besoin permanent de participer, en lui donnant tous les moyens de prendre l'initiative. Sarah fait feu de tout bois. Que les adultes choisissent de l'intégrer parmi les écoliers entendants ou qu'ils estiment peu après qu'une éducation bilingue s'impose, c'est elle qui mène le jeu. Avec ce roman, nous pénétrons dans l'étonnant microcosme du monde du silence. Non plus à la lumière d'un passé dont les fils s'enchevêtrent inextricablement, au point qu'on y confond données de progrès et discours obscurantistes. Mais à partir des réalités d'aujourd'hui. Nous sommes d'étranges animaux, qui supportons mal de ne laisser aucune trace de nos découvertes. Jusque Il

dans l'agonie de la Shoah, les hommes sont capables de vaincre la mort par la seule volonté de porter témoignage. Sans ce paradoxe de la nature humaine, nous serions encore à l'âge de pierre. A travers une fiction qu'inspire une visible souffrance, ce que l'auteur nous fait toucher du doigt, c'est l'angoisse des incertitudes. Un père, une mère, sont torturés par la crainte de se tromper dans la voie qu'ils prennent pour sauver leur enfant. Dés lors, le climat d'apaisement et d'espoir dans lequel l'histoire s'achève est là pour nous interroger: cette confusion, ces tâtonnements, ces erreurs, dont pâtissent trop souvent les familles mais aussi l'enfant dans son devenir humain et social, le progrès essentiel ne consisterait-il pas à y porter remède? Face à cette seconde naissance, celle de l'âme, des thèses contradictoires ont pu inspirer cette question tragique: qui faut-il sauver, la mère ou l'enfant? Faut-il aider la mère dans son désir éperdu d'entendre le bébé l'appeler "Maman" au risque de condamner l'enfant à un enfer pédagogique? Faut-il - selon un vocabulaire militant -sauver l'enfant en privilégiant sa langue au risque de le priver d'indispensables compétences sociales? A travers l'intrigue de son roman, l'auteur montre qu'il est possible de se sauver tous ensemble. Encore faut-il le vouloir. Josette Chalude

12

A Michelle

AVERTISSEMENT

Quelques aspects documentaires, en fin d'ouvrage, peuvent faciliter la lecture des personnes non familières de la surdité. On choisira de s'y reporter ou non avant d'entamer le récit.

CHAPITRE 1

Pascal regarde Laure. Mais les yeux de Laure se noient. De son bras, il la serre contre lui, puis relâche son étreinte. Il la serre contre lui parce qu'il la sent qui chavire. Il relâche son étreinte parce que la douleur de Laure est sans partage. Elle pleure. Et lui est au-delà de l'émotion, dans cette souffrance sèche qui ressemble à de la colère. Révolte sans cri. Maintenant, ils sortent de la salle des potentiels évoqués. Leur enfant s'éveille, doucement, souriante. Ils attendent quelques minutes. Plus les minutes interminables de l'angoisse, mais cet instant de l'inconcevable. Leur vie a basculé. Le médecin les reçoit. Un homme d'un certain âge. Pascal et Laure s'assoient devant un bureau marqueté. Ils sont dans l'univers de la médecine, poli et feutré. Avec ses meubles XIXo siècle, sobres, la pièce a des apparences notariales. - Il s'agit donc d'une surdité profonde. L'atteinte concerne les deux oreilles. Consultant les résultats de l'analyse, le médecin précise son diagnostic. - C'est une surdité de perception. La cochlée est atteinte. 17

Il relève la tête. Le visage est sans aspérité, doucereux dirait-on, s'il n'y avait cette détermination... - La découverte de la surdité est toujours d'une extrême brutalité. Je ne peux me mettre à votre place, mais j'ai déjà rencontré votre douleur... Chez d'autres parents. Les mots sont ordinaires, mais le ton d'une simple humanité, sans cette compassion qui dissimule l'effroi devant la douleur. Il parle encore quelque temps entre gravité et espoir. Puis invite Pascal et Laure à le suivre dans la pièce attenante. - Je vais faire un audiogramme pour établir sa courbe auditive. Laure remet l'enfant à Pascal et se place en retrait. Sur une desserte roulante, celui-ci aperçoit des cornets en acier et d'autres ustensiles médicaux: ciseaux, pinces, scalpels... Il ne peut retenir un frémissement. Le corps de son enfant va-t-il devenir objet de douleur ? - Cela ne fait aucun mal, rassure le médecin. Je regarde seulement si les oreilles ne sont pas enflammées. L'examen achevé, il l'engage à pénétrer dans une étroite cabine. Ils s'installent. L'audiogramme commence. Les sons se succèdent, graves ou aiguës, modulés ou stridents. Certaines intensités, parfois douloureuses pour Pascal, éveillent un sursaut chez l'enfant. Le médecin en prend note, puis réduit la puissance, guettant une expression du visage, annotant un graphique, jusqu'à l'absence de réaction. Limite incontournable, se dit Pascal, de ce qui restera inaccessible à l'être de sa chair. En sortant de la cabine, le médecin fait des commentaires sur les réactions de l'enfant aux différentes fréquences, parle de l'appareillage prothétique qu'il faut lui fournir et de la rééducation orthophonique à entreprendre. Et, tout en remplissant des papiers, il tient encore quelques propos favorables sur l'avenir. Intérieurement, Pascal en retranche autant. Sa souffrance est entière. Rien ne doit la partager. Laure n'a pas concédé un mot. 18

Ils ont rejoint le périphérique. La circulation est chargée en ce 15 mars, 17 heures. Calme dans son siège-auto, l'enfant suit du regard les véhicules alentours, clignant des yeux aux modifications successives de lumière, celle jaunâtre des tronçons souterrains, puis celle déjà puissante d'un soleil printanier. Quelques minutes plus tôt, Laure a dit: - Nous n'aurons pas de troisième enfant. Pascal n'y avait jamais songé, mais elle, ces derniers mois, commençait de balancer. A la maternité, une voisine de lit accueillait son mari et ses deux grands enfants, qui s'extasiaient sur le nourrisson. Quelque temps plus tard, emportée par le plaisir, Laure évoquait cette scène auprès d'amis, comme si elle eut accepté de vieillir, avec la perspective qu'une dernière joie, douce, lui soit offerte... Pascal conduit. La douleur s'éveille. Insoutenable. A hurler. " Ce n'est pas vrai! " Puis: " Que tout recommence comme avant! Revenir en arrière! " Mais il doit contenir son cri. Pour Laure. Pour l'enfant. La voiture s'engage sous le Parc des Princes. L'image d'une conque surplombant le boulevard s'impose à Laure. Elle restera attachée à cet instant. Ce 15 mars, 17 heures. Renouer avec le bonheur passé...

A peine quelques heures auparavant... Laure et Pascal, solitaires dans leur angoisse, enclos dans cet étroit face à face autour d'un table de café. Quelle était serrée leur complicité! Dans peu de 19

temps, ils sauraient... Avec déjà le sentiment que le drame les emportait. Dessinant l'image d'un miracle... Sarah, elle, riait. Comme avant. Gaieté qui d'ordinaire les gagnait, mais en cet instant les déchirait. Sarah la profusion, disait-on familièrement, tant elle semblait dépenser son énergie sans compter. Une générosité sur fond de calme. Le grand calme d'une plage du Nord, silencieuse et sage. Le silence de Sarah était celui du bonheur.

Qu'elles semblaient douces aussi les journées qui précédaient ce 15 mars! Rien n'est plus mélancolique que les heures arrachées à la douleur, avant ou après, lorsqu'on mesure la force de nos affections. Le samedi, les parents de Pascal arrivaient. Ce dernier revenait de la gare en leur compagnie et Olivier les accueillait avec force démonstration, lorsque Laure avait rompu le bonheur de leurs retrouvailles. - Pour Sarah, c'est grave. Pascal se figea. La visite chez le pédiatre, que Laure effectuait le matin même, il en avait oublié la raison! Il l'interrogea, sollicitant détail sur détail, autant pour contenir l'angoisse qui le gagnait que pour obtenir l'indication d'un frêle espoir. Son père se tenait à ses côtés, silencieux, tandis que sa mère se joignait à ses questions. Mais Laure n'offrait que des réponses sans échappatoire. Olivier, que tous avaient oublié, s'était retiré dans la pièce voisine, étalant sur le sol les cartes d'un domino d'images. Son jeu semblait l'absorber. Il entendait pourtant la conversation, avec cette inquiétude diffuse qui revenait depuis quelque temps. Sarah dormait dans sa chambre. 20