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La décolonisation armée contemporaine (et ses conséquences)

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 58
EAN13 : 9782296302549
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Guy MANDRON

LA DÉCOLONISATION CONTEMPORAINE
#

ARMÉE

(ET SES CONSEQUENCES)

Préface de Gérard Chaliand

En couverture:
Environs de Tourane (Da Nang, Vietnam) (ceCMIDOM)

- 1947

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3233-6

Préface
La décolonisation armée contemporaine couvre en fait un siècle et demi d' histoire militaire coloniale. Au XIXe siècle, et dans la première moitié du XXe siècle, la guerre coloniale, comme le fait remarquer Guy Mandron, ne constituait par rapport aux conflits entre nations industrielles qu'une forme dégradée de la guerre. Peu d'écrits théoriques sur la guerre coloniale sinon ceux de Bugeaud, Gallieni et Lyautey chez les Français et l'ouvrage du major brit~Imique Calwei Small Wars (1899). Le solide ouvrage que consacre Guy Mandron a le mérite de soulever un problème rarement abordé autrement que sous l'angle technique: comment des troupes européennes peu nombreuses ont-elles pu vaincre de 1830 à 1940 à peu près sans exception des armées asiatiques ou africaines largement supérieures en nombre tandis qu'après la Seconde Guerre mondiale, des armées occidentales ne parvenaient que rarement à l'emporter sur des troupes asiatiques ou africaines fréquemment moins nombreuses? La supériorité de l'armement des troupes coloniales est le seul motif évoqué par la plupart des analystes et Mandron, de façon fondée, insiste sur celle-ci mais ne s'en tient pas là. La supériorité matérielle n'est pas seule en cause. L'armement dont disposent les insurgés dans les colonies ou les semicolonies au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ne suffit pas à expliquer le renversement auquel on assiste après 1945. Les guerres. de conquête coloniale étaient caractérisées par une infériorité numérique des troupes européennes. Le rapport en moyenne étant de 1 à 10 - les pertes en tués étant, selon Mandron, de 1 à 60. De 1830 à 1914, les combattants européens bénéficient de la supériorité conférée par le fusil à capsule se chargeant par la bouche jusqu'en 3

1850-1860, puis par la culasse entre la guerre de Sécession et 1885, avant de devenir à répétition. Arme précise jusqu'à trois cents mètres et redoutable quand elle est utilisée par des carrés disciplinés tirant en salves à une distance supérieure à la capacité de jet ou de feu de l'adversaire. Cette formation en carré employée par Bonaparte en Égypte est celle dont useront les armées britannique, française, russe et américaine au cours du XIXe siècle. Enfin, à partir de la guerre de Sécession et surtout à partir de 1884, on note la présence de l'arme majeure des conquêtes coloniales: la mitrailleuse. Les succès des Européens sont très nombreux sinon quasi automatiques. La Chine elle-même est vaincue. L'Afrique est soumise. Très peu de batailles perdues ou d'échecs: l'Abyssinie pour les Italiens, l'Afghanistan pour les Britanniques. Le recours à la guérilla se révèle plus efficace que les rencontres frontales et celle-ci permette aux société d'Asie ou d'Afrique de mener des résistances prolongées. Abdel Kader, Samory, le Cheikh Chamyl au Daghestan contre les Russes, Mohamed Abdulla Hassan en Somalie contre les Britanniques. Mais, de façon ultime, toutes sont écrasées. Guy Mandron relève très justement que le succès des guerres de libération nationale est à porter au crédit des idées et techniques introduites par les colonisateurs et que les colonisés, une fois qu'ils ont assimilé celles-ci, les ont retournées contre leurs dominateurs. Il a, entre autres, fallu trois générations au moins pour que monde asiatique découvre et intègre l'idéologie majeure de l'Europe du XIXe siècle: le nationalisme moderne, et ce n'est pas par hasard que les mouvements de libération se dénomment nationale. Déjà, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l'insurrection conduite par Abdel Krim dans le Rif (19221925), après avoir coûté un désastre à Anoual aux Espagnols, ne demandera pas moins de 120 000 hommes pour la France afin d'écraser les quelques 30000 hommes de Krim, bien organisés et équipés entre autres de nombreux canons de 75. Mais, à l'époque, les troupes professionnelles qui sont engagées dans les opérations de ce type jouissent de l'appui à peu près total des métropoles. La dernière guerre coloniale, celle d'Abyssinie (1935-1936) est menée avec enthousiasme du côté italien et avec la bénédiction du pape Pie XII. Mais déjà, sur un autre front, commencent à s'élaborer les principes de la guerre révolutionnaire conçue par Mao Zedong tandis que les défaites en Asie orientale des Occidentaux - Américains aux Philippines, Hollandais en 4

Indonésie, Britanniques en Malaisie, Français en Indochine - mettent un terme à la domination jusque-là totale - à l'exception du Japon - des blancs. Les idées ont entretemps cheminé: encadrés par des partis nationalistes ou léninistes, les patriotisme locaux se sont mués en nationalismes radicaux. Le combat pour la liberté contre l'Axe serait-il mené uniquement pour la liberté des nations occidentales? Les vieilles conceptions impériales fondées sur la supériorité raciale des blancs s'effondrent. Le temps où des nations industrielles avaient subjugé des peuples en état d'infériorité au nom du darwinisme social et de la civilisation prend fin. Les décolonisations violentes s'en suivent, ponctuées par des combats retardateurs en Indonésie, en Indochine, en Algérie. Parfois par des retraites menées en bon ordre comme en Inde ou en Afrique - à l'exception du Portugal. Comme l'indique avec pénétration Guy Mandron dans son ouvrage clair et précis, le phénomène de la décolonisation a créé les conditions d'une nouvelle stratégie mondiale. Depuis la fin de la guerre froide, on mesure mieux à quel point les conséquences de la décolonisation sont loin d'être épuisées. Gérard Chaliand

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La nature des armes décide de la composition des armées, des plans de campagne, des marches, des positions, du campement, des ordres de bataille, du tracé et des profils des places fortes. Napoléon - Précis des guerres de Jules César, (écrit à Sainte- Hélène).

Première Partie

APPROCHE

1. La question
Le xxe siècle a été longtemps la continuation du XIXe et son accomplissement, surtout en Europe. L'automobile, l'aviation, la transmission électrique avec ou sans fil, le phonographe... ont fait leurs premiers pas avant 1900. Le chemin de fer, la navigation propulsée sont des héritages du siècle dernier, tout comme la médecine expérimentale moderne et l'immunologie. Et ceci n'est qu'une faible partie de ce que notre époque doit à celle qui l'a précédée et qu'elle a utilisé et perfectionné. Dans le domaine des arts, nombre de courants ont leur toute première origine dans les dernières années du XIxe siècle. La littérature et l'expression écrite et orale des trois premiers quarts du nôtre ont suivi, chez nombre de leurs serviteurs, les voies ouvertes précédemment. Le XIXe siècle n'est apparu « stupide» qu'au maurassien Léon Daudet et à certains de nos contemporains qu'on étonnerait bien en leur disant qu'ils ont en celui-ci un indéniable précurseur. Dans le domaine politique, le marxisme, qui a réglé dan~ une large mesure .toute la vie de notre siècle, a été pensé et mis en dogme de 1848 à 1895. Le capitalisme industriel né avec la machine à vapeur et ayant pris son essor en 1815, après Waterloo, pours1,1itde nos jours sa carrière et continue à inspirer l'économie et à influer sur les comportements politiques. La social-démocratie, née en Allemagne en 1869, est, à notre époque, plus que jamais à l'ordre du jour. Les guerres mondiales de la première moitié de notre siècle ont été, en deux actes, le dénouement des méfiances et des antagonismes noués avant 1900. Cependant, le xxe siècle a aussi, sous bien des aspects, marqué une rupture radicale avec son prédécesseur. L'explosion atomique d'Hiroshima du 6 août 1945 a ouvert 9

une nouvelle ère. Le marxisme, en tant que système politique, économique et social, a disparu d'Europe en moins de cinq ans, au tournant des années 1990. S'il se maintient encore à Cuba, il y fait figure d'agonisant. En Asie orientale, au yang communiste s'est mélangé le yin de l'économie de marché, dite socialiste; et si Marx, Engels et Lénine font encore l'objet d'une révérence et d'une référence officielles, il ne fait aucun doute que, s'ils revenaient, ils trouveraient bien étranges leurs disciples asiatiques, déjà bien marqués, dès le départ, par la pensée et l'influence de Mao Zedong, orfèvre dans le domaine d'une sinisation qui fut toujours la préoc'cupation majeure de l'Empire du Milieu. Le XIxe siècle avait été, par excellence, le siècle de la colonisation européenne poussée alors jusqu'aux extrémités du globe. Le xxe siècle, en revanche, a été celui de la décolonisation, mouvement inverse. Là, il y a eu rupture complète. La décolonisation contemporaine a été, au même titre que les inversions de cours évoquées antérieurement, l'un des faits cruciaux de la marche du monde. Elle est certes apparue à l'aube du XIXe siècle, mais de manière très localisée, en Europe seulement, et de façon très particulière; elle n'a pris un caractère général que depuis 1945. Comme tout bouleversement, elle a connu des développements violents. On peut aborder un phénomène d'une telle ampleur et d'une telle complexité sous différents angles. Il présente incontestablement un côté politique. Tout ce qui intéresse les sociétés et les collectivités dans leurs apports externes et internes est en effet politique, comme l'avait fort bien vu Aristote. Il a aussi un aspect culturel en ce sens qu'il a à sa base l'affirmation par les peuples d'une originalité qui concrétise leur aspiration à l'indépendance. Il a également, bien entendu, des traits économiques. De plus, pour l'Europe colonisatrice, des temps modernes et de l'époque contemporaine, la décolonisation apparaît, autant que l'avait été son expansion outre-mer, comme une affaire secondaire. En revanche, elle représente, aux yeux des décolonisés, une péripétie essentielle. Certes, cette décolonisation, dans ses soubresauts, et surtout lorsqu'elle a été l'occasion d'un conflit, a pu avoir chez le colonisateur, même contesté à peine installé, des effets internes puissants. En France, la crise algérienne de 1954-1962, menant à une impasse, a conduit au retour du général de Gaulle aux affaires. L'échec de l'URSS dans sa 10

tentative de mainmise politico-idéologique sur l'Afghanistan engagée en 1979 a pesé dans la désagrégation de cet ensemble de peuples et dans le rejet du communisme en Europe de l'Est, tous deux consommés en 1991. Mais ces déboires extérieurs ont surtout joué le rôle de catalyseurs révélant de manière aiguë un déséquilibre latent. La décolonisation peut aussi être considérée dans ses dimensions stratégiques. Car elle été, de toute manière, conflictuelle. Et, dans ses manifestations les plus violentes et les plus spectaculaires, elle a été source d'affrontements à propos d'un litige. Le rapport des forces mondiales en a été profondément modifié et le demeure. C'est dire l'importance que, dans ce processus, ont revêtu les actions de décolonisation menées les armes à la main. Même si, par rapport aux grandes rivalités et aux grands conflits mondiaux, auxquelles elles ont été parfois mêlées, directement ou indirectement, elles font figure d'affaires secondaires, elles n'en ont pas moins constitué, à côté d'eux, la trame des vicissitudes de notre univers contemporain. Les derniers affrontements de ce genre ont d'ailleurs été l'objet, depuis près d'un demi-siècle, de prises de position passionnées et de controverses véhémentes, à la fois prétextes et causes. De nos jours, dans l'ensemble, le chapitre de la décolonisation armée contemporaine est clos. De ce fait, il devient loisible de l'examiner globalement, alors que les passions s'apaisent, tandis que les souvenirs et les impressions demeurent encore vivaces, et avant que le' passé vécu se change en histoire sue. D'ai lleurs, certains des effets de ce grand lot d'événements se font encore sentir, chez les individus comme au sein des collectivités. Il ne s'agit certes pas de dresser un inventaire qui « Du passé lumineux recueille tout vestige ». Il parait plus indiqué de s'employer à regrouper des éléments permettant de composer un tableau. Le temps des panégyriques, des mémoriaux et des réquisitoires paraît déjà appartenir au passé. La décolonisation armée contemporaine, dont les prodromes très localisés remontent au siècle dernier, a connu, au cours de ces cinquante dernières années sa généralisation en même temps que sa fin. Elle a été un des cheminements de première importance dans le déroulement des événements ayant jalonné notre siècle. Marquant rupture radicale avec le siècle précédent sur le plan de l'usage ouvert de la force, elle a eu une influence capitale sur la marche des affaires du 11

monde, comme l'avait eu auparavant la colonisation en armes liée à l'essor européen. A ce titre, il ne messied point de lui consacrer réflexion, d'autant qu'elle a entraîné, comme tous les grands facteurs d'inflexion, des conséquences à sa mesure. Au moment où, comme un tout, ayant parcouru sa route, elle est en passe de prendre sa place dans l'Histoire, qui n'est, somme toute, que le déroulement de carrière de l'humanité, et, par extension, l'étude et le compte rendu qu'on en fait, la décolonisation armée contemporaine appelle à une première revue d'ensemble. La réflexion sur des enchaînements largement révolus, mais dont les prolongements pour ainsi dire posthumes poursuivent leur développement, ne peut être un pur et simple exercice de style. «La valeur de l'Histoire », écrivait au siècle dernier l'amiral américain Mahan, auteur de : « L'influence de la puissance maritime sur l'Histoire », « est pour nous comme les annales de l'expérience humaine ». Et il ajoutait: « Mais les expériences, il faut les comprendre. »
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se consommer la dernière en date des grandes ruptures du xxe siècle, qui fut l'évanouissement du marxisme-léninisme européen ayant entraîné par défaut la fin de la Guerre froide vieille de quarante-cinq années, l'incertitude générale est venue prendre la place des certitudes qu'engendrait une situation considérée comme acquise et irréversible par presque tout ce qui se targuait de faire autorité. S'essayer à prendre la mesure d'une expérience acquise dont les fruits n'appartiennent pas encore au passé, comme le fut la décolonisation armée, peut être une bonne introduction à l'effort d'esprit critique permettant, sinon d'y voir clair, du moins de ne pas s'égarer dans la confusion ambiante. « L'Histoire, je le crains », écrivait Paul Valéry il y a quelque soixante ans, «ne nous permet guère de prévoir; mais, associée à l'indépendance de l'esprit, elle peut nous aider à mieux voir. » Si elle n'est pas un recueil de recettes et de références, elle est une irremplaçable mine de sujets de réflexion. C'est dans cet esprit qu'il est apparu convenable d'aborder l'exposé de la question de la décolonisation armée contemporaine en essayant de la saisir dans sa globalité et dans ses trait essentiels. Insérée dans le tissu des événements qui ont façonné notre univers actuel, elle a constitué un phénomène mondial ayant sa physionomie

En notre époque de siècle finissant, à l'heure où vient de

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propre, mais' ne pouvant être isolé du cours général des faits et gestes de l'époque contemporaine. Comment se présentent, dans leurs spécificités, les guerres de décolonisation de cette période, avec leurs tenants et leurs aboutissants? Telle est, en effet, la question.

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2. Pas de décolonisation

sans colonisation

Dire qu'il n'y a pas de décolonisation sans colonisation constitue une lapalissade. Celle-ci n'est cependant pas dénuée de sens. Car l'état engendré par la colonisation est celui où prend naissance tout mouvement de décolonisation qui aspire à y mettre fin, qu'il soit ou non amené à recourir au jugement des armes. La conquête coloniale étant le stade précédant la décolonisation, on ne peut examiner cette dernière sans évoquer la première, l'une et l'autre étant les deux temps d'un cycle antithétique. Le phénomène de décolonisation armée contemporaine, en particulier, ne peut être totalement mis en lumière que de cette façon, qui permet de faire ressortir sa spécificité. La constitution des empires par la conquête à main armée a été de pratique courante tout au cours de l'Histoire. Le placement volontaire sous la protection d'un puissant conquérant, venant de chefs, de peuples ou de nations, a été, somme toute, une démarche assez rare, dictée autant par des considérations ayant trait au rapport des forces estimé que par des raisons d'opportunité locale, découlant de craintes ou de rivalités immédiates. Les entreprises de colonisation impliquant venue de populations issues du camp du vainqueur, et en tout cas mainmise directe administrative et gouvernementale à des degrés divers, sont allés le plus souvent de pair avec la formation des empires par les armes. Il s'agit d'un phénomène général et l'Antiquité en a donné maints exemples. Ainsi l'arrivée des immigrants gaulois avec armes, bagages, femmes et enfants - dans ce qui est devenu par la suite la France a-t-elle revêtu, si l'on y regarde bien, tous les caractères d'une colonisation. Quoi qu'il en soit, et encore ne s'agit-il pas, loin de là, de l'exemple le plus ancien, cette colonisation les armes à la 15

main a revêtu divers aspects au cours des âges, avec des caractéristiques propres à chaque époque. Quand vinrent les temps modernes et contemporains, soit à partir d'un XVIe siècle, qui vit poindre l'essor singulier et solitaire de l'Europe dans tous les domaines, la conquête menée par les États de celle-ci, qui devait aboutir à la colonisation de la majeure partie des autres continents, a pris une forme guerrière bien particulière que l'on a appelée la « guerre coloniale ». Cette dernière sera assurée du succès jusqu'à ce que la dernière décolonisation armée la voue au « linceul de pourpre où dorment les dieux morts », selon la poétique formule d'Ernest Renan appliquée aux choses qui on fait leur temps. Les conflits que l'on a appelés, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, «guerres coloniales» ont été en fait des guerres de décolonisation. Il y a eu emploi à contresens du terme et, bien que celui-ci se soit généralisé, il n'en est pas moins abusif et non fondé, et ne peut être retenu ici. Il y a encore cinquante ans, l'expression «guerre' coloniale» correspondait à un ensemble bien défini de notions et appartenait au vocabulaire spécialisé des gouvernants et des militaires. Son contenu se rapportait à un état de fait caractérisé. En premier lieu, la guerre coloniale s'opposait, très nettement, dans leur esprit, aux guerres à l'européenne considérées comme les seuls conflits réguliers. Le classement à part dont elle faisait l'objet n'obéissait qu'à des considérations de caractère tactique et stratégique. Durant toute la période où ce vocable a eu cours, dans son acception originelle, - soit, grosso modo, de 1830 à 1940 -, il était admis que la guerre coloniale constituait, par rapport aux guerres européennes une sorte de mode mineur tactique et stratégique, une forme dégradée de l'art de la guerre, peu digne d'intérêt en soi. Le major britannique Calwell, auteur d'un ouvrage intitulé: «Petites guerres Leurs principes et leur exécution », paru en 1899, s'est exprimé ainsi à ce sujet: «Toutes les fois qu'une armée régulière se trouve engagée dans des hostilités contre des forces irrégulières ou contre des forces qui, par leur armement, lui sont notoirement inférieures, les conditions de l'expédition deviennent distinctes des conditions de la guerre régulière ». Aux yeux des gens informés, la guerre coloniale apparaissait bien comme une modalité particulière, perçue comme un phénomène spécifique.

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De 1830 à 1940, les expéditions d'expansion lointaine menées par les Européens et ceux qui s'étaient mis à leur école militaire ont été autant de campagnes aux résultats finalement décisifs se traduisant sur le terrain, soit le plus souvent par la prise en main par le vainqueur des destinées du pays visé, soit par le maintien de la mainmise lorsqu'il s'agissait d'une insurrection tendant à la remettre en cause, soit encore par la soumission, au moins de façade, aux exigences de toute sorte dictées par le camp dominant. Très rares sont les desseins de ce genre qui sont restés

inaccomplis.
Une telle constance dans le succès, dont rendent compte tous les manuels d'histoire, s'assortissant de conquêtes d'une telle ampleur, est liée consubstantiellement à la forme d'hostilités qu'était la guerre coloniale. Ce mode mineur de l'art guerrier s'est révélé dans la pratique d'une fécondité extraordinaire, hors de toute mesure communément admise, notamment dans le domaine des gains géographiques. Il convient d'en esquisser les principales caractéristiques spécifiques pour en prendre l'exacte mesure. L'infériorité numérique des troupes régulières à l'européenne était de règle, sauf en quelques circonstances très particulières. Les récits de combats menés au cours du XIxe siècle qui figurent dans le livre du major Calwell et dans un ouvrage intitulé: «La tactique dans le Soudan », dû à la plume du capitaine de l'infanterie de marine française Péroz et paru en 1890, contiennent un certain nombre de renseignements quantitatifs précis concernant les effectifs des adversaires en présence. Selon ceux-ci, l'infériorité numérique des troupes régulières à l'européenne, exprimée en une fraction ayant pour numérateur l'unité, variait de 1/2 à 1/99, la moyenne s'établissant à 1110. On pouvait donc en conclure que ces troupes possédaient des propriétés, qui faisaient naturellement défaut à leurs adversaires, telles qu'elles compensaient, et bien au delà, le désavantage du petit nombre. D'autre part, leurs pertes en tués, selon les mêmes sources, constituant échantillon significatif, variaient de 0 % à30 %. En revanche, le rapport de leurs pertes en tués à celles de leurs adversaires était en moyenne de 1 pour 60 ; et il y eut des affaires où elles n'en eurent aucune, alors que le camp d'en face en subissait d'importantes. Les rares cas d'anéantissement qu'elles ont subi ont été évidemment tout différents dans le domaine des pertes; mais il s'est agi d'exceptions.

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Il est difficile de voir dans une quelconque « supériorité morale» la cause essentielle de la constance dans la victoire dont bénéficiaient aux moindres frais les troupes régulières à l'européenne. Les forces morales, malaisées à cerner et à évaluer, sont par nature plutôt inconstantes. Si la discipline, l'instruction, la cohésion et l'encadrement augmentent l'efficacité dans des proportions notables, il va de soi qu'ils ne la créent pas à eux seuls. Quant à l'habileté manœuvrière, les auteurs déjà mis à contribution en font foi, elle s'est trouvée à peu près également répartie entre les troupes régulières à l'européenne et leurs adversaires, d'ailleurs en général plus légers et plus rapides. La supériorité écrasante de l'armement détenu et mis en œuvre par les troupes du colonisateur suffit à expliquer à elle seule la longue série ininterrompue des succès éclatants qu'elles ont remportés. Il suffit de comparer les panoplies des deux groupes d'antagonistes pour en être convaincu. Du côté des troupes régulières, durant la période s'étendant du premier tiers du XIxe siècle à la veille de la Première Guerre mondiale, chaque combattant a entre les mains un instrument redoutable: le fusil, à capsule se chargeant par la bouche jusqu'en 1850-1865, à chargement par la culasse de 1865 à 1885, à répétition par la suite. Cette arme, même des plus anciens types, est sûre et relativement précise. Employée en masse par feux de salve, elle est extrêmement redoutable jusqu'à 300 mètres. Sa vitesse de tir passe durant la période en question de 1 à 10 coups par minute. Ses effets sont dans la plupart des cas conjugués avec ceux du canon, qui vient par ailleurs à bout de tout retranchement élevé en superstructure. Cette arme est le plus souvent une pièce de montagne qui passe partout, démontée et chargée sur animaux de bât. A partir de 1870, dans certaines armées, on trouve des mitrailleuses, mécaniques d'abord, automatiques ensuite à partir de 1893. A cette considérable puissance de feu, les adversaires des troupes régulières à l'européenne n'ont rien à opposer. Certains ne disposent que d'armes blanches: lances, épieux, sagaies, arcs, coutelas; d'autres orff en plus de vieux fusils à pierre de fabrication locale rudimentaire, totalement imprécis, peu efficaces et peu sûrs. Si quelques-unes des armées opposées aux troupes régulières à l'européenne possèdent quelques canons, il s'agit en général de pièces surannées arrivés là on ne sait comment. On en rencontre surtout dans certaines armées d'Asie. Leurs utilisateurs n'ont en général aucune maîtrise 18

technique, tant en ce qui concerne le maniement du matériel qu'en ce qui concerne les soins à apporter aux poudres, aux projectiles et aux engins. Face à une telle impuissance et compte tenu de leur habituel petit nombre, et de manière à utiliser au maximum leur puissance de feu quelle que puisse être la physionomie du combat, Britanniques, Français, Russes, Américains, Boers ont recours à la formation en carré offensif, défensif, élastique, en marche comme à l'arrêt et au bivouac. Peu importe que cette formation soit compacte comme une phalaIlge, du IHOills dalls son aspect extéIieUi, puisque l'inefficacité du feu adverse, lorsqu'il y en a, n'en fait pas une cible. Ainsi, pourvu qu'elle ait discipline et cohésion, la troupe régulière à l'européenne est à peu près sûre de vaincre, quel que soit son nombre, aux moindres frais et en infligeant à ses adversaires des pertes effroyables sans commune mesure avec les siennes propres. La guerre coloniale a été la situation de conflit spécifique dans laquelle la supériorité technique absolue d'un des camps a frappé l'autre, sauf cas d'espèce rare, d'impuissance totale, quels qu'aient pu être le nombre, la détermination et l' habileté de ce dernier. Dans le «Précis des guerres de Jules César », écrit par Napoléon à Sainte-Hélène, au chapitre des observations relatives au siège du camp romain du légat Quintus Cicéron par l'Eburon Ambiorix, non loin de l'actuelle ville belge de Charleroi, en 54 avant notre ère, on trouve cette maxime de portée générale: «La nature des armes décide de la composition des armées, des plans de campagne, des marches, des positions, du campement, des ordres de bataille, du tracé et des profils des places fortes ». La guerre coloniale, dans sa singularité même, a apporté confirmation de la justesse de vues de l'empereur des Français. Il est fondé de rattacher au système de la guerre coloniale toutes les actions qui, « montrant la force pour n'avoir pas à s'en servir », ont eu pour but non équivoque de donner conscience à l'interlocuteur de la supériorité absolue détenue, afin de l'engager, soit à ne rien tenter d'hostile, soit à céder aux exigences, soit à envisager de demander protection, accepter tutelle ou concéder des avantages de toute nature, commerciaux notamment. Ainsi en a-t-il été des tournées dites «de soumission» et surtout de ce que l'on appelait en termes choisis: «démonstrations », dans la

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plupart des cas navales, bras séculiers de la « diplomatie de la canonnière ». L'examen des opérations de guerre coloniale ayant eu une issue fatale pour les troupes régulières à l'européenne mérite une attention spéciale. On peut se demander, en effet, comment il s'est fait que, les conditions de supériorité technique étant remplies, l'infériorité numérique de règle n'étant pas plus prononcée que dans des rencontres de même genre habituellement couronnées de succès, les choses se soient déroulées autrement. Il faut bien noter qu'il ne s'agit que de quelques cas isolés et que ces revers n'ont jamais constitué une série et ont été sans lendemain. Il peut y avoir eu malchance. La fortune des armes est ce qu'elle est. Mais, dans l'ensemble, il y a lieu d'incriminer les dispositions vicieuses prises en l'occurrence par les chefs des troupes régulières à l'européenne. Comme en guerre coloniale les principes éprouvés à suivre étaient relativement simples, ils étaient à la portée de tout le monde. S'ils n'ont pas été appliqués comme il convenait, il faut vraiment qu'il y ait eu, dans la majorité des cas, impéritie caractérisée, pour qu'on en soit arrivé à n'avoir pu tirer parti de la supériorité technique absolue détenue, fondée sur un armement facile à mettre en œuvre en des délais extrêmement brefs et dans quasi n'importe quelles conditions. Tel fut le cas, pour n'en citer qu'un, du massacre d'une partie du 7ede cavalerie US par des guerriers indiens Rouges, près du Little Big Hom, en 1876, dû à la folle témérité de Custer, dont on a cru bon, malgré tout, de faire un héros. Mais, dans le processus de la guerre coloniale, ces avanies ne constituaient que des accidents n'infirmant en rien la validité du système et la physionomie générale du rapport des forces fondé sur la différence d'armement. L'aire géographique dans laquelle s'est développé le phénomène de la guerre coloniale au XIxe et au début du xxe, se laisse aisément saisir à la lueur de ce qui précède. L'Afrique en fait intégralement partie; la guerre angloégyptienne de 1882 marquée par la défaite d'Arabi Pacha, épigone de Méhémet Ali, à Tel-EI-Kébir, ainsi que la guerre des Boers de 1899-1902 constituent toutes deux des exceptions marginales, sinon quasi étrangères. L'Asie, y compris la Chine, vaincue facilement à Pa Li Kao en 1860 et à Tien Tsin en 1900 par de modestes contingents européens, y est presque totalement englobée, à l'exception de la Turquie, vaille que vaille équipée à la moderne au contact permanent de l'Europe, et du Japon à partir du dernier tiers 20