La France et le Viêtnam dans l'espace francophone

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296351929
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La FRANCE et le VIETNAM dans l'espace francophone

Association d'Amitié Franco-Vietnamienne 44, rue Alexis Lepère 93100 MONTREUIL

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5994-3

Association

d'Amitié Franco-Vietnamienne

La FRANCE et le VIETNAM dans l'espace francophone
Textes tirés du colloque L'ASSOCIATION D'AMITIÉ organisé par

FRANCO-VIETNAMIENNE et 26 avril 1997

les 18 janvier

Éditions L'Harmattan 5- 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques

Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

SOMMAIRE

Introduction
Présentation Quelle francophonie? La France et le Vietnam Mémorandum dans le monde 9 .13 17 .23

Première partie: POINTS Une francophonie de l'amitié
Le Vietnam La politique et la francophonie asiatique

DE VUE

OFFICIELS .31
.35 .4 Étrangères .4 .55 .61 .65

de la France des Affaires

La francophonie

au Ministère

Le Haut conseil de la francophonie L'Agence de la francophonie francophones

Les universités

Deuxième
Le français Vietnam,

partie:

EXPÉRIENCES TÉMOIGNAGES
dans l'histoire au quotidien et vietnamienne

BILATÉRALES ET RÉFLEXIONS
75 79 ..85 .99 105

et le vietnamien la francophonie française

Les langues Culture

et communication

Le rôle de la littérature

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Sommaire

Le droit. La médecine La francophonie, un espace économique Promotion de petites entreprises au Vietnam Le syndicalisme L'informatique, le livre, les réseaux Un espace de coopération Remarque relative au contexte de coopération Conclusion

111 119 125 141 145 149 159 173 175

Annexes La francophonieau Vietnam,illusions,perspectives
Du siècle des lumières à la francophonie au Vietnam Réflexions sur l'aspect économique de la francophonie Données su r la francophonie au Vietnam Centre d'Information et de Documentation sur le Vietnam contemporain (CID -Vietnam)
Pistes bibliographiques

185
191 195 201

.203 205

INTRODUCTION

PRÉSENTATION

L'association d'Amitié Franco-Vietnamienne poursuit depuis plus de 35 ans ses efforts pour le développement des échanges de tous ordres entre la France et le Vietnam. La francophonie est évidemment un aspect de ces échanges. La tenue à Hanoï fin 1997 du "7ème Sommet des Chefs d'État et de gouvernement des Pays ayant le français en partage" a amené notre Association à concentrer plus particulièrement son attention sur ce problème et à organiser un colloque sur le thème: "La France et le Vietnam dans l'espace francophone". Les questions étaient: Qu'est-ce que la francophonie? Comment se situe-t-elle par rapport aux multiples échanges entre la France et le Vietnam? Quels sont ses rapports avec la coopération bilatérale? avec les coopérations des organisations non gouvernementales ? Les moyens sont-ils adaptés aux besoins et aux enjeux? Il fallait donc prendre la mesure de la situation existante, clarifier des notions souvent utilisées confusément et dégager, si possible, quelques pistes pour l'action. Au cours des deux séances du colloque (les 18 janvier et 26 avril 1997), ont donné leurs points de vue, et dialogué, des représentants officiels de la France et du Vietnam, des membres d'organisations multinationales pour la francophonie, et des femmes et des hommes de terrain ayant l'expérience de coopérations avec le Vietnam. Des voix diverses se sont exprimées, et sont apparues des convergences, des contradictions, des difficultés, mais aussi des atouts. Quelques lignes directrices se sont imposées et ont été exposées dans un "Mémorandum" envoyé aux hautes autorités françaises et vietnamiennes qui participeront au Sommet de Hanoï ainsi qu'à de nombreuses personnalités concernées par ces problèmes.

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Présentation

Mais la richesse de ces deux journées de débats ne pouvait être réduite aux quelques pages de ce mémorandum. Il n'était pas possible non plus de donner in extenso la totalité des interventions et discussions. L'ouvrage s'ordonne donc en plusieurs parties: Les déclarations des représentants des autorités françaises et vietnamiennes précisant l'esprit dans lequel la France et le Vietnam conçoivent leurs relations et abordent le sommet de HanoL Y sont joints les exposés émanant des grandes organisations francophones (Haut Conseil de la Francophonie, Agence de la francophonie, AUPELF-UREF) ainsi que l'exposé de Paul-Marie de la Gorce replaçant l'ensemble dans son contexte géopolitique. Les témoignages d'acteurs de terrain faisant part de leur expérience de la coopération bilatérale dans un certain nombre de secteurs. On y a joint, sous forme de chapitres synthétiques par grands thèmes, les informations, les réflexions, les suggestions des participants à ce colloque. Enfin, en annexe, la reproduction d'articles significatifs de personnalités vietnamiennes, ainsi qu'un certain nombre de documents complétant l'information sur la francophonie et les relations franco- vietnamiennes. Cet ouvrage n'a pas la prétention d'être exhaustif sur un problème aussi vaste et toujours en mouvement; Il se veut simplement une participation à la préparation, dans l'opinion, du sommet de Hanoï et une incitation à développer la réflexion et les actions pour faire de la francophonie un élément bien vivant des rapports d'amitié entre la France et le Vietnam.

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L'ASSOCIATION D'AMITIÉ FRANCO-VIETNAMIENNE

L'AAFV est une association (loi de 1901) créée en 1961, dans le but d'œuvrer à maintenir et cultiver l'amitié entre les peuples français et vietnamien, à faire mieux connaître dans notre pays cette nation à laquelle nous lient l'histoire et de subtiles affinités, et de développer entre les deux pays des échanges de tous ordres, culturels, économiques, politiques, etc. et cela dans l'intérêt mutuel des deux peuples, des deux nations, des deux États. L'amitié pour le Vietnam n'étant le privilège d'aucune fraction des femmes et des hommes de chez nous, l'AAFV a été fondée par des personnes de tous horizons politiques et religieux et rassemble depuis plus de 36 ans des individualités de plusieurs générations, au-delà de tous les clivages que peut présenter la société française. Elle s'honore de compter dans son sein, dans sa direction et son comité d'honneur, de hautes personnalités du monde intellectuel, et de rassembler un très grand nombre des spécialistes reconnus des recherches sur le Vietnam. Son action première est l'information, afin de faire connaître et aimer avec lucidité ce pays dont l'importance dans le monde contemporain est grande. Ce travail d'information prend de multiples formes: édition régulière, depuis le début, d'un Bulletin, paraissant quatre fois par an, à 4.000 exemplaires, la seule publication française exclusivement consacrée au Vietnam; réunions d'information, à Paris ou dans ses comités de province; colloques, organisation de voyages, etc.

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Présentation

Si l'AAFV n'est pas une organisation caritative, elle a toujours agi aussi dans le domaine de la solidarité, aide aux populations en cas de catastrophes naturelles, programmes de coopération médicale (BCG, programme cécité, creusement de puits sur les Hauts Plateaux du Sud, etc.) grâce à un fonds "Solidarité" alimenté par les versements volontaires des adhérents et amis. L'action de l'AAFV s'est souvent prolongée aussi par des appels à l'opinion publique française et l'intervention auprès des autorités françaises, afin de jouer son rôle dans les grandes questions où l'intérêt matériel ou moral des deux pays était en jeu. Cette activité multiple a permis de tisser des liens très solides avec de nombreuses personnalités et organismes vietnamiens, réalisant ainsi une sorte de pont vivant de l'amitié entre nos deux pays. Association totalement indépendante, l'AAFV ne vit que du produit des cotisations et du travail bénévole de ses adhérents, d'où son permanent appel à toutes les bonnes volontés de ceux qui s'intéressent, pour une raison ou pour une autre, au Vietnam.

Association

d'Amitié Franco-Vietnamienne 44 rue Alexis Lepère 93100 Montreuil téléphone:
télécopie:
01 42874434 01 48584688

QUELLE FRANCOPHONIE?

ARTICLE DE M. PATRICE JORLAND Ancien Conseiller culturel français au Vietnam

(Bulletin de l'AAFV)

Deux données me paraissent devoir être soulignées d'emblée. Le français n'est au Vietnam qu'une langue étrangère. Il n'est plus et ne sera pas la langue étrangère la plus largement enseignée ni la plus fréquemment usitée. On ne peut aller à rebours des réalités. Le Vietnam dispose d'une langue nationale (langue maternelle de 90 % de la population, du Nord au Sud du pays, langue vernaculaire des minorités nationales, langue officielle depuis 1945), d'une langue dont les structures permettent de transmettre le patrimoine culturel comme d'intégrer les termes et les concepts nouveaux ou d'origine étrangère, sans céder à ce qui serait l'équivalent de « franglais» ou du « singlish », le sabir de Singapour. Mieux, il conviendrait que les efforts consentis au Vietnam pour déployer les ressources de la langue vietnamienne, notamment au plan de l'enseignement supérieur, reçoivent l'appui international qu'ils méritent. Par ailleurs, l'anglais est devenu, depuis un lustre, la langue étrangère hégémonique au Vietnam, parce que c'est celle de plusieurs partenaires du pays et, de façon plus déterminante, parce que c'est la seule langue de travail de l'ASEAN, ce qui, dit en passant, retarde l'admission du Laos. Il ne faut pas se voiler la face,

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Quelle francophonie?

c'est aussi la langue du dollar, étalon monétaire, instrument de réserve et, par certains aspects, référence sociale aujourd'hui. Il aurait pu en être autrement, si tant d'occasions historiques n'avaient pas été gâchées: en 1945, en 1954, en 1975, puis au cours de la décennie 1980. Il est trop tard et cela ne changera pas dans un avenir prévisible, quand bien même le russe et l'allemand ne sont pas abandonnés, le mandarin renaît et le japonais est appelé à prendre plus d'importance. À vrai dire, c'est la position actuelle du français et la volonté officielle de la maintenir, voire de la renforcer, qui ne laisse d'étonner. Plusieurs facteurs peuvent être invoqués pour expliquer ce maintien. L'histoire contemporaine, à savoir la colonisation et les luttes de libération, fait que le français reste la langue étrangère hégémonique dans les générations les plus anciennes. Une certaine transmission s'est produite entre classes d'âge, dans le cadre d'un déclin indiscutable mais ni linéaire ni uniforme de l'usage du français. On le sait, pour certains groupes - médecins, artistes, écrivains, spécialistes des sciences humaines et sociales -, l'appétence est plus vive. La pratique du français demeure plus importante au sud du 17ème parallèle, et, pour des raisons variables, il existe ici ou là des poches de forte densité (mais aussi des déserts). Des données internationales ont également joué: le français pouvait être utilisé entre cadres des trois pays d'Indochine, il l'est par les experts vietnamiens travaillant dans divers pays africains. Tout cela est fragile et, par exemple, la nouvelle génération d'artistes s'oriente vers l'anglais, du moins à Hanoï, parce que les relations culturelles et marchandes commencent à se tisser avec des pays de l'Asie et du Pacifique, de l'Australie aux États-Unis, en passant par Singapour et Hongkong. Les moyens disponibles au Vietnam et ceux qu'engagent les partenaires francophones sont encore insuffisants pour réduire cette fragilité. Il ne serait sans doute pas difficile de faire sensiblement mieux, avec un peu d'audace, d'ouverture d'esprit, de constance et de coordination. Mais faire mieux ne signifie pas nécessairement faire bien. Selon moi, ce qui bloque et pourrait ruiner les potentialités existantes, c'est l'incompréhension politique. En effet, la participation du Vietnam à l'espace francophone me paraît procéder d'une vision stratégique ou, plus exactement, être un élément d'une stratégie de développement autonome (l'épithète étant en vérité

Quelle francophonie?

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superfétatoire). Pour des raisons multiples, c'est d'abord dans un cadre « régional» que s'inscrivent les projets du Vietnam. Mais, comme ce fut le cas lors des deux premières résistances, l'horizon est plus vaste. Comme le confirment ses actes diplomatiques, le Vietnam souhaite entretenir des relations de coopération avec les gouvernements et les sociétés civiles d'autres régions ou d'autres instances, Mouvement des non-alignés, Union européenne, Russie, pays de l'Europe centrale et orientale, Cuba, Inde, etc. Il n'est pas question de «basculer d'un côté» mais plutôt de préserver sa liberté d'analyse, de réflexion et de décision. Le souci est légitime; la mise en œuvre d'une telle orientation est une condition d'un développement authentique. Or, si la francophonie a une raison de se constituer et d'exister dans le monde de cette fin de siècle, c'est justement pour satisfaire la même ambition. Cela est vrai de chacun des États membres - ou des acteurs participant aux organisations francophones - et cela est particulièrement vrai pour la France. Celle-ci ne peut être ellemême sans la défense et l'illustration de sa langue. Le fait que, sur les cinq continents, des pays et des peuples partagent cette préoccupation, est pour elle d'un grand secours. Cette donnée fondatrice est rehaussée par une autre: pour des raisons historiques, la francophonie est un des rares champs linguistiques du dialogue nord-sud et des relations sud-sud. Aussi la francophonie ne sauraitelle satisfaire une nostalgie d'empire ni une volonté de puissance. Partant, les instances francophones ne doivent pas constituer une cour de vassaux ou tributaires ni une classe d'élèves dociles. La francophonie n'a d'avenir que comme reflet de l'instrument de l'ambition d'être soi-même. Dans le cas qui nous intéresse, la francophonie n'a pas pour objectif de substituer la langue de Racine à celle de Nguyen Du, car ce serait condamner à mort le français, et, dans une région du monde où tout pousse à utiliser l'anglais (souvent un « anglais de pilote d'avion », c'est-à-dire basique et pratique), la francophonie doit pouvoir contribuer à ce que le Vietnam soit toujours plus vietnamien, c'est-à-dire maître de son destin. Cela a des implications concrètes. Premièrement, le respect absolu des principes d'égalité, d'indépendance, de dignité, de non ingérence et de respect mutuel. . Deuxièmement, la mise en œuvre d'une coopération ambitieuse dans ses moyens, rigoureuse dans son exécution, fondée sur les moyens et long termes, tournée vers un développement humain durable.

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Quelle francophonie?

Troisièmement, déployer l'ensemble des potentialités de la francophonie qui ne se réduit pas, quand bien même elle l'embrasse, à la francité. Last but not least, comme on dit en français, faire en sorte que le Vietnam soit mieux connu et mieux compris qu'il ne l'est, en France et dans l'ensemble du champ francophone. Il serait injuste de prétendre que tout est à faire ou que ce qui a été accompli jusqu'à présent ne rime à rien. Au contraire, plusieurs actions donnent une indication de ce qui pourrait être fait. Corne du taureau, moment de vérité, pied du mur, chacune de ces images exprime ce que représente le Vietnam pour la francophonie: la facilité, la mesquinerie, le calcul, le double entendu sont à bannir. On ne peut penser ni agir petit. Si comme il est, prévisible, Hanoï accueille le prochain sommet des chefs d'Etat et de gouvernement des pays francophones, ce n'est pas à un rendez-vous exotique ou à une partie d'échecs qu'il faut se préparer mais il importe de tendre vers le plus haut point d'intersection. C'est ce qu'écrivait le poète, dans sa célébration des oiseaux.

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LA FRANCE DANS

ET LE VIETNAM LE MONDE

INTERVENTION DE M. PAUL-MARIE DE LA GORCE.

C'est un signe des temps que nous devions aujourd'hui parler du Vietnam et de la France en les situant dans le même espace, celui de la francophonie. Après tant et tant d'années où les Français qui éprouvaient à l'égard du peuple vietnamien des sentiments particuliers de sympathie, d'estime ou même d'admiration ont dû, par-dessus tout, songer aux épreuves qu'il subissait et tenter d'y mettre fin, voici que nous évoquons, entre les deux pays, les liens qui les unissent, les tâches qu'ils peuvent ensemble entreprendre. Ce temps est enfin celui de la paix et du développement. C'est donc le temps où nous devons réfléchir à ce qui consolide la paix, à ce qui assure le développement. Et c'est avec cette double préoccupation que nous devons parler aujourd'hui de l'appartenance commune et volontaire des deux pays à cet ensemble singulier qui s'appelle: la francophonie. Au mois de janvier dernier, lors de la première session consacrée à ce thème, M. Patrice Jorland citait l'allocution prononcée en octobre 1993 lors du cinquième "sommet" de la francophonie à l'île Maurice par M. Boutros Boutros-Ghali: "la francophonie, disait celui-ci, se veut. , dès la fin du XIXème siècle, une réponse libertaire face aux idéologies impérialistes, un témoignage de solidarité face à la logique coloniale". Affirmation audacieuse et même provocante, surtout quant à la date évoquée par l'ancien

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La France et le Vietnam dans le monde

Secrétaire Général des Nations Unies, singulièrement lucide au regard du contexte politique dans lequel se situent aujourd'hui la France et le Vietnam, les rapports entre les deux pays, la politique qu'ils peuvent mener l'un envers l'autre. Ce contexte, en effet, a radicalement changé, comme on le sait, depuis quelques années. À Hanoï comme à Paris on doit en tirer toutes les conséquences. Elle est révolue l'époque où deux systèmes semblaient s'opposer à l'échelle du monde, entre lesquels on prétendait qu'il fallait choisir, au sein desquels on nous pressait de nous incorporer. À la vérité, elle était révolue bien avant qu'on ne l'ait décidément enterrée. Il est remarquable que la France et le Vietnam, dans des circonstances évidemment très différentes, aient également vécu les fractures des deux camps qui prétendaient se partager le monde. La France, durant les années 60, contestait cet ordre international établi et, par la voix du Général De Gaulle, refusait de se soumettre à un bloc auquel on prétendait l'incorporer et suggérait que l'on refuse de s'y intégrer, tout comme au bloc opposé. Le Vietnam, à la même époque, percevait directement la montée de l'antagonisme entre l'Union Soviétique et la Chine avec les immenses conséquences qui allaient en résulter pour l'ordre et les désordres du monde, et, dans une certaine mesure, en subissait les conséquences. Il n'est pas indifférent de rappeler aujourd'hui que le Général De Gaulle fuit alors le premier des dirigeants occidentaux à diagnostiquer les raisons profondes des fractures qui allaient, selon lui, atteindre inévitablement le camp qui se réclamait de l'idéologie communiste et à pronostiquer la résurgence des impératifs nationaux, l'irréductible primauté des réalités nationales, annonçant même, à l'avance, les divergences et, bientôt, les oppositions entre Moscou et Pékin. Un flot de sarcasmes accueillit alors ces propos, mais l'histoire a tranché: les Vietnamiens, à leur tour, et les premiers sans doute au sein du camp où ils se situaient, vérifièrent le bien-fondé de l'analyse faite, solitairement, par celui qui était le Président de la République française. Celui-ci, comme on s'en souvient, en tira les conclusions qu'il fallait, plus que jamais, soutenir la cause universelle de l'indépendance des nations. Ille fit naturellement pour la nation française, il le fit aussi pour la nation vietnamienne aux prises, alors, avec la plus cruelle des épreuves. Ce rappel éclaire le monde d'aujourd'hui et les choix qu'il faut faire. L'affrontement entre les blocs idéologiques a cessé après que l'un d'eux ait cessé d'exister. Une hégémonie unique s'est établie sur le monde: c'est le caractère essentiel du système international actuel. En même temps, les équilibres changent, les centres de

La France et le Vietnam dans le monde

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pouvoir se déplacent à mesure du développement inégal des États et des continents. De vastes parties du monde connaissent de redoutables facteurs de crises et d'affaiblissement, comme on le voit dans la plupart des pays que recouvrait naguère l'Union Soviétique et, pour de tout autres raisons, dans une grande partie de l'Afrique. Ailleurs émergent de nouvelles puissances portées par la vague d'un développement intensif, et c'est surtout le cas du continent asiatique. C'est exactement au carrefgur de ces deux données essentielles - superpuissance unique de Etats-Unis et formidable essor de l'Asie - que se situe le problème des relations entre la France et le Vietnam. Ce qui est en cause, face à une hégémonie dominante et surtout quand elle est exclusive, c'est l'indépendance des autres nations. C'est aujourd'hui, bien que différemment, le problème commun de la France et du Vietnam. Pour la France, parce qu'elle appartient, géographiquemen,t, historiquement, économiquement, à ce monde occidental où les Etats-Unis exercent naturellement leur prépondérance, surtout qu'à la faveur de la guerre froide ils l'ont fondée sur des bases politiques et stratégiques. C'est au sein de ce monde, auquel elle appartient, qu'elle doit assurer son existence, affronter les concurrences, préserver son indépendance: c'est une tâche qui ne s'achèvera jamais et le fait que l'on diverge profondément, entre Français, sur les moyens de l'assumer mais, si différentes que soient les options et les solutions, nul ne peut douter que c'est là le cœur des problèmes français. Pour le Vietnam, le contexte est tout aussi contraignant même s'il est de caractère différent. Le Sud-Est asiatique est depuis longtemps une zone géographique et stratégique où s'exerce la prépondérance américaine sur un bon nombre d'états, soit qu'il s'agisse d'une influence économique principale, soit qu'il s'agisse de coopération militaire ou bien de convergences politiques qui prirent, comme on le sait, la forme de traités successifs et d'organisations diverses, ou tout simplement par la formidable attraction d'un certain "modèle américain". Dans ce contexte, le Vietnam eut longtemps à conquérir et puis défendre son indépendance: il doit maintenant en tenir compte tout en la préservant. Il s'y ajoute, pour lui, l'émergence d'autres puissances qui donnent à l'Extrême-Orient sa nouvelle configuration économique, politique et stratégique. Le Japon, deuxième puissance économique du monde, est nécessairement, pour les autres pays de la région, un partenaire essentiel et dont le poids, par la force des choses, risque d'apparaître lourd. La Chine, en même temps, n'a plus seulement la formidable dimension

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La France et le Vietnam dans le monde

territoriale et démographique qui en fait inévitablement le centre de tout le continent asiatique, elle connaît désormais un extraordinaire rythme de développement, dont tout nous indique qu'il se maintiendra plus ou moins durant une longue période et qui en fera une grande puissance économique alors qu'elle est déjà une grande puissance politique et militaire. Tel est le contexte où le Vietnam doit garantir son indépendance. Face à la montée des puissances nouvelles et de nouveaux pôles de développemept il est nécessaire d'imaginer et d'assurer de nouveaux équilibres. Equilibrer est le maître mot de toute politique qui vise à résister aux hégémonies excessives et surtout exclusives et à prévenir toute éventualité de domination nouvelle. C'est le sens de la politique que la France doit mener en Asie. C'est ce qui inspire actuellement cette politique comme l'exprimait en propres termes M. François Dopffer, directeur d'Asie et d'Océanie au Ministère des Affaires étrangères, lors du premier colloque sur la place du Vietnam et de la France dans l'espace francophone en janvier dernier. Il n'est pas inutile de rappeler que cette politique a pour origine un choix délibéré de retour de la France en Asie. Ce choix fut fait par le Général De Gaulle au début des années 60 par deux démarches spectaculaires et qui marquèrent profondément toute sa politique étrangère: la reconnaissance de la Chine populaire et la condamnation de la guerre américaine au Vietnam. Elles suscitèrent alors, on s'en souvient, d'innombrables et véhémentes critiques: le Général De Gaulle s'y attendait, et il les affronta parce que c'était à ses yeux un choix politique essentiel. Personne ne peut croire qu'il était inspiré par quelque faveur à l'égard des régimes alors établis et Chine et au Nord-Vietnam: ce dont il s'agissait c'était bel et bien d'amorcer, par des gestes significatifs, décidés en des moments décisifs, le retour de la France en Asie. On peut croire que sur de nombreux points, sa politique n'a pas été poursuivie dans la période récente mais, sur celui-là, elle l'est aujourd'hui: la politique actuelle de la France en Asie en est indiscutablement l'héritière. Il est permis à ceux qui soutinrent l'indépendance du Vietnam durant de si longues et si dures décennies de se souvenir de ce que fut leur combat pour donner tout son sens à celui qu'il faut mener maintenant. Mais tous, Français et Vietnamiens, doivent en prendre la mesure et donner ainsi sa véritable signification à, la francophonie comme instrument majeur de la liberté d'expression que les peuples doivent conserver et de l'équilibre du monde qui préservera la paix. Elle était dès sa naissance, disait encore M. Boutros

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