La galère de dieu

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296335516
Nombre de pages : 112
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LA GALERE DE DIEU

Photo de couverture: Evîn Ibrahim

@ Éditions l'Hannattan,

1997

ISBN:

2-7384-5145-4

YVETTE COLIN-IBRAHIM

LA GALÈRE DE DIEU

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A mon père et à ma mère pour qui la terre Jut aride, A mon mari et à ma fille que j'aime Et à Jésus sans qui ce livre n'aurait pas vu le jour.

Parce qu'il y a la vie faite au couteau, Parce qu'il y a mes campagnes oùje capitule et récapitule, Parce qu'il y a l'amour fragile, Je n'accepte pas de mourir. Paol Keineg

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LA GALÈREDE DIEU

Elle était née dans W1eferme dont j'aurais aimé qu'elle soit la maison du bonheur: "Kergrenn" ou la petite maison. De fait, ce ne fut ni la maison du bonheur, ni celle du malheur vraiment. Et pourtant, que de drames en cette demeure qui, de belle, devint laide, avant de se réenlaidir à nouveau, faute de soins, tel W1 visage oublié à qui l'on ne fait même plus l'aumône des quelques soins d'usage. Toits à la dérive, volets disjoints aux peintures écaillées, portes à la limite de l'épuisement, escaliers dangereux dans leur vétusté et, pis que tout: jardin sans fleurs. Sans fleurs, mon Dieu! Elle qui les aimait tant, Marie... Elle qui avait la main si verte. Qui, d'églantiers sauvages et d'implants achetés chez Vilmorin, faisait éclore des roses si belles, si belles! Elle qui savait le secret des ardoises pilées autour d'hortensias roses et bleus, de ce bleu violet que seule la bruine bretonne sait faire éclore, semblables à nuls autres, tels les êtres que l'on aime: à jamais uniques. Unique, Marie le fut sans conteste, entre toutes. Lumière et ténèbres à la fois. Plus lumière que ténèbres ou le contraire, comment trancher? Comment percer ton coeur tourmenté, ma mère, toi qui as ouvert le vide sous les pas innocents de mes dix-sept ans ? Que s'est-il donc passé dans ta vie, que tu as presque réussi à détruire la mienne? * 7

Paris sentait. Et ce soir-là, j'ai vomi à m'en vider les entrailles, la tête et le coeur. J'ai vomi toutes ces années Temesta où je me suis traînée, légalement droguée, ne voulant, ne pouvant comprendre. Maintenant, il va falloir vivre, revivre, continuer à vivre. J'ai dix-sept ans, un mari et une fille de seize ans. J'ai ill demi-siècle.. .

... Paris puait, à Montgallet.

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J'en ai tout à fait marre, moi. Je me demande ce qu'elle veut, ma mère. Je fais pourtant tout ce que je peux: première en dissert, espoir au fleuret féminin et pas une fille qui arrive à me dépasser en E.P.S. Alors... ? Je sais bien qu'elle a des ennuis; côté finances, c'est une vraie pomme: elle est même allée réclamer des impôts qu'on ne lui. demandait pas! Faut le faire, quand même, d'être aussi bête! Comme si l'Etat lui faisait des cadeaux, lui... On banque de tous les côtés, oui, quand on est dans cette fichue tranche moyenne, comme ils disent. Moi, je n'aime pas ça, moyen, moyenne. Pas du tout même. C'est nul, hyper-nul. J'aime seulement ce qui est génial. Et puis quelle curieuse habitude elle a, d'être honnête! Ça doit être une question d'éducation. Moi, depuis que j'ai lu "Le complexe du homard", je m'en libère de l'éducation, sacrément même. Elle n'arrête pas d'avoir des problèmes, on n'en voit jamais le bout. Vrai, pas la peine de croire en Dieu: on dirait qu'on galère encore plus que les autres. Un peu, d'accord, mais pas trop quand même. Je ne suis pas une sainte, moi! Je voudrais seulement une vie cool. Super cool, si possible. Depuis qu'elle déprime sec, ma mère, c'est la débandade à la maison; pareil pour son compte en banque d'ailleurs: six mois qu'elle ne travaille pas! Et pour mon argent de poche, idem: pas bougé depuis des lustres. Il a même carrément descendu côté fêtes et anniversaires... Quand mon père travaillait en Afrique, les vêtements qu'elle m'achetait, hyper-génial. La classe! Maintenant, même pour acheter mes lames, c'est la galère. Quatre cents francs, une

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lame; c'est drôlement moins cher en Pologne, je me demande comment ils se débrouillent, là-bas. C'est vrai que depuis que le mur est tombé, à Berlin, ça change, et super vite, même. Ma mère croit que c'est Dieu. Peut-être après tout, moi je n'y vois pas d'inconvénient. Mais Dieu, pourquoi ne leur souffle-t-il pas de sponsoriser l'escrime, à la Fédé ? Leur journal en noir et blanc, on dirait le tennis il y a un quart de siècle, dixit ma mère. Il faut dire que pour ces trucs-là, elle a parfois raison. Elle a travaillé dans une boîte de marketing et même dans un journal de golf, avant de se sentir la vocation de l'in-ser-tion! Elle dit que ce sera pareil pour l'escrime. Je veux bien, mais comme Soeur Anne, je ne vois rien venir pour l'instant. Quand je pense que pour Sabatini, ça chiffre en milliers de dollars, ses tournois et que moi, je dois me contenter des médailles que je gagne, il y a sûrement quelque chose qui ne va pas, au royaume de l'escrime. Des médailles! C'est bon pour les poussins. Mais les cadets, qu'est-ce qu'ils en ont à faire, je te demande un peu... Les Allemandes ne sont pas folles, d'ailleurs: elles ne viennent que pour les compétitions où il y a des cadeaux genre laser Les autres, c'est bon pour nous, les Françaises, ou les Hongtoises, à la rigueur! Je finis par me demander si j'ai bien fait de choisir dé-fini-ti-ve-ment l'escrime, il y a deux ans. Je les tapais bien aussi, mes balles, jusqu'à six heures par jour, avec Jean-François, sur le parking de Viniprix. Je pensais même pouvoir battre Stéfie un jour. Je ne doutais de rien, à l'époque! Tout compte fait, il y a trop de concurrentes, tant pis pour les dollars! Il est trop loin, Bollitieri, de toutes façons. Et puis je suis tombée amoureuse de l'escrime, alors, il faut bien faire avec, comme dirait ma mère. En attendant, il va falloir décider dans quel club aller en septembre. Dégoûtée de la vie, il faut toujours choisir. Il 10

paraît que c'est important, d'apprendre. Peut-être, mais je préférerais un petit ordinateur qui me dise quelle direction prendre à la rentrée, ça m'arrangerait bigrement la vie. J'ai bien essayé la méthode avec les colonnes et les croix: ça semble indiquer que je ferais mieux de choisir Sert y comme maître d'armes. Mais est-ce qu'il me fera travailler comme Klem ? Il a quelque chose de pas comme les autres, Klem, même si, avec lui, c'est carrément la galère. Et puis, zut, il fait trop chaud ici, je vais aller au bois bronzer un peu ou sinon, j'aurai l'air d'une vraie nouille à la rentrée. Les copines vont revenir super-bronzées. De Californie ou d'ailleurs et elles vont performer en anglais alors que moi, avec leurs habituels problèmes, je me suis offert GravencourtPlage tous les jours! Ce n'est vaiment pas juste: ils n'auraient pas pu s'arranger pour avoir un peu plus d'argent, mes parents? Ou juste un peu moins, à la rigueur, pour ne pas être dans la tranche moyenne: comme ça, pas d'impôts à payer et moi, je pourrais partir en vacances aux U.S.A, comme les filles dont les parents ont U1 Q.F. encore pire que le nôtre. Mais le nôtre, le moyen, il n'y a pas pire: droit à rien, sinon à pleurer. Pas la peine d'être docteur en droit comme mon père qui gagne des clopinettes dans son collège, à Aubervilliers. A peine plus que le SMIC, dit-il. Ça veut dire quoi, au juste le SMIC? Il faudra que je demande au prof à la rentrée. Une vraie galère, son boulot. Et tout ça parce qu'il n'est pas né en France, donc pas titularisé. Encore un mot bizarroïde, même si c'est bigrement important, la titularisation, paraît-il. Et ma superdouée de mère qui passe sa vie à s'occuper de femmes paumées au point d'en tomber malade, elle se prend pour l'abbé Pierre ou quoi? Même plus le temps de lui parier, pendant cette période-là. Qui a duré trois ans, la période! Il

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