LA GAUCHE A-T-ELLE GAGNÉ TROP TÔT ?

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"Changeons d'avenir " ! Le message du programme socialiste pour les élections législatives de 1997 semblait clair. Après des années de renoncement, la gauche semblait avoir compris que l'opinion attendait d'elle qu'elle prenne franchement position dans le débat sur le bien-fondé des politiques de rigueur suivies jusque-là par les uns comme par les autres. Or la lente baisse du chômage, largement compensée par une précarisation croissante de la main d'œuvre, ne masquera pas longtemps la persistance des problèmes qui minent notre modèle social. Des raisons d'espérer existent pourtant, pourvu que la gauche ose se présenter telle qu'en elle-même et joue enfin son rôle d'animation du débat public.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296376434
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LA GAUCHE A-T-ELLE GAGNÉ TROP TÔT?
L'expérience Jospin: Attentes, bilans et perspectives

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. le pari de la collection «Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Déjà parus
Henri-Géry HERS, Science, non-science etlausse science, 1998. lean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998. lean-Paul GOUTEUX, Laloi: une histoire culturelle du mal, 1998. lean TERRIER, La dispersion de l'information, 1998. Charles DURIN, L'émergence de l'humanisme démocratique, 1998. Lise DIDIER MOULONGUET, L'acte culturel, 1998. lean LECERF, Chômage, croissance: Comment gagner? 1998. Pierre FROIS, Développement durable dans l'Union Européenne, 1998.

1998 ISBN: 2-7384-7259-1

@ L'Harmattan,

Yann Forestier

LA GAUCHE A-T-ELLE GAGNE TROP TOT?
A

.-

L'expérience Jospin: Attentes, bilans et perspectives

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Aux 12 387 403 électeurs
qui ont voulu y croire

INTRODUCTION

Vous souvenez-vous

de la Place de la Bastille?

« Si nous ne parvenons pas à tenir nos promesses, la démocratie sera tombée gravement malade ». En ce 1er juin 1997, soir de victoire électorale, Ségolène Royal, tout juste réélue députée des Deux-Sèvres, a le triomphe modeste. C'est avec le visage grave d'une élue consciente du poids des nouvelles responsabilités qui lui incombent que la future ministre déléguée à l'enseignement scolaire répond aux journalistes l'interrogeant dans la cour de la Maison de l'Amérique latine, où ses amis se sont rassemblés. Le ton a été donné la veille, par Julien Dray, leader de la Gauche socialiste, avec le franc-parler du militant trotskiste
qu'il fut autrefois: « Il n

y

a absolument

pas matière à faire un bal. Si

on gagne, c'est à cause de la bande d'imbéciles qui est en face »1. De fait, l'enthousiasme tombe dès 20 heures 15 : de l'autre côté des grilles, la rue résonne des slogans scandés par les manifestants de Droits Devant, des collectifs de soutien aux sans-papiers, d'AC! et de SUD-PTT. Les socialistes ont bénéficié de l'état de grâce le plus court de leur histoire: un quart d'heure a suffi pour qu'avant même leur accession effective au pouvoir, ils essuient leurs premières manifestations. L'ambiance de la place de la Bastille en 1981 est à reléguer au rang des souvenirs pour nostalgiques. En ce printemps 1997, la gauche revenait pourtant de loin: donnée perdante un mois plus tôt, prise de cours par les manœuvres d'un Président de la République qui avait pris l'initiative d'une innovation constitutionnelle en inventant la dissolution de convenance, elle avait réalisé l'exploit de remporter une solide majorité absolue. Las! L'heure n'était, en ce soir du Ier juin 1997, ni à l'état de grâce ni au triomphalisme.
1 Le Monde, 31 mai 1997. 9

L'année qui a suivi l'accession de Lionel Jospin à la fonction de Premier ministre a montré que ce profil bas était une attitude judicieuse. « Modeste », « pragmatique », il s'est bâti une image d'homme d'Etat irréprochable qui, sans être un meneur de foules, bénéficie au moins de la bienveillance passive de l'opinion, qui lui sait gré de ne pas fanfaronner. Pour autant, la multiplication de mouvements sociaux qui, comme celui des chômeurs, dénonçent des problèmes graves et recueillent la sympathie d'un grand nombre de Français, le résultat mitigé d'élections régionales dont le taux d'abstention a battu des records (42 %), le fait que la gauche doive désormais la plupart de ses victoires électorales à la division de la droite permise par la montée du Front national ont révélé la persistance d'un malaise. A l'heure où les cotes de popularité les plus élevées sont capables de s'effondrer en quelques semaines (on l'a vu en 1995 avec Edouard Balladur), la position du pouvoir socialiste est plus précaire qu'on veut bien le dire Son maintien doit en fait plus à sa capacité à éviter les crises (et au retour d'une croissance fragile) qu'à l'enthousiasme que suscite son action. Car l'atmosphère qui baigne la France depuis les dernières législatives est la conséquence de la généralisation d'un sentiment chaque fois plus perceptible derrière les flonflons de plus en plus artificiels des soirées électorales qui rythment notre vie politique. Il s'agit du sentiment le plus terrible qui soit, dans une démocratie, lorsqu'il est partagé par la majorité: le doute. Doute quant aux chances de réussite de la gauche. Ségolène Royal elle-même, vraisemblablement soucieuse d'incarner le sentiment général, a tenu à rappeler que les élections ne faisaient qu'inaugurer les difficultés et que l'échec était toujours possible. Doute quant à l'avenir de la France et des Français. Rarement, dans l'Histoire, on a eu à ce point la conviction que les lendemains seraient plus difficiles pour nos enfants. Les jeunes, appelés à être la France de demain, ont le sentiment que la société ne veut plus d'eux, et perdent espoir. Un an de pouvoir socialiste a-t-il commencé à «changer l'avenir »' ? Les discours sur la « reprise », le retour de la « croissance » sont impuissants à désarmer la vigilance d'une opinion que les mensonges passés ont blindée et qui est capable de se retourner du jour au lendemain. La société, confrontée aux difficultés du quotidien, sent bien que ses problèmes ne se régleront pas par une simple (et peut -être fugace) amélioration de la conjoncture.

I

Pour paraphraser le slogan socialiste de la campagne électorale: 10

«Changeons

d'avenir)}.

Doute quant à la capacité des hommes politiques à changer les choses. Le développement de l'abstention, du vote protestataire, sont les révélateurs d'un désintérêt croissant pour une politique qui, renonçant à parler des problèmes réels de chacun, n'a plus d'autre ambition que de réduire des déficits et d'atteindre des critères de convergence, actions dont on perçoit de moins en moins l'intérêt. Mais doute, aussi, quant à la volonté de ces hommes politiques de changer les choses. Ceux à qui on confie le pouvoir n'inspirent plus confiance. On ne les croit plus capables de faire les efforts qu'impose la situation préoccupante du pays. Or il est notoire que la démocratie est atteinte dans son principe lorsqu'une majorité de l'opinion est persuadée qu'elle ne pourra pas infléchir la politique du gouvernement'. Au-delà de la gauche, de la droite, de la situation actuelle, c'est le système démocratique lui-même qui se délite. Dix ans de mitterrandisme, deux ans de chiraquisme ont sans doute fait beaucoup pour donner raison à ce sentiment. Les palinodies de Jacques Chirac, oublieux de sa promesse de « réduire la fracture sociale », la multiplication des affaires judiciaires touchant ses proches n'ont pu contribuer à grandir la politique aux yeux des citoyens, échaudés par les deux septennats d'un lecteur de Machiavel dont on a en fait plus admiré l'habileté manœuvrière que la solidité des convictions. La gauche a perdu son crédit au cours de ces années où la « culture de gouvernement» a sérieusement émoussé les velléités révolutionnaires des vieux militants socialistes. En 1993, lorsqu'elle a passé la main, elle était exsangue, saignée par ses renoncements successifs. Le titre du livre que Pierre Moscovici a publié à ce moment, A la recherche de la gauche perdue>, exprime bien cette disparition progressive d'une gauche dont les représentants attitrés, s'étant trop longtemps couchés de bonne heure, ont perdu la capacité d'imagination, d'innovation, de proposition et de mobilisation qui constituait justement l'identité du socialisme. Le passif est donc lourd. En 1997, le proche passé pesait sur la crédibilité de la politique, d'une part, et de la gauche, d'autre part. On ne peut pourtant pas ignorer que le parti socialiste qui a fait campagne pour les dernières législatives et a depuis pris les rênes de l'Etat n'est plus celui de la fin des années quatre-vingts ou du début des années quatre-vingt-dix. Le personnel s'est profondément renouvelé: Lionel Jospin, pilier du parti dans les années 1970, s'est racheté une virginité en se faisant le plus discret possible dans les conflits sans gloire auxquels se sont livrés les « éléphants», du congrès de Rennes à la prise de la direcCf Claude Julien, Le suicide des démocraties, 2 Paris, Calmann-Lévy, 1994. Il

,

Paris, Grasset, 1972.

tion à la hussarde par Michel Rocard, en 1993. Passés au second plan, ces chefs historiques, aux convictions usées par la recherche permanente d'un « consensus» qui a fini par ressembler à une compromission, ont cédé la place aux Aubry, Kouchner et autres Guigou, dont la jeunesse et le dynamisme savent séduire, aux Strauss-Kahn et Moscovici, à qui leur titre de professeur d'économie donne des allures d'experts responsables. Sous la conduite de cette équipe renouvelée, qui parvient beaucoup mieux que la précédente, à allier sérieux et intégrité aux yeux des électeurs, le corps de doctrine du parti a été profondément renouvelé, afin de conforter sa position de leader naturel, voire d'inspirateur de la « gauche plurielle », qu'il rassemble derrière lui. Aux hésitations des gouvernants qui, depuis 1983, avaient renoncé aux réformes de fond, a succédé le programme particulièrement volontariste d'un parti qui, envisageant de réduire le temps de travail, de rééquilibrer le partage des revenus entre travail et capital, de limiter drastiquement le cumul des mandats, veut donner aux Français les moyens de« changer d'avenir ». Ces profonds changements, qui ont suffi pour gagner des élections face à une droite qui inquiète, rejetée par un nombre croissant de Français, ont-ils apporté à la gauche la confiance qui accorde les marges de manœuvre nécessaires à tout gouvernement envisageant de mener une politique ambitieuse? La victoire à peine digérée, Sami Naïr écrivait dans Le Monde que «Nous [n'avions] plus le droit à l'erreur »1, tandis qu'un autre intellectuel de gauche, Patrice Cohen-Seat, expliquait dans le même journal que « Le pays [était] à bout »2. Un an après, le rapport 1998 du Conseil économique et social rappelle que « la situation sociale est potentiellement explosive ». La confiance, manifestement, reste à conquérir. Les socialistes ont remporté les élections et ont tenu une année, mais ils doivent encore convaincre une France qui doute plus que jamais au moment où, confrontés aux épreuves du pouvoir, ils sont le plus vulnérable. La gauche française, partisane, intellectuelle, associative ou populaire, ne manque pas d'idées pour s'attaquer à la crise polymorphe qui mine notre société et celle des autres pays, proches ou lointains, et que le retour d'une croissance modérée ne peut suffire à résoudre. L'énormité de la tâche, la progression insidieuse des discours invitant les simples citoyens, dépassés par ces problèmes complexes, à baisser les bras et à se résigner face à l'évolution du monde vers un accroissement des inégalités et des injustices en tout genre imposent de s'y attaquer au plus vite, et
1 Sami Naïr, « Nous n'avons plus le droit à l'erreur », Le Monde, 5 juin 1997. 2 Le Monde, 12juin 1997. 12

avec ardeur. Restaurer la confiance passe avant tout par l'affirmation d'initiatives significatives rompant avec la logique actuelle, ruineuse et destructrice, selon laquelle est conduite la France. C'est là un immense défi, à la mesure de l'ampleur des problèmes pour la résolution desquels les citoyens ont choisi de porter la gauche au pouvoir. Celle-ci, justement, est-elle bien armée pour le relever? Le fait qu'elle n'ait pas réussi, en un an, à gagner de façon décisive la confiance de l'opinion, montre que l'essentiel reste à fairel. Cet attentisme est d'autant plus inquiétant que les périls, pour la gauche, mais aussi pour la démocratie elle-même, se font plus présents à mesure que le temps passe et que l'insatisfaction d'une trop forte minorité fera progressivement place à une hostilité caractérisée. Sans soutiens solides, le Parti socialiste est à la merci de la première crise. Que le bénéficiaire de son effondrement, que rien, pour le moment, ne peut vraiment empêcher, soit le Front national ou la droite libérale, il est prévisible que la volonté de changement social et l'idée de Progrès ne seront pas gagnantes. L'ambiance qui régnait à la Maison de l'Amérique latine, au soir de victoire de la gauche, ne péchait donc pas par excès de modestie et de discrétion. La charge qui incombe à la gauche, lourde des problèmes que les Français sont las de supporter, ne peut être transportée que sur un chemin sinueux encadré par de profonds précipices. Si rien n'est fait pour élargir cette voie, la consolider et l'éclairer, la chute, plus que jamais, est possible.

I

On verra plus loin qu'une bonne cote de popularité ne signifie pas grand-chose,

de ce point de

vue.

13

PREMIERE PARTIE

Des défis à relever

Chapitre

1

Une crise de civilisation

Au-delà des fluctuations de la cOl\Ïoncture, dont se gargarisent les politiques lorsqu'elles vont dans le bon sens, force est de constater, en prenant un peu de recul, que la situation reste mauvaise et ne s'améliore pas sensiblement. Les structures sur lesquelles reposent nos sociétés sont déséquilibrées, et malgré le retour d'une croissance modérée ou l'affirmation d'un excédent commercial, rien ne semble indiquer de façon décisive que le monde va mieux. Chaque jour qui passe porte avec lui son lot de problèmes qui rappellent à qui voudrait l'oublier que la crise est là et poursuit ses ravages: le «plan social» de telle ou telle grande entreprise mettant sur le pavé des milliers de travailleurs pour qui l'avenir se bouche, une explosion de violence au fond d'une banlieue qui enfonce un peu plus un quartier dans l'isolement, un massacre au fond d'un pays lointain où la sauvagerie se développe et prospère sans que rien ne vienne l'arrêter, un accident industriel qui compromet un peu plus les équilibres naturels dont on commence à peine à prendre conscience qu'ils constituent le patrimoine commun de l'humanité... C'est se voiler la face que rechercher des motifs de satisfaction dans un pays, dit privilégié, où il suffit de descendre dans la rue pour réaliser combien, en une dizaine d'années, la mendicité est passée du statut de travers honteux à celui de fait de société banal. Sur les barricades du faubourg Saint-Antoine, tout au long du XIXe siècle, au fond des mines de Germinal, dans les manifestations du Front populaire ou de Mai 68, nos aïeux, nos parents et grands-parents, confrontés à des situations dramatiques, exprimaient au moins leur foi dans le progrès, leur espoir que l'avenir, transformé par l'avènement d'idées nouvelles, serait meilleur qu'un présent inacceptable. Mais le temps des idéologies est révolu, entend-on dire. En tombant, le mur de Berlin aurait 17

abattu le dernier espoir de voir des hommes changer les structures économiques et sociales du monde par une action volontaire concertée. Comme si .le système soviétique avait attendu sa chute finale pour être discrédité aux yeux du monde! Comme si son discrédit était aussi celui de toutes les ambitions réformistes! La fin de l'Histoire serait venue, il n'y aurait plus de changement de structure à attendre de l'avenir, l'évolution de nos sociétés étant condamnée à s'arrêter une fois atteint le modèle indépassable de la démocratie libérale' . Cette démocratie libérale, pourtant, va mal. La misère, l'injustice semblent s'y installer, y prospérer, nourrissant les extrémismes qui la remettent en cause. A refuser de changer un système qui se dégrade, on démissionne devant les injustices et les absurdités qu'il recèle, préparant sa faillite totale, qui entraînerait celle des principes de liberté, d'égalité, de fraternité sur lesquels il repose depuis deux cents ans. Serait-il donc impossible d'arrêter cette détérioration? Peut-on accepter l'idée selon laquelle il n'y aurait pas d'alternative, la politique devant désormais se limiter à rendre les injustices un peu moins insupportables, sans chercher à supprimer les conditions de leur développement? Serions-nous condamnés à être les spectateurs impuissants de ce drame? La crise que nous vivons n'est pas une simple accumulation de difficultés conjoncturelles. Résultat de la gestion absurde d'une mutation des conditions de développement de l'économie que nous n'avons pas vue venir à temps, elle trace peu à peu les contours d'une société invivable, qui est pourtant celle que nous réserve l'avenir. Car l'exclusion et ses drames, le chômage, la misère et les difficultés multiples qui les accompagnent ne sont plus des accidents, mais les produits naturels du nouveau système. Qui n'a pas remarqué que l'annonce de licenciements était presque toujours suivie d'une hausse significative de la Bourse? Le malheur des uns fait aujourd'hui le bonheur des autres, compromettant les liens censés unir les membres d'une même société dans la réalisation de projets communs. Vouloir apporter une solution à ces injustices exige de comprendre comment le nouveau système, résultat de transformations capitales de notre monde, est parvenu à exclure une proportion croissante de la population. La gauche au pouvoir ne peut bâtir le projet pour laquelle elle a été élue qu'en tenant compte de cette situation.

, Francis Fukuyama, Lajin de l 'Histoire et le dernier homme, Paris, Flal11111arion, 1992.

18

Les nouveaux défis d'un monde en mutation
« On avance, on avance, on avance C'est une évidence, On n 'a pas assez d'essence Pour faire la route dans l 'mit' sens On avance On avance, on avance on avance Tu vois pas tout c 'qu'on dépense, on avance, Faut pas qu 'on r~fléchisse ni qu'on pense Ilfaut qu'on avance »
Alain Souchon

Au cours des derniers débats politiques, c'est paradoxalement le chef de file de la droite, Philippe Séguin, qui a le mieux expliqué à quel point nous étions en face, non d'une crise temporaire qu'il faudrait tenter de rendre supportable en attendant la reprise, mais d'une mutation profonde de notre monde, et que la mauvaise appréhension de celle-ci est la source de l'essentiel de nos problèmes. «Nous vivons une triple révolution. La première est une internationalisation accélérée de l'économie que les groupes industriels et financiers traduisent en délocalisations de plus en plus fréquentes vers les pays à bas salaires; la deuxième est la montée en puissance d'une sphère financière qui tend de plus en plus à s'autonomiser par rapport aux autres composantes économiques et à imposer sa propre logique; la troisième, et sans doute la plus importante, est l'explosion technologique des industries de la communication. »'

Quel avenir pour le travail humain?
Cette « explosion technologique des industries de la communication» apparaît à juste titre comme le cœur du problème. Il ne s'agit jamais que d'une étape supplémentaire du progrès technique, mais elle confirme une évolution à l' œuvre depuis longtemps déjà: les machines remplacent les hommes dans le processus de production. Avec Alfred Sauvy, on avait pu penser que les emplois supprimés par la modernisation de l'agriculture
1

Réponse au discours de politique générale de Lionel Jospin à l'Assemblée 1997.

nationale,

19 juin

19

étaient autant d'emplois créés dans l'industrie; et que ceux qui disparaissaient dans l'industrie étaient remplacés par d'autres postes, plus nombreux encore, dans les services. Cette théorie du « déversement », qui verrait la main d'œuvre se «déverser» de l'agriculture dans l'industrie et ainsi de suite n'est en fait plus opératoire dans les conditions actuelles. L'informatique, les télécommunications, l'automatisation généralisée bannissent le travail humain de l'industrie, certes, mais aussi des services, et prennent en charge des tâches de régulation, de contrôle, de gestion, voire de conception. La défaite de Gary Kasparov face à un ordinateur est de ce point de vue un événement significatif: la machine a battu l'homme sur son terrain, celui de la réflexion. Avec la révolution industrielle, la machine avait relayé l'énergie musculaire; elle relaie désonnais le cerveau. Bien entendu, une certaine quantité de travail humain restera toujours nécessaire au bon fonctionnement de l'économie, mais dans des proportions bien inférieures à la place qu'on a coutume de le voir occuper. L'évolution actuelle tient en un chiffre: les gains de productivité. Ils sont actuellement de 2 à 2,5 % chaque année. C'est à dire qu'avec la même quantité de travail, on est capable de produire 2 % de richesses de plus que l'année précédente. Dans certains secteurs (en particulier dans les services), ces gains peuvent être encore plus forts: entre 1980 et 1988, les banques ont vu le volume de leurs opérations augmenter de no %, tandis que leurs effectifs ne s'accroissaient que de 1 %. Ces cinquante dernières années, la production par heure travaillée, dans l'économie française, a été multipliée par sept. Peut-on encore ignorer cette évolution fondamentale qu'avaient annoncée, en leur temps, John Maynard Keynes, Léon Blum ou Hannah Arendt' ? Remplacé par l'automatisation, le travail humain est appelé, sinon à disparaître, du moins à occuper une place réduite dans la vie de chacun. Redistribués, les gains de productivité se sont traduits, pour les travailleurs, par une réduction du temps de travail et une hausse de leur revenu, qui ont accompagné la croissance de la production et de la prospérité générale. De 1850 à 1990, le temps de travail moyen effectué dans une vie est passé de 180 000 à 70 000 heures, tandis que le niveau général de la production et le niveau de vie ont fortement augmenté. Le « grand espoir du XXe siècle »2 se réalise: l'homme se libère progressivement des chaînes du travail.

Michel Rocard, Les moyens d'en sortir, Paris, Le Seuil, 1996, chapitre 3. 2 Jean Fourastié, Le grand espoir du XX" siècle, Paris, Gallimard, 1963. 20

I

Mais l'enthousiasme que cette perspective suscite chez certains intellectuels dissimule mal les craintes du plus grand nombre: cette disparition du travail humain n'est-elle pas génératrice de chômage? Déjà, au Moyen-Age, les travailleurs révoltés détruisaient les machines, dans lesquelles ils voyaient la cause de leurs difficultés. En fait, les progrès actuels de la productivité ont eu la chance d'être longtemps soutenus par une forte croissance: les Trente Glorieuses ont succédé aux révolutions industrielles, ce qui a permis à la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB), c'est à dire de l'ensemble des richesses produites par l'économie du pays, de dépasser longtemps 3 %, progrès nécessaire pour que, à population active stable, le chômage n'augmente pas. On produisait toujours plus avec le même nombre de travailleurs, mais la société consommait ce surplus, rendant nécessaire le maintien de ceux-ci au travail. La crise a stoppé ce progrès. En ralentissant, la croissance a cessé d'absorber les gains de productivité qui, eux, se sont poursuivis. Confrontées à des difficultés, les entreprises ont cherché à réduire leurs coûts, en supprimant les éléments non rentables du processus de production. Cette fois, le remplacement du travail humain par des machines n'a plus pour objectif un accroissement de la production, mais une baisse des coûts par réduction de la masse salariale. A l'heure de l'informatique et de l'automatisation, le travail humain n'est plus une richesse pour l'entreprise: il est un coût, un poids, une contrainte. Ainsi, tandis qu'on demande aux travailleurs qui sont encore nécessaires une rentabilité maximale, quitte à multiplier les heures supplémentaires payées ou non, on réduit le plus possible les effectifs, afin d'alléger les coûts de production. Cet ajustement par les licenciements temporairement baptisé « dégraissage », a prospéré aux Etats-Unis sous le nom de downsizing. L'homme est désormais placé en concurrence avec la machine. Faute d'être aussi rentable qu'elle (et elle se perfectionne constamment), il est éjecté du système économique, allant grossir les rangs des chômeurs. D'aucuns récusent cette interprétation et parlent du chômage comme du résultat d'une inadaptation de la formation des chômeurs aux postes de travail disponibles. Et de mettre en parallèle les bataillons de chercheurs d'emplois diplômés de l'enseignement supérieur et la pénurie de main d'œuvre dans le bâtiment! Les études réalisées pour le ministère de l'Education nationale récusent cette interprétation\ qui perd une bonne part de sa force lorsqu'on constate que les offres d'emploi non satisfaites n'équivalent qu'à 10 % de l'effectif des chômeurs. Même en les pourvoyant, on ne changerait pas grand-chose au problème du chômage... La
1 Alternatives économiques, avril 1997. 21

population active française se trouve face à une véritable pénurie d'emplois. Entre 1974 et 1991, alors que le PIB a augmenté de 44 %, le nombre annuel d'heures travaillées a baissé de 10 % (38 à 34 milliards) et la population active s'est accme de 10 % (22,3 à 24,5 millions). Il n'est pas surprenant que dans une société qui ne raisonne qu'en terme d'emplois de 39 heures par semaine et de 47 semaines par an, le chômage se soit développé. Précisons tout de même que la réduction du temps de travail, à l'œuvre depuis des décennies, s'est poursuivie, de manière larvée et inégale, compensant en partie les gains de productivité que la trop faible croissance n'absorbe plus. Depuis 1990, le temps de travail par actif occupé baisse de 0,5 % par an... Cette statistique mérite peut-être mieux que le mépris que les cadres débordés de travail, les employés accumulant les heures supplémentaires non déclarées seraient tentés d'exprimer à son égard. En effet, ce chiffre, qui est une moyenne, révèle que pour une proportion croissante de ces « actifs occupés» (11 % en 1985, 16 % aujourd'hui), le travail est à temps partiel, rémunéré par un revenu lui aussi partiel. Non seulement les nouveaux emplois sont fort peu nombreux, mais 50 % d'entre eux ne sont pas à temps plein. Il est permis d'espérer dans le retour de la croissance. Depuis la fin de 1997, l'économie produisant davantage, les entreprises sont contraintes de créer des emplois, les machines ne pouvant pas encore tout faire à la place des hommes. Il faut toutefois nuancer cette vision optimiste. Non seulement cette croissance est précaire, mais l'appareil de production recèle d'énormes gisements de productivité qui, exploités, risqueraient de réduire à néant les effets de la croissance sur la courbe du chômage. En 1982, la baisse du temps de travail hebdomadaire décidée par le gouvernement de Pierre Mauroy a été absorbée par un gain de productivité de 6,2 %. Ce record montre à quel point les entreprises sont capables d'améliorer leur productivité, quand bien même celle-ci semble avoir atteint un niveau optimum. Il ne fait pas de doute que la moyenne actuelle de 2 % de productivité en plus chaque année pourrait être accme si les chefs d'entreprise étaient tentés par la modernisation de leur appareil de production. Ainsi, une étude réalisée aux Etats-Unis estime que le reengineering (réorganisation de la gestion du personnel) pourrait, s'il était sérieusement mis en œuvre, supprimer vingt-cinq millions d'emplois dans le secteur privél. Ainsi, même une forte croissance pourrait être absorbée, sans qu'aucun emploi ne soit créé.

I Wall Street Journal, 19-20 mars 1993, cité par André Gorz, dans Misères chesse du possible, Paris, Galilée, 1997, p. 84.

du prèsent,

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22

D'autant que le downsizing est devenu un mode de gestion banal, une habitude dont on a du mal à se défaire. Le 12 juin 1997, le groupe suédois Electrolux, qui fait pourtant des bénéfices et dont la production augmente, a annoncé, malgré la croissance de son chiffre d'affaires, une réduction de ses effectifs de 10 % (12 000 suppressions d'emploi). Quelle croissance peut parvenir à arrêter cette course à la baisse des coûts, qui passe nécessairement par des licenciements massifs? Le Fonds monétaire international (FMI) lui-même considère que le chômage européen est « structurel à 80 % », et que la croissance ne pourra donc que peu de choses contre lui]. Ainsi, en 1996, la croissance du PIB français a été de 1,2 %, et on estime qu'une croissance annuelle (inespérée) de 4 % ne résorberait le chômage actuel qu'au bout... de trente ans!

Le « village planétaire

», espace de confrontation

Cette recherche prioritaire de la baisse des coûts par les entreprises, qui fait jouer à plein la concurrence entre les travailleurs et les machines, est attisée par une autre mutation déterminante: la mondialisation de l'économie. Le mot, désormais admis et généralisé dans notre vocabulaire, mérite examen. L'intégration économique mondiale est une réalité qui modifie les conditions de fonctionnement de chaque unité économique, si petite soit-elle. Nous vivons l'âge de l'abolition des distances et des frontières. Les progrès des moyens de transport et la réduction de leur coût ont profondément transformé les données du commerce mondial. Que valent cent, deux cents kilomètres quand on peut les faire à trois cents kilomètres à l'heure? Trois cents habitants du Mans l'ont compris, qui travaillent à Paris en rentrant chez eux chaque soir. Avec un simple ordinateur portable relié à Internet, n'importe qui peut désormais rester en contact avec son entreprise et travailler, où qu'il se trouve. Ce qui vaut pour les travailleurs vaut pour les marchandises: le transport est devenu tellement bon marché que le charbon américain, extrait dans les Appalaches, coûte moins cher en arrivant dans le port de Dunkerque que n'importe quel charbon provenant de mines françaises. La distance n'est plus un facteur important de surcoûts, d'autant que le développement du libre-échange (l'Union européenne, mais aussi l'ALENA et MERCOSUR en Amérique, l'ASEAN en Asie...) facilite l'internationalisation du commerce.
I

Perspectives 1996.

de l'économie

mondiale,

septembre

1996, cité par Le Monde,

27 septembre

23

Une nouvelle géographie apparaît, dans laquelle l'économie et la finance ne tiennent plus compte des frontières et des distances: la Hong-Kong and Shangaï Banking Corporation, qui émet 80 % de la masse monétaire de Hong-Kong, a ainsi installé son siège à Londres en 19911. Mais ce développement des échanges, toujours facilités, entre les espaces les plus éloignés du Globe, s'il rapproche les hommes en les encourageant à entrer en contact les uns avec les autres, les met en même temps en concurrence. Saine émulation pour les uns, cette concurrence accrue est un cauchemar pour les autres, car les entreprises se lancent dans une course à la compétitivité. Dans un monde où les consommateurs, confrontés à leurs propres difficultés financières, privilégient les prix les plus bas; où la hausse du prix de l'énergie, depuis les chocs pétroliers, rend coûteux tout accroissement de la production, les décideurs économiques ont privilégié le facteur prix au détriment des autres (qualité, long terme...) dans la recherche de cette compétitivité, devenue vitale. C'est donc par une baisse des coûts qu'ils réagissent à la mondiaLisation de l'économie. Supprimer les postes de travail à la place desquels peut être installée une machine est, de ce point de vue, la meilleure voie à suivre pour un chef d'entreprise soucieux d'avoir sa place sur la scène mondiale. Mais si les transports et les communications sont peu onéreux, le meilleur moyen, pour une entreprise, de baisser ses coùts de production est encore d'optimiser la localisation de ses activités. Le développement de la sous-traitance, qui occupe une place croissante dans le processus de production, permet ainsi de s'exercer à ce jeu d'échecs planétaire: au lieu de tout produire lui-même à Roubaix, un fabricant de vêtements aurait tort de se priver d'acheter son tissu à l'Île Maurice ou à Madagascar, où il est moins cher, et d'utiliser les services de stylistes italiens... De même, si l'une des 40 000 entreprises transnationales qui existent dans le monde souhaite investir, elle cherchera fort logiquement à le faire dans le pays où cet investissement lui coûtera le moins cher, en emplois et en impôts. Au-delà, la délocalisation est possible: supprimer une unité de production insuffisamment compétitive pour la reconstruire dans un pays où les charges sont moindres. Avant de partir, l'entreprise peut donner le choix à ses salariés: perdre leur emploi ou travailler plus pour le même prix. C'est ce qu'ont réussi plusieurs grandes entreprises allemandes (dont le fabricant de jouets Ravensburger), dont les employés travaillent quarante heures, payées trente-cinq. Au Royaume-Uni, au contraire. où il n'y a ni droit aux congés payés ou à une couverture sociale, ni limitation du temps de travail, bref, là où le coût du travail est
1

Cf. Bertrand Badie, Lajin

des territoires,

Paris. Fayard, 1995.

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très bas, les investissements se multiplient, et on ne compte plus les entrepreneurs français qui choisissent d'y implanter leurs activités. Lorsque la baisse des coûts est la priorité poursuivie, on se soucie peu du sort des travailleurs. Au fond, leurs intérêts dépendent de ceux de l'entreprise qui les emploie. I1 faudrait donc se réjouir que Thomson ait installé une usine de fabrication de boîtiers de télécommandes en Indonésie, dans une zone franche, où l'absence d'impôts est un argument qui a attiré bien d'autres entreprises occidentales. « Les ouvriers indonésiens se forment très vite et sont bien disciplinés» explique le directeur: cantonnés dans des chambres de seize lits, surveillés par des caméras, pouvant être licenciés pour un mariage ou une grossesse, ils sont en effet plus intéressants pour l'employeur que les travailleurs européens qu'ils remplacent, partis grossir les rangs des chômeurs. Pour le pays qui subit la délocalisation, ce chômage, qu'il faut indemniser, a un coût, d'autant plus lourd que l'entreprise, partie à l'étranger, ne paie plus d'impôts. Attirer plus d'investissements que le voisin, conserver des établissement, dont on a parfois très fortement subventionné l'installation, devient le seul souci des Etats, terrifiés par les éventuelles délocalisations qui pourraient advenir. Robert Reich, ancien ministre du travail des Etats-Unis, l'explique franchement: « Les gouvernements nationaux se trouvent dans la position de bateleurs de cirque essayant d'attirer l'investissement mondial ou alors de garder l'épargne de leurs propres citoyens (...) le capital mondial est hautement mobile. Il peut aller où il obtiendra le meilleur retour sur investissement »1. Ce capital dispose d'ailleurs de havres de paix, où il sait qu'il ne subira que peu de contraintes, à l'abri de la surveillance des pays où il s'est constitué. Ces paradis fiscaux remportent un franc succès: am,: îles Caïmans, dans les Caraibes, on trouve 500 banques pour 14 000 habitants. Le Liechtenstein, le Luxembourg, les îles anglo-normandes, Gibraltar sont autant de lieux où les richesses prises dans un pays peuvent se réfugier en toute sécurité. Le capitalisme mondialisé obéit ainsi à une logique de prédation: le capital s'investit là où il pourra faire le plus de profit et se « délocalise » une fois que ce profit diminue. y a-t-il des limites aux délocalisations ? L'Europe, dit-on, est sùre de conserver ses activités les plus qualifiées... A l'heure où Taiwan, avec seulement vingt millions d'habitants, forme plus d'ingénieurs que la France, il est permis d'en douter. Dans les services, le développement des télécommunications rend possible la délocalisation d'activités de haut niveau: comme Swissair, la BNP a délocalisé sa comptabilité en
I Sciences humaines, hors-série, n° 17,juin-juillet 25 1997.« La mondialisation en débat ».

Inde. De même, les épreuves d'un grand nombre de livres imprimés en France sont désormais saisies et corrigées au Maroc, par un personnel autochtone formé, compétent et... bon marché. Certes, les délocalisations contribuent au développement économique des pays d'accueil, qui deviennent ainsi des clients potentiels de notre économie. Ainsi, on estime que le commerce de la France avec les quatre Dragons (Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour, Taiwan, symboles des pays à bas coût de main d'œuvre, dans la concurrence desquels 61,5 % des Français voient la première cause du chômage') se serait traduit par un solde de 14000 emplois au profit de la France. Les délocalisations n'en sont pas moins spectaculaires et justement traumatisantes: on se souvient de Hoover partant au Pays de Galles, de Moulinex quittant la France pour le Mexique ou de Julien proposant à ses employés, au mois de mai 1997, de choisir entre le licenciement ou des emplois en Tunisie ou au Portugal rémunérés 1000 ou 2000 francs... Les entreprises allemandes, quant à elles, se précipitent vers l'Europe de l'Est, « pour profiter d'une main-d'œuvre aussi bon marché qu'en Tunisie, aussi efficace que dans la Ruhr et à deux heures de camion de Munich ou de Hambourg »2. La part des délocalisations dans les pertes d'emploi est toutefois modeste: elle est estimée à 10 %. C'est en fait du manque à gagner constitué par les investissements à l'étranger (sans qu'ils soient nécessairement accompagnés d'une délocalisation pure et simple) et de la course à la baisse des coûts que nous avons à souffrir. La mondialisation de l'économie a certes durci la concurrence, mais eUe a donné aux grandes entreprises la possibilité de profiter à la fois de l'abolition des frontières économiques et du maintien des frontières politiques. Tandis que les flux de marchandises et de capitaux se mondialisent, les politiques économiques, sociales et fiscales restent nationales, ce qui permet aux détenteurs de capitaux de faire jouer la concurrence entre les pays pour obtenir les conditions les plus favorables à l'augmentation de leurs profits. Après tout, cet accroissement du profit par tous les moyens légaux n'est-il pas l'objectif poursuivi par l'entreprise capitaliste? Les chefs d'entreprise remplissent leur rôle et nul ne peut les en blâmer.

Sondage réalisé pour la CFDT, cité par Sciences humaines, hors-série, 1997, « La mondialisation en débat ». 2 AJain Minc,La mondialisation heureuse, Paris, Plon, 1997, p. 59.

,

n° 17, juin-juillet

26

La bulle financière largue ses dernières amarres
D'ailleurs, la meilleure façon de faire du profit n'est plus aujourd'hui celle qu'on imagine en général. La vente de biens et de services a en effet été supplantée par un commerce autrement plus lucratif: les échanges financiers. Depuis 1985, le chiffre d'affaires du commerce des devises et des actions a plus que décuplé. Chaque jour, 1500 milliards de dollars

sont échangés sur les marchés financiers1, c'est à dire quarante fois la
valeur des transactions réalisées dans l'économie d'échanges traditionnelle... de production et

« La Bourse accroît la prospérité et elle permet donc aux salariés d'obtenir des salaires plus élevés, aux propriétaires d'obtenir des profits plus importants, aux consommateurs d'obtenir des produits moins chers », explique avec enthousiasme l'économiste Pascal Salin2. Il est vrai qu'en théorie, les échanges financiers (et tout ce qui y est associé: épargne, SICA V, obligations...) créent des capitaux qui servent à améliorer le financement des investissements des entreprises, ceux-ci pouvant prendre la forme de créations d'emplois. Le système boursier a toutefois perverti ce principe: pour appâter les actionnaires, les entreprises s'efforcent de présenter des comptes trimestriels et des dividendes alléchants, c'est-à-dire des garanties d'une rentabilité immédiate, sans souci du long terme, dont les acheteurs d'actions, qui auront revendu leurs parts le lendemain, n'ont que faire. C'est donc une fois encore la baisse des coûts qui est recherchée, au nom de la logique du court terme qui veut qu'une réduction d'effectifs ou une limitation des investissements non immédiatement rentables soit un argument de poids pour une entreprise qui veut que ses actions se vendent. La logique financière joue donc souvent, en définitive, contre l'emploi et l'investissement. Les marchés financiers sont devenus le pôle qui concentre l'attention des décideurs économiques. C'est là, en effet, que se fait désormais le profit. Pour les particuliers, les revenus financiers sont devenus autrement plus sûrs que les revenus salariaux: entre 1989 et 1993, les hausses cumulées de salaire, en France, ont atteint 19 %. Dans le même temps, le rendement cumulé des SICA V était de 60 %3! Les entreprises s'intéressent elles aussi aux placements financiers: leur taux d'épargne
1

Cf Hans-Peter Martin et Harald Shuman, Le piège de la mandialisation, Hambourg, 1996,

Paris, Actes Sud, 1997, p. 70. 2 « La richesse multipliée », Le Monde des Débats, décembre 1992. 3 Plus près de nous, en 1995, les salaires ont augmenté moins vite que l'inflation, tandis que les revenus de la propriété et de l'entreprise se sont accrus de 13,5 % (INSEE, Comptes de la Nation, 1995). Le phénomène se poursuit donc.

27

(18 %) bat des records, et certaines, comme la multinationale Siemens AG, bien que ce ne soit pas leur vocation, font plus de profit ainsi qu'en vendant leurs produits' . Le placement financier, au départ conçu pour favoriser les investissements, est devenu une fin en soi. Selon Thomas Fischer, haut responsable à la Deutsche Bank, le monde financier s'est «émancipé de la sphère du réel» ; seuls 2 à 3 % des affaires y étant conclues visent à alimenter en capitaux l'industrie ou le commerce2. Au reste, que feraient les entreprises de ces capitaux? Leur trésorerie est particulièrement confortable, comme en témoigne l'augmentation constante du taux d'autofinancement (Il a atteint 119 % en 1996 pour les entreprises françaises ,3). Le ralentissement de l'investissement (et donc de l'emploi, si tant est qu'avec l'automatisation, l'investissement crée encore des emplois) n'est pas dû au manque de capitaux, mais au refus des entreprises de consacrer leurs profits (en augmentation) à autre chose qu'à l'épargne. Dans un monde où le capital circule en totale liberté, on consacre autrement plus d'énergie à rechercher les placements les plus rentables qu'à produire des biens ou des services. Le lieu de production de la richesse s'est déplacé. Cette « bulle finarlcière» qui grossit rapidement en s'autonomisant chaque jour un peu plus va jusqu'à pomper l'économie de production et d'échanges. En 1996, ce sont 650 milliards de francs qui ont pris le chemin de la spéculation4, sans qu'aucune garantie ne soit donnée quant à un éventuel réinvestissement dans la sphère productive des profits ainsi réalisés, réinvestissement qui aurait pu contribuer à la création d'emplois. Quand le placement boursier rapporte davantage que l'investissement industriel, les entreprises comme les particuliers n'ont aucune raison de se priver d'y consacrer une part croissante des capitaux qu'ils détiennent, même s'ils contribuent, ce faisant, à asphyxier l'économie réelle. Ce développement de la sphère financière accroît les difficultés des Etats: non seulement son instabilité fait peser une menace sur l'équilibre financier du monde (car celui-ci dépend des capitaux brassés sur les marchés financiers), mais ses profits, en général peu taxés, échappent à la collectivité, contrainte de se rabattre sur les revenus traditionnels de l'économie, qui, eux, stagnent ou régressent.

1 Hans-Peter Martin et Harald Shuman, Le piège de la mondialisation, ris. Actes Sud, 1997, p. 76. 2 Le piège de la mondialisation, p. 75. ,
INSEE, Comptes de la Nation, 1996.
4

Hambourg,

1996, Pa-

INSEE, C:omptes de la Nation,

1996.

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L'économie, facteur détenninant de l'équilibre et de la cohésion des sociétés, ne fonctionne donc plus selon les mêmes règles qu'il y a quelques années. Le manque de travail, tout ce que nous considérons comme les éléments d'une « crise », ne sont en fait que les produits naturels de cette nouvelle situation. L'automatisation chasse les travailleurs du processus de production, tandis que l'accroissement de la concurrence due à la mondialisation des échanges ainsi que l'accroissement du rôle des marchés financiers amènent les entreprises à rechercher le profit le plus rapide et le plus immédiat. Peu leur importe, au fond, que cette recherche du profit à court terme mette en difficulté les économies et les sociétés: de plus en plus mobiles, les entreprises dépendent de moins en moins de l'environnement économique et social du lieu où elles sont implantées. Capables de se déplacer, de se délocaliser après avoir épuisé les ressources d'un lieu, elles s'intéressent avant tout aux facilités fiscales et réglementaires mises à leur disposition, car celles-ci sont déterminantes pour leurs profits immédiats. Il est vain de lutter contre ces transformations: on sent bien qu'un repli à l'intérieur de ses frontières, pour éviter les effets de la mondialisation. ou qn'un refus du progrès technique sont des solutions sans avenir; en eux-mêmes, l'abolition des distances et des frontières. la modernisation et le recul du travail humain sont des évolutions positives. Il reste que le système actuel, faisant tout reposer (revenus, impôts, insertion sociale...) sur la détention d'un emploi, a fait faillite, et dérive vers une mort annoncée. Le développement du chômage et de l'insécurité sociale finiront nécessairement par briser la cohésion sociale. ' Il est évident qu'on ne peut se contenter d'aménager le système pour rendre les mutations moins brutales et moins insupportables: ce ne serait qu'une façon de reculer pour mieux sauter, car les mutations décrites cidessus continueraient de produire leurs effets pervers et finiraient par nous rattraper. Le cadre dans lequel se développe l'économie a changé; les négociations à l'intérieur de l'ancien cadre ne changeront rien aux nouveaux problèmes qu'il faut prendre à la base, C'est encore à Philippe Séguin qu'il revient de l'expliqner : « Les Français nous adressent (.) un appel pressant Ils ne veulent plus que l'on se contente de rafistoler, d'accompagner le mouvement Ils sont demandeurs d'un projet moderne et cohérent, permettant à notre pays d'entrer debout dans le troisième millénaire» I.

1 Réponse au discours de politique 1997.

générale de Lionel Jospin. A~semblée nationale,

19 juin

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Le règne de la Pensée unique et la course à la déréglementation
« Il faut bien que les pauvres gens se résignent à ce qu'ils ne peuvent empêcher» Parole d'une vieille fenune du village natal de Louise Michel La réponse apportée aux inquiétudes - légitimes - des citoyens se veut justement globale. On la désigne couramment sous le nom de « Pensée unique ». Formule à l'emporte-pièce, slogan abusivement simplificateur? L'lissons le soin de la défendre, afin d'éviter les accusations de parti-pris, à l'un de ses partisans, qui ne craint pas de s'en réclamer. Ainsi, Jean-François Revel, dans son éditorial du Point du 10 mai 1997, en donne la définition suivante: «Qu'entendait-on, ces dernières années, par 'Pensée unique' ? Un dosage de stabilité monétaire et de rigueur budgétaire, au sein d'une économie de marché sans inflation et encadrée par l'Europe sociale ». Bref, il faudrait accepter de faire des « sacrifices », car c'est bien la condition d'une politique de « rigueur budgétaire », autrement dit de limitation des dépenses d'éducation, de santé, de solidarité, d'équipement et d'aménagement du territoire. Ces « sacrifices nécessaires », on s'en doute, ne peuvent porter que sur les « avantages acquis », SMIC, RMI, Sécurité sociale, retraite, réglementation des conditions de travail, qu'il est « conservateur» de considérer comme des droits. Réduire ainsi les garanties de notre législation sociale en prenant comme référence « l'Europe sociale », expression qui a le mérite de ne pas signifier grand-chose, doit permettre, en supprimant les «lourdeurs» et les « rigidités» qui découragent les «initiatives », qu'une «économie de marché », gérée par les intérêts privés, se développe en toute liberté et crée la richesse nécessaire à une accélération de la croissance. De ce développement devrait, on l'espère, naître des emplois. Cette «Pensée unique» mérite pleinement son appellation. Il s'agit bien d'une « pensée », c'est à dire d'un ensemble d'idées formant un tout cohérent. L'adjectif « unique» qui la qualifie est plus polémique, au point que ses adeptes n'ont pas manqué d'user de la formule pour désigner les attaques de leurs détracteurs, brouillant les pistes et se posant dans le rôle plus confortable des anticonformistes. Il reste que la priorité donnée à la « stabilité» et à la « rigueur» dans les politiques macro30

économiques est généralement présentée (et admise) comme la seule et unique solution aux difficultés économiques et sociales des Etats du monde entier. La nécessité de ces « réformes », de cette « mutation nécessaire » des économies ne se discuterait même pas, le débat portant davantage sur l'habileté qu'on mettra à les faire admettre à une opinion publique toujours « conservatrice» et attachée à des « corporatismes» et des « avantages acquis» d'un autre âge. C'est bien entendu par la droite que la Pensée unique est la mieux représentée en France. Elle s'y est imposée au point que son porte-drapeau le plus en vue, Alain Madelin, est devenu incontournable. Certes, Alain Juppé l'avait évincé sans états d'âme en août 1995. Mais la campagne des législatives de 1997 a fait de lui un vice-premier ministre potentiel. On ne peut pas en dire autant d'un autre poids lourd de la droite, représentant davantage le jacobinisme et l'interventionnisme étatique: Charles Pasqua. Mis lui aussi au placard en 1995, il n'a guère été sollicité par ses anciens amis, et a été condamné à une campagne solitaire ! Chez les principaux partenaires de la France, la gauche s'est convertie à une Pensée unique à laquelle sont désormais associés les termes de « réalisme », de « modernité », sans qu'aucun projet alternatif ne soit avancé. Ainsi, l'idée que la limitation des dépenses, et donc des interventions de l'Etat, est une nécessité absolue, se diffuse bien dans les partis de gauche européens. Tout le monde semble s'entendre sur la nécessité, imposée par la situation, de faire des « sacrifices» en abandonnant une protection sociale et des droits jugés néfastes au développement économique. « Eliminer les obstacles à la création d'emplois et à la flexibilité du marché du travail» est devenu l'objectif de Tony Blair, le nouveau leader de la gauche britannique dont tout le monde salue la modernité. Wim Kok, le Premier lninistre (social-démocrate) néerlandais, rappelle pour sa part qu'il est très attaché au Pacte de stabilité signé à Dublin en 1996, qui impose des limites au déficit budgétaire des membres de l'Union européennel. Il est donc clair que «L'Europe sociale », pour le moment inexistante, dont Jean-François Revel fait pourtant le seul gardefou contre les excès de l'économie de marché, n'a guère de chances de se développer davantage, et ne saura jamais rien « encadrer» du tout. La déréglementation et la rigueur font, pour tous, autrement plus figure de priorité que le renforcement des garanties d'une redistribution équitable des revenus de l'économie, méthodiquement démantelées. C'est qu'au niveau international, des experts cautionnent, soutiennent et promeuvent les canons de la Pensée unique: le Fonds monétaire international (FMI) impose aux pays pauvres des politiques « d'ajustement
I Réunion des partis socialistes européen, Malmô, 6 et 7 juin 1997. 31

structurel », et l'Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE) conseille vivement aux pays riches de résoudre leurs problèmes en utilisant les mêmes méthodes. Ouverture au marché international, suppression du contrôle des prix, réduction des dépenses budgétaires (principalement de protection sociale et d'éducation), accompagnée naturellement d'une baisse du nombre de fonctionnaires, baisse des prélèvements fiscaux sur les entreprises, le capital et les hauts revenus, déréglementation des conditions de travail et des salaires... on croirait lire le programme d'Alain Madelin ou de Bill Clinton. La Pensée unique se diffuse au mépris des frontières et des réalités nationales, et, sans adversaire crédible, triomphe et se présente comme la seule issue valable. Il est donc naturel que cette politique, faisant l'objet d'un tel consensus, soit appliquée depuis plus de quinze ans dans le monde entier. Vigoureusement dans les pays anglo-saxons, plus modérément en Europe continentale, où elle n'a pas encore eu de porte-parole aussi solide qu'une Margaret Thatcher ou qu'un Ronald Reagan. Reste à savoir si elle constitue, comme le prétendent ses partisans, une réponse adéquate aux mutations de grande ampleur que connaît l'économie mondiale.

Moins de contraintes pour les «forces vives ))
Le rapport du secrétaire général de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced) de 1996 apporte au moins la preuve qu'elle en tient compte: «Etant donné la mondialisation croissante de l'économie et la poursuite de la libéralisation du commerce, les entreprises de tous les pays seront de plus en plus contraintes d'adapter leurs structures de production et d'échange pour poursuivre l'évolution des capacités concurrentielles. Les gouvernements des pays développés peuvent faciliter cet ajustement structurel en créant un environnement macro-économique favorable »1. Il faudrait donc encourager, ou du moins cautionner, cette tendance qui veut que les capitaux, devenus extrêmement mobiles, ne s'investissent que là où ils sont sûrs d'obtenir le maximum de profit. Conformément à ces recommandations, chaque Etat s'efforce de supprimer le maximum de contraintes que pourraient rencontrer les investisseurs potentiels. Au premier rang de celles-ci, le coût du travail. François
1 Cité par Christian de Brie, dans « Les Européens dans la nasse de J'austérité », Le Monde diplomatique, juillet 1996.

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Bayrou l'a bien expliqué durant la campagne législative de 1997 : « Une des raisons pour lesquelles l'emploi s'enfuit, c'est qu'il y a des parties du monde où il coûte infiniment moins cher qu'en France (..). Aussi, une augmentation brutale du coût du travail est un handicap qui multipliera le chômage »', ajoutant quelques jours plus tard que « la compétition internationale impose l'effort »2. L'existence d'un salaire minimum, de ce point de vue, découragerait l'investissement créateur d'emplois, car les employeurs, contraints de payer leur main d'œuvre au prix fort, ne seraient plus concurrentiels. Ainsi, tandis que l'OCDE demande « d'abaisser le salaire minimum par rapport au salaire moyen »3, Alain Madelin parle « d'introduire de la souplesse à l'intérieur même du .sUIC» et René Monory de le supprimer. Au delà des salaires, c'est l'ensemble des garanties et des droits dont disposent les travailleurs qui doivent être déréglementés: le temps de travail, qu'on parle d'annualiser, les conditions de travail, la sécurité de l'emploi, la protection sociale, qui occasionne des cotisations qui sont un poids insupportable pour les entreprises confrontées à la concurrence internationale... Voilà la « flexibilité» souhaitée par Jacques Barrot, ministre des affaires sociales du gouvernement Juppé, qui préparait une profonde refonte du Code du travail4, comme par la Banque mondiale, qui en donne une définition claire: « Une flexibilité accrue du marché

du travail - en dépit de sa mauvaise réputation, le mot étant un euphémisme renvoyant à des baisses de salaire et à des licenciements - est essentielle ('.J »5. La déréglementation touche aussi la protection de l'environnement, considérée, tout comme la justice sociale, comme une de ces « rigidités» qui « freinent la création d'emplois ». Conformément à la doctrine libérale, l'Etat se désengage au profit du secteur privé: Margaret Thatcher a ainsi démantelé les services vétérinaires publics de Grande-Bretagne au profit de l'organisation professionnelle des éleveurs, ceux-ci devenant juges et partie6; en France, le collège de prévention des risques technologiques, instance indépendante qui garantissait une certaine transparence pour ce qui touche à l'environnement, a été supprimé en mars 1996. On
I France 3, 30 avril 1997. 2 Valeurs actuelles, 17 mai 1997. 3 Etude sur l'emploi, cité par Serge Halimi, dans « Economistes en guerre contre les salaires », Le Monde diplomatique, juillet 1996. 4 répondant sans doute à Raymond Barre, qui affirme qu'« il faut supprimer le Code.du travail »... 5 Rapport sur le développement, 1995, cité par Jacques Decornoy, dans « Travail, capital... Pour qui chantent les lendemains? », Le Monde diplomatique, septembre 1995. 6 Faut-il voir là l'origine de la crise de la vache folle? (Martine Aubry, Il est grand temps, Paris. Albin Michel, 1997, p. 39)

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refuse de réglementer davantage dans le domaine écologique, où les abus sont pourtant visibles tous les jours: ce serait compromettre la compétitivité des entreprises. Telle semble être la moralité du sommet de la Terre, tenu à New York en juin 1997, et dont le communiqué final se borne à réclamer que « des mesures ejjicaces pour réduire de façon significative les émissions des gaz à effet de serre» soient prises. Du coup, les objectifs chiffrés fixés à la conférence de Kyoto sur le changement climatique, en décembre, sont apparus comme une révolution. Il n'y a pourtant pas de quoi: aucune sanction n'est envisagée pour les contrevenants, et on peut prévoir que cette avancée permettra à beaucoup de pays de se faire une bonne conscience à bas prix pour ne rien céder du tout dans d'autres domaines, comme la gestion des déchets ou les énergies nouvelles. Le contraste est saisissant entre ces timides hésitations et le soin avec lequel les communiqués de l'OCDE ou du FMI exigent, entrant dans le détail des chiffres et des mesures à prendre, une flexibilité accrue du marché du travail. C'est que, pour les libéraux, la course à la déréglementation, dans laquelle chaque pays tente d'aller plus loin que son voisin, est censée avoir des effets positifs sur le front de l'emploi. Non seulement du fait qu'un pays où tout est permis attire les capitaux, mais aussi parce que les droits des travailleurs, la protection de l'environnement et les limitations posées aux libertés économiques, d'une manière générale, seraient les plus lourds obstacles au développement de l'investissement d'entreprises qui ne demanderaient qu'à embaucher. Il faut donc briser les « rigidités », qui sont autant de «freins à la création d'emplois ». Ainsi, à son arrivée à Matignon, Edouard Balladur a diagnostiqué une « crise de l'offre »'. A ses yeux, les entreprises n'auraient pas les moyens, financiers et réglementaires, de développer leurs capacités de production, et donc d'embaucher. Les chiffres, révélant la situation particulièrement confortable de la trésorerie de celles-ci2, apportent pourtant la preuve que, plus que les moyens, leur manque la volonté de créer ces emplois. Le pouvoir n'en a cure. La déréglementation, première réponse à cette « crise de l'offre », est nécessaire. La deuxième réponse prend, elle aussi, la forme d'un engagement de l'Etat à moins peser sur l'économie. «1/ ne s'agit plus de multiplier les initiatives de l'Etat, mais de libérer les initiatives de la société », explique Alain Madelin. Comment? « en laissant aux Français une part plus

I Selon le mot de Nicolas Sarkozy, cité par Le Monde, 2 Cf infra, p. 28. 34

19 janvier 1995.

grande du fruit de leur travail »1, c'est à dire en baissant les impôts. Cette baisse doit soulager en priorité les hauts revenus et les entreprises, qui ont seuls les moyens d'investir et de créer des emplois. «La fiscalité pèse sur l'épargne, qui seule permet l'investissement, et donc la croissance », expliquent les éditorialistes de la presse de droite2, oubliant que les revenus de l'épargne taxés (ils ne le sont pas tous, loin de là), ne sont guère soumis qu'à un prélèvement libératoire de moins de 20 % et à la CSG. Un programme de baisse des impôts « éliminerait rapidement l'essentiel du chômage, parce que les Français seraient libres d'entreprendre, d'embaucher et de s'employer sans contrainte, parce qu'on leur rendrait leur argent pour investir et épargner au lieu de l'engloutir dans les dépenses et les déficits publics »3. Peu importe, pour ces doctrinaires, qu'en dix ans, le taux d'épargne des entreprises ait été multiplié par trois sans pour autant qu'elles cherchent à créer des emplois, on continue à s'efforcer de baisser leurs charges et à leur faire des cadeaux, dans l'espoir que cet argent, dont elles ne savent manifestement plus que faire, permette un jour la création d'emplois. D'Edouard Balladur offrant quatre-vingts milliards aux chefs d'entreprise ou mettant en place un emprunt d'Etat qui n'est en fait qu'un placement offert aux riches épargnants à l'heure où les SICAV s'essoufflent (le souscripteur moyen y a consacré 75000 francs), à Alain Juppé lançant un programme de baisse d'impôts avantageant largement les hauts revenus', la méthode change mais l'objectif poursuivi est le même. En attendant, l'effet positif de ces choix coûteux sur la courbe du chômage se fait attendre. Le rapport du Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des coûts (CSERC) rendu en juin 1996 à Alain Juppé concluait que dix milliards de francs d'exonération n'aboutiraient à la création que de 10 à 50 000 emplois'... Attendre des entreprises qu'elles embauchent lorsqu'on leur donne de l'argent, à l'heure où elles licencient même lorsqu'elles font des bénéfices, relève de l'illusion, ou, selon le mot (naïvement honnête ou hautainement cynique ?) de Jean Gandois, d'une « mauvaise compréhension de la réalité économique »6. De discours officiels en allocutions publiques, le chef de l'Etat lui-même
1 « L'enjeu libéral »,LeMonde, 23 avril 1997. 2 Valeurs actuelles, I 4 juin 1997. 3 « Manifeste à la veille d'un choix décisif», Valeurs actuelles, 3 I mai 1997. . Le revenu disponible d'un couple avec deux enfants augmente de 2 % sous l'effet de la réforme Juppé s'il est de 20000 F mensuels. Il s'améliore de 20 % s'il est d'un million de trancs... S Thomas Coutrat, « La réduction du temps de travail, mesure teclmocratique ou innovation conflictuelle? », Appel des économistes pour sortir de la Pensée unique, Pour un nouveau plein emploI. Paris, Syros, 1997, p. 43. 6 Tribune desfossés, 30 mai 1994. 35

s'obstine pourtant à marteler que la solution au chômage passe par la baisse des charges des entreprises. Tant de prodigalités ne peuvent rester sans effet sur les finances publiques. Certes, sur cette question, la doctrine libérale a prévu une parade théorique: l'augmentation des prélèvements privant l'économie de l'argent nécessaire à son développement, elle compromettrait l' activi té, et donc les recettes fiscales, qui en dépendent. «Trop d'impôt tue l'impôt» : les entreprises, étranglées par une ponction fiscale trop importante, tourneraient au ralenti par manque de moyens, feraient peu de profit et paieraient donc moins d'impôts. Au contraire, une baisse des impôts devrait donner de l'air à l'économie, qui, se portant mieux, produirait plus de recettes fiscales. Théorie séduisante, mais qui oublie des données importantes. Tout d'abord, que l'argent prélevé par la collectivité sous forme de taxes et d'impôts, loin d'être immobilisé (contrairement aux placements financiers) est réinjecté dans l'économie par l'intermédiaire de subventions, d'allocations et de salaire des fonctionnaires. Il n'est donc pas totalement improductif. Ensnite, il est notoire que les baisses d'impôts se soldent de plus en plus par un accroissement, non de l'investissement ou de la consommation, mais de l'épargne. c'est à dire de la bulle financière. L'expérience, enfin, dément cette idée: aux Etats-Unis, où les principes libéraux sont appliqués plus franchement que chez nous et où l'évaluation de leur efficience est donc plus aisée, la baisse des impôts a provoqué une baisse des recettes de l'Etatl. En France, la générosité du gouvernement Balladur a fait passer la dette publique, du début de 1993 à la fin de 1994, de 2000 à 2900 milliards de francs, alors même que la croissance (qui conditionne les recettes de l'Etat) a été beaucoup plus forte que prévu (2,5 % en 1994). Il est donc revenu à Alain Juppé de mettre en place l'autre volet de la politique économique libérale: la rigueur. Tout en restant généreux vis-à-vis des hauts revenus, on augmente les impôts indirects (notamment la TV A, qui pèse proportionnellement plus sur les pauvres que sur les riches) et on limite drastiquement les dépenses publiques. Plus encore que l'éducation et la santé, c'est la recherche qui subit les nouveaux choix: le CNRS a dû faire face début 1996 à de très dures restrictions budgétaires. En même temps, le nombre de postes de fonctionnaires mis au concours ne cesse de baisser, alors qu'écoles, hôpitaux ou administrations,

I

Cf Hoang Ngoc Lièm, « Le modèle anglo-saxon paradoxal », dans La facture
1998, pp. 51-89.

sociale, Paris,

Arléa.

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confrontées aux réalités sociales qu'ils ont à gérer, ont de plus en plus de mal à remplir leur rôle, par manque de personnel. La France n'est pas la seule à pratiquer cette politique: en Allemagne, le plan d'austérité d'avril 1996 a économisé 50 milliards de marks sur les prestations sociales, tandis que le gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi, en Italie, a réduit les dépenses d'éducation et de sanW. Le Premier ministre espagnol insiste pour sa part sur la nécessité d'une« politique d'ajustement budgétaire », de « libéralisation et de déréglementation »2. Faut-il placer sur le même plan les pays plus pauvres, contraints par la communauté internationale à «l'ajustement structurei» ? A Moscou, il y a longtemps qu'on ne se soucie plus des dépenses d'éducation ou de santé. C'est la police elle-même que l'Etat ne parvient plus à entretenir. Celle-ci en arrive à se transformer en entreprise privée en vendant ses services aux particuliers... Est-ce bien là la représentation idéale d'une société « libérale» ? La déréglementation et les faveurs de toutes sortes accordées aux entreprises mettent en difficulté l'Etat et la société. N'étant plus contraints de supporter les charges que représentent les cotisations et les impôts destinés à alimenter l'aide sociale du pays où ils sont installés, les acteurs économiques sont déresponsabilisés. Ils ont «externalisé» leurs coûts et n'ont plus que faire de leur environnement économique et social: une entreprise qui ne paie pas d'impôts se moque bien que le chômage augmente, puisqu'elle n'en supporte plus le coût. Au pire, elle peut toujours délocaliser ses activités, et aller ponctionner les ressources d'un autre Etat, prêt à Ini faire des cadeaux plus généreux encore. Bilan abusivement négatif des politiqnes libérales? Leurs défenseurs font valoir qu'elle lèvent les « barrières» empêchant la création d'emplois (dont les entreprises n'ont plus besoin...) et qu'elles abaissent le coût du travail.

Plein emploi ou pleine exploitation?
Reste à créer ces emplois, qui se font décidément attendre. Là encore, la Pensée unique a une réponse. Bien qu'en trois ans (1993-1996), le coût du travail non qualifié ait été réduit de 13 % en France3, il resterait trop élevé et accompagné de contraintes réglementaires trop rigides qui décourageraient les investisseurs. L'OCDE explique en effet que
1 Le monde entier a d'ailleurs blâmé les communistes « ilTesponsables », osant, seuls contre tous, s'opposer au budget d'extrême rigueur préparé pour 1998 par le Premier ministre. 2 Christian de Brie, « Les Européens dans la nasse de l'austérité », Le Monde diplomatique, juillet 1996. 3 Le Monde, 31 mars 1996.

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« beaucoup des nouveaux emplois sont à faible productivité (..) ils ne sont viables qu'assortis d'un salaire très bas»'. C'est ainsi qu'à Londres, le travail abonde pour les femmes de ménage: elles sont payées moins de dix francs de l'heure. Fixés librement et révisés au gré de l'activité de l'entreprise, les salaires devraient devenir une variable d'ajustement alors que c'est essentiellement l'emploi qui joue aujourd'hui ce rôle. De même, il faudrait simplifier les procédures d'embauche et de licenciement, et c'est encore l'OCDE qui déplore que « les employeurs français ne puissent pas licencier pour faire plus de bénéfices »2 : aux Etats-Unis, la facilité avec laquelle on licencie permet aux entreprises d'embaucher sans crainte dès que l'activité connaît une petite amélioration: l'employeur sait qu'il pourra se séparer de ses nouveaux employés dès les premières difficultés. Conformément à la logique libérale, il est donc nécessaire de libérer les initiatives en abaissant au maximum les contraintes légales et réglementaires: Alain Madelin parle de «substituer, autant qu'on le peut, le contrat à la réglementation publique »3. C'est par des négociations libres que devraient être fixés salaire et conditions de travail. Il va de soi que dans une société où le chômage touche Il à 12 % de la population active, la liberté de ces négociations ne profiterait qu'à l'employeur, ]e travailleur n'ayant le choix qu'entre l'emploi proposé, fût-il aliénant et mal payé, et la rue. C'est donc tout naturellement que les salaires ont baissé: en France, un quart des personnes n'ayant pas changé d'employeur et travaillant à temps plein ont constaté une baisse de leur rémunération nominale entre 1990 et 1996. Pour la seule année 1996, les salaires ont baissé en moyenne de 1,3 %4 Cette année-là, les fonctionnaires, qui semblent avoir intégré le discours dominant et ne manifestent plus guère, ont accepté le gel de leur traitement, n'ayant droit qu'à 1 % d'augmentation en 1997, année qui a connu le nombre de jours de grèves le plus faible depuis cinquante ans I Aux Etats-Unis, où la logique libérale est poussée plus loin, ]a productivité des travailleurs a cru de 30 % en quinze ans, tandis que les salaires ont baissé de 13 %. La flexibilité s'applique aussi aux conditions de travail. Outre l'augmentation des cadences, la détérioration des relations de travail ou ]e durcissement de la surveillance hiérarchique constatés par les ouvriers5, il faut noter le développement impressionnant du petit nombre de
1

Cité par Serge Halimi, dans « Les chantiers de la démolition sociale », Le Monde dIplomati-

que, juillet 1994. 2 LeMonde, 15 février 1997. 3 « L'enjeu libéral », Le Monde, 23 avril 97. 4 INSEE, Comptes de la Nation, 1997. 5 Michel Cézard, Les ouvriers, INSEE Première, n° 455. 38

formes d'emploi précaire autorisées en France. 80 % des emplois créés sont aujourd'hui à durée déterminée, à temps partiel ou intérimaires, et les dispositifs de secours mis en place par l'administration pour permettre aux chômeurs d'avoir une activité temporaire sont en train de devenir des emplois comme les autres: 70000 bénéficiaires d'un CES travaillent dans l'Education nationale. A ce niveau, il s'agit tout bonnement d'une banalisation, ou mieux, d'une institutionnalisation du travail précaire. Le temps partiel, de la même façon, se développe à vive allure, occupant 16 % des salariés. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que les pays ayant fait le choix de la précarité tous azimuts aient vu leur taux de chômage baisser: au Royaume-Uni, où il n'y a ni salaire minimum, ni durée légale du travail, il se situe (au prix de nombreuses manipulations des chiffres, il est vrai1) aux alentours de 5 %. D'ailJeurs, la plupart de ces emplois atypiques se sont substitué et non pas ajoutés aux emplois stables2; outre-Manche, plus encore qu'ailleurs, le nombre d'emplois à plein temps a, au bout du compte, fortement diminué (de 1,1 milJion depuis 1990). Il serait naïf, par ailleurs, de voir dans le travail à temps partiel l'occasion pour tout un chacun de pratiquer plusieurs activités professionnelles, mettant plusieurs cordes à son arc en associant mitemps, quart-temps et autres travaux intérimaires pour réussir à travailJer trente-cinq ou quarante heures par semaine, réparties entre plusieurs employeurs. Deux mi-temps, compte tenu des coupures et des irrégularités d'horaires, de plus en plus fréquentes, sont rarement compatibles, et le détenteur d'un travail à temps partiel est le plus souvent condamné à travailler, et donc à gagner, moins que les autres. Cette course à la flexibilité ne laisse pas de poser des questions quant à l'avenir: l'OCDE rappelant que « les qualifications disponibles dans le Tiers-JvJonde seront payées au tarif Tiers-Monde, y compris dans les pays développés »3, il est légitime de se demander jusqu'oÙ ira la déréglementation des salaires et des conditions de travail. Le «TiersMonde », en effet, est extrêmement divers, et le rapport de l'OCDE sousentend évidemment que, plus que le « tarif Tiers-Monde », c'est le tarif le plus bas du monde qui est appelé à devenir la norme. Or, de surenchère en surenchère, les pays devenus concurrents se battent pour que leur main d'œuvre soit encore moins chère que ce coût minimal. Déjà mis en concurrence avec les machines, les travailleurs européens doivent aussi entrer en concurrence avec leurs homologues de Corée du Sud, qui,
1 Cf Serge Halimi, « Les sept péchés capitaux du modèle libéral », Le Monde diplomatique, mai 1997. 2 Alain Supiot, Critique du droit du travail, PUF, 1996. 3 Cité par Nicole Pénicaud, dans « Diplômés, encore un petit effort », Libération, 12 février 1996.

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eux-mêmes, perdent le peu d'avantages sociaux qui leur restaient (le développement de la flexibilité, finalement admis par les syndicats début 1998, est à l'origine des vastes grèves qui ont paralysé le pays en décembre 1996). En Chine, certains produits sont fabriqués par des prisonniers du Goulag local, le Laogaï ; ils ne touchent bien entendu aucun salaire... La pléthore de main d'œuvre disponible (y compris parmi les diplômés) pourrait permettre, à plus ou moins brève échéance, de dépasser les limites du système d'exploitation décrit par Marx dans le Capital: le patron n'est même plus obligé de fournir au travailleur les moyens d'entretenir sa force de travail, car il peut le remplacer, dès les premiers signes de faiblesse, par un autre qui acceptera les mêmes conditions esclavagistes. La dignité humaine se trouve à ce point diminuée que de plus en plus d'hommes sont contraints, pour seulement survivre, d'implorer les décideurs économiques de leur offrir un travail qui, pourtant, les aliénerait, les asservirait, les épuiserait, les userait'. Cette logique d'exploitation, de prédation, peut-elle se poursuivre indéfiniment? En France, où l'adaptation au système libéral n'en est encore qu'à ses débuts (mais où l'essentiel, c'est à dire l'acceptation par l'opinion de la nécessité de cette adaptation, est en passe d'être fait), des limites à cette fuite en avant existent. Le chômeur, indemnisé, pris en charge par la collectivité, n'accepte en effet un travail que tant que cela peut lui rapporter plus que les minima sociaux que lui verse l'administration pour lui permettre de survivre. L'existence du RMI, de ce point de vue, interdit à un patron d'espérer trouver une main d'œuvre pour occuper des postes payés moins de 2000 francs par mois: qui aurait la bêtise de travailler à ce prix alors qu'on peut toucher un revenu similaire en ne faisant rien? Les experts de l'OCDE l'ont compris, et rappellent que « si le travail ne rapporte rien, les gens n'auront pas envie de travailler »2. L'existence de minima sociaux décents empêche le développement des emplois très mal payés que les entreprises voudraient créer. L'étude de l'OCDE en tire donc les conséquences, et préconise de « diminuer la générosité des systèmes d'indemnisation du chômage et des prestations connexes ». Ainsi, au Royaume-Uni, pays cité en exemple tant par l'OCDE que par les ultralibéraux français, les chômeurs n'ont droit à des allocations (particulièrement basses) que pendant six mois. Quoi de

I Viviane Forrester, L 'horreur économique, Paris, Fayard, 1996. OCDE, Etude sur l'emploi, cité par Serge Ha1imi, dans « Economistes salaires », Le Monde diplomatique, juillet 1996.
2

en guerre contre les

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mieux pour «briser le cycle de la dépendance »', qui encourage les sans-emploi à «vivre de l'aide sociale »2 sans faire aucun effort pour trouver du travail? «Il faut oser bousculer les rigidités qui bloquent le marché du travail et fabriquent tant de chômeurs, notamment chez les jeunes. Trop de social tue le social », renchérit Le Figaro', qui semble percevoir les pauvres, déclarés seuls responsables de leurs difficultés, comme des paresseux se complaisant dans le confort de l'assistanat, permis par les prodigalités inconscientes d'une société irresponsable. Les mettre au pied du mur pour qu'ils acceptent n'importe quoi, c'est faire « du travail et de la responsabilité la loi suprême de la Nation »4. L'objectif de cette réduction drastique des prestations sociales (si, en

France, elles n'ont pas - encore - baissé, la part de la richesse nationale
qui leur est consacrée n'a pas évolué depuis le milieu des années 1980, alors que le nombre de leurs bénéficiaires a augmenté de 30 %5) ne se limite pas à cet « encouragement» donné aux chômeurs, qui ont déjà bien du mal à joindre les deux bouts. On sait en effet qu'il ne pourra être atteint: les études les plus optimistes prévoient qu'aux Etats-Unis, où cette politique est menée activement, un quart seulement des assistés actuels trouveront un emploi en perdant leurs allocations. L'avantage est en fait ailleurs: dans la baisse du coût de la pauvreté pour la collectivité. « L'Etat-providence est un fardeau trop lourd, même pour des pays aussi riches que la France, l'Allemagne ou la Suède », expliquent les décideurs du Fomm de l'économie mondiale, tenu chaque année à Davos6. Au delà des minima sociaux, c'est l'ensemble de la protection sociale qui est ici en cause. Ce ne serait pas à l'Etat de prendre en charge la solidarité sociale qui, aux dires des libéraux, doit relever de l'initiative privée. Les plus modérés, dans le même ordre d'idées, se contentent de dire que la société vit au-dessus de ses moyens, et que l'existence d'un système de retraites ou d'allocations chômage décentes n'est pas économiquement viable. L'idée s'impose naturellement avec la force de l'évidence en France, où la Sécurité sociale s'est enlisée durant des années dans un déficit chronique, tandis que l'évolution démographique menace l'équilibre du système de retraites.

I

Bill Clinton eJ\.')Jliqua.nt démantèlement de l'Etat-providence américain, cité par Loïc Wacle

quant, dans « Quand le président Clinton 'réfotme' la pauvreté », Le Monde diplomatique, septembre 1996. 2 idem 3 13 décembre 1996, éditorial approuvant une intervention télévisée de Jacques Chirac. 4 Bill Clinton, op. cil. 5 Le Monde, 31 août 1997. 6 Rapport sur la compétitivité globale, cité par Serge Halimi, dans « Economistes en guerre contre les salaires », Le Monde diplomatique, juillet 1996. 41

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