La geste de Roland

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296210592
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LA GESTE DE ROLAND

ROBERT LAFONT

LA GESTE DE ROLAND
TOME 2 ESPACES, TEXTES, POUVOIRS
Publié avec le concours du Centre National des Lettres

Editions L'Harmattan 57, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Photo de couverture: Chapiteau du Palais des rois de Navarre, Estella (Cliché: Institut Principe de Viana)

1991 ISBN 2-7384-0676-9

@ L'J/armatlan,

Carles Ii reis nostre emperere magnes

6 LA TUERIE DEL'ARCHAMP

Le texte éclaté
L'épopée orientale expulsée du texte rolandien et aBusivement désignée par lui a bien été écrite. Par un autre hasard de la transmission manuscrite nous en connaissons un exemplaire. Il était au XVIIIe siècle dans une bibliothèque aristocratique anglaise, celle de Sir Henry Hope Edwardes. Le bibliophile George Dunn l'acquit en 1901 et en fit imprimer 200 in-quarto qu'il distribua aux romanistes. Il est aujourd'hui conservé au British Museum. Charles, Olivier, Roland n'y jouent aucun rôle. Roncevaux n'y est pas nommé. C'est l'épopée de Guillaume (Willame dans le texte) au Courb-Nez. Le Bertlane de la Nota Emi/ianense y est Bertram, abondamment présent Un curieux effet de métatextualité assure la dichotomie thématique et la rend incompensable. Guibourc, épouse de Guillaume, voit celui-ci revenir à Barcelone portant un corps dans ses bras. Elle croit Vivien mort. Mais les barons qui l'entourent ont une autre hypothèse: il s'agit d'un jongleur-combattant, celui-là même qui savait la Chanson de Roland: « et de la geste Ii set dire les chançuns... I e de Charlemaigne e de Rolland sun nevou, I de Girard de Viane et de Oliver qui lu tan prouz » (1261-1269)a. Le thème rolandien devenant fable dans la fable se trouve
a « et il sait dire les O1ansons de geste..., de O1arlernagne de Girard de Vienne et d'Olivier qui fut si preux JO.

-

et de Roland son neveu,

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écarté, isolé de cette fable, lieu d'inscription référentielle. On chante de Roland dans le Guillaume: le héros ne peut y surgir comme personnage. Effet de plans narratifs... Mais la tradition a malmené le texte autant qu'elle protégeait celui d'ouest. On sait depuis Bédier qu'on peut se fier au manuscrit d'Oxford, une fois extrait l'épisode de Baligant. C'est un outil de récitant. Le manuscrit du Willame est matériellement plus beau. Sur un vélin de bonne qualité un scribe a soigneusement réglé ses lignes, les a distribuées en nombre égal par page, a formé très clairement et élégamment ses lettres. Un autre a signalé le début de chaque laisse par une lettrine alternativement bleue et verte. Le P initial du poème a été l'occasion d'une composition artistique. Mais ce travail de main, qui répond sans doute à une commande de luxe, recouvre un désordre textuel décourageant: les laisses sont fausses, les vers aussi, la composition difficile à percevoir et jamais étayée de rythmes numériques détectables. On a donc enregistré là non une œuvre formellement cohérente, mais une ou plusieurs épaves. On l'a fait au mépris de toute régularité. On a d'autres exemples au Moyen Age de pareilles immobilisations du travail textuel dans le fouillis et sous la défiguration : le Roman d'Arles que le bourgeois arlésien Bertran Boysset enregistrait autour de 1377 est fait d'un grossier rapiéçage et perd jusqu'au sentiment du vers: il se termine, comme nous l'avons dit, en apparence de prose. il est fort possible qu'un ou plusieurs scribes d'une incompétence poétique totale et d'une parfaite absence de scrupules textuels soient responsables du saccage du Willame. L'habitude anglo-normande d'écrire des vers comme de la prose a pu à une certaine étape le favoriser (1).On peut imaginer bien d'autres motifs à cette mise en pièces (2). Il reste qu'elle constitue en elle-même un problème. Les erreurs de la tradition manuscrite sont banales. Lorsqu'elles rongent un texte à ce point-là, lorsque surtout les défigurations de la phrase et du vers rejoignent l'incertitude d'ensemble de la construction, on est fondé à leur chercher une signification particulière, à proposer une fragilité exceptionnelle du texte. Notre respect méthodologique de l'objet textuel nous engage à saisir définitivement le Willame en « texte éclaté », comme nous posions le Ra/and dans sa cohérence. Le Ra/and s'est fragilisé de deux interpolations qui en infirmaient le dessin, et (fort peu) de quelques bévues scriptiques. Le Willame a traversé l'épaisseur temporelle du travail textuel sur une trajectoire de fragilité, qui touche à ses structures narratives et à sa nature prosodique à la fois. Sur le point d'arrêt de sa transmission et de gel de ce travail, nous sommes maintenant assez bien renseignés. Nous savons que ce texte avait été relié dans un « volume Edwardes » avec six autres. Quatre sont connus: « Gui de Warewic », une version du Pseudo-Turpin, une « Vie de

1. Cf. M.D. Legge,« La versification anglo-nonnande au XIIe siècle », in Mélanges René Crozet, Poitiers, 1966, 639~3. 2. Cf. les réflexions techniques sur la copie que fait J. Wathelet-Willem, « Une systématique des fautes », 66-78.

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Sainte Marguerite» et une « Vie de Sainte Katherine ». D. Mc Millan pense en avoir identifié un cinquième, le Treatise on the Commandments, en anglais du XVe siècle (1). L'ensemble a été redistribué au siècle dernier.

La comparaison est surtout utile avec le « Guy de Warewic » et le Pse udoTurpin: même écriture, même scriptorium. Les ressemblances formelles avec les Dialogues de Saint Grégoire, traduits en vers français par frère Augier et transcrits par l'auteur de Sainte-Frideswide d'Oxford autour de 1215, assurent localisation et datation (2).Le manuscrit du Willame est donc à situer à Oxford dans le premier quart du XIIIe siècle, probablement dans le scriptorium de l'abbaye d'Oseney où l'on copiait aussi le Roman de Gui de Warewic (3). La copie est liée au mécénat des comtes de Warewick eux-mêmes (4). Avec quelque éclat matérielles Bénédictins d'Anglo-Normandie ont ainsi sanctionné l'arrivée jusqu'à eux d'une écriture épique qui avait pris Guillaume de Toulouse pour occasion. Ce schéma d'une transmission passe comme pour le Roland par les chemins du pouvoir féodal normand. La Chanson d'est comme celle d'ouest monte des Pyrénées jusqu'à Oxford. Mais c'est une écriture déchirée, une Chanson en lambeaux. A la déchirure ne ressortit pas la dualité du texte. Elle est plutôt soudure et clarté. Que le Willame soit double, c'est ce qu'on reconnaît depuis sa première édition. Hermann Suchier avait placé après le vers 1980 : « ore out vencu sa bataille Willame »a, le passage à un second poème, qu'il a écarté de la Chanson elle-même et refusé de publier (5). Depuis, l'unité de l'œuvre a bien été plusieurs fois défendue: mais ce n'est jamais qu'une« unité composée» (6). TIy a un récit des batailles successives de l'Archamp commandées depuis Barcelone et il y a un récit des affaires de la cour de Guillaume à Orange et de la cour impériale de Laon, qui ouvre d'autres récits de bataille, où le personnage principal devient « Rainoaurt au Tinel ». Le fait essentiel pour nous est là : brutalement, sans aucune explication, le lieu où est installé le pouvoir franc s'est déplacé: de Barcelone à Orange. La « Marche d'Espagne» et la Septimanie entière séparent les deux palais où le comte de Toulouse se retire et où Guibourc règne en

a « Maintenant Guillawne a gagné sa bataille ». ---------------1. D. Me Millan, t. l,XIV-XV. 2. J. Wathelet-Willem, 46-50. 3. Cf. A. Ewert, Gui de Warewic, Roman duXlle siècle, 2 vol. Paris, 1933, l, V sq. 4. D'après A. de Mandach, 260,leur bibliothèque en 1306 comportait un « volume deI Romaunce de Willame d'Orenge el de Tebaud de Arabie »; cf. J. Wathe1et-Willem, 5052. 5. La Chanson de Guillelme, franzosisches Volksepos des XI Jahrhunderls, Icrilisch ausgegeben, Halle, BibI. Norman, 1911. 6. Pour Carl Appel, « Zur Cbançun de Willelme », Zeitschrift fiir romanische Philologie, XLll (1922),426-427, deux poèmes ont été réunis tardivement en un tout lié; pour Hugh Allison Smith, « The Composition of the Cbançun de Willame », Romance Philology, IV (1913) 84-111, 149-165, un poème a subi la greffe de deux additions; selon Jean Rychner, « La Cbançun de Willame, le problème de l'unité du ms. British Museum, Add. 38-663,., Mage, LVIII (1952), 363-377, «pour le copiste, il ne s'agissait que d'une seule chanson ,., mais il considère la seconde partie comme une « continuation ,..

-

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son absence. Le déplaccment apparaît comme par inadvertance au vers 2055 : Guillaume met le corps de Vivien sur l'cncolure de son chcval,
« qui l'en voleit a Orenge porter
»a.

Si l'on prend, comme nous l'avons fait, la liaison de l'épopée aux lieux de son sujet, de son enracinement mythiquc et de son attache culturelle comme sa définition première et comme le mécanisme de son élaboration, l'inadvertance devient signe textuel catégorique. Un rhapsode, à une date qui coïncide ou non avec la transcription d'Oseney, a recousu deux épopées (1) où intervenait également le héros de la Reconquête orientale, mais qui sont nées de deux interprétations poétiques de l'espace où chrétiens et maures s'affrontèrent. A un poème où la ville reconquise de Barcelone commande un territoire rendu au christianisme et envahi par mer, succède un poème où le poste de commandement est à Orange (2), où le glacis qu'occupent les combats est dans la basse vallée du Rhône, où si les païens débarquent et se rembarquent, ça ne peut être que quelque part vers Camargue et Crau. Le rapport du premier à l'histoire interprète un grand fait connu, la prise par les Francs de la principale viIIe de la Tarraconaise; le second invente très probablement l'importance de la cité rhodanienne, qu'aucun document parvenu jusqu'à nous ne rattache au héros au Courb-Nez. Mais le découpage retenu par Suchier est bien trop abrupt. Il est vrai que le vers 1980 marque formeIlement un achèvement. Cette brisure pourtant laisse GuiIlaume et Gui dans l'Archamp; on ne sait plus ce qu'est devenu Vivien, blessé à mort et transporté par les Sarrasins en un lieu détourné (v. 926-928). La première Chanson ne peut être dite achevée que si Vivien est découvert et meurt en sainteté. Ce bel épisode occupe les vers 1981-2635. Sur quoi, Guillaume est attaqué par quinze rois païens, Gui est capturé, le comte chrétien et le païen Alderufe se combattent dans l'estime. Ce n'est qu'aux vers 2212 et 2213 que « dreit a Orenge les paiens de la terre I vont chasçant le bon marchis Willame »b. Nous pensons que la soudure ne s'est pas faite sans un arrangement textuel: l'épisode d'Alderufe sert à cela. Même avec quelque rudesse dans la transition, il fallait bien passer d'un poème à l'autre. La première épopée déborde donc la clôture des victoires de Guillaume pour la nécessaire conclusion d'une mort de Vivien. La seconde détache en quelque
a -« Car il voulait l'emporter à Orange ». b - «tout droit à Orange les Païens chassent de la terre le bon marquis Guillaume ». Nous ne sommes pas d'accord avec la traduction « les païens du pays» de J. WalheletWillem. Les Musulmans ne sont pas « du pays », puisqu'ils l'ont envahi. Par contre ils dépossèdent bien Guillaume d'un domaine (sens féodal de terre) en le mettant en fuite.
---------------

1. Nous les appelerons désormais Gl et G2, suivant l'usage éditorial (en particulier de J. Walhelet-Willem). 2. Cela devait embarrasser les utilisateurs tardifs du mylhe. J. WalheIet-Willem, « Vivien et le héros « al corb nas » dans la Chanson th Guillaume », in Symposium in honorent Prof M. th RÙ/lUr, Barcelone, 1986, cite p. 476, n. 28, la ChevalerÜ! VivÜ!n :
«A Bargelllllll. Oil Ii CIIOIIS est remais I Oil a Orange ne sai dira louqllèl JO.

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sorte le combat avec Alderufe (1) soit des batailles antérieures, soit des batailles sous Orange pour permettre le glissement géographique. Dans la transition Gui est narrativement effacé. Un signe textuel nous paraît ponctuer cette opération. Au vers 1963 Gui coupe la tête de Deramed qui gît au sol une jambe tranchée. Guillaume lui reproche Cet acte vil. Au vers 2208 sans raison visible le même Guillaume coupe la tête d'Alderufe, lui aussi amputé d'une jambe. Les deux fois la possession du cheval du Sarrasin est l'enjeu de l'acte de cruauté. Cette itération narrative, à qui l'on est embarrassé de trouver une raison logique ou psychologique, paraît bien être de la responsabilité du rhapsode (2). La première Chanson a la double conclusion du martyre de Vivien et du châtiment sauvage du Païen. Ce châtiment, répété sur un autre ennemi de Dieu, se déplace vers le vrai début de la seconde. Mais le châtiment d'Alderufe est précédé de celui identique du cheval Balzan. Il y a trois, et non deux têtes coupées: la transition file une hantise de cruauté. Sur le décollement de Balzan survient le refrain « lunsdi al vespre », qui était déjà au vers 2091 pour introduire le tableau du massacre: « morz

sun[Franceise pris a malespertes »a. Le premierpoème avait trouvé son ton de conclusion sur « loreslu mecresdi » (v. 1979). La transition est
aussi un déplacement de date, inexplicable dans une chronologie rationnelle des événements et qui met en cause la fonction dans les deux textes du « mythe de semaine» (3). En définitive si la soudure est bien visible, c'est comme un plein très saillant, une cicatrice narratÎve. Mais ce bourrelet d'épisode est intérieurement fait de lambeaux raccordés, de la triplication d'un événement majeur, d'une discontinuité temporelle. L'éclatement du texte s'y reconduit et s'y cache. Le rhapsode œuvre dans le discontinu alors que le poète inventeur, - nous l'avons vu avec le Roland -, appuie sur des rappels, des relances, des échos de sommets narratifs la continuité du souffle épique.

Les lambeaux de l'écriture
Tous les éditeurs du Willame se sont placés devant le problème des vers faux: 47,6% de l'ensemble contre 6,4% pour l'Alexis, 8% pour le Roland d'Oxford, Il,8% pour Gormont et Isembard, 35, 9% pour le Voyage de Charlemagne.

a -« Les Français
n nn__

sont morts ou prisonniers: a déjà été employé

leurs pertes sont fatales ». que Gui a tué au

1. Le nom d'Alderufe

pour désigner un Sarrasin

« champ dei Saraguce

». J. Wathelet-Willem rationalise p. 795, en corrigeant en « champ

de M\IDt Girunde JO.La correction dénote \IDe interprétation erronée du texte et de son fonclÎonnemenL « Alderufe » peut très bien t>rovenir d'un autre texte, lié à la prise de Saragosse. Etymologiquement ce nom renvoie a l'arabe al-darif, « le courtois ». 2. J. Wathelet-Willem a vu le problème, 395 et 642-644. 3. Cf. infra: La semaine égarée et chap. 8, Le secret de la semaine épique.

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n n'y a pas de doute pour eux que le mètre de base, celui que la tradition manuscrite a détérioré, est le décasyllabe à coupe 4/6. n constitue 52,4% de l'ensemble. Si l'on admet la variabilité de la coupe, il faut reconnaître la correction de 103 vers supplémentaires: 77 coupés en 515, 20 en 3n, 2 en 6/4, 1 en 7/3, 1 en 218.Ces chiffres sont ceux de J. WatheletWillem (1). De plus sur la base 4/6 1408 des 1694 vers faux présentent un hémistiche convenable: 847 fois c'est le premier. Une interprétation simple naît de là : le vers épique, semblable à celui du Roland, a servi pour la totalité des deux textes réunis. Il a été malmené par développement ou troncation de la chaîne syntagmatique, et plutôt dans les seconds hémistiches. Les responsables de la corruption sont des scribes qui ont perdu le sens de la mesure et que des formes phrastiques, plus « normales» pour eux que celles du texte modèle, sollicitaient continuellement Peut-être la raison en est-elle à chercher dans une rencontre de l'écriture prosée, déjà signalée comme habitude anglonormande, et d'une évolution de la langue. J. Wathelet-Willem remarque: « L'ancienne langue pratiquait volontiers l'asyndète, se contentant de propositions juxtaposées; l'introduction de conjonctions (de coordination et de subordination) correspond à une modernisation de la langue. Il en va de même de l'introduction de prépositions, là où un régime direct suffisait au poète » (2).Les phrases s'allongent de ces nouveaux usages. Une autre raison est la glose syntaxique: « la majorité des vers faux sont trop longs; c'est qu'il s'est trouvé à un moment de la tradition manuscrite quelqu'un qui a glosé le texte: tantôt un, tantôt plusieurs mots sont ajoutés pour substituer une tournure analytique à une tournure synthétique quelque peu elliptique ». Ces remarques justes autorisent les éditeurs normalisateurs, H. Suchier ou J. Wathelet-Willem elle-même, à récrire le texte. On peut se demander s'ils n'escamotent pas ainsi une question qui est pourtout inéluctablement posée : celle de la polymétrie. Non pas à la façon de Menéndez Pidal; la cause paraît maintenant entendue, la liberté du mètre est le fait surtout de l'épopée espagnole. Mais selon la considération d'une concurrence établie dès les premières années du XIIe siècle entre les trois vers de la narration, l'octosyllabe de Sainte Foy et de Gormant et Isembard,le décasyllabe d'Alexis, de Boeeis, du Roland, le dodécasyllabe de l'Alexandre franco-provençal, qui va servir aux Chansons d'Antioche. 71 des vers dits faux sont des octosyllabes, 191 des dodécasyllabes. Certes beaucoup de ces derniers présentent une coupe impossible du type: « dune laissent les vifs si vont les marz visiter» (528)3. Mais il en est de parfaits:
u

a - « uu laissent donc les vivants et vont visiter les morts ». TIs

I. p. 71. Pour notre part. nous établissons des degrés d'admissibilité. Sont admissibles dans l'ordre les coupes 614 et 515. Le sont moins les coupes 317 et 713. La coupe en 218 est par trop aberra~te. 2. J. Wathelet-Willern, 74.

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« Ne Vivien sun neveu ne nul altre prodmne » (42)8 coupé en 616 (1) ou « Franche meisme pur la vertu nostre seigner »(483) coupé en 4/4/4. Le

développementsyllabiquedoit-il être toujourscorrigé?Le vers 589 : «jo
les veinterai ben solunc la merci Deu »b est-il à reduire en : jo's wdntrai bien. solunc la merci Deu, même si veintrai paraît plus archaïque que veinterai ? La genèse des trois mètres parait bien être: 4 + 4 ~ 4 + 6 ~ 6 + 6 (éventuellement 4 + 4 + 4). Soit un effet d'élargissement entre un premier et un troisième équilibres. N'est-il pas admissible que cette genèse pèse sur le travail scriptique dans l'épaisseur de la tradition? Elle demeure un fait vivant. Si la plupart du temps le débordement de la mesure 4/6 est une cacométrie, il peut bien exister sous la débâcle du rythme une tentation à compter 616. Inversement une tentation à compter 4/4. Quoi qu'il en soit de cette désarticulation interne du rythme décasyllabique - cacométrie ou allométrie, ou les deux mêlées -, il faut bien noter qu'elle est une aventure purement scriptique. Elle n'est possible que si la voix s'est éteinte: si la mélodie ne guide plus le texte. Or rien ne nous autorise à penser que le Willame ne fût pas d'abord chanté. Il ferait exception dans l'épopée médiévale primitive. Mais il ne peut plus l'être sur le texte qui nous est parvenu. Les 8 % de vers faux du Roland posent un oubli fugitif de mélodie dans le temps de copie; les presque 50% du Willame signifient qu'à un certain moment les scribes n'ont plus pensé du tout au chant. La même révélation est faite par l'incohérence des laisses. Le manuscrit signale en principe le début de chacune d'elles par une lettrine. Mais sur 267, 137 seulement répondent au critère de l'assonance, on les dira « pures ». 130, presque la moitié, servent de réceptacle à des assonances diverses, jusqu'au fouillis le plus complet: elles sont « impures ». Ce sont de simples artifices graphiques. Encore faut-il remarquer que certaines laisses pures le sont à très peu de frais: 99 ont moins de 20 vers. Et que faire de cette étrangeté: 16 laisses impures de 2 vers (qui n'ont par conséquent aucune assonance), 9 de 3 vers? A-t-on le droit de parler de laisses? Ne vaut-il pas mieux admettre ou que le poète par moments ne reconnaît pas le principe de développement qu'est la laisse, ou que les scribes l'oublient à leur tour? La première hypothèse est hautement improbable. La seconde nous met dans un embarras qu'ont connu tous les critiques et que nouS rendrons insoluble par une question très simple: si les scribes ont perdu en cours de copie le principe de la laisse, par quel miracle le récit a-t-il survécu à la mise en pièces de sa forme? Car on peut souligner les inadvertances de ce récit, on ne le voit pas pour autant se pulvériser.

a - « Ni son neveu Vivien ni aucun autre homme noble ». b - « Je les vaincrai avec l'aide surnaturelle de Dieu ». ---------------1. A condition d'admettre la synérèse Vivien.

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Mais peut-être ce paradoxe lui-même jette-t-il quelque lumière sur l'énigme? Considérons l'un des passages les plus « déchirés» du texte. C'est une adresse itérative de Vivien à Girard. Elle est prise entre une laisse impure, mais qui s'achève par huit vers en -un(s) (donc non seulement assonancés, mais rimés), et la suite de la laisse LI, une série de 15 vers à assonance -0-: L Amis Girard es lu sein dei cors?
Oi1, disl-il, e dedenz e defors. - Di dune. Girard. coment te contenentles -

aates - Par fei,leisire. bones sUnl efait granz batailles, cum a home qui' n ad

armes?

LI

e si bosoinz est, qui referat altres. Di dune, Girard, sentes tu alques ta verlu. E cil respunt que unques plus fort ne fu. - Di dune, Girard, cum se content tun cheval. - Tosl se laissed, e bien se tient e dreit. - Amis Girard, sijo te osasse quere que par la lune me alasses a Willame. Va si me di a Willame mun unele... a (623-635)

Le passage, correctement annoncé far le dernier vers d'une laisse sun romanz l'en ad mis a raisun ») ,est fait de demandes-réponses parfaitement moulées dans une forme de distiques. Une belle progression stylistique les ordonne. La cohérence textuelle est plus que respectée; elle est particulièrement forte. L'itération rhétorique la soutient Ce n'est donc pas le texte qui est déchiré, ni même la forme métrique (aux erreurs de mesure près), mais précisément la composition par laisses. Quelqu'un a inauguré normalement la laisse numérotée L dans le manuscrit là où elle devait commencer: sur le début d'un mouvement rhétorique de binarité question-réponse. Le scribe a coupé fautivement ce mouvement pour en mtlacher une partie à la laisse LI, en assonance régulière. Cette laisse forme d'ailleurs un passage isolable: le récit d'un combat de Vivien sous Saragosse, où il tua Alderufe. On lit donc le produit d'un rafistolage par distiques, placé au service d'une cohérence du sens. Des distiques deux sont rimés (cors / fors, vertu / fu), deux regroupés forment un quatrain assonance (armes / aates / batailles / aLtres), deux enfin sont sans rime ni assonancé (chevaL/ dreit, quere / Willame). 11est évident, - et d'autres lieux du poème apporteraient la même preuve -, que le récit a été fait avec des éléments rapportés, un matériau déjà prêt, un outillage formel en réserve d'usage. La méfiance naît: cette écriture en lambeaux ne serait-elle pas une écriture
(<< en

a - « Ami Girard, es-tu sain de corps? - Oui, dit-il, et dedans et dehors. - Dis donc Girard, comment sont tes armes? - Par ma foi, sire, elles sont bonnes et bien en main, comme celles d'un homme qui a livré de grandes batailles, et qui en refera d'autres, si besoin est. - Dis donc, Girard, te sens-tu quelque peu de courage? - Et celui-ci répond
qu'il ne fut jamais plus ferme. - Dis donc, Girard, comment est ton cheval?

vite, il se tient bien et va droit. - Ami Girard, si je t'osais prier d'aller au clair de lune, pour moi, trouver Guillaume... Va, et demande à Guillaume, mon oncle... ». b - « En son langage ill' a interpellé ».

- Il

s'élance

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de lambeaux? Le texte ne serait-il pas une reconstruction du disparate ? N'a-t-il pas été remonté, au moins dans ses moments formellement les plus énigmatiques, à partir de démontages textuels antérieurs? Un pointage des unités formulaires prend alors le sens inverse d'un pointage qu'on a souvent fait sur le Roland. Là nous sommes assurés que les matériaux du chantier épique ont été repris par un poète qui a conçu sous le signe référentiel de la geste turoldienne une œuvre puissamment unitaire. Le formulaire lui a servi dans le cadre d'une conception forte. Avec le Willame notre regard tombe sur le chantier lui-même. Nous ne prétendons pas que le texte ne révèle pas une œuvre, ou plutôt deux, et chacune cohérente: nous allons tenter d'en dessiner les contours. Mais nous pensons que ces œuvres ont été verbalement, poétiquement, rythmiquement détruites pour être reconstruites; une ou plusieurs fois, nous ne pouvons le savoir. Ce qui a été arrêté à Oxford pour le Roland est une œuvre, un produit fmi, exact mathématiquement dans sa structure; pour le Willame, c'est une production désorganisée et médiocrement réorganisée, un produit qui laisse lire les strates d'une production et ses contradictions. Pourquoi cela? Ce poème est énigmatique, plus par le motif que par l'état d'inachèvement où il se trouve, qui le fait prendre pour une ruine. n est comme un bâti où la réfection a empêché le maçon de jointoyer les moellons. Ces moellons, il nous paraît bien qu'ils sont partout visibles. Ce sont des « paquets» de deux ou quatre vers assonancés et souvent rimés. Ainsi quand Girard se défait de ses armes, nous lisons un quatrain assonancé pour chacune d'elles: le mansucrit alors choisit les lettrines: ce sont les laisses LX, LXI et LXII. J. Wathelet-Willem était près d'énoncer le procédé lorsqu'elle remarquait que les dix laisses de deux vers répondaient à un choix de contenu: sentence, résumé pathétique d'une action (1). Ce sont là des unités repérables dans le Roland, mais elles y sont noyées au ciment de la laisse. Ici la laisse coïncide mal avec eux.

La cérémonie enfouie tive. Le lieu du poème où nous avons le plus de chances de la découvrir est l'incipit. Le voici:
Plaist vus oir de granz batailles e de ton esturs de Deramed uns reis Sarazinurs, cum il prist guere vers Lowis notre empereur. Mais dan Willame la prist vers lui torçur, tanl quOill' ocist ell' Archamp par granl onuT.

n y a pourtant eu une composition par laisses qu'on peut juger primi-

1. id., 107.

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Mais sovent se combati a la gent paienur, si perdi de ses homes les meillurs, e sun nevou dan Vivien le preuz, pur qui il out tut tens al quor grant dolur. Lunesdi al vespre Oimas comence la chançun d'Willame a.

Il nous semble que tout est là fonnellement d'un poème enfoui sous ses lambeaux recomposés:

1. Un vers qui se confinne être majoritairementle décasyllabecoupé
en 4/6. Les vers 1 et 9 sont faux. On peut supposer pour 1, comme J. Wathelet-Willem, un octosyllabe: *plaist vus oir de granz e forz esturs. Remarquons que le dodécasyllabe n'est pas loin: *plaist vus oir de grant bataille e fort estor. Suivant notre proposition, son modèle a pu faire pression pour élargir (un peu trop) le décasyllabe. 2. Une assonance définissant la laisse. Mais sur ce point un fait curieux: seul le vers 9 empêche qu'il y ait rime. Car Sarazinurs est une faute de déclinaison (cf. paienur < paganoru) et rneillurs pourrait être ramené à un singulier, meillur, qui désignerait Vivien. Une probabilité donc: le vers 8 est une interpolation, et la laisse est rimée. 3. Un comptage sémantico-métrique, qui nous renvoie à la genèse du style épique. L'unité est le distique, qui moule la phrase. De ce point de vue encore le vers 8 est suspect: il brise le dernier distique. La « strophe» est donc paire, du moins dans ce modèle liminaire. 4. Un refrain qui reviendra. Il est fait de l'énonciation d'un jour de la semaine, qui constitue un hémistiche initial, et d'un vers où s'énonce le contenu du poème: sur ce vers la rime se défait. Si nous voulons appliquer les leçons tirées des textes de Sainte Foy et de Roland, nous pouvons supposer une mélodie de distique quatre fois exécutée, enchaînant ce que certains musicologues reconnaissent comme « timbre d'attaque» et« timbre de développement». Un timbre conclusif pourrait être sur le refrain.

Ce refrain structurellementn'est pas seulementfait du « vers court»
«Lunesdi al vespre », mais aussi d'un décasyllabe qu'il entraîne. Le fait se vérifie 34 fois sur 36 où il apparaît. Les deux exceptions concernent l'une l'inclusion d'un distique-sentence (<< de tel Seignur deit l'urn tenir terre / e si bosoinz est morir en la presse », 1. CX)b, l'autre l'ajout du décollement brutal d'Alderufe, qui pour nous tennine la liaison entre les

a -« Vous plaît-il d'ouïr (conter) de grandes batailles et forts combats, de Deramed, un roi des Sarrasms, comment il fit la guerre à Louis notre Empereur. Mais Sire Guillaume la lui fit plus violente, jusqu'à le tuer dans l'Archamp pour sa gloire. Souvent il combauit contre les païens et y perdit les meilleurs de ses hommes, dont son neveu le preux sire Vivien, pour qui il éprouva toUjours grande douleur. Lundi soir, à partir d'ici commence la

Chanson de Guillaume

b « D'un tel Seigneur combat JO.

-

JO.

doit-on tenir la terre, et (pour lui), si besoin est, mourir au

16

deux Chansons (<< a ces paroles est turné Willarne ! vint al paien. lors Ii trenchat la teste »1. CXL)a. On peut les prendre pour des pesées textuelles fortes, exceptionnelles précisément, à négliger dans l'appréciation de la fonction du refrain. Matériellement le manuscrit inscrit l'ensemble, vers court + vers d'attaque, 23 fois en fin de laisse (ou de série assonancée non numérotée comme laisse) et 13 fois en tête. Sur ces 13 fois, 5 donnent l'assonance d'une nouvelle série (1. XIX, XCIX, CLX, CLXXXIV, CLXXXVI). A un certain endroit, ce n'est pas l'assonance, mais un élément de contenu (un mot) qui est ainsi annoncé (<< Barzelune la le dirrad al cumte WillA arne.! Li quons Willarne ert a Barzelune », LXXIII et LXXIV)b. On voit là dessiné un phénomène de relance qui prendra la double forme de la cobia capcaudada et de la cobia capfinida (1). La répartition des refrains paraît très significative de la dualité de l'œuvre: 29 sont dans la première chanson arrêtée au v. 1980,3 dans la liaison. Il n'en reste que 4 pour le second poème, où ils ne sont plus qu'une référence textuelle manifestement privée de fonction rythmique. Le déséquilibre suggère une mutation: dans le Gll'ensemble vers court et décasyllabe subséquent a une valeur fonctionnelle, perdue dans le G2. Nous pensons naturellement à l'AOI du Roland. Nous ne sommes pas seul à nous référer à la danse. Paul Vernier avait proposé pour la laisse épique un système mélodique de rotrouenge, c'est-à-dire de carole. Le vers court de Guillaume serait un appel du chante-avant auquel les choristes au sens « grec» (danseurs autant que chanteurs) répondraient. J. Wathelet-Willem remarque (2) que « dans bon nombre de caroles, les refrains, c'est-à-dire un vers de solo repris en chœur, est précédé d'un vers court (Ie vers signal) destiné à attirer l'attention des participants qui vont avoir à reprendre en chœur. Le vers-signal remplit d'autant mieux son office qu'il surprend davantage, qu'il est plus étranger au contexte. Il y a lieu de penser qu'à l'origine le rôle de lunesdi al vespre était analogue: les passages importants se trouvaient soulignés par une reprise annoncée par le vers-signallunesdi al vespre, accompagné sans doute d'une ritournelle sur la vielle ». Notre méthode, cependant, nous conduit à tout autre chose qu'à un « soulignement» et à une « ritournelle »: à un comptage formel des mesures. », faite de syllabes et non d'une référence à vocalise. Ces syllabes sont quatre. Elles ne font pas un vers. Elles peuvent cependant faire un hémistiche: le premier du décasyllabe épique. Si l'on veut en faire un
a

Mais à ce comptage s'oppose d'abord la formule

«

lun(e}sdi al vespre

- « Sur
».

ces paroles Guillaume

est revenu, il s'est approché

du païen et lui a tranché

la tête ».

b

- « A Barcelone,

il le dira au comte Guillaume. J Le comte Guillaume était à

Barcelone
---------------

1. Cf. chap.9,La 2.212-215.

Greffe.

17

outil de rattrapage des mesures, il faut monter à dix syllabes: ajouter une vocalise valant pour six. A partir de là comment compter le décasyllabe qui fait refrain avec lui? Une solution serait, à partir de la première laisse du manuscrit, de
poser:

suggestion que pour le Roland); 2 - le chant de la laisse « tressant », comme dans le Roland, la mélodie de distique avec le texte de distique, selon ce décalage; 3 - une laisse paire de 8 vers (si nous invalidons le vers 8) qui laisse la mélodie inachevée; 4 - un complément mélodique ainsi fait: lundi al vespr(e) a.a.a.a.a.a; 5 - le décasyllabe du refrain

1 - une vocalise valant pour dix syllabes avant le premier vers (même

comme début de mélodie, et donc fauteur du « tressage » suivant
Au-delà de ces propositions valant pour une laisse et un enchaînement,

notre hypothèse s'arrête. La seconde laisse est faite de deux « paquets »
en forme de quatrains et d'une série de vers assonancés. A partir d'elle plus de repères : la construction sur lambeaux nous interdit l'identification des unités mélodiques. Mais on peut au moins imaginer que, le tressage n'intervenant pas à toutes les laisses, le déséquilibre passe de l'une à l'autre et que le rattrapage se fait sur des unités plus larges, selon ce que nous suggérions pour le Roland: sur les périodes. Système assez fruste: tout refrain représenterait la clôture d'une période et le départ d'une autre; son octosyllabe serait donc relance de la danse elle-même. il s'appuie sur le fait que « deux refrains consécutifs sont rarement distants de plus d'une centaine de vers» (1).Si l'on donnait, à titre d'hypothèse, à la « strophe» une longueur moyenne de 8 vers (sur le modèle de la première), soit 4 distiques, on ne serait pas loin de poser un rattrapage toutes les onze laisses, en globalité. Malheureusement les périodes narratives, isolées en contenu et par leurs liaisons internes ne révèlent aucune régularité (2).Et de toute façon, l'hypothèse ne vaut que pour G 1. Une autre suggestion est dans la prière de Vivien que chante Guillaume. Ce serait là l'équivalent de la pause orante de Sainte Foy et de Roland, ou une coda. Le passage pourrait laisser entrevoir la structure strophique. Ce sont les laisses LXVII, LXVIII et (suivant le compte de J. Wathelet-Willem) LXVIII a. Elles ont leurs assonances indubitables. La première a 13 vers, la seconde 10, la troisième 13, plus un vers disjoint, mais qui probablement par l'effet d'une déchirure textuelle n'ouvre
pas la laisse suivante
(<<

que me demande iceste gent adverse? » v. 837)a.

On remarque aussi que le dernier vers de la laisse LXVI b est un vers d'attaque (mais sans refrain) : « ceste oreisun dist Ii quons en la presse »,
a

- « Que me demande

cette race emtenUe?

JO.

---------------1.1. Walhelet-Willem, 473. 2. Ainsi l'épisode Vivien, du v. 1 au v. 922, se découpe en un Prologue (L I), IDle séquence Ttébaut et Estounni (v. 12-96), IDle séquence d'année en marche (v. 97-251), une séquence sur la lâcheté de TtébaUt et son châtiment (v. 252-429), une séquepce Vivien et Girart (v. 553-622),le départ de Girart (621-745) et la mort de Vivien (v. 746-932). Cela fait 74laisses, doot certaines ne sont que des «paquets JO veo. de

18

v.799a. Si l'on commence sur lui la mélodie, ceUe mélodie est close (nombre pair de vers) à la fin de la laisse LXVII (prière à Dieu). Son itération est sans problème sur LXVIII (prière à Marie). Elle recommence à LXVIII a : six fois pour douze vers. Le vers 835 qui signifie la mort
(<< allas!

peccable n'en puis home gent »)b, reste isolé. Le refrain est

donc bien destiné à c1ôre la mélodie et le vers d'attaque à la reprendre pour la laisse suivante. A défaut d'une preuve traversant le texte, nous avons là une présomption de preuve limitée à une plage textuelle. Le Willame à une certaine étape, près de ses origines, a dû avoir une forme périodique, avec comptage des mesures glissant sous les distiques et rattrapage en fin de période (système moins savant que celui du Roland) sur refrain psalmodié. Mais le ou les auteurs d'une réfection ont brisé cette structure pour leur écriture, - seulement écriture -, des lambeaux.

La langue d'origine:

le poème de Guilhem

On a souvent remarqué que lepremier Willame est plus déchiré que le second: respectivement 51,4% et43% de vers faux; les laisses impures y sont plus fréquentes (103, contre 91 pures, et 27 contre 46). La première épopée a été beaucoup plus retravaillée et plus maladroitement. « La présence des laisses impures étant révélatrice d'une transformation - pour ne pas dire d'une corruption - du texte, la situation constatée ci-dessus pourrait s'expliquer par le fait que, pour la première partie, l'auteur s'inspire d'une œuvre plus ancienne, donc qui peut avoir subi plus de transformations» (I). Autre signe de cette dualité de compostion : les distiques ou quatrains que nous avons appelés « paquets» ou « moellons» ne dépassent pas le vers 1980. L'épaisseur du travail textuel est donc double. Mais celle épaisseur créant J'effet de chantier dont nous avons parlé, on doit pouvoir voir plus au fond dans le Guillaume à l'Archamp que dans le Guillaume d'Orange. Dans les failles laissées par la démolition-reconstruction quelque chose d'un état premier, d'un Ur-Willame, doit se laisser deviner. Cela pose inéluctablement la question de la langue d'origine. Pour le Roland, c'est une question relativement simple autant qu'indécidable en appareil de preuves sur objet. Pour le Willame la question n'est pas: y aurait-il un premier texte occitan? Mais plutôt: pourquoi le texte d'arrivée est-il normand? Car
a -« Ceue prière fait le comte dans la mêlée ». b - Sens possible: « Hélas. pécheur (pauvre de moi!) je n'en puis plus (bien que) noble ». J. Wathclet-Willem eorrige arhitrain:mcnl un vers juste en « une giens », qu'elle ne traduit d'ailleurs pas. ---------------1. J. Wathelet-Willem, 100.

19

nous n'avons ici ni la garantie d'un Turoldus nonnand, ni la commande possible du chorège Rotrou, ni la pesante idéologie nonnande qui insiste partout dans le texte d'O. Par contre nous avons la double évidence qu'imposent Barcelone et le thème septimanien : la légende ou geste d'origine est du pays de langue d'oc, plus précisément de cette zone narbonnaise où retombe le texte de Sainte Foy, y dessinant l'aire de sa langue d'épopée chrétienne. Comment ne pas poser une première textualisation abritée par la preuve linguistique absolue du poème de Conques? Gaston Paris déjà voyait dans le Wi//ame une rhapsodie de Chansons autour de

Guillaumede Toulouse,écritesen « dialecte méridional» et pénétrant en
Catalogne. Cet ensemble aurait été modifié par un « passage au Nord ». Cette hypothèse large nous paraît tout à fait raisonnable. Ajoutons l'argument des laisses rimées, des fragments rapportés également rimés. Ils sont tous d'on, mais ne laissent-ils pas voir l'oc par transparence ? Ainsi le distique assonancé : ciersfu Iijurz e bels Ii malins Ii soleiz raied, si est Iijurz esclarzi ne J?ourrait-il recouvrir le distique rimé qui hantera la narration épique ocel tane :
ciars Jon Ii jom.I' e bels Jon Ii mailis Ii solelhl' raia, si' I dia s'esciarZ[s?

L'épreuve de la première laisse est concluante. La voici hypothétiquement rendue à l'occitan, sans plus d'artifice que n'en usent les éditeurs corrigeant en français le manuscrit (I) : Plaz vus auzir de batalla et estor de Deramad un rei Sarazinor, cum el pres guerra vas nostre emperador, mais dams Guilhelmes la pres vas lui forzor 5 tant que l'aucis elllrcamp per onor, mais sovent cumbated a la gent paganor, si perdi dels seus omes 10mellor perque /oz tems ac al cor grand dolor di/uns al ve~pre 10 Oimais cumenza la canczo de Guillelm(e).

Un seul vers ne nous satisfait pas, le v. 7. Sa coupe 3(1, nous l'avons classée comme seulement possible. Mais nous n'allons pas« imaginer» dans le lexique, comme J. Wathelet-Willem: « de ses homes laflur ». Nous préférons chercher dans la syntaxe :*si perdi el d' omes tot 10mellur. Le cas-sujet singulier ne désigne pas Vivien, comme nous le supposions d'abord sur le texte d'oïl, mais « les meilleurs de ses vassaux» : c'est

1. Nous utilisons la langue et la graphie de Sainte Foy, Par conjecture Deramad sous Deramed,

nous restituons

20

un distributif (1). Cette correction rejoint la suppression du vers concernant Vivien. Nous avons aussi supprimé le nom de l'Empereur: Louis (2). Nous ne tirerons pas de ces corrections de notre fait des arguments pour juger objectivement du texte. Ce serait entrer dans une philologie d'illusion que nous critiquons. Mais puisqu'il s'agit d'établir non une lectio optima ou accepta, mais un état textuel comme strate d'une élaboration complexe, notons ce que l'hypothèse comporte de modifications au texte d'arrivée: 1. Le texte désigné par cet incipit décrit le combat de Deramed et de Guillaume au singulier, en un lieu (l'Archamp) qui coïncide avec une date, à l'intérieur des nombreux combats (sovent) que le Franc livre aux païens. 2. Dans ces combats Guillaume perdit les meilleurs de ses vassaux. Il n'est pas question d'un vassal d'excellence, Vivien. 3. Il n'est pas très sûr que l'Empereur soit déjà Louis, dont nous avons supprimé le nom pour la mesure. Nostre empereür renvoie au premier vers du Roland: nostre emperere magnes... 4. En conséquence, ce qui va commencer est une Chanson de Guillaume seul. Cette interprétation (cette hypothèse étroite) est soutenue dans le texte d'arrivée par les vers attaques liés au refrain: ils comportent Wil/ame à leur terme Il fois sur 30 avant le vers 1980, 3 fois sur 3 dans le passageliaison, 1 fois sur 4 dans la seconde épopée. Le texte normand semble l'écho d'une Chanson où un Guil/elm intervenait comme relance narrative à chaque fois qu'une vocalise sur les jours de la semaine avait coupé le sens discursif. Guillelm avait aux sourees du texte le rôle d'un acteur principal jusqu'à paraître unique. Les termes « oimas commence la chllnçun d' Willame » ne doivem pas être imerprétés, à la moderne, comme un titre (aucun manuscrit ne propose de titre à une Chanson de geste), mais comme instanciation liminaire de eet acteur omni-présent. Le texte était d'abord: « Guillaume dans \' Archamp ». Pour une bataille: «ore out vencu sa bataille Wil/ame » (v. 1980). Face à Deramed: « Enz en l'Archamp remiz tuz suis Willame » (v. 2094)a.

a -« A l'intérieur de l'Archamp Guillaume reste tout seul ». ---------------1. Cf. L' effan Jhesus.../ s'en ifllrel en.l. obrador 110110plus rie e'l plus melhor . Evangile di! l'enfance. Appel, Chreslomalhie, 3,9, b. 2. Ce que fait J. Wathelct-Willem.

21

L'Archarnp Où est donc cet « Archamp sur mer » (2183), ce champ clos de l'épouvantable tuerie où fondent les années musulmanes et franques, ce lieu d'une présence aussi hallucinée que Roncevaux? Ce topos d'un cauchemar de sang, de soif et de mort (1)? Tout tient aux vers 14 et 15 :
amund girunde en est venu par force entred quesi mm descunorted

Un toponyme obscur: amund girunde; un autre toponyme absent: entred... Comme si c'était fait exprès pour cacher dans les strates du texte ce que d'abord il disait. Nous voici assailli par le doute dont R. Lejeune a fait un article: n'y-a-t-il pas un remaniement, « volonté délibérée de modifier un modèle parfois gênant» (2)? D'abord Girunde? La Gironde ou Gérone? La première solution se justifie d'une expédition que Guillaume a faite «a Burdel sur Girunde », où nous pouvons lire « Bordeaux sur la Gironde ». Mais à quelle strate du texte appartient cette mention? Et ne peut-on admettre à la limite qu'un intervenant textuel joue sur les deux références de Gironde, puisque le toponyme est le même (3)? Le motif est clair: il fait allusion à la longue lutte de Guillaume contre les Aquitains et le comte de Bordeaux. Les allées-venues des héros entre l' Archamp et Barcelone engagent à fIxer plutôt à Gérone l'aire géographique où se livre la bataille. Gérone ou Mont-Gérone? Aucune montagne particulièrement discemable ne marque le site de la ville catalane (4). On pense donc à : amunt Girunde, « audessus de Gérone ». Or« amunt» n'est pas préposition, mais adverbe (5). L'argument n'est pas péremptoire: un amont Gironda n'est pas attesté, mais n'est pas non plus syntaxiquement choquant en occitan. n ferait pendant à un entro direct, que recouvrirait entred du vers suivant.

C'est donc « au-dessus de Gérone ». Nous écarterons la localisation
de A. Terracher qui place l'Archamp à Argentona, à 4 kms de Matar6. 11 fait de la « terre certeine » un toponyme, et l'identifie avec Cerdanyola,
1. La démonstration qui suit se retrouve dans notre article « Le mystère de l'Archarnp>>, Medioevo Romanzo, XII, (19~8-2), 161-180. 2. « Le camouflage de détails essentiels dans la Chanson de Guillaume », Cahiers de Civilisa/ion médiévale, III (1960), 42-58. 3. Pré-indo-européen qlUir-, ibérisé en ger-, gir + suffixe -unda. Le traitement -Ni- > -n- est catalan (redona < rotunda). Cf. Enric Moreu Rey, Els nos/res noms de /loc, Moll, Mallorca, 1982, 154. 4. J. Wathelet-Willem, 610:« La ville de Catalogne se trouve effectivement bâtie sur un mont qui s'élève au milieu de la plaine côtière JO. NullemenL La hauteur où se dresse la

cathédrale a son équivalent en bien des lieux, et la ville au bord du Ter est dans une cuvette, séparée de fa côte (rocheuse) par le massif de la Selva.

S. ibid.

22

à 8 kms au nord de Barcelone (1). D'autres réflexions nous sont utiles (2). Mais le problème nous semble simple. Pensons au Roland. Sa toponymie insère le lieu de Roncevaux dans une très grande stratégie des espaces. Il en est de même pour l' Archamp. Barcelone, Gérone: une autre ville manque à dessiner les trois grandes étapes de l'invasion musulmane, les points importants qui déterminent en retour la Strata francisca. Ce serait Narbonne. Deramed - cAbd-arRat'lman n'est pas sorti de Cordres - Cordoue pour une incursion banale. Il a visé un débarquement qui lui vaudrait la clef de tout l'espace entre Loire et Ebre. Il a dépassé l'étape de Gérone. Or un mot manque au v. 14 après entred: ce nom de ville ou de pays mis à mal. Narbonne conviendrait à la mesure du vers: entreNarbone qu£si mal descunorted (en oc : entra Narbona que tan mal desconarta), si ce n'était le d qui suit entre, comme la trace d'un D... effacé... (3) Si ce n'était l'absence totale du nom de Narbonne dans toute la Chanson (sauf pour nommer Aymeri)... Mais une telle absence fait elle-même naître le soupçon. Quelqu'un a effacé Narbonne. Pour maîtriser Narbonne quand on vient du sud, il y a deux solutions. Ou l'on passe par les Corbières pour prendre la ville à revers, ou l'on passe par la mer et l'on débarque dans le système des étangs de l'Ayrolle et de Sigean, qui sert de port à la viIIe-capitale. Depuis l'antiquité romaine, Narbonne recevait ses marchandises sur le cours de l'Aude, qui traversait l'agglomération urbaine et allait se jeter tout au bout de la langue de terre appelée Ardalhon, « l'Ardillon», entre deux grandes étendues d'eau, l'étang que commandent les agglomérations de Bages à l'ouest, de Sigean au sud, et l'Etang de l'Ayrolle. Ce tracé fluvial, depuis le XIVe siècle que l'Aude se jette dans la mer à l'est de la montagne de CIape (au Grau de Vendees), est occupé par un canal dit la Robina en occitan. En deçà de cette embouchure, un lieu de débarquement et de transbordement, l'île de l'Aute; au nord-ouest, très près de ta ville l'anse extrême dite encore significativement l'Anse de la Galère (il y eut un chantier naval), le long du quartier de la Nautique. On sait assez bien comment fonctionnait le port au Moyen Age (4). Les bateaux de haute-mer entraient dans le complexe des étangs,.mouillage
1. « NOIes sur l'Archant dans les Chansons Annales du Midi, xxn (1910), 5-16. de geste sur Guillaume
ou 'Larcharnp'

au COIlIt-nez »,
dans la geste de

2. R. Lejeune,

« A

Guillaume d'Orange », Bol. de l'Acad. de Buel'/lJS Letras de Barcelona. XXI(l906), 143-151. 30 Mais il est dans le texte une indication qu'un -d puisse aussi renvoyer à un -II: le nom de Deramed recouvre, tout le monde en est d'accord, (Ab)-d-ar-Ralprr4l1o Est-ce là un trait à arrière-plan phono1ogique (correspondance des dentales occlusive et nasale) où le faussaire avoue sa rature? Le texte présente aussi la forme Dérarné. Nous avons choisi d'écrire uniformément Derarned. 4. Nous suivons Jacqueline Caille, Succès et soucis de lafortune narboMaise, 142-147, in Histoire Ô8 Narbonne, soos la direction de Jacques Michaud et André Cabanise, Privat, Toulouse, 1981.

P"¥>S

du topooyrne

'L'Archarnp'

23

de qualité dans cette zone très ventée, par les graus (I) : grazel ou grau de Gruissan. grau de la vieille Nouvelle (2)ou grau de Narbonne. et grau de la Nouvelle au sud de l'île de Cauquène. Ils pouvaient débarquer leur cargaison dans des ports-satellites actifs dont le principal était la Nautique. Ils pouvaient aussi user de transbordements à hauteur de l'île de l'Aute : les marchandises étaient alors remontées sur des navires à fond plat jusqu'aux quais fluviaux, à l'intérieur de la ville où existe encore une promenade des Barques. Tel est le système qui assura plus d'un millénaire de prospérité à ce carrefour de communications entre Europe et Méditerranée. C'était un système sûr, car très difficile à atteindre par terre. Des garrigues élevées le défendent au nord-est (la Clape) et sur tout son occident. de Pueglobat (puech Loubat sur le cadastre) à l'avancée rocheuse de Berrière. Les Corbières ont là les pieds dans l'eau. C'est pourquoi les attaques contre Narbonne se fIrent toujours à son nordouest. en amont sur l'Aude, dans la plaine de l'Orbieu et de l'Orbiel, là où l'on trouvait l'articulation de la Voie Domitienne et de la Voie d'Aquitaine, au lieu d'arrivée de la Strata francisca. Là fut vaincu, puis vainqueur Guillaume d'Aquitaine. Il est certain que les Francs, qui n'avaient pas de flotte méditerranéenne, ont longtemps eu la crainte qu'au lieu d'une armée débouchant derrière la ville, une armada maritime n'allât investir leur espace. Or cela se fIt au moins une fois, et ce fut la dernière attaque musulmane qu'eut à subir la capitale septimanienne. Le récit de cette invasion est fait par Adémar de Chabannes. Le voici en entier (3): Quo lempore CordubensesMauri per mare Ga/licum subilo cum mulla classiNarbonaeper noclemappulerun!,el summo diluculo cum armis in circuilu civilatis sese effuderunl; el sicuI ipsi nobis relulerun!,sorlilegium eorum eis promiseral prospere acluros el Narbonam capluros.Al Christiani quanlotius corpus el sanguinem Dei a sacerlolibus accipien!es communicaverun!,et praeparanlesse ad mortem, bello invaserun! Sarracenos, el vicloria potiti sun!, omnesque aul morle aul caplivilale cum navibus el mullis spoliis eorum relinuerunl, el caplivos aul vendiderunlaul servirefecerunl,
et Sancto Marciali Lemovicae viginti Mauros corpore enormes

transmiserunldono muneris.Ex quibus abbas Gosfridusduos relinuil in servilute, celeros divisil per principes peregrinos, qui de parlibus diversis Lemovicam conveneran!. Loquela

1. Le mot catalan et occitan grau (du lat. gradu, « pas JO)désigne un passage entre mer et étangs. Grazet en est un diminutif. 2. NOUlletle, oc. novèta est une évolution phonétique particulière de navèta, mot formé sur nau, « vaisseau JO. 3. Adémarde Chabannes, éd. J. Chavanon, Paris, 1897, 175.

24

carte no. 3 Le port de Narbonne --L-_____ Le syst'f1HI de Narbonne portuaire

-

au Moyen-Age

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Nouvelle

eorum nequaquam eraJ Saracenisca, sed nwre caJuloru m IoquenJes gIaJire videbanturB-.

L'environnement explique quo tempore: 1019/1020 (1). Adémar de Chabannes devait avoir alors un peu plus de vingt ans. Il était déjà moine de Saint-Martial. On peut le croire s'il dit avoir reçu les confidences de Maures débarqués à Narbonne: ce devaient être des prisonniers. Il a ,vu les géants de l'armée sarrasine. Illes a entendus parler cette langue glapissante qui l'a tellement impressionné, et qui n'a pas manqué d'impressionner ses contemporains, les princes européens qui se les soot partagés. Voilà donc pour le Willame, pour les deux « Guillaume» une source

possible. Mais dans ce cas historique la mémoire locale peut être aussi
attestée. Il n'y a guère plus d'un siècle entre cet événement et la rédaction de l'épopée dans sa forme normande, moins dans le cas d'un UrGuillaufl'U!occitan, local. Cependant le poème, GI, dit autre chose que le chroniqueur limousin. Il ne peint pas les Maures réussissant une manœuvre d'encerclement de Narbonne, mais une armée débarquée sur l'Archamp, }'Archamp-sur-mer. L'Archamp pourrait-il être à Narbonne? L'Archamp est un site étiré. Il a quinze lieues. Il nous faut trouver quinze lieues où « fu lé regnes effrei » (v. 705)b. « De quinze liwes n'i out ne dut ne gué / fors l'ewe saese qui ert tres lui a la fl'U!r »,,713-714»C: tel est le tableau du pays que traverse Girart pour rejoindre Barcelone. Il va donc par la plage au clair de lune. La tries lui est d'une belle force descriptive : il laisse continuellement non des terres, mais de la mer derrière sa marche. Il ne trouve aucun ruisseau. Gué est difficile: il va bien devoir couper l'Agly, la Têt et le Tech. Mais il les coupe là où leurs eaux s'étalent sur les sables de charriage et dans l'eau salée. En couplage avec duit, le ruisseau qu'on saute, gué désigne le passage ordinaire d'une rivière à l'intérieur des terres, non ce cheminement dans l'indistinct. De Gruissan à Argelès il y a aujourd'hui environ 60 kIns de plage. La mesure est bien exacte. L'Archamp est le pays sans eau potable entre le port de Narbonne et les Albères. La sortie des sables maritimes, le passage à une terre

a En ce temps-là les Maures de Cordoue, passant par la mer de Gaule, cinglèrent " vers Narbonne à l'improviste et avec une grande flotte. A la première aube, ils se répandirent en cercle avec leurs armes autour de la cité. Comme ils nous l'ont eux-mêmes rapporté, un de leurs oracles leur avait promis la victoire et qu'ils prendraient Narbonne. Mais les OlTétiens communièrent, recevant de leurs prêtres le et le sang de Dieu, et ~ se préparèrent à la mort. Us attaquèrent les Sarrasins et remponerent la victoire; ils les

-

tuèrent et emmenèrent tous en captivité, mettant la main sur leurs

bateaux

et un grand

butin. Us vendirent ou firent directement leurs esclaves des prisonniers, et adressèrent à Saint-Martial de Limoges vingt Maures géants à titre d'offrande. L'abbé Gotfrid en garda deux en servitude et partagea les autres entre les princes étrangers qui étaient venus de divers pays à Limoges. Leur langage n'était même pas sarrasin. Ds paraissaient en parlant aboyer à la façon de jeunes chiens ». b - où le pays était désen ». c Sur quinze lieues il n'y eut ni ruisseau ni gué, seulement l'eau salée qui est derrière lui " en mer ».

----------.--1. J. Caille,loc. cil, 102.

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moins effrayante sont bien marqués par le texte: « la plaine veie vait tot jur errant / et les gram vals mult durement corant/ et les haltes tertres belement muntant» (v. 737-739)8. L'Archamp est un lieu triple. Ses trois terrains, on peut aujourd'hui les découvrir évidents en plusieurs endroits de la côte languedocienne, par exemple en bordure de la Clape, entre le petit étang de Mateille et Saint-Pierre-sur-mer. Ils correspondent très exactement à la peinture du Willame. Deux bandes d'insécurité: une lisière de sable très large (quelque cinquante ou cent mètres); une surface de galets d'une vingtaine ou trentaine de mètres, et la hauteur calcaire planté de pins, de chênes verts et dans ses parties cultivées d'oliviers et de vignes. Elles a ses anfractuosités, ses vallées profondes, ses cuvettes intérieures. Elle est propre aux cachettes; son altitude en fait un observatoire. Les trois terrains se présentent aux Sarrasins quand ils débarquent: cil issirentfors al sablun e en la gravele, si purpistrenJdefors la certeineterre (228-29)b. Cette « terre certeine, » pensons-nous avec bien d'autres, n'a plus rien à voir avec les Sarataniyyin, et naturellement avec la Cerdagne. Le jeu sur les signifiants a opéré entre le Roland et le Willame normands. L'adjectif est devenu commun. Il désigne un sol qui ne se dérobe pas sous les pieds et où l'on peut évoluer. La mitoyenneté des terrains est bien assurée: quand Guillaume et ses chevaliers vont reconnaÎtre les dangers du site, «terre certeine alerent
esgarder / une grant liwe lez le graver de la mer »C

.

Les combats ne peuvent se livrer sur la plage: les chevaux sous le poids de l'homme armé s'y enfoncent. C'est ce qui arrive à Girard: « desur senestre s'en est turne Girard I en un sablun Ii chai un cheval» (1I36-1137)d. Ils ne peuvent se livrer dans la garrigue, trop fragmentée. Leur lieu est la grève où pousse le duvet des herbes caractéristiques de cette terre salée. C'est le pré: « dei munt ufurent sunt aval avalé, / Franceis descendent sur le herbe dei pré »(517-518)e. Les assauts mutuels de l'Archamp font une alternance pour les deux partis d'occupation des tertres d'où l'on guette, des vals où l'on se cache et de cavalcade sur le gravier. L'un des tertres est plus haut que les autres: c'est celui où se tient Vivien (v. 489-494) et qui a le statut linguistique de pui. Un autre avance jusqu'à former un abri: « e ciLs'en vont Lezle coin d'un munt » (570)f.

a - « sur le chemin de plaine tout le jour il marche, il court à grand fatigue dans les grands vallons, et grimpe bellement les beaux tertres ». b - « Ils sortirent (de l'eau) sur le sable et sur le gravier et occupèrent plus loin la terre ferme ». c - « Ils allèrent visiter la terre ferme une grande lieue le long du gravier de la mer ». d - « Girard fit une volte à gauche, son cheval tomba dans le sable ». e - « lis sont descendus de la hauteur où ils se tenaient, les Français font une descente surl'herbe du pré ». f - « Ils s'en vont tout contre un coin de hauteur ».

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C'est un pays totalement privé d'eau potable (1).Celle-ci serait désignée par la source (fun/eine) et la rivière (le gui). Par contre (détail typique) l'eau sourd du rocher là où il est proche de la mer. Mais elle est immédiatement saumâtre: « mais parmi le champ curt uns duit croble I d'une roche bien prof de la mer » (848-849)a. Tout cela est admirablement précis. Le seul problème est celui des étangs. Si l'Archamp commence au sud-ouest de Narbonne, de nos jours ceux-ci sépareraient les combattants de la mer. Mais la structure en étangs est aussi bien présente dans le texte. Quand Tedbald regarde depuis un tertre ce qui est survenu sur la côte, il dirige son regarde « vers la lasse de mer: vit la coverte de barges et de nefs» (185-186)b. On peut comprendre que les Sarrasins ont mis à sec leurs barques et leurs nefs sur la laisse, c'est-à-dire la plage découverte à marée bassç. Mais on est en Méditerranée, où les marées sont de faible amplitude. Et le vers suivant parle de salandres et de granz eschiezferrez, c'est-à-dire de galères à deux rangs de rameurs et de bateaux munis d'éperons, qu'il est difficile d'échouer. La lasse pourrait tout simplement être l'étang (de Bages ou de

l'Ayrolle). Le mot françaispourraitse référer à l'occitan laca, « lagune »,
ou laissa, « tout dépôt », en particulier des eaux. Que les Sarrasins, ou une part d'entre eux, soient bien entrés dans l'étang, les vers 1381-82 le prouvent: « en une roche lez un regul de mer / la sun/ dis mille de Sarasins entre »c. Le regul n'est pas un «golfe »; en occitan regol désigne un canal d'irrigation; c'est ici un « grau», qui jouxte la « terre cer/eine », peut-être vers Gruissan, le Grazel. Autre preuve, les vers 3336-37
« fuium

nus en/ en mer en eel abisme, la u nos barges sunt rengées e

misesd» : ici les « abîmes» ne sont pas les profondeurs de la mer, comme

tous les commentateurs l'ont cru, mais les « fondrières des marais»
(Mistral, Trésor du Félibrige). Et puisque nous en sommes à attester la

langue d'oc, signalons que la mar n'y désigne pas forcément « la mer »,
mais aussi un vaste étang: la grand Mar est un étang de Camargue, la mar dau Mar/egue est l'étang de Berce (2). Ainsi l'armée dont parle le poème de Guillaume peut très bien avoir occupé, vu sa masse, l'ensemble des bassins entre Sigean et la Nautique. Les combats de plage peuvent être sur la mer du côté de Gruissan, en

a -« Au travers du champ court un ruisseau trouble. d'une roche tout près de la mer ». b -« vers la "laisse" de mer, ilIa vit couverte de barques et vaisseaux ». c -« En une zone rocheuse, près d'un canal d'eau de mer. dix mille Sarrasins sont entrés ». en « mer », dans «abîme », là où nos bateaux sont remisés d - « Enfuyons-nous l' en ordre ». ---------------1. D'où la préférence pour l'étymologie" Arsu-campu « lieu brûlé ». A noter qu'un adjectif arre, « sec» (de ars > arr + e de soutien du groupe consonantique) existe en ancien occitan. On le trouve dans les Gesta Karoli magni apud Carcassonam et Narbonam, Schneegans, 23. De toutes façons, la réduction du groupe !-rsk !-à !-rk-! n'est que banale (cf. Tervagant, supra, chap. V, L'Aulre, pour! rsv-!). 2. Mar est aussi le nom occitan de la Gironde: petit argument, insuffisant en luimême, venant en défalcation de notre démonstration.

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liaison avec une « terre certeine » qui est la Clape, mais aussi vers Peyriac-de-mer (c'est-à-dire « sur l'étang »), ou Bages : la « terre certeine » est alors l'avancée des Corbières. La mesure du trajet entre l'Archamp et Barcelone doit se faire depuis le Grau de la Nouvelle, vers le sud où le passage jusqu'à Argelès n'est plus que sur la lisière entre mer et étangs (de Lapalme, de Leucate, de Canet). Option prise pour que l'Archamp soit là, tout devient simple et significatif. Une armée sarrasine bloque Narbonne au sud en occupant l'étang de Bages. Avant que les Francs de Barcelone n'arrivent, elle a pu razzier sur une assez vaste surface. Les quatre vers mal assonancés qui ouvrent le récit le disent bien:
les marchez gaste, les alues comence a prendre, les veirs corseinz porte par force dei reg7l£ les bons chevalers emmei7l£ enchaenés e en l'Archomp est huifait cest damages (v. 16-19)8.

Trois mots méritent une attention: marchez n'est certainement pas «marchés », mais «marches ». Ce sont les territoires frontières de l'Empire franc (1).Les alues ne sont pas les « fermes », mais les « alleux », les terres données aux seigneurs en toute propriété, que le Musulman spolie, livrant leurs maîtres à l'esclavage. Le regné(t) n'est pas banalement le « pays », mais réellement le pays de souveraineté franque et chrétienne. Au tableau général de cette typique invasion par mer succède la localisation brutale du lieu du combat Les Francs arrivent de Narbonne. Ils entrent dans l'Archamp, l'eau

(mer ou étang) à droite: « En l'Archamp vindrentdesur mer a destre »

(149)b (2),c'est-à-dire, comme il est normal, en occupant d'abord l'Ardillon et la ligne de fermeture des étangs, pour couper la retraite à l'ennemi. Ce vers est un vers d'attaque, précédé du refrain. On peut lui accorder une solidité particulière dans la transmission. Il était important pour un poète de noter cette situation à l'entrée du récit. Par la suite l'utilisation commune de la « terre certeine »pourra changer la disposition des combattants. Si Girart s'enlise à gauche, c'est qu'il descend imprudemment vers le sud en lisière du gravier. Dernier trait : la flotte de Deramed est immobilisée tout le temps des combats: «Lw vent demoert si n'en poent turner »c. Ils sont pris au piège du vent qui les a amenés, et qui doit être « labech » ou « garbin », vents qui s'établissent à la belle saison, Pour partir, il leur faudrait un
a - fi ravage les marches, il commence à se saisir des alleux, il expone par la violence les " reliques du royaume, il emmène enchaînés les bons chevaliers, mais aujourd'hui dans l'Archarnp est fait ce massacre ». b - fis viennent en l'Archarnp sur mer par la droite ». c - " Leurvent ne changepas, ils ne peuventrentrer».

"

n

1. Au sens générique, mis à part le problème de la "Marca Hispanica », cf. supra, chap 3. Marche d'EspagfUi, Empirefranc. 2. C'est un vers faux, mais corriger en desur la r7U!.r efface un occitanisme possible. »

"

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coup de cers, ce vent du nord-ouest qui pousse au large et à qui Auguste avait dédié un autel à Narbonne. On est en mai, que l'auteur peint comme été tonide. Sur les plages du sod de Narbonne, ce pays sans arbres et sans eau douce, pour des chevaliers lourdement armés et qui n'ont aucune idée des bains de mer, mai peut faire penser à l'enfer. Le premier Willame est un poème de la soif. L'étymologie est donc bien arsu campu, « la plaine aride ». Larg-camp n'offrirait un sens qu'à condition de prendre larg au sens ibérique: cat. llarg, « long». C'est ici le lieu du martyre:
Car Saini

Estephne,

ne les alITes martiTs

ne fureN mieldres que serrunt tut icil qui en l'Archamp serrunt pur Deu ocis (545-547)8.

Or ce n'est le lieu d'aucun pèlerinage. F. Lot l'avait déjà remarqué (1): il n'y a dans cette Chanson aucune allusion à un sanctuaire. On s'étonne surtout de l'absence de Gellone, qui conservait le corps de Guillaume. Autre énigme du texte. Le texte est muet Le site l'est moins, si l'on y place l'Archamp. A cinq kilomètres à vol d'oiseau, de l'autre côté de la garrigue, il y a Fontfroide, la grande abbaye bénédictine qui a commandé, en relais d'Aniane,le quadrillage clunisien de la future Catalogne. Nous avons signalé sa présence depuis la Strata francisca, sur son flanc ouest Nous la reconnaissons depuis l'est (2).Fontfroide, comme son nom l'indique, c'est la source abondante et fraîche, le contraire même de l'Archamp, la seule de cette générosité à des lieues à la ronde. Or cette source est, pensons-nous, dans le poème. C'est auprès d'elle que Guillaume retrouve Vivien mourant: a lafUNaine dunt Ii duit sunt mult der, desuz lafoille d'un graN oliver
ad bers Willame quons Vivien trové (2011-2013)b.

Voilà qui est encore précis: ce site de ravissement ressemble bien à un site de pèlerinage. Prolongeons le soupçon dans l'énigme. Le texte que nous lisons ne serait-il pas le camouflage d'un poème à la gloiCed'un« Roland d'est» :
ni les autres martyrs ne valurent mieux que ceux qui vont a - « Car Saint Eùenne, être tués en l' Archamp pour le service de Dieu ». b - « A la source dont les jets sont limpides, sous le feuillage d'un grand olivier, le baron Guillaume a trouvé le comte Vivien.. : les vers 1989-1990 avaient déjà présenté la scène: « Vivien trove SlIT un estaru; I a la funteine dunt Ii duit sunt bruiant I thSIlZ la foille d'un oliver mull grQll,/' .. ( « il trouve Vivien sur un étang. près de la source dont les jets sont bruyants, sous le feuillage d'un très grand olivier»). Dans le vers 1989 (faux), le mot estanc, s'il est acceptable. ne peut désigner un étang salé, mais la mare où la source se déverse (elle existe à Fonûroide). __nn___n_n_

1. « Le cycle de Guillaume d'Orange », Romania, LIlI (1927). 325-342; 449-473. 2. On peut aller aujourd'hui sans peine des bords de l'étang vers Bages, à Fronûroide. par le chernin qui suit le ValadOll et contourne le Roe de Fronûroide. n y faut moins de deux heures à pied, vingt minutes au galop d'un cheval.

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